Les Désirs de Jean Servien/09

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Calmann-Lévy (p. 63-73).


IX


À dix-huit ans, il fut reçu bachelier.

Le soir de l’examen, M. Servien déboucha une bouteille cachetée, qu’il gardait depuis longtemps en vue de cette solennité domestique et dont le vin, en se dépouillant, était devenu rose.

— « Un jeune homme qui a son diplôme dans sa poche peut entrer par toutes les portes », disait M. Servien, en buvant avec respect ce vin passé, qui avait été bon.

Jean expédia lestement le repas de famille et courut au théâtre. Il ne connaissait encore les spectacles que par les affiches. Il choisit, pour cette soirée, un grand théâtre où l’on jouait une tragédie. Il prit son billet de parterre avec l’espoir confus d’entrer dans un monde de passions et de voluptés. Tout est trouble aux âmes troublées. En entrant dans la salle, il fut surpris et contristé du peu de spectateurs qu’il y avait aux fauteuils et dans les loges. Mais dès qu’il entendit les premiers grincements des violons qu’on accordait, il regarda fixement la toile, qui se leva enfin.

Alors, il vit, dans un palais romain, debout, accoudée au dossier d’un siège antique, une femme qui portait sur sa robe de laine blanche la palla couleur de safran. Elle récitait, dans le bruit des pas, des étoffes et des petits bancs, un long monologue, et faisait des gestes lents. Il sentit en la voyant une joie inconnue qui peu à peu devint aiguë et presque douloureuse. La succession des scènes amena sur le théâtre une confidente, puis un héros, puis des comparses. Mais il ne voyait que la première apparition. Ses regards s’attachaient avidement à elle ; ils caressaient les deux bras nus, autour desquels jouaient des anneaux ; ils glissaient le long de la hanche, sous la haute ceinture ; ils plongeaient dans les cheveux bruns, ondulés sur le front et liés au chignon par trois bandelettes blanches ; ils se pressaient contre cette bouche qui remuait et contre les dents humides que, par moments, un reflet de la rampe faisait étinceler. Il voulait sentir, prendre, retenir cette chose belle et vivante qui lui était offerte en spectacle ; il l’enveloppait, l’étreignait des yeux.

L’entr’acte (car on change de décor au cours de cette tragédie) lui sembla fastidieux. Ses voisins parlaient politique ; on se passait devant lui des quartiers d’oranges ; le marchand de journaux et le loueur de lorgnettes l’assourdissaient. Il redoutait que quelque événement subit vînt interrompre le spectacle.

La toile se releva sur des scènes de politique cornélienne, qui n’existèrent pas pour Servien. Par bonheur, la belle figure en robe blanche reparut. Mais il la regardait trop ; il ne la voyait plus ; à force de fixer son regard sur les longs pendants d’or qui tombaient des oreilles de l’actrice, il était ébloui ; ses yeux humides se fermaient et il n’entendait plus que le tintement clair de ses tempes.

Par un grand effort, lors de la scène finale, il la revit et l’entendit d’une manière nette et précise et non point toutefois comme une personne naturelle, car alors elle revêtait pour lui la simplicité d’une vision surhumaine. Et quand, au signal de la sonnette, la toile se déroula pour la dernière fois, il eut la sensation d’un irréparable écroulement.

On joua ensuite le Tartuffe, mais ni la verve correcte des comédiens, ni le joli visage et les épaules rondes d’Elmire, ni les beaux bras de la soubrette, ni les jeunes yeux de l’ingénue, ni les grands vers heureux qui remplissaient la salle réveillée ne remuèrent son âme arrêtée sur les lèvres d’une tragédienne.

En sortant, le premier souffle d’air frais qui lui frappa le visage dissipa son ivresse. Il se remit à sentir et à penser. Mais il ne pensait qu’à la tragédienne et ne voyait distinctement que l’image de cette femme. Cette obsession dans les rues noires lui était douce, et il fit de longs détours sur les quais pour prolonger son rêve, emportant de volupté autant et plus qu’il n’en pouvait contenir. Il était heureux parce qu’il était las ; nul désir ne s’élevait dans son âme accablée d’une fatigue délicieuse et ses yeux seuls avaient pourvu jusqu’à l’excès aux appétits de sa nature vierge.

Il tomba à demi vêtu sur son lit, avec la joie de garder une belle image dans son âme. Le seul besoin qu’il éprouvât était de s’anéantir dans le sommeil enchanté qui pesait sur ses paupières d’adolescent.

À son réveil il chercha des yeux quelque chose. Il ne savait pas encore qu’il était amoureux, mais quelque chose lui manquait. Il n’eut pourtant d’autre envie que de lire les vers qu’il avait entendu réciter par l’actrice. Il prit sur son étagère un tome de Corneille et lut le rôle d’Émilie. Tous les vers l’enchantaient également parce qu’ils ranimaient tous en lui le même souvenir.

Son père et sa tante avec lesquels il vivait n’avaient plus pour lui un sens et une figure bien nets.

Leurs plus rudes familiarités ne pouvaient le distraire, et les brutalités d’une vie étroite et pauvre ne troublèrent point sa fête intérieure. Tout le jour, au fond de la boutique où l’odeur de colle forte se mêlait au fumet de la soupe aux choux, il vivait dans une incomparable splendeur. Son petit livre, criblé de coups d’ongles aux couplets d’Émilie, suffisait à l’entretenir dans la plus belle des illusions. Une image et des sons, c’était pour lui le monde.

En peu de jours il sut par cœur tous les vers de la tragédie ; il les récitait d’une voix enflée et lente, et sa tante lui disait après chaque tirade, tout en épluchant des légumes :

— « Tu veux donc te faire curé, que tu prêches comme à l’église ? »

Mais elle approuvait en somme ces exercices et, quand M. Servien se plaignait en se grattant la tête de ce que son fils ne se décidât à embrasser aucune profession, elle prenait toujours la défense « du petit » et fermait la bouche au relieur en lui déclarant qu’il n’entendait rien à rien.

Le bonhomme retournait alors à sa peau de mouton. Mais, bien qu’il ne se fît pas une idée très nette de ce qui se passait dans l’esprit de son fils, parce que celui-ci, étant devenu « un monsieur », échappait à sa compétence, il s’inquiétait de ce qu’un repos, légitime d’ailleurs à la suite d’un examen heureusement subi, se prolongeât ainsi. Il était pressé de voir son fils gagner quelque argent dans une administration. On lui avait parlé de l’Hôtel de Ville et des ministères, et il cherchait dans sa tête s’il ne trouverait pas quelque protecteur dans sa clientèle. Mais il n’était pas homme à brusquer les choses.

Un jour que Jean Servien faisait une de ces longues promenades dont il avait pris l’habitude, il lut sur l’affiche que son Émilie, Mlle Gabrielle T***, jouait dans le spectacle du soir. Cette fois, il mit, malgré l’opposition de sa tante, ses habits du dimanche, fit apprêter ses cheveux au fer et s’assit à l’orchestre. Il la revit !

Tout d’abord, elle lui sembla moins belle qu’il ne se l’était figurée. Il avait tant travaillé, tant veillé sur la première image emportée d’elle que cette image s’était transformée à son insu, et le type même qui l’avait formée n’y répondait plus. Puis il était déconcerté de ne revoir ni la stola blanche et le manteau couleur de safran, ni les bracelets et les bandelettes qui lui avaient semblé tenir à la chair qu’ils ornaient. Maintenant, elle portait le turban de Roxane et le léger pantalon noué à la cheville. Il ne s’habitua que peu à peu à ce changement. Il reconnut qu’elle avait les bras un peu grêles et qu’une de ses dents était en arrière de la blanche rangée. Mais à la longue ces défauts lui furent agréables parce qu’ils étaient en elle, et il l’en aima davantage. Cette fois, par le changement qui est l’essence même de la vie et par l’imperfection qui est le caractère des êtres vivants, elle lui inspirait un intérêt sensuel et l’idée d’une chose humaine à laquelle on pouvait se prendre et se mêler. Son admiration fut alors pénétrée d’attendrissement et pleine d’une tristesse infinie. Il pleura.

Le lendemain il eut un grand désir de la voir telle qu’elle était dans la vie, en toilette de ville. C’était déjà quelque chose d’intime que de la rencontrer dans la rue. Un soir qu’elle jouait, il la guetta à la porte de l’administration par laquelle sortirent tour à tour les machinistes, les acteurs, les gardes de Paris, les pompiers, les habilleuses, les comédiennes, puis elle, bien enveloppée dans son manteau de fourrure, un bouquet à la main, grande, et si blanche dans l’ombre, qu’elle lui semblait éclairée par une lumière intérieure. Elle attendit sur le seuil qu’on fît avancer une voiture.

Il pressa de ses deux mains sa poitrine et craignit de mourir.

Quand il fut sur le quai désert, il arracha une feuille à une branche qui pendait d’un platane. Puis, accoudé au parapet du pont, il jeta cette feuille dans le fleuve et il la regarda couler au fil de cette eau argentée par la lune et semée de feux tremblants. Il la regarda aussi longtemps qu’il put la voir : c’était son propre emblème. Il s’abandonnait, lui aussi, au courant d’une passion brillante et qu’il croyait profonde.