Les Démoniaques d’autrefois/01

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Les Démoniaques d’autrefois
Revue des Deux Mondes3e période, tome 37 (pp. 552-583).

I. LES SORCIÈRES ET LES POSSÉDÉES.

I. Axenfeld, Jean Wier et les Sorciers, 1865. — II. Michelet, la Sorcière. — III. A. Réville, Histoire du diable. — IV. P. -L. Jacob, bibliophile, Curiosités de l’histoire, 1859.


Dans son gros livre sur les sorciers [1], Pierre Le Loyer est pris de compassion pour les erreurs des païens. relativement à l’origine des maladies. « Si celuy qui tomboit du haut mal bêloit comme une chèvre, et si, pendant qu’il étoit à plat de terre, il se tournoit souvent vers la partie droite, l’on disoit que la mère des dieux causoit sa maladie. S’il crioit plus haut et en voix plus claire, comme le cheval qui hennit, c’étoit Neptune. S’il haussoit sa voix en ton grêle et déchiqueté menu comme le chant des oiseaux, c’était Apollon, surnommé Nomien ou pasteur. S’il se tantouilloit en la fange, et se plaisoit à s’en souiller le visage et le corps, c’étoit Diane présidant ès carrefours. S’il jetoit de l’écume par la bouche, ruoit et regimboit des pieds, c’étoit Mars. Si de nuit il se levoit en sursaut et s’épouvantoit, c’étoit Hécate ou Proserpine qui lui mettoient en tête ces tranchées de folies… Il n’y a personne qui ne juge que ce que faisoient les païens ne fût assez ridicule, que ce n’étoit que superstition à laquelle ils étoient extrêmement adonnés, et que Satan en un mot leur avoit bien sillé (fermé) les yeux de l’esprit. Le diable avoit affaire avecque gens sans sentimens, qui n’étoient expérimentés en ses ruses et dissimulations, et prenoient la nuit pour le jour. »

Il est certain que Le Loyer calomnie les anciens. S’il y eut des superstitions au temps des Grecs, celles du moyen âge et du XVIe siècle, voire même du XVIIe furent plus aveugles et plus sanglantes. Le sorcier, la sorcière, le diable, le maléfice, le sabbat, sont des inventions relativement modernes. Au temps d’Hippocrate, on admettait que toutes les maladies ont une cause naturelle (sauf l’épilepsie, qu’on appelait maladie sacrée ou maladie d’Hercule). Peut-être même y avait-il chez les anciens, au sujet du mal physique, une vague idée religieuse, celle de la fatalité, avec cette opinion que le destin envoie aux hommes des maladies pour les punir. Mais quant à préciser l’action de cette puissance fatale, le bon sens antique s’y est constamment refusé. Quand les religions orientales vinrent se mêler au paganisme expirant, la superstition commença : ce fut un temps propice aux magiciens, aux sorciers, aux devins. Bientôt cependant, avec l’effondrement de l’empire romain et la ruine totale des vieilles religions, toutes ces imaginations se dissipèrent, ou au moins il nous est impossible d’en retrouver les traces. Il faut arriver au moyen âge pour pouvoir constater la croyance au diable et aux démons. Du XIIe au XVIe siècle, le culte du diable fait des progrès rapides. Sorciers et sorcières se multiplient, si bien qu’en 1600 il y en a près de trois cent mille en France. Le diable est dépeint, décrit, étudié ; on connaît ses mœurs, ses habitudes, ses goûts, ses antipathies ; on sait comment il vient hanter les corps des malades, on connaît les formules qu’il faut employer pour le chasser, on a des moyens sûrs pour reconnaître les sorcières, des procédés efficaces pour les faire parler, et des bûchers bien flambans pour les punir.

Les témoins de cette fureur superstitieuse ne manquent pas ; on les trouve dans toutes les bibliothèques. On les consulte peu cependant. Peut-être, et non sans raison, a-t-on redouté l’ennui énorme qui se dégage de ces indigestes compilations (le livre de del Rio, in-4° à deux colonnes en petit texte, n’a pas moins de 1,070 pages). Peut-être a-t-on hésité devant le latin barbare, obscur, incorrect, des écrivains allemands, français, espagnols, italiens du XVIe siècle, peut-être aussi n’a-t-on pas osé aborder de front cette aberration universelle, qui a duré plus de quatre siècles et qui a fait de si nombreuses victimes. Toutefois ce n’est pas sans profit qu’on secoue la poussière des vieux traités de magie et de sorcellerie. On y trouve de précieux documens sur l’état de l’esprit humain au moyen âge. Si ce n’est pas tout à fait de l’histoire, c’est de la psychologie historique. Cette étude n’est donc pas sans attrait, et je me déclarerais, je l’avoue, fort satisfait, si on pouvait trouver autant d’intérêt à lire mes recherches que j’en ai pris à les faire.

Le livre le plus important à consulter, c’est le Marteau des sorcières (Malleus maleficarum). Généralement on l’attribue, à Sprenger seul ; mais il est l’œuvre de deux personnes, Jacques Sprenger, ou Springer, et Henri Institor, tous deux envoyés par lettres apostoliques du pape Innocent VIII comme inquisiteurs de la perversité hérétique en Allemagne, sur les bords du Rhin [2]. Ce livre, recommandé aux inquisiteurs par une bulle du pape Innocent VIII, approuvé par un mandement de l’archevêque de Cologne (1584), fut donc dès son origine un livre orthodoxe. Bientôt il devint classique. Ce fut en quelque sorte le manuel de l’inquisiteur, manuel qui permettait au juge d’être docte, orthodoxe, érudit, invincible, de répondre à tous les argumens sataniques et de condamner sans appel. De là l’allure pédantesque de ce livre. Il est écrit sous la forme de questions et de réponses, avec des divisions et des subdivisions à l’infini. Une crédulité naïve à toutes les fables, même à celles de l’antiquité, une confiance sans limite dans les argumens de la théologie, une connaissance approfondie de la Somme de saint Thomas, et avec cela l’expérience de toutes les perfidies et machinations que le diable peut ourdir, expérience acquise par vingt années d’inquisition, voilà Sprenger. Il est sot, mais intrépide, dit Michelet. Il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un autre essaierait d’éluder, d’atténuer, d’amoindrir les objections ; lui, dès la première page, les montre en face, expose une à une les raisons naturelles, évidentes, qu’on a de ne pas croire aux miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement : Autant d’erreurs hérétiques.

Tout le monde a vu les manuels destinés à préparer les écoliers au baccalauréat : plusieurs traités composés par des auteurs différens sont réunis en un seul volume, de manière à former un résume complet des connaissances exigées pour l’examen. On faisait de même jadis pour l’inquisiteur, et on imprimait dans le même volume divers traités utiles aux juges des sorcières. A côté du Marteau des sorcières se trouvent donc d’autres ouvrages d’importance moindre, mais assez curieux cependant pour mériter d’être cités ici. D’ailleurs « leurs titres ont toujours quelque chose de rare. » — Frère Jean Nider, de l’ordre des frères prêcheurs, professeur de théologie et inquisiteur de la peste hérétique : Traité remarquable sur les maléfices et sur les déceptions qu’ils causent, extrait avec un soin particulier du Formicarium [3] du même auteur. — Bernard Basin : des Sciences magiques et des maléfices des sorciers. — Ulrich Molitor : Dialogue sur les lamies (sorcières) et les pythonisses. — Frère Jérôme Mengus, de l’ordre des frères mineurs : Fouet des démons, ou exorcismes terribles, puissans et efficaces, remèdes excellens pour chasser les esprits malins des corps des possédés et échapper aux méfaits du diable. — Thomas Murner : des Pythonisses. — Félix Malleolus : Traité des exorcismes et des conjurations. — Frère Barthélémy de Spina : des Stryges et des Maléfices [4].

Les inquisiteurs et les exorcistes trouvèrent un rude adversaire dans le médecin flamand Jean de Wier (1515-1588). Jean de Wier était le disciple de ce fameux Cornélius Agrippa, nécromancien cosmopolite, tour à tour soldat, astrologue, médecin, avocat, théologien, immortalisé par Rabelais, qui l’a quelque peu raillé sous ce pseudonyme de Her Trippa, en tous cas le plus grand sorcier qui fut oncques. Agrippa, après avoir admis et probablement pratiqué la sorcellerie, finit par ne plus y croire ; il compose un livre intitulé : de la Vanité des sciences, et meurt en 1536 à Grenoble, à l’hôpital. Il laissa un chien noir et un disciple. Ce chien, sitôt qu’Agrippa fut mort, s’alla jeter en la rivière et depuis ne fut jamais vu. Il n’y a pas de doute à ce sujet : c’était Satan en guise de chien. Quant à Jean de Wier, il continue l’œuvre pestilentielle d’incrédulité de son maître défunt. En effet il ne croit pas, à la culpabilité des sorcières, et il ne craint pas d’appeler bouchers ceux qui les torturent et les condamnent. Son livre a rapidement plusieurs éditions [5]. On croit, dit-il, que la sorcière fait un pacte exécrable avec le démon, et, par l’efficacité d’imprécations sataniques, peut faire éclater dans l’air d’étranges flammes, exciter les tempêtes, faire tomber dru la grêle sur les champs, se transporter en quelques heures aux lieux les plus éloignés, mener danses et festins avec les démons, changer hommes en bêtes et faire apparaître mille monstrueux prodiges. Mais c’est sur l’autorité des poètes qu’on donne foi à ces fictions. La sorcière est une pauvre vieille femme, stupide et ignorante, dont la fantaisie a été tant abusée en fausses images par l’esprit malin qu’elle confesse avoir fait ce qu’elle n’a pu faire, et ce qui n’a été fait par quiconque. A plusieurs reprises, Wier s’apitoie sur les sorcières ; il les appelle pauvresses, petites vieilles, petites femmes malheureuses (misellae, anicalae, mulierculae, vetulae), et il apostrophe vigoureusement, avec une indignation généreuse, leurs juges, qu’il appelle bourreaux. « O vous, tyrans cruels, juges sanguinaires, qui oubliez d’être hommes, et chez qui l’aveuglement fait taire toute pitié, je vous convoque au tribunal du juge suprême qui décidera entre vous et moi. Lors la vérité que vous avez ensevelie et foulée aux pieds se dressera en votre face, et criera vengeance de vos crimes : lors sera publique votre soi-disant science de la vérité évangélique, science que certains d’entre vous nous objectent à tout propos. Lors vous ferez expérience de ce qu’est la parole de Dieu, et de la même mesure que vous jugeâtes les autres, vous aussi, vous serez jugés ! » Ailleurs il supplie les juges de ne pas pratiquer la torture, a Pensez-vous, dit-il, qu’il y ait au monde une misère pire que celle des sorcières ? Croyez-vous que ces pauvres femmes ne souffrent pas assez pour vous ingénier à les faire souffrir encore ? » Jean Wier n’est cependant ni un libre penseur, ni un sceptique. Loin de là, sa crédulité est prodigieuse. Il admet la plupart des histoires qu’on vient lui raconter. Comme Sprenger, comme del Rio, il croit au diable, à l’esprit malin, à la possession.

Il semble que la crédulité de J. Wier eût dû le protéger contre la fureur des gens bien pensans ! Heureusement pour lui, il était médecin de Guillaume, duc de Clèves, et cette haute amitié le sauva. D’ailleurs, on ne brûle pas aussi facilement un grand docteur qu’une pauvre vieille paysanne. Aussi Wier mourut tranquillement dans son lit à l’âge de soixante-treize ans. Ce n’est pas la faute de Bodin si Wier a pu si scandaleusement échapper à toute répression. Jean Bodin, qui fut procureur du roi à Laon, et jurisconsulte célèbre, après avoir composé sa Démonomanie des sorciers [6], croit nécessaire de réfuter les erreurs de Jean Wier ; « premièrement pour l’honneur de Dieu, contre lequel il s’est armé ; en second lieu, pour lever l’opinion de quelques juges auxquels cet homme-là se vante d’avoir fait changer d’opinion, se glorifiant d’avoir gagné ce point par ses livres, qu’on élargissait maintenant les sorcières, à pur et plein, appelant bourreaux les autres juges qui les font mourir, ce qui m’a fort étonné, car il faut bien que cette opinion soit d’un homme très méchant ou très ignorant. Or Jean Wier montre par ses livres qu’il n’est pas ignorant, même qu’il est médecin, et néanmoins il enseigne en ses livres mille sorcelleries damnables, jusqu’à mettre les mots, les invocations [7], les figures, les cercles, les charactères des plus grands sorciers qui furent oncques, pour faire mille méchancetés exécrables que je n’ai pu lire sans horreur, et, qui plus est, il a mis l’inventaire de la monarchie diabolique avec les noms et surnoms des soixante-douze princes, et de sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six diables, sauf l’erreur du calcul. » En lisant ce dénombrement impie, le savant Bodin est pris d’une horreur profonde : « Ce sont, dit-il, abominations la mémoire desquelles me fait dresser le poil en la tête. » Et il ajoute, avec une profonde conviction, la conviction de l’homme effrayé : « Wier est coupable de la peine des sorciers, comme il est expressément porté par la loi que celui qui fait évader les sorciers, il doit souffrir la peine des sorciers. »

Vers la fin du XVIe siècle, un certain changement s’établit dans les mœurs judiciaires. Jusque-là, les inquisiteurs et les prêtres avaient jugé les sorcières ; désormais ils n’auront plus que le second rôle, et les juges civils tiendront la première place. Qu’on ne croie pas d’ailleurs que ce sera au bénéfice de la clémence ou de l’équité : non, les magistrats sont plus crédules et plus impitoyables que les tribunaux d’inquisition. Les livres français de Bodin, de Boguet, de Le Loyer, sont remplis de plus d’inepties que les livres latins des dominicains, des bénédictins et des jésuites. Del Rio confesse même que Bodin est trop crédule, qu’il admet sans preuve des faits fort douteux, comme par exemple le chevauchement au sabbat. Est-ce que l’âme des sorcières, quittant pendant la nuit le corps endormi, s’en va toute seule au sabbat ? Bodin tranche la question par l’affirmative, alors que, suivant Del Rio, le diable trompe bien souvent les sorcières, de sorte que le chevauchement est presque toujours un effet de l’imagination. En un autre endroit, Bodin prétend que, pour faire appliquer la question, il suffit d’un seul témoin à charge, contrairement aux opinions de Sprenger et de presque tous les inquisiteurs. Les juges ecclésiastiques, moins tremblans sans doute, sont plus doux que ce magistrat. De fait, il y a peu de livres aussi effarés que la Démonomanie des sorciers. C’est ce qui en a fait le succès.

D’ailleurs les temps étaient propices. Jean Wier avait prêché dans le désert. Jusqu’en 1600 le nombre des sorciers va toujours en augmentant. Tout le monde croit au diable, aux démons, aux incubes, aux succubes, aux sorciers, tempestaires ou autres. C’est l’âge d’or de Satan. Fernel, un des plus illustres médecins du XVIe siècle, raconte sérieusement qu’il connaît quelqu’un qui fut ensorcelé en mangeant une pomme. Ambroise Paré, un des plus grands hommes de la France, parle avec détail des sorciers et des maux qu’ils causent [8]. « Ainsi qu’on voit aux nuées se former plusieurs et divers animaux, ainsi les démons se forment tout subit en ce qui leur plaît, et souvent on les voit transformés en bêtes, comme serpens, crapauds, chats-huants, huppes, corbeaux, boucs, ânes, chiens, chats, loups, taureaux et autres. Ils hurlent la nuit et font bruit comme s’ils étaient enchaînés ; ils remuent bancs, tables, tréteaux, berçant les enfans, jouent au tablier, feuillettent livres, comptent argent, ouvrent portes et fenêtres, jettent vaisselle par terre, cassent pots et verres et font autre tintamarre ; néanmoins, on ne voit rien au matin hors de sa place. Ils ont plusieurs noms, comme démons, cacodémons, incubes, succubes, coquemares [9], gobelins, lutins, mauvais anges, Satan, Lucifer, Père de mensonges, Prince des ténèbres, Légion.

« Ceux qui sont possédés des démons parlent, la langue tirée hors la bouche, divers langages inconnus. Ils font trembler la terre, tonner, éclairer, venter, déracinent et arrachent les arbres, tant gros et forts soient-ils ! Ils font marcher une montagne d’un lieu en autre, soulèvent en l’air un château et le remettent en sa place… Iceux démons peuvent, en beaucoup de manières, tromper notre terrienne lourdesse, car ils obscurcissent les yeux des hommes avec épaisses nuées qui brouillent notre esprit fantastiquement, et nous trompent par imposture satanique, corrompant notre imagination par leurs bouffonneries et impiétés. ils sont docteurs de mensonges, racines de malices, et, pour le dire en un mot, ils ont un incomparable artifice de tromperie, car ils se transmuent en mille façons, et entassent au corps des personnes vivantes mille choses étranges, comme vieux panneaux, des os, des ferremens, des clous, des épines, du fil, des cheveux entortillés, des morceaux de bois, des serpens et autres choses monstrueuses. »

En ce temps d’universelle crédulité, il n’y a guère que deux grands esprits qui résistent à la sottise commune, et, quand tout le monde a peur de Satan, Rabelais ose en rire et Montaigne en douter. « Je vois bien, dit Montaigne, qu’on se courrouce, et me défend-on d’en douter, sur peine d’injures exécrables. Nouvelle façon de persuader. Pour Dieu mercy, ma créance ne se manie pas à coups de poings… Qui établit son discours par braverie et commandement montre que la raison y est foible… J’ai les oreilles battues de mille tels contes : trois le virent un jour en Levant, trois le virent le lendemain en Occident, à telle heure, tel lieu, ainsi vêtu ; certes je ne m’en croirois pas moi-même. Combien trouvé-je plus naturel et plus vraisemblable que deux hommes mentent qu’un homme en douze heures passe d’Orient en Occident ! Combien plus naturel, que notre entendement soit emporté de sa place par la volubilité de notre esprit détraqué, que cela, qu’un de nous soit envolé sur un balai, au long du tuyau de la cheminée, en chair et en os par un esprit-étranger ! Ne cherchons pas des illusions du dehors et inconnues, nous qui sommes perpétuellement agités d’illusions domestiques et nôtres. Il1 y a quelques années, un prince souverain, pour rabattre mon incrédulité, me fit cette grâce de me faire voir dix ou douze prisonniers de ce genre, et une vieille entre autres, vraiment bien sorcière en laideur et difformité, très fameuse de longue main en cette profession. Je vis épreuves et libres confessions, et je ne sais quelle marque insensible sur cette misérable vieille, et m’enquis, et parlai tout mon saoul, y apportant la plus saine attention que je pusse. Et ne suis pas homme qui me laisse guère garotter le jugement par préoccupation. Enfin, et en conscience, je leur eusse plutôt ordonné de l’ellébore que de la ciguë (car ils me parurent fous plutôt que coupables)… Quant aux oppositions et argumens que des honnêtes hommes m’ont faits, et là, et souvent ailleurs, je n’en ai point senti qui m’attachent… Après tout, c’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif. ».

Mais venons à l’histoire des démons eux-mêmes : et d’abord quelle est leur origine ? Sur ce point, il y a des dissentimens graves. Les rabbins juifs, d’après Balthazar Bekker [10], font remonter cette origine aux premiers temps du monde. Pendant cent trente ans, disent-ils, qu’Adam vécut loin de sa femme, il vint des diablesses vers lui, qui devinrent grosses, et qui accouchèrent de diables, d’esprits, de spectres nocturnes et de fantômes. Mais cette opinion est judaïque, et elle n’est pas admise par les auteurs chrétiens du XVIe siècle. Del Rio s’élève même contre l’opinion des auteurs qui pensent qu’Adam a composé les livres d’alchimie. Il ne nous en reste rien, dit-il fort sagement, et cette opinion, qui est le rêve d’hommes oisifs, n’est fondée sur aucune preuve. En réalité, c’est Cham qui est le premier auteur de la magie diabolique. Sur ce point aussi il y a désaccord, car, pour Bernard Basin, le premier magicien est Zoroastre, qui, au moment de sa naissance, au lieu de pleurer comme les autres enfans, se mit à rire, ce qui indiquait bien sa nature diabolique.

Que ce soit Adam, Cham ou Zoroastre, ce qui est prouvé, c’est que de toute antiquité il y a eu des sorciers, des obsessions diaboliques et des méchancetés de l’esprit malin. Pharaon avait des magiciens qu’il opposa à Moïse. La pythonisse d’Endor était une sorcière. Orphée, qui charmait les bêtes ; Amphion, qui faisait mouvoir les pierres aux accords de sa lyre, ne sont autres que des sorciers. Nabuchodonosor, qui fut changé en bête, est un terrible exemple de lycanthropie, comme aussi le malheureux Lycaon dont parle Ovide. Iphigénie fut changée en biche par un sortilège. Circé était une magicienne fameuse, comme Médée. Numa Pompilius fut abusé par la nymphe Egérie, qu’il ne savait pas être une sorcière. Epiménide, qui dormit cinquante ans dans une caverne de Crète, fut la victime du diable. La femme de Loth fut changée en statue de sel par le diable. Il n’est pas jusqu’à l’ânesse de Balaam qui ne soit invoquée comme un exemple de l’action de Satan sur les bêtes. En tous cas, l’un des plus grands sorciers, c’est Virgile, « le chancelier d’Auguste » qui commandait aux abeilles et qui descendit aux enfers. Si on a brûlé beaucoup de sorciers, au moins on ne craignait pas de les mettre en bonne compagnie.

Un point sur lequel tout le monde est d’accord, c’est qu’il y a beaucoup plus de sorcières que de sorciers. C’est, dit Sprenger, parce que la femme est plus défectueuse, et cette défectuosité tient d’abord à ce qu’elle a été créée de la côte du premier homme, ensuite à ce qu’elle a moins de foi, ce qui se révèle dans le mot lui-même femina, femme, qui signifie fide minus, moins de foi ; c’est enfin à cause de son impatience et de sa légèreté qui lui font renier plus facilement ses croyances. Sur la fragilité de la femme, Sprenger ne tarit pas. Il énumère gravement tous les exemples de femmes infidèles qui ont suivi l’exemple d’Eve, leur mère commune. En elles, dit le savant homme, il y a trois vices généraux : l’infidélité, l’ambition et la luxure. Un autre, le chanoine Basin, rappelle cette parole de l’Ecclésiaste qu’il vaut mieux habiter avec un lion et un dragon dévorant qu’avec une méchante femme. Guillaume de Paris donne un jugement assez juste en disant que, par suite de leur nature sensible et ardente, les femmes bonnes sont excellentes, et que les femmes mauvaises sont exécrables.

Pour qu’une sorcière se voue au diable, il y a plusieurs procédés. Sur ce sujet on peut donner des indications précises grâce à l’inquisiteur Cumanus dont Sprenger nous raconte l’histoire. Ce Cumanus fit brûler en une seule année quarante et une sorcières en Lombardie, et cette année encore (1584), nous dit son collègue, il continue à travailler à son métier d’inquisiteur. Or, d’après Cumanus, il y a deux pactes qu’on peut faire avec le diable : l’un est solennel, et l’autre se fait en particulier ; pour le pacte solennel, les sorcières se réunissent le jour convenu, au sabbat, devant le démon, qui a pris la forme humaine, et lui amènent la novice qu’il faut initier. Le démon l’engage à renier sa foi, le culte chrétien et les sacremens. Si elle accepte, après certaines cérémonies, le diable lui demande son hommage, et lui donne le pouvoir de faire toutes sortes de maléfices avec certaines graisses, et les membres ou les reins d’enfans récemment baptisés. Ce pacte solennel est facile à reconnaître et à punir, tandis que le pacte tacite est, de l’aveu général, presque insaisissable. Il faut une longue pratique et beaucoup d’expérience avant d’en pouvoir donner la preuve. Pour faire un pacte tacite avec le diable, il suffit de se servir d’expressions ou de formules magiques, ou même d’être lié d’amitié avec une sorcière. Il y a plus : sans conclure de pacte, soit solennel soit tacite, on peut être cependant voué au diable. C’est ce qui arrive toujours aux enfans des sorcières, qui, par le fait même de leur naissance, sont consacrés à Satan.

Le pacte solennel, si évident aux auteurs du XVIe siècle, est un des problèmes les plus obscurs de l’histoire. Existait-il un véritable sabbat ? Y avait-il à certains momens de la nuit un départ des villageois ou des citadins pour une assemblée mystérieuse qui se tenait dans la forêt, dans la lande, sur la colline ? Michelet, qui a traité cette question avec son imagination poétique et déréglée, pleine de vraie érudition cependant, pense que le sabbat existait réellement. « Représentez-vous sur une grande lande et souvent près d’un vieux dolmen celtique, à la lisière d’un bois, une scène double : d’une part, la lande bien éclairée, le grand repas du peuple ; d’autre part, vers le bois, le chœur de cette église dont le dôme est le ciel. J’appelle chœur un tertre qui domine quelque peu. Entre les deux, des feux résineux à flamme jaune et de rouges brasiers, une vapeur fantastique. Au fond la sorcière dressait son Satan, un grand Satan de bois, noir et velu, ténébreuse figure que chacun voyait diversement. » Ces descriptions, qui sont d’un poète plus que d’un historien, ne sont guère faites pour entraîner la conviction, et il ne faudrait pas lire beaucoup de récits de sabbat, encore qu’ils s’accordent entre eux, pour être convaincu que cette conception de l’assemblée des sorcières est fantastique, et résulte de l’imagination délirante de malheureuses hystériques. lorsqu’il s’agit de confessions faites sous la torture, est-il possible de leur accorder quelque valeur ? Souvent, il est vrai, ces confessions, ces aveux étaient spontanés ; mais pourrait-on prouver qu’ils ne sont pas dus au délire ou à la démence [11] ? D’ailleurs, pour beaucoup de sorcières, il y avait un prélude nécessaire au départ pour le sabbat ; c’était l’onction avec certains onguens dans lesquels la belladone et la mandragore jouaient le principal rôle. Or on sait que ces solanées sont des poisons qui agissent sur l’intelligence, troublent la vue et les sens, et, même à dose assez faible, provoquent une sorte d’ivresse. Voici, entre cent autres semblables, un des récits de Bodin : « Auprès de Rome, l’an 1526, il y eut un paysan, lequel ayant vu sa femme se graisser la nuit toute nue, et puis ne la trouvant plus en sa maison, le jour suivant il prend un bâton et ne cessa de frapper jusqu’à ce qu’elle eût confessé la vérité, ce quelle fit, requérant pardon. Le mari lui pardonna à la charge qu’elle le mèneroit à l’assemblée. Le jour suivant la femme le lit oindre de la graisse qu’elle avoit, et se trouvèrent tous deux sur chacun un bouc bien légèrement. Se voyant à l’assemblée, la femme le fît tenir un peu à l’écart, et alla faire la révérence au chef de l’assemblée qui étoit habillé en prince pompeusement ; la révérence faite, on se mit à danser en rond, les faces tournées hors le rondeau, de sorte que les personnes ne se voyoient pas en face. La danse finie, les tables furent couvertes de plusieurs viandes ; alors la femme fit approcher son mari pour faire la révérence au prince, puis il se met à table avec les autres, et voyant que les viandes n’étoient salées, il cria tant qu’on lui apporta du sel, et, devant que de l’avoir goûté, il dit : Loué soit Dieu que le sel soit venu ! A ce mot soudain tout disparut, et personnes, et viandes, et table, et demeura seul tout nu ayant grand froid, ne sachant où il étoit. Or il étoit loin de Rome de cent milles, au comté de Bénévent, et fut contraint mendier pain et habits, et le huitième jour il arriva, en sa maison, fort maigre et défait, et alla accuser sa femme qui fut prise, et en accusa d’autres qui furent brûlées toutes vives après avoir confessé la vérité. »

On trouve dans Bodin, dans Sprenger, dans Del Rio, beaucoup de récits analogues. La sorcière se graisse avec certains onguens ; tout d’un coup elle est transportée dans les airs, soit sur un bouc noir qui se trouve là tout exprès, soit sur un manche à balai, soit sur tout autre véhicule aussi commode. Elle arrive au sabbat, elle y trouve des démons qui dansent, elle danse avec eux, et avec des sorcières et des sorciers venus des villages voisins. Voilà ce qu’avouent toutes les accusées, voilà ce qui se trouve dans tous les livres. Mais est-ce que vraiment ces aveux peuvent servir de témoignage suffisant ? Est-ce que les affirmations de mille pauvres femmes, folles ou hystériques, doivent servir de base à l’histoire ? Les historiens de ce siècle sont plus exigeans que les inquisiteurs du temps passé. Nous avons peine à croire que d’immenses assemblées aient pu se tenir pendant, plusieurs siècles, depuis l’an 1300 à Toulouse jusqu’à Tan 1612 en Béarn, sans que personne ait pu surprendre en flagrant délit quelqu’une de ces sorcières. C’est toujours sur leurs aveux qu’on s’appuie pour les condamner, à moins qu’on ne les surprenne le malin courant toutes nues dans la campagne, ce qui indique la démence ou l’hystérie, mais ce qui ne prouve en rien l’existence d’une assemblée du sabbat. Pour admettre ces réunions diaboliques, il faudrait supposer qu’il y avait des imposteurs ayant façonné en bois ou autrement une sorte d’image du diable. Ce diable, dont la peinture est faite différemment par chaque auteur, est ainsi décrit par de Lancre : « Le diable au sabbat est assis dans une chaire noire avec une couronne de cornes noires, deux cornes au cou, une autre au front, avec laquelle il éclaire l’assemblée, les cheveux hérissés, le visage pâle et trouble, les yeux ronds, grands ouverts, enflammés et hideux ; une barbe de chèvre, la forme du col et tout le reste du corps mal taillés, le corps en forme d’homme et de bouc, les mains et les pieds comme une créature humaine sauf que les doigts sont tous égaux et aigus, s’appointant par les bouts, armés d’ongles, et les mains courbées en forme de pattes d’oie, la queue longue comme celle d’un âne. Il a la voix effroyable et sans ton, tient une grande gravité superbe avec une contenance d’une personne mélancolique et ennuyée. »

Faut-il voir dans cette image la fantaisie d’une des nombreuses sorcières que de Lancre a fait brûler (soixante en quatre mois), ou bien la peinture vraie d’une idole de bois sculptée grossièrement par quelque sorcière ? S’il en était ainsi, il serait étonnant qu’on n’eût jamais trouvé de semblable simulacre. Une assemblée de six mille personnes se réunissant sans laisser de traces serait un phénomène bien merveilleux. N’est-il pas plus simple de croire à l’aberration de toute une population craintive et ignorante ? La question reste donc tout entière de savoir si le sabbat a existé, ou si c’est une hallucination cent mille fois répétée. C’est aux historiens à élucider ce problème, et il ne paraît pas que l’on ait encore donné des preuves bien fortes permettant d’affirmer qu’il y a eu ou qu’il n’y a pas eu de sabbat.

Quoi qu’il en soit, laissons cette question ténébreuse du sabbat. Aussi bien les croyances superstitieuses ne nous feront pas défaut. Une des plus importantes, et sur laquelle, pour des motifs que l’on comprendra, il nous est interdit d’insister, est relative à l’union du diable avec les sorcières. Dans ce cas, le diable est un incube. L’esprit malin peut aussi, sous la forme d’une femme, jeune ou vieille, laide ou belle, s’unir au sorcier. Alors le diable est succube. Pendant tout le XVIe et tout le XVIIe siècle, succubes, incubes surtout, foisonnent, et il n’y a pas de sorcière qui n’avoue ses relations avec le diable. Quant à savoir si le diable peut être père, c’est un des problèmes les plus discutés. L’opinion la plus commune, c’est qu’il est père indirectement, en passant de l’état de succube à l’état d’incube. Les cérémonies infâmes, qui étaient racontées comme propres au sabbat, ont fait croire à Michelet et à d’autres auteurs encore que le sabbat était un rendez-vous de débauche. Combien n’est-il pas plus vraisemblable que les aveux des sorcières sont dus aux hallucinations qui les hantaient, à des visions de nature érotique, telles qu’on en constate aujourd’hui encore de si fréquens exemples ?

La puissance des mauvais anges est infinie. Il suffit, pour que le diable ou un démon d’ordre inférieur s’empare du corps d’un malheureux, qu’il ait commis un oubli, une négligence d’un instant. Ainsi une religieuse ayant oublié de dire son Benedicite en mangeant de la laitue, un diable, qui s’était caché dans cette laitue, s’empara d’elle et pendant longtemps l’agita de convulsions terribles, jusqu’à ce qu’enfin l’évêque, pris de pitié, l’eut triomphalement exorcisée. Un brave homme, nommé Pierre, ayant négligé en se couchant de faire le signe de la croix, se réveille au milieu de la nuit, croyant que le matin est arrivé, et, pensant être sur un terrain uni, se précipite du haut de son escalier, au bout duquel il arriva à demi mort à la grande stupéfaction de tous. N’est-il pas certain que le diable était l’auteur de cette malheureuse illusion ? Tout ce qui se fait de peu ordinaire ou même de très ordinaire est attribué au mauvais esprit. Luther y croyait plus que quiconque. Il raconte ses dialogues avec l’esprit malin, qui pendant la nuit cassait les vitres et remuait des sacs de noix sous son lit. Lorsqu’il composait ses ouvrages, Luther avait fort à faire à répondre aux argumens que Satan lui objectait. Une fois, emporté par la colère, il prit son encrier et le jeta contre le diable avec tant de force que l’encre alla tacher le mur. On voit encore maintenant, dit M. Louandre, la tache d’encre faite par Luther dans sa lutte contre le mauvais ange. Elle se trouve dans la petite chambre de Wartbourg où il travaillait. Le diable, dit quelque part Luther, est un maître redoutable, qui a dans sa sacoche plus de poisons que tous les apothicaires du monde. D’ailleurs, suivant Del Rio et Sprenger, l’apôtre de la réforme avait bien le droit de causer avec le diable, étant lui-même le fils d’une sorcière et d’un démon [12]. Savonarole, lorsqu’il était sur le point de dormir, entendait le diable qui l’appelait par son nom, mais en changeant chaque fois la prononciation. Érasme, un grand esprit cependant, s’imaginait tenir des démons en prenant des puces : il admet qu’une ville tout entière a été brûlée par les démons. Mélanchthon rapporte que, lorsque certaines démoniaques arrachaient les poils du vêtement de quelque personnage que ce fût, ces poils étaient incontinent changés en pièces de monnaie du pays. Michel Servet pensait que dans les ventricules du cerveau Satan était logé et y promenait sa fantaisie. Toutes les fois qu’un phénomène bizarre ou inexpliqué se produisait, aussitôt on y voyait l’action du diable. Un jour qu’Ignace de Loyola faisait des études grammaticales sur les déclinaisons des noms et des verbes, les idées affluaient si rapidement à son esprit qu’il ne pouvait rien apprendre ni rien retenir, et malgré toute l’attention qu’il apportait à ce travail, il lui était impossible de chasser les pensées confuses qui l’envahissaient ou de fixer ses idées sur un point précis. « Je reconnais, s’écria-t-il alors, je reconnais les ruses de notre odieux ennemi, la perfidie et l’astuce du Malin. » — « Je sais un personnage, dit Bodin, lequel me découvrit qu’il était fort en peine d’un esprit qui le suivait et se présentait à lui en plusieurs formes, et la nuit le tirait par le nez, et l’éveillait, et souvent le battait, et, quoiqu’il le priât de le laisser reposer, il n’en voulait rien faire et le tourmentait sans cesse, lui disant : Commande-moi quelque chose. »

D’autres exemples montreront bien quelle foi absolue, aveugle, on donnait à la puissance diabolique. Un jour, dit Sprenger, un homme fut changé en âne par une sorcière. Pendant trois ans on fit porter au malheureux jeune homme les plus lourds fardeaux. Enfin, au bout de ce temps, passant devant une église, au moment où on célébrait la messe, et n’osant pas entrer de peur d’être chassé et roué de coups, il se tint devant la porte, pliant les pattes de derrière, et joignant les pattes de devant, c’est-à-dire les mains, ajoute Sprenger, en les élevant au ciel. Au moment où l’on admirait ce prodige, arrive la sorcière qui se met à frapper l’âne à coups de bâton. Mais l’on devine bien qu’il s’agissait d’un maléfice ; on la traîne devant le juge, on l’interroge, on la torture, elle avoue son crime, on obtient d’elle qu’elle rende le jeune homme à sa forme première, et, pendant qu’elle expie son crime, le jeune homme revient plein de joie vers les siens (p. 286). Les pires sorcières sont les sages-femmes, qui, au moment où les enfans viennent au monde, les vouent au démon ; il en est qui leur coupent les membres avant qu’ils soient baptisés pour composer des onguens magiques ; dans le diocèse de Constance, on brûla une sorcière sage-femme qui avait tué plus de quarante enfans en leur enfonçant une épingle dans la tête. Les sorcières disposent de tous moyens pour donner les maladies, priver de lait les vaches, faire tomber la grêle ou détruire les moissons. Pour faire tarir le lait des vaches, il suffit de mettre par terre un seau vide, de planter un couteau dans le mur et d’invoquer le diable ; aussitôt le diable va prendre le lait d’une vache féconde qu’il porte dans le seau de la sorcière. Un jour, une jeune fille, n’ayant pas été invitée à un festin et irritée de cet oubli, appelle le diable qui vient à elle, et comme elle déclare vouloir faire tomber la grêle sur toute la société, il lui accorde sa demande ; aussitôt une grêle violente afflige la ville, tandis que la sorcière est enlevée dans l’air par le démon aux yeux de certains bergers. Comme elle rentra dans la ville, les bergers l’accusèrent. On l’appréhende, on l’interroge, et après qu’elle a confessé toute l’horreur de son crime, elle est brûlée sans délai.

Souvent les sorcières prennent la forme d’animaux. Un jour, un bûcheron, pendant qu’il coupait du bois, fut attaqué par trois chats qui se mirent à lui mordre les jambes. Effrayé, il se défend comme il peut, et, ayant fait le signe de la croix, parvient à se débarrasser de ses agresseurs. Il rentre dans la ville, mais aussitôt on l’accuse d’avoir porté un maléfice sur trois femmes qui, au même moment, ont été grièvement blessées. Il allait être jugé et probablement condamné, si le juge n’avait découvert que ces trois bêtes n’étaient autres que les trois femmes, c’est-à-dire trois abominables sorcières, qui par l’assistance du démon avaient été métarmophosées en chattes. Souvent aussi les sorcières se transforment en louves. Boguet raconte sérieusement cette histoire d’un chasseur qui, ayant coupé d’un coup de fusil la patte d’une louve, s’égare et va demander l’hospitalité dans un château. Requis s’il avait fait bonne chasse, il veut montrer la patte de la louve, mais, à sa grande surprise, c’était un bras de femme. Le châtelain y reconnaît son anneau de mariage ; il va trouver sa femme, qui cachait son bras ensanglanté. Point de doute ; elle était sorcière et courait la forêt sous la forme d’une louve. On croirait que c’est une fable, si la malheureuse femme n’avait été brûlée.

D’autres fois c’est le diable lui-même qui se déguise en un animal, il peut être loups, ours, araignée, crapaud, jamais cependant il ne revêt la forme d’un agneau ou d’une colombe. Un jour, en Angleterre, un possédé toutes les fois qu’on approchait de lui la sainte hostie, poussait des hurlemens et des blasphèmes. « Vraiment, disait-il, une araignée mérite plus de respect. » Aussitôt, une araignée, immense et hideuse, descend du dôme de l’église, et, suspendue par son fil, arrive jusqu’à la bouche du blasphémateur. Lorsque les sorcières basques furent brûlées, en 1609, par de Lancre, à la dernière sorcière qu’on brûla, une nuée de crapauds sortit de sa tête ; le peuple se rua sur eux à coups de pierre, mais ils ne purent venir à bout d’un crapaud noir qui échappa aux flammes, au bâton, aux pierres, et se sauva, comme un démon qu’il était, en lieu où, on ne sut jamais le trouver.

Mais ce qui, au point de vue psychologique, a le plus d’intérêt pour nous, c’est de savoir comment le démon peut pénétrer dans les corps. Or il y a deux sortes d’actions : la possession et l’obsession. Dans la possession, le démon s’est emparé complètement du corps et de l’âme du malheureux. Au contraire, dans l’obsession, il n’y a qu’une persécution superficielle, qu’il est facile de combattre par le jeûne, par les prières, par l’aumône. Le plus souvent la possession est un pacte par lequel on s’est voué au diable. Quelquefois cependant ceux qui en sont les victimes ne sont pas les coupables ; il faut les exorciser et non les punir. Les inquisiteurs discutent gravement la question de savoir si le démon entre en substance oui en puissance dans le corps ou dans l’âme humaine, et ils se livrent sur ce point à des argumentations approfondies. Mais c’est surtout le témoignage des possédées que nous devons invoquer à ce sujet. « Je puis me comparer, dit Angèle de Foligno, à quelqu’un suspendu par le cou, dont les mains sont liées derrière le dos, et dont les yeux sont fermés. C’est en me mettant dans cet état que les démons me tourmentent cruellement. Il semble que je sois sans soutien, et que toutes les forces de mon esprit disparaissent sans que je puisse y résister. Quelquefois une colère violente et un désespoir amer m’envahissent ; si bien que je ne peux m’empêcher de me déchirer le corps. Je me frappe de coups terribles, de sorte que toute ma tête et tous mes membres sont gonflés de meurtrissures. Ainsi je vois que je suis livrée à de nombreux démons et plongée dans d’horribles ténèbres. » Hildegarde raconte à peu près la même chose. « La noirceur et les fumées diaboliques m’obsèdent et m’obscurcissent ; une ombre pestilentielle se répand sur tous mes sentimens, et m’empêche de dire telles paroles et faire telles actions qu’il convient. De vrai, ce diable n’entre pas dans l’homme comme diable, mais comme fumée diabolique. Car si c’était le diable lui-même, aussitôt tous les membres seraient réduits en poudre et dispersés par le vent, ainsi qu’il appert de la nature spirituelle du prince des ténèbres, mais Satan se sert du corps de l’homme comme d’une fenêtre, et vocifère par cette fenêtre, et meut tous les membres à des actions mauvaises, incongrues et véritablement diaboliques. » Elle conclut donc en admettant que ce n’est pas le diable lui-même, mais seulement la vapeur méphitique du diable, qui pénètre dans l’homme.

Cependant les exorcistes sont plus précis en général ; ils admettent plusieurs causes pour lesquelles le démon entre dans le corps, la crainte, la colère, le maléfice et les maladies de l’imagination. Quelquefois il y a un seul démon, quelquefois il y en a plusieurs, rarement toute une légion, c’est-à-dire six mille six cent soixante-six diables. Ces misérables se logent dans le cœur, parfois dans les reins, le cerveau, le poumon, la gorge, l’oreille : ils s’installent aux endroits qu’ils ont choisis, et font du corps humain leur résidence. Le démon profite de la langue du possédé pour proférer toutes sortes d’injures et de blasphèmes ; de ses bras pour s’agiter, se mouvoir en tous sens, de ses jambes pour faire des bonds étranges et des sauts capricieux. C’est aussi le propre du démon de parler plusieurs langues et indifféremment le grec, le latin, l’hébreu, voire même l’iroquois et les autres dialectes peu connus. De fait, dans le délire hystérique, l’intelligence étant surexcitée, il peut y avoir, par suite de souvenirs inconsciens, des réminiscences inconnues. Tous les aliénistes ont observé des faits analogues. Cela n’avait pas échappé aux médecins du XVIe siècle. « Ceux qui ont fréquenté les malades et les fréquentent journellement trouveront vraisemblable qu’on peut parler langage étrange, comme grec, latin, allemand, hébreu, encore qu’on ne soit possédé d’aucun malin esprit. Cela peut procéder des humeurs si véhémentes que sitôt qu’elles sont enflammées, la fumée d’icelles étant montée au cerveau, fait parler un langage étrange comme nous voyons aux ivrognes » (Louys Guyon cité par Simon Goulard). Un si grand bon sens était rare, et on resta convaincu jusque au milieu du XVIIe siècle que lorsque un malade dans son délire parlait en un langage étranger, c’était le démon qui se servait de la langue du malheureux possédé.

L’approche de l’huile sainte ou d’un objet sacré fait hurler et vociférer les diables ; ce sont des scènes de cette nature que représentent souvent les tableaux des maîtres italiens des XVe et XVIe siècles. Quelquefois cependant l’esprit malin est plus patient et supporte en silence l’approche des sacremens. Un jour, dit Sprenger, un prêtre possédé du démon fut exorcisé. L’exorciste demanda au démon comment il lui était possible de rester dans le corps du possédé pendant la sainte communion. C’est, dit le démon, que je me cachais sous sa langue. Et le malin ajoute en manière de satanique raillerie : Est-ce que, pendant qu’un saint homme passe sur un pont, un méchant ne peut pas se cacher sous les arches ?

Quand l’exorciste arrive en présence d’un possédé, il doit observer strictement certaines règles pour l’indication desquelles je me contenterai d’énumérer quelques-uns des chapitres du manuel de l’exorciste. Est-il permis d’exorciser quelqu’un qui ne présente aucun signe évident, mais seulement des probabilités d’obsession ? Est-il utile de demander au démon de quel nom il s’appelle ? Faut-il demander au démon s’il est seul ou accompagné de beaucoup de ses camarades ? Peut-on lui demander pourquoi il est entré dans le corps du possédé ? Peut-on l’interroger sur les saints qu’il faut invoquer pour qu’il parte, sur ses ennemis dans le ciel ou dans l’enfer, sur les paroles qui le feront souffrir le plus, à quelle heure, à quel jour il doit partir, où il ira pour lors, quel est son chef, si c’est un démon d’ordre supérieur, comme par exemple le grand Lucifer ? « C’est une curiosité dangereuse de demander au diable qui possède un corps d’où il vient, de quelle légion et de quel ordre de diables il est ; quels morts sont en état de grâce, quels sont les damnés, où est l’enfer, s’il est en cavernes de la terre et au centre d’icelle ; quelles peines les damnés endurent, et quelle est leur géhenne. » Il faut que l’exorciste soit toujours très prudent, car il lui arrive souvent d’être déçu et trompé par le démon. Il est bon de se servir d’injures et d’outrages quand on s’adresse au diable, de l’appeler faquin, drôle, et en particulier cuisinier de l’Achéron, mais on ne doit pas plaisanter avec lui, car ces plaisanteries coûtent souvent fort cher. A ce propos, Nider nous raconte l’histoire d’un moine de Cologne, fameux exorciste, quoique un peu trop facétieux. Un jour que ce moine exorcisait un possédé, le démon lui demanda en quels lieux il devait faire retraite ; lors le moine lui désigna certain endroit écarté, et se gaudit fort de la farce jouée au malin. Mais, la nuit, le pauvre moine, ressentant certaines importunités au bas-ventre, se rendit dans le lieu qu’il avait indiqué au démon. Or, à peine y fut-il entré, qu’il fût appréhendé à la gorge par ce démon fort irrité, et si cruellement qu’il en pensa mourir.

Les histoires de démoniaques sont extrêmement fréquentes chez les écrivains du XVe siècle. Comme elles se ressemblent toutes plus ou moins, il nous suffira d’en rapporter une avec quelques détails. Elle a d’autant plus d’intérêt qu’il s’agit manifestement d’une hystérique, et la description que nous en donne Le Loyer est assez bien faite pour établir l’identité de la possession d’autrefois et de l’hystéro-épilepsie d’aujourd’hui.

« La femme possédée étoit de la ville de Milan, de noble famille et de gens de bien. De longue main, le diable s’étoit emparé d’elle, et l’avoit tellement rendue défigurée, qu’elle sembloit plutôt un monstre qu’une femme. Sa face étoit tout effarée et crasseuse, son regard bigle et horrible, sa langue sortoit de la bouche fort longue, accompagnée parfois d’un grincement de dents, son haleine étoit puante, et le mal l’avoit rendue privée de l’usage de l’ouïe, de la vue et de la langue. C’étoit le propre habitacle du diable. Elle fut menée en l’église de Saint-Ambroise, devant saint Bernard qui y estoit. Le peuple avoit gardé espérance que la femme seroit secourue du saint homme. La foule étoit grande du peuple qui accouroit de toutes parts, et saint Bernard, d’entrée, enjoignit à un chacun de se mettre en prières et oraisons. Quant à lui, il demeura près de l’autel avec les prêtres et quelques siens religieux, et demanda que la femme lui fût présentée par ses gardes. Ce fut la difficulté de la lui présenter, car le diable qui étoit en elle y résistoit à son possible, ruant des pieds contre ses gardes, reculant en arrière, et à belles dents et coups de coude, se voulant défaire d’eux. Enfin, à quelque peine, elle est menée ou plutôt tramée à l’autel, où étoit saint Bernard, auquel de première abordée elle donna un coup de pied. Mais saint Bernard ne fit contenance de s’émouvoir de ce coup, et s’approchant de l’autel, se met à genoux et fait ses prières, aussi froid et tempéré que s’il n’eût rien vu. Ce fait, il se lève, prend la chappe et commence à dire la messe. Comme il étoit ès secrets de la messe, autant de fois qu’il signoit la sainte hostie, il se tournoit vers la femme, faisant sur elle le signe de la croix. A ces signes de la croix, le diable, contre lequel saint Bernard les apposoit, ne se sentait moins blessé et offensé que si on lui eût rué quelques vives estocades qui eussent porté, et faisoit alors de si laides et étranges grimaces, et se tempestoit en sorte au corps de la femme, qu’on voyoit manifestement qu’il enduroit. Après que saint Bernard eut élevé le corps de Notre-Séigneur, et achevé de dire l’oraison dominicale après l’élévation, il vient à la femme pour assaillir l’ennemi de plus près, et tenant la sainte hostie sur la patène du calice, et, mettant la patène sur la tête de la femme, disoit telles ou semblables paroles, parlant au diable : « Voici, esprit misérable et damné voici ton juge, voici cette grande et immense puissance. A cette heure, fais-lui résistance, si tu oses ; voici celui qui, étant près de souffrir la mort pour notre salut, dit à ses disciples que le prince du monde seroit jeté dehors. Voici ce corps qui fut créé du plus pur sang de la vierge immaculée, qui fut étendu en l’arbre de la croix, qui fut gisant au sépulcre, qui fut ressuscité au tiers jour, et qui en présence de ses disciples monta au ciel. Et parlant au nom de ce grand Dieu et en vertu de son pouvoir qui t’est bien connu, je te commande, esprit malin, que tu sortes présentement du corps de cette servante de Dieu, et que tu ne sois si hardi d’y rentrer désormais. A ces paroles, le diable hurlait désespérément et affligeoit la démoniaque, et montroit assez que c’étoit bien malgré lui qu’il lui falloit abandonner le corps. Ce premier coup d’essai ayant été fait par saint Bernard, il retourne à l’autel et achève la messe, et après la fraction de la sainte hostie, et que le diacre eut donné la paix au peuple et congé de s’en aller, aussitôt la paix fut donnée à la femme, et le diable la quitta entièrement, confessant par la suite l’efficace et la vertu du saint sacrement de l’autel [13]. »

L’eau bénite, les cierges bénits sont puissans pour chasser les diables. — « Après l’eau bénite, il y a le cierge bénit en l’église, la vigile de Pâques, que les diables ne laissent d’avoir en horreur, comme ils oncles lampes ardentes, cierges et chandelles de l’église qu’ils ne peuvent voir, et en fuient la lumière. Beaucoup d’exorcistes, pour faire sortir les diables du corps des hommes, brûlent leurs noms dans le feu du cierge bénit. Les diables, à ce brûlement de leur nom, s’en sentent pressés et tourmentés ; ce qui se peut connaître, parce que les diables se tourmentent et tempêtent dans le corps des démoniaques, crient horriblement et disent qu’ils souffrent. L’épreuve s’en fit de notre âge en Nicole Aubry, démoniaque de Vervins, car, l’évêque de Laon exorcisant le diable qui la possédait, et brûlant son nom de Beelzébub dans le cierge de Pâques, l’on voyoit la femme se détordre, mettre son corps en boule et peloton, s’élever en l’air, tirer1 là langue hors la bouche demi-pied de long, tâcher de sortir des mains de ses gardes, et faire du visage une morgue si hideuse, épouvantable et diabolique, que le plus assuré de ceux qui assistaient au spectacle n’étoit sans avoir peur. »

N’est-ce pas là le tableau singulièrement exact d’une de ces scènes démoniaques qu’on voit à la Salpêtrière, et dont la photographie a fixé le souvenir ? D’ailleurs, ainsi que ta physionomie, le langage de Nicole Aubry est bien celui d’une hystérique. Elle malmène rudement ceux qui se présentent à elle pour l’exorciser, et on retrouve dans ses paroles l’effronterie, l’audace incroyable, que manifestent avec une promptitude et une vivacité surprenantes les hystériques aliénées. Tous ceux qui ont été apostrophés par ces malades reconnaîtront que la conversation de Nicole Aubry, ou plutôt du diable qui la possède, peut être absolument comparée à la conversation d’une hystérique [14]. Maître Louis Sourbeau, docteur en théologie, commença les conjurations, mais le diable étant monté sur les voûtes se mit à lancer des pierres sur la tête des assistant, et maître Sourbeau de déguerpir. L’archevêque de Laon, duc et pair de France, voulut tenter l’aventure. « Ah ! çà, c’est vous, monseigneur, lui dit l’esprit malin ; vous me faites vraiment trop d’honneur, et pour vous recevoir comme il convient, j’ai convoqué dans le corps de cette fille six diables déterminés. Moi et mes amis nous nous moquons de Jean le Blanc (Jean le Blanc et Janicot sont les noms que le diable donne à Jésus-Christ). Je vous ferai cardinal et pape si vous parvenez à me chasser. En attendant, allez dormir, vous avez trop bu en dînant. » Les réformés viennent à leur tour. « Je suis serviteur du Christ, dit le pasteur Tournevelles. — Serviteur du Christ ? reprend Satan, mais en vérité tu t’abuses, Tournevelles ; tu es pis que moi. » — Heureusement la Vierge, plus puissante que les prêtres réformés ou catholiques, somma Satan de partir. Celui-ci dut obéir, mais en quittant Nicole Aubry, il alla, pour se venger, briser toutes les fleurs du jardin de l’évêché. Il partit ensuite pour Genève, où l’appelaient les intérêts de la réforme.

Pour chasser le diable, on peut employer des remèdes médicaux. A la vérité, ces procédés sont souvent insuffisans. Nicolas Myrepse, médecin grec et chrétien, donne la recette d’un suffiment ou fumée propre à chasser l’esprit immonde. Ce suffiment est composé de barbue en poivrette, de semence d’agnus castus, corne de cerf, graine de laurier, absinthe, bitume ou goudron de Judée, marjolaine d’Angleterre, cumin éthiopique, anis, castoreum, garipot ou ongle odorant, gagate, résine de cèdre et poix liquide. D’autres auteurs affirment que le démon se gaudit lorsque le corps est infecté par l’atrabile, et que par conséquent il est opportun d’administrer des purgations qui chassent cette atrabile. Les sons de la musique sont propres à faire fuir les démons, et, si on n’en pénètre pas la vraie cause, c’est qu’on est bien peu perspicace. « Les diables ne peuvent prendre récréation en la musique, car les tourmens, les feux perpétuels, le désespoir, ne donnent loisir aux diables de reposer. » Si les circonstances sont graves, il n’est pas besoin d’être prêtre pour exorciser ; le premier venu, pourvu qu’il soit animé de bonnes intentions, peut remplir cet office. Au besoin même, les femmes sont exorcistes. Une religieuse délivra un démoniaque par sa seule parole : « C’était un paysan venu en l’abbaye où était la religieuse pour lui apporter la pension que son père lui donnait tous les ans. Et le paysan ne fut sitôt en présence de la religieuse que le diable n’entra en son corps et ne le tourmenta bien âprement. La religieuse connut aussitôt que c’était le diable, se leva du lieu où elle était, et, toute courroucée et émue, s’adressa au diable avec grande clameur : Sors de cet homme, esprit misérable et damné, sors ! A cette voix, le diable répondit par la bouche du patient : Et si je sors, où est-ce que je me retirerai ? Or, à l’heure que le diable parlait, passait un petit cochon de lait ; la religieuse dit au diable qu’il entrât en ce cochon, et aussitôt le diable, obéissant, quitta le paysan et entra dans le cochon qu’il étouffa. »

En général, l’exorciste doit être un prêtre. Si le malade est depuis longtemps possédé du démon, il est nécessaire de procéder avec solennité. C’est ce qu’on appelle la procession. L’évêque, revêtu de ses habits sacerdotaux, arrive devant le possédé : on brûle une image diabolique qu’on a apportée à cet effet, et, avec force prières et formules, on finit par chasser le démon. Voici une de ces formules d’exorcisme. Comme il y en a plus de mille, on comprendra qu’il est impossible de les reproduire toutes : « O toi, homicide, réprouvé, diable, esprit immonde, tentateur, menteur, faussaire, hérétique, ivrogne, insensé, je te conjure par Notre-Seigneur que tu as tenté à sortir sur-le-champ de ce corps humain ; abîme-toi dans la profondeur des mers, ou perds-toi parmi les arbres stériles, ou dans les lieux déserts que nul chrétien n’habite, que nul homme ne peut aborder, afin d’être consumé par la foudre céleste. Va, serpent maudit, pars, hâte-toi, et en quittant cette créature de Dieu, ne lui fais aucun mal, ni à elle ni à aucune autre, mais enfonce-toi dans les profondeurs de l’enfer jusqu’au jour du dernier jugement. » Qu’il est préférable, le bon sens de Jean Wier ! Il raconte l’histoire d’une bourgeoise flamande qui, allant à la messe avec sa servante, vit la donzelle, pendant qu’on chantait le Gloria en allemand, prise d’une attaque démoniaque terrible. Mais la digne matrone ne se troubla pas, et, rentrant chez elle, administra quelques vigoureux coups de verge à sa servante, ce dont l’autre incontinent guérit. Wier raconte cette histoire avec une satisfaction qu’il ne déguise pas. Il aurait pu citer aussi le fait de saint Grégoire, qui guérit un démoniaque en lui donnant un violent soufflet.

Quelquefois cependant les brûlemens de cierges, la musique, les formules, les processions demeurent vaines ; plus l’exorciste redouble ses prières, plus le possédé s’agite en contorsions et blasphèmes. Cette perversité et cette puissance du diable consternent le pauvre Sprenger. « Hélas ! seigneur, dit-il, tous tes jugemens sont justes. Mais qui délivrera ces pauvres possédés, hurlant dans de continuelles douleurs ? C’est le malin, qui, par punition de nos péchés, est plus puissant que nous. Puisque par des exorcismes licites nous ne savons combattre ses effets pernicieux, il ne nous reste plus qu’une seule ressource, c’est de châtier plus cruellement les sorcières qui l’ont amené. »

Voilà le suprême moyen, voilà la panacée merveilleuse. Comme le diable ne peut être atteint directement, il faut agir sur ceux qui ont fait pacte avec lui, sorciers, sorcières, lamies, gaias, stryges, nécromanciens, magiciens, vampires. De là toute une procédure, barbare, terrible, expéditive, dont on ne peut lire le récit sans frémir, surtout quand on songe que, parmi les accusés, il n’y avait que des innocens. D’abord il y a les indices. Avant d’être traîné devant le juge, il faut qu’il y ait présomption de sorcellerie. C’est peu de chose que ces indices. Il suffit d’un ou deux témoins. Celui-ci déclare que son champ est ravagé par la grêle et les insectes, alors que le champ de sa voisine est intact et produit de beaux fruits. En faut-il plus pour que le maléfice soit prouvé ? Cette femme a des cheveux noirs, et on ne la vit jamais pleurer ; de plus elle est belle. Autant de preuves pour qu’elle se soit donnée à Satan, car le diable aime les femmes qui ont de longs cheveux et un beau corps. Puis il y a le nom : sorcellerie damnable que de s’appeler Verdelet, Joly-Bois, Saute-Buisson, Verdure, Esprit familier, Blanc démon, tous noms maudits, qui sont ceux du diable. A la vérité, Del Rio réprouve ces indices qu’il estime insuffisans. Un des indices les plus graves, c’est d’être fille de sorcière. L’âge n’a pas d’importance. Les jeunes sorcières sont aussi instruites que les vieilles, car c’est Satan qui leur donne la science. Un jour, raconte Sprenger, un villageois qui se promenait dans les champs avec sa petite fille âgée seulement de huit ans, voyant l’aridité de la campagne, s’écria qu’il voudrait bien avoir de la pluie ; alors l’enfant lui dit naïvement qu’elle était capable de faire tomber la pluie. « Comment cela ? lui dit le père étonné. — C’est, dit la petite, ma mère qui me l’a appris ; elle m’a menée à un maître qui m’a donné pouvoir de faire tomber l’eau du ciel quand je voudrais. » Ce disant, elle prit un peu d’eau dans un torrent voisin, et la jeta en invoquant l’appui du démon. Aussitôt la pluie inonda la campagne. Le père terrifié retourne chez lui, et mène sa femme devant le juge. La malheureuse avoue, et est brûlée ; quant à l’enfant, elle eut sa grâce et fut consacrée à Dieu.

Dès que les témoins ont été entendus, et qu’il y a des indices suffisans de sorcellerie, il s’agit de se rendre maître de la sorcière à tout prix ; il faut entrer dans sa demeure, en parcourir attentivement tous les recoins, chercher s’il n’y a pas en quelque cachette des instrumens de sorcellerie. Si elle a une servante, il faut emprisonner la servante, car ce témoignage peut être utile à la justice ; en tous cas, il ne faut jamais laisser la sorcière rentrer dans sa maison, car elle se procurerait ainsi des philtres à l’aide desquels elle accomplirait encore quelque nouveau maléfice. Les gens chargés de la saisir doivent l’empêcher de toucher terre, car en frappant le sol du pied, souvent les sorcières ont pu s’enlever dans les airs. Il est bon, il est même nécessaire, afin d’éviter l’effet funeste de son regard, d’entrer dans son réduit en tournant le dos. Souvent en effet les inquisiteurs ont eu à souffrir d’un maléfice dû à l’œil mauvais d’une sorcière. « Il y a des exemples, dit Sprenger, de lamies qui, en regardant en face une personne à qui elles vouloient nuire, lui ont fait subitement gonfler toute la figure, et lui ont donné la lèpre. Ce n’est pas une consolation suffisante que de pouvoir brûler ensuite cet infâme suppôt de Satan. »

Une fois que la sorcière est prise, on la jette au cachot. Et quel cachot ? Un pourrissoir, suivant l’expression énergique d’Axenfeld : « D’aucuns sont assis par un grand froid, que les pieds leur gèlent et se détachant, et s’ils réchappent, ils demeurent estropiés pour la vie ; d’autres, en l’obscurité, sans une lueur de soleil, ne savent jamais s’il fait jour ou nuit, et, parce qu’ils ne peuvent remuer pieds ni mains, ils sont mangés par la vermine et les rats. Ils sont mal nourris, joint que le bourreau et ses valets à toute heure les raillent et les injurient. Ils ont des pensées lourdes, de mauvais rêves, des frayeurs continuelles. Aussi voit-on pareilles gens, de patiens, sensés et hardis qu’ils étaient auparavant, devenir moroses, impatiens, mal courageux et demi fols, et a-t-on bien raison de dire : tout prisonnier malheureux. »

Ensuite il fallait comparaître, subir les premiers interrogatoires. On devine en quoi ils consistent. Avez-vous jeté un maléfice sur le champ de votre voisin ? Avez-vous fréquenté le sabbat ? Quelle prudence, quelle sagacité il eût fallu pour déjouer les interrogatoires cauteleux du juge ? Les moindres faiblesses sont épiées ; les aveux les plus innocens deviennent de terribles révélations. On fait les demandes les plus étranges ; tous les malheurs privés ou publics qui ont frappé les habitons du village sont attribués à la pauvre sorcière, qui n’en peut mais. Voici, par exemple, un extrait de l’interrogatoire d’Arnoulette Defrasnes, dite la Royne des sorcières (15 février 1603) [15].

« Enquise de la cause de son emprisonnement,

« Répond l’ignorer.

« A elle dit qu’elle a été emprisonnée pour la réputation qu’elle a d’être sorcière. « Répond qu’on l’a emprisonnée à tort, puisqu’elle n’est telle.

« Chargée d’avoir fait quelque maléfice au fils de Marie Dusart, garçon âgé de douze ans, et qu’il en seroit décédé peu après,

« Répond qu’elle n’est Dieu pour faire mourir les gens, et qu’elle n’est sorcière, et qu’elle n’a rien fait au dit enfant.

« Chargée d’avoir pareillement ensorcelé un autre garçon plus âgé qui en a cependant été guéri par exorcisme,

« Répond n’être véritable.

« Chargée qu’elle a usé de menaces à l’encontre de Catherine Rombaud, un jour qu’elle la rencontra sur la rue, et que depuis ses menaces ladite Rombaud étoit tombée en d’étranges maladies. jusqu’à jeter des vers à queue, des chenilles et des muchoreilles, et qu’à présent elle ressent encore les effets de ces dites maladies,

« Répond n’être véritable, qu’au contraire elle vérifiera qu’elle étoit malade auparavant.

« Chargée qu’elle auroit fait caresses à un petit enfant du sieur Jean Membrée, et qu’à l’instant il seroit devenu malade, et mourut le lendemain,

« Dénie l’avoir caressé, et qu’ayant été à la dédicace (kermesse) à son village, elle a appris que l’enfant dudit Membrée étoit mort. »

Au cas où la sorcière n’avoue pas, il y a des preuves graves de culpabilité, lorsqu’elle ne peut satisfaire à tous les essais qu’on tente sur elle. L’épreuve de la balance est fondée sur la légèreté des complices du diable ; mais cette épreuve, condamnée par un certain nombre de théologiens, dut bientôt être abandonnée. Il y avait aussi l’épreuve par l’eau. En effet, une sorcière, jetée à l’eau, surnage. A la vérité, les opinions ne sont pas d’accord sur ce point ; car, suivant certains inquisiteurs, par suite de la nature pesante du démon, au lieu de surnager, les sorcières s’enfoncent dans l’eau. Cette épreuve, tentée communément en Allemagne, paraît à Del Rio sans valeur, et Wier appelle bouchers ceux qui établissent le crime d’une sorcière sur ce seul signe.

Une troisième épreuve consistait à faire un fromage de forme spéciale avec le lait de plusieurs vaches, et à le traverser ensuite avec une aiguille ; par ce fait on met à nu la trace de la griffe du diable, trace qu’il a imprimée au front de la sorcière, alors que la malheureuse a renoncé au baptême. L’épreuve du stylet avait une très grande importance. Il s’agissait de chercher si en quelques points du corps existent des parties insensibles ; en effet, le diable, lorsqu’il met sa griffe sur un corps humain, rend insensible le point qu’il a touché ; on a beau piquer, brûler cette région stigmatisée, il ne s’écoule pas une goutte de sang, et la sorcière n’éprouve aucune douleur. Alors le bourreau, pour constater cette anesthésie, enfonçait profondément des aiguilles et des stylets de fer dans le corps. L’épreuve du fer rouge, renouvelée des anciens jugemens de Dieu et qui consistait à faire tenir à la main par l’accusée un fer ardent, pour savoir s’il produirait ou non une blessure, est généralement récusée. Il y a plus ; si la sorcière demande cette épreuve, c’est un signe qu’elle est protégée par le démon ; elle doit donc être véhémentement suspecte. Un des signes les plus graves, c’est l’absence de larmes « qui est une présomption bien grande, d’autant que les femmes jettent larmes et soupirs à propos et sans propos. » Les sorcières ne peuvent pleurer ; c’est une vérité connue de toute antiquité, et attestée par les auteurs les plus vénérables. Quelquefois l’accusée essaie de donner le change, et de simuler les pleurs ; mais le bon inquisiteur né doit pas se laisser abuser. Il lui est même recommandé de pratiquer une conjuration spéciale pour faire couler les larmes. L’expérience a appris que, s’il s’agit d’une vraie sorcière, plus on fait de conjurations pour appeler les larmes, moins les larmes arrivent. Il y a cependant des cas, ajoutent les inquisiteurs, où des sorcières peuvent pleurer, mais ces pleurs sont la preuve de l’astuce du démon : il ne faut pas se laisser abuser par ces apparences, mais chercher des preuves plus certaines pour les convaincre de leur crime.

Souvent aux tortures, aux interrogations, aux conjurations, aux exorcismes, la sorcière ne répond que par le silence. C’est là un maléfice grave, celui de la taciturnité. Ce silence absolu est un des plus redoutables obstacles que rencontre l’inquisiteur. Pour y remédier, il faut raser tout le corps de l’accusée ; car souvent le charme de taciturnité est caché entre les cheveux des sorciers. Il faut chercher s’il n’y a pas quelque part une amulette, un anneau magique : le détruire si on l’a trouvé ; choisir de préférence, pour pratiquer les interrogations, c’est-à-dire la torture, les jours de fête pendant lesquels le charme n’opère plus, allumer des cierges sacrés et essayer de faire boire à l’accusée de l’eau bénite. Si néanmoins l’accusée n’avoue pas, il est permis de lui faire de terribles menaces, de fausses promesses. Sprenger le dit explicitement. On peut assurer à la sorcière qu’elle aura la vie sauve, au risque de ne pas tenir sa promesse si elle est trop coupable. Au cas où la pauvre femme demande un avocat, le juge pourra refuser quand le crime sera évident. Si le juge l’y autorise, elle pourra chercher un défenseur ; mais quelles restrictions dans la défense ! D’abord le nom des témoins restera secret ; ensuite l’avocat sera à l’avance averti par le juge que, s’il défend une mauvaise cause, c’est à ses risques et périls, qu’il ne doit pas crier trop fort, qu’il n’ait à compter sur aucune rétribution, et qu’enfin, s’il se montre dans sa plaidoirie hérétique, ou plutôt hérésiarque, les juges aviseront. En aucun cas d’ailleurs, l’avocat d’une sorcière ne doit réclamer une autre procédure que la procédure sommaire, expéditive, des procès criminels. Il lui est interdit d’interjeter appel ou de demander un sursis. Voilà comment les droits de la défense étaient sauvegardés. Une bulle du pape Innocent VIII fait tomber cette bien faible barrière : désormais on condamnera les sorcières sans être gêné par le bavardage des avocats (a strepitu avocatarum).

Imaginez maintenant une malheureuse paysanne, hystérique, demi-sauvage et demi-folle, dont l’imagination malade est hantée par les visions confuses de l’ignorance superstitieuse et de la maladie. On la saisit, on la jette dans un trou noir, puis brusquement, au bout de deux ou trois jours de réclusion, on la mène dans une grande salle tapissée de hideux instrumens, en présence du bourreau. Des hommes sévères sont devant elle qui lui parlent avec persistance des visions qui l’ont obsédée si longtemps ; on la dépouille de ses vêtemens ; on lui rase les cheveux, on explore avec un fer aigu « tout son cuir ; » on lui parle de Satan, du sabbat, des maléfices ; on lui montre des images hideuses ; on apporte des cierges, des étoles, des crucifix, une Bible. O la maudite ! elle les rejette avec horreur ; elle se débat, crie, veut se défendre ; des convulsions de désespoir la secouent tout entière. « Misérable ! c’est toi qui as tué Pierre, c’est toi qui en souillant sur Brigitte lui as donné la lèpre. Confesse que tu leur as parlé. — Je ne suis pas une sorcière. — C’est toi qui as rendu stériles les vaches de Madeleine et le champ de Claude. Confesse que tu es sorcière. — Je ne sais pas, dit la malheureuse, hébétée. — Avoue, et on te laissera vivre, avoue, et tu ne seras pas damnée éternellement. — Je ne sais pas. » Et pendant qu’on l’interroge, elle entend le bruit des sinistres préparatifs. Voilà les chevalets, le collier, les roues, les brodequins, les fers rouges, tout l’arsenal de la méchanceté humaine. Hé ! misérable stryge, quel est ton espoir ? Que n’as-tu déclaré, que ne déclares- : tu que tu es coupable ? Suis mon conseil, dis tout de suite que tu es sorcière, dis4e, et meurs une fois plutôt que de subir mille morts [16].

Maintenant que les mœurs se sont adoucies, nous avons quelque peine à comprendre la cruauté de nos pères. Le brave Perrin Dandin, un bon homme cependant, déclare que la torture est encore divertissante.

Bon ! cela fait toujours passer une heure ou deux.

Si l’on n’a aucune pitié d’un criminel vulgaire, que sera-ce de la sorcière qui s’est vouée au diable, a rejeté le Christ et mis à mal tant de créatures de Dieu ! C’est à peine si, de loin en loin, on trouve quelque trace de miséricorde : une bulle du pape Paul III pour que la torture ne dure pas plus d’une heure ; un édit du roi Louis XII pour que la torture ne soit appliquée que si l’on a des témoignages d’autorité suffisans ; quelques conseils de prudence donnés par Del Rio, qui recommande de ne soumettre un accusé à la question qu’après avoir réuni un certain nombre de preuves. En général, on ne trouve pas trace de ce noble sentiment, la pitié pour ses semblables. « II faut, dit Del Rio, un des moins cruels cependant, que par la torture l’accusée ne soit pas grièvement blessée, de manière à ce qu’elle puisse rester vivante, soit pour la liberté, soit pour le châtiment. » Cependant il ajoute : « Pour ce qui est du broiement des os et des articulations, il ne peut guère être évité dans la torture. » Bodin, le plus crédule de tous, est aussi le plus cruel. « En Allemagne, dit-il, ils ont une très mauvaise coutume de ne faire mourir le coupable s’il ne confesse, quoiqu’il soit convaincu de mille témoins. Vrai est qu’ils appliquent la question si violente et si cruelle que la personne demeure estropiât toute sa vie. » Ailleurs il dit : « On le fit étendre avec poulies, et tirer de telle force que les bourreaux étoient las, encore qu’on lui mît des pointes entre les ongles et la chair des pieds et des mains, la plus excellente géhenne de toutes les autres, et pratiquée en Turquie. » Il y avait deux sortes de questions, la question ordinaire et la question extraordinaire. Toute l’humanité des juges consistait à se contenter de la question ordinaire. C’est d’abord la privation prolongée de sommeil, torture actuellement encore employée en Chine, je crois, et à laquelle les plus courageux résistent difficilement. C’est ensuite la suspension par le cou ou les épaules avec des poids lourds aux pieds. Le patient étant piqué ou recevant des affusions d’eau glacée sur le dos, s’agitait, et chacun de ses mouvemens redoublait sa torture. Quelquefois l’accusée était mise à cheval sur une pièce de bois triangulaire, dont l’un des angles faisait saillie, en même temps qu’on attachait un poids énorme à chaque pied. Dans l’estrapade, on disloquait tous les membres. Le collier consistait à appliquer un garrot au cou avec des cordes neuves qu’on serrait graduellement. La confession extorquée à l’aide de ces petites tortures était dite bénévole. Si elles ne réussissent pas, il faut alors avoir recours aux grands tourmens. Les jambes martelées, les pieds serrés par des cordes, et des coins de bois enfoncés entre eux, les mamelles arrachées, les bras grillés, les articulations disjointes, les os brisés jusqu’à en faire issir la moelle.

Un moment arrive où, épuisée par la douleur, mutilée, sanglante, la pauvre vieille fait signe qu’on s’arrête, et s’écrie : Confession ! Alors on l’entoure, le notaire (greffier) écrit soigneusement toutes les monstruosités qu’elle avoue. C’en est fait, elle a avoué son crime. Il n’y a plus qu’à la punir.

Le procès d’Arnoulette Defrasnes, à Valenciennes, est d’une concision éloquente : « Ladite Arnoulette n’ayant voulu reconnoître la vérité, Messieurs avoient ordonné à l’officier de l’appliquer à la question du collier, pendant laquelle elle a de rechef été interrogée comme s’ensuit. :

« Interrogats d’Arnoulette lorsqu’elle étoit appliquée à la question.

« S’il n’est véritable qu’elle ait causé du mal à Catherine Rom-baud, et fait qu’elle a jeté une infinité d’ordures, et comme des vers à queue, des chenilles et autres semblables, voire même des muche-oreilles, par les oreilles, et lui avoir envoyé des vermines en telle quantité qu’elle en avoit jusqu’aux extrémités des doigts,

« Le dénie.

« Et lui ayant sur ce été liées les jambes avec cordes neuves, et les bras fortement liés derrière le dos, assise sur la sellette avec le collier au col, pendant quoi elle lançoit quelques cris, pressée de rechef de reconnoître la vérité,

« A persisté en sa dénégation.

« Si elle n’a, un jour, touché le mari de la dite, de sorte que, depuis lors, il est devenu malade, et après un languissement de huit mois il en est décédé,

« Répond qu’il n’est véritable et ne sait ce qu’on lui veut dire. « Chargée d’avoir les marques du diable en divers endroits de son corps, savoir : derrière l’oreille droite et sur la même épaule, aussi une en la cuisse,

« Répond qu’il n’est véritable, s’écriant et se lamentant hautement pour la douleur qu’elle disoit souffrir, sans cependant jeter aucune larme, quoiqu’elle fît mine de pleurer fortement.

« Pressée de dire la vérité,

« Persiste en ses dénégations.

« Ayant été quelque peu plus molestée par l’excitation et renouvellement de ses douleurs, avoue qu’elle est sorcière.

« Enquise depuis quand, répond qu’il y a douze ou quinze ans, le diable lui apparut de nuit en forme de jeune homme, vêtu d’un habit brun, lui demandant si elle vouloit être son amoureuse. A quoi elle répondit que oui. Sur ce, qu’il lui montra plein son chapeau d’argent, et fut avec elle l’espace d’une heure pendant laquelle il lui tint les discours ordinaires aux gens amoureux… Il se retira après lui avoir donné à reconnoître qu’il étoit diable, lui disant qu’il s’appeloit Verdelet. »

A la suite de cette confession, Arnoulette fut étranglée et brûlée. Voici l’acte du jugement :

« Vu et examiné ultérieurement le procès criminellement instruit à la charge d’Arnoulette Defrasnes, ses interrogats et réponses personnelles par le soussigné lieutenant-prévost Lecomte, établies par lui, par lequel elle est atteinte et convaincue d’avoir renoncé à Dieu, à la sainte Vierge, au saint sacrement de baptême et autres, pour se faire sorcière et se vouer comme elle a fait au service du diable, passé vingt-cinq à vingt-six ans, d’avoir été plusieurs fois aux danses et assemblées nocturnes, y transportée par le diable, son amoureux, qu’elle dit avoir nom Verdelet, y commettant les abominations ordinaires des sorciers, savoir depuis qu’elle s’est vouée au Satan, avoir été plusieurs fois à la sainte communion, à dessein de lui rapporter la sainte hostie et la lui délivrer comme elle a fait, d’avoir avec de la poudre qu’il lui avoit donnée fait mourir Pasquet, après une langueur de six mois, d’avoir, par le même moyen, ensorcelé Catherine Rombaud pour la faire languir bon nombre d’années comme elle fait encore présentement… De plus, d’avoir en son retour du sabbat jeté quelquefois de la poudre sur les grains de la campagne, y fait pleuvoir ? de la grêle et envoyé des brouillards, à la sollicitation et au commandement du dit Verdelet, son amoureux, outre qu’elle se déclare la royne des sorciers, conclut à ce que, pour expiation de crimes si horribles et détestables, elle soit condamnée d’être amenée de la prison sur le marché, devant la maison échevinale, pour, sur un échafaud y dressé à cet effet, y être étranglée et billoignée (bâillonnée), et à l’instant brûlée. Ce 23 de mars 1603. »

Il est certain qu’en cherchant dans les archives communales des anciennes villes de France, d’Allemagne, d’Espagne, on trouverait des documens très curieux et très instructifs pour l’histoire de la sorcellerie. Malheureusement, peu de travaux de ce genre ont été faits encore. Aux Archives nationales, à Paris, on trouve une collection de documens relatifs à la sorcellerie pour une seule ville, Montbéliard, qui était alors ville d’empire. On sait par ces documens, qu’il serait sans doute très intéressant de publier, que la justice de l’empire sévissait sur les sorcières aussi bien que la justice du roi de France ou de l’inquisition. De 1617 à 1620, on brûle douze sorcières. Voici la formule de la condamnation de l’une d’elles, 1618 : « Le nom de Dieu premièrement invoqué, est condamnée ladite Pierrote, pour ses sortilèges, blasphèmes, apostasies et autres crimes et délits, desquels elle est suffisamment atteinte et convaincue, d’être mise en main du maître exécuteur de la haute justice, et par lui-même aux lieu et place où on a accoutumé d’exécuter les malfaiteurs en dernier supplice afin d’être brûlée vive, de son corps réduit en cendres, la condamnant aux dépens, en déclarant le surplus de ses biens confisqués au profit de son altesse. »

Le mémoire de l’exécuteur ne s’élève pas à un prix considérable, comme on peut le voir par les chiffres suivans :

« Pour les peines et salaires d’avoir mis et appliqué là feue Jappy (Richarde) à la question ; ayant été à cet effet tout exprès au Blamont où il a séjourné trois jours entiers… 9 francs.

« Encore pour les peines et salaires de M. l’exécuteur, ayant été une autre fois à Blamont à l’effet de, derechef, mettre et appliquer à la dite question la sieure Jappy… 3 francs.

« Pour ses droits et peines d’avoir brûlé et réduit en cendres le corps de la sieure Jappy… 3 francs. »

A la marge on a ajouté le mot nihil, et le conseil, trouvant les prix trop élevés a décidé : « A l’avenir l’exécuteur aura 4 francs pour ses dépens lorsqu’il fera des exécutions de mort et en dernier supplice, et pour ce qui est des peines du carcan, du fouet, et lorsqu’il appliquera quelqu’un à la torture, il aura 2 francs pour ses dépens. »

En somme, pour un procès de sorcellerie, tous les frais de justice et tous les droits s’élevaient, à Montbéliard, vers 1620, à 350 francs environ.

Les exécutions continuèrent encore jusqu’en 1660. Néanmoins, vers cette époque, les mœurs s’adoucissaient déjà. En 1656, pour une sorcière nommée Thibaude, la peine fut changée… « Préférant miséricorde à la rigueur du droit déclarons par manière de modération qu’elle aura la tête tranchée. » En 1654, une sorcière condamnée à être arse et brûlée toute vive, et son corps réduit en cendres, témoignant quelque repentance de ses forfaits, on l’autorise sur sa demande instante à recevoir auparavant le saint sacrement de la cène. A partir de 1660 (cette année-là, deux sorcières furent brûlées), il n’y a plus, à Montbéliard, d’exécution capitale pour crime de sorcellerie.

Oui, c’est une lamentable histoire que celle de ce passé, mais il ne faut pas en détourner les yeux avec horreur, il faut le regarder en face pour comprendre les bienfaits de la tolérance. Ce que furent l’ineptie et la cruauté d’autrefois, deux citations de Boguet, grand juge au comté de Bourgogne [17] , vont nous l’apprendre (les citations en pareille matière sont plus éloquentes que les discussions) : « Le samedi cinquième de juin de l’an 1598, Louise, âgée de huit ans, fut rendue impotente de tous ses membres, de façon qu’elle étoit contrainte de marcher à quatre, et si de plus elle tordoit la bouche d’une façon fort étrange ; ce mal lui continua par quelques jours jusqu’à ce que ses père et mère, qui prirent opinion à son maintien qu’elle étoit possédée, la firent exorciser en l’église de Saint-Sauveur. Là se découvrirent cinq démons, les noms desquels étaient : Loup, Chat, Chien, Joli et Griffon, et comme le prêtre demanda à la fille qui lui avoit baillé le mal, elle répondit que c’étoit Françoise Secretain, qu’elle montra au doigt. Pour ce jour-là les démons ne sortirent point… Le lendemain matin, sur l’aube du jour, la fille se trouva plus mal que de coutume, mais enfin, s’étant penchée contre terre, les démons sortirent par sa bouche, en forme d’une pelote grosse comme un poing, et rouge comme feu, sauf que le Chat étoit noir. Les deux que la fille estimoit être morts se partirent les derniers et avec moins de violence que les trois autres. Tous ces démons étant dehors firent trois ou quatre voltes à l’entour du feu, et disparurent, et dès lors la fille commença à se mieux porter qu’auparavant. » Voilà pour l’ineptie.

Voici maintenant pour la cruauté : « Claude Jean-Guillaume, étant sur le bûcher pour être brûlée toute vive, se détacha et sauta par trois fois hors du feu, et même que le bourreau fut contraint de l’assommer avec une palanche. Antoinette Gaudillon, comme on lui eut prononcé la sentence de mort, pria par réitérées fois qu’on ne la fît point languir, ce qui fut recommandé, et néanmoins elle eut le plus de peine de mourir de six qui furent exécutées avec elles, entre lesquels étoient son père et son frère. »

Wier, le seul homme au milieu de tous ces bourreaux, ne peut s’empêcher de pousser un cri d’horreur : « Non, dit-il, ces sorcières ne sont pas des criminelles, les confessions arrachées par la torture ne sont pas des aveux sincères. Elles mentent pour échapper à d’affreuses souffrances, et avouent des crimes qu’elles n’ont jamais commis. » Honneur à Wier, qui, dans un siècle fanatique, au péril de sa vie, a défendu la cause de l’humanité ! Ses efforts ont été vains. Après comme avant lui, le sang innocent a coulé « comme de l’eau. » Mais, parmi tant d’iniquités triomphantes, ce fut le précurseur de la justice.


CHARLES RICHET.


  1. Discours et Histoires des spectres, visions et apparitions des esprits, anges, démons et âmes se monstrans visibles aux hommes, par Pierre Le Loyer, conseiller du roy au siège présidial d’Angers ; Paris, chez Nicolas Buon, in-4°, 1605.
  2. Fr. Jacobi Sprengeri et Fr. Benrici Institoris, Inquisitorum hereticœ pravitatis, Malleus maleficarum. La première édition est de 1580. L’édition que j’ai sous les yeux, et qui est à la Bibliothèque nationale, est de 1595 ; Lyon, chez Pierre Landry.
  3. Le mot Formicarium est difficile à traduire ; on pourrait l’exprimer par le mot français fourmillement.
  4. A côté du Malleus, il faut ranger d’autres livres écrits dans le même esprit. Le Manuel des exorcistes, où l’on traite de la manière vraie, certaine, sûre de chasser les démons du corps de l’homme, de traiter les malades, de se défendre contre ses ennemis : ouvrage utile non-seulement aux exorcistes et aux prétres, mais aux médecins, aux théologiens, aux possédés et aux malades, par le R. P. Candide Brognoli, de Bergame, professeur de théologie, de l’ordre des franciscains ; Venise, 1702. Discours sur la magie (Disquisitiones magicœ), par Martin Del Rio, de la Société de Jésus, Cologne ; chez Hemming, 1633. — Grillandus, jurisconsulte florentin, des Sortilèges, et Jean-François Ponzinibius, des Sorcières, Francfort-sur-le-Mein, 1592. — Jacques Fontaine. Discours des marques des sorciers et de la possession réelle que le diable prend sur le corps des hommes ; Lyon, 1611. — Léon Davair, Trois Livres des charmes, sortilèges et enchantemens ; Paris, chez Chesneau, 1583. On trouvera une bibliographie assez complète des livre de sorcellerie des XVIe et XVIIe siècles à la fin du livre de Langlet-Dufresnoy. Recueil de dissertations sur les apparitions ; Paris, 1751, t. II, 2« partie, p. 255-292.
  5. Voici les titres de quelques-uns des ouvrages de Jean de Wier (Opéra omnia, chez Van den Berghe ; Amsterdam, 1650) : tes Prestiges des démons ; — Livre apologétique, ou recueil de lettres envoyées à Wier par des personnages illustres ; — de la Pseudomonarchie des démons ; — des Sorcières ; — de la Colère.
  6. Souvent réimprimée. La première édition est de 1580.
  7. Voici une de ces invocations que j’oserai reproduire, à mes risques et périls. Ioth Aglanabaroth el abiel ena thiel amasi sidomel gayes tolonia. Toutes les fois que Bodin a l’occasion de parler de formules semblables, il passe outre en tremblant, et dit : « certains mots qu’il n’est besoin d’écrire. »
  8. Œuvres complètes d’Ambroise Pure, édition de Malgaigne, 1841, t. III, page 54.
  9. C’est de là que vient le mot cauchemar.
  10. Le Monde enchanté, Amsterdam, 1694 ; 4 volumes in-12, tome I, page 162.
  11. Un seul exemple, pris entre mille, montrera que le sabbat ne peut guère être considéré que comme une hallucination pure et simple. « Quelqu’un soupçonnant sa serrante d’être sorcière, et elle le niant, il se résolut de veiller toute une nuit, et l’ayant attachée à la jambe bien serré, elle étant auprès du feu une nuit qu’elle devait aller au sabbat, tout aussitôt qu’elle faisait le moindre semblant de dormir, il l’éveillait rudement ; néanmoins le diable triompha : car elle fut au sabbat, confessa y avoir été, et lui en dit toutes les particularités confirmées par une infinité d’autres. » (De Lancre, 1610). Cet aveu doit donner à réfléchir sur les autres aveux semblables.
  12. Les caricatures du temps en font foi.
  13. Nous aurons l’occasion de revenir sur les attaques de démonomanie épidémique ; faisons remarquer seulement l’analogie de ces attaques avec celles des démoniaques modernes. La fameuse Louise Lateau, en Belgique, a aussi des visions où le démon joue un rôle. « Le démon se montrait à elle, plusieurs fois chaque nuit, sous toutes les formes hideuses ; elle était jetée à terre, rouée, disloquée, et serrée à la gorge ; une nuit, elle fut jetée violemment contre un des barreaux de sa couchette de fer. » (Les Stigmatisés, par le docteur Imbert-Gourbeyre, professeur à l’école de médecine de Clermont-Ferrand ; Paris, 1873. )
  14. Voyez Ch. Louandre, Histoire du diable dans la Revue du 15 août 1842.
  15. De la Sorcellerie et de la Justice criminelle à Valenciennes, par Th. Louise ; Valenciennes, 1861.
  16. « Il faut devant qu’appliquer la question faire contenance de préparer des instrumens en nombre, et des cordes en quantité, et tenir quelque temps l’accusée en cette frayeur et langueur. Il est aussi expédient, auparavant que faire entrer l’accusée en la chambre de la question, de faire crier quelqu’un d’un cri épouvantable comme s’il était géhenne, et qu’on die à l’accusée que c’est la question qu’on donne, l’étonner par ce moyen et arracher la vérité. J’ai vu un juge qui montrait le visage si atroce et la voix ai terrible, menaçant de faire pendre ai on ne disait, que les accusés confessaient soudain, ayant perdu tout courage. ».
  17. Discours exécrables des sorciers, ensemble leurs procès, faits depuis deux ans en divers endroits de la France, avec une instruction pour un juge en fuit de sorcellerie, par Henry Boguet, grand juge au comté de Bourgogne ; Rouen ; chez Romain de Beauvais, in-12, 1603.