Les Désirs de Jean Servien/20

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Calmann-Lévy (p. 158-167).


XX


Dans la cour égayée par une corbeille de rosiers, Jean, une lettre à la main, cherchait à se reconnaître d’après les indications données à voix basse, comme un secret, par le frère portier. Il allait de porte en porte, hésitant, le long du vieux bâtiment désert, quand un petit garçon remarqua son embarras et dit :

— « Vous voulez voir M. le directeur ? Il est dans son cabinet avec maman. Attendez dans le parloir. »

C’était une grande salle blanche, d’aspect assez noble dans sa nudité, malgré de pauvres chaises de crin rangées contre les murs. Sur la cheminée sans glace une mater dolorosa attirait le regard par sa blancheur éclatante. De grosses larmes de marbre étaient arrêtées sur les joues de cette figure, qui exprimait l’engourdissement béat des douleurs saintes. Jean Servien lut cette inscription gravée sur le socle en lettres rouges :

À Monsieur l’abbé Bordier,
en mémoire de
Philippe-Guy de Thiererche,
décédé à Pau
le 11 novembre 1867,
dans sa dix-septième année,
la Comtesse Valentine de Thiererche,
née de Bruille de Saint-Amand.

Laudate pueri dominum.

Alors il oublia ses inquiétudes de solliciteur et l’effroi instinctif qui l’avait saisi au seuil de cette maison silencieuse. Il oublia sa crainte et son espérance… l’espérance d’être pion ! Il assistait au drame domestique et cruel qui lui était révélé par cette inscription. Un enfant d’une des plus grandes familles de France, un élève de l’abbé Bordier, atteint de phtisie au milieu de ses études inutiles et sortant du collège, non pour jouir de la vie et goûter ces magnifiques plaisirs que méprisent ceux-là seuls qui les ont épuisés, mais pour aller mourir dans une ville du Midi entre les bras de sa mère remplie d’une douleur immense, mais pompeuse, à en juger par le symbole de marbre qui la consacre. Il sentait, il voyait cela. Les trois mots latins qui font dire à cette mère : « Enfants, louez le Seigneur qui m’a pris mon enfant », l’étonnaient par leur piété inhumaine, et il admirait aussi qu’on gardât jusque dans la mort un tel air d’aristocratie.

Il s’oubliait dans ces rêveries quand un vieux prêtre lui fit signe d’entrer. Le bonhomme prit la lettre de présentation que Jean lui tendit, mit sur son gros nez des besicles dont les verres étaient ronds, peu s’en faut, comme les deux roues d’un petit chariot d’argent, et lut la lettre en l’éloignant de toute la longueur de son bras. Les fenêtres, qui donnaient sur le jardin, étaient ouvertes ; une branche de vigne vierge venait pendre sur le bureau, au pied d’un crucifix de vieil ivoire. Une petite brise faisait palpiter les papiers comme des ailes blanches. L’abbé Bordier, ayant fini de lire, tourna vers le jeune homme sa large face labourée et son front que l’âge avait admirablement poli. Il ôta ses lunettes et se frotta les yeux. Ses paupières fripées, remontant lentement, découvrirent des prunelles d’un gris qui faisait songer aux matins d’automne. Renversé dans son fauteuil, il allongeait ses pieds chaussés de souliers à boucles d’argent et montrait ses bas noirs.

— « Ainsi donc, mon cher enfant, dit-il, vous voulez, comme me l’apprend mon respectable ami M. l’abbé Marguerite, vous consacrer à l’enseignement ; et votre intention serait de préparer votre licence tout en remplissant les fonctions de maître d’étude. Ce sont des fonctions modestes ; mais il ne tiendra qu’à vous, mon cher enfant, de les relever par le zèle du cœur et la volonté de bien faire. Je vous confierai l’étude des Moyens. M. l’économe vous dira quelles sont nos conditions. »

Jean s’inclina. Il allait sortir. L’abbé Bordier le retint par un geste brusque et lui dit :

— « Vous entendez-vous aux vers ?

— « Aux vers latins ? demanda Jean.

— « Non pas ! aux vers français. Feriez-vous rimer trône et et couronne ? L’oreille, il faut l’avouer, n’est pas très satisfaite de cette rime, mais l’exemple des grands écrivains l’autorise. »

À ces mots, le bonhomme saisit un gros cahier.

— « Écoutez, dit-il, écoutez : C’est saint Fabrice qui parle au proconsul Flavius :

Achève, fais dresser l’appareil souhaité
De ma mort, ou plutôt de ma félicité.
Le Roi des Rois, du haut de son céleste trône
Déjà me tend la palme et tresse ma couronne.

« Préférez-vous qu’il dise :

Achève, fais dresser l’appareil souhaité
De ma mort, ou plutôt de ma félicité.
Je vois le Roi des Rois me tendre la couronne,
Quel n’en est pas le prix quand c’est Dieu qui la donne !

« Ces vers sont plus corrects sans doute que les autres, mais ils ont moins de force, et le poète ne doit point sacrifier l’idée à la rime.

Le Roi des Rois, du haut de son céleste trône,
Déjà me tend la palme et tresse ma couronne. »

Cette fois il faisait, en déclamant, les gestes d’offrir et de tresser.

— « C’est mieux, ajouta-t-il, c’est mieux ainsi ! »

Jean, un peu surpris, dit que c’était mieux en effet.

— « N’est-ce pas ? » s’écria le vieux poète.

Et il souriait avec la candeur d’un petit enfant.

Alors il confia à Jean que c’était une tâche difficile que de faire des vers. Il fallait observer la césure, amener la rime sans effort, faire régner une harmonie tantôt forte, tantôt douce, parfois imitative, n’employer que des termes ou nobles ou relevés par quelque circonstance.

Il lut un morceau de sa tragédie parce qu’il avait des doutes sur le nombre de la période, un autre parce qu’il y trouvait des audaces heureuses, puis un troisième afin de faire mieux comprendre les précédents, puis les cinq actes d’un bout à l’autre. Il jouait en lisant, changeait de voix selon les personnages, se démenait, et, pour retenir sa calotte noire qui tombait aux endroits pathétiques, se donnait sur le crâne des coups de poing retentissants.

Cette tragédie sacrée, dont la femme était absente, devait être jouée par les élèves de l’institution dans une solennité. L’année précédente, il avait fait représenter une première tragédie de sa façon, Le Baptême de Clovis. Un religieux, M. Schuver, avait suspendu des guirlandes de roses en papier pour figurer le champ de bataille de Tolbiac et la basilique de Reims. Afin de donner un aspect farouche aux enfants qui représentaient les compagnons de Clovis, la sœur lingère avait relevé jusqu’aux genoux leurs pantalons blancs. Mais l’abbé Bordier souhaitait mieux encore pour sa nouvelle œuvre.

Jean soutint et agrandit cette ambition. Il fut admirable dans ses projets de décors et de costumes. Il voulait que le farouche Flavius siégeât sur une chaise d’ivoire garnie de pourpre, devant un portique peint sur la toile de fond. Il voulait que les costumes des soldats romains fussent copiés sur ceux de la colonne Trajane.

Il ouvrait ainsi des perspectives magnifiques au bonhomme enchanté, ravi, mais inquiet. Car, hélas ! M. Schuver ne valait plus rien comme décorateur quand on le sortait de ses roses en papier. Il fallut que Jean visitât le hangar, et ils recherchèrent tous deux le moyen d’ouvrir la scène et d’agencer des coulisses. Jean prit des mesures, leva un plan, fit un devis. Il y mettait une passion singulière, mais qui ne surprenait pas du tout le vieux poète. Ici un portant, là un praticable. L’acteur entrerait par là…

Le bon prêtre l’arrêta :

— « Dites le récitateur, mon cher enfant ; acteur n’est pas un terme honnête. »

À cela près, ils s’entendirent à merveille. Le jour baissait ; l’ombre démesurée de l’abbé Bordier s’agitait sur le sable du hangar ; sa voix brisée jetait des rimes jusqu’au fond des cours. Et Jean Servien souriait au fantôme, visible pour lui seul, de Gabrielle, son inspiratrice.