Les Démoniaques dans l’art/p84

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

III
Pèlerinage au tombeau du diacre de paris

La figure ci-contre est un fac-simile de l’estampe qui nous parait, au point de vue artistique, la plus remarquable de notre collection. Elle est fort intéressante à étudier dans les détails, et, à part une disposition du cimetière peut-être un peu fantaisiste, elle nous semble bien donner une idée des scènes tumultueuses dont le tombeau du bienheureux était le théâtre. Nous y trouvons,

Lesdemoniaquesdanslart-p104-B Picart-Pelerinage Tombeau Diacre Paris.png
PÈLERINAGE AU TOMBEAU DU DIACRE DE PARIS
Fac-simile d’une gravure à l’eau-forte anonyme (XVIIIe siècle).


dans les allures des filles convulsionnaires, des traits pris sur le vif, et qui relèvent bien de la grande névrose.

L’affluence est si grande que des gardes sont chargés de maintenir l’ordre autour de la tombe de M. de Paris, que l’on voit assiégée par une foule suppliante dans les altitudes les plus variées : les uns courbés la face contre la pierre, les autres à genoux les mains jointes ; une femme debout lève les deux bras en l’air dans un geste emphatique qui sent bien l’hystérie. Tout au fond, un garde défend l’approche à une femme que son attitude moqueuse nous ferait prendre volontiers pour une convulsionnaire. Peut-être redoute-t-il une scène de désordre que la conduite des convulsionnaires présentes est bien en droit de lui faire craindre. En effet, il parait régner dans ce monde-là une assez grande surexcitation. À gauche, un jeune abbé à la figure poupine lient des discours à plusieurs femmes ; l’une d’elles est dans une attitude de recueillement exagéré ; une autre, dont le corsage est quelque peu en désordre, parait avoir fort envie de lui sauter au cou. Par opposition, à droite, plusieurs convulsionnaires assaillent un moine qui, vraisemblablement, ne partage pas les doctrines de M. de Paris ; l’une lui tire la barbe à pleine main ; les autres lèvent le poing pour le frapper.

Depuis les anciennes possédées, qui s’enflammaient d’amour pour certains prêtres pendant qu’elles injuriaient et frappaient les exorcistes, jusqu’aux hystériques modernes qui se conduisent de même envers les médecins appelés à leur donner des soins en passant par les convulsionnaires de Saint-Médard, on voit que l’exaltation des sentiments n’a point changé, et que leur manifestation a toujours employé les mêmes moyens extrêmes.

Des infirmes de tout rang et de tout âge arrivent de tous côtés : infirme privé de l’usage d’une jambe et porté sur deux béquilles, misérable cul-de-jatte, podagre des classes riches qui descend desa chaise à porteur soutenu par ses domestiques… À droite, c’est une femme qui porte dans ses bras un jeune enfant entouré de langes brodés ; à gauche, c’est une pauvresse qui porte son enfant attaché sur son dos avec des courroies…

Tout contre le tombeau, une jeune femme infirme s’est laissée choir. Les deux béquilles, l’attitude de ta jambe gauche font supposer qu’elle est atteinte d’une déformation du membre inférieur gauche par contracture musculaire en flexion. Or, nous avons vu plus d’une fois la contracture hystérique revêtir cette forme. Il semble donc que l’artiste ait voulu représenter ici une malade portant un signe manifestement hystérique. Mais cette supposition devient presque une certitude, si nous considérons le renversement de la tête, le gonflement du cou, la crispation de la main droite… autant de signes du début de la crise convulsive. Un garde se précipite pour soutenir et maintenir au besoin la malheureuse. Nous pensons donc ne point trop nous avancer en disant que l’artiste a représenté ici, avec beaucoup de finesse d’observation et de talent, un de ces cas analogues à celui de la demoiselle Fourcroy et comme il avait pu en observer lui-même : une jeune femme infirme par contracture hystérique et guérie au tombeau du diacre à la suite d’une crise de convulsions.

La curiosité attire dans ce lieu des personnes du plus grand monde. Un gamin vend des images du bienheureux.

Au bas de cette gravure se trouve une sorte d’oraison pour exciter les fidèles à l’admiration des miracles dont le tombeau est le théâtre, et les exhorter à y reconnaître les preuves de la religion.