Les Désirs de Jean Servien/16

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Calmann-Lévy (p. 134-144).


XVI


Il lut, ce jour-là, sur les affiches, qu’elle jouait dans le spectacle du soir. Il la guetta à la sortie du théâtre et la vit qui donnait des poignées de main avant de monter en fiacre. Ce qu’il y avait d’âcre et de mauvais en elle, et qu’il n’avait pas remarqué dans la conversation de la veille, le frappa tout à coup. Alors il s’aperçut qu’il la haïssait, qu’il l’exécrait de toute la force de son intelligence, de ses muscles et de ses nerfs. Il eût voulu la déchirer, la broyer. Il ne pouvait soutenir sans fureur l’idée qu’elle se mouvait, qu’elle parlait, qu’elle riait, qu’elle vivait enfin. Il lui semblait bon du moins qu’elle souffrît, que la vie la blessât et fît saigner sa chair. Il fut content à la pensée qu’elle mourrait un jour et que rien alors ne resterait plus d’elle, rien de ses formes, rien de sa chaleur, et qu’on ne verrait plus les jeux magnifiques de la lumière dans sa chevelure, sur ses yeux et sur sa chair tantôt mate et tantôt nacrée. Mais ce corps, qui lui donnait tant de colère, était jeune, tiède et souple pour longtemps encore, et plus d’un à qui il serait offert, le sentirait frémir et s’animer. Elle existerait pour d’autres sans exister pour lui. Cela était-il tolérable ? Oh ! quelles délices de plonger un poignard dans ce sein tout chaud ! oh ! la volupté de bien tenir cette femme renversée sous un genou et de lui dire entre deux coups de couteau :

— « Suis-je ridicule, maintenant ? »

Telles étaient ses imprécations, quand il sentit une main peser sur ses épaules. En se retournant, il vit une singulière figure : un gros nez en pied de marmite, des épaules hautes et fortes, des mains énormes et bien faites, un ensemble malgracieux, puissant et sympathique. Il chercha un instant d’où venait le monstre, puis il s’écria : « Garneret ! »

Et sa mémoire lui représenta en une seconde dans la cour et dans les classes du pensionnat de la rue d’Assas un gros garçon toujours au piquet pendant les récréations, recevant et donnant de grands coups de poing, terrible de sincérité et de courage, laborieux, rude à ses maîtres, sans cesse enguignonné, mais étonnant, de temps à autre, la classe par des coups de génie.

Il eut de la joie à retrouver ce camarade qui lui parut presque vieux avec ses paupières froissées et ses gros traits. Ils se prirent le bras et, en se promenant sur le quai désert, tandis que le léger clapotement de l’eau montait à leurs oreilles dans le silence de la nuit, ils se dirent l’un à l’autre leur passé bien court, leurs idées présentes et leurs espérances infinies. Garneret n’avait pas conjuré son ancien guignon ; il faisait, de l’aube au soir, des travaux gigantesques pour un géographe qui le payait comme le dernier de ses commis ; mais sa large tête était pleine de choses. Il s’occupait de physiologie et se levait avant le soleil pour faire des expériences sur le sens de la lumière chez les invertébrés ; afin d’apprendre à la fois l’anglais et la politique, il traduisait les discours de M. Disraeli, il accompagnait tous les dimanches les élèves de M. Hébert dans leurs excursions géologiques aux environs de Paris ; le soir il faisait aux ouvriers des conférences sur la peinture italienne et l’économie politique et il ne se passait pas une semaine qu’il ne fût terrassé pendant vingt-quatre ou quarante-huit heures par une migraine atroce. Il passait aussi de longues heures chez sa fiancée, jeune fille sans dot, pas jolie, mais douce et délicate, qu’il adorait et qu’il comptait bien épouser dès qu’il aurait cinq cents francs devant lui.

Servien comprenait mal cette nature de bon ouvrier, pour laquelle le monde est une immense usine où l’on travaille habit bas, les manches retroussées, la sueur au front et une chanson aux lèvres. Il concevait encore moins un amour qui n’était pas né dans les prestiges du théâtre ou parmi les somptuosités de la vie oisive. Mais il sentait à tout cela un grand sens et une véritable force, et, comme il avait besoin de confident, il raconta ses amours à Garneret, avec l’accent d’un amer désespoir et un secret orgueil d’éprouver des douleurs distinguées.

Garneret n’admira pas.

— « Mon bonhomme, dit-il, tu as pris toutes ces idées-là dans des bouquins romantiques. Comment peux-tu aimer cette femme, puisque tu ne la connais pas ? »

Comment ? Jean Servien ne le savait pas ; mais ses nuits, ses jours, les battements de son cœur, la fixité de sa pensée obsédée, tout lui prouvait que cela était. Il se récria ; il parla d’influences mystérieuses, d’affinités, d’effluves et de divine essence.

Garneret se prit la face dans les mains. Il ne comprenait pas.

— « Mais enfin, dit-il, cette femme n’est pas d’une nature différente de celle des autres femmes ! »

Cette idée si simple surprit beaucoup Jean Servien. Elle le choquait à ce point que, pour ne pas l’admettre, il cherchait dans son esprit des raisons désespérées.

Garneret parla des femmes. C’était un esprit judicieux que Garneret.

Il rendait un compte exact des relations des sexes, mais il ne disait point à Jean pourquoi une figure aperçue entre mille donne plus de joie et de douleur que la vie ne semblait pouvoir en contenir. Il essaya pourtant d’expliquer cela, car il était d’humeur raisonnante.

— « C’est bien simple, dit-il ; il y a une douzaine de violons chez un brocanteur. Je passe, moi vulgaire racleur de boyaux, je les accorde, je les essaye et joue sur chacun d’eux à grand renfort de fausses notes Au clair de la lune et J’ai du bon tabac dans ma tabatière ; une musique à faire hurler des chats. Paganini passe après moi ; il explore d’un seul coup d’archet les plus secrètes profondeurs de ces boîtes harmonieuses : le premier violon est sourd, le deuxième aigre, le troisième presque muet, le quatrième enroué, cinq autres n’ont ni force ni justesse, mais le douzième rend sous l’archet du maître des sons suaves et puissants. Paganini reconnaît un Stradivarius ; il l’emporte ; il le garde en jaloux ; il tire de cet instrument, qui aurait toujours été pour moi un sabot sonore, des notes qui font pleurer, qui font aimer et qui donnent l’extase ; il fait un testament pour qu’on renferme ce violon avec lui dans le cercueil. Paganini, c’est l’amant, la machine à table d’harmonie, c’est la femme. Il faut qu’elle soit bien construite, cette machine, et sorte de la boutique d’un savant luthier ; il faut surtout qu’elle tombe aux mains d’un exécutant habile. Mais, mon pauvre Jean, à supposer que ta tragédienne soit un divin instrument de musique amoureuse, je ne te crois pas capable d’en tirer une seule note de volupté… Voyons : je ne passe pas mes nuits à souper avec des femmes de théâtre, mais nous savons ce que c’est qu’une actrice. C’est un animal généralement agréable à voir et à entendre, toujours mal élevé, gâté par la misère d’abord et par le luxe ensuite. Fort occupée de plus, ce qui la rend aussi peu romanesque que possible. Quelque chose comme une concierge devenue princesse et joignant les rancunes de la loge aux caprices du boudoir et aux fatigues de l’étude.

— « Tu n’as pas la prétention d’étonner T*** par des munificences de bon goût. Ton père te donne cent sous par semaine ; c’est beaucoup pour un relieur, mais c’est peu pour une femme dont les robes coûtent de cinq cents à trois mille francs chaque. Et, comme tu n’es ni directeur de théâtre pour signer des engagements, ni auteur dramatique pour donner des rôles, ni journaliste pour faire des articles, ni commis de nouveautés pour profiter d’un caprice dans les hasards de la livraison à domicile, je ne vois pas du tout comment tu pourras te faire aimer et je trouve que ta tragédienne a eu bien raison de te fermer sa grille au nez.

— « Hé bien ! s’écria Jean Servien, je t’ai dit que je l’aimais. Ce n’est pas vrai. Je la hais ! Je la hais pour tous les tourments qu’elle m’a donnés, je la hais parce qu’elle est belle et qu’on l’aime. Et je hais toutes les femmes parce que toutes aiment, et que ce n’est pas moi ! »

Garneret se mit à rire.

— « Franchement, dit-il, elles n’ont pas tout à fait tort de ne pas t’aimer. Tu n’as dans tes passions rien d’affectueux, rien de bienfaisant ni d’utile. Depuis que tu aimes Mlle T***, as-tu jamais pensé un seul moment à lui épargner une peine ? As-tu rêvé de te sacrifier pour elle ? S’est-il glissé quelque chose d’humain dans ton amour ? Y sent-on la force ou la bonté ? Non. Eh bien ! lorsqu’on est de pauvres diables comme nous et qu’on a tout à conquérir dans la vie, il faut être courageux et bon. Il est une heure et demie, je dois me lever à cinq. Bonne nuit. Calme-toi et viens me voir. »