100%.png

Les Dernières années de la dictature de Bismarck/02

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Les Dernières années de la dictature de Bismarck
Revue des Deux Mondes, 6e périodetome 29 (p. 799-828).
◄  I
III  ►
Les dernières années de la dictature de Bismarck
(Notes et souvenirs) 1887-1890


II. DE GUILLAUME Ier A GUILLAUME II[1]


I

Dans la journée du 7 mars 1888, des bruits alarmans touchant la santé de l’empereur Guillaume Ier se répandaient dans Berlin. A la fin du même jour, le télégraphe les transmettait dans toutes les capitales. L’état du vieux souverain, depuis longtemps si précaire, s’était subitement aggravé et à ce point qu’il semblait que sa vie ne tînt plus qu’à un fil. Déjà, à plusieurs reprises, des bruits analogues avaient été mis en circulation. Mais la vigueur que, quoique nonagénaire, conservait le vieillard les avait toujours démentis. Cette fois, les inquiétudes paraissaient plus justifiées. Partout se créait la conviction qu’il ne pouvait plus être sauvé. « La lame a usé le fourreau, disait-on ; maintenant l’usure est complète. La, catastrophe, si souvent annoncée et si souvent conjurée, est inévitable. »

Les médecins confirmaient ce pronostic.

Le 8 mars, ils laissaient entendre que le malade ne passerait pas la journée ; vers le soir, on disait qu’il était mort ; plusieurs membres du corps diplomatique communiquaient la nouvelle à leur gouvernement. Elle fut d’ailleurs démentie presque aussitôt par les familiers du palais. On sut par eux qu’à neuf heures, l’Empereur était encore vivant. Ils racontaient même qu’il n’avait pas perdu connaissance et conservait aux approches du trépas assez de lucidité pour avoir pu s’occuper des affaires de l’Empire. Il avait signé deux ordonnances que lui présentait le prince de Bismarck : l’une prorogeant la session du Reichstag, la seconde déléguant provisoirement à son petit-fils, le prince Guillaume, quelques attributions exécutives qui lui étaient promises depuis longtemps et qui lui permettraient de pourvoir à certaines nécessités gouvernementales urgentes, si le kronprinz Frédéric, non encore revenu de San Remo, y était retenu par l’état de sa santé. On ajoutait qu’en donnant à son petit-fils cette marque d’affection et de confiance, l’Empereur lui avait fait entendre les plus sages conseils en vue de son règne qu’il jugeait prochain, la maladie de l’héritier présomptif de la Couronne faisant craindre qu’il ne la portât que peu de jours. Il lui avait particulièrement recommandé de rester en bons rapports avec l’empereur de Russie.

Enfin, le mourant avait encore témoigné de son énergie morale et de sa sollicitude paternelle en ordonnant au chancelier de rappeler immédiatement le prince impérial, non qu’il espérât vivre assez pour le revoir, mais parce qu’il jugeait nécessaire que ce malheureux malade fût mis à même de recueillir effectivement sa succession, s’il le pouvait, aussitôt que le trône serait vacant[2].

Ces détails, qu’on se répétait anxieusement, augmentaient l’émotion générale, et les gens ne pouvaient retenir leurs larmes en apprenant qu’à plusieurs reprises, on avait entendu le vieux souverain évoquer d’une voix expirante l’image de son fils absent et voué à une mort prochaine.

— Pauvre Fritz ! Pauvre Fritz ! murmurait-il. Au même moment, le prince de Hohenlohe, à Strasbourg où il se trouvait alors, faisant allusion dans son journal à l’état lamentable du kronprinz, qui imprimait à la mort de Guillaume Ier un caractère quasi tragique, écrivait : « Nous pourrions bien avoir deux empereurs à enterrer en même temps. »

La crainte que trahissaient ces propos était prématurée : ce n’est qu’à trois mois de là que Frédéric III, fils et successeur de Guillaume Ier, devait le suivre au tombeau. Mais elle hantait tous les esprits et suggérait un peu partout des réflexions et des raisonnemens d’où résultait la preuve qu’au moment de régner, le prince que la mort de son père appelait au trône était considéré comme un obstacle au développement de la grandeur allemande Puisque ses jours étaient comptés et puisque son règne n’aurait pas de durée, n’était-il pas regrettable « qu’il ne se fût pas décidé à mourir plus tôt » ou que, tout au moins, il eût refusé d’abdiquer ? Sa mort précédant celle de son père, la couronne eût passé sur la tête de son fils, le prince Guillaume, dont la jeunesse, l’intelligence, l’ambition non dissimulée promettaient un règne long et heureux.

Toutefois, les pessimistes objectaient qu’à peine âgé de vingt-huit ans, cet héritier était encore bien jeune et bien inexpérimenté pour présider aux destinées de l’Allemagne ; la possibilité de son avènement prématuré engendrait, parmi ceux qui le connaissaient et lui attribuaient plus de défauts que de qualités, les plus vives appréhensions.

A la date du 6 mars, alors que se posait la question de savoir si le successeur de Guillaume Ier s’appellerait Frédéric III ou Guillaume II, le haut fonctionnaire Gneist, l’un des trois conseillers que la sollicitude de l’Empereur avait attachés à la personne de son petit-fils pour l’initier à l’art de gouverner, faisait part à l’ambassadeur de France des difficultés que lui créait, pour l’exécution de sa lâche, l’ignorance de son élève. L’ambassadeur lui ayant dit que, dans le rôle de mentor qui lui était dévolu, il pourrait rendre à la cause de la paix d’éminens services, Gneist répondait :

— C’est vrai, mais le terrain, je dois l’avouer, n’est pas bien propice pour cette semence. Le prince Guillaume manque d’idées générales. On l’a trop tôt spécialisé. En dehors de ses obligations régimentaires, on l’a initié au fonctionnement des ministères sans vues d’ensemble. C’est une éducation complète à refaire en trois conférences par semaine. Ajoutez que le prince Guillaume, comme ceux qui ont été adulés dès leur jeunesse, croit tout savoir avant d’avoir rien appris. Si l’on réussit à leur inculquer quelques connaissances, ils se hâtent de les oublier comme un bagage inutile. Pour eux, la vie est facile, et ils n’aiment pas à se donner de peine.

Ce que pensait Gneist, la majorité des gens de cour et l’élite intellectuelle de l’Empire le pensaient aussi. On pouvait tout espérer du futur Empereur, mais également tout craindre. On se rassurait cependant en se disant qu’il professait pour la personne du prince de Bismarck un véritable culte, qu’il se faisait gloire de subir son influence et de suivre ses conseils. Il aurait donc, pour guider ses premiers pas dans la carrière impériale, si elle s’ouvrait prématurément devant lui, un conseiller investi de sa confiance, circonstance d’autant plus rassurante que, depuis près de trente ans, ce conseiller gouvernait, et, en constituant l’unité allemande, en avait assuré la grandeur.

L’Allemagne aurait donc eu tout à gagner à l’avènement de Guillaume. Mais Frédéric s’étant obstiné à vivre malgré les pronostics médicaux et refusé à abdiquer, rien ne pouvait l’empêcher de recueillir la succession paternelle et de devenir empereur, perspective grosse de périls si, comme l’espéraient les ennemis du prince de Bismarck, il préludait à l’exercice du pouvoir souverain en se privant des services du chancelier. En quelles mains tomberait la direction du gouvernement, si le chancelier en était dépossédé ? Quelles qu’elles fussent, seraient-elles assez vigoureuses, assez habiles pour tenir les rênes de l’État et pour continuer à le guider à travers les complications de la politique intérieure et de la politique internationale ? L’influence de l’impératrice d’hier, la vieille Augusta, et de l’impératrice de demain, Victoria, princesse d’Angleterre, toutes deux notoirement hostiles à Bismarck, pourrait-elle faire surgir du milieu de leurs créatures un homme capable de le remplacer et d’assister efficacement un souverain dont une maladie incurable épuisait les forces, paralysait la voix et énervait la volonté ?

Cette question, depuis que la maladie du kronprinz s’était déclarée, montait aux lèvres des gens de cour, à la faveur des intrigues que déchaînait l’hypothèse de la disgrâce prochaine de Bismarck. Elle s’était imposée déjà à l’esprit de Guillaume Ier. Chez son petit-fils, le futur Guillaume II, elle avait excité au plus haut degré cette hâte de régner qu’on a vue si souvent se trahir chez les jeunes héritiers de couronnes, quand se prolonge indéfiniment le règne du prince auquel ils doivent succéder. C’est pour la résoudre qu’en des circonstances dont l’histoire n’a pu pénétrer et ne pénétrera sans doute jamais le secret, Frédéric, au mois d’avril 1887, à son retour d’Ems, avait été indirectement invité par son père et par son fils, et vainement d’ailleurs, à renoncer à la couronne, et qu’en novembre de la même année, le prince Guillaume, à l’instigation du chancelier, ne craignait pas, comme nous l’avons dit, d’aller à San Remo renouveler sa démarche, sans y mettre les mêmes formes discrètes et respectueuses que la première fois, ce qui déterminait entre sa mère et lui une scène douloureuse, à la suite de laquelle ils allaient rester brouillés. C’est enfin dans le même dessein et avec l’espoir d’être plus heureux que son jeune maître, dans cette négociation contre nature, qu’à la fin de février 1888, le présomptueux Herbert de Bismarck partait pour Londres, chargé, disait-on, de convertir la reine d’Angleterre à l’idée d’une renonciation de Frédéric au trône.

Toutes les cours européennes avaient eu vent de ce drame de famille et, dès ce moment, on n’y parlait plus du prince Guillaume que comme d’un fils ingrat dont les conseils de Bismarck avaient empoisonné l’âme et surexcité les ambitions. Mais on savait aussi que ces diverses tentatives étaient restées sans résultat et que la volonté de succéder à son père demeurait, chez le kronprinz Frédéric, d’autant plus inébranlable qu’elle se fortifiait de celle de sa femme, non moins résolue que lui à régner sur l’Allemagne. On allait jusqu’à prétendre que, si elle tenait à ce que son mari portât la couronne, ne fût-ce qu’un jour, c’était afin de pouvoir, une fois impératrice, se venger du chancelier dont elle avait eu tant à se plaindre depuis que son mariage l’avait fixée à la cour de Berlin.

En prêtant à cette princesse d’aussi bas calculs, on la calomniait. Elle n’était pas femme à sacrifier l’intérêt de l’Empire à l’assouvissement de ses rancunes. Peut-être, avant que la maladie de son mari eût été constatée et déclarée mortelle, s’était-elle flattée, d’accord avec lui, de l’espoir de se débarrasser d’un homme dans lequel ils ne pouvaient voir qu’un ennemi. Mais, si tel avait été son dessein, elle n’y pensait plus depuis que l’état de son cher malade s’était aggravé. S’illusionnant encore au point de ne pas désespérer de le sauver, elle voulait qu’il régnât. Mais, non moins soucieuse de ne pas laisser le fardeau du pouvoir peser trop lourdement sur ses épaules, elle était résignée au maintien en fonctions du chancelier, considéré comme le seul homme d’État d’Allemagne capable d’assister efficacement l’Empereur et de pourvoir à son insuffisance.

Et cependant, que de griefs elle aurait eu le droit d’alléguer contre le tout-puissant ministre ! Ne l’avait-il pas gravement offensée d’abord comme épouse en incriminant les opinions humanitaires et libérales du kronprinz et en s’en faisant une arme pour mettre le vieil empereur en défiance envers son fils et envers elle-même ; ensuite comme mère, en poussant le prince Guillaume à se révolter contre ses parens, en s’opposant au nom de la raison d’État au mariage de la fille chérie du ménage Frédéric avec le prince Alexandre de Battenberg, frère du gendre de la reine d’Angleterre, mariage ardemment souhaité par ces jeunes gens et par leur famille ; comme princesse impériale, enfin, en tenant sur elle des propos rnalveillans, presque injurieux, dont la Cour faisait des gorges chaudes ?

Ne disait-il pas d’elle, d’un accent qui trahissait le mépris :

— C’est une Anglaise ! Elle préfère son pays au nôtre !

Ne lui reprochait-il pas d’utiliser au profit de l’Angleterre, contrairement aux intérêts de l’Allemagne, l’ascendant qu’elle exerçait sur son mari, renouvelant contre elle un reproche qu’il avait maintes fois formulé contre l’impératrice Augusta ? Ne devait-on pas croire qu’il les haïssait également l’une et l’autre lorsqu’en parlant à son confident Maurice Busch, il les accusait d’être pour leur époux « un embarras et un fléau ? » En 1885, l’Empereur étant gravement malade, c’est à elles qu’il impute la responsabilité de son état. « Il était déjà souffrant lorsqu’elles ont eu l’heureuse inspiration de l’emmener en voiture à la messe. » S’il a pris froid, c’est donc leur faute. Du reste, Bismarck ne parle de ces deux femmes qu’avec irritation. La princesse impériale n’ignore pas qu’elle et sa belle-mère sont l’objet de son ressentiment parce qu’elles ont osé maintes fois désapprouver sa politique et encourager le kronprinz dans les critiques et les blâmes dont elle est l’objet de sa part.

Le conflit entre le ménage Frédéric et Bismarck, dont nous évoquons les détails, datait de loin. Dans les papiers du chancelier qui ont été livrés à la publicité, on peut lire, à la date du 30 juin 1863, une lettre très dure et très véhémente que lui adressait le prince, qui n’était encore que prince royal de Prusse et dans laquelle il lui reprochait de ne pas appliquer loyalement la Constitution du pays et d’être « pour la couronne un conseiller dangereux. » Peu de temps avant, à Dantzig, dans une tournée d’inspection militaire, le prince royal, répondant à une allocution du bourgmestre de la ville, avait déclaré publiquement qu’il n’approuvait pas la politique suivie par son père. Devant le scandale provoqué par cette déclaration, le roi Guillaume avait exigé qu’elle fût rétractée. Mais le prince royal s’était refusé à tout désaveu. Peu après, sa lettre avait paru dans divers journaux. À cette occasion, Bismarck, dans un mémoire au Roi, mettait en cause la princesse Victoria en l’accusant d’avoir livré la lettre à la presse britannique pour « affirmer son opposition au gouvernement du pays, tirer parti de l’incident de Dantzig et de l’émotion qu’il avait causée, et créer un mouvement populaire autour de son mari. »

La suite du mémoire constituait pour les jeunes époux une leçon humiliante dont ils devaient garder longtemps le souvenir. Il pèsera désormais sur leurs relations avec le chancelier, et, bien que, par la suite, elles se soient en apparence améliorées, surtout à l’époque des grandes guerres entreprises par la Prusse de 1864 à 1870, elles sont caractérisées par la vivacité sans ménagement avec laquelle Frédéric, dans sa correspondance avec Bismarck, blâme parfois sa marche politique. C’est ainsi par exemple qu’en 1864, au moment où la Prusse, de concert avec l’Autriche, attaque le Danemark, le prince, en écrivant au ministre prussien instigateur de cette guerre, n’hésite pas à lui laisser voir qu’il a deviné la duplicité dont le Cabinet de Berlin fait preuve envers son allié le Cabinet de Vienne et qu’il la trouve blâmable.

« J’ai cru comprendre que vous aviez quelque vue secrète, quelque idée d’agrandissement prussien. Laissez-moi vous donner brièvement mon opinion, à savoir que de tels projets faussent toute notre politique allemande et nous préparent des complications avec l’Europe. Ce ne serait pas la première fois que la Prusse chercherait à mettre dedans les autres et quelle n’aboutirait qu’à rester entre deux selles. »

Il est évident que ces deux hommes ne pouvaient s’entendre et on comprend aisément qu’ils ne se fussent jamais entendus. Plus tard, les griefs réciproques que nous avons énumérés avaient aggravé cette incompatibilité d’humeur. Mais, tandis que Bismarck formulait les siens avec un déchaînement de railleries, de remarques acerbes, voire de colère, ceux du kronprinz et de sa femme affectaient le plus souvent la forme d’une indifférence hautaine et du mépris. Ce fut pire lorsqu’ils purent constater que le chancelier profitait de son influence sur leur fils pour le détacher d’eux et qu’il employait à cette œuvre abominable sa propre famille que le jeune Guillaume ne quittait plus. La maison des Bismarck était devenue sa maison. Il y trouvait dans la personne du chancelier un professeur et un conseiller, dans celle de la princesse une mère, et dans celle d’Herbert de Bismarck un compagnon de plaisirs.

Cette situation, qui infligeait un démenti douloureux aux espérances qu’ils avaient fondées sur ce fils, déchirait leur cœur. Pour mesurer la profondeur de cette blessure, il faut se rappeler ce qu’en 1871, alors que le quartier général prussien était encore à Versailles, le kronprinz Frédéric écrivait dans son journal :

« Guillaume a aujourd’hui treize ans. Puisse-t-il grandir pour devenir un homme capable, honnête et loyal, un véritable Allemand prêt à continuer ce qui a été commencé ! Le Ciel soit béni ! Il existe entre lui et nous des relations simples, cordiales et naturelles que nous chercherons à conserver, afin qu’il puisse toujours nous considérer comme ses plus vrais et ses meilleurs amis. Quelle effrayante pensée que celle des espérances qui reposent sur la tête de cet enfant ! Et quelle responsabilité est la nôtre envers le pays pour une éducation que des considérations de famille, des questions de rang, la vie de la Cour à Berlin et tant d’autres circonstances tendent à rendre si difficiles ! »

Dans ce fragment d’un journal intime rendu public vingt ans plus tard, alors que son auteur venait d’expirer, on devine, à travers les manifestations de son fougueux germanisme et des ambitions prussiennes, tout ce que sa femme et lui attendaient de cet enfant adoré, choyé, et qui grandissait alors dans une atmosphère de tendre sollicitude. Mais, ce qu’ils en attendaient ne pouvait se réaliser qu’à la condition qu’il leur continuerait la confiance filiale dont il leur donnait alors tant de preuves. Or, c’est cette confiance qu’avec un cynisme infernal Bismarck avait perfidement sapée et lentement détruite. Comment les infortunés parens auraient-ils pardonné au chancelier les ravages opérés par lui dans l’âme de leur fils et combien, à l’avènement de Frédéric III, ils eussent été dans leur droit et dans leur rôle, en chassant du pouvoir l’artisan de leur malheur ! Mais, nous l’avons dit, tel n’était pas leur dessein. Ils mettaient l’intérêt de l’Empire au-dessus de leur ressentiment, et, cet intérêt exigeant la présence du prince de Bismarck à la tête des affaires, ils étaient résolus à l’y maintenir.

Le chancelier le savait. Il était averti de leur résolution depuis le commencement de 1886. À cette époque, il l’avouait à Maurice Busch.

— Depuis que l’Empereur est gravement malade et approche de sa fin, disait-il, le kronprinz me traite avec les plus grands égards. Il comprend que le moment arrive où il va falloir qu’il se jette à l’eau et nage pour son propre compte. Il espère me garder et, effectivement, je resterai probablement à ses côtés. Mais il faudra que nous prenions ensemble quelques petits arrangemens.

Disons pour n’y pas revenir que ces petits arrangemens n’existèrent jamais. La mort rapide de Guillaume Ier et l’éloignement de Frédéric au moment où il devenait empereur ne lui permirent pas de conférer avec le chancelier sur les conditions de son maintien au pouvoir. Il n’y eut de conditions posées ni d’un côté ni de l’autre. Il était tacitement convenu que, jusqu’à nouvel ordre, il n’y aurait aucun changement dans l’orientation de la politique allemande et qu’on s’en tiendrait à celle qu’avait pratiquée Guillaume Ier dans les dix dernières années de son règne. C’en était assez pour satisfaire Bismarck, pour lui permettre d’attendre tranquillement la mort prochaine de Frédéric III et l’avènement de Guillaume IL Ce double événement devait, à l’en croire, se produire à brève échéance. A supposer que, jusque-là, quelques atteintes fussent portées à sa puissance dictatoriale, il saurait patienter dans l’attente du moment où son impérial élève, devenu le maître, la lui rendrait entière et complète.

Ainsi, tandis que l’Empereur agonisait et qu’autour de son lit, les ennemis de Bismarck nourrissaient l’espoir de voir disparaître le chancelier, celui-ci, assuré de conserver ses fonctions sous le nouveau règne, assistait impassible et railleur aux agitations des courtisans qui, pour la plupart, croyaient à sa chute prochaine, encore qu’il parût invraisemblable que Frédéric III, étant donné son état de santé, fût disposé à se séparer d’un collaborateur dont l’influence était prépondérante en Allemagne.


II

A la lumière des événemens résumés dans les pages qui précèdent, on peut se figurer les propos qui s’échangeaient dans Berlin, à la Cour et à la ville, durant les heures qui précédèrent la mort de Guillaume Ier. L’incertitude du lendemain, en ce qui touchait les intérêts dynastiques, troublait les esprits et ce qui dominait, — on ne saurait trop le constater, — c’était la crainte que, le nouvel Empereur étant condamné par les médecins, son règne ne fût une période de troubles et n’eût pour effet de paralyser les affaires, qui ne sauraient prospérer que sous un gouvernement fort et durable.

Pendant ce temps, Guillaume Ier s’enfonçait de plus en plus dans la tombe. Durant la nuit du 8 au 9 mars, il se débattait encore entre la vie et la mort ; mais, au petit jour, il entrait en agonie et, à huit heures trente, on annonçait officiellement qu’il venait d’expirer. « La consternation est universelle, » télégraphiait-on de Berlin à Paris, On apprenait, quelques heures plus tard, que l’empereur Frédéric, en recevant à San Remo la nouvelle de la mort de son père, s’était mis en route pour rentrer en Allemagne. Ce retour inattendu soulevait des questions angoissantes : Pourrait-il supporter le voyage ? Arriverait-il vivant ? On annonçait d’autre pari qu’au lieu de se rendre directement à son palais de Charlottenbourg où tout était prêt pour le recevoir, il s’arrêterait à Leipsig pour s’y reposer. Les ministres étaient invités à l’y rejoindre dans la journée du lendemain. Il désirait s’entretenir avec eux avant de rentrer à Berlin.

La veille de ce jour, le chancelier reçut plusieurs membres du corps diplomatique, venus pour lui apporter leurs condoléances à propos de la mort de l’Empereur. L’ambassadeur de France, M. Jules Herbette, le trouva souffrant, étendu sur une chaise longue, mais constata une bienveillance de parole presque exceptionnelle et une verbosité abondante. Après un échange, de politesses, le chancelier se lança dans un discours qui mérite d’être acquis à l’histoire, ne serait-ce que parce qu’il démontre que, sous le règne qui commençait, il espérait être aussi fort qu’il l’avait été sous celui qui venait de finir :

— Je constate une fois de plus, dit-il, combien il est difficile surtout à un homme malade comme moi de se consacrer aux devoirs de la Cour en même temps qu’aux grandes affaires de son pays. Depuis trois jours, je suis sur pied et cela augmente l’enflure des jambes dont je souffre au-dessous des genoux. Si mon nouveau maître devait être trop exigeant, je ne pourrais y suffire. Il a aujourd’hui une fantaisie assez bizarre. Comme les médecins lui défendent de s’occuper d’affaires au-delà d’une certaine heure, il désire voir demain ses ministres, non pas à Charlottenbourg, mais à Leipsig. Ce sera pour moi une grande fatigue, mais je ne m’y soustrairai pas, de peur qu’il n’y ait quelque friction entre le nouveau maître et quelques-uns des ministres qu’il ou qu’elle n’aime pas.

C’était dit sur ce ton de familiarité qu’il prenait volontiers quand il était en veine de confidences, ou voulait convaincre son interlocuteur qu’il n’avait pas de secrets pour lui. Il reprit ensuite d’un accent plus grave :

— En réalité, nous entrons dans un règne ou plutôt dans un interrègne féminin de quelques mois. Au fur et à mesure que le kronprinz s’est affaibli, il a abdiqué toute indépendance. Je ne saurais admettre cependant la dislocation du Cabinet que je préside. J’aimerais mieux me retirer avec mes amis. Déjà l’avènement de la princesse Victoria grise les Anglais. Ils me pressent de changer d’attitude dans la question bulgare et de lâcher les Russes. Je n’y consentirai jamais ; ce serait une trahison. Je travaille sincèrement et utilement au maintien de la paix. On m’accuse parfois d’être un poids qui étouffe l’Europe. J’ai plutôt conscience d’être un éventail qui la fait respirer. Ce n’est pas en adversaire, mais en ami qu’on peut empêcher la Russie de faire un coup de tête. Avec le système contraire, en écoutant les passions anglaises, on irait à grands pas à la guerre et vous pouvez être sûr que je ne m’associerai pas à cette politique.

Après cette déclaration révélatrice des desseins pacifiques qu’il lui convenait de professer ce jour-là, il couronna son monologue par l’éloge du prince Guillaume.

— Je serais beaucoup plus tranquille avec lui, bien qu’on lui reproche d’être bouillant et emporté. Je crois bien qu’on lui ferait plaisir en l’attaquant. Mais je lui ai montré que le suprême bon sens lui commandait de ne pas attaquer lui-même et il n’attaquerait pas.

Ce langage, s’il avait eu pour but de convaincre l’ambassadeur de France des sentimens pacifistes du prince Guillaume et de l’influence que Bismarck exerçait sur lui, ne lui apprenait rien qu’il ne sût déjà. Il ne pouvait se tromper quant à la sincérité, si bien jouée qu’elle fût, de ce pacifisme de commande qu’il savait aussi fragile qu’intermittent. Le 3 février précédent, à la suite du vote par le Reichstag d’une loi militaire, il écrivait :

« Il ne faut pas oublier que les idées pacifiques du prince de Bismarck ne reposent pas sur des principes permanens, mais sur des considérations temporaires d’intérêt allemand. Le vieil empereur et le prince impérial disparus, qui sait si, au lieu de lutter contre le courant belliqueux, le chancelier ne s’y abandonnera pas pour conserver son crédit auprès du nouveau souverain ? Malgré ses efforts pour rassurer l’opinion en Allemagne et hors de l’Allemagne, le prince Guillaume est par tempérament un homme d’action et un homme de guerre. Ses tendances se manifestent dans les plus petits détails de la vie quotidienne. Sur un de ses portraits photographiés qui se trouve chez le comte Radolinski, maréchal de la cour de son père, on lit cette maxime : Oderint, dum metuant. »

Presque à la même date, le 8 février, un toast porté dans un banquet par le prince Guillaume semble confirmer les appréciations du diplomate français. Ce toast tend à rassurer l’opinion en Allemagne ; mais l’homme d’action, l’homme de guerre se révèle dans sa parole et y met malgré tout une note menaçante : « En chevauchant durant les grandes manœuvres à travers les plaines du Brandebourg, j’ai compris à la vue denses champs florissans, de ses industries en pleine activité, où était la véritable base du bien-être du peuple et du travail fécond. Je vois bien que le grand public, et plus spécialement celui de l’étranger, m’impute des idées guerrières faites de légèreté et d’amour de la gloire. Dieu me préserve de cette légèreté criminelle ! Je repousse ces accusations avec indignation. » Voilà l’hymne à la paix ; mais voici tout aussitôt le correctif, c’est-à-dire le geste théâtral de la main gantée de fer : « Pourtant, messieurs, je suis soldat et tous les Brandebourgeois sont soldats, je le sais. C’est pourquoi, laissez-moi terminer par ce mot que, le 6 février, notre grand chancelier a jeté au parlement qui, ce jour-là, a offert la grande image d’une représentation populaire, marchant la main dans la main avec le gouvernement et j’appliquerai plus spécialement au Brandebourg ces vigoureuses paroles : Nous, Brandebourgeois, ne craignons que Dieu et rien que Dieu au monde. »

Inutile et inopportune, puisque la paix n’était pas menacée, cette bravade avait été inspirée par Bismarck. Il s’évertuait alors à faire savoir que l’Allemagne, quel que fût son empereur et bien qu’elle ne voulût pas la guerre, resterait sur le qui-vive, toujours en armes, prête à écraser ses ennemis. Il daignait reconnaître qu’en France, par suite de l’élection de Sadi Carnot à la présidence de la République, gage de paix pour l’Europe, la situation était devenue « moins explosive » que l’année précédente ; il se montrait plein de confiance dans la parole de l’empereur de Russie, qui avait affirmé ne pas vouloir la guerre, encore qu’on l’eût vu récemment, dans un diner de fiançailles, se lever, son verre à la main, et boire à la santé du prince Nicolas de Monténégro, « le seul allié sincère et fidèle que comptât la Russie parmi les souverains de l’Europe. »

— Mais, observait le chancelier, dans ses entretiens avec les membres du corps diplomatique, les excitations de la presse radicale en France, et les membres du parti panslaviste en Russie exigent que l’Allemagne soit prête à toutes les éventualités. Si la France nous déclarait la guerre, la Russie sans doute ne s’en mêlerait pas. A l’inverse, la France se joindrait certainement à une attaque de la Russie. La force de l’Allemagne est donc la meilleure garantie du maintien de la paix. Pour finir et comme pour démontrer combien entre ses mains était précaire cette garantie, il ajoutait :

— Mais la paix repose sur l’intérêt de l’Allemagne et cet intérêt peut changer.

On voit, par ces propos que nous recueillons dans des documens diplomatiques encore inédits, qu’à la veille d’un changement de règne, le chancelier raisonnait comme un chef de gouvernement sûr du lendemain. Il avait en effet la promesse du kronprinz Frédéric et il ne doutait pas de la loyauté de cette promesse ni de son exécution. Le kronprinz l’avait faite ; l’empereur Frédéric la tiendrait.

Toutefois, on aurait tort de croire qu’il eût poussé la résignation jusqu’à être prêt à abdiquer entre les mains de son ministre. Si celui-ci s’était flatté de cet espoir, il allait être détrompé et se convaincre que, dans le corps débile et ravagé du nouvel empereur, la volonté restait ferme et entière et qu’il aurait assez de force pour l’imposer. Bismarck en ressentit lus effets, dès leur première rencontre à Leipsig où, sur l’ordre du souverain, il était venu l’attendre avec tous les ministres.

Elle eut lieu le 11 mars. Ce jour-là, sous deux formes différentes, la volonté impériale se manifesta. Ce fut d’abord au profit du ministre de la Justice Friedberg. Il dirigeait l’administration judiciaire depuis le mois de juin 1878. À cette époque, au lendemain de l’attentat de Herr doctor Nobiling sur la personne de Guillaume Ier, qui faillit en mourir, le prince impérial avait été nommé régent de l’empire, son père étant empêché momentanément de gouverner l’Etat. En cette qualité, il avait pris d’importantes mesures, malgré l’opposition qu’y faisait parfois le chancelier, c’est à lui notamment que revenait l’honneur d’avoir renoué avec Rome les relations qu’avait brisées la funeste campagne du Culturkampf. Mais il ne s’en était pas tenu là ; par ses soins, divers changemens avaient été opérés dans le personnel gouvernemental. Jurisconsulte réputé, Friedberg était un de ses amis et il l’avait associé, quoique Juif, au gouvernement, en dépit de Bismarck à qui cette nomination déplaisait, et qui, depuis, se promettait bien de révoquer l’intrus quand la régence prendrait fin. Cette échéance venue, Bismarck ayant voulu donner suite à son dessein, l’Empereur s’y était refusé par égard pour son fils. Friedberg avait conservé son poste. Mais le chancelier s’était vengé sur lui de sa déconvenue en s’opposant tous les ans au 1er janvier à ce qu’il reçût le grand cordon de l’Aigle noir, auquel, d’après les usages de la Cour, il avait tous les droits.

C’était un des griefs de Frédéric contre le chancelier. Il le lui prouva le 11 mars 1888, lorsque, maître du pouvoir depuis vingt-quatre heures, ses ministres se présentèrent devant lui. En voyant Friedberg au milieu d’eux, il l’appela d’un geste affectueux et, détachant le grand cordon dont lui-même s’était paré en vue de cette réception officielle, il le lui passa au cou, bien loin de se douter, d’ailleurs, que ce témoignage de faveur serait bientôt payé d’ingratitude et qu’après sa mort, Friedberg figurerait parmi ses plus perfides calomniateurs.

Le même jour, le chancelier subit une autre humiliation. Avant de partir pour Leipsig, il avait préparé pour le soumettre à l’approbation de son nouveau maître un projet de manifeste au peuple allemand. Resté seul avec lui, il voulut le lui lire. L’Empereur ne lui en laissa pas le temps. Il prit le manuscrit qui lui était présenté et, le déposant sur son bureau sans y regarder, il en donna un autre, écrit de sa main, au chancelier en disant :

— C’est celui-ci qui doit être publié sans retard.

Bismarck, que l’Empereur avait eu la malice de laisser debout pendant l’audience, s’inclina silencieux. Peut-être avait-il été tenté de se plaindre qu’un programme de gouvernement eût été dressé sans son avis. Mais, en jetant les yeux sur le manifeste impérial, il venait d’y voir qu’il y était qualifié « premier serviteur de l’Etat » et, dans ce témoignage éclatant de confiance, il trouvait la preuve que son pouvoir n’était pas ébranlé. Cependant, dès ce moment, et bien qu’il eût dit à l’ambassadeur de France qu’il ne laisserait pas disloquer le ministère qu’il présidait, il avait dû consentir à sa dislocation. L’Empereur avait exigé, en effet, la démission du ministre de l’Intérieur Puttmaker. Ce personnage, en fonctions depuis 1882, était l’âme damnée du chancelier, son Eminence grise, le complice des intrigues nouées par lui pour obtenir dans le Reichstag, même à prix d’argent, des votes favorables à sa politique. Pour cette cause ou pour d’autres, Frédéric III ne voulait pas le laisser dans le poste important qu’il occupait. Bismarck dut invoquer la raison d’Etat pour obtenir que le remplacement de Puttmaker fût retardé de quelques semaines, bien qu’il eût offensé personnellement l’Empereur en oubliant volontairement ou non dans la note officielle, destinée à faire connaître la mort de Guillaume Ier, de faire allusion à son successeur. Lorsqu’on lui avait demandé la raison de cette omission, il avait répondu :

— J’ignorais quel titre il plairait à Sa Majesté de prendre.

Il resta au pouvoir jusqu’au 11 juin. Ce jour-là, le chancelier donna un grand dîner en son honneur[3]. C’était trois jours avant la mort de Frédéric III, de telle sorte que, si les échos du scandale causé par cette inconvenance arrivèrent jusqu’à lui, ils le trouvèrent hors d’état de s’en indigner. Mais il n’en fut pas de même de l’Impératrice : elle ressentit cruellement l’injure et d’autant plus que le chancelier faisait répandre que si Puttmaker avait dû quitter le pouvoir, c’est grâce à l’ascendant impérieux qu’elle exerçait sur son mari, allégation mensongère contre laquelle, quelques semaines plus tard, en recevant le prince de Hohenlohe, elle protestait avec indignation.

Nous en avons assez dit pour faire comprendre en quelles circonstances troublantes commençait ce nouveau règne dont tout le monde disait qu’il ne durerait pas. On ne saurait donc trop admirer le courage et la résolution avec lesquels le souverain s’élevait à la hauteur de sa tâche. Pour juger de son caractère, nous possédons deux documens précieux : son propre Journal publié après sa mort et les confidences faites par Bismarck à Maurice Busch. Mais ces documens sont contradictoires. Si l’on s’en tient aux appréciations du chancelier, le prince aurait été un être incohérent et bizarre, dépourvu de sens pratique, livré pieds et poings liés à « son Anglaise, » et il l’aurait prouvé notamment lors des négociations qui eurent lieu à Versailles en 1871 entre la Prusse et les États d’Allemagne en vue de la constitution de l’Empire. Mais tout est-il vrai dans les faits que raconte Bismarck ? Il a si souvent menti au cours de sa longue carrière qu’on peut se demander si, lorsqu’il évoquait devant son confident, avec un air de dépit et de rancune, des souvenirs vieux de quinze et vingt ans, il ne les dénaturait pas ? Comment, par exemple, ajouter foi à ses insinuations lorsqu’il laisse entendre que, pendant la guerre franco-allemande, Frédéric livrait à l’Angleterre, par l’intermédiaire de sa femme, les secrets militaires et politiques de la Prusse ? Ce soupçon si gravement injurieux n’est-il pas en contradiction avec les sentimens exprimés par le kronprinz dans son Journal ? Ne s’y révèle-t-il pas libéral et tolérant, ardent patriote, incapable d’une trahison aussi noire que celle dont Bismarck semble l’accuser ?

Dans le fragment de ce Journal que nous avons cité plus haut, Frédéric nous est apparu animé d’une tendre sollicitude pour son fils, désireux de l’élever dans les voies de la modération et de la justice et d’être pour lui un ami fidèle et un conseiller sage et sûr. Il n’est pas moins digne d’éloges quand il expose les principes dont il s’inspirera pour gouverner ses peuples.

« Je doute, écrit-il alors, que la loyauté nécessaire au libre développement de l’Empire existe et je crois qu’elle ne se verra qu’à l’heure nouvelle que fera surgir mon avènement. Je serai véritablement le premier prince qui paraîtra devant son peuple après s’être honorablement et sans réserve déclaré pour le régime constitutionnel. »

À ces idées contraires à la politique du chancelier et dont celui-ci s’irritait quand le kronprinz les exprimait devant son père, trop complètement Hohenzollern pour y voir autre chose qu’une atteinte à l’autorité souveraine, l’empereur Frédéric était resté fidèle. On l’aurait vu les mettre en pratique si la maladie n’avait paralysé ses intentions et ne l’eût condamné à laisser ses ministres gouverner librement en son nom. Mais quand il monte sur le trône, il est déjà mourant. Pour la première fois, on va voir un monarque prussien régner sans gouverner. Quinze jours après son avènement, il n’est plus que l’ombre de lui-même. Son existence ne semble se prolonger que grâce aux soins attentifs et vigilans dont l’entoure la tendresse de sa femme.

Intrépide et malgré tout confiante, ne voulant pas se rendre à l’évidence, elle le défend contre la mort. A Charlottenbourg où ils sont installés, leur vie s’écoule comme dans une chambre de malade. L’Empereur ne quitte la sienne que pour aller s’asseoir dans son cabinet de travail dont les croisées s’ouvrent sur un parc, qu’en cette année 1888, et bien qu’on soit au mois de mars, l’hiver finissant laisse encore couvert de neige-Parfois, un rayon de soleil brille sur cette blancheur. Mais plus souvent, les brumes des ciels du Nord l’assombrissent et privent le malade de l’air du dehors. D’ailleurs, il le redoute ; c’est en vain qu’on l’excite à aller le respirer quand la température se radoucit.

C’est dans ce cabinet qu’il reçoit ses ministres et les personnes à qui il accorde audience. Presque toujours, l’Impératrice est présente ; elle s’en excuse en alléguant la nécessité de soutenir la conversation. Si elle peut échanger un mot avec le visiteur, elle demande, anxieuse, comment il trouve son mari. Quant à lui, c’est à peine s’il parle. Ce qu’il veut dire, il l’écrit sur une ardoise ; ou encore il approuve d’un signe de tête. Lui exprime-t-on les vœux qu’on forme pour le rétablissement de sa santé, il sourit mélancoliquement comme s’il était certain qu’elle ne petit se rétablir. Le 24 mars, le prince de Hohenlohe, après une visite à Charlottenbourg, écrit qu’en voyant l’Empereur, il a dû faire effort pour refouler ses larmes : « Il me faisait l’effet d’un martyr. En réalité, il n’y a pas au monde de martyre comparable à cette mort lente. Tous ceux qui l’approchent sont pénétrés d’admiration devant cette courageuse et muette soumission à l’inévitable destin qu’il prévoit d’ailleurs clairement. Je l’ai vu hier probablement pour la dernière fois. »

Cette situation tragique, le spectacle de cette lente agonie auraient dû, semble-t-il, désarmer le prince de Bismarck. Mais, loin de désarmer, il devenait de plus en plus agressif. Les diplomates étrangers accrédités à Berlin mentionnaient dans les rapports qu’ils adressaient à leur gouvernement que la campagne du chancelier contre l’impératrice Victoria devenait de jour en jour plus acharnée et plus implacable. Il se plaignait, à tout propos et sans raison d’ailleurs, de l’intervention de « l’Anglaise » dans les affaires de l’Etat. Ses plaintes formulées devant des tiers étaient reprises par les journaux à ses gages. Ils en venaient aux invectives dans des articles calomnieux où étaient exposés les prétendus périls auxquels « une politique de femme » exposait les intérêts de l’Allemagne. L’Empereur lui-même, indirectement accusé de subir l’influence de l’Impératrice et de ne prendre aucune décision sans la consulter, était, de ce chef, critiqué et raillé sous les formes les plus perfides. La campagne de presse se doublait et s’envenimait d’une campagne de salons, dirigée cette fois contre l’honneur de l’épouse. On mettait en doute sa fidélité conjugale ; on allait jusqu’à désigner, comme son favori, le comte Seckendorf, maréchal de la Cour.

Les défenseurs de l’Impératrice, tous ceux dont l’excès de son infortune et cette guerre au couteau n’avaient ébranlé ni la fidélité ni le respect, constataient avec horreur que le chancelier qui, d’un mot, aurait pu couper court à ces infamies, ne faisait rien pour les arrêter, et qu’en feignant de les ignorer, il les laissait courir. Dans une lettre privée, écrite de Berlin à cette époque, à propos de ces incidens, on lit : « Il veut se prémunir contre une prolongation très improbable de l’existence de Frédéric et mater toutes les résistances. Non content d’avoir fait ajourner le mariage Battenberg, il veut un renoncement écrit et signé. Personne n’ose résister à ce despotisme.

A la faveur du prestige dont l’auréole son omnipotence, il promène tour à tour par toute l’Europe des espérances de paix et des craintes de guerre. Au général Billot, venu à Berlin pour représenter la France aux obsèques de Guillaume Ier, à Ferdinand de Lesseps, qui est en ce moment l’hôte de l’ambassadeur de la République et l’objet des flatteuses attentions de la Cour, il tient un langage rassurant. Il dit à Lesseps :

— J’ai toute confiance en votre caractère comme en votre jugement, et nous nous entendrons toujours. Je ne désire que le maintien des bons rapports entre les deux pays. La guerre n’éclate jamais comme un coup de foudre. Elle est toujours précédée de dissentimens graves dont je ne vois pas trace dans le présent, et qui, je l’espère, ne se produiront pas dans l’avenir. En tout cas, nous travaillerons ensemble à les prévenir comme à les éteindre.

Mais, avec le roi Carol de Roumanie, que le désir de rendre hommage à l’Empereur défunt a conduit dans la capitale prussienne, c’est une autre chanson. Il lui parle de la guerre comme d’une chose inévitable :

— De Moltke croit qu’elle aura lieu dans quelques mois ; je ne suis pas de son avis ; mais, dans deux ans, nous n’y échapperons pas. Au reste, nous sommes d’accord pour penser qu’elle nous viendra par la Russie, et que la France ne laissera pas la Russie entrer seule en lutte contre l’Allemagne. Aussi nos opérations militaires sont-elles combinées en vue d’une double campagne.

Le monarque roumain quitte Berlin en proie aux plus sombres pressentimens. On en constate de pareils un peu partout. L’imminence de la mort de Frédéric III et de l’avènement de son fils parait à tous les yeux augmenter les chances de guerre. Si la guerre est impossible, — et Bismarck en convient, — tant que vivra Frédéric III, il en sera tout autrement après sa mort. On remarque encore que jamais le chancelier ne fut plus nerveux, plus ombrageux, plus irritable qu’en ce moment, où cependant sa puissance est devenue inébranlable et où il est si visiblement le maître de l’Europe. Il suffit que certains journaux osent prévoir que, sous le règne qui commence, il sera plus discuté et moins influent que sous celui qui finit, pour qu’il fulmine contre les auteurs de ces suppositions.

— Ce sont des envieux, s’écrie-t-il. En Allemagne, l’envie est le vice national.

Ce jour-là, il dit la vérité.


III

Après nous être efforcé de montrer le prince de Bismarck tel qu’il fut durant la période émouvante dont nous résumons les péripéties, il nous faut maintenant revenir au prince Guillaume, subitement rapproché du trône par la mort de son grand-père, et qui n’en était plus séparé que par l’existence de son père agonisant.

Il vient d’entrer dans sa vingt-neuvième année. Officier dans la garde impériale, il a épousé, en 1880, la princesse Augusta-Victoria de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Augustenbourg, et quatre fils grandissent autour de lui. Lorsque, à travers les circonstances qui caractérisent en ce moment la vie nationale, il regarde au-delà du présent, il ne peut se dissimuler que l’heure est proche où il régnera. Il en est convaincu depuis le jour où, du vivant de Guillaume Ier, il a appris de la bouche des médecins allemands que son père était atteint d’une maladie qui ne pardonne pas. Les querelles qui se sont élevées d’abord entre eux et le praticien anglais Mackensie, lequel, contrairement à l’avis de ses confrères, soutient qu’elle n’est pas incurable, n’ont pas ébranlé sa conviction. Il en a voulu à sa mère d’avoir mis en doute le diagnostic de la Faculté berlinoise et d’avoir recouru aux lumières du plus illustre représentant de la Faculté britannique. Il a suspecté la sincérité de Mackensie et l’a soupçonné de s’être fait le complice de la princesse impériale, qui proclame partout qu’on exagère le mal et que son mari a devant lui de longs jours, grâce aux soins qu’elle lui prodigue. Puis, Mackensie a dû se rendre à l’opinion des Allemands. Au mois de septembre, appelé dans le Tyrol, où le kronprinz a passé l’été, il l’a engagé à s’établir pour l’hiver sur la Rivière de Gênes.

Frédéric a commencé par résister, en alléguant « qu’il était obligé de se réacclimater au climat de Berlin, » pour le cas où il y serait rappelé par la mort de son père. Il tenait aussi à ne pas laisser sans surveillance le prince Guillaume, dont la popularité dans l’armée et dans l’aristocratie prussienne grandit de jour en jour, et qui ne néglige rien pour l’entretenir. Frédéric a été contraint de faire litière de ces considérations. Il est parti pour San Remo, d’où on l’a vu revenir empereur, mais les pieds déjà dans la tombe.

Le nouveau kronprinz ne serait digne ni de ses ancêtres, ni de la brillante destinée qui lui est promise, s’il ne se préparait pas à gouverner en s’initiant autant qu’il le peut aux questions que, une fois le maître, il aura mission de résoudre. Si, par impossible, il était tenté d’oublier ce qu’il doit à l’avenir qui l’attend et de réduire son rôle à celui d’un spectateur désintéressé, les flatteries et les hommages dont il est l’objet le rappelleraient à son devoir. Bismarck le tient au courant de tout ce qui touche au gouvernement, les ministres et les hauts fonctionnaires le consultent, les diplomates étrangers lui prodiguent leurs hommages. Les envoyés de Léon XIII, Galimberti et Merry del Val, le traitent, nous dit M. Georges Goyau, « comme une façon d’empereur. » Hohenlohe, au milieu des difficultés que lui crée Bismarck dans son gouvernement d’Alsace-Lorraine, va les lui soumettre, et, à propos de l’introduction des passeports dans les provinces annexées, l’entendra lui dire « qu’il faut traiter les Français par la violence. » Dans ce jeune homme qui sera empereur demain, tout le monde salue humblement le soleil levant, et n’a que compassion pour le malade de Charlottenbourg, soleil en train de s’éteindre, et qui se couche dans un ciel nuageux et obscur. Comment le futur souverain ne se laisserait-il pas griser par les témoignages de soumission et de servilisme que chaque jour lui apporte ?

En les interprétant comme une invitation à s’immiscer de plus en plus dans les actes du gouvernement, il n’outrepasse pas ses droits d’héritier de la couronne. On ne peut lui reprocher de se préparer à régner, puisque la place qu’occupe son père sera bientôt vacante.

Mais, en ces sortes de choses, il y a la manière, et celle du jeune Guillaume est détestable. Il ne perd aucune occasion de désapprouver les actes impériaux ; il fait profession de leur être hostile ; il les critique publiquement, s’ils sont en contradiction avec la volonté du chancelier, envers lequel il témoigne d’une affection enthousiaste, offensante pour son père, car, envers celui-ci, il semble n’avoir que de la pitié, une pitié qui se manifeste sous une forme dédaigneuse ; il s’impatiente de ne pas voir disparaître celui qui en est l’objet.

Le 1er avril, anniversaire de la naissance du prince de Bismarck, il va de bonne heure lui porter ses souhaits, et, par un raffinement de flatterie, il s’invite à dîner pour le soir. A la fin du repas, il lève son verre et prend la parole.

« L’Empire, dit-il, est comme un corps d’armée qui aurait perdu son chef sur le champ de bataille et qui verrait son nouveau commandant grièvement blessé. Dans une passe aussi critique, les cœurs des quarante-six millions d’Allemands ne peuvent que se tourner avec espoir vers le drapeau et le porte-drapeau en lequel ils ont placé toute leur confiance. Le porte-drapeau est notre illustre, notre grand chancelier. Qu’il nous conduise ! Nous le suivrons ! Puisse-t-il vivre longtemps ! »

Ce speech n’était pas destiné à la publicité ; c’est l’indiscret Maurice Busch qui nous l’a conservé. Mais de quelle inconscience témoignent ses paroles, de quel oubli des convenances et du devoir filial ! En consacrant ainsi l’omnipotence du chancelier, en le proclamant nécessaire au salut de l’Empire, Guillaume dénonçait l’impuissance de son père et se faisait le complice de ceux qui, à l’exemple d’Herbert de Bismarck, représentaient l’empereur Frédéric « comme un fainéant, » condamné par la maladie au silence et à l’inaction et qui n’était pas à sa place sur le trône. Au mois de février précédent, lors de son voyage à Londres, le fils du chancelier n’avait-il pas poussé le manque de respect jusqu’à oser dire au prince de Galles, le futur Edouard VII, « qu’un empereur incapable de discuter était incapable de régner ? » En racontant ce trait à Hohenlohe, huit jours après la mort de Frédéric III, l’Impératrice veuve ajoutait « que la crainte seule de nuire aux relations des deux pays avait empêché son frère de jeter cet impertinent à la porte. »

Ce qui aggravait aux yeux du prince de Galles le propos qu’il venait d’entendre, c’est qu’il savait que le comte Herbert vivait dans l’intimité du kronprinz et qu’on pouvait supposer qu’en se prononçant aussi cavalièrement sur l’Empereur, il avait exprimé l’opinion de Guillaume. Il y a lieu de faire remarquer en passant qu’à cette époque, le fils du chancelier avait lassé tout le monde par ses allures hautaines, par ses prétentions, sa suffisance, sa légèreté dans l’exercice de ses fonctions de secrétaire d’État, et la désinvolture avec laquelle il traitait les plus grands personnages de l’Empire, voire le maréchal de Moltke, sur lequel on l’avait vu tenter de prendre le pas dans une réception diplomatique.

Quant au kronprinz, on peut se demander si, lorsqu’il multipliait envers le prince de Bismarck tant de marques de confiance et d’admiration, il était sincère ou tout au moins sans arrière-pensée. A la cour de Berlin, quelques personnes en doutaient, en se fondant sur divers faits peu importans en apparence, mais qu’elles jugeaient significatifs.

« Ils font bon ménage aujourd’hui, disait-on ; mais en sera-t-il de même lorsque le prince Guillaume sera empereur et lorsque la volonté du chancelier voudra prévaloir sur la sienne ? »

En attendant, Bismarck jouissait avec une complaisance non dissimulée de la faveur du kronprinz et y puisait la certitude de la durée de son pouvoir de plus en plus consolidé. C’est de bonne foi qu’il se croyait indispensable. « Quel serait le résultat, s’il s’en allait ? » — « Son départ n’ouvrirait-il pas la porte à toute les extravagances ? » Ces questions reviennent à tout instant dans ses entretiens et autorisent à penser qu’après avoir considéré comme un devoir patriotique de ne pas abandonner un empereur mourant, il s’était convaincu que le même devoir l’obligeait à rester auprès du successeur afin de le faire profiter de son expérience. N’était-ce pas un bienfait pour l’Empire qu’il eût gagné la confiance de ce jeune prince, à qui la mort de son père pouvait imposer d’un moment à l’autre la lourde charge du gouvernement ? Le chancelier était en droit de se féliciter qu’en une aussi grave occurrence, ce qu’il appelait le devoir fût d’accord avec l’ardent désir dont il était possédé de ne pas descendre du faîte où l’avait porté une invraisemblable fortune, de ne pas se dépouiller de cette dictature dont il tirait orgueil et que dénonçait la princesse impériale lorsqu’elle disait de lui :

— Cet homme est un nouveau Cromwell.

Devenue impératrice, résignée à tolérer sa présence et à le laisser gouverner, puisque son concours était indispensable, elle dissimulait son ressentiment et ne s’exprimait plus sur lui avec la même liberté qu’autrefois. Elle le ménageait pour ne pas envenimer une haine dont elle avait tant souffert et dont son époux eût été la victime plus encore que par le passé. Mais elle n’en souffrait pas moins cruellement, et lui avec elle, en voyant leur fils tombé au pouvoir de cet intraitable ennemi. Chaque témoignage de faveur donné par le kronprinz à Bismarck était pour ses parens un coup de poignard. La vie familiale des Hohenzollern a été à cette époque enveloppée de trop de mystère pour qu’on puisse se flatter d’en dévoiler les péripéties sans s’exposera travestir la vérité. Il en est qui échappent à l’Histoire parce qu’elles n’ont eu d’autre témoin que des personnages intéressés à les taire ou à les faire oublier. Mais il a été alors de notoriété publique qu’à maintes reprises, l’Empereur et l’Impératrice ont adressé d’amers reproches à leur fils, pour l’affectation qu’il mettait à frayer avec les Bismarck, et à, recevoir d’eux, avec une bruyante reconnaissance, des témoignages de dévouement. Il n’est pas douteux qu’il a protesté contre ces reproches d’un accent de révolte. On le disait à Berlin, et il semble bien qu’on disait vrai. Il est au moins certain qu’à la Cour, deux camps s’étaient formés, le camp de Charlottenbourg et le camp de Schloss. A Charlottenbourg, résidait l’Empereur. A Schloss, c’est-à-dire le palais de Marmor, à Potsdam, résidait le prince Guillaume. Les deux résidences étaient bien en réalité deux camps ennemis, deux forteresses rivales, armées en guerre. Quoiqu’il convienne de n’accueillir qu’avec réserve les rumeurs qui s’en échappaient, on ne saurait les passer complètement sous silence, alors que leur vraisemblance est établie par ce fait que, depuis la scène qui s’était déroulée à San Remo, à la veille de la mort de Guillaume Ier, son petit-fils était brouillé avec sa mère et que cette situation se prolongea jusque vers la fin d’avril.

À cette date, la reine d’Angleterre était arrivée à Charlottenbourg. Elle venait prêter à sa fille, dans les douloureuses circonstances que traversait celle-ci, son assistance maternelle et tenter de la réconcilier avec son fils. Elle passa deux jours auprès d’elle et s’entretint à plusieurs reprises avec lui. On a raconté qu’il s’était d’abord conduit de manière à la convaincre qu’il ne lui portait pas des sentimens meilleurs que ceux qu’il portait à ses parens. Mais ce récit est dépourvu de preuves, tandis qu’il est certain que lorsque, quarante-huit heures plus tard, elle partit pour rentrer à Londres, la mère et le fils étaient réconciliés. Il est vrai que la Reine, étant allée à Berlin, avait vu le prince de Bismarck et que, peut-être, il n’était pas étranger au rapprochement. Il reconnaissait après son départ qu’elle s’était « très bien comportée, » et en effet, en causant avec lui de l’opposition qu’il avait faite au mariage de la princesse Victoria avec le prince de Battenberg, elle lui avait donné raison.

— Je l’ai dit à ma fille, avait-elle ajouté. C’est très bien de ne pas oublier sa patrie et de lui faire avoir autant d’avantages qu’on peut. Mais elle ne doit pas oublier qu’elle a besoin de l’attachement des Allemands et que son devoir est de tout faire pour se le gagner.

Marie-Thérèse d’Autriche n’eût pas parlé autrement à Marie-Antoinette et on peut supposer que Bismarck, ravi de l’appui que lui apportait la reine d’Angleterre pour résoudre une question depuis longtemps fertile en embarras et en querelles, lui aurait exprimé sa gratitude en poussant le kronprinz dans les voies de la réconciliation. Reste cependant la question de savoir si cette réconciliation était sincère. Il est permis d’en douter lorsqu’on lit dans un rapport diplomatique le récit d’une scène violente entre la mère et le fils, dont le palais de Charlottenbourg aurait été le théâtre, peu de temps après le séjour de la reine Victoria. L’Impératrice ayant reproché au kronprinz de se conduire déjà comme si son père était mort et le kronprinz ayant répliqué avec insolence, elle l’aurait menacé « de le faire interner à Custrin. »

— Faites, ma mère, aurait-il répondu ; mais, dès que je serai le maître, je vous embarquerai pour l’Angleterre.

Dans ces paroles, on devine l’inspiration des Bismarck. Peut-être le chancelier avait-il rappelé au prince Guillaume qu’un siècle plutôt, la princesse Louise-Ulrique de Prusse, sœur de Frédéric II et reine de Suède, s’était vue, après la mort de son mari, éloignée de Stockholm par son fils Gustave III devenu le maître et qu’antérieurement, Louis XIII avait agi de même envers sa mère, Marie de Médicis. Guillaume II ne serait donc pas le premier souverain qui aurait mis fin par un ordre d’exil à des difficultés suscitées contre lui dans sa propre famille. D’ailleurs, dans la maison de Hohenzollern, on en avait vu bien d’autres et les drames d’intérieur n’étaient pas chose nouvelle. Seulement ; dans celui que nous racontons, c’est l’ambition du chancelier qu’on trouve comme mobile. On peut sans craindre de se tromper lui attribuer la responsabilité de tout ce que le futur empereur fait de répréhensible. Si ce n’est pas lui qui en est l’instigateur, c’est son fils Herbert qu’il ne désavoue pas. Le père et le fils sont d’accord pour enguirlander Guillaume, pour encourager ses velléités belliqueuses. Sans doute le chancelier se promet de mettre plus tard le holà à une politique d’aventure. Mais, pour le moment, il ne songe qu’à flatter son disciple, car, ce qui lui importe avant tout, c’est de se maintenir dans sa confiance afin de consolider inébranlablement son propre pouvoir. Il feint de lui céder en tout et pour tout, même lorsque, dans son for intérieur, il ne l’approuve pas. Il veut le mettre dans l’impossibilité de se passer de lui, quitte, lorsqu’il sera son ministre, à lui résister au nom de la raison d’État.

Les preuves sont nombreuses de ces calculs ténébreux. Lorsque, au mois de mai, il montre les dents à la France et à la Russie en faisant, contre toute vraisemblance, courir des bruits de guerre, il joue une comédie que cependant certaines gens prennent au sérieux. Hohenlohe écrit dans son Journal : « Bismarck veut à tout prix conserver ses fonctions sous le règne du kronprinz actuel. Il lui avait déclaré, il y a quelques mois, qu’il lui offrait ses services, à condition qu’il ne veuille pas la guerre. A l’heure qu’il est, dit Bleichrœder, il resterait même au prix de la guerre. Les tracasseries de ces derniers temps étaient une concession faite au futur Empereur et à ses conseillers militaires. » Herbert de Bismarck, « une calamité pour l’empire » et le général de Waldersee sont les plus entreprenais de ces conseillers. Leur influence sur le prince Guillaume n’est pas moins funeste que celle du chancelier, encore qu’elle s’exerce avec une moindre habileté que la sienne. Ils le poussent à la guerre. Le chancelier n’arrête pas leur effort, étant convaincu qu’elle est impossible tant que Frédéric III sera vivant et qu’il n’y a aucun danger à laisser la cour et la ville en parler avec persistance. Elles en parlent beaucoup en effet, non sans mêler à leurs alarmes de vives critiques qui se résument ainsi : « On n’a pas le droit de faire la guerre simplement parce qu’on est mieux armé que ses adversaires. »

Tant d’agitation et tant d’intrigues n’étaient pas faites pour adoucir l’agonie de Frédéric III. Mais en fùt-il informé et dans quelle mesure ? Les ombres qui enveloppent son règne de trois mois s’épaississent davantage aux approches de sa mort. Cependant, quand on songe à la tendre sollicitude que lui prodiguait sa femme, on est naturellement conduit à penser qu’elle s’est ingéniée à empêcher d’arriver jusqu’à lui les informations susceptibles de rendre plus douloureux et plus amers ses derniers momens. Au commencement du mois de juin, il avait quitté le château de Charlottenbourg pour s’installer au Nouveau Palais, à Potsdam, résidence somptueuse construite à grands frais par Frédéric II, aussi remarquable par son architecture que par la beauté de son parc tracé à travers les forêts royales. C’est là que Frédéric III était né, qu’il avait longtemps vécu et qu’il voulait mourir. En y arrivant, il conçut le désir d’en changer le nom et décréta que désormais le Nouveau Palais s’appellerait Friedrichskron, — couronne de Frédéric, — circonstance qui serait dépourvue d’intérêt historique, si elle ne fournissait un nouvel exemple du peu de respect de Guillaume II pour la mémoire et la volonté de son père. A peine empereur, il rendra au Nouveau Palais son ancienne dénomination. C’est tout ce que nous savons positivement de ce qui s’est passé à la veille et au lendemain de la mort de l’Empereur survenue le 15 juin.

Quant à l’événement lui-même, il ne nous apparaît qu’à travers des versions contradictoires. D’après Bismarck, le mourant, quelques instans avant de rendre l’âme, lui a pris la main et l’a mise dans celle de l’Impératrice auprès de qui le chancelier serait resté durant plusieurs heures après le décès, afin de l’assister dans sa détresse. Mais Hohenlohe nous donne un récit très différent. D’après lui, peu de jours avant la mort de l’Empereur, le chancelier est venu le voir ; il était très ému. Il a fini par dominer son émotion et s’est retiré en disant « qu’il n’avait pas le temps de faire de la politique de sentiment. » Hohenlohe nous apprend aussi que la veuve ayant fait dire à Bismarck qu’elle désirait le voir, il avait répondu qu’il ne pouvait aller chez elle, étant tenu de se rendre auprès de l’Empereur son maître. Peut-être n’y a-t-il là que des bruits de cour et faut-il considérer de même cette autre rumeur d’après laquelle l’Impératrice se serait hâtée de mettre ses diamans en sûreté en les envoyant à l’ambassade d’Angleterre. Il est remarquable que, dans ces récits, il n’est pas question du prince Guillaume, ni d’aucun membre de la famille impériale. En revanche, ils sont tous d’accord pour constater qu’à peine l’Empereur mort, le château avait été entouré d’un cordon de troupes et qu’on n’avait plus su ce qui s’y passait.

Ainsi se terminait le drame qui se jouait à Berlin depuis que s’était déclarée la maladie de Frédéric. Son fils n’en sortait pas grandi. Dans toutes les cours sa conduite était jugée sévèrement. A celle d’Angleterre, elle avait depuis longtemps excité l’indignation, et le prince de Galles, à l’ordinaire circonspect et modéré, exprimait la sienne en termes violens. Peu de jours avant les obsèques de son beau-frère, auxquelles il devait assister, il était l’hôte du roi Carol de Roumanie à Sinaïa. Située dans un vallon verdoyant, au sein des montagnes, à une centaine de kilomètres de Bucarest, cette jolie petite ville est la résidence d’été de la cour roumaine. Elle contient dans son enceinte le château de Pelés, décoré du nom de château royal, bien que ce ne soit qu’un vaste chalet où habite le Roi et le château de Pelisot, destiné au prince héritier. Durant le séjour que fit le prince de Galles auprès du roi Carol, il ne lui cacha pas le « sentiment de dégoût » que lui inspirait son neveu. Telle était sa colère qu’il craignait de ne pouvoir, une fois à Berlin, en contenir l’éclat et s’empêcher de donner à Guillaume la leçon qu’il méritait. Le Roi eut beaucoup de mal à le calmer. — Dans l’état où je vous vois, lui dit-il, vous feriez peut-être mieux de renoncer à votre voyage. Il serait fâcheux et grave que le futur roi d’Angleterre se brouillât avec l’empereur d’Allemagne[4].

Le prince de Galles entendit raison, et sa colère s’apaisa au moins extérieurement ; mais, longtemps encore, elle devait gronder en lui. Quelques semaines plus tard, étant à Vienne, et ayant appris que son neveu allait y venir, il en partit à l’improviste, afin de ne pas le rencontrer.

Est-il téméraire de supposer que lorsque, à une époque encore plus rapprochée de nous, il concevra le projet d’opposer, à la Triple-Alliance, la Triple-Entente, le souvenir des événemens de 1888 ne sera pas étranger à l’orientation nouvelle qu’une fois en possession de la couronne britannique, il entend imprimer à la politique mondiale ?

Parmi ces événemens, il faut compter la proclamation que Guillaume II, le jour même de la mort de son père, adressait à l’armée allemande. On se rappelle que l’évocation des gloires ancestrales y tenait la plus grande place. « Nous nous appartenons l’un à l’autre, moi et l’armée, y était-il dit ; nous sommes créés l’un pour l’autre, et nous resterons fermement et inséparablement unis, qu’il plaise à Dieu de nous donner le calme ou l’orage. » C’est presque un cri de guerre dont l’écho retentira désormais dans l’Histoire comme une prédiction pour l’avenir. Le message adressé, trois jours plus tard, au peuple allemand était d’un accent plus modéré. L’Empereur promet « d’être un prince juste et clément, d’entretenir la piété et la crainte de Dieu, de protéger la paix, de veiller au bien de son pays, d’être le soutien des pauvres et des malheureux et le fidèle gardien de la justice, » promesse rassurante assurément, mais qui ne corrigea qu’à demi l’effet produit par le caractère guerrier du premier manifeste.

A l’heure où l’Allemagne prenait connaissance des paroles impériales, on procédait à Berlin aux funérailles de Frédéric III. Celles de Guillaume Ier avaient été entourées de pompe et presque théâtrales. Celles de son fils furent surtout remarquables par leur simplicité, comme si les organisateurs avaient voulu détourner l’attention publique de ce malheureux prince et le faire oublier.

Enfin, le 25 juin, avait lieu l’ouverture de la session du Reichstag. L’Empereur s’y montra devant les représentans de son peuple, casque en tête, son uniforme couvert du manteau de pourpre des chevaliers de l’Aigle-Noir. Rois et roitelets de la Confédération germanique étaient groupés autour de lui et, à son immense auditoire, il jeta des paroles de paix. Mais ce n’est pas seulement sur lui que se portaient les yeux de la foule accourue pour le voir et pour l’entendre. Ils allaient aussi au prince de Bismarck, debout sur les marches de ce trône dont les Hohenzollern lui étaient redevables. Il était là, « rajeuni de dix ans, » plus grand et plus populaire que les plus populaires et les plus grands, presque l’égal de l’Empereur, tant il était fort de son influence sur lui et du prestige que lui avaient assuré les services rendus à l’Empire. En cette heure solennelle on peut lui appliquer le mot du poète : il marche vivant dans un rêve étoile. Mais sa puissance l’aveugle. Il ne s’aperçoit pas que la voie lumineuse sur laquelle il avance triomphant est en déclivité et qu’elle conduit à l’abîme. Il nous reste à raconter comment il y fut précipité.


ERNEST DAUDET.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre.
  2. A propos de ce rappel, on a raconté que Bismarck le signifia au kronprinz dans un télégramme d’une brutalité révoltante. Mais il n’existerait de ce fait, à ma connaissance, aucune preuve positive, si ce n’est le récit verbal d’un diplomate qui prétendait en tenir le détail de l’impératrice Frédéric. J’en parlerai à la fin de ce récit.
  3. Je tire ce détail d’un attachant volume : Un Jeune Empereur, par Harold Frédéric, traduit de l’anglais par J. de Clesles (Perrin et Cie, éditeurs, Paris, 1894). D’autre part, il y a lieu de mentionner que, d’après le prince de Hohenlohe, le bruit courait à Berlin que Bismarck voulait se débarrasser de Puttmaker et qu’en prenant sa défense, il avait joué une comédie destinée à rejeter sur l’Empereur la responsabilité de la destitution.
  4. Dans la communication qui m’a été faite relativement à cet incident et de la source la plus autorisée, il est dit que le roi de Roumanie, ayant dissuadé le prince de Galles d’aller à Berlin, celui-ci suivit ce conseil. Il y a là une erreur. Le futur roi d’Angleterre était à Potsdam le 22 juin, huit jours après la mort de son beau-frère. Hohenlohe raconte à cette date que ce même jour il est allé le voir : « Il ne me cache pas que la grossièreté de la famille Bismarck, père et fils, l’horripile. »