Les Dents du tigre/II, 8

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XVIII. — « Le piège est prêt. Prends garde, Lupin. »


L’élan qui emportait don Luis vers la bataille et vers la victoire était si fougueux qu’il ne subit pour ainsi dire pas d’arrêt. La déception, la rage, l’humiliation, l’angoisse, tout cela se fondit en un grand besoin d’agir, de savoir, et de ne pas interrompre la poursuite. Quant au reste, il n’y avait là qu’un incident sans importance qui allait se dénouer de la façon la plus simple du monde.

Le chauffeur, immobile d’effroi, regardait d’un œil éperdu les paysans qui venaient des fermes lointaines, attirés par le bruit de l’aéroplane.

Don Luis le saisit à la gorge et lui appliqua le canon de son revolver sur la tempe.

— Raconte ce que tu sais… sinon tu meurs.

Et, comme le malheureux bégayait des supplications :

— Pas la peine de gémir… Pas la peine non plus d’espérer du secours… Les gens arriveront trop tard. Donc, un seul moyen de te sauver : parle. Cette nuit, à Versailles, un monsieur venant de Paris en auto a laissé sa voiture et a loué la tienne, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Ce monsieur était accompagné d’une dame ?

— Oui.

— Et il t’a engagé pour le conduire à Nantes ?

— Oui.

— Seulement, en route il a changé d’idée, et il s’est fait descendre ?

— Oui.

— Dans quelle ville ?

— Avant d’arriver au Mans. Une petite route à droite, où il y a, deux cents pas plus loin, comme un hangar, une sorte de remise. Ils ont descendu là tous les deux.

— Et toi, tu as continué ?

— Il m’a payé pour cela.

— Combien ?

— Deux mille francs. Et je devais retrouver à Nantes un autre voyageur que j’aurais ramené à Paris, pour trois mille francs.

— Tu y crois, à ce voyageur ?

— Non. Je crois qu’il a voulu dépister des gens en les lançant sur moi jusqu’à Nantes, tandis que, lui, il bifurquait. Mais, n’est-ce pas, j’étais payé.

— Et quand tu les as quittés, tu n’as pas eu la curiosité de voir ce qui se passait ?

— Non.

— Gare à toi. Un petit coup de mon index, et ta cervelle saute. Parle.

— Eh bien, oui. Je suis revenu à pied derrière un talus bordé d’arbres. L’homme avait ouvert la remise, et il mettait en marche une petite limousine. La dame ne voulait pas monter, ils ont discuté assez fort. Lui, il la menaçait et il la suppliait aussi. Mais je n’ai pas entendu. Elle semblait très fatiguée. Il lui a donné à boire de l’eau qu’il a fait couler dans un verre, au robinet d’une fontaine, contre la remise. Alors elle s’est décidée. Il a refermé la portière sur elle, et il s’est établi sur le siège.

— Un verre d’eau, s’écria don Luis. Es-tu sûr qu’il n’a rien versé dans ce verre ?

Le chauffeur parut surpris de la question, puis répondit :

— En effet, je crois… quelque chose qu’il a tiré de sa poche.

— Sans que la dame s’en aperçoive ?

— Oui, elle ne pouvait pas le voir.

Don Luis domina sa frayeur. Après tout, il n’était pas possible que le bandit eût empoisonné Florence de la sorte, à cet endroit, et sans rien qui motivât une telle précipitation. Non, il fallait plutôt supposer l’emploi d’un narcotique, d’une drogue quelconque destinée à étourdir Florence et à la rendre incapable de discerner par quelles routes nouvelles et par quelles villes on allait la conduire.

— Et alors, dit-il, elle s’est décidée à monter ?

— Oui, et il a refermé la portière, et il s’est établi sur le siège. Moi, je suis parti.

— Avant de savoir la direction qu’ils prenaient ?

— Oui, avant.

— Pendant le voyage, tu n’as pas eu l’impression qu’ils se croyaient suivis ?

— Certes. À tout moment il se penchait hors de la voiture.

— La dame ne criait pas ?

— Non.

— Pourrais-tu le reconnaître, lui ?

— Non, sûrement non. À Versailles, c’était la nuit. Et, ce matin, je me trouvais trop loin. Et puis, c’est drôle, la première fois, il m’a paru très grand, et ce matin, au contraire, tout petit, comme cassé en deux. Je n’y comprends goutte, à tout cela.

Don Luis réfléchit. Il lui semblait bien qu’il avait posé toutes les questions nécessaires. D’ailleurs une carriole s’en venait vers le carrefour, au trot d’un cheval. Deux autres la suivaient. Et les groupes de paysans étaient proches. Il fallait en finir.

Il dit au chauffeur :

— Je vois à ta tête que tu vas bavarder contre moi. Fais pas ça, camarade. Ce serait une bêtise. Tiens, voilà un billet de mille. Seulement, si tu causes, je ne te rate pas. À bon entendeur…

Il retourna vers Davanne, dont l’appareil commençait à entraver la circulation, et lui dit :

— Nous pouvons repartir ?

— À votre disposition. Où allons-nous ?

Indifférent aux allées et venues des gens qui affluaient de tous côtés, don Luis déplia sa carte de France et l’étala sous ses yeux. Il eut quelques secondes d’anxiété devant la complication des routes enchevêtrées, et en imaginant la multitude infinie des retraites où le bandit pouvait emporter Florence. Mais il se raidit. Il ne voulait pas hésiter. Il ne voulait pas même réfléchir. Il voulait savoir, et savoir du premier coup, sans indices, sans vaines méditations, par la grâce seule de cette merveilleuse intuition qui le guidait aux heures graves de la vie.

Et son amour-propre exigeait aussi qu’il répondît sans retard à Davanne et que la disparition de ceux qu’il cherchait n’eût pas l’air de l’embarrasser.

Les yeux accrochés à la carte, il mit un doigt sur Paris, un autre doigt sur Le Mans, et, avant même qu’il se fût demandé nettement pourquoi le bandit avait choisi cette direction Paris-Le Mans-Angers, il savait… Un nom de ville lui était apparu qui avait fait jaillir en lui la vérité comme la flamme d’un éclair. Alençon ! Et tout de suite, illuminé de souvenirs, il avait plongé jusqu’au fond des ténèbres.

Il reprit :

— Où allons-nous ? Derrière nous et sur la gauche.

— Point de direction ?

— Alençon.

— Entendu, fit Davanne. Qu’on me donne un coup de main. Il y a là un champ d’où le départ ne sera pas trop difficile.

Don Luis et quelques personnes l’aidèrent et les préparatifs furent faits rapidement. Davanne vérifia son moteur. Tout marchait à merveille.

À ce moment, une puissante torpédo, dont la sirène grognait comme une bête hargneuse, déboucha de la route d’Angers et, brusquement, s’arrêta.

Trois hommes en descendirent qui se précipitèrent sur le chauffeur de l’automobile jaune. Don Luis les reconnut. C’était le sous-chef Weber, et c’étaient les hommes qui l’avaient mené au Dépôt durant la nuit et que le préfet de police avait lancés sur les traces du bandit.

Ils eurent avec le chauffeur de l’auto jaune une brève explication qui sembla les déconcerter, et, tout en gesticulant et en le pressant de questions nouvelles, ils regardaient leurs montres et consultaient les cartes routières.

Don Luis s’approcha. La tête encapuchonnée, le visage masqué de lunettes, il était méconnaissable. Et, changeant sa voix :

— Envolés les oiseaux, dit-il, monsieur le sous-chef Weber.

Celui-ci l’observa d’un air effaré.

Don Luis ricana :

— Oui, envolés. Le type de l’île Saint-Louis est un lascar qui ne manque pas d’adresse, hein ? Troisième auto du monsieur. Après l’auto jaune dont vous avez trouvé le signalement cette nuit à Versailles il en a pris une autre au Mans… destination inconnue.

Le sous-chef écarquillait les yeux. Quel était ce personnage qui lui citait des faits téléphonés seulement à la Préfecture de police, et à deux heures du matin ? Il articula :

— Mais enfin, qui êtes-vous, monsieur ?

— Comment ! vous ne me reconnaissez pas ? Bien la peine d’avoir rendez-vous avec les gens… On fait des pieds et des mains pour être exact. Et puis ils vous demandent qui vous êtes. Voyons, Weber, avoue qu’t’y mets de la mauvaise volonté. Faut-il donc que tu m’contemples en plein soleil ? Allons-y.

Il leva son masque.

— Arsène Lupin ! balbutia le policier.

— Pour te servir, jeune homme, à pied, à cheval et dans les airs. J’y retourne. Adieu.

Et l’ahurissement de Weber fut tel en voyant devant lui, libre, à quatre cents kilomètres de Paris, cet Arsène Lupin qu’il avait conduit au Dépôt douze heures auparavant, que don Luis, tout en rejoignant Davanne, se disait :

— Quel swing ! En quatre phrases bien appliquées, suivies d’un hook à l’estomac, je vous l’ai knock-outé. Ne nous pressons pas. Trois fois dix secondes au moins s’écouleront avant qu’il puisse crier : « Maman. »

Davanne était prêt, don Luis escalada l’avion. Les paysans poussaient aux roues. L’appareil décolla.

— Nord-nord-est, commanda don Luis. Cent cinquante kilomètres à l’heure. Dix mille francs.

— Nous avons le vent debout, fit Davanne.

— Cinq mille francs pour le vent, proféra don Luis.

Il n’admettait pas d’obstacle, tellement sa hâte était grande de parvenir à Formigny. Il comprenait maintenant toute l’affaire et, en considérant jusqu’à son origine, il s’étonnait que le rapprochement ne se fût jamais opéré dans son esprit entre les deux pendus de la grange et la série des crimes suscités par l’héritage Mornington. Bien plus, comment n’avait-il pas tiré de l’assassinat probable du père Langernault, ancien ami de l’ingénieur Fauville, tous les enseignements que comportait cet assassinat ? Le nœud de l’intrigue sinistre se trouvait là. Qui donc avait pu intercepter, pour le compte de l’ingénieur Fauville, les lettres d’accusation que l’ingénieur Fauville écrivait soi-disant à son ancien ami Langernault ? Qui, sinon quelqu’un du village ou du moins ayant habité le village ?

Et alors tout s’expliquait. C’était le bandit qui, jadis, débutant dans le crime, avait tué le père Langernault, puis les deux époux Dedessuslamare. Même procédé que plus tard : non point le meurtre direct mais le meurtre anonyme. Comme l’Américain Mornington, comme l’ingénieur Fauville, comme Marie-Anne, comme Gaston Sauverand, le père Langernault avait été supprimé sournoisement, et les deux époux Dedessuslamare acculés au suicide et conduits dans la grange.

Et c’est de là que le tigre était venu à Paris où, plus tard, il devait trouver l’ingénieur Fauville et Cosmo Mornington et combiner la tragique affaire de l’héritage.

Et c’est là qu’il retournait !

Sur le retour, aucun doute. D’abord le fait qu’il avait administré à Florence un narcotique constituait une preuve indiscutable. Ne fallait-il pas endormir Florence pour qu’elle ne reconnût pas les paysages d’Alençon et de Formigny, et ce vieux château qu’elle avait exploré avec Gaston Sauverand ! D’autre part, la direction Le Mans-Angers-Nantes, destinée à lancer la police sur une mauvaise voie, n’oblige celui qui va vers Alençon en automobile qu’à un crochet d’une heure ou deux tout au plus, s’il bifurque au Mans. Et enfin cette remise située près d’une grande ville, cette limousine toujours prête, chargée d’essence, tout cela ne démontrait-il pas que le bandit, quand il voulait aller à son repaire, prenait la précaution de s’arrêter au Mans pour se rendre ensuite, dans sa limousine, au domaine abandonné du sieur Langernault ? Ainsi donc, ce jour-là, à dix heures du matin, il arrivait dans sa tanière. Et il y arrivait avec Florence Levasseur, endormie, inanimée.

Et la question se posait, obsédante et terrible : Que voulait-il faire de Florence Levasseur ?

— Plus vite ! Plus vite ! criait don Luis.

Depuis que la retraite du bandit lui était connue, les desseins de cet homme lui apparaissaient avec une effrayante clarté. Se sentant traqué, perdu, objet de haine et d’épouvante pour Florence maintenant que les yeux de la jeune fille s’étaient ouverts à la réalité, quel plan pouvait-il se proposer, sinon, comme toujours, un plan d’assassinat ?

— Plus vite ! criait don Luis. Nous n’avançons pas. Plus vite donc !

Florence assassinée ! Peut-être le forfait n’était-il pas encore accompli. Non, il ne devait pas l’être encore. Il faut du temps pour tuer. Cela est précédé de paroles, d’un marché qu’on offre, de menaces, de prières, de toute une mise en scène innommable. Mais la chose se préparait. Florence allait mourir !

Florence allait mourir de la main du bandit qui l’aimait. Car il l’aimait, don Luis avait l’intuition de cet amour monstrueux, et comment alors croire qu’un pareil amour pût se terminer autrement que dans la torture et dans le sang ?

Sablé… Sillé-le-Guillaume…

La terre fuyait sous eux. Les villes et les maisons glissaient comme des ombres.

Et ce fut Alençon.

Il n’était guère plus d’une heure et demie lorsqu’ils atterrirent dans une prairie située entre la ville et Formigny. Don Luis s’informa. Plusieurs automobiles avaient passé sur la route de Formigny, entre autres une petite limousine conduite par un monsieur, et qui s’était engagée dans un chemin de traverse.

Or ce chemin de traverse conduisait aux bois situés derrière le Vieux-Château du père Langernault.

La conviction de don Luis fut telle que, après avoir pris congé de Davanne, il l’aida à reprendre son vol. Il n’avait plus besoin de lui. Il n’avait besoin de personne. Le duel final commençait.

Et, tout en courant, guidé par l’empreinte des pneumatiques dans la poussière, il suivit le chemin de traverse. À sa grande surprise, ce chemin ne s’approchait pas des murs situés derrière la Grange-aux-Pendus, et du haut desquels il avait sauté quelques semaines auparavant. Après avoir franchi les bois, don Luis déboucha dans un vaste terrain inculte où le chemin tourna pour revenir vers le domaine et aboutir devant une vieille porte à deux battants, renforcée de plaques et de barres en fer.

La limousine avait passé par là.

« Et il faut que j’y passe, se dit don Luis, coûte que coûte, et tout de suite encore, sans perdre mon temps à découvrir une brèche ou un arbre propice. »

Or, le mur avait, en cette partie, quatre mètres de haut.

Don Luis passa. Comment ? Par quel effort prodigieux ? Lui-même n’aurait su le dire après avoir accompli son exploit. Toujours est-il que, en s’accrochant à d’invisibles aspérités, en plantant au creux des pierres un couteau que Davanne lui avait prêté, il passa.

Et, quand il fut de l’autre côté, il retrouva les traces des pneus qui s’en allaient vers la gauche, vers une région du parc qu’il ignorait, plus accidentée, hérissée de monticules et de constructions en ruine sur lesquelles retombaient d’amples manteaux de lierre.

Et, si abandonné que fût le reste du parc, cette région semblait beaucoup plus barbare, bien que, au milieu des orties et des ronces, parmi la végétation luxuriante des grandes fleurs sauvages, où foisonnaient la valériane, le bouillon-blanc, la ciguë, la digitale, l’angélique, il y eût, par tronçons et poussant à l’aventure, des haies de lauriers et des murailles de buis.

Et soudain, au détour d’une ancienne charmille, don Luis Perenna aperçut la limousine qu’on avait laissée, ou plutôt cachée là, dans un renfoncement. La portière était ouverte. Le désordre de l’intérieur, le tapis qui pendait sur le marchepied, une des vitres brisée, un des coussins déplacé, tout attestait qu’il y avait eu lutte entre Florence et le bandit. Celui-ci sans doute avait profité de ce que la jeune fille dormait pour l’envelopper de liens, et c’est à l’arrivée, quand il avait voulu la sortir de la limousine, que Florence s’était accrochée aux objets.

Don Luis vérifia aussitôt la justesse de son hypothèse. En suivant le sentier très étroit, envahi d’herbe, qui s’engageait sur la pente des monticules, il vit que l’herbe était froissée sans interruption.

« Ah ! le misérable ! pensa-t-il, le misérable, il ne porte pas sa victime, il la traîne. »

S’il n’avait écouté que son instinct, il se fût élancé au secours de Florence. Mais le sentiment profond de ce qu’il fallait faire et de ce qu’il fallait éviter l’empêcha de commettre une imprudence pareille. À la moindre alerte, au moindre bruit, le tigre eût égorgé sa proie. Pour éviter l’horrible chose, don Luis devait le surprendre et le mettre du premier coup hors d’état d’agir.

Il se maîtrisa donc, et, doucement, avec les précautions nécessaires, il monta.

Le sentier s’élevait entre les amas de pierres et de constructions écroulées, et parmi des massifs d’arbustes que dominaient des hêtres et des chênes. C’était là en toute évidence l’emplacement de l’ancien château féodal qui avait donné son nom au domaine, et c’était là, vers le sommet, que le bandit avait choisi une de ses retraites. La piste continuait en effet dans l’herbe couchée. Et don Luis avisa même quelque chose qui brillait à terre, au-dessus d’une touffe. C’était une bague, une toute petite bague, très simple, formée d’un anneau d’or et de deux perles menues, qu’il avait souvent remarquée au doigt de Florence. Et ce qui frappa son attention, c’est qu’un brin d’herbe passait, repassait et passait une troisième fois à l’intérieur de l’anneau, comme un ruban que l’on y eût volontairement enroulé.

« Le signal est clair, se dit Perenna. Tout probablement le bandit a fait halte ici pour se reposer, et Florence, attachée, mais ayant tout de même les doigts libres, a pu laisser cette preuve de son passage. »

Donc la jeune fille espérait encore. Elle attendait du secours. Et don Luis songea avec émotion que c’était à lui peut-être qu’elle adressait cet appel suprême.

Cinquante pas plus loin, — et ce détail témoignait de la fatigue assez étrange éprouvée par le bandit, — autre halte, et, second indice, une fleur, une sauge des prés, que la pauvre main avait cueillie et dont elle avait déchiqueté les pétales. Puis ce fut l’empreinte des cinq doigts enfoncés dans la terre, puis une croix tracée à l’aide d’un caillou. Et ainsi pouvait-on suivre, minute par minute, toutes les étapes de l’affreux calvaire.

La dernière station approchait. L’escarpement devenait plus rude. Les pierres éboulées opposaient des obstacles plus fréquents. À droite, deux arcades gothiques, vestiges d’une chapelle, se profilèrent sur le ciel bleu. À gauche, un pan de mur portait le manteau d’une cheminée.

Vingt pas encore. Don Luis s’arrêta. Il lui semblait entendre du bruit.

Il écouta. Il ne s’était pas trompé. Le bruit recommença, et c’était un bruit de rire, mais de quel rire épouvantable ! un rire strident, mauvais comme le rire d’un démon, et si aigu ! Un rire de femme plutôt, un rire de folle…

Le silence de nouveau. Puis un autre bruit, le bruit du sol que l’on frappe avec un instrument. Puis le silence encore…

Et cela se passait à une distance que don Luis pouvait supposer d’une centaine de mètres.

Le sentier se terminait par trois marches, taillées dans la terre. Au-dessus c’était un plateau très vaste, également encombré de débris et de ruines, et où se dressait, en face et au centre, un rideau de lauriers énormes, plantés en demi-cercle, et vers lesquels se dirigeaient les marques d’herbe foulée.

Assez étonné, car le rideau se présentait avec des contours impénétrables, don Luis s’avança, et il put constater qu’autrefois il y avait une coupure et que les branches avaient fini par se rejoindre.

Il était facile de les écarter. C’est ainsi que le bandit avait passé, et, selon toute apparence, il se trouvait là, au terme de sa course, à une distance très petite, et occupé à quelque sinistre besogne.

De fait, un ricanement déchira l’air, si proche que don Luis tressaillit d’effroi, et qu’il lui sembla que le bandit se moquait par avance de son intervention. Il se rappela la lettre et les mots écrits à l’encre rouge :

« Il est encore temps, Lupin. Retire-toi de la bataille. Sinon, c’est la mort pour toi aussi. Quand tu te croiras au but, quand ta main se lèvera sur moi et que tu crieras des mots de victoire, c’est alors que l’abîme s’ouvrira sous tes pas. Le lieu de ta mort est déjà choisi. Le piège est prêt. Prends garde Lupin. »

La lettre entière défila dans son cerveau, menaçante, redoutable. Et il sentit le frisson de la peur.

Mais est-ce que la peur pouvait retenir un pareil homme ? De ses deux mains, il avait saisi des branches, et doucement tout son corps se frayait un passage.

Il s’arrêta. Un dernier rempart de feuilles le cachait. Il en écarta quelques-unes à hauteur de ses yeux.

Et il vit.

Tout d’abord, ce qu’il vit, ce fut Florence, seule en ce moment, étendue, attachée à trente mètres devant lui, et, comme il se rendit compte aussitôt, à certains mouvements de la tête, qu’elle vivait encore, il éprouva une joie immense. Il arrivait à temps. Florence n’était pas morte. Florence ne mourrait pas. Cela c’était un fait définitif, contre quoi rien ne pouvait prévaloir. Florence ne mourrait pas.

Alors, il examina les choses.

À droite et à gauche de lui, le rideau de lauriers s’incurvait et embrassait comme une sorte d’arène où, parmi des ifs autrefois taillés en cônes, gisaient des chapiteaux, des colonnes, des tronçons d’arcs et de voûtes, visiblement placés là pour orner l’espèce de jardin aux lignes régulières que l’on avait aménagé sur les ruines de l’ancien donjon. Au milieu un petit rond-point auquel on accédait par deux chemins étroits, l’un qui offrait les mêmes traces de piétinement sur l’herbe et qui continuait celui que don Luis avait pris, l’autre qui coupait à angle droit et rejoignait les deux extrémités du rideau d’arbustes.

En face un chaos de pierres écroulées et de rochers naturels, cimentés par de l’argile, reliés par les racines d’arbres tortueux, tout cela formant au fond du tableau une petite grotte sans profondeur, pleine de fissures par lesquelles le jour pénétrait, et dont le sol, que don Luis apercevait aisément, était recouvert de trois ou quatre dalles.

Sous cette grotte, Florence Levasseur, étendue, ligotée.

On eût dit vraiment la victime vouée au sacrifice et préparée pour une cérémonie mystérieuse qui allait s’accomplir sur l’autel de la grotte, dans l’amphithéâtre de ce vieux jardin que fermait l’enceinte des grands lauriers et que dominait un monceau de ruines séculaires.

Malgré la distance où elle se trouvait, don Luis put discerner, en ses moindres détails, sa pâle figure. Quoique convulsée par l’angoisse, elle gardait encore de la sérénité, une expression d’attente, d’espoir même, comme si Florence n’eût pas encore renoncé à la vie et qu’elle eût cru, jusqu’au dernier instant, à la possibilité d’un miracle. Pourtant, bien qu’elle ne fût pas bâillonnée, elle n’appelait pas au secours. Se disait-elle que c’eût été inutile, et que des cris, que le bandit eût vite étouffés d’ailleurs, ne valaient pas, pour mener jusqu’à elle, le chemin où elle avait semé les marques de son passage ? Chose étrange, il sembla à don Luis que les yeux de la jeune fille se fixaient obstinément sur le point même où il se cachait. Peut-être avait-elle deviné sa présence. Peut-être avait-elle prévu son intervention.

Tout à coup don Luis empoigna l’un de ses revolvers et leva le bras à demi, prêt à viser. Non loin de l’autel où gisait la victime, venait de surgir le sacrificateur, le bourreau.

Il sortait d’entre deux rochers dont un buisson de ronces masquait l’intervalle et qui n’offraient sans doute qu’une issue très basse, car il marchait encore comme ployé sur lui-même, la tête courbée, et ses deux bras, très longs, atteignaient le sol.

Il s’approcha de la grotte et jeta son abominable ricanement.

— Tu es toujours là, dit-il. Le sauveur n’est pas venu ? Un peu en retard, le Messie… Qu’il se dépêche !

Le timbre de sa voix était si aigu, que don Luis entendit toutes les paroles, et si bizarre, si peu humain, qu’il en éprouva un véritable malaise. Il serra fortement son revolver. Au moindre geste équivoque, il eût tiré.

— Qu’il se dépêche ! répéta le bandit en riant. Sinon, dans cinq minutes, tout sera réglé. Tu vois que je suis un homme méthodique, n’est-ce pas, ma Florence adorée ?

Il ramassa quelque chose à terre. C’était un bâton en forme de béquille. Il le dressa sous son bras gauche, s’y appuya et, ployé en deux, il se remit à marcher comme quelqu’un qui n’a pas la force de se tenir debout. Puis, subitement, et sans cause apparente qui expliquât ce changement d’attitude, il se releva et se servit de sa béquille ainsi que d’une canne. Il fit alors le tour extérieur de la grotte en poursuivant avec attention un examen dont la signification échappait à don Luis.

Il était de haute taille ainsi, et don Luis comprit aisément que le chauffeur de l’automobile jaune, l’ayant vu sous deux aspects aussi différents, n’eût pas pu dire de façon certaine s’il était très grand ou très petit.

Mais ses jambes, molles et flexibles, vacillaient sous lui, comme si un effort prolongé ne lui eût pas été permis. Il retomba.

C’était un infirme, atteint de quelque maladie de la locomotion, un rachitique, maigre à l’excès. D’ailleurs don Luis apercevait son visage blême, ses joues osseuses, le creux de ses tempes, sa peau couleur de parchemin, — un visage de phtisique, où le sang ne circulait pas.

Quand il eut fini son examen, il vint près de Florence et lui dit :

— Quoique tu sois bien sage, petite, et que tu n’aies pas encore crié, il vaut mieux prendre nos précautions et prévenir toute surprise grâce à la pose d’un confortable bâillon, n’est-ce pas ?

Il se pencha sur la jeune fille et lui entoura le bas de la figure d’un large foulard, puis, s’inclinant davantage, il se mit à lui parler tout bas, presque à l’oreille. Mais des éclats de rire confus rompaient ce chuchotement. Et c’était terrible à entendre.

Don Luis, sentant l’imminence du danger, redoutant quelque geste du misérable, un meurtre brusque, le choc soudain d’une piqûre empoisonnée, avait braqué son revolver et, confiant en son adresse, attendait.

Que se passait-il là-bas ? Quelles paroles étaient prononcées ? Quel marché infâme le bandit proposait-il à Florence Levasseur ? À quel prix honteux pouvait-elle se libérer ?

Violemment l’infirme recula, en criant dans un accent de rage :

— Mais tu ne comprends donc pas que tu es perdue ? Maintenant que je n’ai plus rien à craindre, maintenant que tu as été assez bête pour m’accompagner et pour te mettre à ma discrétion, qu’est-ce que tu espères ? Voyons, quoi, me fléchir, peut-être ? Parce que la passion me brûle, tu t’imagines… Ah ! Ah ! comme tu te trompes, ma petite ! Ta mort, mais je m’en soucie comme d’une pomme… Une fois morte, tu ne compteras plus pour moi. Alors, quoi ?… Peut-être te figures-tu qu’étant infirme je n’aurai pas la force de te tuer ? Te tuer, mais il ne s’agit pas de cela, Florence ! Est-ce que je tue, moi ? Jamais de la vie ! Je suis bien trop lâche pour tuer, j’aurais peur, je tremblerais… Non, non, je ne te toucherai pas, Florence, et cependant… Tiens, regarde de quoi il retourne… tu vas te rendre compte… Ah ! c’est que la chose est combinée comme je sais le faire… Et surtout n’aie pas peur, Florence. Ce n’est qu’un premier avertissement…

Il s’était éloigné, et il avait, en s’aidant de ses mains et en s’accrochant aux branches d’un arbre, escaladé à droite les premières assises de la grotte. Là, il s’agenouilla. Il y avait près de lui une petite pioche. Il la souleva et frappa à trois reprises un premier amas de pierres. Un éboulement se produisit.

Don Luis bondit hors de sa cachette avec un hurlement de frayeur. D’un coup, il s’était rendu compte. La grotte, les chaos de moellons, les masses de granit, tout cela se trouvait dans une position telle que l’équilibre pouvait en être subitement rompu et que Florence risquait d’être écrasée sous les décombres. Ce n’était donc pas le bandit qu’il fallait abattre, mais Florence qu’il fallait sauver instantanément.

En deux ou trois secondes, il atteignit la moitié du parcours. Mais là, dans cet éclair de l’esprit qui est plus rapide encore que la course la plus folle, il eut la vision que les traces d’herbe foulée ne traversaient pas le petit rond-point central, et que le bandit avait contourné ce rond-point. Pourquoi ? Ce sont de ces questions que pose l’instinct méfiant, mais que la raison n’a pas le temps de résoudre. Don Luis continua. Il n’avait pas mis le pied en cet endroit que la catastrophe eut lieu.

Ce fut d’une brutalité inouïe, comme s’il avait voulu marcher sur le vide et qu’il s’y fût précipité. Le sol s’abîma sous lui. Les mottes d’herbes se disjoignirent, et il tomba.

Il tomba dans un trou qui n’était autre chose que l’orifice d’un puits large tout au plus d’un mètre cinquante et dont la margelle avait été rasée au niveau même du sol. Seulement il arriva ceci : comme il courait à très vive allure, son élan même le projeta contre la paroi opposée de telle sorte que ses avant-bras reposèrent sur le bord extérieur et que ses mains s’agrippèrent à des racines de plantes.

Peut-être eût-il pu, si grande était sa vigueur, se rétablir à la force des poignets. Mais tout de suite, répondant à l’attaque, le bandit s’était hâté de venir à l’encontre de l’assaillant et, maintenant, posté à dix pas de don Luis, il le menaçait de son revolver.

— Bouge pas, cria-t-il, ou je te fracasse.

Don Luis se trouvait ainsi réduit à l’impuissance sous peine d’essuyer le feu de l’ennemi.

Quelques secondes leurs yeux se rencontrèrent. Ceux de l’infirme étaient brûlants de fièvre, des yeux de malade.

Tout en rampant, attentif aux moindres mouvements de don Luis, il vint s’accroupir à côté du puits. Son bras tendu braquait le revolver. Et son rire infernal jaillit de nouveau :

« Lupin ! Lupin ! Lupin ! Ça y est ! le plongeon de Lupin ! Ah ! faut-il que tu en aies une couche ! Je t’avais prévenu cependant, prévenu à l’encre de sang. Rappelle-toi… « L’emplacement de ta mort est déjà choisi. Le piège est prêt. Prends garde, Lupin. » Et te voilà ! Tu n’es donc pas en prison ? Tu as encore paré ce coup-là ? Coquin, va… Heureusement que j’avais prévu l’aventure et pris mes précautions. Hein ? Ça y est-il, comme combinaison ? Je me suis dit : « Toute la police va galoper sur mes trousses. Mais il n’y en a qu’un qui soit de taille à me rattraper, un seul, Lupin. Donc, montrons-lui la route, conduisons-le comme à la laisse tout du long d’un petit chemin ratissé par le corps de la victime… » Et alors, des points de repaire, semés habilement çà et là… Ici la bague de la donzelle entortillée d’un brin d’herbe, plus loin une fleur déchiquetée, plus loin l’empreinte de cinq doigts enfoncés, ensuite le signe de la croix… Pas moyen de se tromper, hein ? Du moment que tu me jugeais assez stupide pour laisser à Florence le loisir de jouer au Petit Poucet, ça te menait tout droit dans la gueule du puits, sur les mottes de gazon que j’ai plaquées dessus, le mois dernier, en prévision de l’aubaine… Rappelle-toi… le piège est prêt… Et un piège à ma façon, Lupin, du meilleur cru. Ah ! c’est que mon plaisir est de me débarrasser des gens avec leur concours et leur bonne volonté. On collabore comme de bons camarades. Tu as déjà saisi la chose, hein ? Je n’opère pas moi-même. C’est eux qui s’opèrent, qui se pendent ou se fichent de mauvaises piqûres… à moins qu’ils ne préfèrent la gueule d’un puits, comme toi, Arsène Lupin ! Ah ! mon pauvre vieux, dans quelle mélasse t’es-tu fourré ? Non, mais ce que tu en fais une tête ! Florence, regarde donc la binette de ton amoureux ! »

Il s’interrompit, secoué par un accès d’hilarité qui agitait son bras tendu, donnait à sa figure l’expression la plus barbare, et faisait danser ses jambes sous son torse comme des jambes de pantin désarticulé. En face de lui, l’adversaire faiblissait. L’effort devenait de plus en plus désespéré et de plus en plus inutile. Les doigts, cramponnés d’abord aux racines des herbes, se crispaient vainement aux pierres de la paroi. Et les épaules s’enfonçaient peu à peu.

— Nous y sommes, bégaya le bandit avec des contorsions de gaieté. Dieu ! que c’est bon de rire ! Surtout quand on ne rit jamais… Mais non, je suis un sinistre, moi, un homme pour funérailles ! N’est-ce pas, ma Florence, tu ne m’as jamais vu rire ?… Mais aussi cette fois, c’est trop rigolo… Lupin dans son trou, et Florence dans sa grotte, l’un gigotant au-dessus de l’abîme, et l’autre râlant déjà sous sa montagne. Quel spectacle ! Allons, Lupin, ne t’esquinte pas… Pourquoi tant de simagrées ?… Tu as donc peur de l’éternité ? Un honnête homme comme toi ! le don Quichotte des temps modernes ! Allons, laisse-toi descendre… Il n’y a même plus d’eau dans le puits, où tu pourrais barboter… Non, c’est la bonne petite glissade dans l’inconnu… On n’entend seulement pas la chute des cailloux qu’on y jette, et tout à l’heure j’y ai lancé du papier en flamme, ça s’est perdu dans les ténèbres. Brr !… J’en ai eu froid dans le dos… Allons, du courage. Ce n’est qu’un moment à passer, et tu en as vu bien d’autres ! Bravo ! ça y est presque. Tu en prends ton parti. Eh ! Lupin, Lupin ! Comment ! tu ne me dis pas adieu ? Pas un sourire… pas un remerciement ? Au revoir, Lupin, au revoir…

Il se tut. Il attendait l’épouvantable dénouement qu’il avait préparé avec tant de génie, et dont toutes les phases se déroulaient selon son inflexible volonté.

Ce ne fut pas long d’ailleurs. Les épaules s’étaient enfoncées. Le menton, et puis la bouche convulsée par un rictus d’agonie, et puis les yeux, ivres de terreur, et puis le front, et les cheveux, et toute la tête, enfin, toute la tête avait disparu.

L’infirme regardait éperdument, comme en extase, immobile, avec une expression de volupté sauvage, et sans un mot qui pût troubler le silence et suspendre sa haine.

Au bord du gouffre, il ne restait plus que les mains, les mains tenaces, opiniâtres, acharnées, héroïques, les pauvres mains impuissantes qui seules vivaient encore et qui, peu à peu, battant en retraite avec la mort, cédaient, reculaient, et lâchaient prise.

Et les mains glissèrent. Un instant les doigts s’accrochèrent comme des griffes. Il sembla même, tellement leur effort était surnaturel, qu’ils ne désespéraient pas, à eux seuls, de ramener au jour et de ressusciter le cadavre enseveli déjà dans l’ombre. Et puis, à leur tour, ils s’épuisèrent. Et puis, et puis, tout à coup on ne vit plus rien, et l’on n’entendit plus rien…

L’infirme sursauta, comme détendu, et, hurlant de joie :

— Pouf ! Ça y est ! Lupin au fond de l’enfer… C’est une aventure finie… Pif ! Paf ! Pouf !

Se retournant du côté de Florence, il dansa de nouveau sa danse macabre. Il se levait tout droit, et s’accroupissait d’un coup, en jouant avec ses jambes comme avec les chiffes grotesques d’un épouvantail. Et il chantait, et il sifflait, et il vomissait des injures, et il blasphémait abominablement.

Puis il revint au trou béant, et, de loin, comme s’il eût peur encore de s’approcher, il y cracha à trois reprises.

Cela ne suffit pas à sa haine. Il y avait à terre des débris de statues. Il saisit une tête, la roula sur l’herbe, et la précipita dans le vide. Et il y avait à quelque distance des masses de fer, d’anciens boulets couleur de rouille. Eux aussi, il les roula jusqu’au bord et les poussa. Cinq, dix, quinze boulets dégringolèrent, à la suite les uns des autres, et se cognèrent aux parois avec un vacarme sinistre que l’écho multipliait comme les grondements furieux du tonnerre qui s’éloigne.

— Tiens, attrape ça, Lupin ! Ah ! tu m’as assez embêté, sale canaille ! Tu m’en as mis des bâtons dans les roues, pour cet héritage de malheur !… Tiens, encore celui-là… et puis celui-là… Si tu as faim, voilà de quoi boulotter… En veux-tu encore ? Tiens, bouffe, mon vieux.

Il vacilla sur lui-même, pris d’une sorte de vertige, et il dut s’accroupir. Il était à bout de forces. Cependant, soulevé par une convulsion suprême, il eut encore l’énergie de s’agenouiller devant le gouffre et, se penchant vers les ténèbres, il bégaya d’une voix haletante :

— Eh ! dis donc, le cadavre, ne frappe pas tout de suite à la porte de l’enfer… La petite va t’y rejoindre dans vingt minutes… C’est ça, à quatre heures… Tu sais que je suis l’homme de l’exactitude… et de la minute précise… À quatre heures elle sera au rendez-vous… Ah ! j’oubliais… L’héritage, tu sais… les deux cents millions de Mornington, eh bien ! je les empoche. Mais oui… tu penses bien que j’avais pris toutes mes précautions ?… Florence t’expliquera ça tout à l’heure… C’est très bien machiné… tu verras… tu verras…

Il ne pouvait plus parler. Les dernières syllabes semblaient plutôt des hoquets. La sueur lui dégouttait des cheveux et du front, et il s’affaissa en gémissant, comme un moribond que torturent les affres de l’agonie.

Il resta ainsi quelques minutes, la tête entre les mains et tout grelottant. Il avait l’air de souffrir jusqu’au plus profond de lui-même, en chacun de ses muscles tordus par la maladie, en chacun de ses nerfs de déséquilibré. Puis, sous l’influence d’une pensée qui paraissait le faire agir inconsciemment, une de ses mains glissa par saccades le long de son corps, et, à tâtons, avec des râles de douleur, il réussit à tirer de sa poche et à porter vers sa bouche une fiole dont il but avidement deux ou trois gorgées.

Aussitôt il se ranima, comme s’il eût absorbé de la chaleur et de la force. Ses yeux s’apaisèrent, sa bouche esquissa un sourire affreux. Il dit en se tournant vers Florence :

— Ne te réjouis pas, petite, ce n’est pas encore pour cette fois, et j’ai sûrement le temps de m’occuper de toi. Et puis, après, plus d’embêtements, plus de ces combinaisons et de ces batailles qui m’esquintent. Le calme plat ! La vie facile !… Que diable, avec deux cents millions, on a de quoi se dorloter, n’est-ce pas, petite fille ?… Allons, allons, ça va beaucoup mieux.