Les Désirs et les jours/1/02

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Texte établi par L’Arbre (1p. 17-23).
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II

C’est une promotion qui a conduit son père, François Prieur, à Deuville. M. Prieur aime le chemin de fer avec la passion qui attache le paysan à sa terre, l’avare à son argent ou le joueur au tapis vert. Peu après sa nomination au poste de surintendant de division, il a acquis, à proximité de la gare, une grande maison de briques rouges, comme en bâtissaient, à la fin du siècle, les potentats des grandes compagnies. C’est dans cette maison qu’Auguste et Claude viennent de s’éveiller. Seymour Hall tient son nom d’un ancien surintendant de chemin de fer, venu jeune d’Angleterre, qui s’est marié à Deuville et y est mort à un âge avancé. La maison, flanquée dans sa partie supérieure de deux tourelles en encorbellement, domine de ses trois étages le quartier environnant. La propriété commandait naguère de vastes domaines. Il lui reste du temps de sa splendeur des écuries, situées au fond de la cour, et un verger, entouré d’un mur bas en moellons moussus. François Prieur a acquis le tout pour le prix du terrain. Dès sa première visite, alors que la maison était dans un état de délabrement indescriptible, il a été émerveillé par les escaliers massifs, les foyers sculptés, les chambres hautes et sombres, rangées autour d’une galerie éclairée par un puits de ciel.

Deuville, située dans la vallée accidentée de la rivière Fontile, a l’aspect riant d’une agglomération de blocs rouges et blancs dont la disposition aurait été méditée par un enfant. Les berges de la rivière, sont couvertes de marécages ou inaccessibles à cause de leur escarpement. Aussi toutes les maisons se détournent-elles de l’eau pour regarder la rue Principale. Deux ruisseaux, qui coupent la ville dans le sens de la largeur, se perdent en méandres dans les cours, dans les ruelles, sous des frondaisons, avant de s’engouffrer dans les manufactures qui se trouvent là comme par hasard. À l’est, commence le bois ; à l’ouest, la ville est arrêtée dans son expansion par les chemins de fer ; au nord et au sud, elle s’étire le long de la rivière jusqu’à devenir un mince ruban de maisons de ferme, puis c’est la campagne à perte de vue. Le quartier environnant le chemin de fer est désigné sous le nom de basse-ville. Le quartier neuf, à l’est, rattaché depuis peu à Deuville, porte à cause de l’éminence sur laquelle il est construit, le nom de haute-ville.

Deuville compte, en plus de sa population catholique, un fort groupe de protestants. Aussi a-t-elle deux temples protestants et une salle de réunion des francs-maçons. Cette dernière bâtisse dresse sa façade sans fenêtre au milieu de cottages de bois blanc. On ne s’y rassemble plus. Ses murs n’ont pas été repeints depuis des années et son toit vermoulu perd chaque printemps quelques bardeaux.

Plusieurs industries importantes ont leur usine principale à Deuville mais c’est le chemin de fer qui emploie le plus grand nombre de personnes.

Les centres ferroviaires présentent un intérêt que n’ont pas les villes uniquement industrielles. Le chemin de fer joue dans le monde moderne le rôle autrefois dévolu aux rivières. Il relie à la civilisation. Les gens de chemin de fer voyagent ; les promotions développent chez eux une mentalité cosmopolite, leurs horizons sont plus vastes que ceux des employés ou des rentiers de petite ville. Quand ils sont nombreux, ils influencent les pensées, les mœurs et les habitudes des autres habitants.

C’est la belle époque des chemins de fer et des unions. Les équipages des trains et le personnel des gares forment une aristocratie au sein de la classe ouvrière. Ils ont été les premiers à se grouper en guildes internationales et il en est résulté une sorte de franc-maçonnerie, accentuée par le népotisme, dont on voit les derniers vestiges dans les relations entre les gens de chemin de fer et les compagnies. Tous ces métiers excitent l’envie des autres ouvriers.

Ce matin-là, au moment de quitter la maison François Prieur appelle Auguste.

— Je t’amène à la gare, dit-il.

Depuis longtemps, l’enfant rêve à ce lieu où son père se rend tous les matins, dont il parle le soir et qui est au centre de sa vie.

Tenant Auguste par la main, M. Prieur marche en silence. François Prieur a la robustesse des paysans dont il est issu. Dans sa famille, les hommes ont de l’étoffe. On raconte encore dans les soirées leurs exploits homériques. Un jour n’ont-ils pas à quatre fait mordre la poussière à une vingtaine d’Irlandais de Griffin Town qui voulaient faire un mauvais parti à l’un d’eux pour une histoire de femmes ?

François Prieur a beaucoup appris dans les longues randonnées qu’il fait, assis à l’arrière de sa draisinette à moteur. Ses idées se développent par petites secousses, au rythme de la machine, mordant le rail dans les courbes ou bondissant joyeusement dans la plaine. Quand il s’arrête, son gosier est fatigué. « Je pense de la gorge », dit-il en riant.

François dit parfois à son fils :

— À ton âge, j’attelais un cheval — ou à ton âge, je n’avais pas de chaussures pour jouer. Auguste reste timide devant ces comparaisons. Il imagine son père, enfant, suspendant ses chaussures à son cou pour se rendre à l’école.

Quand François Prieur parle ainsi, l’enfant se sent aussi loin de lui que s’il était un étranger.

— Es-tu fatigué ?

Non Auguste n’est pas las de marcher. Il a hâte de pénétrer dans cette enceinte pleine de mystère qu’il a vue la nuit de son arrivée et dont il ne lui reste qu’un souvenir confus.

À ses yeux, le chemin de fer a quelque chose d’une aventure. Tous les jours, l’enfant entend parler de déraillements, de télescopages, de tamponnements. Il y a peu de temps, Clinker Bell a ôté brûlé vif dans les fourneaux de sa locomotive renversée, Bob Garène a eu la jambe sectionnée dans un déraillement.

À l’extérieur, la gare est une grande bâtisse de pierres rouges, percée de hautes fenêtres sans rideaux et précédée d’un large quai découvert. Devant le quai et tournant le dos aux voies, le bel omnibus vert de l’hôtel Bothello, aux portières garnies de rideaux à frange, attelé de deux chevaux fringants, attend les voyageurs. Un peu plus loin, près de l’entrepôt, Auguste aperçoit les énormes phares de cuivre de l’auto de Roy Coste. On parle beaucoup de Roy Coste à Deuville. C’est lui qui a posé le coq à la pointe du clocher de Saint-Augustin, et pour le prix de cet exploit, il a reçu la première voiture-automobile de Deuville. C’était quelque temps avant la conscription. Il a été un des premiers conscrits et la voiture est passée aux mains de son père qui ne la conduit que rarement. Auguste voudrait bien s’approcher de cet engin qui fait l’admiration de toute la ville, mais M. Prieur l’entraîne dans la gare.

Aux yeux de François Prieur son travail a une grandeur qu’il veut faire sentir à son fils. Il redoute que ses compagnons moins sérieux ne dénigrent le chemin de fer devant Auguste. L’enfant sent passer en lui cette inquiétude de son père. Il est profondément intimidé par le crépitement des télégraphes, les sonneries qui éclatent à tout moment, tout l’appareil imprévu d’une salle de contrôle des trains. Les employés à visière verte tournent le dos à leurs clefs pour causer un moment avec M. Prieur et dire un mot aimable à Auguste. Sanglé dans sa petite redingote bleue, ses chaussures fraîchement cirées, l’enfant se rappelle une phrase de sa grand’mère : « Aucun de vous n’est infirme ou idiot. » C’est un sujet d’émerveillement pour la vieille femme qui a été élevée à une époque où les maladies de l’enfance abandonnée à leur cours, laissaient de sinistres reliquats. Auguste sent que son père est fier de lui.

En sortant de la gare, l’enfant est soulagé : tout s’est bien passé ! M. Prieur est repris d’un sentiment d’amitié envers ses compagnons de travail ; ils ont été dignes de l’idée qu’il veut que son fils emporte d’eux.