Les Démoniaques d’autrefois/02

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Les Démoniaques d’autrefois
Revue des Deux Mondes3e période, tome 37 (p. 828-863).
LES DÉMONIAQUES
D’AUTREFOIS

II. [1]
LES PROCÈS DE SORCIÈRES ET LES ÉPIDÉMIES DÉMONIAQUES.

Après avoir exposé les opinions et les mœurs des hommes du moyen âge, relativement aux sorcières et à la possession démoniaque, il nous faut arriver à l’histoire des grands procès de sorcellerie. Dans cette étude, ce ne sont plus les traités de théologie démoniaque ou les discours sur les spectres qui nous serviront d’appui. Nous avons les témoignages des contemporains, les relations écrites et les mémoires. On pourra ainsi, mieux que par des généralités vagues, apprécier en toute connaissance de cause les croyances superstitieuses d’autrefois. Bien des points que nous n’avons pu traiter qu’incomplètement seront éclaircis, et la relation qui existe entre l’hystérie et la sorcellerie apparaîtra en pleine évidence. Ceux qui se plaisent parfois à nier le progrès comprendront que le paradoxe est insoutenable. Nous considérons comme iniquité ce qui passait pour justice, et comme cruauté barbare ce qui était légitime répression. Les mœurs et les idées ont changé à ce point que nous avons quelque peine à nous défendre d’une certaine indignation contre les magistrats du XVIIe siècle. Gardons-nous cependant d’apporter dans nos appréciations une passion trop grande. Les erreurs que les juges du temps passé ont commises furent des erreurs universelles, et dont tout le siècle est responsable. Nous, qui jugeons les juges, soyons plus pitoyables qu’eux, et sachons les traiter avec plus d’équité et de clémence qu’ils ont traité les sorcières.

Une des plus illustres sorcières est Jeanne d’Arc. Quoique quatre siècles aient passé sur ce grand souvenir, il est encore vivant dans la conscience nationale. Prise à Compiègne par trahison, puis vendue aux Anglais, ses ennemis, l’héroïque jeune fille est amenée à Rouen, et, après quelques semaines de dure réclusion, elle comparaît devant un tribunal de juges ecclésiastiques et de docteurs en théologie, soigneusement choisis pour la condamner. Le cardinal anglais Winchester, l’évêque de Beauvais, Cauchon, sont les deux ennemis acharnés de la Pucelle : l’un est animé par je ne sais quel fanatique patriotisme ; l’autre est poussé par une furieuse ambition. D’abord le procès est fait à Jeanne pour cause de sorcellerie. A quoi en effet peuvent être dues tant d’éclatantes victoires, sinon au diable, qui, par l’intermédiaire de cette sorcière, a entrepris de chasser les Anglais de France ? Mais les réponses naïves, simples, profondes, de Jeanne déroutent les juges. Ils vont alors chercher du renfort auprès de l’Université de Paris. La réponse ne se fait pas attendre. La faculté de théologie décide que la Pucelle est livrée au diable, impie envers ses parens, altérée de sang chrétien, etc. Cependant ce procès abominable était si inique que les juges n’osaient pas prononcer. Warwick est envoyé tout exprès par le roi d’Angleterre pour faire hâter le procès. Les Anglais avaient peur : ils tremblaient devant cette pauvre prisonnière qui les avait fait fuir si souvent. A tout prix il faut en finir. On use d’une fourberie infâme pour faire reprendre à Jeanne l’habit d’homme, et c’est la plus grave accusation qu’on ait pu porter contre elle. On la déclare hérétique, relapse, apostate, idolâtre, on lui rappelle ses crimes, schisme, idolâtrie, invocation de démons, et on la condamne à être brûlée vive (1431). A vrai dire, le crime de sorcellerie n’est là que pour la forme. Le vrai crime de Jeanne est d’avoir chassé les Anglais et sauvé la nationalité française. Cependant les écrivains ecclésiastiques du temps, soit français, soit anglais, ont été unanimes à admettre que Jeanne était réellement possédée du démon. Le dominicain Nider raconte une conversation qu’il a eue avec maître Nicolas Amici (Midy), licencié en théologie, lequel avait été délégué par l’Université de Paris auprès du tribunal de Rouen. Jeanne avait avoué qu’un ange de Dieu conversait familièrement avec elle. Or, au dire de tous les plus savans théologiens, cet ange ne pouvait être que le malin esprit. Aussi Jeanne était-elle une véritable magicienne, prédisant l’avenir, et c’est comme magicienne qu’elle a été brûlée. A ce propos, Nider rapporte un fait, assez peu connu en général, c’est que, quelque temps après la mort de Jeanne d’Arc, deux jeunes filles de Paris répandirent le bruit qu’elles étaient envoyées par Dieu pour continuer l’œuvre de la Pucelle d’Orléans. Mais bientôt on s’empara d’elles, et on les accusa de magie et de sortilège. Les docteurs de théologie qui les examinèrent eurent bientôt là preuve qu’elles avaient été abusées par le démon. L’une de ces malheureuses femmes fut brûlée vive, l’autre, s’étant repentie, et ayant reconnu que son inspirateur était Satan, et non un ange de Dieu, fut épargnée.

A partir de cette époque, jusqu’au milieu du XVIe siècle, il y a peu de sorcellerie en France. En revanche, il y a beaucoup de loups-garous [2]. Il faut joindre aux sorciers les loups-garous, car ils se ressemblent fort. Quelquefois le loup-garou est le diable, quelquefois c’est un véritable loup, ensorcelé par Satan. Mais le plus souvent c’est un sorcier qui se change en bête, et court la campagne sous cette forme pour faire plus de mal aux chrétiens. Les vieux auteurs français parlent avec terreur des loups-garous ou garwalls qui dévorent les enfans.

Hommes plusieurs garwalls devinrent :
Garwall, si est beste sauvage ;
Tant comme il est en belle rage,
Hommes dévore, grand mal fait,
Es grands forêts converse et vait.


Les aliénistes ont donné un nom à cette variété de délire. Ils ont appelé lycanthropes (loups-hommes) les malheureux qui s’imaginent être changés en bêtes. Dans ces siècles d’ignorance et de misère, la lycanthropie était épidémique. Plusieurs s’imaginaient être couverts de poils, avoir pour armes des griffes et des dents redoutables, avoir déchiré dans leur course nocturne des hommes et des animaux, et surtout des enfans. Quelques lycanthropes ont été surpris en pleine campagne marchant sur leurs mains et sur leurs genoux, imitant la voix des loups, tout souillés de boue et de sang, et emportant des débris de cadavres.

Lorsqu’on soupçonnait qu’un loup-garou errait aux environs du village, on préparait une sorte de battue générale, afin de le saisir et de le tuer. Calmeil, dans son livre sur la folie épidémique, livre si riche en documens exacts, nous donne un arrêt du parlement de Dôle relatif à la chasse aux loups-garous (1573).

« Sur l’avertissement fait à la Cour souveraine du parlement à Dôle, ès territoire d’Espagne, etc., que se voyoit et rencontroit souvent un loup-garou, comme on dit, lequel avoit déjà pris et ravi quelques petits enfans sans que depuis ils aient été vus ni reconnus, et s’étoit efforcé d’assaillir aux champs aucuns chevauchiers… Icelle Cour, désirant obvier à plus grand inconvénient, a permis et permet aux manants et habitans desdits lieux et autres, de, nonobstant les édits concernant la chasse, eux pouvoir assembler, et avec épieux, hallebardes, piques, arquebuses, bâtons, chasser et poursuivre ledit loup-garou par tous lieux où ils le pourront trouver et prendre, lier et occire, sans pouvoir encourir aucune peine et amende. »

Quelque temps après (1574), le parlement de Dôle faisait brûler ce malheureux fou, nommé Gilles Garnier, qui courait à quatre pattes dans les forêts et dans les champs, et qui mangeait les petits enfans, « même le vendredi, » ajoute naïvement l’arrêt.

Le plus souvent la lycanthropie ne sévissait pas sur un seul individu. Mais plusieurs habitans d’une même contrée étaient sujets en même temps à ce genre de folie. Dans le Jura, là où Boguet fit une si terrible justice, il y avait beaucoup de loups-garous, de sorte que presque tous les sorciers s’imaginaient être changés en loups, courir pendant la nuit à travers champs, déterrant les cadavres, courant sus aux petits enfans, et s’accouplant avec les louves.

Le loup-garou est différent du loup en ce que son pelage n’est pas au dehors, mais entre cuir et chair (Simon Goulard). « Il va aussi vite que le loup, ce qui ne doit être trouvé incroyable, car ce sont les efforts du mauvais démon qui les façonnent à la guise des loups. En marchant, ils laissent sur la terre la trace de loups. Ils ont les yeux affreux et étincelans comme loups, font les ravages et cruautés des loups, étranglent chiens, coupent la gorge avec les dents aux jeunes enfans, prennent goût à la chair humaine comme les loups, ont l’adresse et résolution à la face des hommes d’exécuter tels actes. Et quand ils courent ensemble, ils sont accoutumés de départir de leur chasse les uns aux autres. S’ils sont saouls, ils hurlent pour appeler les autres. »

Laissons ces fables. Les loups-garous étaient de pauvres aliénés, vivant comme des sauvages, dans les bois, dans les champs. N’a-t-on pas, il y a quelques années à peine, trouvé dans un département français un individu vivant à la manière des bêtes au fond des bois, complètement nu, inoffensif en somme ; mais inspirant une certaine terreur superstitieuse aux habitans des villages voisins qui ne le connaissaient que par ouï-dire ou pour l’avoir aperçu de loin ? Au XVIe siècle, alors que l’ignorance était profonde, alors que les forêts étaient incultes, et les champs en friche, ces hommes sauvages, des fous assurément, qui poussés par une étrange démence se croyaient changés en bêtes, n’étaient pas rares. De Lancre, qui a vu un de ces loups-garous condamné par le Parlement de Bordeaux, décrit ainsi la physionomie de ce malheureux : « Je trouvai que c’était un jeune garçon, de l’âge environ de vingt à vingt et un an, de médiocre taille, plutôt petit pour son âge que grand ; les yeux hagards, enfoncés et noirs, n’osant quasi regarder le monde au visage. Il étoit aucunement hébété et fort peu spirituel, ayant toujours gardé du bétail. Il avoit les dents fort longues, claires, larges plus que le commun, et aucunement en dehors, les ongles aussi longs, aucuns noirs depuis la racine jusqu’au bout, et on eût dit qu’ils étoient à demi usés et plus enfoncés que les autres. Ce qui montre clairement qu’il a fait le métier de loup-garou, et comme il usoit de ses mains, et pour courir et pour prendre les enfans et les chiens à la gorge, il avoit une merveilleuse aptitude à aller à quatre pattes, et à sauter des fossés comme font les animaux de quatre pieds. Il me confessa aussi qu’il avoit inclination à manger de la chair de petits enfans parmi lesquels les petites filles lui étoient en délices, parce qu’elles sont plus tendres. »

Ce pauvre Jean Garnier, un simple d’esprit, comme on voit, fut condamné à une réclusion perpétuelle, mais il mourut l’année suivante.

A la fin du XVIe siècle, les épidémies de démonomanie, et par conséquent, les exécutions redoublent. Il y en a en Alsace (1541), à Cologne (1564), en Savoie (1574), à Toulouse (1577), en Lorraine (1580), dans le Jura (1590), dans le Brandebourg (1590), en Béarn (1605) [3].

Ces épidémies de sorcellerie n’étaient que des épidémies de folie. Nous reviendrons tout à l’heure sur ce qu’il faut entendre par folie épidémique. Constatons seulement qu’on en faisait une terrible justice. — « Les sorciers que le sénat de Toulouse eut à juger en 1577 étaient à eux seuls plus nombreux que tous les accusés non-sorciers qui furent déférés à la justice locale pendant l’espace de deux ans. Beaucoup d’entre eux eurent à subir des peines plus ou moins graves ; près de quatre cents furent condamnés à périr au milieu des flammes, et, ce qui n’est pas fait pour exciter une médiocre surprise, presque tous portaient la marque du diable. » (Grégoire de Toulouse).

En Savoie, à peu près à la même époque (1574), on brûla beaucoup de sorciers. Lambert Daneau [4], qui nous raconte brièvement leur histoire, nous dit qu’en un an on brûla plus de quatre-vingts sorciers dans la seule ville de Valéry. Il ne nous dit pas combien on en fit périr pendant ce temps dans les autres villes ; mais on peut supposer qu’il en fut exécuté un grand nombre. « En Savoie, on les appelle Eryges, du mot Erinnis, comme je crois, qui signifie diablerie, furie infernale et envie de tuer quelqu’un ; combien que quelques-uns aiment mieux les appeler Iriges, du mot grec lynx, qui signifie certaines espèces d’oiseaux hideux et effroyables, qui vont seulement de nuit, comme font ces sorciers quand ils vont en leur synagogue. »En général, ces sorciers étaient de pauvres pâtres : « si épais qu’on ne les peut dénicher quoiqu’il s’en fasse une diligente perquisition, et une plus rigoureuse justice. » D’ailleurs ils ne se recrutaient pas seulement parmi les gens du peuple, mais encore « parmi les gentilshommes, damoiselles, gens savans et qui ont bruit d’avoir bien étudié. » Daneau ajoute que la sorcellerie est en Savoie un mal très ancien, et que depuis Irénée ce pays est fameux par ses sorciers. Nous avons assez insisté sur les procès, faits aux sorcières pour ne pas revenir sur ceux de Savoie. C’est toujours le même délire, la même confession de visions fantastiques, de diables noirs, blancs, verts, baillant des poudres magiques, avec la torture et le bûcher pour épilogue.

Les procès de sorcellerie en Lorraine (1580-1595) nous sont connus par le livre de Nicolas Rémi [5]. Nicolas, ainsi qu’on peut le voir par le seul titre de son livre, n’est pas doux pour les sorcières. Comme tous ses contemporains, il est d’une crédulité admirable. Il croit au diable, et il a de bonnes raisons pour y croire ; car pendant sa jeunesse, comme il passait sa nuit à jouer avec ses camarades à Toulouse, un démon s’amusait à leur jeter des pierres aux jambes, et les incommodait fort. De vrai, ce démon n’était pas des pires, car, s’il était importun, au moins ne faisait-il aucun mal. Rémi en conclut que le diable est partout, dans les temples les plus saints, dans les cellules des anachorètes, au milieu des saints conciles. A force de croire au diable, on finit par ne plus croire à Dieu.

En Lorraine, Rémi retrouva le démon. Cette fois il s’agissait de le combattre, et on peut être assuré que Rémi ne s’en fit pas faute. Les moindres indices lui servent pour retrouver la trace de Satan. Un jour, Catherine souffle sur un charbon allumé près du visage de Lolla, qui était enceinte. Par ce maléfice, Lolla ressentit aussitôt les douleurs de l’enfantement et put à peine rentrer au sien domicile devant que d’accoucher. Catherine est prise et brûlée comme sorcière. — Jeanne prend une coquille d’escargot et la réduit en poudre ; cette poudre fait mourir tous les moutons de Barbara. Sur ce point Rémi disserte fort savamment. Cette poudre était-elle nuisible en elle-même ou par l’intention de nuire ? En fut-il comme de cette fontaine de Dodone, dont parle Pline, où les flambeaux éteints s’allumaient et où s’éteignaient les flambeaux allumés ? Le savant conseiller de Lorraine restant indécis, il nous est bien permis de ne pas résoudre la question. Des voyageurs s’égarent la nuit, et ne peuvent retrouver leur chemin, c’est la vieille femme qu’ils ont rencontrée tout à l’heure qui leur a jeté un sort. Ce qui préoccupe surtout Rémi, ce sont les effets des poudres magiques sur la santé. Il s’étend avec complaisance sur ce sujet, cherchant des exemples chez les anciens, parmi lesquels il a surtout lu et relu l’Ane d’or d’Apulée, et il prend pour argent comptant la fantaisie du romancier latin. Que les maladies aient une cause naturelle, simple, voilà ce que Rémi ne saurait admettre. En cherchant bien, on finit toujours par découvrir une sorcière. Un paysan est blessé par une épine, c’est une sorcière qui envenime le mal. Le mal guérit, c’est que la sorcière a eu peur. Un jeune enfant, debout près de la fenêtre, tend le bras pour prendre un nid d’oiseaux : il tombe et meurt des suites de sa chute. N’y a-t-il pas évidemment de la sorcellerie ? Le pis de toutes ces sottises, c’est qu’elles se terminent toujours par un bûcher allumé.

La sorcière qui avait fait tomber l’enfant par la fenêtre était une vieille mendiante qu’on appelait l’ânière. On la prend, on l’interroge, on la torture. Pendant qu’elle est ainsi soumise aux horreurs de la question, la pauvre folle, les cheveux hérissés et la stupeur dans les yeux, regarde fixement un des angles de la salle : « C’est le démon, dit-elle, mon petit maître (magistellus), qui me regarde. Il a l’aspect féroce ; ses doigts sont crochus et bifurques comme ceux des crabes ; sur son front s’élèvent deux cornes toutes droites, » En vain Rémi, effrayé ; écarquille les yeux pour découvrir Satan : il ne peut rien voir. L’astuce du diable fut telle qu’il ne se montra qu’à l’ânière sa complice. Une si méchante sorcière devait être brûlée : elle le fut en effet.

Parmi les femmes qu’on brûlait, les unes étaient folles, les autres hystériques. A ce titre, la marque du diable, c’est-à-dire l’anesthésie, était le plus souvent constatée. On faisait cette recherche avec d’autant plus de soin que c’est l’indice le plus grave de sorcellerie, et qu’aucune confession ne vaut la trace de la griffe de Satan. Rémi remarque avec raison que l’insensibilité est souvent accompagnée d’anémie. On a beau piquer et couper la peau où le diable a mis sa griffe, c’est à peine s’il s’écoule quelques gouttes de sang, tandis que, tout autour de la marque diabolique, le sang, dès qu’on a fait une plaie, jaillit abondamment. Enfin l’anesthésie n’occupe que la peau, les parties profondes restent sensibles.

Pour échapper aux douleurs de la torture ou du bûcher, certaines prisonnières essaient de se tuer (rien de plus commun que le suicide dans la folie et dans l’hystérie). Souvent ces desseins aboutissent, grâce à la protection du diable : quelquefois au contraire la tentative de suicide avorte, Dieu dans sa clémence permettant que les infâmes sorcières soient brûlées. Il est encore un autre moyen de se soustraire aux douleurs de la question, c’est de se graisser le corps avec des onguens diaboliques et des poudres maudites (contenant probablement de la mandragore ou de la belladone). Il peut même arriver que des geôliers infidèles vendent ces graisses aux accusées. Elles supportent ainsi plus facilement la douleur, ce dont Rémi, naturellement, prend grande indignation. Il s’étonne surtout de voir certaines femmes envahies, pendant qu’on leur fait subir la question, par une sorte de léthargie avec une insensibilité complète. Il est probable que cette léthargie diabolique n’était que la fin de l’attaque démoniaque, analogue à celle que nous avons décrite dans la première partie de cette étude.

A la fin de son livre, Rémi s’indigne contre ceux qui seraient tentés d’être indulgens pour les sorcières. Malheur à ceux qui veulent amoindrir le châtiment d’un crime si horrible et exécrable, alléguant pour excuse l’âge, le sexe, l’imprudence ou la frayeur des criminelles ! « Tant d’impiétés, de maléfices, de monstrueuses passions, ne peuvent être justement punies que si l’on emploie tous les tourmens d’abord et le bûcher ensuite. »

Sur l’épidémie de sorcellerie du Jura, nous avons, par Boguet, qui malheureusement eut à juger beaucoup de sorciers dans cette contrée, des détails assez précis. Boguet, comme tous les contemporains, et plus spécialement les magistrats, croit aveuglément aux démons et à leur puissance. Cette puissance n’a pas de limite. « Il n’y a théologien qui puisse mieux interpréter la sainte Écriture qu’eux ; il n’y a jurisconsulte qui sache mieux que c’est des testamens, des contrats et des actions ; il n’est médecin qui entende mieux la composition des corps humains et la vertu des cieux, des étoiles, des oiseaux, des poissons, des arbres, des herbes, des métaux et des pierres. » Le diable peut tout. Voilà son axiome fondamental : voilà la base inattaquable de tous ses jugemens. Aussi, plus une accusation est absurde, plus elle paraît vraisemblable au grand juge. Il raconte très sérieusement l’histoire d’une pomme placée sur la margelle d’un pont, et de laquelle sortait un bruit et tintamarre si grand que l’on avait horreur de passer par là ; heureusement quelqu’un, plus hardi que les autres, prit un long bâton et jeta la pomme dans le lac. Pourquoi cette pomme était-elle si bruyante ? c’est que, depuis la faute d’Eve, la pomme est un fruit cher au diable, et des sorciers avaient placé celle-là sur le pont afin de mettre à mal quelque chrétien.

C’est à Saint-Claude, dans le Jura, à quelques lieues de Ferney, que les sorciers avaient machiné leurs trames : c’est là que Henri Boguet tint assises de justice. Quelle justice, grand Dieu ! Il suffit, pour être édifié sur son compte, de relire la citation que nous avons faite précédemment. Françoise Secrétain, accusée par un enfant de huit ans, possède un chapelet dont la croix n’a que trois côtés ; d’où l’on tire un indice contre elle. Elle ne pleure pas pendant que le juge lui parle ; l’indice est plus grave encore. Elle a les yeux penchés contre terre pendant qu’on l’interroge ; assurément cela est grave, car elle se consulte à Satan sur ce qu’elle doit répondre au juge qui l’interroge. Enfin on lui coupe les cheveux ras : elle est terrifiée, et avoue tous ses crimes : 1° qu’elle avait baillé cinq démons à Louise Maillat ; 2° qu’elle s’était dès longtemps baillée au diable et que le diable avait la semblance d’un grand homme noir ; 3° que le diable… 4° qu’elle avait été une infinité de fois au sabbat, et qu’elle y allait sur un bâton blanc ; 5° qu’étant au sabbat, elle y avait dansé, et battu l’eau pour faire la grêle ; 6° qu’elle et Gros-Jacques Bocquet avaient fait mourir Louis Honoré d’une poudre que le diable leur avait baillée !

Voilà déjà deux coupables. Avec une louable persévérance, Boguet finit par en trouver d’autres. Thiévenne Paget, gardant des vaches aux champs, en perdit une ; comme elle se déconfortait, Satan s’adressa à elle et la gagna. Il en fit de même à Georges Gaudillon, qui se contristait de ne pouvoir conduire certains bœufs. Pierre Gaudillon, fâché de ce que sa faux ne coupait si bien que celle de ses compagnons, se donna au diable [6]. Satan apparut à l’instant à lui et le gagna. Claude Gaillard ayant soufflé contre Claude Perrier, tout aussitôt celle-ci tomba malade et enfin mourut. Tous ces malheureux, des fous, selon toute vraisemblance, sont saisis, interrogés, et ils confessent qu’ils vont au sabbat, les uns sur un bâton blanc, les autres sur un gros mouton noir, tantôt encore sur un bouc, sur un cheval, et le plus souvent par la cheminée. Quelquefois on va au sabbat à pied, quelquefois on n’y va pas du tout, et on y assiste cependant. Ainsi, un jour, « un mari s’aperçoit que sa femme pendant la nuit ne souffloit ni ne pipoit. Il l’espoinçonne, et s’aperçoit avec horreur qu’elle ne sent pas. » A ce moment, le coq chante, et l’épouse se réveille en sursaut. N’est-il pas évident qu’elle revient du sabbat ? d’autant plus, ajoute judicieusement le mari, qu’il est mort du bétail à quelques miens voisins. Boguet, lui, n’admet pas qu’on puisse aller au sabbat en esprit seulement. Il semblerait alors qu’il dût conclure que cette femme n’est pas sorcière. Point du tout, c’est une sorcière, mais qui n’a pas été au sabbat.

A ces accusées on en joignit deux autres, dénoncées aussi par Françoise : Pierre Uvillermoz et Rolande Duvernois. « Cette Rolande, amenée devant le juge, se mit à japper comme un chien, roulant les yeux dans la tête avec un regard affreux et épouvantable. On jugea qu’elle étoit non-seulement sorcière, mais possédée, ce qui fut confirmé, car il lui fut impossible de prononcer le saint nom de Jésus. » On dut procéder alors, avant la punition de la sorcière, à l’exorcisme de la possédée. Le prêtre arrive, conjure le démon de lui dire son nom ; le démon, non sans difficulté, répond qu’il s’appelle Chat, qu’ils étaient deux, que son compagnon se nommait Diable. Alors se livre un combat entre le prêtre et Satan. Le prêtre s’aidait de prières et de conjurations, le diable se défendait avec blasphèmes et moqueries. C’était une chose étrange de voir comme il se servait du corps et des membres de la possédée : Tantôt elle regardait le prêtre de travers, tantôt elle lui faisait la grimace, et tordait la bouche en se moquant de lui. Enfin, le soir, un des démons sort par la bouche sous la forme d’une limace noire qui fait deux ou trois tours en terre et disparaît. Par malheur, le Chat restait encore, et celui-là fut plus opiniâtre. Le prêtre, à force d’exorcismes, finit par l’exaspérer ; de sorte qu’après force contorsions, jappemens, hurlemens, il se décida à quitter le corps de Rolande. Restait la sorcière, qui fut brûlée le 7 septembre 1600. « Mais comme l’on sortit cette femme hors de prison, l’air à l’instant s’obscurcit de nuées fort épaisses qui vinrent se résoudre en pluies si abondantes qu’à peine put-on allumer le feu pour la brûler. » Les autres complices du diable furent brûlées comme Rolande, mais Satan ne leur fit pas la même faveur, et aucune pluie ne tomba pour éteindre le bûcher.

Boguet, en homme prudent, n’a pas voulu laisser perdre les fruits de son expérience judiciaire, et à la fin de son livre il adresse, sous forme d’aphorismes, quelques bons conseils à ceux qui doivent juger des sorcières. Nous ne rapporterons que celui-ci : « Art. 63. Non-seulement il faut faire mourir l’enfant sorcier qui est en âge de puberté, mais encore celui qui est au bas (au-dessous de douze ans) si on reconnoît qu’il y ait de la malice en lui. Bien est vrai que je ne voudrois pas pratiquer en ce cas la peine ordinaire des sorciers, mais quel qu’autre plus douce, comme la corde. »

Vers la fin du XVIe siècle, ce ne sont plus les inquisiteurs et les prêtres qui ont la direction des procès de sorcellerie ; la justice civile, au moins en France, prend le premier rang. Bien plus, des prêtres seront accusés de sorcellerie et périront sur le bûcher. Déjà auparavant il y avait eu quelques exemples de prêtres sorciers ; le curé de Soissons, par exemple, dont parle Froissart, qui baptisa un crapaud, lui bailla l’hostie consacrée, et, pour ce, fut brûlé tout vif. Le curé de Saint-Jean-le-Petit, à Lyon, avait été brûlé en 1548 pour avoir dit et confessé qu’il ne consacrait point l’hostie quand il disait la messe afin de faire damner ses paroissiens. Bodin, et surtout de Lancre, estiment que ces châtimens sont fort justes. « Quand le prêtre s’oublie jusque-là de se dédier à Satan, la peine ne peut être assez grande. » De Lancre nous raconte l’histoire de messire Pierre Aupetit, âgé de cinquante ans, et prêtre depuis trente ans ; ce malheureux, étant accusé de sorcellerie par le sénéchal du Limousin, n’avoue rien d’abord. Mais à la torture, il confesse des choses étranges : que le diable lui apparaissait en forme de mouche, de papillon, de chat ; qu’il lui avait tourné le petit doigt, et rendu si raide qu’il ne pouvait le plier ; qu’il allait au sabbat, et lisait dans un livre imprimé avec des mots étranges qu’il n’entendait nullement. Le pauvre Aupetit, dégradé d’abord par l’évêque de Limoges, est ensuite brûlé tout vif avec force amendes.

Au commencement du XVIIe siècle, dans cette partie du pays basque français qu’on appelle le Labourd, il y eut une effroyable épidémie de démonomanie. Un seigneur de Santa-Fé, chez qui on avait fait le sabbat, et à moitié fou, alla demander assistance au Parlement de Bordeaux. Une commission royale fut donnée à deux magistrats de cette assemblée, MM. d’Espagnet et de Lancre. Mais bientôt d’Espagnet dut retourner à Bordeaux, De Lancre reste seul en face d’une multitude de sorciers, de sorcières, de démons, au milieu d’une population hostile, qui ne parle pas français, et dont il ne comprend pas la langue. Il s’acquitte néanmoins fort bien de sa tâche, puisqu’en quatre mois il parvient à faire brûler près de quatre-vingts sorcières. Il est si satisfait de son triomphe qu’il ne veut pas que le souvenir en soit perdu. C’est pour cela qu’il écrit son fameux livre sur l’Inconstance des démons, titre assez obscur, encore qu’il ait pris soin d’essayer de l’expliquer au début de son ouvrage [7]. Grâce à ce livre, on peut faire l’histoire de l’épidémie démoniaque du Labourd. Après tout l’historien paraît sincère. Michelet en parle comme d’un galantin, bel esprit, et coureur de ruelles. Ce caractère n’apparaît pas bien clairement dans le livre de de Lancre, et, à mon sens, rien ne prouve qu’il ait séduit de jeunes sorcières, comme Michelet l’en accuse un peu légèrement.

Malgré la crédulité de de Lancre et sa facilité à admettre toutes les histoires qu’on vient lui raconter, il est déjà de son siècle par une certaine indifférence pour l’autorité religieuse et les tribunaux de l’inquisition. Il parle au nom d’un principe tout différent, au nom du roi et de la loi. « Le prêtre, dit-il, perd son privilège, s’il a composé ou affiché par les carrefours quelque libelle diffamatoire, à plus forte raison, s’il est sorcier et s’il favorise les sorciers. » Malgré l’évêque de Bayonne, on saisit cinq prêtres fortement soupçonnés d’aller au sabbat. Heureusement, dit Michelet, le diable secourut les accusés mieux que l’évêque. Comme il ouvre toutes les portes, il se trouva un matin que cinq des huit échappèrent. Les commissaires, sans perdre de temps, brûlèrent les trois qui restaient. L’un de ces prêtres, nommé Bocal, n’avait que vingt-sept ans. La plus grosse charge qu’il eut contre lui fut que « sa mère, ses sœurs et toute sa famille étaient sorciers et diffamés de tout temps de ce crime. Lorsqu’il eut dit sa première messe, il avait rendu l’argent des offrandes à sa mère, en récompense de ce qu’elle l’avait dès sa naissance voué au diable, comme font la plupart des autres mères sorcières. »

On peut, jusqu’à un certain point, par le caractère des habitans du Labourd, expliquer comment une épidémie de sorcellerie put sévir parmi toute la population. De Lancre nous fait, des Basques, une description qui ne laisse pas que d’être intéressante. « Le Labourd, dit-il, est une côte de mer qui rend les gens rustiques, rudes et mal policés, desquels l’esprit volage est attaché à des cordages et banderolles mouvantes comme le vent, qui n’ont autres champs que les montagnes et la mer, autres vivres et grains que du millet et du poisson, ne les mangent sans autre couvert que celui du ciel, ni sur autres nappes que leurs voiles. Bref, leur contrée est si infertile qu’ils sont contraints de se jeter dans cet élément inquiet, logeant toute leur fortune sur les flots qui les agitent nuit et jour, qui fait que leur commerce, leur conversation et leur foi est du tout maritime. Toujours hâtés et précipités, ils se jettent presque tous à cet inconstant exercice de la mer, et méprisent le constant labeur et culture de la terre. Et bien que nature ait donné à tout le monde la terre pour nourrice, ils aiment mieux, légers et volages qu’ils sont, la mer orageuse que cette douce et paisible déesse Cérès. »

Si quelque part il y a eu un sabbat, et nous savons que la chose est fort douteuse, c’est assurément dans le Labourd, en 1609. Pour peu que l’on ne soit pas bien convaincu que les hystériques savent mentir impudemment, délirer en conservant toutes les apparences de la raison, pour peu que l’on oublie que l’hallucination d’un fou lui paraît une vérité incontestable, on s’imaginerait que le sabbat a réellement existé, tant sont précises les descriptions qu’en donnent les sorcières. « Le sabbat est comme une foire de marchands mêlés, furieux et transportés, qui arrivent de toutes parts, une rencontre et mélange de cent mille sujets d’une nouveauté effroyable, qui offense l’œil et soulève le cœur. Il s’en voit de réels et d’autres prestigieux ; aucuns plaisans, mais fort peu, comme sont les clochettes et instrumens mélodieux qu’on y entend, qui ne chatouillent que l’oreille, et ne touchent rien au cœur. Les courriers ordinaires du sabbat sont les femmes : elles volent et courent, échevelées comme furies, ayant la tête si légère qu’elles n’y peuvent souffrir couverture. On les y voit nues, ores graissées, ores non : elles arrivent ou partent perchées sur un balai, ou portées sur un banc, un pauvre enfant ou deux en croupe. Et lorsque Satan les veut, transporter en l’air, ce qui n’est encore donné qu’aux plus suffisantes, il les élance comme fusées bruyantes, et, en la descente, elles fondent bas cent fois plus vite qu’un aigle ou un milan ne sauroit fondre sur sa proie. Les enfans sont les bergers qui gardent chacun la bergerie des crapauds, que chaque sorcière qui les mène au sabbat leur a donné à garder. On y voit encore de grandes chaudières pleines de crapauds et vipères, cœurs d’enfants non baptisés, chair de pendus, et autres horribles charognes, et des eaux puantes, pots de graisses et de poisons, qui se prêtent et se débitent à cette foire, comme étant la plus précieuse marchandise qui s’y trouve. Avec des chansons d’une composition si brutale et en termes et mots si licencieux et lubriques que les yeux se troublent, les oreilles s’étourdissent, et l’entendement s’enchante de voir tant de choses monstrueuses et qui s’y rencontrent à la fois. Le diable s’y représente parfois en bouc, puant et barbu, quelquefois en tronc d’arbre épouvantable, et il y paroît écartelé et comme estropiat et sans bras. Que s’il y paraît en homme, c’est un homme géhenne, tourmenté, rouge et flamboyant comme un feu qui sort d’une fournaise ardente, homme effacé duquel la forme ne paroît qu’à demi, avec une voix cave, morfondue et non articulée, mais impérieuse, brûlante et effroyable ; enfin on y voit en chaque chose tant d’abominables objets, tant de forfaits et crimes exécrables que l’air s’infecteroit, si je les voulois exprimer plus au long, et peut-on dire sans mentir que Satan même a quelque horreur de les commettre et il tient les enfans éloignés, de peur de les rebuter pour jamais par l’horrible vue de tant de choses. »

Toute cette fantasmagorie disparaît au chant du coq, sentinelle qui découvre les mauvais desseins de l’ennemi du genre humain. Voici les vers que de Lancre a faits sur ce sujet, mêlant, comme on voit, le grave au doux et l’agréable à l’utile.

Les démons courans qui se mirent
Dans les ténèbres de la nuit,
Quand du coq ils oyent le bruit,
Tout épouvantés se retirent.
C’est l’approche qui les tourmente,
Du jour, du salut, et de Dieu,
Qui fait abandonner le lieu
Aux sergens de la noire tente.
Dieu montra du coq la puissance
A saint Pierre, lui prononçant
Qu’au troisième cri de son chant
Il nieroit sa connoissance.
De là nous croyons que c’est l’heure
Que Jésus revint des bas lieux,
Quand le coq chantant si joyeux
De sa venue nous asseure.


Pour frapper de terreur Satan et ses complices, les commissaires. royaux dressent l’échafaud sur la place même où Satan tenait le sabbat. Chaque fois qu’on menait une sorcière au supplice, elle était accompagnée de toute sa famille, « de sorte qu’étant perchée au haut de la potence, elle voyoit père, mère, tantes, mari, femmes, sœurs, frères, filles, nièces, et une infinité d’autres parens, lesquels, la larme à l’œil, la convioient de se dédire. » Mais presque toutes, au moment de mourir, rétractent leurs aveux.

Cela n’embarrasse pas de Lancre. Vraiment cette rétractation est peu de chose. N’a-t-on pas des preuves plus certaines ? N’a-t-on pas surtout cette preuve infaillible de sorcellerie, le stigmate du diable ? Le commissaire du roi, dans son récit, s’étend sur la recherche de cet indice, et les détails qu’il donne ont un grand intérêt médical ; car la marque du diable, c’est l’anesthésie, c’est-à-dire la preuve de l’hystérie. Ainsi, par un étrange retour, ce qui, au XVIIe siècle, était un indice de crime est aujourd’hui une preuve d’innocence. Deux personnes aident de Lancre à découvrir le stigmate diabolique : un chirurgien étranger, qui y devint merveilleusement entendu et suffisant, et une jeune fille de dix-sept ans, nommée Morguy, à laquelle Michelet, on ne sait pas trop pourquoi, fait jouer un rôle très important dans les procès du Béarn. Le chirurgien était pour les vieilles sorcières ; on avait trouvé raisonnable « d’éteindre en lui la concupiscence que certaines explorations peuvent amener, et on lui faisait seulement voir des charognes en vie, si horribles, que le diable lui-même devait en avoir dégoût. » Pour constater la marque satanique, on prend une aiguille, une épingle, une alène, et on cherche par tout le corps la place où le diable a mis sa griffe. De Lancre dit que souvent cela est cruel, une espèce de bourrelage, mais il ne s’étend pas sur cette vaine émotion. D’ailleurs certains faits sont par lui bien observés. Quelquefois, dit-il, tout le corps est une seule marque ; fait intéressant qui montre bien qu’il y avait des anesthésies totales, et probablement aussi des hémi-anesthésies. Quelquefois, au bout de quelques jours, la marque a disparu. Quelquefois elle est toute superficielle. Souvent aussi, malgré la blessure, il ne s’écoule pas de sang. Tous ces détails sont fort exacts et concordent bien avec ce que nous savons de l’hystérie. Point de doute que, si on examinait avec les méthodes d’autrefois les pauvres malades de la Salpêtrière, on les trouverait presque toujours marquées. On pourrait ainsi décrire la forme de la griffe du diable, constater qu’elle est passagère, qu’elle va en augmentant ou en diminuant d’étendue. Pour expliquer ces irrégularités qu’il ne comprend pas, de Lancre a recours à l’explication ordinaire. « Quant aux marques des sorciers, Satan les imprime, les efface et quelquefois ne les marque pas du tout, selon qu’il reconnoît la chose lui être plus avantageuse. » Notre magistrat acquit ainsi une grande expérience, de sorte que, plus tard, lorsqu’il retourna à Bordeaux, Messieurs de la Tournelle le consultaient dans les cas difficiles. Une jeune fille de dix-sept ans avait été examinée en vain. De Lancre fut très habile : il trouva que l’œil gauche était plus hagard que l’autre, et qu’il y avait dans la pupille de l’œil un petit nuage qui semblait une patte de crapaud.

Au reste, les preuves ne manquent pas pour affirmer que les femmes, jeunes ou vieilles, examinées ou brûlées par de Lancre, étaient de véritables hystériques. Elles sont hardies, cyniques, sans pudeur, contant les circonstances les plus obscènes avec une telle liberté qu’elles semblent faire gloire de ces détails. Elles prennent un singulier plaisir à tout raconter. « Elles ne rougissent point, quelqu’impudente question ou sale interrogatoire qu’on leur fasse. »

Comme ceux qui les ont précédés, Sprenger, Boguet, Bodin, Le Loyer, les commissaires royaux au pays de Labourd sont froidement cruels, et la pitié ne saurait les émouvoir. La déposition des enfans d’une sorcière suffit pour la faire condamner. Un enfant de huit ans, et encore d’âge plus bas, marqué de marques insensibles, est un témoin fort croyable. Les enfans eux-mêmes sont punissables ; s’ils vont au sabbat, ils seront fouettés trois fois auprès du bûcher ou on brûle leurs parens ; s’ils ont fait du poison, ils seront condamnés à mort. Quant aux sorcières qui se repentent, outre qu’elles sont fort rares, il ne faut leur pardonner qu’à bon escient, c’est-à-dire après s’être assuré qu’elles ne recommenceront pas. En effet, presque toutes les sorcières repenties retournent à leur crime, de sorte qu’en général le pardon est une mauvaise mesure.

En somme, si de Lancre eut la satisfaction de faire brûler beaucoup de sorcières, il eut le regret d’en laisser échapper un grand nombre. Elles se sauvèrent en Espagne, par de la les Pyrénées. A Logrono, il y eut cinq sorcières brûlées en 1610. Mais les inquisiteurs d’alors se montrèrent plus humains que Messieurs du Parlement de Bordeaux. La plupart des sorcières d’Espagne échappèrent. Quant à de Lancre, il s’est consolé en écrivant son livre, et en vantant la supériorité de la justice du foi sur celle des gens d’église.

Après les exécutions du pays basque et de Logrono, on n’allumera plus de bûcher collectif. On brûlera isolément quelques sorciers, Gaufridi, Urbain Grandier et d’autres, mais on ne jettera pas aux flammes toute une population [8]. La sorcellerie elle-même prendra une autre forme : on n’alléguera plus les faits absurdes, invraisemblables, que Sprenger, Nider et leurs successeurs laïques admettent si naïvement. Le siècle de Descartes et de Pascal n’est pas celui de la crédulité absolue. On voit cesser le sabbat, les loups-garous, les maléfices, tous ces méfaits de Satan qui paraissent à de Lancre, en 1610, des réalités indiscutables, et pour lesquelles le bûcher est la seule punition assez forte. Désormais Satan n’a plus qu’une manière d’être, c’est la possession. Chassé du monde, il se réfugie chez les jeunes religieuses hystériques.

II est facile de comprendre la raison de cette défaite partielle. Les maléfices et les changemens d’hommes en bêtes sont des superstitions grossières. Au milieu de toutes les balivernes qui effrayaient tant Bodin, on ne saurait trouver un seul fait vrai, palpable, évident, qu’on relate avec procès verbal et signature des autorités. Les temps se sont corrompus tellement qu’il faut maintenant à une accusation un point d’appui solide et inattaquable. Ce point d’appui, on le trouve chez les possédées. Voilà une femme qui pousse des hurlemens et des cris farouches, qui se démène dans des contorsions inouïes, qui rejette, insulte, frappe les choses les plus saintes. Bien plus, ses compagnes, et généralement ses compagnes de cloître, car c’est une religieuse, font comme elle, parlent de démons qui les hantent, qui les poussent à exécuter des bonds étranges et à vociférer d’horribles blasphèmes. Voilà un fait positif qui défie toute incrédulité. Osez donc soutenir qu’il n’y a pas là un effet du diable, et que ces effrayans symptômes sont dus à une maladie du cerveau. Il faut presque arriver jusqu’à Pinel (1800) pour que la possession diabolique soit définitivement reléguée au nombre des formes de l’aliénation mentale.

Les procès de sorcellerie intentés ainsi à un seul individu ont plus d’intérêt peut-être que les procédures exercées contre toute une bourgade. Ce sont de véritables drames qui finissent, comme les drames du boulevard, après des péripéties diverses, par la mort violente, théâtrale, du principal personnage. La France a eu le privilège de ces sortes de scènes. De 1610 à 1640 ; il y a eu trois procès, inégalement célèbres, celui de Gaufridi (1610), celui d’Urbain Grandier (1634) et celui de Boullé (1638).

Quelque temps après que Romillion, protestant converti, honnête et bon prêtre, eut fondé l’ordre des ursulines, à Aix, en Provence, deux des religieuses de ce couvent furent prises de mouvemens extraordinaires et d’autres symptômes merveilleux. On peut deviner que ces symptômes sont tout à fait analogues à ceux que nous avons décrits déjà, en parlant de l’hystéro-épilepsie. Conformément à la croyance générale, Romillion supposa que ces religieuses étaient possédées. Il essaya de les exorciser, mais il ne réussit pas, et les démons continuèrent à tourmenter les deux ursulines. Convaincu de son impuissance, le pauvre Romillion dut recourir à de meilleurs exorcistes. Les deux possédées, Louise Capeau et Madeleine de la Palud, fille d’un gentilhomme provençal, furent menées au couvent de Sainte-Baume, à l’inquisiteur Michaélis [9]. Michaélis, ne se croyant pas lui-même assez fort, appela un dominicain flamand, le père Domptius. Il était de Louvain, dit Michelet, il avait déjà exorcisé, et était ferré en ces sottises. Louise, plus folle que méchante, mais méchante dans sa folie, avoue qu’elle a trois diables : Verrine, bon diable, catholique, léger, un des démons de l’air ; Léviathan, mauvais diable, raisonneur et protestant ; enfin un autre, celui de l’impureté. Le sorcier qui a donné ces diables, c’est le prince des magiciens d’Espagne, de France, d’Angleterre et de Turquie ; c’est le prêtre Louis Gaufridi, alors curé de l’église des Accoules à Marseille. Madeleine, poussée par Louise et affolée de terreur, fait le même aveu. Elle reconnaît que Gaufridi a abusé d’elle par magie, et qu’il lui a envoyé toute une légion de diables, c’est-à-dire six mille six cent soixante-six [10]. Michaélis, moine, qui détestait Gaufridi, prêtre séculier [11], profite de l’occasion qui lui est offerte. Il va dénoncer le magicien au parlement de Provence. Gaufridi était soutenu par les capucins, par l’évêque de Marseille et tout le clergé ; mais le parlement et l’inquisition font cause commune et finissent par obtenir qu’on leur livre le curé des Accoules. Il est amené comme un coupable à Aix devant Madeleine de la Palud.

Sur quoi est fondée l’accusation ? Sur les visions d’une hystérique. Madeleine est folle. Ses accès démoniaques ne diffèrent en rien des accès hystéro-épileptiques de la Salpêtrière. Toutes ses accusations sont des fantaisies absurdes, de même nature que les vociférations incohérentes des filles hystériques pendant leur délire. « A l’exorcisme, dit Michaélis, Béelzébut continuoit à tourmenter Madeleine, la jetant à terre sur son ventre, puis en arrière, sur le dos, avec violence, puis jusqu’à trois et quatre fois la prenoit au gosier pour l’étrangler. Au dîner, les diables lui donnèrent la torture et la tourmentèrent par continuels mouvemens de la tête jusqu’à terre ; et au souper, lui donnèrent la même torture durant une heure, lui tournant les bras et les jambes et puis tout le corps, faisant cliquer les os, et bouleversant toutes les entrailles ; la torture finie, l’assoupirent tellement qu’elle sembloit morte. »

Que Madeleine ait été séduite par Gaufridi, à qui elle avait été confiée par Mme de la Palud, sa mère, étant encore toute petite fille, cela est possible, mais non prouvé, comme le croit Michelet. Il ne faut pas tenir compte, pour charger un malheureux, des soi-disant révélations d’une hystérique. Ces révélations sont les hallucinations du délire et n’ont aucune réalité. D’ailleurs, ce n’est pas Madeleine qui accuse Gaufridi, c’est surtout Louise, qui l’appelle le prince des sorciers. « Il est plein d’iniquités. Il feint de s’abstenir de la chair, et toutefois ils se soûle de la chair des petits enfans. O Michaélis, les petits enfans qu’il a mangés, les autres qu’il a suffoqués, et puis après déterrés, pour en faire des pâtées, crient tous vengeance devant Dieu pour des crimes si exécrables. » Quant à Madeleine, dans l’intervalle de ses accès, elle est saisie d’horreur en pensant que par elle Gaufridi mourra. A plusieurs reprises, elle essaie de se tuer, mais le courage lui manque, et, à trois reprises différentes, ses tentatives de suicide échouent. Dans ses accès et surtout en présence de Louise, dont le délire exalte le sien, Madeleine lance des imprécations contre Gaufridi. Triste et lamentable spectacle que celui de ces deux folles accusant un innocent de crimes imaginaires ! Après que Louise accuse Gaufridi de manger des petits enfans, Madeleine ajoute en riant, et en se gaussant : « Il s’en soucie bien de votre merluche et de vos œufs, il mange de bonne chair de petits enfans qu’on lui apporte invisiblement de la synagogue. » Le pauvre prêtre jure par le nom de Dieu, par la Vierge et par saint Jean-Baptiste que toutes ces accusations sont fausses. « Je vous entends, dit Madeleine. Parlant de Dieu le Père, vous entendez Lucifer ; par le Fils, Béelzébut ; par le Saint-Esprit, Léviathan ; par la Vierge, la mère de l’Antéchrist, et le diable, précurseur de l’Antéchrist, vous l’appelez saint Jean-Baptiste. »

Gaufridi sentit qu’il était perdu. Le courage lui manqua. A la torture, peut-être même avant la torture, il avoua tout ; oui, tout, c’est-à-dire des crimes qu’il n’avait pas commis. Il avoue que le diable lui a apparu, lui a fait des visites fréquentes, l’attendant à la porte de l’église, que plus de mille femmes ont été empoisonnées par le souffle irrésistible que Lucifer lui a donné. « J’avoue, dit-il encore, que lorsque je voulois aller au sabbat, je me mettois la nuit à ma fenêtre toute ouverte, je sortois de ma chambre, et Lucifer me prenoit, et en un instant, je me trouvois transporté au sabbat, y demeurant quelquefois une, deux, trois, quatre heures. » On chercha sur son corps la marque du diable. Quand on lui ôta le bandeau placé devant ses yeux, il apprit avec horreur que par trois fois on avait enfoncé l’aiguille sans qu’il la sentît. Donc il était trois fois marqué du signe de l’enfer. L’inquisiteur ajouta : « Si nous étions en Avignon, cet homme seroit brûlé demain. »

Il fut brûlé. Le 30 avril 1611, à Aix, à cinq heures du soir, Louis Gaufridi, prêtre bénédictin en l’église des Accoules, fut dégradé. Le bourreau le conduisit en face de la grande porte de l’église ; là, il dut demander pardon à Dieu, au roi et la justice. Sur la place des Prêcheurs, le bûcher était dressé. Le malheureux y monta, et quelques minutes après il n’était plus que cendres.

Trois religieuses que le délire de Louise et de Madeleine avait gagnées, et qui étaient atteintes d’accès démoniaques, finirent par guérir. Il n’en fut pas de même des deux principales héroïnes de ce drame. Madeleine de la Palud, devenue complètement folle, sortit du couvent. On la voyait marcher les pieds nus dans les rues de Carpentras, où elle demandait l’aumône de porte en porte. Quant à Louise, elle continua ses dénonciations. Les révélations de Verrine, son diable, firent brûler une pauvre fille aveugle nommée Honorée.

Le XVIIe siècle commençait par de terribles cruautés, par les exécutions du pays de Labourd, de Logrono et la mort de Gaufridi. Mais les temps sont déjà changés. Au lieu d’exciter l’admiration générale, ces iniquités de la superstition provoquèrent la colère et le mépris, au moins des savans et des philosophes. C’est l’époque où Bacon fait paraître son grand ouvrage (1620), où Harvey régénère la physiologie (1620), où Descartes prépare son Discours de la Méthode. Quelle singulière contradiction entre ces livres immortels et les compilations de sottises qui avaient, il y a vingt ans à peine, marqué le début du siècle (Le Loyer, Boguet, Bodin, de Lancre) ! Un jeune homme, âgé seulement de vingt-quatre ans, et qui plus tard devint célèbre, Gabriel Naudé [12], se fit l’interprète de tous ceux que la vieille crédulité n’aveuglait pas. Il entreprit de justifier les magiciens. Ce qu’on appelle la magie n’est rien qu’un fatras absurde. Virgile n’a jamais été un sorcier, Raymond Lulle, Arnaud de Villeneuve, Paracelse, sont des savans et non des magiciens. Agrippa lui-même, le plus expert enchanteur de nos derniers temps, n’est pas un nécromancien, un adepte de Satan, mais une des lumières de son siècle. Son fameux chien noir n’est pas le diable, mais un simple chien, très dévoué à son maître, et qui n’a rien de diabolique. Gabriel Naudé est singulièrement hardi dans ses appréciations. « Il semble, dit-il, que ce soit la propriété essentielle des philosophes mathématiciens et naturalistes d’être réputés magiciens, puisque les jurisconsultes et théologiens n’en ont jamais été accusés. Tous les pays qui avaient des gens doctes se pouvaient assurer d’avoir des magiciens, desquels nous voyons que par le défaut des premiers, l’Allemagne s’est toujours montrée assez stérile. Comme s’il n’y avait pas d’autres écoles que les cavernes de Tolède, d’autres livres que les Clavicules (terme de magie), d’autres docteurs que les diables ! » Quant aux livres de sorcellerie, Naudé les traite comme il convient. « C’est une chose étrange que Del Rio, Le Loyer, Bodin, de Lancre, Godelmann, qui ont été ou sont encore personnes de crédit et de mérite, aient écrit si passionnément sur les démons, sorciers et magiciens que de n’avoir jamais rebuté aucune histoire, quoique fabuleuse et ridicule, de tout ce grand nombre de fausses et absurdes qu’ils ont pêlemêlées sans discussion parmi les vraies et légitimes. Il seroit grandement à souhaiter qu’ils fussent dorénavant plus religieux à n’avancer aucune histoire qu’après en avoir soigneusement examiné toutes les circonstances, et qu’ils voulussent balancer toutes choses à leur juste prix et valeur, pour ne se laisser induire à faire un jugement sinistre de quelqu’un sans grande occasion, et à forger ces accusations frivoles, pleines de vent et de mensonges, puisque, quand on vient à les examiner de près, on trouve ordinairement que ce ne sont rien que pures calomnies, soupçons mal fondés et paroles vaines, légères et étourdies. »

De fait, la sorcellerie était morte (1625), et les procès qui se firent après cette époque doivent être considérés comme des anachronismes. C’est pour cette raison sans doute que le procès d’Urbain Grandier est si célèbre. La conscience publique, qui avait sommeillé jusque-là, s’est enfin éveillée. De là un grand retentissement et une générale émotion [13]. Le procès d’Urbain Grandier ressemble au procès de Gaufridi. Les personnages ont changé ; mais le drame est le même. Des religieuses folles, hystériques, accusent un prêtre de les avoir ensorcelées, et le prêtre expie sur le bûcher ce crime imaginaire.

La scène se passe à Loudun, au couvent des ursulines. Les ursulines étaient des demoiselles nobles, assez instruites, ayant lu la Bible et parlant quelque peu le latin. L’une d’elles, Claire de Sazilly, était parente du cardinal de Richelieu ; la supérieure, celle qui fut malade la première, s’appelait Jeanne de Belciel. La maladie épidémique qui sévit plus tard, et avec tant de fureur, parmi les religieuses, commença en 1631, et peut-être plus tôt. En tous cas, elle resta à peu près ignorée, connue seulement de Mignon, confesseur de la supérieure. Mignon fit comme Romillion à Aix ; il essaya d’exorciser les diables ; mais, n’y réussissant pas, il s’adjoignit un prêtre fanatique, nommé Barré, qui était curé de Saint-Chinon. Le premier exorcisme public a lieu le 11 octobre 1631 devant Guillaume de Cerisay, bailli de Loudun, homme d’un esprit ferme et d’un grand courage, et devant Mannoury, chirurgien, lequel joua dans toute cette affaire un assez vilain rôle. Les démons exorcisés disent qu’Urbain Grandier est le sorcier qui les a convoqués.

Ce Grandier, curé de Loudun, élevé par les jésuites de Bordeaux, était un orateur éloquent, passionné, de grande mine. Intelligent et orgueilleux, il avait par ses allures provocantes, son mépris de l’opinion vulgaire, plus que par ses mœurs trop galantes, mécontenté et excité contre lui une partie de la ville. Quant aux religieuses, on ne peut douter que cet homme d’un esprit supérieur et d’une grande renommée n’ait fait une vive impression sur leur imagination. Grandier dédaigne l’accusation que portent contre lui Mignon et Barré. Son supérieur de Bordeaux, le belliqueux évêque de Sourdis, ancien marin, ne fait que rire de ces histoires de diables. Le bailli, sa courageuse femme et un médecin nommé Duncan, avaient par des preuves irréfutables démontré la vanité de tous les motifs de l’accusation, de sorte que pendant l’année 1632 et le commencement de 1633, on put croire qu’Urbain Grandier était sauvé.

Les démons cependant n’en continuaient pas moins leurs ébats. La renommée porta le récit de leurs hauts faits dans toute la France. On venait de Paris, de Marseille, de Lille, pour les voir à l’œuvre. Richelieu, voulant faire cesser ce désordre, envoya à Loudun M. de Laubardemont, comme commissaire royal, avec pleins pouvoirs (novembre 1633). Les historiens et les poètes ont été sévères pour Laubardemont, et l’ont accusé de poursuivre Grandier par animosité personnelle. Ils le représentent comme un sinistre bourreau. Il est possible que cette légende ne soit pas tout à fait conforme à l’histoire, et je m’imaginerais volontiers que Laubardemont, comme de Lancre, Boguet, Bodin, comme tous les grands juges et commissaires des parlemens, croyait à la possession démoniaque et à la sorcellerie de Grandier. Dans ce lamentable procès, si injuste, il semble que tout le monde a été de bonne foi, Grandier en niant, Mignon, Barré et Laubardemont en affirmant, les ursulines en accusant dans leur délire les maléfices de Grandier.

Celles-là surtout étaient de bonne foi. Quelques pamphlétaires protestans du XVIIIe siècle, et quelques historiens du XIXe siècle ont imaginé je ne sais quelle comédie jouée de concert par les ursulines, Laubardemont et Richelieu pour perdre un prêtre libre penseur. C’est du roman. La vérité est que les ursulines furent terriblement et follement sincères. Leur maladie n’était pas simulée, mais réelle, tout aussi réelle que celle des folles que l’on enferme.

Voyons en effet quels symptômes elles présentent. « Au jour de l’exorcisme, la supérieure passa dans la chapelle, voulant frapper les assistans, et faisant de grands efforts pour outrager le père même (le père Surin). Au chant des hymnes, le diable commença à se tordre, et en se vautrant et en se roulant, il conduisit son corps (le corps de Jeanne de Belciel) jusqu’au bout de la chapelle, où il tira une grosse langue bien noire, et lécha le pavé avec des trémoussemens, des hurlemens et des contorsions à faire horreur. Il fit encore la même chose auprès de l’autel, après quoi il se releva de terre, et demeura à genoux avec un visage plein de fierté, faisant mine de ne vouloir pas passer outre ; mais l’exorciste, avec le saint sacrement en mains, lui ayant commandé de le satisfaire de parole, ce visage changeait devint hideux, et la tête se pliant en arrière, on entendit prononcer d’une voix forte tirée du fond de la poitrine : « Reine du ciel et de la terre, pardon. » Les autres religieuses ont des accès analogues. « Étant renversées en arrière, la tête leur venoit aux talons, et elles marchoient ainsi avec une vitesse surprenante et fort longtemps. J’en vis une qui, étant relevée, se frappoit la poitrine et les épaules avec sa tête, mais d’une si grande vitesse et si rudement qu’il n’y a au monde personne, pour agile qu’il soit, qui puisse rien faire qui en approche. Quant à leurs cris, c’étoient des hurlemens de damnés, de loups enragés, de bêtes horribles. On ne sauroit imaginer de quelle force elles criaient. Rien en cela comme dans le reste qui fût humain. » Quelquefois les convulsions. sont remplacées par l’extase, la catalepsie, et des symptômes analogues au somnambulisme. « Dans leurs assoupissemens elles devenaient souples et maniables comme une lame de plomb, en sorte qu’on leur pliait le corps en tous sens, en devant, en arrière, sur les côtés, jusqu’à ce que la tête touchât par terre, et elles restaient dans la pose où on les laissait, jusqu’à ce qu’on changeât leurs attitudes. » M. Figuier, qui a donné l’histoire détaillée de ce fameux procès, pense qu’il y a eu à Loudun des faits analogues à la prétendue lucidité des somnambules [14]. Mais ces faits sont des plus contestables, car il faut ajouter peu de foi au témoignage des exorcistes d’alors, fort crédules en général, et en particulier acharnés contre Grandier. D’ailleurs rappelons-nous que l’hystérie, l’hystéro-épilepsie, la catalepsie, le somnambulisme, sont des maladies voisines, que l’on passe facilement de l’une à l’autre, et que, dans tout accès démoniaque, il y a des périodes très analogues à l’accès de somnambulisme.

Le lendemain de son arrivée à Loudun, Laubardemont fait arrêter Grandier, l’auteur de toutes ces misères. Grandier persistant dans ses dénégations, on le fait comparaître devant les possédées pour confronter les démons et leur prince. La scène fut dramatique : car la présence de Grandier provoqua chez les religieuses de terribles accès. « Toutes les possédées firent entendre des cris fort étranges, persistant d’accuser Grandier de magie ; ce furent des convulsions si horribles, des postures si épouvantables, que cette assemblée pouvoit passer pour un sabbat. » L’un des démons cria que Béelzébut était entre Grandier et le père Tranquille, capucin ; presque aussitôt toutes voulurent se jeter sur lui, s’offrant de le déchirer, de montrer ses marques et de l’étrangler, quoiqu’il fût leur maître. Ces violences et ces rages furent poussées à un tel point que, sans le secours des personnes qui étaient au chœur, Grandier eût infailliblement perdu la vie.

N’ayant rien avoué, Grandier fut appliqué à la torture. Le chirurgien Mannoury, qui avait déjà cherché sur l’infortuné prêtre les stigmates du diable, fut chargé de recommencer cette besogne. Mais comme Grandier témoigna sa répugnance à se laisser toucher par Mannoury, ce fut un autre chirurgien plus humain, nommé Fourneau, qui s’en acquitta. Comme les moines et les juges voulaient faire mettre des pointes de fer entre les ongles et la chair, Fourneau refusa. Malgré cet adoucissement, la torture fut terrible. Les jambes étant liées, on enfonça des coins à coups de maillet entre les cordes, de manière à ce que les os fussent broyés. Cependant Grandier, quoi qu’en aient dit ses accusateurs, n’avoua rien ; il reconnut cependant qu’il était l’auteur d’un manuscrit trouvé dans ses papiers, et qui traitait du célibat des prêtres.

Le 18 août 1634, Urbain Grandier, curé de Loudun, fut conduit à la place de Sainte-Croix, à Loudun, attaché à un poteau sur le bûcher, et brûlé vif, avec les pactes et caractères magiques témoignant l’énormité de son crime [15].

La légende raconte que tous ceux qui avaient contribué à la mort de Grandier, assignés par le prêtre innocent au tribunal de Dieu, furent punis dans un bref délai. Cependant Jeanne de Belciel, la supérieure, vécut encore assez longtemps, et quitta la vie en odeur de sainteté. Laubardemont ne mourut qu’en 1651. Il est vrai que le père Lactance, le père Surin, le père Tranquille, le chirurgien Mannoury, tous personnages, qui, à des degrés divers, avaient contribué à la mort de Grandier, furent saisis par les mêmes diables dont ils avaient recueilli les accusations. C’est dire qu’ils devinrent fous, ou peu s’en faut. Il est probable que le spectacle effrayant qu’avaient présenté les hystériques du couvent dans leurs convulsions et leur délire ne fut pas sans exercer une fâcheuse influence. Peut-être même, sinon le remords, au moins l’incertitude d’avoir bien jugé, ont contribué à développer cette démonopathie chez les juges. C’est un signe des temps. Ni Rémi ni Bodin n’ont eu de remords. Ils ont vécu satisfaits de leur œuvre, pensant que rien n’est plus agréable à Dieu et propre au salut que le brûlement d’une sorcière. En 1634, il en est déjà tout autrement. Le père Lactance meurt dans des convulsions horribles, trente jours après Grandier ; le père Surin est saisi par Isaacaron, le démon de Jeanne de Belciel. Le malheureux exorciste, au moment où il commandait au démon de sortir, l’a vu disparaître du visage de la possédée et s’attaquer à lui. Le père Tranquille mourut en 1638. Voici ce qu’on grava sur sa tombe : « Ci gît l’humble père Tranquille, de Saint-Rémi, prédicateur capucin. Les démons, ne pouvant plus supporter son courage en son emploi d’exorciste, l’ont fait mourir par leurs vexations. » Mannoury le chirurgien vit, un soir, le spectre de Grandier lui apparaître, et il mourut quelques jours après. Il ne faut pas assigner à ces maladies quelque cause mystérieuse. La mort dramatique de Grandier avait été un événement terrible. Dans ces imaginations troublées, et ces consciences, nous le croyons, honnêtes et sincères, la lutte entre l’esprit nouveau et la crédulité ancienne a bien pu ébranler les fondemens de la saine intelligence et de la froide raison.

Le fait est que les convulsions étranges provoquées par les diables de Loudun ne cessèrent pas quand le sorcier fut brûlé. L’hystérie ne se dissipe pas aussi facilement que la fumée d’un bûcher, et on n’a pas encore prouvé que pour guérir des convulsions il suffise de sacrifier un innocent. Donc les ursulines continuèrent à délirer. La contagion gagna les séculières de la ville. Dans une ville voisine, parmi les dames et les demoiselles de la bourgeoisie, à Chinon, il y eut aussi des attaques démoniaques. Ce même Barré, qui avait d’abord exorcisé les religieuses de Loudun, pratiqua de nombreux exorcismes ; « il auroit exorcisé des pierres. » Les diables des bourgeoises de Chinon désignèrent leurs princes : un certain curé nommé Santerre, puis un autre nommé Giloire. Les deux prêtres eurent fort peur. Cette peur était bien naturelle, car les exemples de Gaufridi et de Grandier n’avaient rien d’encourageant. Ils eurent recours à leurs supérieurs, à l’évêque de Tours, à l’archevêque de Paris, qui intercédèrent ; auprès de Richelieu. Les énergumènes furent mises dans une prison, où elles étaient tous les jours traitées « de la bonne manière. » Quant à Barré, il fut interdit et exilé (1640). Depuis deux ans déjà, à Loudun, les diables avaient cessé leurs contorsions, Richelieu ayant fait supprimer la pension de 4,000 livres qu’on allouait au couvent.

L’histoire des diables de Louviers est plus obscure que celle des diables de Loudun. Quoiqu’un innocent ait été brûlé, on s’en est fort peu inquiété. Les historiens, après s’être apitoyés sur Grandier, n’ont pas trouvé un mot de compassion pour le pauvre prêtre Boullé, qui périt sur le bûcher, accusé par une hystérique complètement folle. Michelet, dans le récit qu’il nous donne de cette histoire, montre une légèreté déplorable, et on peut dire qu’il n’en a pas compris la véritable signification. Dans le couvent de Saint-François, à Louviers, l’année même où Urbain Grandier mourait sur le bûcher, des religieuses se sentirent possédées par des diables. Nous savons ce que signifie cette possession. « Ces quinze filles, dit un des témoins oculaires [16], se pâment et s’évanouissent durant les exorcismes, en telle sorte que leur pâmoison commence lorsqu’elles ont le visage le plus enflammé. Pendant cet évanouissement, qui dure quelquefois demi-heure et plus, l’on ne peut remarquer ni de l’œil ni de la main aucune respiration en elles, et elles reviennent d’une façon merveilleuse en remuant premièrement l’orteil, puis le pied, puis la jambe, puis la cuisse, puis le ventre, puis la poitrine et puis la gorge, le visage demeurant cependant interdit de tous ses sens, lesquels enfin il reprend tout à coup en grimaçant, et la religieuse hurlant et retournant en ses violentes agitations et précédentes contorsions. » — « Dagon (le diable qui possédait la sœur Marie du Saint-Esprit) fut quatre bonnes heures, nous dit le père Esprit de Bosroger, dans la plus grande rébellion qu’on puisse imaginer, pour empêcher la fille de communier, et pendant tout ce temps-là il lui fit souffrir d’étranges contorsions, la jeta par terre plusieurs fois, lui fit faire cent bonds, cent courses autour de l’église, la fit pousser, choquer et renverser le monde, s’élancer et sauter sur les autels, tâcher à tout rompre, dire cent paroles d’insolence, demander à tout le peuple des adorations, mépriser Dieu avec des bravades et des rages insensées. Enfin il lui fit dire cent blasphèmes horribles, le refrain ordinaire du démon. Pendant cette rage, les exorcistes, voyant ce Dagon sur le grand autel, l’interpellèrent par des prières. Comme si ce démon eût été frappé d’un coup de foudre, il tomba par terre jusque contre le balustre, sur la face, à plus de quatre ou cinq pas de l’autel. »

Chaque religieuse tourmentée avait son démon. « La sœur Marie du Sainct-Sacrement, fille du président de l’élection du Pont-de-l’Arche, est possédée par Putifar, le démon de Picard ;

« Sœur Marie du St-Esprit, par Dagon, démon de Magdeleine Bavent ;

« Sœur Anne de la Nativité, novice, par Léviathan ;

« Sœur Barbe de Sainct-Michel, par Ancitif ;

« Sœur Louise de Pinteville, fille du procureur général de la cour des aydes, de Normandie, par Arfaxat ;

« Sœur Anne de Sainct-Augustin, tourmentée de Gonsague ;

« Sœur Marie Chéron, possédée de Grongade ;

« Sœur Marie de Jésus, possédée par Phaéton ; « Sœur Elizabet de Sainct-Sauveur, possédée d’Asmodée ;

« Sœur Françoise de l’Incarnation, possédée de Calconix [17]. »

Parmi les religieuses ainsi atteintes, il y en avait deux plus malades que les autres, la sœur Anne de la Nativité et la sœur Magdeleine Bavent. Comme il arrive souvent en pareil cas, elles se détestaient et s’accusaient réciproquement de forfaits abominables. Par malheur, une de ces deux filles, Magdeleine Bavent, s’imagina que son confesseur, mort depuis quelque temps, le prêtre Picard, était un sorcier, l’instigateur, le complice de tous ces diables.

Il existe un livre curieux, assez rare, je crois [18], qu’on pourrait intituler : Mémoires de Magdeleine Bavent. Lorsque cette religieuse fut emprisonnée à Rouen, le R. P. Desmarets, de l’Oratoire, lui conseilla d’écrire le récit de sa vie. Le manuscrit confié au père Desmarets, probablement revu et recopié par lui, fut imprimé en 1652. Cette étrange confession d’une folle, Michelet l’a prise au sérieux. C’est avec les hallucinations, les visions de cette hystérique que l’historien a essayé de retracer les épisodes de la possession de Louviers. Comment un écrivain d’un tel génie s’est-il laissé abuser à ce point ? Comment n’a-t-il pas vu à chaque ligne de l’autobiographie de Magdeleine percer la fourberie maladive ou le délire fantasque de l’hystérie ? Faut-il croire que le vieux prêtre David, le prédécesseur de Picard, faisait mettre bas tous habits aux religieuses, pour leur donner la communion dans l’état de pureté d’Eve avant le péché ? Faut-il admettre que David ait légué par testament son corps à Béelzébub ? Faut-il être assuré que Picard et Boullé allaient au sabbat en compagnie de Magdeleine ? Il est possible à la rigueur qu’il y ait dans la confession de Magdeleine quelques vérités éparses, mais la malheureuse est tellement folle qu’on ne pourra jamais distinguer dans ce fatras ce qui est faux et ce qui est véritable. Autant ce livre est intéressant au point de vue psychologique, autant au point de vue historique il a peu de valeur. Si on faisait quelque fond sur lui, on serait aussi crédule que Messieurs de l’Officialité d’Evreux et du Parlement de Rouen, qui déterrèrent le corps de Picard et brûlèrent vivant Boullé sur la simple dénonciation de la folle.

Qu’on en juge d’ailleurs, et qu’on dise si ce n’est pas ici le langage d’une aliénée. « Un jour qu’il (Picard) me fit communier à la grille ; il me toucha du doigt au sein, par-dessus la guimpe, en me donnant la sainte hostie, et, au lieu de prononcer les paroles usitées en cette action sainte, il me dit : « Tu verras ce qui t’arrivera. » En effet, contrainte par des agitations intérieures d’aller au jardin, je m’assis sous un mûrier. Alors le démon m’apparut sous la figure d’un chat de la maison, qui mit deux de ses pattes sur mes genoux, les deux autres vis-à-vis de mes épaules, et approchant sa gueule assez près de ma bouche, avec un regard affreux, sembloit me vouloir tirer la communion. Si la sainte hostie me fut tirée ou non, je n’en sais rien. Le diable l’assure en quelqu’un de mes papiers… La nuit prochaine j’entendis de mon lit une voix comme de quelqu’une des religieuses qui m’appeloit. Il pouvoit être près de onze heures ; je me lève et m’en vais vers la porte de ma cellule, et incontinent je me sens enlevée, sans savoir par qui ni comment, perdant toute connoissance jusqu’à ce que je me vis en certain lieu qui m’est inconnu, où il y avoit plusieurs prêtres et quelques religieuses, et me trouvai auprès de Picard. » Ainsi, nous retrouvons l’assemblée nocturne, le sabbat où se réunissent des prêtres et des religieuses, et cela, au milieu du XVIIe siècle, à l’insu de la maréchaussée et de la population, aux portes d’une ville aussi fréquentée que Louviers. Magdeleine affirme que le sabbat existe. Et pourquoi en douterait-elle puisqu’elle y a été ? On estime par la valeur de cette affirmation ce qu’il faut penser des affirmations des vieilles sorcières dans le siècle précédent. Quoi ! le sabbat serait une assemblée populaire, une sourde révolte des paysans et du clergé inférieur contre la féodalité ? Au temps de Magdeleine Bavent, il n’y avait certes point de sabbat, et cependant, tout comme les magiciennes qui l’ont précédée, elle décrit cette diabolique cérémonie. « Je n’ai jamais su la manière de me faire enlever. Mes papiers, — comme bien des malades, Magdeleine a la manie d’écrire, — montrent évidemment que ç’a été par l’ordre et le pouvoir de Picard. Et quand j’aurois toutes les plus grandes envies d’aller au sabbat, il me seroit impossible, et je ne saurois par quel bout m’y prendre. Au reste, on me rapportoit de même qu’on m’avoit emportée, et je me retrouvois en ma chambre après une beure et demie ou trois heures, et me remettois dans le lit. Le lieu où se faisoit le sabbat m’est inconnu. Je n’en ai pas même discerné les particularités ; seulement me souvient-il qu’il est plutôt petit que grand, qu’il n’y a point de sièges pour s’asseoir, et qu’il y fait clair à cause des chandelles posées sur l’autel en façon de flambeaux. Je n’y ai aperçu que des prêtres et des religieuses, très rarement des personnes séculières, et fort peu. Les diables y sont assez souvent en demi-hommes et demi-bêtes, quelquefois seulement en figure d’hommes, et Picard, auprès de qui je me suis toujours rencontrée, me les montroit. Il y a un autel sur lequel les prêtres célèbrent la messe avec le papier de blasphème. Quant à l’hostie qui est employée à la célébration de leur messe, elle ressemble à celle dont on se sert en l’église, sinon qu’elle m’a paru toujours roussâtre, et j’en puis parler, à cause qu’on y communie. On en fait aussi l’élévation, et pour lors j’oyois prononcer des blasphèmes exécrables. Quand on y mange, c’est de la chair humaine qu’on mange, mais cela arrive très rarement. Le jour du jeudi saint j’ai vu faire la cène d’une horrible manière. On apporta un enfant tout rôti ; il fut mangé de l’assemblée, et je ne saurois dire avec une certitude évidente si j’en ai goûté. J’ai dit à mon confesseur qu’il me sembloit qu’oui, et que je cessai aussitôt parce que cette viande étoit fade. Deux hommes, de condition ont paru au sabbat, l’un d’eux fut attaché en croix tout nu, et il eut le corps percé, dont il mourut aussitôt. L’autre fut attaché à un poteau et éventré. »

En vérité, ces citations, si longues soient-elles, ne sont pas inutiles ; elles montrent l’erreur profonde de ceux qui acceptent pour valables toutes les billevesées que Magdeleine Bavent a racontées. Il nous est donc impossible d’éprouver pour elle la compassion que Michelet lui témoigne. Ce qu’elle dit de son emprisonnement, de ses souffrances dans la prison, de ses tentatives de suicide, ce sont évidemment des mensonges, des hallucinations, ou des vérités noyées dans de si énormes faussetés, qu’il serait déraisonnable d’y ajouter la moindre créance. D’ailleurs les divagations de cette malheureuse ont eu des conséquences bien plus graves que l’erreur d’un historien ; elles ont amené la mort d’un innocent.

En 1643, on commence la procédure contre Boullé. Il faut quatre ans pour que la sentence définitive soit rendue (1643-1647). Pendant quatre ans, tout l’appareil de la justice laïque ou ecclésiastique est en mouvement pour démontrer le crime de Boullé. En vain un vaillant homme, Yvelin, chirurgien de la reine, indique par des preuves irréfutables que les possédées de Louviers sont des folles ou des fourbes : il ne peut ébranler la conviction ni de maître Pierre de Langle, pénitencier d’Evreux, ni de l’archevêque, ni des capucins exorcistes, ni des conseillers du parlement de Rouen. Les juges décident que Boullé est un sorcier, comme feu Picard son prédécesseur. Voici, par curiosité, les charges trouvées contre Boullé : 1° il est marqué de la marque des sorciers, reconnue par l’insensibilité à la dite marque ; 2° Magdeleine Bavent l’a vu au sabbat commettant des obscénités et des sacrilèges infâmes ; 3° des diables sont logés dans le corps des religieuses de Louviers, et ces diables reconnaissent Boullé comme leur chef ; 4° il a été surpris dès l’aube en compagnie d’un fantôme qui ressemblait étrangement au diable ; 5° il éprouve des attaques de nerfs en disant la messe ; 6° il guérit les maux de dents ; 7° il se complaît à lire des livres dont la couverture est enfumée. Appliqué à la question extraordinaire, Boullé n’avoue rien, mais son crime est si évident qu’il n’a pas besoin d’être confessé pour être reconnu. Le malheureux est condamné. Reproduisons une partie de cet arrêt mémorable.

Extrait des registres de la cour du parlement : « La cour a déclaré et déclare Mathurin le Picard et Thomas Boullé dûment atteints et convaincus des crimes de magie, sortilège, sacrilège, et autres impiétés, et cas abominables commis contre la majesté divine. Pour punition et réparation desquels crimes ordonne que le corps dudit Picard et le dit Boullé seront ce jour d’hui délivrés à l’exécuteur des sentences criminelles, pour être traînés sur des claies par les rues et lieux publics de cette ville, et étant le dit Boullé devant la principale porte de l’église cathédrale Notre-Dame, faire amende honorable, tête, pieds nus et en chemise, ayant la corde au col, tenant une torche ardente du poids de 2 livres, et là demander pardon à Dieu, au roi et à la justice ; ce fait, être traîné en la place du vieil marché, et là, y être le dit Boullé brûlé vif, et le corps du dit Picard mis au feu, jusques à ce que les dits corps soient réduits en cendres, lesquelles seront jetées aux vents. Fait à Rouen en parlement, le vingtième et unième jour d’août 1647. »

L’exécution eut lieu, — singulier rapprochement, — sur la place même où Jeanne d’Arc avait été brûlée deux siècles auparavant.

Boullé fut une des dernières victimes de la croyance au diable. En 1674, dans le pays de Vire, quelques paysans, à moitié fous, accusèrent les sorciers de leur avoir jeté un sort. L’affaire alla devant le Parlement de Rouen, qui condamna les prétendus sorciers à la peine de mort. Heureusement les mœurs avaient changé, à Versailles, sinon à Rouen. Un édit de Colbert, transformant la peine capitale en bannissement perpétuel, défendit aux tribunaux d’admettre dorénavant l’accusation de sorcellerie. Le parlement crut nécessaire de faire au roi une vigoureuse remontrance, « L’Écriture prononce des peines de mort contre ceux qui commettent le sortilège. Ç’a été le sentiment générai de toutes les nations de condamner les sorciers au dernier supplice, et tous les anciens en ont été d’avis. En France même, tous les arrêts de justice depuis Grégoire de Tours jusqu’à de Lancre condamnent les sorciers jusqu’à la mort. » Cette remontrance n’eut aucun succès, et fort heureusement Louis XIV maintint sa décision.

Tout n’est pas fini cependant avec la sorcellerie. Elle reparaît en 1730 devant la cour d’Aix. Le procès de la Cadière contre le père Girard, son confesseur, est la copie exacte des procès de Gaufridi, de Grandier et de Boullé. Une religieuse, Louise Cadière, hystérique et presque folle, accuse son confesseur, le père Girard, jésuite, de l’avoir séduite et ensorcelée [19]. Pour la séduction, elle n’est pas douteuse. Il suffit de lire les pièces du procès et les aveux même de Girard pour en demeurer convaincu. Mais, quant à la sorcellerie, on devine ce qu’il en faut penser. Comme Magdeleine de la Palud, comme Jeanne de Belciel, comme Magdeleine Bavent, Louise Cadière est une folle, démoniaque et hystéro-épileptique. Voici en effet ce que dit son défenseur, afin de prouver que Girard est réellement un sorcier : « On trouva la demoiselle Cadière dans des transports et des convulsions plus violentes que précédemment ; alors l’abbé Cadière (son frère) prit une étole et un rituel, et il commença les prières de l’exorcisme. Il commanda au démon de dire son nom. La demoiselle Cadière, qui avoit été jusque-là insensible, et comme morte, dit d’un ton extraordinaire : « Girard Jean-Baptiste ; » ce qu’elle répéta trois ou quatre fois. Messire Gandalbert, curé de la cathédrale de Toulon, dit que, pendant ses accidens, tous les membres du corps de cette fille étaient raides et inflexibles, son col enflé considérablement, et la peau tendue comme celle d’un tambour, et que, quand elle étoit revenue, elle disoit n’avoir aucune idée de ce qui étoit arrivé. Quand on prononça les exorcismes, elle fut furieusement attaquée. Messire Girard ayant mis l’étole sur son corps, elle la rejeta deux ou trois fois avec des paroles injurieuses et méprisantes ; elle fut dans un état encore plus violent que le premier, et se tourmentoit extraordinairement avec le visage contre l’oreiller. D’autres fois, on la voyoit, ses genoux rétrécis jusqu’au menton, ses membres roides ; elle resta trois jours dans cet état sans prendre d’alimens ; puis tout d’un coup elle se leva, parut guérie, et, s’étant recouchée, retomba dans les mêmes états jusqu’au lendemain. »

Ce qui nous paraît aujourd’hui si simple, ce qui s’explique si bien par l’hystérie de Louise Cadière, parut alors prodigieusement compliqué. On regarda comme certain qu’il y avait eu sortilège. Mais qui en était l’auteur ? Était-ce la fille ou le prêtre ? Au parquet de la cour d’Aix, sur cinq magistrats, deux voulaient faire brûler Girard ; les trois autres, la Cadière. On transigea, et on proposa à la cour de faire étrangler la sorcière. Au parlement il y eut la même indécision [20] ; douze juges votèrent contre Girard, et opinèrent pour le bûcher ; les treize autres l’acquittèrent. La Cadière aussi fut acquittée, et dut être, selon les termes de l’arrêt, rendue à sa mère. Cet arrêt était juste, et c’est bien à tort que Michelet, dont la passion contre les jésuites a défiguré ce bizarre procès, s’indigne du jugement rendu. Girard était coupable de libertinage, d’inceste spirituel envers sa pénitente, comme on disait alors. Soit ! mais, franchement, a-t-on le droit de brûler pour ce délit ? Il semble donc que la cour d’Aix ait bien jugé. On peut cependant s’étonner qu’au XVIIIe siècle il se trouve dans un parlement de France douze juges sur vingt-cinq pour condamner au bûcher un prêtre magicien. Telle fut l’issue de la dernière accusation de sorcellerie, pâle reflet de celles d’autrefois. Mais quelle étrange analogie entre ces terribles procès ! Le prêtre Gaufridi est accusé de magie par une religieuse folle, et meurt sur le bûcher. Le prêtre Grandier est accusé de magie par toutes les religieuses d’un couvent, folles et hystériques, et meurt sur le bûcher ; le prêtre Boullé est accusé de magie par une religieuse folle, et meurt sur le bûcher ; le prêtre Girard est accusé de magie par une religieuse presque folle, et il s’en faut d’une voix au parlement d’Aix pour qu’il expie sur le bûcher sa sorcellerie imaginaire.


Maintenant, jetant un coup d’œil en arrière, considérons dans leur ensemble les idées qui ont régné dans le monde sur la sorcellerie et la possession diabolique. Dès les temps antiques, nous trouvons établie cette croyance que certaines maladies, caractérisées par des convulsions et des mouvemens furieux, sont envoyées par une divinité vengeresse. Acceptée par Hippocrate, cette opinion est réfutée par Galien, qui n’admet pas les causes surnaturelles. Elle persiste cependant dans la conscience populaire à travers toutes les vicissitudes religieuses, politiques et sociales, vaguement admise par les prêtres et les savans du moyen âge, jusqu’au milieu du XIVe siècle. A cette époque, l’adoration et la crainte du diable grandissent, se développent, triomphent. Les démoniaques pullulent. Les exorcistes redoublent leurs conjurations. Des populations tout entières s’imaginent être livrées au démon. La grande conception fantastique du sabbat prend naissance. Les sorciers et les sorcières, complices de Satan, sont partout, comme Satan lui-même. Partout aussi s’allument les bûchers. D’abord ce sont les bûchers d’église ; puis, vers le milieu du XVIe siècle, la justice laïque succède à la justice du clergé. Mais il n’y a pas là d’adoucissement, puisque c’est de 1550 à 1600 qu’on a brûlé le plus de sorciers. Cette double terreur, terreur de la possession satanique et de la justice humaine, cesse enfin vers les premiers temps du XVIIe siècle. Toutefois la puissance du diable ne disparaît pas tout d’un coup. Elle survit pendant près d’un siècle, malgré les progrès de l’esprit moderne qui la raille. Les parlemens, aveuglés par la vieille superstition expirante, réussissent à brûler encore certains prêtres sorciers sur la simple dénonciation de quelques misérables folles.

De nos jours il n’y a plus ni sorcellerie, ni possession. Peut-être, dans des villages écartés, existe-t-il encore quelque vieux paysan croyant aux loups-garous et aux maléfices, peut-être, dans certaines contrées, admet-on là puissance des mauvais esprits sur l’homme [21]. Le fait est que personne parmi les gens sensés n’admet plus l’intervention du diable dans les affaires humaines. L’observation médicale, patiente et sagace, a pu déjouer toutes les ruses de Satan, et montrer que, dans le délire effrayant des hystériques, dans leurs imprécations, leurs contorsions, leurs mouvemens convulsifs, il y a un ordre secret, une série nécessaire et fatale, qu’on retrouve toujours pour peu qu’on veuille en faire une étude méthodique. Les symptômes qu’ont présentés les ursulines de Loudun, les religieuses de Louviers, les démoniaques exorcisées dans les églises, sont les mêmes symptômes qu’on voit journellement chez les hystériques enfermées à la Salpêtrière. Les unes et les autres ont la même maladie qui se manifeste par les mêmes effets. Il n’y a pas de différence appréciable, et nous avons le droit de conclure que les démoniaques exorcisées étaient des malades, des folles, et que les malheureux accusés par elles étaient des innocens.

Quant aux convulsions épidémiques, comme celles qui se produisirent dans les couvens au XVIIe siècle, et plus tard, au XVIIIe siècle, autour du tombeau du diacre Paris ou du baquet de Mesmer, l’explication est plus difficile. Il faut admettre qu’il y a une sorte de contagion nerveuse. Il ne s’agit pas ici d’une contagion matérielle, pondérable, visible au microscope, comme le germe infectieux de la petite vérole ou de la peste. La contagion se fait par l’imitation. De même qu’envoyant bâiller à côté de soi, on est tenté de bâiller aussi, de même une femme nerveuse, voyant sa compagne en proie à une attaque de nerfs, ressent la tentation presque invincible d’en faire autant. Cette imitation involontaire, irrésistible, fait que, dans un couvent de femmes, où la réclusion, le mysticisme, les privations de toutes sortes, prédisposent à l’hystérie, il suffit d’une seule attaque d’hystérie chez une religieuse pour que toutes les autres religieuses soient aussitôt atteintes du même mal. Ces faits ne sont pas de la théorie, mais de l’histoire ; et il suffit de relire le récit des faits qui se sont passés à Kintorp, à Loudun, à Louviers, pour être convaincu que la maladie hystérique se propage parmi une réunion de femmes avec autant de rapidité que le typhus parmi une armée en déroute.

Cette contagion par l’imitation se comprend bien pour les affections hystériques qui se développent dans l’intérieur d’un couvent, d’un village ou d’une bourgade, mais comment se peut-il que la même nature de délire règne épidémiquement durant deux siècles dans toute l’Europe ? Eh quoi ! pendant plus de deux cents ans toutes les malheureuses qu’on traîne devant les juges affirment qu’elles ont assisté au sabbat ; elles en décrivent les infâmes cérémonies ; elles racontent avec des détails d’une précision extraordinaire les persécutions sataniques dont elles sont victimes. Toutes ont vu les mêmes démons, ont participé aux mêmes enchantemens, ont été tourmentées par les mêmes obsessions diaboliques. Ces aveux faits spontanément et sans le secours de la torture, doit-on les considérer comme exprimant des faits véritables, ou des hallucinations ? Le sabbat est-il un rêve ou une réalité ?

Il faut, pour apprécier sainement ces confessions des sorcières, connaître une étrange disposition de l’intelligence des hommes. Par suite d’un excessif amour et d’une admiration exagérée de nous-mêmes, nous avons tous, plus ou moins, une tendance générale à supposer la persécution, le mépris ou la raillerie d’autrui. Il nous semble qu’on ne nous rendra jamais toute la justice qui nous est due. Les accidens qui nous arrivent, conséquences de nos fautes ou de nos erreurs, sont involontairement attribués par nous à des persécutions ou à des hostilités dont la preuve est impossible à donner. Assurément, chez la plupart des individus, cette croyance à la persécution est victorieusement combattue par la raison, de sorte qu’elle n’entraîne aucune conséquence fâcheuse. On arrête les écarts de la folle du logis, qui se donnerait trop libre carrière, et on met un frein à cette imagination funeste de voir partout des ennemis. Malheureusement tous les hommes n’ont pas cette puissance, et quelques infortunés finissent par se persuader qu’ils sont victimes d’une persécution réelle. Partout ils voient des machinations perfides dirigées contre eux. Leur imagination déréglée construit toutes sortes de systèmes étranges. Les ennemis par lesquels les pauvres fous se croient aujourd’hui poursuivis sont les agens de police, les jésuites, les magnétiseurs, les physiciens, les électriciens, les esprits frappeurs, les cosaques. Autrefois, quoique la nature du délire fût la même, les ennemis étaient tout autres. C’étaient les démons, les incubes, les succubes, les stryges, les coquemars. Alors comme aujourd’hui, il s’agit toujours du délire de persécution ; alors comme aujourd’hui, ce sont des ennemis mystérieux qu’on invoque pour expliquer les douleurs qu’on éprouve. Mais les persécuteurs que la folie d’aujourd’hui va chercher parmi les puissans du jour, la folie d’autrefois les trouvait parmi les puissans d’alors, les mauvais anges, officiers du diable. Dans les vieux récits fantastiques qui se racontaient à voix basse avec terreur dans les chaumières, et qu’on prenait pour des histoires vraies, chaque fou persécuté trouvait l’explication de sa propre souffrance, et, quand il comparaissait devant l’inquisiteur, il racontait naïvement les tourmens que Satan lui avait fait subir.

Au lieu de guérir ces malheureux, on s’acharna contre eux. Pourchassés, traqués, menés devant des tribunaux inflexibles, ils furent, par milliers, condamnés à la torture et jetés aux flammes. Les juges qui ont fait périr tant d’innocens n’étaient cependant ni des monstres, ni des scélérats. Ils croyaient être justes. Mais la superstition commune les aveuglait, et le poids énorme de toute l’ignorance de leur siècle pesait sur leurs jugemens. Que ce triste exemple ne soit pas sans profit pour nous. Sachons en tirer une grande leçon morale, celle de l’humanité et de la tolérance. Les criminels d’il y a trois siècles sont considérés à présent comme des fous. Qui sait si, dans trois siècles, on ne réformera pas aussi nos jugemens ? Qui sait si notre justice ne paraîtra pas trop sévère ? Ce malheur peut être évité. Pour les erreurs, les faiblesses, les ignorances de l’homme, il faut que l’homme se montre pitoyable et sache que sans clémence il n’y a pas de justice.


CHARLES RICHET.


  1. Voyez la Revue du 15 février 1880.
  2. D’après M. Littré, les mots garou, garwall, gerulphus, viennent du mot germain verewolf (vir vulpes, homme-loup) ; le mot loup-garou signifie donc loup homme-loup.
  3. Pour le détail de quelques-unes de ces épidémies, je renverrai au bel ouvrage de Calmeil (la Folie considérée sous le point de vue pathologique, historique et judiciaire, 2 vol. ; Paris, 1845) qui a traité avec une érudition sûre et perspicace toutes ces questions. On peut aussi consulter le livre curieux et instructif de Simon Goulard (de Senlis) : Histoires admirables et mémorables de notre temps ; Paris, chez Jean Houzé, 1600, t. I, Ire partie, p. 43-61.
  4. Deux Traités nouveaux, très utiles pour ce temps. Le premier touchant les sorciers, augmenté de deux procès extraits des greffes pour l’éclaircissement et confirmation. Le second contient une brève remontrance sur les jeux de cartes et de dés, chez Jacques Baumet, 1569.
  5. Nicolas Rémi, conseiller intime du sérénissime duc de Lorraine, Démonolâtrie d’après les jugemens, suivis de mort, d’environ neuf cents personnes qui, pendant l’espace de quinze ans en Lorraine, payèrent de leur vie leur crime de sortilège ; Cologne, chez Henry Falckenburg, 1596. (Bibl. nat. R. 2569). Dans le même volume on trouve un traité de Georges Pictor, docteur-médecin de la curie impériale à Ensisheim (Haute-Alsace) : des Démons qui se réunissent à certaines périodes lunaires et un Abrégé de magie cérémoniale (incomplet), chez Henry Pierre) Baie, 1562.
  6. C’est de là évidemment que vient l’expression populaire : on se donne au diable, quand on ne réussit pas à faire ce qu’on a entrepris.
  7. Tableau de l’Inconstance des mauvais anges et démons, où il est amplement traité des sorciers et de la sorcellerie. Livre très utile et nécessaire non-seulement aux juges, mais à tous ceux qui vivent dans les lois chrétiennes, avec un discours contenant la procédure faite par les inquisiteurs d’Espagne et de Navarre à cinquante-trois magiciens, apostats, juifs et sorciers en la ville de Logrogne en Castille, le 9 novembre 1610, en laquelle on voit combien l’exercice de la justice en France est plus juridiquement traité, et avec de plus belles formes, qu’en tous autres empires, royaumes, républiques et états, par Pierre de Lancre, conseiller du roi au Parlement de Bordeaux, à Paris, chez Nicolas Buon, in-4°, 1613.
  8. Il faut excepter les sorcières d’une province de Suède. Dans l’année 1670, c’est-à-dire il y a deux siècles, on y brûla jusqu’à quatre-vingt-cinq sorcières (Calmeil). Au demeurant, il est probable qu’en compulsant les archives communales, non-seulement de la France, mais des autres pays d’Europe, on trouverait dos exécutions pour crime de sorcellerie beaucoup plus nombreuses qu’on le suppose. M. Ch. Potvin a trouvé dans les registres de plusieurs villes de Belgique des documens intéressans, où sont décrits des raffinemens de cruauté qu’on ne peut lire sans émotion. — Albert et Isabelle. Fragment de leur règne, par Ch. Potvin ; Paris, 1861.
  9. C’est Michaélis qui nous a raconté cette histoire : Histoire admirable de la possession et conversion d’une pénitente séduite par un magicien ; Lyon, 1614, in-8°. Michaélis a encore composé un autre ouvrage intitulé : Pneumologie ou discours des esprits en tant qu’il est besoin pour entendre et résoudre la matière difficile des sorciers, comprise en la sentence contre eux donnée en Avignon l’an 1582, in-8° ; Paris, 1587. Les mémoires du pore François Domptius sur le procès de Gaufridi sont de 1610 ; Paris.
  10. Il faut lire dans la Sorcière de Michelet, pages 233-259, le récit de toute cette sombre histoire.
  11. Homo homini lupus, mulier mulieri lupior, sacerdos sacerdoti lupissimus, dit an proverbe de moyen âge.
  12. Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie ; à Paris, chez François Targa, 1625.
  13. On en retrouve la trace dans les nombreux pamphlets publiés alors sur le procès de Grandier : Extrait des registres de la commission, etc. (Poitiers, 1634) ; Traité de la mélancolie, tiré des réflexions de M… sur le discours de M. Duncan (La Flèche, 1635) Apologie pour M. Duncan contre le traité de la Mélancolie. Récit véritable de ce qui s’est passé à Loudun (Paris, 1634) ; Véritable relation, etc. (Paris, 1634) ; l’Ombre d’Urbain Grandier, sa rencontre avec Gaufridi (in-8°, 1634) ; la Démonomanie à Loudun (Loudun, 1636) ; Admirable changement. de vie d’un jeune avocat (in-12, Loudun, 1636) ; Véritable relation etc., par le père Tranquille (in-12, La Flèche, 1634) ; Interrogatoire de M. Grandier (in-8°, Paris, 1634). Il faut joindre à ces livres l’Histoire des diables de Loudun (Amsterdam, 1694) ; Cruels effets de la vengeance du cardinal de Richelieu (Amsterdam, 1716) ; Examen et discussion critique, etc. (Liège, 1749). On voit que c’est toute une bibliographie. Cependant il n’y a là qu’une indication sommaire.
    Au moment où je corrige les épreuves de cet article, je reçois communication d’un livre qui va paraître dans quelques jours chez L. Baschet (Paris, 1880) avec ce titre : Urbain Grandier et les Possédées de Loudun. M. le docteur Légué a pu, sur un sujet si souvent traité, et qui paraissait épuisé, réunir un très grand nombre de précieux documens inédits. Malheureusement les limites que je me suis assignées m’empêchent d’entrer dans plus de détails.
  14. Gaston, duc d’Orléans, venu à Loudun pour voir les possédées, témoigna que les démons pouvaient exécuter des ordres secrètement donnés.
  15. M. Légué, dans son livre sur Urbain Grandier, donne le fac-simile d’une estampe populaire extrêmement rare (il n’en reste probablement qu’un exemplaire), représentant la mort de Grandier. Cette image, destinée aux gens du peuple, est accompagnée d’une légende assez naïve : « Urbain Grandier, curé de ladite ville, étoit natif du pays du Maine, magicien de profession. Il y a environ neuf ans qu’il fut reçu magicien, et marqué par Asmodée, le démon de luxure, lors de son institution, avec une marque faite en patte de chat, en quatre endroits, savoir… toutes lesquelles marques ont été trouvées, comme a dit Asmodée, aux exorcismes que faisoit Mgr l’évêque de Poitiers, assisté du R. P. Lactance, récollet. Ledit curé a trois frères, dont il y en a deux sorciers, et marqués, lesquels ont quitté le pays. Le diable et le curé s’entre-promirent trois choses : la première le rendre un des plus éloquens de ce temps, et de fait c’étoit merveilles de l’entendre ; la seconde qu’il le feroit jouir des plus belles et principales demoiselles de Loudun, la troisième de lui donner un chapeau rouge (et moi je ne pense pas que le diable en ait entendu un autre que celuy de feu et de flamme, qu’il n’a pu éviter et qu’il a bien mérité). »
  16. J. Lebreton, théologien, la Défense de la vérité touchant la possession des religieuses de Louviers ; Évreux, 1643, in-4°.
  17. Récit véritable de ce qui s’est fait et passé à Louviers, touchant les religieuses possédées. Extrait d’une lettre écrite de Louviers à un évêque. Paris, Beauplet, 1643.
  18. Histoire de Magdeleine Bavent, religieuse du monastère de Saint-Louis de Louviers, avec sa confession générale et testamentaire, où elle déclare les abominations, impiétés et sacrilèges qu’elle a pratiqués, et vu pratiquer, tant dans ledit monastère qu’au sabbat, et les personnes qu’elle y a remarquées. Ensemble l’arrest donné, contre Mathurin Picard, Thomas Boullé et ladite Bavent, tous convaincus du crime de magie. Dédié à Mme la duchesse d’Orléans, à Paris, chez Jacques Legentil (1652). Ce livre, ainsi que toutes les plaquettes et tous les mémoires où il est question des possédées de Louviers, a été réimprimé à Rouen (1879), avec son titre et le titre suivant : Recueil de pièces sur les possessions des religieuses de Louviers (impr. Léon Deshays).
  19. Les pièces du procès de la Cadière ont été imprimées en cinq volumes, avec une suite, sous ce titre : Recueil général des pièces contenues au procès de Jean-Baptiste Girard, jésuite, et de demoiselle Catherine Cadière querellante. Voyez aussi le Mémoire instructif pour demoiselle Cadière, in-f° ; Aix, 1731, et le Mémoire instructif pour le père Girard, in-f°) Paris, 1731.
  20. Voyez la curieuse note imprimée dans la suite du cinquième volume : Jugement du procès criminel entre le père Girard, jésuite, et la demoiselle Catherine Cadière.
  21. D’après M. Michéa, il y a eu des cérémonies d’exorcisme en 1842 à Bordeaux, et en 1860 à Besançon. — A Verzegnis, dans le Frioul, près d’Udine, en Italie, il y a eu l’année dernière (1878-1879) une épidémie d’hystérie démonopathique, dont M. F. Franzolini a raconté l’histoire. Là encore on a pratiqué, ce qui est presque incroyable, force exorcismes, dont le seul résultat a été d’aggraver les phénomènes morbides.