Les Deux Amiraux/Chapitre VIII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 102-117).



CHAPITRE VIII.


Faites-y attention, pensez-y bien je n’ai pas coutume de plaisanter. Jeudi s’approche ; mettez la main sur votre cœur ; réfléchissez-y. Si vous êtes à moi, je vous donne à mon ami. Dans le cas contraire, allez vous faire pendre, mendiez, mourez de faim dans les rues.
ShakspeareRoméo et Juliette.



Wychecombe-Hall, dans son administration intérieure, réunissait la plupart des traits qui caractérisent la demeure d’un garçon, et n’était ni en avance ni en arrière de ce siècle en ce qui concerne les orgies de table. Quand le maître de la maison se relâchait un peu, les domestiques imitaient uniformément son exemple. La table de sir Wycherly était toujours bien servie, et l’on faisait presque aussi bonne chère dans la cuisine que dans la salle à manger, le vin seul excepté. Mais au lieu de vin, les domestiques avaient à discrétion d’excellente double ale, brassée à la maison, de sorte que les deux breuvages différaient de nom plutôt que de qualité. Sir Wycherly ne buvait que du vin de Porto ; car, au milieu du dernier siècle, peu d’Anglais buvaient de meilleurs vins ; encore son porto n’était-il pas un vin d’élite et mûri par les années ; la force en faisait le principal mérite, et comme la double ale n’était guère moins forte, la différence entre du vin médiocre et d’excellente ale n’était pas très-considérable : fait qui était à la connaissance de toute la maison du baronnet, qui en avait fait la comparaison plus d’une fois, et qui donnait la préférence à l’ale, à l’exception du sommelier de mistress Lurder.

En la présente occasion, personne à Wychecombe-Hall n’ignorait la cause de l’orgie qui avait lieu dans la salle à manger. Tous ceux qui l’habitaient étaient des dévoués partisans de la maison régnante, et dès qu’ils virent qu’on manifestait sa loyauté en buvant, les toasts — succès au roi George ! — et — confusion au Prétendant ! — se firent entendre dans la cuisine comme dans la salle à manger, avec un zèle qui aurait pu placer un usurpateur sur le trône, s’il n’avait fallu que des libations pour y réussir.

Quand donc l’amiral Bluewater sortit de la chambre de son ami, le bruit et tous les signes d’une orgie générale et régulière étaient si évidents, qu’il éprouva quelque curiosité d’en voir le résultat et comme l’heure à laquelle il avait dessein de retourner à son vaisseau n’était pas encore arrivée, il descendit pour s’assurer positivement de la situation des choses. En traversant le vestibule pour entrer d’abord dans le salon, il y rencontra Galleygo.

— Je crois que le capitaine d’armes n’a pas fait son devoir ce soir, maître Galleygo, dit le contre-amiral, et qu’il a publié d’éteindre les lumières sur le premier pont. J’entends parler, rire et chanter d’une manière un peu bruyante pour une maison de campagne respectable.

Galleygo toucha d’une main une mèche de cheveux à côté de son front, releva de l’autre son pantalon, et lui répondit d’une voix qui prouvait qu’il avait la langue plus épaisse que de coutume, grâce à quelques verres d’ale qu’il avait ajoutés à ceux qu’il avait déjà bus avant son apparition dans le cabinet de toilette de sir Gervais, laquelle addition avait produit sur son système à peu près le même effet qu’une nouvelle goutte sur un vase qui est déjà plein.

— C’est cela même, amiral Bleu, — dit-il d’un ton de bonne humeur, quoiqu’il ne fût pas assez gris pour oublier de se conformer aux convenances à sa manière. — C’est cela même ; la consigne est de laisser brûler les lumières jusqu’à nouvel ordre, et l’on a appelé tout le monde en bas pour une petite réjouissance. C’est un plaisir de voir l’ale qui est arrimée dans la cale de cette maison, Votre Honneur. Tout l’équipage met la main à l’œuvre, et le bâtiment portera bientôt autant de voiles qu’il en est capable. On ne fait que remplir et vider les pots.

— Tout cela peut être fort bien pour les gens de la maison, si sir Wycherly le trouve bon, Galleygo ; mais il ne convient pas que les domestiques de ses hôtes prennent part à ce désordre. Si j’apprends que Tom s’en soit mêlé, il en entendra parler. Et comme votre maître n’est pas ici pour vous admonester, je prendrai la liberté de le faire pour lui, car je sais qu’il serait très-mortifié d’avoir à rougir de la conduite de son maître-d’hôtel.

— Que Dieu protège votre chère âme, amiral Bleu ! prenez autant de libertés qu’il vous plaira, et jamais je n’en empêcherai une. Je vous connaissais quand vous n’étiez qu’un jeune middy[1] et je vous connais encore à présent que vous êtes un contre. Vous nous marchez sur les talons, et quand vous serez amiral en plein, vous serez quelque chose de plus qu’un vice. Je vous regarde, mon maître et vous, comme la chair et les os, – Pillardès et Arrestès, — et je ne m’inquiète pas plus de recevoir une rebuffade de Votre Honneur que de sir Gervais lui-même.

— Je crois que cela est assez vrai, Galleygo ; mais suivez mon avis, et renoncez à l’ale pour le reste de cette nuit. Pouvez-vous me dire comment se comporte le bâtiment, à l’égard du reste de la compagnie ?

— Vous n’auriez pu faire cette question à personne qui fût plus en état d’y répondre, Votre Honneur, car je viens de faire ma ronde dans toutes les chambres par une sorte d’habitude. Il me semblait, voyez-vous, que j’étais à bord du Plantagenet, et qu’il était de mon devoir de tout inspecter comme de coutume. C’est le dernier verre d’ale qui m’avait mis cette idée dans la tête ; mais à présent je vois ce qui en est, et je sais où je suis. Oui, Votre Honneur, le grand mât d’une église n’est pas plus droit et plus ferme que mon jugement en ce moment. Sir Wycherly m’a donné un verre de vin, pendant que je passais dans la salle à manger, avec le toast — confusion au Prétendant ! — ce que je répétai de tout cœur ; mais son vin n’est pas plus en état de rester bord à bord avec l’ale que nous avons là-bas, qu’un bâtiment français ne peut se comparer à un anglais. — Que pensez-vous, amiral Bleu, de cette croisière du fils du Prétendant sur les montagnes d’Écosse ?

Bluewater jeta un regard de méfiance sur le maître-d’hôtel, car il savait qu’à bord du Plantagenet le drôle passait la moitié de son temps dans la salle à manger ou dans l’office de son maître, et il pouvait avoir entendu bien des choses de ses entretiens confidentiels avec sir Gervais. Mais ne voyant sur sa physionomie que l’expression insignifiante des traits d’un homme à demi gris, son inquiétude se calma sur-le-champ.

— Je pense que c’est une entreprise noble et hardie, Galleygo, répondit le contre-amiral, trop franc pour ne pas dire ce qu’il pensait ; mais, comme, croisière, je ne crois pas qu’elle rapporte de bonnes parts de prises. Mais vous n’avez pas répondu à ma question. Je suppose que M. Dutton et M. Rotherham sont encore à table avec sir Wycherly. Ne s’y trouve-t-il plus d’autres convives ! Où sont les deux jeunes gens ?

— Il n’y en a pas un seul à terre, Votre Honneur, répondit le maître-d’hôtel, habitué à entendre nommer ainsi les midshipmen.

— Je veux parler des deux jeunes Wychecombe. — Ah ! j’oubliais que l’un d’eux est officier.

— Et aussi bon officier que beau jeune homme, Votre Honneur, tout le monde le dit ; il est avec les dames, et l’autre a repris sa place à table.

— Et les dames, que sont-elles devenues au milieu de cette orgie bruyante ?

— Elles sont dans le petit salon. Quand elles ont vu quelle route faisait le bâtiment, elles se sont jetées dans le premier port qu’elles ont trouvé.

Galleygo, en parlant ainsi, lui montrait la porte du salon dont il parlait, et Bluewater s’avança de ce côté, après avoir fait au maître-d’hôtel une nouvelle et inutile exhortation à la sobriété. Lorsqu’il eut frappé à la porte, le jeune lieutenant la lui ouvrit lui-même, et, reconnaissant son officier supérieur, il se rangea pour le laisser passer, en le saluant avec respect. Une seule lumière éclairait le petit appartement où mistress Dutton et sa fille s’étaient réfugiées pour s’éloigner du bruit toujours croissant de la double orgie. Mildred avait éteint les autres, et c’était un pieux expédient auquel elle avait eu recours pour cacher à tous les regards les yeux rouges et encore humides de sa mère. L’amiral, en entrant, parut frappé de cette espèce d’obscurité ; mais, en y réfléchissant un instant, il lui parut qu’elle était en harmonie avec les sentiments de ceux qui étaient réunis dans le salon. Mistress Dutton le reçut avec l’aisance que lui avait donnée son éducation, et une conversation s’engagea sur-le-champ, comme c’est l’usage entre personnes résidant momentanément sous le même toit.

— Nos amis paraissent bien passer le temps, dit Bluewater au moment où un cri joyeux, partant de la salle à manger, arrivait à leurs oreilles ; la loyauté de sir Wycherly paraît à toute épreuve.

— Oh ! amiral Bluewater ! s’écria la malheureuse femme, le sentiment l’emportant un instant sur la discrétion, pouvez-vous dire, pouvez-vous penser que dégrader par de pareils excès l’image de la Divinité soit une manière de bien passer le temps ?

— L’expression est impropre, mistress Dutton ; et pourtant c’est ce que disent des millions d’hommes. Cette manière de célébrer un grand événement, et de proclamer ce qu’on regarde comme ses principes, est un vice non-seulement de notre siècle, mais de notre pays.

— Je vois pourtant que ni vous ni sir Gervais Oakes vous ne trouvez nécessaire de donner une telle preuve de votre attachement à la maison de Hanovre, et de votre détermination de lui consacrer votre temps et vos services.

— Vous vous souviendrez, ma bonne dame, qu’Oakes et moi nous sommes des amiraux chargés d’un commandement, et qu’il ne nous conviendrait pas de commettre un acte d’intempérance, à la vue de nos propres vaisseaux. Quoi qu’il en soit, je suis charmé de voir que M. Wychecombe préfère la compagnie dans laquelle je le trouve aux plaisirs de la table.

Le lieutenant salua, et Mildred jeta sur le contre-amiral un coup d’œil de satisfaction, sinon de reconnaissance. Sa mère continua un entretien qui faisait diversion à son émotion.

— J’en rends grâce à Dieu, s’écria-t-elle, ne songeant pas au sens qu’on pouvait attacher à ses paroles. — Tout ce que nous connaissons de M. Wychecombe doit nous porter à croire que sa tempérance n’est ni accidentelle ni extraordinaire.

— Tant mieux pour lui, ma chère dame. — Je vous félicite, jeune homme, de ce triomphe des principes, ou du tempérament, ou des deux causes réunies. Nous appartenons à une profession dans laquelle la bouteille est un ennemi plus à craindre qu’aucun de ceux que nous puissions avoir à combattre. Un marin ne peut appeler aucun allié à son secours pour l’aider à vaincre cet ennemi mortel d’un esprit intelligent et cultivé. Un homme qui pense réellement beaucoup boit rarement beaucoup. Mais il y a dans un vaisseau des heures, des semaines, des mois d’oisiveté, pendant lesquels la tentation de recourir à ce genre de distraction devient trop forte pour des esprits qui ne sont pas habitués à y résister. C’est particulièrement ce qui arrive aux commandants ; car, se trouvant isolés par leur rang, et accablés par la responsabilité dont ils sont chargés, ils cherchent dans la bouteille les moyens d’échapper aux pensées qui les tourmentent, et de se passer de toute autre compagnie. Je crois que le moment critique de la vie d’un marin se trouve dans les premières années qu’il a obtenu un commandement.

— Que cela est vrai ! s’écria mistress Dutton ; oh ! ce cutter, ce cruel cutter !

Cette exclamation, qui lui échappa involontairement, et qu’elle regretta au même instant, fut un éclair qui fit briller la vérité aux yeux du contre-amiral. Bien des années auparavant, quand il n’était encore que capitaine, il avait été membre d’un conseil de guerre qui avait cassé et dégradé un lieutenant nommé Dutton pour inconduite pendant qu’il avait le commandement d’un cutter, inconduite qui était le malheureux fruit de la bouteille. D’abord il avait pensé, en voyant mistress Dutton, que ce nom ne lui était pas inconnu ; mais tant de choses semblables avaient passé sous ses yeux pendant quarante ans de service, que cet incident particulier s’était perdu dans sa mémoire dans l’obscurité du temps. Mais, en ce moment, il s’y représenta vivement avec toutes les circonstances qui l’avaient accompagné. Ce souvenir fit que le contre-amiral prit un nouvel intérêt à la malheureuse femme et à l’aimable fille du délinquant. On l’avait prié, dans le temps, d’employer son crédit pour obtenir la réintégration de l’officier coupable dans son ancien grade, et plus tard pour le faire nommer au poste inférieur qu’il occupait alors ; mais il avait constamment refusé de faire aucune sollicitation pour rendre une autorité quelconque à un homme qui était esclave d’un penchant qui non-seulement le dégradait lui-même, mais encore, dans la situation particulière d’un marin, mettait en danger l’honneur de son pays et la vie de tous ceux qui l’entouraient. Il savait que les derniers efforts qui avaient été faits en sa faveur avaient réussi, à l’aide d’une forte influence à la cour, dont il n’est pas ordinaire de faire usage dans des cas si insignifiants ; et ensuite, depuis bien des années, il avait entièrement oublié le coupable et ses infortunes. La renaissance imprévue de ses anciennes impressions fit qu’il se sentit comme un ancien ami de la femme et de la fille ; car il se rappelait une scène qu’il avait eu à soutenir avec elles, et dans laquelle la lutte entre ses principes et son humanité avait été si violente qu’il en avait versé des larmes. Mildred n’était alors qu’une enfant et ne se souvenait plus du nom d’un officier qu’elle n’avait vu qu’une seule fois ; mais mistress Dutton se le rappelait fort bien, et ce n’était qu’en tremblant qu’elle était venue à Wychecombe-Hall où elle savait qu’elle allait le rencontrer. Le premier regard qu’il jeta sur elle l’assura qu’elle était oubliée, et elle chercha à bannir aussi de son souvenir une scène qui avait été une des plus pénibles de toute sa vie. L’exclamation qui lui échappa malgré elle changea entièrement la face des affaires.

— Mistress Dutton, dit Bluewater en lui prenant la main avec un air d’affection, je crois que nous sommes d’anciens amis, si, après ce qui s’est passé, vous me permettez de me considérer comme tel.

— Oh ! amiral Bluewater, ma mémoire n’a pas besoin qu’on me le rappelle ; je suis aussi sensible à votre compassion et à votre bonté que je l’étais dans le cruel moment où nous nous sommes vus.

— Et cette jeune personne, j’ai eu aussi le plaisir de la voir en cette occasion désagréable, et cela me fait comprendre ce que je ne pouvais expliquer. Dès l’instant que j’ai aperçu miss Dutton, je me suis dit que ses traits et surtout l’expression de sa physionomie ne m’étaient pas inconnus. Certainement, quand on les a vus une fois, on ne les oublie pas facilement.

— Ce doit être un jeu de votre imagination, amiral. Mildred était alors tout à fait enfant, et les traits d’un enfant font rarement une impression durable, et ils changent avec l’âge.

— Ce ne sont pas ses traits que je reconnais, c’est leur expression, et je n’ai pas besoin de dire à sa mère que c’est une expression difficile à oublier. J’ose dire que M. Wychecombe attestera cette vérité.

— Écoutez ! s’écria mistress Dutton, dont l’oreille était attentive à chaque nouveau bruit qui se faisait entendre. Tout semble être en confusion dans la salle à manger. J’espère que tous ceux qui s’y trouvent sont de la même opinion sur ce qui se passe en Écosse.

— S’il y a un jacobite parmi eux, il y fera chaud pour lui ; car sir Wycherly, son neveu et le ministre, sont des lions rugissants en fait de loyauté. Mais ce bruit a certainement quelque chose d’extraordinaire, car j’entends des domestiques courir de côté et d’autre. S’ils sont dans la cuisine dans l’état où je les suppose, la cuisine doit avoir besoin du secours de la salle à manger, autant que la salle à manger peut…

Un coup frappé à la porte interrompit le contre-amiral. Il l’ouvrit lui-même, et Galleygo se montra sur le seuil ; mais pour cette fois, il avait besoin de s’appuyer contre un des jambages.

— Eh bien ! Monsieur, s’écria l’amiral d’un ton sévère, car il n’était plus disposé à badiner avec lui, dans l’état où il le voyait, quelle impertinence vous amène ici ?

— Aucune impertinence, Votre Honneur. Il ne s’en trouve pas à bord du Plantagenet. Comme il n’y a pas ici de jeune homme[2] pour faire le rapport de ce qui se passe, j’ai cru que je ferais bien de venir le faire moi-même. Nous recevons tant de rapports dans notre chambre à bord du Plantagenet, qu’il n’y a pas sur toute l’escadre un seul officier en état d’en faire un mieux que moi.

— Il en a cent qui le feraient en moins de mots. – Qu’avez-vous à me dire ?

— Seulement, Votre Honneur, qu’il y a là-bas un pavillon amené et un commandant en chef jeté sur le flanc.

— Juste ciel ! est-il arrivé quelque accident à sir Gervais ? Parlez, drôle, ou je vous fais repartir à l’instant pour le Plantagenet, fût-il minuit.

— Il est à peu près cela, amiral Bleu, car on a piqué six coups, ainsi que tout le monde peut le voir au cadran placé au haut de la grande échelle, — six coups, dis-je, et nous marchons sur sept.

— Qu’est-il arrivé à sir Gervais, monsieur ? s’écria le contre-amiral en levant l’index d’un air menaçant.

— Rien du tout, Votre Honneur ; nous nous portons tous aussi bien que lorsque nous avons quitté le Plantagenet. Je vous réponds que sir Gervais ne le cédera pas au meilleur voilier, n’importe que le bâtiment flotte sur une mer de porto, ou sur un océan d’ale. Fiez-vous à sir Gervais pour jouer de pareils tours. Il n’a pas été jeune homme pour rien.

— Ayez un instant de patience, amiral, dit le lieutenant Wychecombe, je vais aller moi-même m’assurer de la vérité.

— Je ne lui ferai plus qu’une question, dit Bluewater pendant que le jeune officier sortait du salon.

— Mais ne voyez-vous pas, amiral Bleu, que c’est le vieux sir Wycherly, le commandant en chef ici, qui a chaviré parce qu’il a voulu porter trop de voiles pour suivre des bâtiments plus légers, et maintenant on le remorque dans le port pour être radoubé.

— Est-ce là tout ? c’est ce qu’on devait attendre d’une pareille orgie. Il ne fallait pas prendre un air si lamentable pour nous annoncer cette nouvelle.

— C’est ce que je pensais, Votre Honneur, et je voulais seulement prendre une figure aussi lugubre qu’un jeune homme chargé d’aller faire le rapport qu’un mât de perroquet est cassé, ou qu’un boute-dehors est sorti des blins et tombé à la mer. Vous rappelez-vous le jour, amiral Bleu, où vous vouliez lofer sur la hanche du vent du Plantagenet, et vous placer entre lui et le trois-ponts français de quatre-vingt-dix canons, et que vos bonnettes furent emportées les unes après les autres, comme des champignons se cassent en les pelant ?

Galleygo, qui puisait ses figures dans ses deux métiers, aurait parlé ainsi pendant une heure ; mais le lieutenant rentra en ce moment, et annonça que leur hôte était sérieusement et dangereusement malade. Tandis qu’il faisait les honneurs de sa table, il avait été frappé tout à coup d’une attaque que M. Rotherham croyait être d’apoplexie. Il l’avait saigné sur-le-champ, et le baronnet était déjà un peu mieux. Cependant on avait fait partir un exprès pour aller chercher un médecin, et comme de raison tous les convives avaient quitté la table, et l’alarme avait rétabli, quoique un peu tard, un esprit de sobriété parmi les domestiques. À la prière de mistress Dutton, le lieutenant sortit une seconde fois du salon, poussant Galleygo devant lui, pour se procurer des renseignements plus exacts sur la situation du vieux baronnet, la mère et la fille ayant pour lui une véritable affection ; car sir Wycherly avait gagné leur cœur par sa bienveillance habituelle, et par l’intérêt constant qu’il prenait à leur bonheur.

Sic transit gloria mundi ! murmura l’amiral Bluewater en se jetant sur un grand fauteuil, avec son air d’insouciance ordinaire, dans un coin obscur du salon. Le baronnet est tombé de son trône dans un moment de prospérité et de réjouissance ; pourquoi un autre n’en ferait-il pas autant ?

Mistress Dutton entendit sa voix, sans distinguer les paroles, et elle craignit que le baronnet, qu’elle aimait et respectait sincèrement, ne fût regardé sous un jour trop désavantageux par un homme du caractère du contre-amiral.

— Sir Wycherly, dit-elle un peu à la hâte, a le meilleur cœur qui puisse exister, et il n’y a pas dans toute l’Angleterre un propriétaire plus généreux. Ne croyez pas qu’il soit habitué à se livrer aux plaisirs de la table plus que ne le font ordinairement les hommes de sa condition. Sa loyauté l’a sans doute entraîné aujourd’hui plus loin qu’il n’était prudent.

— Je suis très-disposé à juger favorablement de notre hôte, ma chère mistress Dutton ; et nous autres marins nous ne sommes pas accoutumés à juger un bon vivant trop sévèrement.

— Oh ! amiral Bluewater ; vous qui avez toujours eu une réputation si bien établie de sobriété et de bonne conduite ! Je me rappelle encore comme je tremblai quand j’entendis citer votre nom parmi ceux des principaux membres de ce redoutable conseil de guerre.

— Vous laissez trop souvent votre imagination se reporter sur ces sujets désagréables, mistress Dutton, et j’aimerais à vous voir montrer à votre aimable fille l’exemple de plus d’enjouement. À l’époque dont vous parlez, je ne pouvais vous rendre service, mon serment et mon devoir s’y opposaient. Mais à présent il n’existe aucune raison qui me le défende ; au contraire, toutes les raisons possibles me l’ordonnent. Cette chère enfant m’intéresse plus que je ne saurais le dire.

Mistress Dutton garda le silence et prit un air pensif. L’âge de l’amiral Bluewater ne l’empêchait pas de jeter sur Mildred des regards d’admiration ; mais ses discours et surtout son caractère repoussaient tout soupçon. Cependant Mildred était extrêmement aimable, et les hommes étaient extrêmement faibles en matière d’amour. Bien des héros avaient passé leur jeunesse en montrant de la discrétion et de l’empire sur eux-mêmes, et fini par commettre quelque acte de folie de ce genre sur le déclin de leur vie ; et l’expérience avait donné à mistress Dutton des leçons de prudence. Néanmoins elle ne pouvait se résoudre à mal penser d’un homme dont elle avait si longtemps respecté le caractère ; et la franchise d’un marin se joignait tellement en lui à la droiture et à la délicatesse, qu’il était difficile de lui supposer d’autres motifs que ceux qu’il avouait tout haut ; Mildred s’était fait plus d’un ami par la douceur de sa physionomie, qui était encore plus séduisante que la beauté de ses traits ; pourquoi ce vieux marin ne serait-il pas de ce nombre ? Ces réflexions furent interrompues par l’arrivée soudaine et peu désirable de Dutton. Il sortait de la chambre à coucher de sir Wycherly, qu’on avait mis au lit, et il venait chercher sa femme et sa fille, la voiture qui devait les reconduire étant à la porte. Il n’était pas ivre au point d’être privé de l’usage de la parole et de ses membres, mais il avait cette ivresse qui éveille le démon endormi dans le cœur d’un homme et qui le fait dévoiler le secret de son caractère. Ses nerfs étaient même plus fermes que de coutume, et le vin avait développé toute l’énergie d’un homme dont les idées prenaient rarement la direction de la droiture et de l’honneur. L’obscurité qui régnait dans le salon, et une certaine confusion qu’éprouvait son cerveau, l’empêchèrent d’apercevoir le contre-amiral assis dans un coin, et il se crut seul avec les deux femmes qui se trouvaient complétement sous sa dépendance, et qui étaient depuis si longtemps victimes de sa tyrannie et de sa brutalité.

— J’espère que sir Wycherly se trouve mieux, Dutton ? lui dit sa femme, craignant qu’il ne démasquât son caractère ayant de savoir en présence de qui il se trouvait. L’amiral Bluewater désire autant que nous de connaître sa véritable situation.

— Oui, vous autres femmes, répondit Dutton se jetant sur un fauteuil, le dos tourné du côté de Bluewater, vous êtes toute pitié, toute sensibilité pour les baronnets et les contre-amiraux ; mais un mari et un père pourraient mourir cent fois sans obtenir un regard de compassion de vos beaux yeux, ou une parole d’affection de vos langues infernales.

— Ni Mildred ni moi, nous ne méritons de vous un tel reproche, Dutton.

— Non ; vous êtes toutes deux la perfection même ! N’ai-je pas été cinquante fois à deux doigts de la mort par suite de la même maladie dont sir Wycherly est attaqué ? et laquelle de vous a jamais envoyé chercher seulement un apothicaire ?

— Vous avez eu quelques indispositions, mais vous n’avez jamais essuyé une attaque d’apoplexie. Nous pensions que quelques heures de sommeil finiraient par vous guérir, et nous ne nous sommes pas trompées.

— Vous pensiez ! Qu’avez-vous besoin de penser ? Ce sont les médecins et les chirurgiens qui doivent penser, et il était de votre devoir d’en envoyer chercher un pour donner des soins à un homme que vous êtes tenues l’une et l’autre d’honorer, et à qui vous devez obéissance. Je suppose que, jusqu’à un certain point, vous êtes votre maîtresse, Marthe, et ce qui ne peut s’éviter, il faut l’endurer. Mais Mildred est ma fille, et il faut qu’elle m’aime et qu’elle me respecte, quand vous devriez en crever toutes deux.

— Une fille pieuse respecte toujours son père, Dutton, répondit sa pauvre femme, tremblant de la tête aux pieds ; mais l’amour doit venir de lui-même, ou il ne vient jamais.

— C’est ce que nous verrons, mistress Marthe Dutton ; c’est ce que nous verrons. Avancez ici, Mildred ; j’ai un mot à vous dire, et autant vaut le dire à présent que plus tard.

Mildred s’approcha en tremblant comme sa mère ; mais, avec un sentiment de piété filiale que rien ne pouvait extirper de son cœur, elle désirait empêcher son père de se dégrader encore davantage aux yeux du contre-amiral. Ce fut dans cette vue, et dans cette vue seule, qu’elle eut le courage de lui dire :

— Mon père, ne ferions-nous pas mieux d’attendre que nous soyons seuls dans notre maison, pour parler de nos affaires de famille ?

Dans des circonstances ordinaires, Bluewater n’aurait pas eu besoin d’un avis si facile à comprendre, et il se serait retiré dès l’instant qu’il aurait vu l’apparence d’une querelle entre un mari et sa femme ; mais l’intérêt indéfinissable qu’il prenait à l’aimable et jeune fille qui était debout, tremblant devant son père, lui fit oublier sa délicatesse habituelle et ce qu’il regardait comme les convenances de la société. Au lieu de sortir, comme Mildred l’avait espéré en entendant ces mots resta sur son fauteuil sans faire un seul mouvement.

Dutton avait l’esprit trop obtus pour comprendre le sens caché des paroles de sa fille sans avoir vu le contre-amiral, et il était trop courroucé sans savoir pourquoi, pour songer à autre chose qu’à montrer une indignation sans motif.

— Mettez-vous plus en face de moi, Mildred ! s’écria le père avec emportement ; plus en face ! vous dis-je ; comme cela convient à une fille qui ne connaît pas ses devoirs envers son père, et qui a besoin qu’on les lui apprenne.

— Ah ! Dutton, s’écria la mère affligée, n’accusez pas Mildred de ne pas remplir ses devoirs. Vous ne savez pas en ce moment ce que vous dites. Vous ne connaissez pas ses oblig… son cœur, je veux dire ; sans quoi vous ne vous permettriez pas une si cruelle accusation.

— Silence, mistress Marthe Dutton ! — Ce n’est pas à vous que j’ai affaire à présent ; c’est à cette jeune fille, à qui j’espère que j’ai droit de parler net, puisque je suis son propre père. Silence donc, mistress Marthe Dutton. Si ma mémoire ne me trompe, vous vous êtes trouvée une fois avec moi devant l’autel de Dieu, et vous m’y avez promis amour, respect et obéissance. — Oui, obéissance est le mot, mistress Marthe Dutton.

— Et que m’y avez-vous promis en même temps, Frank ? s’écria sa femme, à qui son cœur déchiré arracha cette question, qui ressemblait à un reproche.

— Rien que ce que j’ai honnêtement et loyalement exécuté : — de vous protéger, de vous fournir nourriture et vêtements, — et de vous donner le droit de porter en face du monde le nom honorable de Frank Dutton.

— Honorable ! murmura la malheureuse femme d’un ton trop bas pour que son mari pût l’entendre, ses excès lui ayant rendu l’oreille dure, mais qui fut entendu par Mildred et par l’amiral. Après avoir répété ce mot avec angoisse, elle se couvrit le visage des deux mains, se laissa tomber sur une chaise et garda le silence.

— Venez plus près, Mildred, s’écria Dutton d’un ton brutal. Vous êtes ma fille, et quoique d’autres puissent oublier ce qu’elles ont promis à l’autel, une loi de la nature vous enseigne à m’obéir. Vous avez deux admirateurs, et vous devriez être charmée de jeter le grappin sur l’un ou sur l’autre, quoiqu’il y ait un grand motif de préférence pour l’un des deux.

— Mon père ! s’écria Mildred, sa délicatesse et sa sensibilité se révoltant à cette allusion grossière à un nœud qu’elle considérait comme le plus sacré vous ne pensez sûrement pas ce que vous dites ?

— Telle mère, telle fille ! Que la désobéissance et le manque de respect prennent possession d’une mère, et la contagion gagnera tous les enfants, fussent-ils une douzaine. Écoutez-moi bien, miss Mildred : c’est vous qui ne savez ce que vous dites, tandis que moi, je m’entends fort bien, comme la plupart des pères. Votre mère ne vous parlerait jamais de ce que je crois mon devoir de vous mettre sous les yeux très-clairement. C’est pourquoi j’attends de vous que vous m’écoutiez en fille soumise et affectueuse. Vous pouvez vous assurer l’un des deux jeunes Wychecombe et l’un ou l’autre serait un bon parti pour la fille d’un pauvre master disgracié.

— Mon père ! je voudrais pouvoir passer à travers le plancher pour ne pas entendre de pareils discours.

— Non, ma chère, non, vous resterez ferme sur vos jambes, à moins que vous ne fassiez un mauvais choix en vous mariant. M. Thomas Wychecombe est héritier du baronnet, il possédera après lui son titre et son domaine ; c’est donc le meilleur choix que vous puissiez faire, et vous devriez lui donner la préférence.

— Dutton, comme père, comme chrétien, pouvez-vous donner des conseils si honteux à votre propre fille ! s’écria la malheureuse mère, choquée au-delà de toute expression du manque de principes et de sentiments de son mari.

— Oui, mistress Marthe Dutton, je le puis, et je crois que cet avis est tout autre chose que honteux. Désirez-vous que votre fille soit la femme de quelque misérable chef d’un poste de signaux de côte, quand, avec un peu d’adresse et de prudence, elle peut devenir lady Wichecombe, et être maîtresse de cette maison et d’un noble domaine ?

— Mon père ! mon père ! s’écria Mildred, mourant de honte en songeant que le contre-amiral entendait cette conversation, vous vous oubliez, et vous ne songez guère à ce que je puis désirer. Il n’y a pas de probabilité que M. Thomas Wychecombe pense jamais à me choisir pour femme, ni même que qui que ce soit ait une pareille idée.

— Cela dépendra de la manière dont vous vous y prendrez, Milly. Il est très-possible que M. Thomas Wychecombe ne pense pas encore précisément en ce moment à vous prendre pour femme ; mais on prend les plus grosses baleines avec de petites cordes, quand on sait les manier comme il faut. Quant au jeune lieutenant, il serait prêt à vous épouser demain, quoique vous ne puissiez faire une plus grande folie l’un et l’autre que de vous marier. Il n’est que lieutenant, et quoiqu’il porte un nom respectable, on ne voit pas trop quel droit il y peut avoir.

— Vous n’étiez pourtant que lieutenant quand vous vous êtes marié, Dutton, et votre nom, n’avait rien qui pût vous procurer du crédit ou de l’avancement, dit mistress Dutton, désirant faire naître en lui quelque nouvelle idée, pour écarter celle de l’insinuation cruelle contenue dans ces derniers mots. Nous pensions alors que l’horizon était brillant devant nous.

— Et il le serait encore, mistress Dutton, si je n’avais fait une sottise. Un homme chargé de famille, sans fortune, et qui n’a qu’une paie modique, est porté à faire mille folies pour cacher sa misère. Vous ne rendez pas votre argument meilleur en me rappelant mon imprudence. — Mais je ne vous dis pas, Mildred, de jeter ce jeune Virginien par-dessus le bord, car il peut vous être utile de plus d’une manière. D’abord, vous pouvez vous en servir pour donner de la jalousie à M. Thomas Wychecombe ; en second lieu, un lieutenant a la perspective de devenir capitaine, et la femme d’un capitaine de la marine de Sa Majesté jouit d’un rang respectable. Je vous conseille donc de faire du jeune marin un appât pour prendre l’héritier, et, si celui-ci ne veut pas mordre à l’hameçon, de garder l’autre en réserve.

Il parla ainsi d’un ton dogmatique et grossier qui répondait parfaitement au manque de principes et de délicatesse que faisaient reconnaître ses avis. Mistress Dutton poussa un gémissement à demi étouffé en entendant son mari dévoiler ainsi sa turpitude morale, car c’était la première fois qu’il levait le masque si complétement. Mais Mildred, incapable de résister à l’émotion qu’elle éprouvait, s’enfuit à la hâte de la place qu’elle occupait en face de son père, comme si elle eût voulu chercher quelque asile plus sûr, et elle se trouva, sans trop savoir comment, sanglotant dans les bras de l’amiral Bluewater.

Dutton suivit des yeux le mouvement d’impulsion auquel sa fille avait cédé, et pour la première fois il vit en présence de qui il avait montré toute sa bassesse naturelle. Le vin n’avait pas pris assez d’empire sur lui pour l’aveugler sur les suites que pouvait avoir son imprudence ; mais ce fut un stimulant qui lui donna l’effronterie nécessaire pour supporter sa mortification momentanée.

— Je vous demande mille pardons, amiral Bluewater, dit-il en se levant et en saluant ; j’ignorais totalement que j’avais l’honneur d’être dans la compagnie de mon officier supérieur, l’amiral Bleu, comme je vois qu’on vous nomme à bord ; ah ! ah ! ah ! C’est un ton de familiarité qui est un vrai signe d’affection et de respect. Je n’ai jamais connu un capitaine de vaisseau ou un amiral à qui son équipage eût donné un sobriquet, sans qu’il en fut universellement aimé et respecté. C’est ainsi qu’on nomme sir Gervais le petit Jarvy, et vous l’amiral Bleu ; ah ! ah ! ah ! — signe infaillible de mérite dans le supérieur et d’affection dans les inférieurs.

— Je dois vous demander pardon, monsieur Dutton, d’avoir assisté, sans en avoir eu l’intention, à un conseil de famille, dit le contre-amiral. — Quant à nos matelots ce ne sont pas de grands philosophes, quoiqu’ils sachent assez bien juger s’ils sont bien commandés et bien traités. Mais il est tard, et mon intention est de passer cette nuit sur mon bord. La voiture de sir Wycherly doit me conduire au lieu d’embarquement, et j’espère que vous me permettrez de reconduire ces dames chez elles.

Dutton lui répondit d’un ton calme et tranquille, et de manière à montrer qu’il savait recevoir une politesse et y répondre, quand son humeur l’y portait.

— C’est un honneur qu’elles ne refuseront pas, amiral, si elles consultent mes désirs. — Allons, Milly, sotte fille, essuyez vos yeux, et souriez à l’amiral Bluewater pour le remercier de sa condescendance. — Les jeunes filles, amiral, prennent souvent une plaisanterie à la lettre, et la gaieté d’un marin est quelquefois au-dessus de leur portée. Je dis quelquefois à ma chère femme : Ma femme, dis-je, Sa Majesté ne peut avoir des cœurs fermes et des bras vigoureux à son service, et les femmes des poëtes et des amants au leur, et tout cela dans le même individu. Mistress Dutton me comprend, et la petite Mitty me comprend aussi ; car c’est une excellente fille au fond, quoiqu’elle soit un peu trop portée à faire jouer les pompes de ses yeux.

— Et maintenant qu’il est convenu que je reconduirai ces dames chez elles, voulez-vous bien, monsieur Dutton me faire le plaisir d’aller demander des nouvelles de sir Wycherly ? Je ne voudrais pas quitter sa maison sans savoir dans quelle situation il se trouve.

Dutton se sentait mal à son aise en présence d’un officier supérieur ; il accepta donc cette mission avec plaisir, et sortit d’un pas plus ferme que s’il n’eût pas bu un verre de vin.

Pendant tout ce temps, Mildred continuait à pleurer, la tête appuyée contre l’épaule du contre-amiral, ayant peine à se résoudre à quitter cette place qu’elle regardait comme une sorte de sanctuaire.

— Mistress Dutton, dit Bluewater après avoir déposé sur le front de Mildred un baiser si paternel, que la délicatesse la plus scrupuleuse n’aurait pu s’en alarmer, vous réussirez mieux que moi à calmer l’agitation de ce jeune cœur. J’ai à peine besoin de vous dire que si le hasard m’a fait entendre des choses que je n’aurais pas dû savoir, c’est un secret pour moi, comme c’en serait un pour votre propre frère. Les calculs faux et intéressés d’un individu ne peuvent nuire à la réputation des autres, et cette occasion m’a fourni le moyen de vous apprécier, vous et votre aimable fille, mieux que je n’aurais pu le faire après des années d’une connaissance ordinaire.

— Ne le jugez pas trop sévèrement, amiral Bluewater. Il est resté trop longtemps à cette fatale table, qui coûtera peut-être la vie à ce pauvre sir Wycherly, et il ne savait pas ce qu’il disait. Jamais je ne l’avais entendu parler d’une telle manière ; jamais je ne l’avais vu disposé à se jouer de la sensibilité de cette chère enfant ou à la blesser.

— L’agitation extrême dans laquelle ses discours ont jeté votre aimable fille, Madame, en est une preuve et démontre la vérité de ce que vous dites. Regardez-moi comme votre sincère ami, et comptez sur ma discrétion.

La mère affligée l’écouta avec reconnaissance, et Mildred quitta la position extraordinaire qu’elle occupait, ne sachant trop elle-même quelle espèce d’égarement l’avait portée à la prendre.


  1. Abréviation familière du mot midshipman.
  2. Jeune homme est encore pris ici pour midshipman.