Les Deux Amiraux/Chapitre XII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 159-173).



CHAPITRE XII.


Nat. En vérité, maître Holopherne, vous variez agréablement vos épithètes, comme un savant, pour ne rien dire de plus. Mais je vous assure, Monsieur, que c’était un cerf.
Hol. Sir Nathanael, haud credo.
Bull. Ce n’était point un haud credo, c’était un daguet.
Shakspeare



Tout vestige de la joyeuse insouciance qui avait si bien caractérisé la vie qu’on menait à Wychecombe-Hall avait disparu quand la voiture s’arrêta dans la cour avec les hôtes qu’elle y amenait. Comme on n’attendait que mistress Dutton et sa fille, pas un laquais ne se présenta pour en ouvrir la portière, les esprits bas et grossiers s’indemnisant assez ordinairement du respect qu’ils sont forcés d’avoir pour les grands, par le mépris qu’ils montrent pour les petits. Ce fut Galleygo qui s’avança pour remplir cette fonction, et par conséquent ce fut à lui que les premières questions furent adressées.

— Eh bien ! dit Bluewater regardant fixement le maître d’hôtel comment va sir Wycherly ? Quelles sont les nouvelles ?

— Sir Wicherly est encore sur la liste des malades. Votre Honneur, et je crois que son cas y est désigné comme mauvais. Quant au reste, nous nous portons aussi bien qu’on pouvait l’espérer, et nous n’engendrons pas de mélancolie. Sir Gervais s’est levé avant le soleil, quoiqu’il ne se fût couché que lorsque le quart de nuit était à moitié, – à deux heures, comme on le dit à bord de cette maison, quand on avait piqué quatre coups, comme nous le dirions à bord du Plantagenet. J’ai entendu dire que les poulets ont augmenté d’un schelling par pièce, depuis que notre premier canot est venu à terre.

— C’est une triste affaire mistress Dutton ; je crains bien qu’il n’y ait guère d’espérance.

— Pas la moindre, amiral Bleu, reprit Galleygo, les suivant tandis qu’ils entraient dans la maison, et continuant à parler sans que personne l’écoutât ; — et les choses iront encore pire avant d’aller mieux. On m’assure que les pommes de terre mêmes ont doublé de prix ; et comme les mousses de tous nos bâtiments sont à terre, cherchant des provisions fraîches pour la table des midshipmen, nous ne serons pas mieux nourris, nous autres, que des soldats dans une retraite.

Ils rencontrèrent dans le vestibule Tom Wychecombe et le jeune lieutenant. L’air sombre et lugubre du premier confirma leurs craintes ; mais la physionomie du second avait quelque chose de plus encourageant, et il n’hésita pas à leur dire qu’il n’était pas tout à fait sans espérance.

— Quant à moi dit-il, j’avoue que je trouve sir Wycherly beaucoup mieux, quoique cette opinion ne soit pas sanctionnée par celle des médecins. Le désir qu’il a montré de voir ces dames me paraît un symptôme favorable, et il a reçu des nouvelles qui lui ont fait plaisir par le retour du messager parti il n’y a que huit heures pour aller chercher son cousin sir Reginald. Il s’est trouvé mieux d’une manière sensible, depuis que ce rapport lui a été fait.

— Ah ! mon cher Monsieur, s’écria Tom en secouant la tête d’un air sinistre, vous ne pouvez connaître aussi bien que moi la constitution et les sentiments de mon cher oncle. Soyez-en bien sûr, les médecins ont raison, et vos espérances vous trompent. Si mon cher oncle a envoyé chercher mistress Dutton et miss Mildred qu’il estime et qu’il respecte toutes deux, c’est plutôt pour leur faire ses adieux que pour autre chose. Quant à sir Reginald Wychecombe, quoiqu’il soit son parent, sans aucun doute, je crois qu’on a commis quelque méprise en l’envoyant chercher, car c’est à peine une connaissance de la branche aînée de la famille, et il n’est que d’une ligne.

— Que d’une ligne ! s’écria le vice-amiral avec une vivacité qui fit tressaillir tout le monde ; car ayant appris l’arrivée des deux dames, il entrait en ce moment dans le vestibule pour les voir. Je vous demande pardon, Monsieur, de vous adresser la parole si brusquement ; mais c’est moi qui ai été chargé d’envoyer chercher sir Reginald, et je désire savoir exactement quel est son degré de parenté avec notre hôte.

Tom tressaillit et pâlit même à cette question inattendue ; la rougeur lui monta ensuite jusqu’aux tempes ; mais, réprimant son émotion, il répondit avec calme :

— Parenté dans une seule ligne, sir Gervais ; genre de parenté qui rend un homme incapable de recueillir une succession ; ce qui par conséquent ne peut causer ni nécessité ni désir de voir sir Reginald.

— Dans une seule ligne ! — Eh ! Atwood ? dit le vice-amiral à son secrétaire, qui était descendu avec lui. Savez-vous ce qu’on doit entendre par ces mots ? ils ne peuvent signifier que sir Reginald descend d’un de ces hommes qui n’ont pas de père connu, et dont la filiation ne remonte qu’à leur mère ?

— Je ne le crois pas, sir Gervais, car, dans ce cas, sir Reginald ne serait pas considéré comme d’un lignage aussi honorable qu’il paraît l’être. Je n’ai pas la moindre idée de ce que ces mots signifient. Peut-être ferions-nous bien de consulter Magrath. Il est là-haut, et il est possible qu’il nous donne quelque information à ce sujet.

— Je crois que c’est plutôt un homme de loi qu’il faudrait consulter. — Dire qu’il ne se trouve pas dans ce village un misérable procureur ! — Écoutez, Atwood, il faut que vous vous teniez prêt à écrire le testament de sir Wycherly, s’il en parle encore. En avez-vous préparé le préambule, comme je vous en ai prié ?

— Oui, sir Gervais, commençant, comme de coutume, par : — Au nom de Dieu, amen — Moi, sir Wycherly Wychecombe, baronnet de Wychecombe-Hall, comté de Devon, je déclare faire et je fais mon testament et acte de dernière volonté ainsi qu’il suit. — Il ne reste à y ajouter que les legs. — Je crois, sir Gervais, que je suis en état de rédiger comme il faut un testament. J’en ai fait un sur lequel on plaide depuis cinq ans dans les cours de justice, et l’on dit qu’il y restera aussi longtemps que s’il eût été préparé par un procureur de Middle-Temple.

— Oui, oui, je connais votre savoir-faire. Je crois pourtant que c’est un homme de loi qu’il nous faudrait : au surplus, nous ne risquons rien d’interroger Magrath. Allez lui faire la question, Atwood, et venez me faire rapport de la réponse dans le petit salon, où je vois que Bluewater a jeté l’ancre avec son convoi. — Écoutez-moi ! Dites aussi au chirurgien-major de nous avertir, si le malade vient à parler de ses affaires temporelles. Les vingt mille livres qu’il a dans les fonds publics sont bien à lui, et il peut en faire ce qu’il voudra, en dépit de la substitution de son domaine.

Pendant que cet a parte avait lieu dans le vestibule, Bluewater et le reste de la compagnie étaient entrés dans le petit salon qui était le lieu de réunion ordinaire, et ils s’entretenaient de l’état dans lequel sir Wycherly se trouvait. Comme les deux jeunes gens connaissaient seuls la nature du message envoyé à sir Reginald Wychecombe, et la réponse que le messager venait d’apporter, mistress Dutton se hasarda à faire une question à ce sujet, et le lieutenant lui répondit avec une promptitude qui prouvait qu’en ce qui le concernait il n’avait aucune inquiétude à cet égard.

— Sir Wycherly, dit-il, a désiré voir son parent éloigné, sir Reginald et le messager qui avait été envoyé dans le comté de Hertz pour l’inviter à venir ici ayant heureusement appris d’un postillon que le baronnet voyageait dans l’ouest, et qu’il l’avait conduit la soirée précédente dans une maison qui n’est qu’à vingt milles d’ici, s’y rendit sur-le-champ et l’y trouva encore ; de sorte que nous pouvons attendre sir Reginald dans une heure ou deux.

C’était tout ce que pouvait dire le lieutenant ; mais nous pouvons ajouter que sir Reginald Wychecombe était catholique et jacobite, et, de même que plusieurs individus qui partageaient ses opinions religieuses et politiques, il était venu dans l’ouest pour tâcher d’y organiser une insurrection qui ferait diversion aux efforts qu’on allait faire contre le fils du Prétendant en Écosse. Comme les conspirateurs prenaient les plus grandes précautions, ce fait n’était pas même soupçonné par aucun de ceux qui n’étaient pas dans le secret. Sachant que sir Wycherly était un vieillard hors d’état de prendre une part active dans les événements qui se préparaient, et étant lui-même remuant et plein de sagacité, sir Reginald s’était approché de l’ancien domaine de sa famille, pour voir si l’influence de son nom pourrait l’aider à y faire des recrues ; il avait même dessein de se rendre ce jour-là même à Wychecombe, mais déguisé, et sous un nom supposé, parce que les circonstances le mettaient en état d’alléguer ce qui serait regardé comme une excuse suffisante, si cette démarche donnait lieu à des commentaires.

Sir Reginald Wychecombe offrait en sa personne un mélange singulier, mais non contre nature, de manège et d’intégrité. Sa position comme papiste l’avait disposé à devenir intrigant, et sa position comme proscrit par un esprit d’hostilité religieuse l’avait confirmé dans son papisme. La persécution et la proscription donnent de l’activité, et même de l’importance à des milliers d’hommes qui auraient passé leur vie dans le repos et l’obscurité, si la main affairée des autres ne les avait poussés dans des situations qui éveillent leur hostilité et développent leurs moyens. Il croyait fermement à toutes les traditions de son église, quoique son éducation religieuse ne s’étendît guère au-delà de son livre de prières ; et il ajoutait foi aux doctrines les plus absurdes, sans avoir jamais pris la peine d’examiner sur quoi elles étaient fondées. En un mot, il était un exemple de l’effet que l’intolérance religieuse a toujours produit, et produira probablement toujours sur un être aussi bizarre que l’homme.

À cette faiblesse près, sir Reginald Wychecombe avait un esprit actif et intelligent. Il laissait en grande partie aux prêtres le soin de ses affaires spirituelles, mais il surveillait lui-même avec attention et prudence ses intérêts temporels. Il était beaucoup plus riche que le chef de la branche directe de la famille ; mais, quoique la fortune n’eût pas entaché de bassesse son caractère, il n’aurait pas été fâché de posséder l’ancien domaine de sa famille. Il savait fort bien qu’il n’était son parent que dans une seule ligne, et que, d’après cette circonstance, la loi ne l’appelait pas à hériter de lui. Sir Reginald Wychecombe n’était pas homme à rester dans cette position sans prendre tous les moyens possibles pour établir exactement quelle était sa situation. En employant un procureur, adroit qui professait ses opinions politiques, il avait réussi à tirer de la bouche de Marthe elle-même qu’elle n’avait jamais été mariée au baron Wychecombe. Il en résultait donc que Tom et ses frères étaient bâtards, et qu’ils ne pouvaient être ses héritiers naturels plus qu’il ne l’était lui-même. Enfin, il savait aussi qu’il n’existait aucun héritier naturel du domaine de Wychecombe Hall, qui devait tomber en déshérence à moins que le propriétaire actuel ne fît un testament, et que sir Wycherly avait la plus grande répugnance à en faire un. Dans de telles circonstances, il n’est pas surprenant que lorsque sir Reginald se trouva inopinément appelé près de ce parent éloigné, qu’on lui disait être sur son lit de mort, il ait supposé que ses droits avaient enfin être reconnus, et qu’il allait être mis en possession du domaine des ancêtres dont il descendait légitimement. Dans cette croyance, il promit sans hésiter de se rendre près du baronnet mourant, se déterminant à oublier momentanément ses opinions politiques, pour songer un peu à ses intérêts personnels.

Le lecteur comprendra aisément que les individus rassemblés dans le petit salon de la maison de sir Wycherly ne connaissaient de tous ces détails que le seul fait de l’arrivée très-prochaine de sir Reginald, et que Tom seul était instruit de la circonstance qui rendait celui-ci inhabile à hériter. Leurs pensées étaient exclusivement occupées de la situation du malade, et ils n’eurent guère d’autre sujet de conversation. Comme les chirurgiens n’admettaient personne dans sa chambre, ils déjeunèrent silencieusement, en attendant l’instant où l’entrée leur en serait permise. Quand ce repas mélancolique fut terminé, sir Gervais pria Bluewater de le suivre dans sa chambre.

— Il est certainement possible que Vervillin soit sorti du port, dit le vice-amiral dès qu’ils furent arrivés ; mais nous en saurons davantage quand le cutter sera en rade et qu’il nous aura fait son rapport. Je crois que vous m’avez dit que vous n’aviez vu que son numéro ?

— Il faisait des signaux particuliers quand j’ai quitté le promontoire, et je ne pouvais les comprendre sans avoir le livre des signaux.

— Ce Vervillin est un brave, répondit sir Gervais en se frottant les mains, ce qui était sa coutume quand il était satisfait, et il ne manque pas de moyens. Il a treize bâtiments à deux ponts, Dick ; c’en sera un pour chacun de nos capitaines et un de reste pour chacun de nos pavillons carrés. — Je crois qu’il n’y a pas de trois-ponts dans cette escadre ?

— Vous faites ici une petite méprise, sir Gervais, car le comte de Vervillin avait hissé son pavillon à bord du plus grand trois-ponts de la France, le Bourbon, de cent vingt canons. Ses autres bâtiments sont comme les nôtres, quoique leurs équipages soient plus nombreux.

— Ne vous en inquiétez pas, Bluewater ; nous mettrons deux vaisseaux contre le Bourbon et nous tâcherons de rendre nos frégates utiles. D’ailleurs, vous avez le talent de tenir une escadre en masse si compacte, que ce n’est presque qu’une seule batterie.

— Puis-je donc prendre la liberté de vous demander si votre intention est de prendre le large, dans le cas où les nouvelles qu’apporte l’Actif seraient ce que vous prévoyez ?

Sir Gervais jeta un regard pénétrant sur son ami, comme s’il eût eu quelque motif de méfiance, et qu’il eût voulu voir sur ses traits pourquoi il lui faisait une telle question. Cependant il ne voulait pas laisser paraître ses sentiments, et il réfléchit un instant avant de répondre.

— Il n’est pas très-agréable de rester ici à raguer nos câbles, pendant qu’une escadre française se promène à son aise dans la Manche, dit-il enfin ; mais dans les circonstances présentes, je crois qu’il est de mon devoir d’attendre les ordres de l’amirauté.

— Croyez-vous qu’elle vous enverra, par le détroit de Douvres, faire le blocus du Frith ?

— En ce cas, Bluewater, j’espère que j’aurai votre compagnie ; car je présume qu’une nuit de repos vous a donné des idées différentes de ce qui est le devoir d’un marin, quand son pays est en guerre déclarée avec son ennemi le plus ancien et le plus puissant.

— C’est la prérogative de la couronne de déclarer la guerre, Oakes. Personne qu’un souverain légitime ne peut faire une guerre légitime.

— Oui, voici encore vos maudites distinctions de jure et de facto. — Mais à propos, Bluewater, vous qui êtes quelque peu savant, pouvez-vous m’apprendre ce qu’on veut dire quand on appelle un homme un nullus ?

Le contre-amiral, qui avait pris son attitude ordinaire sur le meilleur fauteuil qu’il avait pu trouver, tandis que son ami se promenait dans la chambre, leva les yeux avec surprise, ses regards suivant les mouvements de sir Gervais, comme s’il eut douté qu’il eût bien entendu sa question.

— N’est-ce pas de bon anglais, ou de bon latin, si vous voulez ? — Que veut-on dire quand on appelle un homme un nullus ? répéta sir Gervais remarquant l’air d’étonnement de son ami.

— C’est bien certainement du latin, dit Bluewater en souriant. Ne voulez-vous pas dire Nullus, nulla, nullum ?

— Exactement. C’est précisément cela. — Nullus, nulla, nullum, — nul homme, nulle femme, nulle chose. – Masculin, féminin, neutre.

— Je n’ai jamais entendu donner cette épithète à personne. Si on l’a appliquée à quelqu’un c’est par quelque misérable jeu de mots pour désigner un sot, ou pour lancer un sarcasme sur la position de quelqu’un dans le monde, en disant qu’il y est comme nul. Mais qui diable a appelé quelqu’un nullus en présence du commandant en chef de l’escadre du Sud ?

— Sir Wycherly Wychecombe, notre malheureux hôte, qui est ici sur son lit de mort.

Bluewater leva encore la tête, et ses yeux cherchèrent de nouveau à rencontrer ceux de son ami. Sir Gervais s’arrêta, les mains croisées derrière le dos, et regarda le contre-amiral, attendant sa réponse.

— Je croyais que c’était quelque affaire venant de la flotte, quelque sot, se plaignant qu’un autre encore plus sot eût employé cette expression à son égard. — Mais sir Wycherly ! il faut donc que le pauvre homme ait perdu l’esprit ?

— Je ne le crois pas, ou, si cela est, il y a de la méthode dans sa folie, car il a persisté d’une manière surprenante à se servir de ce terme. Il a répété mainte et mainte fois que son neveu, Tom Wychecombe, son héritier présomptif, est un nullus, tandis que ce sir Reginald qu’on attend à chaque instant, est seulement, parent d’une seule ligne.

— Je crains que ce neveu ne soit tout autre chose qu’un nullus quand il aura hérité du domaine et du titre de sir Wycherly, répondit le contre-amiral d’un ton grave. — Jamais je n’ai vu un drôle ayant une physionomie plus sinistre.

— C’est précisément ce que je pense ; et il n’a pas un seul des traits de son oncle.

— Les ressemblances ne sont pas faciles expliquer, Oakes. On voit des enfants qui ne ressemblent ni à leur père ni à leur mère, et l’on trouve des ressemblances frappantes entre des étrangers.

— Les enfants de garçons peuvent certainement être dans ce cas, mais je crois qu’il y en a peu d’autres. Je n’ai jamais examiné un enfant avec attention sans trouver en lui quelque ressemblance avec ses parents, — ressemblance peut-être faible et éloignée, mais suffisante pour établir la parenté. Par quelle chance infernale faut-il que notre noble jeune lieutenant, qui porte les mêmes noms que ce vieux baronnet, ne lui soit attaché par aucun lien de parenté, tandis que ce maudit nullus, comme son oncle l’appelle, est en même temps son héritier légal et son héritier substitué ? — Je n’ai jamais pris la moitié autant d’intérêt à la succession de personne, que j’en prends à celle de notre pauvre hôte.

— Vous vous trompez en cela, Oakes ; vous en avez pris davantage à la mienne ; car, quand j’eus fait un testament en votre faveur, et que je vous le donnai à lire, vous le déchirâtes de votre propre main, et vous le jetâtes à la mer.

— Oui, et c’était un acte d’autorité légitime. J’annulais une décision prise par mon officier inférieur. J’espère que vous avez fait un autre testament, et que vous avez légué votre argent, suivant mon avis, à votre cousin le vicomte ?

— J’ai fait tout cela, et ce second testament a eu le même sort que le premier. J’ai réfléchi que nous touchons à une crise sérieuse, et lord Bluewater étant déjà bien assez riche, j’ai déchiré ce matin celui que j’avais fait en sa faveur, et j’en ai fait un autre. Comme je vous ai nommé mon exécuteur testamentaire, il était à propos de vous en informer.

— J’espère que vous n’avez pas été assez fou pour déshériter le chef de votre famille et laisser votre petite fortune à cet écervelé qui est en Écosse ?

Cette question, qui prouvait jusqu’à quel point le vice-amiral connaissait les pensées et les sentiments de son ami, fit sourire Bluewater, et il regretta même un instant de n’avoir pas suivi sa première idée, pour justifier la conjecture d’Oakes. Cependant, tirant de sa poche son testament, il le lui remit négligemment entre les mains en lui disant :

— Voici mon dernier testament. Lisez-le, et vous verrez ce que j’ai fait. Je vous prie de le garder, car si « l’adversité nous donne d’étranges compagnons de lit, les révolutions nous réduisent souvent à d’étranges ressources, et cet acte sera plus en sûreté entre vos mains que dans les miennes. Il est bien entendu que vous garderez le secret jusqu’à ce que le moment de le révéler soit arrivé.

Le vice-amiral, qui savait qu’il n’avait aucun intérêt direct à la manière dont son ami disposerait de sa fortune, prit le testament, non sans curiosité d’en connaître les dispositions. Il eut bientôt lu un acte qui ne contenait que quelques lignes ; mais ses yeux restèrent fixés sur le papier, jusqu’à ce qu’il fût arrivé au dernier mot. Alors la main lui tomba, et il regarda Bluewater avec une surprise qui n’avait rien d’affecté, mais qu’il ne cherchait point à cacher. Il ne douta pas que son ami n’eût tout son bon sens, mais il ne put comprendre les motifs de sa conduite.

— C’est un arrangement fort simple et fort ingénieux, dit-il, pour troubler l’ordre ordinaire de la société, et faire d’une jeune fille aimable, modeste et sans prétentions, une femme arrogante et se donnant des airs. Que diable est pour vous cette Mildred Dutton, pour que vous lui laissiez vos trente mille livres ?

— C’est une des créatures les plus douces, les plus ingénues, les plus pures et les plus aimables de son sexe doux, ingénu, pur et aimable. Elle est brisée comme un roseau ; anéantie par le fléau d’avoir un père brutal et ivrogne, et je veux qu’une fois du moins il se trouve dans le monde une compensation des maux qu’on éprouve.

— N’en doutez pas, Bluewater, n’en doutez jamais ; le vice et le crime sont tellement sûrs de recevoir leur châtiment dans ce monde, qu’on peut douter qu’il faille un autre enfer pour les punir, et comptez-y bien, la douceur, la modestie, l’ingénuité, n’y restent pas non plus sans récompense.

— Cela est parfaitement vrai au moral, mais je veux aussi pourvoir aux besoins physiques. — Je suppose que vous vous souvenez d’Agnès Hedworth ?

— Si je m’en souviens ? sans contredit. Si ma profession m’avait laissé le temps de faire l’amour, c’était la seule femme qui aurait jamais pu m’amener à ses pieds, — comme un chien, j’entends, Dick.

— Ne voyez-vous pas de ressemblance entre elle et cette Mildred Dutton ? — C’est dans l’expression de la physionomie plutôt que dans les traits, mais c’est l’expression seule qui fait connaître le caractère.

— Par saint George, Bluewater, vous avez raison, et vous me tirez de l’embarras que j’éprouvais à définir cette expression. Oui, elle ressemble beaucoup à la pauvre Agnès qui est devenue une sainte plus tôt qu’aucun de nous ne l’aurait voulu ; car, morte comme vivante, Agnès doit être un ange. Vous la préfériez à toute autre femme, je crois, et il fut un temps où je pensais que vous lui demanderiez sa main.

— Ce n’était pas ce genre d’affection que j’éprouvais pour elle, et vous n’auriez pas eu cette idée si vous aviez su son histoire privée. D’ailleurs j’avais si peu de parents, qu’Agnès, quoiqu’elle ne fût que ma cousine issue de germain, était la plus proche parente que j’eusse sur la terre, et je la regardais comme une sœur plutôt que comme une jeune fille qui pût un jour devenir ma femme. Elle avait seize ans de moins que moi, et quand elle fut d’âge à se marier, j’étais habitué à la regarder comme une créature destinée à remplir bientôt une autre situation dans le monde. J’avais les mêmes sentiments pour sa sœur la duchesse, quoique à un degré bien moindre.

— Pauvre Agnès ! Et c’est à cause de cette ressemblance accidentelle que vous vous êtes déterminé à prendre pour héritière la fille d’un master ivrogne ?

— Pas tout à fait. J’avais fait mon testament avant de m’être aperçu de cette ressemblance. Cependant il est très-probable que, sans que je le susse moi-même, c’est cette circonstance qui m’a disposé à la voir d’un œil favorable. Mais, Gervais, Agnès même n’était ni plus belle au physique, ni plus aimable au moral, que cette Mildred Dutton.

— Eh bien, vous n’avez pas été habitué à la regarder comme une sœur ; et elle est arrivée à l’âge de se marier, sans que vous ayez eu besoin de la considérer comme quelque chose qui dût vous être particulièrement sacré, Dick, dit sir Gervais souriant à demi en regardant tranquillement le contre-amiral.

— Vous savez que vous faites une mauvaise plaisanterie, Oakes. Il faut que quelqu’un hérite de mon argent. Mon frère est mort depuis longtemps ; la pauvre Agnès n’existe plus ; sa sœur n’en a que faire lord Bluewater est garçon et n’est déjà que trop riche ; vous avez refusé d’être mon héritier : que pouvais-je faire de mieux ? Si vous aviez vu comme moi la manière cruelle dont la mère et la fille ont été traitées hier soir par cette brute de master, leur mari et leur père, vous auriez senti le désir d’alléger leur infortune eût-il dû vous en coûter votre domaine de Bowldero, et la moitié de l’argent que vous avez dans les fonds publics.

— Hum ! Bowldero appartient à ma famille depuis cinq siècles, Bluewater, et j’espère qu’il s’en passera cinq autres avant qu’il en sorte, à moins que votre Prétendant ne réussisse et qu’il ne se l’approprie par forme de confiscation.

— J’avais encore un autre motif. Si je laissais mon argent à un homme riche, et que la chance voulût que je me trouvasse du mauvais côté dans cette lutte, le roi de facto prendrait tout, au lieu qu’un Allemand[1] même n’aurait pas le cœur assez dur pour priver une pauvre créature comme Mildred de ses moyens d’existence.

Les Écossais[2] sont connus pour leurs entrailles en pareille matière. Eh bien ! comme il vous plaira, Dick. Il m’importe peu ce que vous ferez de vos parts de prises. J’avais pourtant supposé qu’elles tomberaient entre les mains du jeune Geoffrey Cleveland, qui ne fait pas honte à votre famille.

— Il touchera, à l’age de vingt-cinq ans, cent mille livres que lui a laissées la vieille lady Greenfield, sa grand’tante. C’est plus qu’il ne lui faut, et il ne saura qu’en faire. Mais laissons ce sujet. Avez-vous reçu cette nuit quelque nouvelle d’Écosse ?

— Pas la moindre. Nous sommes dans une partie retirée du pays, et la moitié de l’Écosse pourrait chavirer dans un de ses lacs sans que nous l’apprissions ici dans le Devonshire avant huit jours. Si je ne reçois ni ordres ni nouvelles d’ici trente-six heures, j’ai envie d’aller en poste à Londres, en vous laissant le commandement de l’escadre.

— Cela pourrait ne pas être sage. Vous oseriez à peine, dans un tel moment de crise, confier un poste si important à un homme professant, comme vous le savez, mes sentiments politiques. Je ne dis pas mes opinions ; puisque vous attribuez tout au sentiment.

— Je vous confierais ma vie et mon honneur, Bluewater, sans la moindre crainte pour leur sécurité, tant qu’elle dépendrait de votre, conduite et de vos désirs. Mais il faut d’abord que nous sachions quelles nouvelles l’Actif nous apporte ; car si de Vervillin a réellement appareillé, je penserai, avant toute autre considération, que le premier devoir d’un marin anglais est de battre un marin français.

— S’il le peut, dit le contre-amiral d’un ton sec, en étendant sa jambe droite sur une chaise.

— Ce que je ne regarde pas comme une chose sûre, amiral Bluewater ; mais c’est un événement qui est arrivé assez souvent pour le regarder comme étant dans les bornes de la possibilité. — Ah ! voici Magrath, et il va nous donner des nouvelles du malade.

Le chirurgien major du Plantagenet entra en ce moment, et la conversation prit un autre cours.

— Eh bien ! Magrath, dit sir Gervais s’avançant vers lui de son pas de gaillard d’arrière ; que nous direz-vous du pauvre baronnet ?

— Il se trouve mieux, amiral, répondit le flegmatique chirurgien ; mais c’est comme le rayon de soleil qui se glisse entre les nuages quand ce grand luminaire se couche.

— Au diable votre poésie, docteur ! Bornez-vous ce matin à nous dire le fait bien clairement.

— Eh bien ! sir Gervais, puisque vous commandez en chef, il faut vous obéir, je crois. Le fait est que sir Wycherly souffre en ce moment d’une attaque d’apoplexie, en grec, αποπληξις. On ne se méprend pas facilement aux diagnostics de cette maladie, quoiqu’elle ait ses affinités aussi bien que d’autres. Les applications pour guérir la goutte, ou arthritis, produisent quelquefois l’apoplexie, quoique le siège d’une de ces maladies soit dans la tête, et que l’autre se réfugie plus souvent dans les pieds. Vous comprendrez plus aisément, Messieurs, si vous réfléchissez que c’est comme un voleur qui, étant chassé d’un de ses repaires, cherche à en trouver un autre. – Je doute fort de la prudence de la phlébotomie que vous avez faite de votre chef au premier moment de l’attaque.

— Que diable veut-il dire avec sa phlébotomie ? s’écria sir Gervais, qui avait la médecine en aversion, et qui en connaissait à peine les termes les plus usuels, quoiqu’il sût parfaitement saigner.

— Je crois que c’est ce que vous et l’amiral Bluewater, vous administrez si libéralement aux ennemis de Sa Majesté, quand vous les rencontrez sur mer, hi ! hi ! hi ! répondit Magrath, riant de son esprit qui si la quantité en était petite, n’en valait que mieux pour la qualité.

— Il ne veut pas dire de la poudre et des balles. Sir Wycherly n’a pas reçu un coup de feu.

— Très-vrai, amiral Oakes ; mais vous lui avez tiré du sang, et cette mesure a été un peu précipitée. — J’ai de fâcheux pressentiments.

— La première vieille femme vaut mieux qu’un docteur. — Tout le monde sait que la saignée est le premier remède à employer dans une apoplexie.

— Je ne conteste pas les dogmes des personnes âgées de l’autre sexe, sir Gervais, ni l’efficacité des remèdes que tout le monde sait. S’il ne fallait que des docteurs et des remèdes semblables pour sauver la vie et alléger les souffrances, les diplômes seraient inutiles, et tout le monde pourrait pratiquer d’après le principe de — Au diable le dernier[3] ! — comme vous le fîtes vous-même, sir Gervais, en coupant et en taillant parmi les Dons[4], quand vous prîtes à l’abordage le bâtiment El lirio. Vous vous souviendrez que j’y étais, Messieurs, et que j’ai été obligé de recoudre bien des entailles que vos mains profanes et irrévérentes avaient faites.

Ce discours avait rapport à un des combats corps à corps les plus acharnés auxquels les deux amiraux eussent jamais pris part ; et comme ils y avaient trouvé le moyen de donner des preuves de leur bravoure personnelle quand ils n’étaient encore que de jeunes officiers, ils n’y pensaient jamais sans plaisir, surtout sir Gervais, car Bluewater avait plusieurs fois déclaré qu’ils auraient mérité tous deux d’être congédiés du service pour avoir risqué la vie des hommes de leur équipage dans une entreprise si téméraire, quoique couronnée par un succès brillant.

— C’était un exploit qu’on pouvait entreprendre à vingt-deux ans, Magrath, dit le contre-amiral, mais auquel on devrait à peine oser songer après trente.

— Je l’entreprendrais encore aujourd’hui, si la chance s’en offrait ! s’écria sir Gervais avec une énergie qui prouvait combien le souvenir de cette action l’animait encore.

— Vous le feriez, oui, vous le feriez, s’écria Magrath, s’animant aussi ; vous attaqueriez à l’abordage un bateau faisant la pêche des maquereaux, plutôt que de ne pas avoir quelque engagement. Vous êtes un excellent vice-amiral de l’escadre rouge, sir Gervais, mais je crois que vous seriez un assez mauvais aide-chirurgien.

— Bluewater, je serai forcé de changer de vaisseau avec vous, afin de me débarrasser de tous ces vieux habitués du Plantagenet. Ils s’attachent à moi comme des sangsues, et ils sont devenus si familiers, qu’ils critiquent tous mes ordres, et ne les exécutent qu’à moitié.

— Personne ne s’avisera de critiquer vos ordres en ce qui concerne la marine, sir Gervais mais quant à ce qui touche l’art de guérir, — la science, aurais-je dû dire, — on ne doit pas se fier à vous plus qu’à un midshipman. Oh m’a dit que vous avez levé la lancette sur ce pauvre homme comme vous lèveriez le sabre sur un ennemi.

— Le fait est vrai, Monsieur ; mais M. Rotherham avait déjà rendu inutile l’application de cet instrument. L’apoplexie est une détermination du sang à la tête, et en en diminuant la quantité dans les veines des bras ou des tempes, on en diminue la pression sur le cerveau.

— Pratique de novice, amiral, rien de plus. Voulez-vous bien me dire à présent si le malade avait la face rouge, ou blanche ? Tout dépend de là. C’est le vrai symptôme diagnostique de cette maladie.

— Rouge, je crois ; n’est-ce pas, Bluewater ? — Rouge comme du vin de Porto ; et je crois que le pauvre homme en avait bu plus qu’une dose convenable.

— En ce cas, vous n’avez pas fait trop mal ; mais d’autres m’ont dit qu’il avait le visage pâle comme la mort, et si cela est, vous avez été bien près de commettre un meurtre. Il y a un principe à consulter pour juger de tous les cas d’apoplexie parmi vos vrais gentilshommes campagnards, et c’est que le système est affaibli chez eux par un dévouement habituel à la bouteille. En pareil cas, rien ne peut être plus nuisible que la saignée. Mais je ne veux pas être sévère à votre égard, sir Gervais, et je n’en dirai pas davantage à ce sujet, quoique je n’aime point à vous voir braconner ainsi sur mes terres. Sir Wycherly est en ce moment matériellement mieux, et il exprime, aussi bien que peut le faire un homme qui n’a pas la parole très-libre, le désir de faire son testament. Dans les cas ordinaires d’apoplexie, il est d’une bonne pratique de s’opposer à l’exécution d’un pareil désir ; mais comme c’est ma ferme opinion que rien ne peut sauver la vie du malade, je ne m’opposerai pas à cette mesure dans ce cas particulier. Dans ma jeunesse, Messieurs, il y eut à Édimbourg une discussion très-curieuse sur la question de savoir si les considérations tirées de la nécessité de disposer des propriétés du malade, ou celles puisées dans l’intérêt de sa sûreté, devaient avoir la prépondérance dans l’esprit du médecin, quand on pouvait raisonnablement douter si l’acte de faire un testament affecterait ou n’affecterait pas essentiellement le système nerveux, dérangerait ou ne dérangerait pas les autres fonctions animales. On argumenta très-joliment, en excellent latin d’Édimbourg, sur le pour et le contre. Au total, les médecins eurent l’avantage sur les avocats, car ils pouvaient montrer un mal présent probable, comme opposé à un bien éloigné possible.

— Sir Wycherly a-t-il prononcé mon nom ce matin, Magrath ? demanda sir Gervais.

— Oui, sir Gervais, et d’une manière qui avait un rapport si manifeste à son testament, que je suis convaincu que vous serez du nombre de ses légataires. Il a aussi parlé de l’amiral Bluewater.

— En ce cas, il ne faut pas perdre un seul instant, car jamais je n’ai pris la moitié autant d’intérêt à la manière dont un étranger peut disposer de ses biens. — Écoutez ! j’entends une voiture entrer dans la cour.

— Vos sens ne vous trompent jamais, sir Gervais, et j’ai toujours dit que c’est une des raisons qui font que vous êtes un si grand amiral. Faites bien attention que j’ai dit une des raisons, car il faut beaucoup de qualités réunies pour rendre un homme véritablement grand. — Ah ! je vois descendre de voiture un homme de moyen âge, et ses domestiques portent la même livrée que ceux de cette maison. C’est sans doute quelque parent qui vient pour veiller à ce que son nom ne soit pas oublié sur le testament.

— Ce doit être sir Reginald, Bluewater. Nous ferons un acte de politesse en allant le recevoir.

— Volontiers, répondit le contre-amiral ; et, retirant sa jambe qu’il avait laissée sur la chaise pendant toute la conversation avec le chirurgien, il suivit sir Gervais.


  1. Allusion à George II, Allemand de naissance.
  2. Allusion aux Stuarts, originaires d’Écosse.
  3. Proverbe écossais.
  4. Les Espagnols.