Les Dents du tigre/II, 6

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XVI. — Sésame, ouvre-toi !


Malgré tout son pouvoir de sommeil, don Luis ne dormit que trois heures. Trop d’inquiétudes le torturaient, et, quoique son plan de conduite fût établi avec une rigueur mathématique, il ne pouvait s’empêcher de prévoir tous les obstacles susceptibles de s’opposer à la réalisation de ce plan. Évidemment, Weber parlerait à M. Desmalions. Mais M. Desmalions téléphonerait-il à Valenglay ?

— Il téléphonera, affirma-t-il en frappant du pied. Cela ne l’engage à rien. Et tout de même, il risquerait gros en ne le faisant pas. D’autant et surtout que Valenglay a dû être consulté sur mon arrestation et qu’on le tient nécessairement au courant de tout ce qui se passe… Alors… alors…

Alors il se demandait à quoi Valenglay, une fois prévenu, pourrait bien se résoudre. Car enfin était-il permis de supposer que le chef du gouvernement, que le président du conseil des ministres se dérangerait pour obtempérer aux injonctions et pour servir les projets de M. Arsène Lupin ?

— Il viendra ! s’écria-t-il avec la même foi obstinée. Valenglay se fiche pas mal du protocole et de toutes ces balivernes. Il viendra ! Quand ce ne serait que par curiosité… pour savoir ce que je peux bien lui dire. Et puis, quoi, il me connaît ! Je ne suis pas un de ces types qui dérangent le monde sans raison. On tire toujours quelque profit d’une entrevue avec moi. Il viendra !

Mais aussitôt une autre question se présentait. La venue de Valenglay n’impliquait nullement un consentement au marché que voulait lui proposer Perenna. Et si, là également, don Luis arrivait à le convaincre, que de périls encore ! Que de points douteux ! Que de déceptions possibles ! Weber poursuivrait-il l’automobile du fugitif avec assez de promptitude et d’audace ? Retrouverait-il la piste ? et, l’ayant retrouvée, ne la perdrait-il pas ?

Et puis, et puis, en supposant que toutes les chances fussent favorables, ne serait-il pas trop tard ? On traquait la bête fauve. On la forçait. Soit. Mais n’aurait-elle pas égorgé sa proie ? Se sentant vaincu, est-ce qu’un être de cette sorte hésiterait à ajouter un crime de plus à la liste de ses forfaits ?

Et cela, pour don Luis, c’était l’épouvante suprême. Après toute la série d’obstacles que, en son imagination opiniâtrement confiante, il parvenait à surmonter, il aboutissait à cette vision horrible : Florence immolée, Florence morte !

— Oh ! quel supplice ! balbutia-t-il. Moi seul pouvais réussir, et l’on me supprime.

À peine s’il cherchait les motifs pour lesquels M. Desmalions, changeant soudain d’avis, avait consenti à le faire arrêter, et à ressusciter ainsi cet encombrant Arsène Lupin dont la justice n’avait pas voulu s’embarrasser jusqu’alors. Non, cela ne l’intéressait point. Florence seule comptait. Et les minutes passaient, et chaque minute perdue rapprochait Florence du précipice effroyable.

Il se rappelait l’heure analogue où, quelques années auparavant, il attendait de même que la porte de son cachot s’ouvrît et que l’empereur allemand apparût. Mais combien l’heure présente était plus solennelle ! Jadis il s’agissait de sa liberté tout au plus. Maintenant c’était la vie de Florence que le destin allait lui offrir ou lui refuser.

— Florence ! Florence ! répétait-il avec désespoir.

Il ne doutait plus qu’elle fût innocente. Et il ne doutait pas non plus que l’autre l’aimât et l’eût enlevée, non pas tant comme le gage d’une fortune convoitée que comme un butin d’amour que l’on détruit si on ne peut le garder.

— Florence ! Florence !

Il traversa une crise d’abattement extraordinaire. Sa défaite lui semblait irrémédiable. Courir après Florence ? Rattraper le meurtrier ? Il n’était pas question de cela. Il était en prison, sous son nom d’Arsène Lupin et tout le problème consistait à savoir combien de temps il y demeurerait, des mois ou des années !

Alors il eut la notion exacte de ce qu’était son amour pour Florence. Il s’aperçut qu’elle tenait dans sa vie toute la place que n’y tenaient plus ses passions d’autrefois, ses appétits de luxe, ses besoins d’autorité, ses joies de lutteur, ses ambitions, ses rancunes. Depuis deux mois il ne combattait que pour la conquérir. La recherche de la vérité, comme le châtiment du coupable, ce n’était que des moyens de sauver Florence des périls qui la menaçaient. Si Florence devait mourir, s’il était trop tard pour l’arracher à l’ennemi, en ce cas autant rester en prison. Arsène Lupin au bagne jusqu’à la fin de ses jours, n’était-ce pas le dénouement qui convenait à l’existence manquée d’un homme qui n’avait même pas su se faire aimer de la seule femme qu’il eût réellement aimée ?

Crise passagère. En contraste trop violent avec le caractère de don Luis, elle se termina subitement, et par un état de confiance absolue où il n’entrait plus la plus petite part d’inquiétude ou de doute. Le soleil s’était levé. La cellule s’emplissait d’une lumière croissante. Et don Luis se rappela que Valenglay arrivait à son ministère de la place Beauvau à huit heures du matin.

Dès lors, il se sentit absolument calme. Les événements prochains se présentèrent à lui sous un aspect tout à fait différent, comme s’ils se fussent, pour ainsi dire, retournés. La lutte lui sembla facile, la réalité sans complications. Il comprit, aussi clairement que si les actes étaient exécutés, que sa volonté ne pouvait pas n’être pas obéie. Fatalement, le sous-chef avait dû faire un rapport fidèle au préfet de police. Fatalement, le préfet de police avait dû transmettre dès le matin à Valenglay la demande d’Arsène Lupin. Fatalement, Valenglay s’offrirait le plaisir d’une entrevue avec Arsène Lupin. Fatalement, Arsène Lupin obtiendrait, au cours de cette entrevue, l’assentiment de Valenglay. Ce n’étaient pas là des hypothèses, mais des certitudes, non pas des problèmes à résoudre, mais des problèmes résolus. Étant donné le point de départ A, si l’on passe sur les points B et C, on arrive, qu’on le veuille ou non, au point D.

Don Luis se mit à rire.

« Voyons, mon vieil Arsène réfléchis que tu as fait venir M. Hohenzollern du fond de ses Marches de Brandebourg. Valenglay n’habite pas si loin, que diable ! Et au besoin tu peux te déranger. C’est ça, je consens à faire le premier pas. C’est moi qui rendrai visite à M. de Beauvau. Monsieur le président, mes hommages respectueux. »

Joyeusement, il s’avança vers la porte, affectant de croire qu’elle était ouverte, et qu’il n’avait qu’à passer pour prendre son tour d’audience.

Trois fois il répéta cet enfantillage, saluant très bas et longuement, comme s’il eût tenu à la main un feutre à panache, et murmurant :

— Sésame, ouvre-toi.

La quatrième fois, la porte s’ouvrit.

Un gardien apparut.

Il lui dit, d’un ton cérémonieux :

— Je n’ai pas trop fait attendre M. le président du Conseil ?

Il y avait quatre inspecteurs dans le couloir.

— Ces messieurs sont d’escorte ? dit-il. Allons-y. Vous annoncerez Arsène Lupin, grand d’Espagne, cousin de Sa Majesté très catholique. Messeigneurs, je vous suis. Guichetier, vingt écus pour tes bons soins, mon ami.

Il s’arrêta dans le couloir.

— Per Cristo, pas même une paire de gants, et ma barbe est d’hier.

Les inspecteurs l’avaient encadré et le poussaient avec une certaine brusquerie. Il en saisit deux par le bras. Ils eurent un gémissement.

— À bon entendeur, salut, dit-il. Vous n’avez pas l’ordre de me passer à tabac, n’est-ce pas ? ni même de me mettre les menottes ? En ce cas, soyons sages, jeunes gens.

Le directeur se tenait dans le vestibule. Il lui dit :

— Excellente nuit, mon cher directeur. Vos chambres « Touring Club » sont tout à fait recommandables. Un bon point pour l’hôtel du Dépôt. Voulez-vous mon attestation sur votre livre d’écrou ? Non ? Vous espérez peut-être que je vais revenir ? Hélas ! mon cher directeur, n’y comptez pas. D’importantes occupations…

Dans la cour, une automobile stationnait. Ils y montèrent, les quatre agents et lui.

— Place Beauvau, dit-il au chauffeur.

— Rue Vineuse, rectifia l’un des agents.

— Oh ! oh ! fit-il, au domicile particulier de Son Excellence. Son Excellence préfère que ma visite soit secrète. C’est bon signe. À propos, chers amis, quelle heure avons-nous ?

Sa question demeura sans réponse. Et, comme les agents avaient fermé les rideaux, il ne put consulter les horloges publiques.

Ce fut seulement chez Valenglay, dans le petit rez-de-chaussée que le président du Conseil habitait auprès du Trocadéro, qu’il vit une pendule.

— Sept heures et demie, s’écria-t-il. Parfait. Il n’y a pas trop de temps perdu. La situation s’éclaircit.

Le bureau de Valenglay ouvrait sur un perron qui dominait un jardin rempli de volières. La pièce était encombrée de livres et de tableaux.

Sur un coup de timbre les agents sortirent, conduits par la vieille bonne qui les avait fait entrer.

Don Luis resta seul.

Toujours calme, il éprouvait cependant une certaine inquiétude, un besoin physique d’agir et de lutter, et ses yeux revenaient invinciblement au cadran de la pendule. La grande aiguille lui semblait animée d’une vie extraordinaire.

Enfin quelqu’un entra, qui précédait une autre personne.

Il reconnut Valenglay et le préfet de police.

— Ça y est, pensa-t-il, je le tiens.

Il voyait cela à l’espèce de sympathie confuse que l’on pouvait discerner sur le visage osseux et maigre du vieux président. Aucune trace de morgue. Rien qui élevât une barrière entre le ministre et l’équivoque personnage reçu par lui. De l’enjouement, une curiosité manifeste et de la sympathie. Oui, une sympathie que Valenglay n’avait jamais cachée, et dont même il se targuait lorsque, après la mort simulée d’Arsène Lupin, il parlait de l’aventurier et des rapports étranges qu’ils avaient eus ensemble.

— Vous n’avez pas changé, dit-il après l’avoir considéré longuement. Plus noir de peau, les tempes un peu plus grisonnantes, voilà tout.

Et il demanda, d’un ton de brusquerie, en homme qui va droit au but :

— Et alors, qu’est-ce qu’il vous faut ?

— Une réponse d’abord, monsieur le président du conseil. Le sous-chef Weber, qui m’a conduit au Dépôt cette nuit, a-t-il retrouvé la piste de l’automobile qui emporta Florence Levasseur ?

— Oui, cette automobile s’est arrêtée à Versailles. Les personnes qui l’occupaient ont loué une autre voiture qui doit les conduire à Nantes. En plus de cette réponse, que demandez-vous ?

— La clef des champs, monsieur le président.

— Tout de suite, bien entendu ? fit Valenglay, qui se mit à rire.

— Dans quarante ou cinquante minutes au plus.

— À huit heures et demie, n’est-ce pas ?

— Dernière limite, monsieur le président.

— Et pourquoi la clef des champs ?

— Pour rejoindre l’assassin de Cosmo Mornington, de l’inspecteur Vérot et de la famille Roussel.

— Vous seul pouvez donc le rejoindre ?

— Oui.

— Cependant la police est sur pied. Le télégraphe marche. L’assassin ne sortira pas de France. Il ne nous échappera certainement pas.

— Vous ne pourrez pas le découvrir.

— Nous le pourrons.

— En ce cas, il tuera Florence Levasseur. Ce sera la septième victime du bandit. Vous l’aurez voulu.

Valenglay fit une petite pause, puis reprit :

— Selon vous, contrairement à toutes les apparences, et contrairement aux soupçons très motivés de M. le préfet de police, Florence Levasseur est innocente ?

— Oh ! absolument innocente, monsieur le président.

— Et vous la croyez en danger de mort ?

— Elle est en danger de mort.

— Vous aimez Florence Levasseur ?

— Je l’aime.

Valenglay eut un petit frisson de joie. Lupin amoureux ! Lupin agissant par amour, et avouant son amour ! Quelle aventure passionnante !

Il dit :

— J’ai suivi l’affaire Mornington jour par jour, et nul détail ne m’en est inconnu. Vous avez accompli des prodiges, monsieur. Il est évident que sans vous cette affaire ne serait jamais sortie des ténèbres du début. Mais cependant, je dois noter qu’il y a eu quelques fautes. Et ces fautes, qui m’étonnaient de votre part, s’expliquent plus facilement quand on sait que l’amour était le principe et le but de vos actes. D’autre part, et malgré votre affirmation, la conduite de Florence Levasseur, son titre d’héritière, son évasion imprévue de la maison de santé, nous laissent peu de doute sur le rôle qu’elle joue.

Don Luis désigna la pendule.

— Monsieur le président, l’heure avance.

Valenglay éclata de rire :

— Quel original ! Don Luis Perenna, je regrette de n’être pas quelque souverain omnipotent. Vous seriez le chef de ma police secrète.

— C’est un poste que l’ex-empereur d’Allemagne m’a déjà offert.

— Ah bah !

— Et que j’ai refusé.

Valenglay rit de plus belle, mais la pendule marquait sept heures trois quarts. Don Luis s’inquiétait. Valenglay s’assit et, entrant sans plus tarder au cœur même du sujet, il dit, d’une voix sérieuse :

— Don Luis Perenna, du premier jour où vous avez reparu, c’est-à-dire au moment même des crimes du boulevard Suchet, M. le préfet de police et moi, nous étions fixés sur votre identité. Perenna, c’était Lupin. Je ne doute pas que vous n’ayez compris les raisons pour lesquelles nous n’avons pas voulu ressusciter le mort que vous étiez, et pour lesquelles nous vous avons accordé une sorte de protection. M. le préfet de police était absolument de mon avis. L’œuvre que vous poursuiviez était une œuvre de salubrité et de justice, et votre collaboration nous était trop précieuse pour que nous ne cherchions pas à vous épargner tout ennui. Donc, puisque don Perenna menait le bon combat, nous avons laissé dans l’ombre Arsène Lupin. Malheureusement…

Valenglay fit une nouvelle pause et déclara :

— Malheureusement, M. le préfet de police a reçu hier, dans la soirée, une dénonciation très détaillée, avec preuves à l’appui, vous accusant d’être Arsène Lupin.

— Impossible ! s’écria don Luis, c’est là un fait que personne au monde ne peut matériellement prouver. Arsène Lupin est mort.

— Soit, accorda Valenglay, mais cela ne démontre pas que don Luis Perenna soit vivant.

— Don Luis Perenna existe, d’une vie très légale, monsieur le président.

— Peut-être. Mais on le conteste.

— Qui ? Un seul être aurait ce droit, mais en m’accusant il se perdrait lui-même. Je ne le suppose pas assez stupide.

— Assez stupide, non, mais assez fourbe, oui.

— Il s’agit du sieur Cacérès, attaché à la légation du Pérou ?

— Oui.

— Mais il est en voyage !

— Il est même en fuite, après avoir fait main basse sur la caisse de la légation. Mais, avant de s’enfuir à l’étranger, il a signé une déclaration qui nous est parvenue hier soir, et par laquelle il affirme vous avoir confectionné tout un état civil au nom de don Luis Perenna. Voici votre correspondance avec lui, et voici tous les papiers qui établissent la véracité de ses allégations. Il suffit de les examiner pour être convaincu : 1° que vous n’êtes pas don Luis Perenna ; 2° que vous êtes Arsène Lupin.

Don Luis eut un geste de colère.

— Ce gredin de Cacérès n’est qu’un instrument, grinça-t-il. C’est l’autre qui est derrière lui, qui l’a payé et qui l’a fait agir. C’est le bandit lui-même. Je reconnais sa main. Une fois de plus, et au moment décisif, il a voulu se débarrasser de moi.

— Je le crois volontiers, fit le président du Conseil. Mais comme tous ces documents, selon la lettre qui les accompagne, ne sont que des photographies, et que si vous n’êtes pas arrêté ce matin, les originaux seront remis ce soir à un grand journal de Paris, nous devons faire état de la dénonciation.

— Mais, monsieur le président, s’écria don Luis, puisque Cacérès est à l’étranger, et que le bandit qui lui a acheté les documents a dû s’enfuir également avant d’avoir pu mettre sa menace à exécution, il n’y a pas à craindre maintenant que les documents soient livrés aux journaux !

— Qu’en savons-nous ? L’ennemi a dû prendre ses précautions. Il peut avoir des complices.

— Il n’en a pas.

— Qu’en savons-nous ?

Don Luis regarda Valenglay, et lui dit :

— Où donc voulez-vous en venir, monsieur le président ?

— À ceci. Bien que nous fussions pressés par les menaces du sieur Cacérès, M. le préfet de police, désireux de faire toute la lumière possible sur le rôle de Florence Levasseur, n’a pas interrompu votre expédition d’hier soir. Cette expédition n’ayant pas abouti, il a voulu tout au moins profiter de ce que don Luis s’était mis à notre disposition pour arrêter Arsène Lupin. Si nous le relâchons, les documents seront sans doute publiés, et vous voyez la situation absurde et ridicule où cela nous mettra devant le public. Or, c’est précisément à ce moment-là que vous demandez la mise en liberté d’Arsène Lupin, mise en liberté illégale, arbitraire, inadmissible. Je suis donc contraint de vous la refuser. Et je la refuse.

Il se tut, puis, au bout de quelques secondes, ajouta :

— À moins que…

— À moins que ?… demanda don Luis.

— À moins que, et c’est à quoi je voulais arriver, à moins que vous ne me proposiez, en échange, quelque chose de si extraordinaire et de si formidable que je consente à risquer les ennuis que peut m’attirer la mise en liberté absurde d’Arsène Lupin.

— Mais monsieur le président, il me semble que si je vous apporte le vrai coupable, l’assassin de…

— Je n’ai pas besoin de vous pour cela…

— Et si je vous donne ma parole d’honneur, monsieur le président, de revenir aussitôt mon œuvre accomplie, et de me constituer prisonnier ?

Valenglay haussa les épaules.

— Et après ?

Il y eut un silence. La partie devenait serrée entre les deux adversaires. Il était évident qu’un homme comme Valenglay ne se contenterait pas de mots et de promesses. Il lui fallait des avantages précis, en quelque sorte palpables.

Don Luis reprit :

— Peut-être, monsieur le président, me permettrez-vous de faire entrer en ligne de compte certains services que j’ai rendus à mon pays ?…

— Expliquez-vous.

Don Luis, après quelques pas à travers la pièce, revint en face de Valenglay et lui dit :

— Monsieur le président, au mois de mai 1915, vers la fin de la journée, trois hommes se trouvaient sur la berge de la Seine, au quai de Passy, à côté d’un tas de sable. La police cherchait, depuis des mois, un certain nombre de sacs contenant trois cents millions en or, patiemment recueillis en France par l’ennemi et sur le point d’être expédiés[1]. Deux de ces hommes s’appelaient l’un Valenglay, l’autre Desmalions. Le troisième, qui les avait conviés à ce rendez-vous, pria le ministre Valenglay d’enfoncer sa canne dans le tas de sable. L’or était là. Quelques jours après, l’Italie, qui avait instamment demandé une avance de quatre cents millions en or, se rangeait aux côtés de la France.

Valenglay sembla très étonné.

— Personne n’a su cette histoire. Qui vous l’a racontée ?

— Le troisième personnage.

— Et ce troisième personnage s’appelait ?

— Don Luis Perenna.

— Vous ! Vous ! s’écria Valenglay. C’est vous qui avez découvert la cachette ? C’est vous qui étiez là ?

— C’est moi, monsieur le président. Vous m’avez demandé alors comment vous pouviez me récompenser. C’est aujourd’hui que je réclame ma récompense.

La réponse ne tarda pas. Elle fut précédée d’un petit éclat de rire plein d’ironie.

— Aujourd’hui ? c’est-à-dire quatre ans après ? C’est bien tard, monsieur. Tout cela est réglé. La guerre est finie. Ne déterrons pas les vieilles histoires.

Don Luis parut un peu déconcerté. Cependant il continua :

— En 1917, une épouvantable aventure se déroula dans l’île de Sarek[2]. Vous la connaissez, monsieur le président. Mais vous ignorez certainement l’intervention de don Luis Perenna, et les projets que celui-ci…

Valenglay frappa du poing sur la table, et, enflant la voix, apostrophant son interlocuteur avec une familiarité qui ne manquait pas d’allure :

— Allons, Arsène Lupin, jouez franc jeu. Si vous tenez vraiment à gagner la partie, payez ce qu’il faut ! Vous me parlez de services passés ou futurs. Est-ce ainsi qu’on achète la conscience de Valenglay, quand on s’appelle Arsène Lupin ? Que diable ! Songez qu’après toutes vos histoires, et surtout après les incidents de cette nuit, Florence Levasseur et vous, vous allez être pour le public, et vous êtes déjà les auteurs responsables du drame, que dis-je ? les vrais et les seuls coupables. Et c’est lorsque Florence a pris la poudre d’escampette que vous me demandez, vous, la clef des champs ! Soit, mais, sacrebleu ! Mettez-y le prix, et sans barguigner.

Don Luis se remit à marcher. Un dernier combat se livrait en lui. Au moment de découvrir son jeu, une hésitation suprême le retenait. Enfin, il s’arrêta de nouveau. La décision était prise. Il fallait payer : il paierait.

— Je ne marchande pas, monsieur le président, affirma don Luis avec une grande loyauté d’attitude et de visage. Ce que j’ai à vous offrir est certes beaucoup plus extraordinaire et plus formidable que vous ne l’imaginez. Mais cela serait-il plus extraordinaire encore et plus formidable que cela ne compterait pas, puisque la vie de Florence Levasseur est en danger. Cependant mon droit était de chercher une transaction moins désavantageuse. Vos paroles m’en interdisent l’espoir. J’abattrai donc toutes mes cartes sur la table, comme vous l’exigez, et comme j’y étais résolu.

Le vieux président exultait. Quelque chose de formidable et d’extraordinaire ! En vérité, qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Quelles propositions pouvaient mériter de telles épithètes ?

— Parlez, monsieur.

Don Luis Perenna s’assit en face de Valenglay, ainsi qu’un homme qui traite avec un autre d’égal à égal.

— Ce sera bref. Une seule phrase, monsieur le président, résumera le marché que je propose au chef du gouvernement de mon pays.

— Une seule phrase ?

— Une seule phrase, affirma don Luis.

Et, plongeant ses yeux dans les yeux de Valenglay, lentement, syllabe par syllabe, il lui dit :

— Contre vingt-quatre heures de liberté, pas davantage, contre l’engagement d’honneur de revenir ici demain matin, et d’y revenir avec Florence, pour vous donner toutes les preuves de mon innocence, soit sans elle pour me constituer prisonnier, je vous offre…

Il prit un temps et acheva d’une voix grave :

— Je vous offre un royaume, monsieur le président du Conseil.

La phrase était énorme, burlesque, bête à faire hausser les épaules, une de ces phrases que seul peut émettre un imbécile ou un fou.

Pourtant Valenglay demeura impassible. Il savait qu’en de pareilles circonstances cet homme-là ne plaisantait pas.

Et il le savait tellement que, par instinct, habitué qu’il était aux grosses questions politiques où le secret est si important, il jeta un coup d’œil sur le préfet de police, comme si la présence de M. Desmalions l’eût gêné.

— J’insiste vivement, fit don Luis, pour que M. le préfet de police veuille bien écouter ma communication. Mieux que personne il en appréciera la valeur, et, pour certaines parties, il en attestera l’exactitude. D’ailleurs, je suis certain que M. Desmalions ne voudrait pas me désobliger par une indiscrétion.

Valenglay ne put s’empêcher de rire.

— À lui aussi vous avez rendu service, peut-être ?

— Justement, monsieur le président.

— Je serais curieux de savoir ?… fit M. Desmalions.

— Si vous y tenez… Donc, le soir de notre conciliabule sur la berge du quai de Passy, il y a quatre ans, je vous ai promis, monsieur Desmalions, alors que vous n’étiez que fonctionnaire subalterne, de vous faire nommer préfet de police. J’ai tenu parole. Votre nomination fut demandée par trois ministres sur qui j’avais barre : dois-je les désigner ?…

— Inutile ! s’exclama Valenglay en riant de plus belle. Inutile ! je vous crois. Je crois à votre toute-puissance. Quant à vous, Desmalions, ne faites pas cette tête. Il n’y a pas de déshonneur à être l’obligé d’un tel homme. Parlez, Lupin.

Sa curiosité n’avait plus de bornes. Que la proposition de don Luis pût avoir des conséquences pratiques, il s’en souciait peu. Même, au fond, il n’y croyait pas. Ce qu’il voulait, c’était savoir jusqu’où ce diable d’individu avait poussé l’audace, et sur quelle aventure prodigieuse et nouvelle s’appuyaient des prétentions qu’il exprimait avec tant de sérénité et de candeur.

— Vous permettez ? fit don Luis.

Se levant et s’avançant vers la cheminée, il décrocha une petite carte murale qui représentait le nord-ouest de l’Afrique. Puis, tout en étalant cette carte sur la table à l’aide d’objets un peu lourds posés aux quatre coins, il reprit :

— Il est une chose, monsieur le président, une chose qui intrigua M. le préfet de police, et à propos de laquelle j’ai su qu’il avait exécuté des recherches : c’est l’emploi de mon temps — disons plutôt du temps d’Arsène Lupin — durant ces trois dernières années, et en particulier pendant qu’il était à la Légion étrangère.

— Ces recherches furent exécutées sur mon ordre, interrompit Valenglay.

— Et elles aboutirent ?

— À rien.

— De sorte que, en définitive, vous ignorez ma conduite au cours de la guerre ?

— Je l’ignore.

— Je vais vous la dire, monsieur le préfet. D’autant qu’il est de toute justice que la France sache ce qu’a fait pour elle un de ses fils les plus dévoués… sans quoi… sans quoi on pourrait m’accuser un jour ou l’autre de m’être embusqué, ce qui serait fort injuste. Vous vous souvenez peut-être, monsieur le président, que je m’étais engagé dans la Légion étrangère à la suite de désastres intimes vraiment effroyables, et après une vaine tentative de suicide. Je voulais mourir, et je pensais qu’une balle marocaine me donnerait le repos auquel j’aspirais. Le hasard ne le permit pas. Ma destinée n’était pas achevée, paraît-il. Alors il arriva ce qui devait arriver. Peu à peu, à mon insu, la mort se dérobant, je repris goût à la vie. Quelques faits d’armes assez glorieux m’avaient rendu toute ma confiance en moi et tout mon appétit d’action. De nouveaux rêves m’envahirent. Un nouvel idéal me conquit. Il me fallut de jour en jour plus d’espace, plus d’indépendance, des horizons plus larges, des sensations plus imprévues et plus personnelles. La Légion, si grande que fût ma tendresse pour cette famille héroïque et cordiale qui m’avait accueilli, ne suffisait plus à mes besoins d’activité. Et déjà je me dirigeais vers un but grandiose, que je ne discernais pas très bien encore mais qui m’attirait mystérieusement, lorsque j’appris, en novembre 1914, que l’Europe était en guerre. J’avais alors des amis très puissants à la cour d’Espagne. À la suite de négociations entre Madrid et Paris, je fus réclamé à Madrid, puis envoyé en mission secrète à Paris. C’était mon but. Je voulais voir sur place comment m’employer au mieux des intérêts français.

» Je réussis trois ou quatre affaires importantes, comme celle des trois cents millions d’or, et participai ainsi à l’entrée en guerre de l’Italie. Mais tout cela me semblait, je l’avoue, plutôt secondaire. J’avais mieux à tenter, et maintenant je savais quoi. J’avais discerné le point faible par où la France pouvait être mise en infériorité. Le but que je cherchais se dévoilait à mes yeux. Ma mission finie, je retournai au Maroc. Un mois après mon arrivée, expédié dans le Sud, je me jetai dans une embuscade de Berbères, et, volontairement, bien qu’il m’eût été facile de lutter, je me laissai prendre.

» Toute mon histoire est là, monsieur le président. Prisonnier, j’étais libre. Une autre vie, la vie que j’avais désirée, s’ouvrait devant moi.

» L’aventure, cependant, faillit tourner mal. Mes quatre douzaines de Berbères, groupe détaché d’une importante tribu nomade qui pillait et rançonnait les pays situés sur les chaînes moyennes de l’Atlas, rejoignirent tout d’abord les quelques tentes où campaient, sous la garde d’une dizaine d’hommes, les femmes de leurs chefs. On plia bagages et l’on partit. Après huit jours de marche, qui me furent assez pénibles, car je suivais, les bras liés au dos, des gens à cheval, on s’arrêta sur un plateau étroit que dominaient des escarpements rocheux et où je remarquai, parmi les pierres, beaucoup d’ossements humains et des débris de sabres et d’armes françaises.

» Là on planta un poteau en terre et on m’y attacha. Aux allures de mes ravisseurs, et d’après quelques mots entendus, je compris que ma mort était décidée. On devait me couper les oreilles, le nez, la langue, puis, sans doute, la tête.

» Pourtant ils commencèrent par préparer leur repas. Ils allèrent au puits voisin. Ils mangèrent, et ils ne s’occupaient plus de moi que pour me décrire en riant les gentillesses qu’ils me réservaient.

» Il se passa une nuit encore. La torture était remise au matin, heure plus propice à leur gré.

» De fait, au petit jour ils m’entourèrent en poussant des cris et des rugissements auxquels se mêlait la clameur aiguë des femmes. Lorsque mon ombre cacha une ligne qu’ils avaient tracée la veille sur le sable, ils se turent, et l’un d’eux, chargé des opérations chirurgicales à mon endroit, s’avança et m’enjoignit de tirer la langue. J’obéis. Il la saisit alors avec un coin de son burnous et de l’autre main il sortit son poignard du fourreau.

» Je n’oublierai jamais la férocité et, en même temps, la joie ingénue de son regard, un regard d’enfant mauvais qui s’amuse à casser les ailes et les pattes d’un oiseau. Et je n’oublierai jamais non plus la stupeur de cet homme quand il s’aperçut que son poignard ne se composait plus que d’un pommeau et d’un tronçon de lame, inoffensif et de dimensions ridicules… tout juste assez long pour tenir dans le fourreau.

» Sa rage s’exprima par une crise de vociférations, et aussitôt il se jeta sur un camarade et lui arracha son poignard. Stupeur identique. Ce deuxième poignard était également brisé presque au ras de la poignée.

» Alors, ce fut un tumulte général et chacun brandit son couteau. Un hurlement de fureur s’éleva. Il y avait là quarante-cinq hommes, les quarante-cinq couteaux étaient cassés.

» Le chef sauta sur moi, comme s’il m’eût rendu responsable d’un phénomène aussi incompréhensible. C’était un grand vieillard, sec, un peu bossu, borgne, hideux à voir. Il braquait à bout portant un énorme pistolet, et il me parut si vilain que j’éclatai de rire.

» Il appuya sur la détente. Le coup rata.

» Il appuya une seconde fois. Le second coup rata.

» Tous aussitôt, gesticulant, se bousculant et tonitruant, ils bondirent autour du poteau auquel j’étais attaché et me visèrent de leurs armes diverses, fusils, pistolets, carabines, vieux tromblons espagnols. Les chiens claquèrent. Mais les fusils, pistolets, carabines et tromblons d’Espagne ne partirent pas.

» Quel miracle ! Il fallait voir leurs têtes ! Je vous jure que jamais je n’ai tant ri, ce qui achevait de les déconcerter. Les uns coururent aux tentes renouveler leur provision de poudre. Les autres rechargèrent leurs armes en toute hâte. Nouvel échec ! J’étais invulnérable. Et je riais ! Je riais !

» Cela ne pouvait pas se prolonger. Vingt autres moyens de m’exterminer s’offraient à eux. Ils avaient leurs mains pour m’étrangler, la crosse de leurs fusils pour m’assommer, des cailloux pour me lapider. Et ils étaient plus de quarante !

» Le vieux chef saisit une pierre massive et s’approcha, le visage effroyable de haine. Il se dressa, leva, avec l’aide de deux de ses hommes l’énorme bloc au-dessus de ma tête, et le laissa retomber… devant moi, sur le poteau. Spectacle ahurissant pour le malheureux vieillard, j’avais, en une seconde, détaché mes liens et bondi en arrière, et j’étais debout, planté à trois pas de lui, les poings tendus, et tenant dans ces poings crispés les deux revolvers qu’on m’avait confisqués le jour de ma capture !

» Ce qui se passa fut l’affaire de quelques secondes. Le chef à son tour se mit à rire comme j’avais ri, d’un rire sarcastique. Pour lui, dans le désordre de sa cervelle, ces deux revolvers dont je le menaçais, ne devaient pas et ne pouvaient pas avoir plus d’effet que les armes inutiles qui m’avaient épargné. Il ramassa un gros caillou, et leva la main, prêt à me le jeter à la figure. Et ses deux acolytes en firent autant. Et tous l’eussent également imité…

» — Bas les pattes, ou je tire ! criai-je.

» Le chef lança son caillou.

» Je baissai la tête. En même temps trois détonations retentirent. Le chef et ses deux acolytes tombèrent foudroyés.

» — Le premier de ces messieurs ? demandai-je en regardant le reste du troupeau.

» Il restait quarante-deux Marocains. J’avais encore onze balles. Comme ils ne bougeaient pas, je passai un de mes revolvers sous le bras, et je sortis de ma poche deux petites boîtes de cartouches, c’est-à-dire cinquante autres balles.

» Et de ma ceinture j’extirpai trois beaux coutelas effilés et pointus.

» La moitié de la troupe fit le signe de la soumission et se rangea derrière moi.

» La seconde moitié capitula aussitôt.

» La bataille était finie. Elle n’avait pas duré quatre minutes. »

  1. Voir Le Triangle d’Or.
  2. Voir L’Île aux trente cercueils.