Les Deux Amiraux/Chapitre XI

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 145-159).



CHAPITRE XI.


Quand je réfléchis sur la vie, je vois que ce n’est que tromperie ; mais, en se livrant à de folles espérances, les hommes aiment à être trompés. Pleins de confiance, ils se flattent que le lendemain les dédommagera et le lendemain est encore pire que la veille.
Dryden.



Quoique l’amiral Bluewater donnât le moins de temps possible au sommeil, il n’était pas ce que les Français appellent matinal. Il y a un moment dans la matinée, à bord d’un bâtiment de guerre, celui où on lave les ponts, qu’on ne peut mieux comparer qu’aux désagréments de la purification américaine qu’on appelle dans les États-Unis nettoyer une maison. Cette opération de laver les ponts a lieu tous les jours vers le lever du soleil, et tout officier qui peut se dispenser de s’en occuper ne pense jamais à s’immiscer dans ses mystères, à moins que quelque motif extraordinaire n’exige sa présence sur le pont. C’est une heure de crise à bord d’un vaisseau, et ce qu’ont de mieux à faire tous les inutiles et tous les officiers de quart qui ne sont pas de service, est de rester dans leur chambre, si leur propre convenance le permet. Quoi qu’il en soit, l’officier commandant qui porte un pavillon d’amiral est ordinairement encore dans son lit à cette heure, ou, s’il est levé, il ne s’occupe que d’ablutions personnelles.

L’amiral Bluewater ouvrait les yeux quand il entendit jeter le premier seau d’eau sur le pont du César, et il s’abandonna à cette espèce de jouissance qui est si particulière aux marins quand ils se trouvent élevés au grade de commandant : c’est une sorte de demi-sommeil, dans lequel l’imagination évoque toutes les anciennes images qui se rattachent aux coups de vent, à l’ordre de prendre les ris pendant la pluie, de se tenir sur une vergue en criant : Halez la toile au vent ! — de regarder par-dessus le bastingage du côté du vent, pour surveiller le temps, en recevant sur le visage le givre qui pique comme des milliers d’aiguilles, et enfin de laver le pont. Ces images indistinctes du passé ne sont pourtant évoquées que pour ajouter à l’agrément de la jouissance présente, et faire valoir par le contraste le bonheur d’être dans un lit comfortable, et la certitude de ne plus être exposé à être appelé sur le pont dans un moment inopportun.

Notre contre-amiral n’était pourtant pas un rêveur vulgaire en pareilles occasions ; il pensait peu en aucun temps à ce qui pouvait lui être personnellement agréable, si ce n’est quand quelque désagrément personnel frappait son attention. Il ne connaissait rien à la science de la table, tandis que son ami sir Gervais était profès en ce genre, et s’était même fait une réputation comme chef de gamelle, dans les premières années de son service dans la marine. Bluewater était pourtant enclin à rêver tout éveillé, même quand le soleil était au zénith, et qu’il se promenait avec ses officiers sur son gaillard d’arrière. Il ne put cependant s’empêcher ce matin-là de jeter un coup d’œil sur le passé en entendant les seaux d’eau tomber sur le pont, et de se rappeler te temps où quorum pars magna fuerat. En ce moment délectable, le visage rosé d’un midshipman parut à sa porte, et après s’être assuré que les yeux de son officier supérieur étaient bien ouverts, le jeune homme lui dit :

— Une lettre de sir Gervais, amiral Bluewater.

— Fort bien, Monsieur, répondit l’amiral en prenant la lettre. Comment va le vent, lord Geoffroy ?

— Un ouragan d’Irlandais, amiral ; un vent qui enfile la Manche. Notre premier lieutenant dit qu’il n’y a jamais vu un plus beau temps.

— Notre premier lieutenant est un grand astrologue. Le flot dure-t-il encore ?

— Non, amiral ; la mer est étale, où plutôt le jusant commence à se faire sentir.

— Montez sur le pont, Milord, et voyez si le Douvres s’est rapproché de notre hanche en virant un peu sur son câble de bâbord.

— Oui, amiral. — Et ce fils cadet d’une des plus illustres familles d’Angleterre remonta sur le pont pour s’assurer du fait.

Cependant Bluewater étendit un bras, tira le rideau qui couvrait sa petite fenêtre, chercha dans toutes les poches de ses habits pour trouver ses lunettes, et lut la lettre de sir Gervais. Elle contenait ce qui suit :


« Mon cher Bluewater,

« Je vous écris ces lignes, étant dans un lit qui est assez grand pour qu’un vaisseau de quatre-vingt-dix pût y virer. J’y ai passé toute la nuit couché sur sa largeur, sans m’en apercevoir. Galleygo vient de me faire son rapport : toute notre flotte va bien et le flot dure encore. Il paraît qu’il y a au haut de cette maison un endroit d’où l’on voit une bonne partie de la rade. Magrath et les autres, à ce que j’apprends, ont passé toute la nuit près du pauvre sir Wycherly, mais il est toujours dans le même état. Je crains bien que le bon vieillard n’en revienne jamais. Je resterai ici jusqu’à ce que son sort soit décidé, et comme nos ordres ne peuvent arriver qu’après-demain au plus tôt, autant vaut être ici qu’à bord. Venez déjeuner avec nous, et nous tiendrons conseil pour savoir s’il convient de rester ici, ou d’abandonner le bâtiment naufragé. Adieu.

« Oakes.

« P. S. Un petit événement arrivé hier soir, et ayant rapport au testament de sir Wycherly, me fait désirer particulièrement de vous voir ce matin d’aussi bonne heure qu’il vous sera possible.

« O. »


Sir Gervais, comme on le dit des femmes, avait réservé sa principale idée pour son post-scriptum. À son réveil, la scène de la nuit précédente s’était vivement retracée à son souvenir ; et, s’étant fait donner tout ce qu’il fallait pour écrire, il avait envoyé ce billet à son ami dès le point du jour, désirant avoir autant d’hommes de poids qu’il pourrait en trouver pour témoins de l’entrevue qu’il avait dessein de demander à sir Wycherly dans la matinée, d’aussi bonne heure qu’il serait possible.

— Que diable Oakes peut-il avoir de commun avec le testament de sir Wycherly ? se demanda le contre-amiral. Mais cela me fait penser au mien, et je veux exécuter la résolution que j’ai prise. — Quel bien feraient mes pauvres trente mille livres à un homme qui a la fortune de lord Bluewater ? — N’ayant ni femme ni enfants, ni frère ni sœur, je puis faire de mon argent ce que bon me semble. — Oakes n’en voudrait pas. Il a autant et plus de fortune qu’il en a besoin, un domaine de sept mille livres de revenu, et un monceau de part de prises qu’il a placées dans les fonds publics. J’ose dire que son revenu monte à une bonne douzaine de mille livres, et il n’a qu’un neveu pour en hériter. — Eh bien, je ferai de mon argent ce qu’il me plaira, j’y suis résolu. Je l’ai gagné depuis le premier schelling jusqu’au dernier, et je puis le donner qui bon me semble.

Pendant tout ce temps, Bluewater avait les yeux fermés, et la langue aussi immobile que si elle eût été frappée de paralysie. Avec une sorte d’indolence, il avait pourtant la promptitude d’un marin, quand il avait résolu de faire quelque chose, quoique ce fût toujours à sa manière particulière. Il se leva à l’instant, ne fut pas plus de vingt minutes à faire toute sa toilette, et s’assit devant une table sur laquelle était un pupitre. Dans un tiroir à secret de ce pupitre, il prit un papier plié en quatre, l’ouvrit, et le parcourut des yeux nonchalamment. C’était un testament qu’il avait fait en faveur de lord Bluewater. Il était très-concis, car il ne remplissait pas tout à fait une page. Il le copia verbatim et litteratim, en y laissant des blancs pour les remplir des noms du légataire, et en nommant pour exécuteur testamentaire sir Gervais Oakes, comme dans l’autre testament. Il ne lui restait plus qu’à remplir les blancs. Il fut un moment tenté d’y mettre le nom du Prétendant ; mais, souriant lui même de cette folle idée, il y inscrivit celui de miss Mildred Dutton, fille de Francis Dutton, master dans la marine de Sa Majesté. Il y apposa ensuite son cachet, et pliant la feuille en deux, de manière à en cacher le contenu, il agita une petite sonnette qui était toujours sur sa table. La sentinelle qui était à la porte de sa chambre l’entr’ouvrit, et avança la tête.

— Envoyez-moi un midshipman, sentinelle, dit le contre-amiral.

La porte se ferma, et une minute après lord Geoffrey arriva en souriant.

— Qui avez-vous sur le pont, Milord, indépendamment du quart ? demanda Bluewater.

— Personne, amiral. Tous les fainéants se tiennent dans leurs chambres, comme des renards dans leurs terriers, quand on lave les ponts ; et quant à nos ronfleurs, jamais ils ne se montrent à une pareille heure.

— Il doit sûrement y avoir du monde à présent dans la grande chambre. Allez prier le chapelain et le capitaine des soldats du détachement de marine de me faire le plaisir de venir dans ma chambre, — ou le premier lieutenant, ou le master, ou quelques fainéants.

Le midshipman n’avait été absent que deux ou trois minutes quand il revint avec le chapelain et le commis d’administration.

— Le premier lieutenant est occupé dans la cale d’avant, amiral, dit-il ; tous les soldats de marine ont encore les volets de leurs yeux fermés, et le master est à travailler à sa table de loch. J’espère que ces deux messieurs vous conviendront ; je crois que ce sont les plus grands fainéants qui soient à bord.

Lord Geoffrey Cleveland était le second fils du troisième duc de l’empire britannique, et il le savait aussi bien qu’aucun de ceux qui servaient avec lui sur le même bord. L’amiral Bluewater n’avait pas un respect servile pour le rang ; cependant, comme tous les hommes élevés sous un système aristocratique, il sentait l’influence du rang à un point dont il ne connaissait pas lui-même l’étendue. Ce jeune rejeton de la noblesse anglaise n’était exempt de remplir aucune partie de ses devoirs, car sa fierté en aurait été blessée ; mais il dînait dans la chambre de l’amiral deux fois plus souvent qu’un autre midshipman, et il avait obtenu pour sa langue une sorte de licence qui l’enhardissait à dire des choses qui passaient pour des traits d’esprit dans la grande chambre et au poste des midshipmen, et qui auraient été des impertinences partout ailleurs. Ni le chapelain, ni le commis d’administration, ne s’offensèrent de la liberté qu’il avait prise en parlant d’eux, et quant au contre-amiral, il n’y avait pas même fait attention. Dès qu’il vit dans sa chambre les deux individus qui viennent d’être désignés, il leur fit signe de s’approcher, et leur montrant le papier qui était plié sur son pupitre, il leur dit :

— Tout homme prudent, et particulièrement tout marin et soldat, en temps de guerre, doit avoir soin de faire son testament. Voici le mien, que je viens d’écrire moi-même, et en voici un plus ancien, que je déchire en votre présence. Je déclare que ceci est ma signature, ajouta-t-il, un doigt appuyé sur le sceau. Voulez-vous bien avoir la bonté de signer comme témoins, ce testament et acte de dernière volonté ?

Quand le chapelain et le commis d’administration eurent signé, il fallait une troisième signature, et le midshipman, à un signe de l’amiral, y apposa la sienne.

— J’espère que vous n’avez pas oublié, amiral, dit-il avec gaieté, que les Bluewater et les Cleveland sont parents. Je serai fort désappointé, lors de l’ouverture de ce testament, si mon nom ne s’y trouve pas quelque part.

— Il s’y trouvera comme témoin, Milord, répondit Bluewater d’un ton un peu sec, qualité qui est incompatible avec celle de légataire.

— Eh bien, amiral, je suppose que les amiraux peuvent faire à peu près ce qu’ils veulent de leur argent, comme ils font à peu près ce qu’ils veulent de leurs vaisseaux et de ceux qui sont sous leurs ordres. Il faudra que j’appuie beaucoup plus fort sur mes deux vieilles tantes, puisqu’il paraît que je me suis mis en travers de la roue de la fortune dans cette affaire.

— Messieurs, dit le contre-amiral avec une politesse pleine d’aisance, je regrette qu’il ne soit pas en mon pouvoir d’avoir votre compagnie à dîner aujourd’hui, car je suis mandé à terre par sir Gervais, et j’ignore à quelle heure je pourrai être de retour ici ; mais j’espère avoir demain ce plaisir.

Les trois officiers le saluèrent, lui firent leurs remerciements, et acceptèrent l’invitation. Le chapelain et le commis d’administration se retirèrent, mais le midshipman resta.

Le contre-amiral était tombé dans une profonde rêverie, et il se passa une minute avant qu’il s’aperçût qu’il n’était pas seul. — À quoi suis-je redevable du plaisir de votre présence, Milord ? dit-il. Quelle demande avez-vous à me faire ?

— Il n’y a que quarante milles d’ici au château de mon père, dans le comté de Cornouailles, amiral, et je sais que toute la famille y est réunie. Je pensais qu’en mettant deux chevaux de plus à une chaise de poste, je pourrais y arriver en cinq heures, et qu’en revenant en faisant le même nombre de nœuds par heure, je serais de retour ici demain matin, sans que le vieux César s’aperçut s’il a un midshipman de plus ou de moins.

— Tout cela est fort ingénieux, jeune homme, et tout à fait plausible. — Quand j’étais à votre âge, je fus, une fois, quatre ans sans voir ni père ni mère.

— Sans doute, amiral ; mais cela remonte bien loin et les jeunes gens ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient alors, comme le disent tous les vieillards.

Les muscles de la bouche du contre-amiral se crispèrent comme si un sourire eût voulu s’y frayer un chemin ; mais sa physionomie perdit tout à coup cette expression pour prendre celle de la mélancolie.

— Vous savez, Geoffrey, que je ne suis pas commandant en chef. Sir Gervais a seul le droit d’accorder un congé.

— Cela est très-vrai ; mais tout ce que vous demandez à sir Gervais, il vous l’accorde toujours, et surtout quand cela concerne votre propre vaisseau.

— Vous avez peut-être raison ; mais nous sommes dans un moment de crise, et nous pouvons recevoir l’ordre de mettre à la voile sans avoir plus d’une heure pour nous y préparer. Ignorez vous que le prince Charles-Édouard a débarqué en Écosse, et que les jacobites sont en insurrection ? Si la France le soutient, nous pouvons avoir de la besogne dans la Manche.

— En ce cas, il faut que ma mère se passe de recevoir un baiser de son fils d’ici à un an, s’écria le jeune homme plein de bravoure, en passant furtivement une main sur ses yeux, en dépit de sa résolution. Il faut que le trône de la vieille Angleterre soit soutenu, quand même tous les midshipmen de ce royaume devraient passer des années sans voir ni mère ni sœur.

— C’est parler noblement, lord Geoffrey, et je ferai connaître vos sentiments à qui de droit. Votre famille est whig, et vous ferez bien, à votre âge, de suivre les principes politiques de votre famille.

— Une courte excursion à terre, amiral, serait un grand, plaisir, après six mois passés sur mer.

— Il faut que vous en demandiez la permission au capitaine Stowel. Vous savez que je n’interviens jamais dans la discipline intérieure du César.

— Je le sais, amiral ; mais il y a tant de midshipmen sur ce bord, et ils ont tous une si grande envie d’aller à terre ! — Puis-je dire au capitaine Stowel que vous m’avez permis de lui demander la permission d’aller à terre ?

— Vous le pouvez ; mais Stowel sait qu’il peut faire ce que bon lui semble.

— Ce serait un singulier capitaine, s’il ne le savait pas. — Je vous remercie, amiral Bluewater, — je vais écrire à ma mère, et je sais qu’elle se contentera de la raison que je lui donnerai pour ne pas aller la voir. — Adieu, amiral.

— Bonjour. Et quand le jeune homme ouvrit la porte pour sortir, Bluewater lui dit :

— Milord !

— Avez-vous autre chose à me dire, amiral ?

— Quand vous écrirez la duchesse, présentez-lui mes amitiés respectueuses. Nous nous voyions presque tous les jours quand nous étions jeunes, et je puis dire que nous avions de l’affection l’un pour l’autre.

Le midshipman lui promit de ne pas l’oublier, et le contre-amiral resta seul. Il se promena une demi-heure dans sa chambre, réfléchissant à ce qu’il avait fait relativement à la disposition de sa fortune et à ce qu’il avait à faire au sujet du Prétendant. Tout à coup, il fit venir le patron de sa barge, et lui ordonna de la préparer pour le conduire à terre. Trois minutes s’étaient à peine écoulées que lord Geoffrey se présenta de nouveau devant lui.

— Votre barge est prête, amiral, lui dit le jeune homme, qui avait déjà mis son grand uniforme, en midshipman qui va se rendre à terre.

— Avez-vous vu le capitaine Stowel, Milord ?

— Oui, amiral il m’a permis d’aller à terre et d’y rester jusqu’au soir, à charge d’en repartir au coup de canon de retraite du vaisseau amiral.

— En ce cas, faites-moi le plaisir de prendre place dans ma barge, si vous êtes prêt à partir.

L’offre fut acceptée, et quelques minutes après tout le cérémonial d’usage avait été observé, et le contre-amiral était assis dans sa barge. Il était assez tard pour qu’on eût eu le temps de n’oublier aucun point d’étiquette. Le capitaine était en personne sur le pont, entouré d’un nombre suffisant de ses officiers pour en représenter le corps ; les soldats de marine étaient rangés sous les ordres de leurs officiers, les tambours battaient, et le maître d’équipage, d’un coup de sifflet, avait fait passer six hommes sur le bord. Lord Geoffrey descendit le premier dans la barge, et y resta debout respectueusement jusqu’à ce que le contre-amiral fût assis. Ces formalités ayant été remplies, les huit avirons frappèrent l’eau en même temps, de manière à ne faire entendre qu’un seul coup, et la barge avança vers le rivage. À chaque embarcation qu’on rencontrait, et qui ne portait pas elle-même un officier supérieur, les canotiers mâtaient leurs avirons en passant près de cette barge sur l’avant de laquelle flottait le pavillon de contre-amiral, tandis qu’à bord de celles où il y avait un officier supérieur, on suspendait simplement le nége en se reposant sur les avirons, tandis que les officiers saluaient du chapeau. La barge traversa ainsi toute l’escadre, et s’approcha du rivage. Quand elle fut sur le point d’arriver au lieu du débarquement, petit quai naturel formé par une plate-forme du rocher, il s’y fit un mouvement général dès qu’on eut reconnu le pavillon qu’elle portait, tous les canots, et même ceux des capitaines, s’écartant pour lui donner passage. Mais dès que Bluewater eut mis le pied sur le rocher, le petit pavillon fut amené ; et une minute après, une embarcation qui n’avait qu’un lieutenant étant arrivée, cet officier ordonna à la barge, avec un air d’autorité, de s’écarter pour lui faire place.

Peut-être n’existait-il pas dans toute la marine anglaise un seul homme qui s’inquiétât moins que Bluewater de l’étiquette du service. Il était à cet égard tout le contraire de son ami ; car sir Gervais était observateur scrupuleux des moindres points du cérémonial d’usage, et exigeait des autres qu’ils les observassent de même. Ce n’était pas en cela seul que ces deux officiers distingués différaient l’un de l’autre. Nous avons déjà dit que le contre-amiral était le meilleur tacticien de tous les marins anglais, tandis que le vice-amiral n’avait en ce genre que les connaissances que doit avoir tout bon amiral. D’une autre part, sir Gervais était regardé en pratique comme le meilleur marin qui eût jamais commandé un bâtiment de guerre, tandis que Bluewater n’avait pas la même réputation cet égard. La même différence régnait entre eux quant à la discipline. Le commandant en chef était rigoureux sur ce point, et exigeait qu’on se conformât exactement aux règles les plus minutieuses qu’elle prescrivait ; son ami, au contraire, même lorsqu’il n’était que capitaine, rejetait sur ce qu’il appelait le pouvoir exécutif, c’est-à-dire le premier lieutenant, la police de son bâtiment, le soin d’imaginer un système pour maintenir l’ordre et la propreté sur son bord et pour le faire exécuter. Bluewater avait pourtant aussi son mérite dans cette branche particulière de sa profession. Quand son ami avait eu le commandement d’une escadre, il en avait toujours été le meilleur capitaine. Cette place de capitaine de vaisseau amiral a quelque chose d’analogue à celle d’adjudant général dans l’armée de terre ; elle convenait à la tournure philosophique de son esprit porté à généraliser, et il en avait resserré les devoirs dans un cercle de principes clairs et simples qui les rendaient faciles et agréables. Et lorsqu’il commandait en chef, ce qui lui arrivait fréquemment, pour huit ou quinze jours, pendant que sir Gervais était absent, on remarquait que le service de l’escadre marchait avec la régularité des ressorts d’une horloge, son esprit semblant embrasser les généralités, tandis qu’il se refusait à descendre aux détails. Ces différences qu’on remarquait entre ces deux officiers faisaient dire quelquefois aux capitaines que Bluewater aurait du être commandant en chef, et Oakes commandant en second, et qu’alors leurs ordres réunis auraient été la perfection du service. Mais cette critique doit être attribuée en grande partie au penchant naturel chez les hommes de trouver des défauts dans les autres, et au désir inné qu’ils ont, même quand les choses sont parfaites en elles-mêmes, de prouver leur supériorité en indiquant des moyens pour les perfectionner encore. S’il se fût agi du service de terre, cette opinion aurait pu avoir plus de vérité pratique mais dans un combat naval, l’audace et l’impétuosité de sir Gervais pouvait rendre d’aussi bons services que la tactique. — Mais revenons à notre histoire.

Quand Bluewater fut à terre, il rendit d’un air distrait et indolent le salut que lui adressèrent tous ceux qui étaient sur la plate-forme ou sur le bord de la mer, et il commença sur-le-champ à monter le ravin. Il était déjà arrivé sur la rampe couverte de verdure, avant de s’être aperçu qu’il n’était pas seul. En tournant un coude du sentier, il vit que le midshipman était sur ses talons, le respect seul l’ayant empêché de prendre l’avance sur lui. Il pensa que, dans un village comme Wychecombe, il y avait peu de chose qui pût amuser un jeune homme, et il résolut de l’emmener avec lui.

— Vous ne trouverez probablement pas grand amusement ici, lord Geoffrey, lui dit-il avec bonté. Si la compagnie d’un vieillard comme moi peut vous convenir, vous verrez du moins tout ce que je verrai moi-même.

— Je suis en croisière, amiral, et je serai trop heureux de suivre votre sillage avec ou sans signal. Je suppose que Wychecombe vaut bien Portsmouth ou Plymouth, et je suis sûr que ces champs couverts de verdure valent mieux que les rues sales d’aucune ville que j’aie jamais vue.

— Oui, des champs couverts de verdure ont quelque chose d’agréable aux yeux pour nous autres marins, qui passons souvent bien des mois à ne voir que l’eau. — Tournez à droite, s’il vous plaît, Milord ; j’ai besoin d’entrer dans la maison de la station des signaux, avant d’aller à Wychecombe-Hall.

Le midshipman, contre la coutume de bien des jeunes gens de son âge, prit le chemin qui lui avait été indiqué, et ils ne tardèrent pas à arriver sur le plateau du promontoire. Comme le master ne pouvait s’absenter pendant la journée, une escadre étant dans la rade, ils trouvèrent Dutton à son poste, proprement vêtu, comme d’ordinaire, mais se ressentant encore de l’excès qu’il avait fait la veille, comme on le voyait au tremblement de ses membres. Il se leva avec un air de grande déférence, pour recevoir le contre-amiral, et non sans une certaine crainte occasionnée par ses remords de conscience ; car, tandis que sa mémoire lui rappelait assez passablement ce qui s’était passé la veille dans sa conversation avec sa femme et sa fille, le vin avait perdu son influence, et ne l’aidait plus à conserver son empire sur lui-même. Mais il se trouva soulagé par le ton calme dont Bluewater lui adressa la parole.

— Comment se porte sir Wycherly ? demanda-t-il en saluant Dutton comme s’il ne fût rien arrivé. Un billet que j’ai reçu de sir Gervais, au point du jour, me dit qu’il ne se trouvait pas alors beaucoup mieux.

— Je voudrais qu’il fût en mon pouvoir de vous donner de bonnes nouvelles, amiral. Cependant il doit avoir sa connaissance, car Dick, son laquais, vient de m’apporter un billet de M. Rotherham, qui me dit que le digne baronnet désire particulièrement voir ma femme et ma fille, et que sa voiture va venir les prendre dans quelques minutes. Si vous avez dessein d’aller chez lui ce matin, je suis sûr qu’elles seront enchantées de vous donner une place.

— Et je l’accepterai avec plaisir, répondit Bluewater en s’asseyant sur le banc qui était au pied du mât, surtout si elles veulent bien aussi en donner une à lord Geoffrey Cleveland, un des midshipmen de Stowel. Vous voyez qu’il est venu de conserve avec moi.

Dutton ôta son chapeau une seconde fois, et salua très-profondément, en entendant prononcer le nom et te titre du midshipman. Le jeune homme reçut ce salut d’un air insouciant et indifférent, comme s’il eut déjà été las d’une adulation vulgaire, et il continua à regarder autour de lui, avec quelque curiosité, le promontoire, le mât des signaux et la mer.

— C’est un endroit qui serait excellent pour y être en vigie, dit le jeune lord ; il est plus haut que nos barres de perroquet. Avec une paire de bons yeux, on pourrait voir tout ce qui se passe à vingt milles d’ici, et pour preuve je serai le premier à chanter : — Navire !

— De quel côté, Milord ? demanda Dutton, craignant de paraître avoir négligé son devoir en présence d’un officier supérieur. Votre Seigneurie ne peut voir que les bâtiments qui sont au mouillage, et quelques canots qui vont d’un bâtiment à un autre, ou qui communiquent avec le rivage.

— Sûrement, jeune homme, de quel côté ? répéta l’amiral, je ne vois que quelques mouettes qui effleurent la surface de l’eau à un mille ou deux au-delà des bâtiments de l’escadre mais rien qui ressemble à une voile.

Le jeune homme prit la longue-vue de Dutton qui était sur le banc, et en dirigea le bout vers la mer ; mais il lui fallut, quelque temps pour la mettre au point qui lui convenait.

— Eh bien ! maître Bons-Yeux, demanda Bluewater d’un ton caustique, est-ce un français, ou un espagnol ?

— Un instant de patience, amiral, laissez-moi le temps d’ajuster cette mauvaise longue-vue sur ce bâtiment. — Je le tiens à présent. — Ce n’est encore qu’un point à l’horizon. J’en vois tout au plus les cacatois et la tête des perroquets. – Non, amiral ; sur ma foi, c’est notre cutter l’Actif ; il a ses voiles carrées dehors, et l’on commence à apercevoir la tête de ses basses voiles. Je le reconnais à sa corne.

L’Actif ! — cela nous annonce des nouvelles, dit Bluewater d’un air pensif ; car la marche des événements devait nécessairement avant peu amener une crise dans sa propre carrière. — Sir Gervais l’a envoyé faire une reconnaissance devant le port de Cherbourg.

— Oui, amiral nous savons tout cela. J’espère qu’il vient nous dire que M. de Vervillin a enfin pris son parti, et qu’il va en sortir et nous faire face en homme. — Voulez-vous regarder ce bâtiment ?

Bluewater prit la longue-vue, et il eut bientôt trouvé l’objet qu’il cherchait. Avec son expérience, il n’eut besoin que d’un coup d’œil.

— Vous avez de bons yeux, Milord, dit-il en lui rendant la longue-vue. — C’est certainement un cutter qui fait route vers cette rade, et je crois que vous ne vous trompez pas en disant que c’est l’Actif.

— Il est encore bien loin pour reconnaître un si petit bâtiment, dit Dutton se servant à son tour de l a longue-vue.

— Vous avez raison Monsieur, répondit le midshipman ; – mais on doit reconnaître un ami aussitôt qu’on l’aperçoit. La corne de l’Actif est plus longue et moins élevée que celle d’aucun autre cutter de la marine anglaise, et c’est par là que nous le distinguons de la Mouche, le cutter qui est avec nous.

— Je suis charmé de voir que vous soyez si bon observateur, Milord, dit le flatteur Dutton ; c’est un signe qu’avec le temps Votre Seigneurie deviendra un bon marin.

— Geoffrey est déjà bon marin, dit l’amiral qui savait que le jeune lord n’était jamais plus content que lorsqu’il s’abstenait de mentionner son titre, soit en lui parlant, soit en partant de lui. — Il y a quatre ans qu’il est avec moi, étant entré au service à l’âge de douze ans ; et deux autres années feront de lui un officier.

— Oui sans doute, dit Dutton, saluant tour à tour l’amiral et le midshipman ; — Sa Seigneurie peut y compter avec son mérite particulier, votre honorable recommandation et le nom qu’il porte. – Ah ! les bâtiments de l’escadre ont aperçu ce bâtiment, et les signaux vont déjà grand train.

En faisant jeter l’ancre à ses bâtiments, l’amiral Bluewater les avait tenus aussi pressés uns des autres que le brouillard pouvait le permettre sans danger, car une des choses les plus difficiles pour le commandant d’une escadre, c’est de maintenir ses bâtiments en ordre serré, par un temps de brume et de vapeurs. Cependant il avait donné ordre à un sloop et à une frégate de lever l’ancre et de s’avancer en mer à une lieue ou deux, aussitôt que le brouillard s’était dissipé, afin d’avoir un horizon aussi étendu qu’il était possible. Pour se maintenir à cette distance, par un vent léger et une forte marée, ces deux bâtiments avaient jeté l’ancre l’un à la distance d’une lieue de l’escadre, l’autre à environ deux milles plus loin et plus à l’est. Le sloop était le plus près du bâtiment que l’on venait d’apercevoir, et il avait à la tête de son grand mât un signal que la frégate répétait, et transmettait au vaisseau amiral. Bluewater connaissait si bien tous les signaux ordinaires, qu’il était rare qu’il eût besoin de recourir à son livre de signaux pour en connaître la signification, et il vit sur-le-champ que le premier signal indiquait le numéro de l’Actif. Cependant le sloop fit ensuite d’autres signaux que le contre-amiral ne put expliquer sans aide, et de tout cela il conclut que ce cutter apportait des nouvelles importantes, qu’on ne pouvait comprendre sans recourir au livre des signaux particuliers.

Pendant ce temps, la voiture qui devait conduire mistress Dutton et sa fille à Wychecombe-Hall était arrivée. Elles sortirent de leur maison ; Bluewater s’avança vers elles, en reçut un accueil aussi agréable que lorsqu’il les avait quittées la nuit précédente, et elles ne furent nullement fâchées d’apprendre qu’il allait les accompagner chez sir Wycherly.

— Je crains que l’invitation qu’il nous a fait faire d’aller le voir ne soit pas de bon augure, dit mistress Dutton. — Il faut que quelque, chose de sérieux lui pèse sur le cœur, pour qu’il désire nous revoir si promptement ; et le messager qui a apporté sa lettre m’a dit qu’il n’était pas mieux.

— Nous saurons tout, ma chère dame, quand nous serons arrivés chez lui, répondit Bluewater, et plus tôt nous y arriverons, plus tôt nos doutes seront éclaircis. Mais, avant de monter en voiture, permettez-moi de vous présenter mon jeune ami, lord Geoffrey Cleveland, que j’ai pris la liberté d’inviter à nous accompagner.

Le jeune et beau midshipman fut parfaitement reçu, quoique mistress Dutton eût été trop accoutumée, dans sa jeunesse, à voir des personnes d’un haut rang pour montrer à un jeune lord un respect servile comme son mari. Les dames prirent, suivant l’usage, les deux places du fond de la voiture, et les deux hommes, celles du devant. Cet arrangement plaça Mildred et le midshipman en face l’un de l’autre ; circonstance qui fixa bientôt l’attention du contre-amiral d’une manière qui était un peu étrange, sinon remarquable. Il y a dans la jeunesse un charme que nulle autre époque de la vie ne possède. Les deux jeunes gens en question possédaient cet avantage à un haut degré, et quand il n’y aurait eu rien de plus, cette vue seule aurait été agréable à un homme ayant un caractère généreux et sensible comme Bluewater. Geoffrey avait seize ans, âge auquel un jeune homme, en Angleterre, n’a pas encore les apparences de la virilité, et il joignait la franchise et l’enjouement de l’adolescence à la malice et à l’espièglerie dont un bâtiment de guerre est toujours l’école. Cependant sa physionomie conservait une expression de sensibilité ingénue qui était frappante dans un jeune homme de son âge, et qui était le principal attrait de celle de Mildred, malgré la beauté de ses traits, de ses cheveux et de son teint. Cette expression qui avait tellement frappé et charmé la veille le contre-amiral, le poursuivait sans cesse parce qu’elle lui était familière, quelque extraordinaire qu’elle fût, et parce qu’il ne pouvait se rappeler en qui il l’avait déjà remarquée. En ce moment qu’elle était assise en face de lord Geoffrey, Bluewater, à sa grande surprise, retrouva le même caractère d’expression dans la physionomie du beau jeune homme que dans celle de l’aimable jeune fille. Il est vrai que cet air de sensibilité ingénue était moins marqué dans le jeune Cleveland que dans Mildred, et leurs traits offraient en général peu de ressemblance. Néanmoins cette expression se retrouvait en tous deux, et si distinctement, qu’elle était facilement reconnue lorsqu’ils étaient si près l’un de l’autre. Geoffrey Cleveland passait pour ressembler à sa mère, et à l’aide de ce fil, l’imagination de Bluewater lui rappela tout à coup que l’être auquel Mildred ressemblait d’une manière si frappante, était une de ses propres cousines, sœur de la duchesse de Cleveland. Miss Hedworth, la jeune dame en question, était morte depuis longtemps, mais tous ceux qui l’avaient connue avaient conservé l’impression la plus agréable des charmes de sa personne et de ceux de son esprit. Il avait existé entre elle et Bluewater une tendre amitié, mais dans laquelle il n’était jamais entré un atome d’amour. Cette circonstance était due en partie à la différence de leur âge, le capitaine Bluewater ayant alors le double de l’âge de sa jeune parente ; et aussi au dévouement irrésistible qu’il avait juré à sa profession et au bâtiment qu’il commandait. Agnès Hedworth avait pourtant été infiniment chère à notre marin, pour une multitude de causes, plus chère même que sa sœur la duchesse, quoique celle-ci fût la favorite du grand monde ; et le contre-amiral, tandis que son esprit suivait rapidement la chaîne d’idées qui lui faisait trouver de la ressemblance entre Mildred et cet objet chéri, goûta un plaisir véritable en songeant qu’il avait été ainsi, et sans le savoir, prévenu en faveur d’une jeune fille dont chaque regard et chaque sourire lui rappelaient fortement la physionomie d’une femme qu’il avait trouvée si voisine de la perfection. Différentes causes faisaient pourtant que ce plaisir n’était pas sans un mélange de tristesse et une telle ombre de mélancolie couvrit cette courte excursion, que personne ne fut fâché de la voir terminée.