Les Désirs de Jean Servien/17

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Calmann-Lévy (p. 145-149).


XVII


Il ne restait plus que trois jours à Jean pour se préparer à l’examen pour l’admission au ministère des Finances. Il les passa à la maison, où les figures de son père, de sa tante et de l’apprenti lui semblaient étrangères tant elles étaient sorties de sa pensée. M. Servien, mécontent de son fils, se taisait devant lui par timidité et par délicatesse. La tante le subjuguait par son excès de tendresse radoteuse ; elle entrait la nuit dans sa chambre pour voir s’il dormait bien. Tout le jour elle lui contait ses misères et ses haines.

Ayant surpris ses propres lunettes sur le nez de l’apprenti, elle gardait de cette profanation une sorte d’horreur religieuse.

— « Ce garçon est capable de tout », disait-elle. Un des divertissements de l’apprenti était d’exécuter sur le dos de la vieille fille la danse des Caraïbes anthropophages, qu’il avait vue dans quelque théâtre. Il se mettait dans les cheveux des plumes arrachées à un plumeau ; il tenait entre ses dents un grand couteau sans manche et il s’approchait d’elle, accroupi et sautillant, avec des grimaces féroces qu’il remplaçait peu à peu par l’expression d’une avidité déçue, à mesure qu’il constatait combien sa proie était dure et coriace. Et Jean riait de cette mimique vulgaire et drôle. La tante n’avait jamais eu de ce petit drame joué sur ses talons une idée bien nette ; mais s’étant parfois brusquement retournée, elle avait soupçonné quelque irrévérence. Et pourtant, elle supportait cet enfant parce qu’il était du peuple. Elle ne haïssait vraiment que les riches. Elle s’indignait que sa bouchère fût allée en robe de soie à une messe de mariage.

Il y avait au haut de la rue de Rennes, au bord d’un terrain vague, dans une échoppe, une marchande de pain d’épice poudreux et de bâtons de sucre d’orge rances. Cette femme avait un teint couleur de brique sous une marmotte de cotonnade et des yeux d’un bleu clair et dur. Tout son étal n’avait pas coûté deux francs et quand il faisait du vent, la poussière blanche des maisons en construction le couvrait comme un badigeon. Les bonnes et les mères tiraient vivement les petits enfants qui lorgnaient la marchandise :

— « C’est sale ! » disaient-elles.

Mais cette femme n’avait pas l’air d’entendre ; et l’on eût dit qu’elle ne ressentait plus rien. Elle ne mendiait pas. La Servien lui disait bonjour en passant, l’appelait par son nom, parlait avec elle, devant l’échoppe, quelquefois un quart d’heure. Elles conversaient toutes deux des voisins, des accidents arrivés sur la voie publique, des chevaux maltraités par les cochers, des peines de cette vie et du bon Dieu « qui n’est pas toujours juste ».

Il arriva à Jean d’assister à un de ces entretiens. Cette saveur des petites existences, ce goût particulier des vies misérables, paresseuses et résignées, remuait tout son sang dans ses veines de plébéien. En un moment, entre ces deux vieilles, couleur de pierre, et n’ayant de vie que celle de la rue, tantôt sombre et déserte, tantôt ensoleillée et peuplée, le jeune homme en apprit plus sur l’existence qu’on ne lui en avait enseigné au collège. Sa pensée alla de cette femme à l’autre, si belle et qu’il aimait, et il se fit de la vie une idée mélancolique et large. Il se dit qu’elles mourraient toutes deux, et une affreuse vieille, accroupie devant des gâteaux moisis, lui rendit cette impression de morne sérénité qu’il avait ressentie devant les joyaux funéraires de la reine d’Égypte.