Les Deux Amiraux/Chapitre III

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 29-44).



CHAPITRE III.


J’ai besoin d’un héros. — C’est un besoin peu commun, quand chaque année, chaque mois, en proclament un nouveau, qui après avoir alimenté les gazettes pendant quelque temps, est enfin reconnu pour ne pas être le véritable.
Lord Byron.



Par suite de la faiblesse des nerfs du père de Mildred, le soin de la relever et de la reporter chez elle dans ses bras, fut dévolu au jeune homme. Il le fit avec un empressement qui prouvait l’intérêt qu’il prenait à sa situation, et avec une légèreté qui annonçait que l’état dans lequel elle se trouvait, au lieu de diminuer ses forces, lui en avait donné de nouvelles. Ses mouvements furent si rapides, que personne ne s’aperçut du baiser qu’il imprima sur sa joue pâle, ni de l’air de tendresse avec lequel il la tenait dans ses bras. Lorsqu’il arriva à la porte de la maison, le mouvement avait commencé à lui rendre l’usage de ses sens, et il la remit aux soins de sa mère alarmée, avec quelques mots d’explication à la hâte. Il resta pourtant un quart d’heure dans la maison, s’étant contenté de crier à Dutton que sa fille reprenait connaissance, et qu’il n’avait pas d’inquiétude à avoir. Pourquoi y resta-t-il si longtemps ? je le donne à deviner au lecteur, car Mildred avait été conduite sur-le-champ dans sa petite chambre, et il ne la revit que quelques heures après.

Quand notre jeune marin retourna sur le plateau, il trouva la compagnie augmentée. Richard, ayant fait, sa commission, était venu rejoindre son maître, et Tom Wychecombe, l’héritier qu’avait choisi le baronnet, y était aussi, en grand deuil de son père putatif, le juge. Ce jeune homme venait fréquemment, depuis quelque temps, à la station des signaux, feignant de partager le goût de son oncle pour l’air de la mer et la vue de l’océan. Il avait vu bien des fois le jeune lieutenant de vaisseau, et chaque entrevue était devenue moins amiable que la précédente, pour une raison que chacun des jeunes gens connaissait fort bien. Quand ils se rencontrèrent en cette occasion, ils se saluèrent donc d’un air froid et hautain, et les regards qu’ils se jetaient auraient pu être appelés hostiles, si un air d’ironie sinistre n’eût été remarquable dans ceux de Tom Wychecombe, ce qui ne l’empêcha pourtant pas d’adresser la parole au jeune marin d’un ton en apparence amical.

— J’apprends, monsieur Wychecombe, dit l’héritier du juge, car il pouvait du moins prendre légalement ce titre, que vous vous êtes exercé ce matin dans votre métier en vous balançant au bout d’une corde sur les rochers. C’est un exploit qui est plus du goût d’un Américain que d’un Anglais, à ce que je pense ; mais j’ose dire qu’on est obligé, dans les colonies, de faire bien des choses auxquelles nous ne songeons jamais en Angleterre.

Ces mots furent prononcés avec un air d’indifférence, quoiqu’ils fussent adroitement calculés ; car la principale faiblesse de sir Wycherly était une admiration démesurée de son pays et de tout ce qu’il contient, admiration basée sur l’ignorance. Il était en outre fortement enclin à ce sentiment de mépris pour les dépendances de l’empire britannique, qui semble inséparable de l’union politique entre les habitants de la mère-patrie et ceux de ses colonies. Dans toutes les situations de la vie, il faut que l’égalité soit parfaite pour qu’il y ait un parfait respect ; et l’on peut regarder comme une règle que les hommes prennent toujours leur part de la supériorité que peut avoir la communauté à laquelle ils appartiennent. C’est d’après ce principe que celui qui loge dans un grenier, à Paris ou à Londres, est si porté à se considérer comme bien au-dessus du locataire d’une bonne maison dans un village. Ce genre de mépris pour ses colonies du nord de l’Amérique était alors à son plus haut point en Angleterre, particulièrement cause de la tendance précoce des colons pour la démocratie. Ce n’était pas que cette tendance fût déjà devenue l’objet d’une jalousie politique, mais elle avait laissé des impressions sociales singulièrement propres à faire mépriser les colonies par un peuple tenant opiniâtrement à ses habitudes factices, et fortement enclin à tout voir, même les principes, à travers le milieu de coutumes conventionnelles et arbitraires. Il faut avouer qu’au milieu du xviiie siècle, les Américains étaient un peuple excessivement provincial, et ayant, à beaucoup d’égards, des vues étroites, tant dans leurs habitudes que dans leurs opinions, et le même reproche ne serait pas encore tout à fait injuste aujourd’hui. Mais le pays dont ils sont originaires n’avait pas lui-même encore fait alors ces vastes progrès de civilisation qui l’ont si distingué depuis un certain temps. D’une autre part, l’indifférence avec laquelle l’Europe entière regardait tout le continent américain, et que partageait la Grande-Bretagne, quoiqu’elle eût tant d’intérêts en commun avec les colons, faisait tomber constamment cette partie du monde dans des méprises constantes dans tous ses raisonnements ayant rapport aux colonies, et contribuait à faire naître le sentiment dont nous venons de parler. Sir Wycherly raisonnait et sentait, relativement à l’Amérique, à peu près comme sentait et raisonnait la grande masse de ses concitoyens en 1745. Les exceptions n’existaient que parmi les hommes éclairés et ceux à qui les devoirs qu’ils avaient à remplir rendaient nécessaires des connaissances plus exactes ; encore cela n’était-il pas toujours vrai de ces derniers. On dit que le ministre anglais conçut l’idée de soumettre l’Amérique à des taxes, parce qu’il avait vu un riche Virginien perdre une somme considérable au jeu, espèce d’argument ad hominem qui entraînait avec lui des conclusions très-dangereuses en l’employant à l’égard d’un peuple semblable à celui à qui il avait affaire. Quoi qu’il en soit, il n’y a nul doute qu’à l’époque de notre histoire, l’ignorance la plus profonde sur tout ce qui concernait l’Amérique régnait en général dans la mère-patrie. La vérité nous force d’ajouter qu’en dépit de tout ce qui est arrivé, la portion cisatlantique de cette faiblesse est celle qui a résisté le plus longtemps aux assauts du temps et à des relations multipliées.

Le jeune Wychecombe sentait vivement toute allusion qui semblait une insulte à la partie de l’empire britannique dans laquelle il était né. Il est vrai qu’il se regardait comme Anglais, qu’il avait le cœur loyal, et qu’il était disposé à soutenir en tous points l’honneur et les intérêts du siège de l’autorité ; mais lorsqu’il s’élevait quelque questions entre l’Europe, et l’Amérique, il était Américain, comme il était Virginien en Amérique en tout ce qui concernait les relations de la Virginie avec les autres colonies. Il avait compris le sarcasme mal déguisé de Tom, mais il avait étouffé son ressentiment par égard pour le baronnet, et peut-être aussi par suite de l’influence qu’exerçaient sur lui les sentiments d’une nature plus douce auxquels il venait de se livrer.

— Ceux qui sont disposés à penser ainsi des colonies, répondit-il d’un ton calme, feraient bien d’aller voir cette partie du monde avant d’exprimer trop haut l’opinion qu’ils en ont, de peur de dire quelque chose que leurs propres observations leur feraient ensuite désirer de rétracter.

— Cela est vrai, mon jeune ami, dit le baronnet avec les meilleures intentions possibles, très-vrai, vrai comme l’Évangile. Nous n’entendons rien aux choses que nous ne connaissons pas, maître Dutton ; c’est une vérité que nous devons admettre, nous autres vieillards, et je crois que Tom en conviendra aussi. Il serait déraisonnable de s’attendre à trouver tout en Amérique aussi confortable qu’en Angleterre, et je ne suppose pas qu’en général les Américains pussent gravir un rocher comme un Anglais. Quoi qu’il en soit, il y a des exceptions à toutes les règles, comme mon pauvre frère Jacques avait coutume de dire quand il trouvait quelque chose à reprendre au sermon d’un évêque. Je crois que vous n’avez pas connu mon frère Jacques, Dutton ; il doit être mort à peu près à l’époque de votre naissance. J’avais coutume de l’appeler saint Jacques, quoique mon frère Thomas, le juge, père de Tom que voilà, prétendît qu’il était saint Jacques le Mineur.

— Je crois du moins, sir Wycherly, répondit Dutton, que le révérend M. Wychecombe était mort avant que je fusse assez âgé pour pouvoir me rappeler ses vertus. Mais j’ai souvent entendu mon père parler avec respect de toute votre honorable famille.

— Oui, Dutton votre père était procureur dans la ville voisine, et nous le connaissions tous parfaitement. Vous avez eu raison de venir passer le reste de vos jours parmi nous ; on n’est jamais si bien nulle part que sur sa terre natale, surtout quand cette terre est l’Angleterre et le Devonshire. Vous n’êtes pas un de nous, jeune homme, quoique vous vous nommiez Wychecombe ; mais personne n’est responsable de sa naissance, ni du lieu de sa naissance.

Cette vérité incontestable, qui est dans des milliers de bouches, et qui ne se trouve presque dans aucun cœur, sir Wicherly la disait dans de bonnes intentions, quoiqu’il l’exprimât simplement. Tout ce qu’y répondit le jeune officier fut qu’il était né dans les colonies, et qu’il avait des colons pour parents ; fait dont ses auditeurs avaient déjà été informés dix à douze fois.

— Il est assez singulier, monsieur Wychecombe, continua le baronnet, que vous portiez mes deux noms, et que cependant nous ne soyons point parents. Le nom de Wycherly a été introduit autrefois dans une famille par sir Hildebrand Wicherly, qui fut tué à la bataille de Bosworth, et dont un de mes ancêtres épousa la fille unique. Depuis ce temps, Wicherly a été un nom favori parmi nous. Je ne crois pas que les Wichecombe du comté de Hertz aient jamais donné ce nom à un de leurs enfants, quoiqu’ils nous fussent parents, mais seulement dans une ligne, comme mon pauvre frère le juge avait coutume de le dire. Je suppose que votre père, Tom, vous a expliqué ce qu’on entend par parent dans une seule ligne ?

Les joues de Tom devinrent pourpres à cette question. Il jeta un coup d’œil inquiet sur tous ceux qui venaient de l’entendre ; et il s’attendait à voir un air de triomphe dans les yeux du lieutenant. Ce fut un grand soulagement pour lui en voyant que chacun semblait donner à ces mots leur sens le plus naturel. Quant à son oncle, il n’avait pas le moindre dessein de faire allusion à la naissance illégitime de son neveu, et les autres supposaient, comme tout le monde, que l’héritier du juge était son fils légitime. Puisant un nouveau courage dans les regards de ceux qui l’entouraient, Tom répondit avec un sang froid qui ne permit pas de remarquer son agitation :

— Certainement, Monsieur. Mon digne père n’a oublié de me dire rien de ce qu’il jugeait nécessaire pour me mettre en état de maintenir mes droits et l’honneur de ma famille. Je sais fort bien que les Wychecombe du comté de Hertz n’ont aucun droit de se dire nos parents, pas plus que tout autre Wychecombe qui ne descend pas de mon respectable aïeul, le dernier sir Wycherly.

— Ce doit avoir été un des premiers plutôt que le dernier des sir Wycherly, monsieur Thomas, dit Dutton riant lui-même de ce qu’il croyait un trait d’esprit, car je ne me rappelle personne qui ait porté ce titre depuis cinquante ans, si ce n’est l’honorable baronnet qui est ici présent.

— Cela est vrai, Dutton, très-vrai, répliqua le baronnet ; aussi vrai qu’il l’est que le vent et la marée n’attendent personne. Nous comprenons ce proverbe, nous autres habitants de la côte. Il y a eu cinquante ans en octobre dernier que j’ai succédé à mon respectable père mais il ne se passera pas un autre demi-siècle avant que quelqu’un me succède.

Sir Wycherly était un homme vert et vigoureux pour son âge, et il n’avait pas une lâche crainte de la mort. Il sentait pourtant qu’elle ne pouvait être très-éloignée, puisqu’il avait déjà quatre-vingt-quatre ans. Cependant il y a certaines phrases d’usage que Dutton ne jugea pas convenable de débiter en ce moment ; et comme s’il eût voulu admirer ses joues portant encore les couleurs de la santé, se tournant vers lui pour donner plus de force à ses paroles, il répondit :

— Vous verrez encore descendre dans le tombeau la moitié de nous, sir Wycherly. J’ose pourtant dire qu’un autre demi-siècle en emportera la plupart ; car à peine M. Thomas et ce jeune officier peuvent-ils espérer de filer une plus longue touée. Quant à moi, je désire seulement vivre jusqu’à la fin de cette guerre, afin de voir triompher encore une fois les armes de Sa Majesté, quoiqu’on dise que nous en avons pour une bonne trentaine d’années. Il y a eu des guerres qui ont duré aussi longtemps, sir Wycherly, et je ne vois pas pourquoi cela n’arriverait pas à celle-ci comme à toute autre.

— Vous avez raison, Dutton ; cela est non-seulement possible, mais même probable, et j’espère que vous et moi nous vivrons assez pour voir notre chasseur de fleurs que voilà, capitaine d’un vaisseau de ligne. – Car ce serait presque porter nos désirs trop haut que de nous attendre à le voir amiral. Il y en a eu un qui portait notre nom, et j’avoue que j’aimerais à en voir un autre.

— M. Thomas n’a-t-il pas un frère dans le service de la marine, sir Wycherly ? J’avais cru que votre frère le juge avait dessein de nous donner un de ses fils.

— Il y avait pensé, mais ils ont fini par entrer tous deux dans l’armée de terre. Grégoire devait être midshipman et mon frère lui avait donné ce nom en souvenir de notre malheureux frère qui a péri dans un naufrage. Je désirais qu’il nommât le troisième Jacques, d’après notre autre frère Saint-Jacques ; mais jamais je n’ai pu lui faire comprendre toute la piété de cet excellent jeune homme.

Dutton fut un peu embarrassé, car Saint-Jacques, en disparaissant du monde, n’y avait-pas laissé une très-bonne réputation ; cependant, plutôt que de risquer d’offenser le baronnet, il aurait attribué à son frère défunt toutes les vertus possibles. Mais heureusement un changement qui survint dans le brouillard lui offrit une occasion pour changer de conversation. Pendant tout le commencement de la matinée, la mer avait été invisible du haut du promontoire ; car, aussi loin que l’œil pouvait pénétrer, elle était couverte d’épaisses vapeurs, paraissant un voile blanc qui la dérobait à la vue. Une partie de ces vapeurs s’était agglomérée autour du promontoire, de sorte qu’on n’aurait pu le voir d’une certaine distance ; mais peu à peu toutes les vapeurs étaient retombées en masse épaisse, qui s’élevait jusqu’à une vingtaine de pieds du plateau ; et te soleil, quoiqu’il fût encore de bonne heure, ayant déjà de la force, en eut bientôt absorbé les parties les plus légères, laissant au-dessus du plateau une atmosphère pure et brillante, à travers laquelle on pouvait distinguer les objets à plusieurs milles. On sentait cette espèce de brise légère qui fait gonfler un instant les voiles les plus légères d’un bâtiment, et qui les laisse retomber l’instant d’après, imitant jusqu’à un certain point les vibrations successives d’une partie de la parure du buste d’une femme. L’œil de Dutton venait d’apercevoir au-dessus du brouillard la plus haute voile d’un bâtiment agitée de cette manière, ce qui lui fournit l’occasion d’attirer l’attention de ses compagnons sur le même objet.

— Voyez, sir Wycherly, — voyez, monsieur Wychecombe, s’écria-t-il en étendant le bras du côté de ce bâtiment, — voici un vaisseau qui entre dans notre rade, ou je ne sais pas ce que c’est que les cacatois d’un vaisseau de ligne. — C’est un fameux morceau de toile, monsieur le lieutenant, pour une voile si haute.

— Ce sont les cacatois d’un vaisseau à deux ponts, maître Dutton, et maintenant que le bâtiment présente un peu de travers, vous voyez le grand et le petit cacatois séparément. Eh bien, dit sir Wycherly avec un air de résignation, j’ai vécu plus de quatre-vingts ans sur cette côte, et je n’ai jamais pu distinguer un grand cacatois d’un petit. On ne peut rien imaginer de plus embarrassant et je ne puis découvrir comment vous savez que cette voile, que je vois assez clairement, est un cacatois plutôt qu’un foc.

Dutton et le lieutenant se regardèrent en souriant ; mais la simplicité de sir Wycherly avait un caractère de naturel et de vérité qui ne permettait à personne d’en faire un sujet de ridicule. D’ailleurs le rang, la fortune et l’influence du baronnet comptaient pour quelque chose en toute occasion semblable.

— En voici un autre plus à l’est, s’écria Dutton en allongeant un bras, et il est aussi fort que le premier. Ah ! cela fait du bien à mes yeux de voir notre rade ainsi fréquentée, après tout ce que j’ai dit et fait pour elle. — Mais qui est-ce qui[1] nous arrive ici ? — un éclat du même bois que nous, à en juger par l’écorce ; quelque fainéant qu’on a envoyé à terre avec des dépêches.

— Et en voici encore un autre plus à l’est, et il est aussi haut sur l’eau que le premier, dit le lieutenant, que nous appellerons ainsi pour le distinguer de Thomas ou Tom Wychecombe, répétant en souriant les paroles de Dutton, et montrant deux individus, à peu près de même taille, qui, à peu de distance l’un de l’autre, montaient au poste des signaux par un sentier qui partait du rivage en circulant ; — certainement ces deux messieurs sont au service de Sa Majesté, et viennent des bâtiments qui entrent dans la rade.

Il ne fallut qu’un coup d’œil pour prouver à Dutton que cette conjecture était vraisemblable. Lorsque les deux étrangers se furent rejoints, celui qu’on avait vu le dernier prit l’avance sur l’autre ; et son âge, l’air de confiance avec lequel il s’approchait et sa mise, portèrent les deux marins à croire que ce pouvait être l’officier commandant l’un des deux bâtiments qui étaient en vue.

— Bonjour, Messieurs, dit l’étranger dès qu’il fut assez près pour saluer les individus rassemblés au pied du mât des signaux ; je suis charmé de vous voir. Votre sentier pour monter ici, quoiqu’il suive un ravin, est une véritable échelle de Jacob. — Eh ! Atwood, dit-il à son compagnon en regardant la mer avec surprise, que diable est devenue l’escadre ?

— Perdue dans les vapeurs Monsieur. Le brouillard n’est pas encore dissipé à la distance où elle est d’ici. Quand nous en étions plus près, nous pouvions en voir ou nous imaginer que nous en voyions un plus grand nombre qu’à présent.

— Vous voyez là-bas, Monsieur, les voiles hautes de deux vaisseaux, dit le lieutenant en montrant les deux bâtiments en vue ; et en voilà deux autres un peu plus loin, mais on n’en voit que les cacatois.

— Deux autres ! reprit le premier étranger ; — j’ai laissé en vue onze vaisseaux à deux ponts, trois frégates, un sloop et un cutter, quand je suis descendu dans le canot. On aurait pu les couvrir tous avec un mouchoir de poche. — Eh ! Atwood ?

— Ils étaient certainement en ordre serré, Monsieur ; mais je n’irai pas jusqu’à dire qu’on aurait pu les couvrir avec un mouchoir.

— Oui, vous êtes un dissenter[2] de profession, et jamais vous ne croirez à un miracle. – C’est une rude besogne, Messieurs, de gravir ce promontoire, quand on a passé cinquante ans.

— Cela est vrai, Monsieur, répondit sir Wycherly. Nous ferez-vous le plaisir de vous asseoir et de vous reposer après un exercice si violent ? Le rocher est assez difficile à monter, même en suivant le sentier ; mais voici un jeune homme qui s’est mis tout à l’heure dans la tête d’en descendre sans s’inquiéter du sentier, uniquement pour qu’une jolie fille trouvât un bouquet devant elle sur la table à déjeuner.

L’étranger considéra le baronnet avec attention, jeta ensuite un coup d’œil sur le domestique et le poney, après quoi il promena ses regards sur le lieutenant Tom Wychecombe et Dutton. C’était un homme habitué à juger de ses semblables, et ce coup d’œil rapide lui suffit pour apprécier le caractère de chacun de ces individus, à l’exception peut-être de Tom ; encore ses conjectures ne s’éloignèrent-elles guère de la vérité. Il classa sur-le-champ dans son imagination sir Wycherly comme l’homme d’importance du voisinage, — Dutton, comme un master usé au service, et qui avait la garde de la station des signaux, — le jeune Wychecombe, comme un lieutenant de vaisseau au service du roi. Quant à Tom, comme il était en grand deuil comme le baronnet, il pensa qu’il pouvait être son fils, quoiqu’il ne vît entre eux aucun air de famille. Saluant avec la politesse d’un homme qui sait répondre à une civilité, il s’assit à côté de sir Wycherly sans plus de cérémonie.

— Il faut que nous emmenions ce jeune homme en mer avec nous, Monsieur, dit-il au baronnet ; — cela le guérira de la fantaisie d’aller cueillir des fleurs sur les rampes de rocher. Sa Majesté a besoin de tous nos bras dans cette guerre, et j’espère, jeune homme, qu’il n’y a pas longtemps que vous êtes à terre parmi de jeunes filles.

— Seulement le temps nécessaire pour me guérir d’une blessure assez dangereuse que j’ai reçue à la prise d’un lougre enlevé sur la côte qui nous fait face, répondit Wychecombe avec modestie, mais non sans quelque chaleur.

— Un lougre ! — Ah ! — Eh ! Atwood ? Est-ce de la Voltigeuse que vous voulez parler, jeune homme ?

— C’était le nom de ce bâtiment, Monsieur. Il était à l’ancre dans la rade de Groix.

— Ai-je donc le plaisir de voir M. Wychecombe, le jeune officier qui a si bien conduit cette attaque ?

En parlant ainsi, l’étranger se leva, et le salua en ôtant son chapeau, avec un air de cordialité qui prouvait que son cœur était d’accord avec sa bouche.

— Je me nomme Wychecombe, Monsieur, répondit le lieutenant, le saluant à son tour en rougissant jusqu’au front ; mais je n’ai pas eu l’honneur de conduire l’attaque, car un des lieutenants de notre bâtiment était dans une autre embarcation.

— Oui, oui, je sais tout cela, — je sais qu’il fut repoussé, et que ce fut vous qui montâtes à l’abordage et qui fîtes toute la besogne.

— Et qu’ont dit les lords de l’amirauté ?

— Tout ce que je pouvais désirer en ce qui me concerne, Monsieur, car ils m’envoyèrent le brevet de lieutenant de vaisseau dès la semaine suivante. Je voudrais seulement qu’ils eussent été aussi généreux à l’égard de M. Wallon, qui a aussi été blessé, et qui s’est conduit aussi bien qu’il est possible.

— Cela n’aurait pas été sage, monsieur Wychecombe, répondit l’étranger d’un ton froid, car c’eût été récompenser un manque de succès : or le succès est tout, dans la guerre. — Ah ! voilà les autres bâtiments qui commencent à paraître. — Eh ! Atwood ?

Cette remarque fit que tous les regards se dirigèrent vers la mer, qui offrait alors un spectacle digne d’une attention passagère. Les vapeurs semblaient s’être amoncelées en une masse de quatre-vingts à cent pieds de hauteur, laissant au-dessus une atmosphère parfaitement claire, dans laquelle on voyait le haut de la mâture et de la voilure de l’escadre dont l’étranger avait parlé, formant en totalité seize voiles. On y voyait les onze vaisseaux à deux ponts et les trois frégates s’élevant en pyramides de voiles, s’avançant lentement vers le mouillage, qui, dans cette rade, n’était qu’à une portée de pistolet du rivage ; tandis que les cacatois et la partie supérieure des perroquets du sloop semblaient s’élever comme un monument sur la surface du brouillard. Après un moment d’attention, le lieutenant découvrit même la tête du mât de cacatois du cutter, sa flamme flottant nonchalamment, et cachée en partie dans les vapeurs. Le brouillard semblait tomber au lieu de s’élever, quoiqu’il roulât évidemment sur la surface de l’eau et donnât du mouvement à cette scène. On ne tarda pas à apercevoir les huniers des vaisseaux de ligne, et pour la première fois des êtres vivants se firent voir sur ces masses mouvantes.

— Je suppose que les gabiers de la grande hune nous voient aussi bien que nous les voyons, dit l’étranger ; ils doivent voir ce promontoire et ce mât de signaux, monsieur Wychecombe, et il ne peut y avoir de danger qu’ils s’approchent trop près.

— Je ne le crois pas, Monsieur ; les gabiers peuvent voir les rochers au-dessus du brouillard, aussi aisément que nous voyons les mâts des vaisseaux. — Ah ! monsieur Dutton ! il y a un pavillon de contre-amiral flottant à bord du vaisseau qui est le plus à l’est.

— C’est ce que je vois, Monsieur ; et si vous regardez le troisième vaisseau qui est la ligne du côté de l’ouest, vous y verrez flotter au mât de misaine un morceau d’étamine taillé en carré qui annonce qu’il y a un vice-amiral sur ce bord.

— Cela est vrai ! s’écria Wychecombe, qui était enthousiaste pour tout ce qui concernait sa profession ; et même un vice-amiral de l’escadre rouge[3], ce qui est le dernier pas pour arriver au grade d’amiral. — Ce doit être la flotte de sir Digby Downes.

— Non, jeune homme, dit l’étranger, qui vit, au coup d’œil que te jeune officier jeta sur lui, que ces derniers mots étaient une question qui lui était indirectement adressée ; c’est l’escadre du sud, et le pavillon de vice-amiral que vous voyez est celui de sir Gervais Oakes. Le contre-amiral Bluewater est à bord du vaisseau qui porte un pavillon à son mât d’artimon.

— Ces deux officiers ne se quittent jamais, sir Wycherly, ajouta le lieutenant ; partout où l’on entend le nom de sir Gervais, celui de Bluewater ne manque jamais de l’accompagner. Une telle union dans le service est admirable à voir.

— Ils peuvent bien faire voile de conserve, monsieur Wychecombe, reprit l’étranger avec quelque émotion. — Oakes et Bluewater étaient midshipmen ensemble, sous le vieux Breasthook, à bord de la Syrène, et quand le premier fut nommé lieutenant à bord du Squid, le second le suivit comme mate[4]. Oakes était premier lieutenant, et Bluewater troisième, à bord du Breton, dans l’action avec les frégates espagnoles. Cette affaire valut à Oakes un sloop, et il prit son ami pour premier lieutenant. L’année suivante ils eurent le bonheur de capturer un bâtiment armé de plus de canons que le leur, et ils se séparèrent alors pour la première fois, Oakes ayant obtenu le commandement d’une frégate, et Bluewater celui du Squid. Cependant, ils croisèrent de conserve jusqu’au moment où l’on donna au premier le commandement d’une escadre légère avec un guidon de commandement[5], et il reçut son ancien compagnon, qui était alors capitaine de vaisseau, comme capitaine de sa frégate. Ils servirent ensemble de cette manière jusqu’au moment où Oakes hissa son pavillon de contre-amiral. Depuis ce temps, les deux vieux marins ne se séparèrent jamais, Bluewater conservant le poste de capitaine de pavillon du vaisseau amiral jusqu’à ce qu’il eût lui-même le droit de déployer un pavillon de contre-amiral. Le vice-amiral n’a jamais conduit l’avant-garde d’une escadre sans que le contre-amiral conduisît la division de l’arrière-garde, et maintenant que sir Gervais est commandant en chef, vous voyez son ami Bluewater croiser de conserve avec lui.

Tandis que l’étranger donnait ces détails sur les deux amiraux, d’un ton moitié sérieux, moitié badin, les yeux de ceux qui l’entouraient étaient fixés sur lui. C’était un homme de moyenne taille, ayant les joues animées, le nez aquilin, un œil bleu plein de feu, et une bouche qui annonçait plus de goût et d’habitude de raffinement que son costume et son air ordinairement insouciant ne l’auraient fait supposer. On parle beaucoup de l’air aristocratique des oreilles, des mains et des pieds ; mais de tous les traits et de tous les membres du corps humain, c’est la bouche et le nez qui ont le plus d’influence pour donner une idée de la noblesse d’un individu. L’étranger se trouvait particulièrement dans ce cas. Son nez, comme le rostrum d’une ancienne galère, promettait un mouvement majestueux et ses belles dents et son sourire attrayant relevaient l’expression d’une physionomie qui était assez souvent sévère. Lorsqu’il eut cessé de parler, Dutton se leva, d’un air apprêté, se découvrit la tête, et le salua en courbant son corps presque à angle droit.

— Si ma mémoire ne me trompe, dit-il, j’ai l’honneur de voir le contre-amiral Bluewater lui-même. Je servais comme aide du master à bord du Medway quand il commandait la Chloé, et à moins que vingt-cinq ans n’aient fait en lui plus de changements que je ne le crois probable, il est en ce moment sur ce promontoire.

— Votre mémoire ne vaut rien, monsieur Dutton, et l’homme qui se trouve sur votre promontoire est, sous tous les rapports, inférieur à l’amiral Bluewater. On dit qu’un homme et sa femme, à force de vivre ensemble, de penser de même, d’avoir les mêmes goûts, d’aimer et quelquefois de haïr les mêmes objets, finissent par se ressembler au physique. Eh ! Atwood ? D’après le même principe, il est possible que j’aie quelque ressemblance avec Bluewater ; mais c’est la première fois qu’on m’en ait fait la remarque. Je suis sir Gervais Oakes, à votre service, Messieurs.

Dutton le salua de nouveau, et baissa la tête presque jusqu’à terre ; le jeune lieutenant ôta son chapeau ; et sir Wycherly, se levant, se fit connaître à sir Gervais, et l’invita à recevoir l’hospitalité chez lui, ainsi que tous ses officiers.

— Voilà qui est franc et cordial, dit l’amiral après avoir remercié le baronnet et rendu tous les saluts. C’est agir à la bonne et vieille façon anglaise. Aujourd’hui, on pourrait débarquer en quelque endroit que ce soit de l’Écosse, entre la Tweed et le cap Wrath, sans que personne vous offrît la moindre chose, pas même une tranche de gâteau de farine d’avoine ; excepté toujours la rosée des montagnes. – Eh ! Atwood ?

— Il faut toujours que vous lanciez un sarcasme contre mes compatriotes, sir Gervais, et il serait inutile d’y répondre, répliqua le compagnon de l’amiral, qui était son secrétaire. — Je pourrais quelquefois m’en sentir blessé, si je ne savais que vous prenez dans vôtre équipage autant d’Écossais que vous pouvez en trouver, et que vous pensez qu’une flotte n’en vaut que mieux si la moitié des capitaines vient du pays aux gâteaux.

— Avez-vous jamais entendu pareille chose, sir Wycherly ? Parce que je tiens à un homme qui me plaît, il m’accuse de prédilection pour tout son pays. Vous voyez Atwood ; il était mon secrétaire quand je commandais un sloop, et il m’a suivi jusque sur le Plantagenet ; et parce que je ne le jette pas par-dessus le bord, il voudrait faire croire que la moitié de l’Écosse est sur mon bord.

— J’ai du moins le chirurgien-major, le maître d’équipage, le premier aide du master, un officier de marine et le quatrième lieutenant pour me tenir compagnie, sir Gervais, répondit le secrétaire en souriant, en homme accoutumé aux plaisanteries de l’amiral, et qui s’en inquiétait peu. — Quand vous renverrez tous les Écossais chez eux, vous ne manquerez pas de places à remplir.

— Les Écossais savent se rendre utiles, sir Gervais, dit le baronnet ; et à présent que nous avons sur le trône un prince de la maison de Brunswick, nous devons être moins jaloux d’eux que par le passé. Je serais charmé de recevoir chez moi tous ceux dont M. Atwood vient de parler.

— En ce cas, Atwood, vous voilà bien hébergés pour tout le temps que nous resterons sur cette rade. Sir Wycherly, je vous remercie au nom de l’Écosse. Mais quelle scène extraordinaire ! Eh ! Atwood ? Je me souviens d’avoir vu bien des fois la coque de bâtiments dont les mâts étaient cachés par le brouillard ; mais je n’avais jamais vu la mâture et la voilure de seize bâtiments flotter sur une masse de vapeurs, sans coque pour les soutenir. Les huniers de tous les vaisseaux se montrent aussi clairement que s’il n’y avait dans l’air aucune particule de vapeur, tandis que tout ce qui est au-dessous du trelingage est caché dans un nuage aussi épais que la fumée d’un combat. Je n’aime pas à voir Bluewater s’avancer autant vers la terre, monsieur Dutton. Peut-être ne voit-il pas les rochers. Je vous assure que nous ne les avons vus nous-mêmes que lorsque nous en étions tout près. Toute l’escadre faisait route la sonde à la main, et le master de chaque bâtiment était comme un aveugle tâtant son chemin avec son bâton.

— Ce canon de neuf est toujours chargé, sir Gervais, afin de pouvoir avertir les bâtiments qui s’approchent de la côte ; et si monsieur Wychecombe, qui est plus jeune et plus leste que moi, veut courir à la maison pour allumer cette mèche, pendant ce temps je mettrai l’amorce, et dans une minute nous leur ferons savoir où ils sont.

L’amiral consentit sur-le-champ à cette proposition, et l’on s’empressa de l’exécuter. Le lieutenant s’empressa de courir chez Dutton pour allumer la mèche, enchanté de trouver cette occasion de savoir comment Mildred se trouvait, et celui-ci, ouvrant un petit caisson qui était près du canon, y prit une corne d’amorce, et prépara tout pour tirer un coup de canon. Wychecombe ne fut absent qu’une minute, et lorsque tout fut prêt, il regarda l’amiral, comme pour attendre le signal.

— Faites feu, monsieur Wychecombe, dit sir Gervais en souriant ; cela réveillera Bluewater ; et peut-être nous honorera-t-il d’une bordée en forme de réplique.

La mèche fut appliquée à l’amorce, et le coup partit. Une bonne minute après, le brouillard parut se lever autour du César, vaisseau qui portait le pavillon du contre-amiral ; un éclair brilla à travers les vapeurs, et l’on entendit ensuite la détonation d’une pièce de gros calibre. Presque au même instant trois petits pavillons se montrèrent au haut du grand mât du César ; car, avant de quitter son bord, sir Gervais avait envoyé un message à son ami pour le charger de veiller sur toute la flotte. C’était le signal de mouiller. L’effet qui en résulta, vu du haut du promontoire, était frappant. On n’avait pas encore aperçu la coque d’un seul vaisseau ; le brouillard continuait à être abaissé sur l’eau, de manière à cacher les basses vergues. Au-dessus, tout était brillant, distinct, et à assez peu de distance pour qu’il fût presque possible de distinguer les personnes. Jusqu’à ce point, tout était visible, tandis qu’en dessous, tout semblait couvert d’un mystère surnaturel. Chaque vaisseau avait un officier sur le grand-hunier pour surveiller les signaux ; et dès que le César eut montré ses trois pavillons, qui avaient été depuis longtemps préparés pour ce service, et suspendus en boules, on vit flotter le pavillon d’attention au haut des mâts de chaque vaisseau. Alors commença un spectacle encore plus curieux que celui qu’on regardait avec intérêt depuis si longtemps du haut du promontoire. Les cordages commencèrent à se mouvoir, et les voiles à se dessiner en festons, en apparence sans le secours des mains. Ayant l’air d’être privés de communication avec l’Océan et avec le corps des bâtiments, tous les mâts semblaient être doués de vie, chacun jouant son rôle indépendamment des autres, et tous tendant pourtant au même but. En quelques minutes, les voiles furent carguées, et les bâtiments vinrent à l’appel de leurs ancres. Bientôt on vit des têtes sortir du brouillard. Les vergues hautes furent garnies de monde, et les voilés serrées. On dressa ensuite les vergues. Enfin les hommes descendirent, et une belle flotte fut à l’ancre sans qu’on en vît du promontoire autre chose que le haut de la mâture (une fois à l’ancre il n’y a plus de voiles).

Sir Gervais Oakes avait été tellement frappé d’un spectacle qui était nouveau pour lui, et qui l’avait singulièrement amusé, que, tant qu’il dura, il ne prononça pas un seul mot. Dans le fait, bien des gens pourraient passer leur vie en mer sans voir un pareil spectacle ; mais ceux qui l’ont vu savent qu’on peut le compter parmi les merveilles de l’Océan.

Pendant ce temps, le soleil avait pris assez de force pour commencer à pomper le brouillard, et l’on voyait du côté de la terre des colonnes de vapeurs s’élever comme de la fumée. D’une autre part, le vent avait augmenté, et il chassait le brouillard devant lui et en moins de dix minutes, le voile se leva, les bâtiments se montrèrent l’un après l’autre, et l’on vit toute l’escadre à l’ancre dans la rade.

— Bluewater est heureux à présent, s’écria enfin sir Gervais ; il voit la terre, sa plus grande ennemie, et il sait ce qu’il a à faire en pareil cas.

— Je croyais que la France était la plus grande ennemie de tout marin anglais, dit sir Wycherly avec simplicité, mais à propos.

— Hum ! répondit l’amiral ; il y a quelque vérité en cela. Mais la terre est une ennemie à craindre, et la France ne l’est pas. Eh ! Atwood ?

C’était véritablement un beau spectacle que de voir l’escadre qui était alors à l’ancre sous les rochers de Wychecombe. Sir Gervais Oakes était regardé à cette époque comme un officier général commandant à la fortune, et il était dans les bonnes grâces de l’amirauté et de toute la nation. Sa popularité s’étendait jusque dans les colonies anglaises les plus éloignées, car il avait servi avec zèle dans presque toutes, et s’y était fait honneur. Mais la scène de notre histoire ne se passe pas à une époque de merveilles navales, comme celle qui y succéda à la fin de ce siècle. La France, la Hollande et même l’Espagne étaient alors des puissances maritimes formidables ; car les révolutions et les changements n’avaient pas encore détruit leur marine, et l’ascendant que prit ensuite l’Angleterre sur les mers n’avait pas anéanti leur navigation ; et ce furent ces deux grandes causes qui rendirent ensuite l’Angleterre en apparence invincible sur l’Océan. Les combats sur mer étaient alors vivement contestés, et ils étaient souvent sans résultats, surtout quand deux escadres étaient opposées l’une à l’autre. Les combats d’un bâtiment contre un autre étaient ordinairement plus décisifs ; mais le pavillon anglais était loin d’obtenir des succès aussi constants qu’il en remporta par la suite. En un mot, la science de la guerre navale n’avait pas encore fait ces grands progrès qui finirent par distinguer la carrière de l’Angleterre, mais elle n’avait pas rétrogradé chez ses ennemis au point qui paraît avoir rendu leur défaite presque certaine. Cependant sir Gervais était un officier que la fortune avait favorisé. Il avait capturé plusieurs bâtiments après des rencontres sanglantes, et il avait commandé des escadres avec honneur dans quatre ou cinq des plus grands combats sur mer de ce temps, indépendamment de ce qu’il avait été commandant en second ou en troisième, en plusieurs occasions semblables. Son bâtiment ne manquait jamais de prendre part à une action, quoi que pussent faire les autres. Les noms d’Oakes et de Bluewater, tant comme capitaines que comme amiraux, étaient devenus familiers à la nation, comme étant portés par des hommes qu’on voyait toujours se soutenir l’un l’autre dans le plus fort du combat. On peut ajouter ici que ces deux marins étaient de bonnes familles, ou du moins considérées comme telles parmi la noblesse du second ordre d’Angleterre. Sir Gervais était baronnet par droit héréditaire, et son ami Richard Bluewater descendait d’une de ces nobles familles de marins qui fournissent des amiraux à l’Angleterre de génération en génération. Son père avait porté le pavillon carré, blanc d’amiral à son grand mât ; et son aïeul, après avoir obtenu par ses services les honneurs de la noblesse, était mort vice-amiral d’Angleterre. Ces circonstances fortuites avaient peut-être contribué à procurer aux deux amis la faveur de la cour.


  1. Locution marine.
  2. Dissident. Ce mot paraît être employé ici dans un double sens. Il signifie non-conformiste, et un homme dont les opinions sont en dissentiment avec celles d’autres personnes.
  3. La marine anglaise se divise en trois escadres ; la rouge, la bleue et la blanche, nommées ainsi d’après la couleur de leurs pavillons.
  4. Élève de la marine de première classe.
  5. Ce qui indique le grade de commodore.