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Les Découvertes du Polaris

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LES DÉCOUVERTES DU POLARIS[1]

Les marins du Polaris, si brusquement séparés de leur navire, si miraculeusement arrachés aux abîmes océaniques sur un glaçon flottant, ont subi à New-York un long interrogatoire. Il résulte avec évidence des témoignages recueillis, que nul n’a failli à son devoir : l’expédition du Polaris, sur laquelle l’honorable ministre de la marine américaine, M. Robeson, possède aujourd’hui de nombreux documents, a été conduite avec l’intelligence et l’énergie que l’on pouvait attendre du vaillant capitaine Hall.

MM. Tyson, Meyer et leurs camarades, sauvés d’une mort imminente par le navire la Tigresse, ont affirmé que, lorsqu’ils furent contraints d’abandonner le Polaris, ce navire avait déjà rassemblé de magnifiques collections, et que les savants de l’expédition avaient exécuté un grand nombre d’observations à son bord. Le récit qu’ils ont fait de leur voyage, abonde en détails du plus haut intérêt que le Times vient de reproduire d’après le rapport présenté au ministère de la marine des États-Unis.

Des cabines entières du Polaris ont été remplies de peaux et de squelettes de bœufs musqués, et d’ours blancs ; une multitude de curieuses espèces d’oiseaux avec leurs œufs, d’innombrables animaux marins, des plantes, des fossiles, des roches, et des minéraux, ont été rassemblés et classés avec ordre, pendant la première partie du voyage exécutée en hiver (1871-1872).

Sur les côtes de New-Man’s Bay, et de la nouvelle baie, auquel le Polaris a donné son nom, on a fait une extraordinaire récolte de bois flotté, que les vagues ont jeté sur le rivage. Le châtaignier, le frêne et le pin ont pu être très-distinctement reconnus parmi ces débris. L’expédition a séjourné longtemps sur les côtes de Polaris Bay, où les phénomènes astronomiques, météorologiques et magnétiques ont été étudiés, et analysés de la façon la plus complète.

MM. Tyson, Meyer et leurs compagnons racontent que le ciel de ces lointains parages leur offrait pendant la nuit des spectacles incomparables, des illuminations féeriques, dus à une extraordinaire abondance d’étoiles filantes. Il n’était pas possible de jeter les yeux vers les profondeurs célestes, sans apercevoir les traînées lumineuses des météorites enflammées, qui se succédaient, tantôt dans une direction tantôt dans une autre.

Les oscillations des marées, ont donné lieu à de curieuses observations, leur élévation moyenne était de 5 pieds 1/2. La plus grande profondeur de la mer, était de 180 mètres ; un courant de surface entraînait ses eaux vers le Sud.

La température de l’hiver n’a pas été très-rigoureuse ; l’atmosphère était généralement sillonnée de vents nord-est, quoique plusieurs tempêtes se soient déchaînées du sud-ouest.

Pendant la durée de l’hivernage on a observé de grands vents, issus de tous les points de l’horizon. Une pluie abondante est tombée en mer, mais sur terre il ne s’est jamais formé que de la neige. L’étendue des terres offrait pendant l’été un tableau délicieux ; la glace et les champs de neiges étaient fondus, si ce n’est à l’ombre de rochers, où l’on en découvrait, encore quelques rares amas. Le sol était caché sous un riche tapis de mousse ; çà et là, de superbes plantes arctiques, aux fleurs luxuriantes et fraîches, se dressaient à côté de petits saules verdoyants.

Quelques-unes des nouvelles régions parcourues n’offraient jamais de glace au regard des explorateurs, mais ils y ont retrouvé la trace d’anciens glaciers. L’expédition y a rencontré des troupeaux considérables de bœufs musqués, de loups et de renards. Si l’homme n’habite pas ces contrées, la faune y est d’une étonnante richesse ; les canards sauvages, les oies, les oiseaux de terre de toute sorte, les perdrix des neiges, parcourent sans cesse l’atmosphère. Les eaux ne sont pas moins habitées que la terre et l’air, l’équipage du Polaris n’y a jamais pris de poisson, mais il a rempli ses filets de crevettes et de poulpes. Les phoques pullulent, et pendant l’été, des abeilles des mouches, des papillons et des insectes de toutes sortes abondent.

Les résultats géographiques obtenus par le Polaris sont considérables. M. Meyer affirme qu’il a été reconnu d’une façon manifeste que la mer polaire, annoncée par Kane et par Hayes, n’est qu’un simple détroit, d’une grande étendue, formé par l’expansion du canal de Kenedy au nord, la baie de Lady Franklin à l’ouest, et à l’est par un vaste détroit d’une grande largeur, qui pénètre très-profondément dans les terres. Il est impossible de juger la profondeur de ce détroit. Communique-t-il avec la baie de François-Joseph, et forme-t-il la limite septentrionale du Groënland ? C’est ce que suppose M. Meyer, c’est ce que de nouvelles explorations nous apprendront d’une manière certaine.

La baie de l’ouest a été nommée fiord du sud ; c’est au nord de cette baie que le capitaine Hall et son équipage ont hiverné dans une échancrure de la côte qui a été nommée golfe du Polaris, et qui se trouve à 81,38 degrés de latitude nord.

La pointe nord de cette vaste échancrure a été baptisée cap Lupton ; à partir de ce point, la terre se dirige vers le nord-est jusqu’à un nouveau canal qui n’a pas moins de 30 kilomètres environ de large.

Au nord-est du cap Lupton, s’étend la baie de Newman ; Hall en a désigné la pointe sous le nom de cap Brevoort, et l’extrémité sud, sous celui de promontoire Summer. La terre se continue par 82,9 degrés de latitude jusqu’à Repulse Harbour, où une colline de 600 mètres de haut ouvre à l’explorateur un immense horizon ; sur la côte ouest, la terre s’étend au nord aussi loin que la vue peut porter.

Au sommet de cette proéminence, par un jour très-clair, par un ciel très-pur, M. Meyer et ses compagnons, ont aperçu, bien loin, tout au fond de l’horizon, une ligne semi-lumineuse et d’apparence circulaire qui s’étendait dans la direction du nord. Les uns prétendaient qu’ils apercevaient au loin une mer ouverte, d’autres croyaient voir la prolongation d’un continent ; immense point d’interrogation que rencontre partout l’explorateur, dans les contrées boréales !

Les marins restés à bord du Polaris pourront-ils continuer à éliminer quelques inconnues de ces grands problèmes polaires ? Mais hélas ! rapporteront-ils jamais au foyer de la patrie ces richesses qu’ils ont rassemblées, ces observations qu’ils ont recueillies ? isolés depuis deux ans dans l’immensité des régions polaires, reverront-ils jamais le sol de l’Amérique, qu’ils ont quitté ?

Si les éléments ont jusqu’ici respecté ces hommes de cœur, le jour où le navire américain qui va voguer à leur secours, les rencontrera au milieu des banquises, une nouvelle et mémorable date devra s’inscrire dans les annales de l’histoire polaire ! N’oublions pas qu’autour du pôle nord, il y a 800 millions d’hectares inexplorés, et qu’il faut honorer ceux qui s’y engagent !

Gaston Tissandier.


  1. Voy. p. 81.