Les Désirs de Jean Servien/15

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Calmann-Lévy (p. 130-133).


XV


Jean descendit la ruelle et courut par la campagne dans un état d’exaltation qui lui ôtait le sens des réalités et qui supprimait en lui toute joie, toute douleur et toute intelligence. Il ne lui souvenait plus de ce qu’il avait été avant ce baiser sur la main, et il était un étranger pour lui-même. Il lui restait aux lèvres un goût voluptueux qu’il ressentait en les pressant l’une contre l’autre.

Le lendemain matin, son ivresse étant dissipée, il tomba dans un grand abattement. Il se dit que tout était perdu. Il comprit que la grille tapissée de vigne vierge et de lierre, cette grille ouverte à plus d’un, lui était fermée par cette main capricieuse et facile mieux et plus impitoyablement qu’elle n’eût pu l’être par les verrous et les clefs d’une femme chaste. Il devinait que son baiser n’avait pas mis de frisson dans cette chair, et qu’il n’avait pas su mordre sur cette créature.

Il ne savait plus ce qu’il avait dit, mais il savait bien qu’il avait parlé dans la grande sincérité de son âme. Il avait montré son ignorance et sa méprisable candeur. La chose irréparable était faite. Pouvait-on être plus malheureux ? Il avait perdu jusqu’à l’avantage d’être inconnu d’elle.

Bien qu’il n’eût point d’orgueil, il rejeta sur le sort les insuffisances de sa nature. Ainsi donc, songeait-il, il était pauvre et n’avait pas le droit d’aimer. Oh ! s’il était riche et formé à toute la science des oisifs et des heureux, comme les magnificences de sa fortune seraient en harmonie avec les magnificences de son amour ! Quel Dieu inepte et féroce avait muré dans la pauvreté son âme pleine de désirs ?

Il ouvrit sa fenêtre et il vit l’apprenti de son père, qui, en se rendant à l’atelier, abordait sur le trottoir, avec une effronterie toute simple, une brocheuse de sa connaissance. Il donnait des baisers à la fille, sans souci des passants, et sifflait en amateur. La fille malsaine et jolie, admirablement campée dans ses loques sur des bottines bien faites, le retenait en feignant de le repousser. Et vraiment ce garçon robuste et mince dans sa veste de toile bleue avait une grâce faubourienne et le bel air des bals de barrière. En s’en allant, elle retourna plusieurs fois la tête ; mais il examinait les cervelas à la montre d’un charcutier et ne songeait plus à la fille.

Jean, témoin de cette scène, se sentit jaloux de l’apprenti de son père.