Les Deux Amiraux/Chapitre XIV

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 185-198).



CHAPITRE XIV.


Oui, c’en est fait ! – La crainte, le doute, l’incertitude, ont disparu. Que des pensées plus brillantes suivent le vertueux défunt ! l’épreuve finale de son âme est terminée, et son front pâle a enfin reçu le sceau du ciel.
Mistress Hemans



On peut aisément supposer que Tom Wychecombe avait vu avec consternation les opérations préliminaires qui ont été rapportées dans le chapitre précédent. La circonstance qu’il était dépositaire d’un testament dont la date remontait à plusieurs mois, et par lequel son oncle le constituait seul et unique héritier de tous ses biens, meubles et immeubles, lui avait inspiré de l’audace et lui avait fait prendre la résolution hardie de prendre le titre de baronnet aussitôt après la mort de son oncle, convaincu que comme il n’existait aucun héritier de ce titre, personne ne songerait à lui contester le droit de le prendre, du moment que la propriété des biens lui serait assurée. Mais en ce moment, un double coup menaçait de renverser toutes ses espérances ; d’autres semblaient instruits de sa naissance illégitime, et il y avait toute apparence qu’un nouveau testament allait annuler l’ancien, du moins dans ses dispositions les plus importantes pour lui. Il ne pouvait concevoir ce qui avait pu causer ce changement soudain dans les intentions de son oncle ; car il ne se connaissait pas assez lui-même pour sentir que les rapports constants qu’il avait eus avec sir Wycherly depuis la mort de son frère, avaient suffi pour faire apprécier au vieux baronnet le véritable caractère de son prétendu neveu, et lui inspirer un dégoût qui était resté endormi jusqu’au moment où la nécessité d’agir l’avait éveillé ; et il savait encore bien moins combien l’approche de la mort purifie et perfectionne la vue morale du présent et de l’avenir. Quoique quelques signes d’un grand mécontentement lui eussent échappé, il fit tous ses efforts pour conserver un extérieur calme, attendant prudemment que quelque circonstance lui fournît des moyens pour faire annuler le testament projetée ou, ce qui vaudrait encore mieux, pour en empêcher l’exécution.

Dès que les préparatifs nécessaires furent terminés, Atwood, tenant en main une plume bien taillée, son papier devant lui, et un encrier à côté, était prêt à écrire : un silence complet régnait dans la chambre et sir Gervais reprit la parole,

— Sir Wycherly, dit-il, Atwood va vous lire le préambule du testament qu’il a déjà préparé. Si vous le trouvez convenable, vous voudrez bien nous en informer par un signe de tête. — Si vous êtes prêt, vous pouvez commencer ; eh ! Atwood ?

Le secrétaire méthodique prit en main son papier, et lut ce qui suit : « Au nom de Dieu, amen ! — Moi Wycherly Wychecombe, baronnet de Wychecombe-Hall, comté de Devon, sain d’esprit, mais d’une faible santé de corps, et ayant devant les yeux la vue de la mort ; révoquant tous autres testaments, codicilles et actes de dernière volonté, je déclare faire et je fais le présent comme mon testament et acte de dernière volonté ainsi qu’il suit : Premièrement, je nomme et constitue pour exécuteur testamentaire… et je l’investis de tous les pouvoirs et de toute l’autorité que la loi permet de donner. Secondement, je donne et lègue à… » C’est tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent, sir Gervais, j’ai laissé les blancs nécessaires pour les noms de l’exécuteur, et même pour ajouter deux s si le testateur juge à propos d’en nommer plus d’un.

— Vous voyez, sir Reginald, dit le vice-amiral, non sans quelques signes de satisfaction ; voilà comme nous rédigeons de pareils actes à bord d’un bâtiment de guerre. — Il faut que le secrétaire d’un amiral sache mettre la main à tout, sauf à l’administration de la cure des âmes, monsieur Rotherham.

— Et vous me permettrez d’ajouter, sir Gervais, de la cure des corps, dit Magrath en prenant une énorme prise de tabac.

— Je voudrais bien voir, dit Galleygo à l’oreille de mistress Larder, comment notre secrétaire s’y prendrait pour faire une bonne soupe à la tortue avec une tête de cochon, comme cela nous arrive à bord du Plantagenet.

— Je n’y vois rien à critiquer ni pour le fond m pour la forme, répondit, au vice-amiral l’avocat de profession sinon de pratique ; mais il faudrait savoir si le testateur approuve ce préambule.

— C’est ce que nous allons voir, Monsieur. – Sir Wycherly, approuvez-vous le commencement de ce testament ?

Le vieux baronnet sourit, et fit très-distinctement un signe d’approbation.

— J’en étais sûr, car Atwood a fait, à ma connaissance, les testaments de deux amiraux et de trois capitaines, et le lord premier juge de la cour du banc du roi a dit à l’un des derniers que c’était un testament qui aurait fait honneur au meilleur notaire de toute l’Angleterre, et que c’était grand dommage que le testateur n’eût rien à léguer. — À présent, sir Wycherly, voulez-vous avoir un exécuteur ou plusieurs ? Si vous n’en voulez qu’un, levez un doigt ; si vous en voulez plusieurs, levez autant de doigts que vous en désirez. — Vous voyez tous Messieurs, que sir Wycherly ne lève qu’un seul doigt. Vous n’aurez donc pas deux s à ajouter, eh ! Atwood. – Maintenant, mon cher sir Wycherly, il est nécessaire que vous nommiez vous-même votre exécuteur, testamentaire. Faites le moins d’efforts possible ; nous n’avons besoin que d’entendre le nom.

Sir Wycherly réussit à prononcer distinctement le nom de sir Reginald Wychecombe.

— Cela est clair. Lisez la phrase à présent, Atwood.

— « Premièrement, je nomme et constitue pour exécuteur testamentaire, sir Reginald Wychecombe de Wychecombe-Regis, du comté de Hertz, et je t’investis, etc. »

— Si cela vous convient, sir Wycherly, ayez la bonté de faire le signe ordinaire.

Le malade sourit, fit un signe de tête, leva une main, et regarda son parent avec un air d’inquiétude.

— Je consens à remplir cette fonction, puisque vous le désirez, sir Wycherly, dit sir Reginald ; qui comprit ce que signifiait ce regard.

— Maintenant, Monsieur, reprit sir Gervais, il est nécessaire de vous faire quelques questions afin qu’Atwood puisse savoir ce qu’il doit écrire. — Désirez-vous disposer de vos biens immeubles ? — Sir Wycherly fit un signe affirmatif. — Votre intention est-elle de disposer de la totalité ? – Même signe. – Et entendez-vous léguer le tout un seul et même individu ? – Encore même signe. Cela est fort clair ; il ne vous reste plus qu’à nommer celui à qui vous voulez léguer tous vos biens immeubles.

— À sir Reginald Wychecombe, dit le baronnet ; et il ajouta avec plus de difficulté : mon parent dans une ligne, pas un nullus, — héritier de sir Michel, — mon héritier.

— C’est parler positivement. — Écrivez, Atwood, et ensuite faites-nous lecture de la clause.

Quelques instants après, le secrétaire lut ce qui suit : « Secondement, je donne et lègue à sir Reginald Wychecombe, de Wychecombe-Regis, comte de Hertz, tous les biens immeubles qui m’appartiendront au jour de mon décès, terres, maisons et héritages, circonstances et dépendances, et tous mes droits aux dits biens en loi ou en équité, pour, par lui, ses héritiers, exécuteurs ou administrateurs, en jouir, faire et disposer, comme de chose lui ou leur appartenant à perpétuité. »

— Tout cela est de bon anglais, dit sir Gervais, de l’air d’un homme qui n’est pas mécontent, et je crois, sir Reginald, que cette disposition est parfaitement légale. — Je suis charmé de voir que vous pensiez de même. — À présent, sir Wycherly, approuvez-vous cette clause ?

Le malade non-seulement fit le signe d’approbation convenu, mais il fut évident à tous ceux qui étaient dans la chambre, et même à Tom, qu’il le faisait avec un sentiment de plaisir véritable.

— Eh bien ! dit sir Gervais, qui apportait alors dans cette affaire tout l’intérêt qu’aurait pu y prendre un notaire, ou plutôt l’intérêt d’un homme qui sentait qu’il se chargeait d’une sorte de responsabilité en s’occupant d’une affaire qui lui était étrangère ; il faut à présent que nous passions aux biens meubles. À qui désirez-vous laisser, sir Wycherly, vos vins, vos voitures, vos chevaux, et en général tout le mobilier qui garnit cette maison ?

— Tout à sir Reginald, — mon parent dans une ligne, — l’héritier de sir Michel, répondit le testateur.

— Fort bien ; — mettez cela par écrit, Atwood. — J’aime à voir les affaires de famille arrangées. Dès que vous aurez fini, lisez-nous la clause.

— Je suis prêt, sir Gervais. « Je donne et lègue, en outre, au susdit sir Reginald Wychecombe, tous mes meubles meublants, vins, tableaux, livres, chevaux, voitures, et tous autres mobiliers généralement quelconques, sauf et excepté l’argent comptant, et les sommes que j’ai placées dans les fonds publics ou autrement, et dont je me réserve de disposer ci-après. » Nous pouvons à présent passer aux legs particuliers, sir Gervais ; ensuite sir Wycherly pourra faire sir Reginald légataire du surplus, si tel est son bon plaisir.

— Si vous approuvez, cette clause, mon cher Wycherly, faites le signe convenu.

Sir Wycherly leva une main et fit un signe de tête avec une satisfaction manifeste.

— À présent, mon cher Monsieur, il faut arriver aux livres sterling, — non, aux guinées ; je vois que ce mot vous plaît davantage. Eh bien ! j’avoue qu’il sonne mieux à l’oreille, et il est plus conforme à nos habitudes de l’employer. — Voyons, voulez-vous léguer vos guinées ? — Vous faites un signe qui m’annonce que c’est votre intention. Il ne s’agit plus que de nommer un légataire. — Suis-je dans le droit chemin, sir Reginald ?

— Parfaitement.

— Et vous comprendrez, sir Wycherly, que la personne que vous allez nommer sera votre premier légataire.

— Mill, murmura le malade.

Mill[1] ! répéta sir Gervais. Les moulins ne vont-ils pas avec les terres, sir Reginald ?

— Sir Wycherly veut parler de miss Mildred Dutton, dit le jeune lieutenant avec empressement, quoique d’un ton modeste.

— Oui, ajouta le testateur, Mitty. Dutton, la bonne, petite Milly.

Sir Gervais hésita, et jeta un coup d’œil sur Bluewater, comme pour lui dire : C’est porter du charbon à Newcastle. Mais Atwood avait déjà rempli les intentions du testateur, et il lut ce qui suit :

« Je donne et lègue à miss Mildred Dutton, fille de Francis Dutton, de la marine royale, la somme de… » — Quelle somme mettrai-je, sir Wycherly ?

— Trois, — oui, — trois.

— Trois cents ou trois mille, — mon cher Monsieur ? demanda sir Gervais un peu surpris du montant de ce legs.

— Mille — trois mille — guinées — cinq pour cent.

— Cela est aussi clair qu’un logarithme. Finissez la phrase, Atwood, en ajoutant : « trois mille guinées dans les fonds de la dette publique de ce royaume à cinq pour cent. » Cela vous convient-il, mon cher Monsieur ?

Sir Wycherly fit un signe affirmatif, et sourit en jetant sur Mildred un regard de bienveillance, car il sentait qu’il plaçait cette aimable jeune fille au-dessus des inconvénients inhérents à sa situation, en lui assurant une petite fortune indépendante.

— Quel nom placerons-nous ensuite, sir Wycherly ? Il vous reste encore à disposer d’un bon nombre de ces guinées, reprit le vice-amiral. — Grégoire — et Jacques — les fils de mon frère Thomas — baron Wychecombe — cinq mille guinées à chacun d’eux, répondit le testateur, paraissant faire un grand effort pour s’expliquer intelligiblement.

Atwood écrivit ce nouveau legs, et lut ensuite :

« Item, je donne et lègue à mes neveux Grégoire et Jacques Wychecombe, fils réputés de feu mon frère Thomas Wychecombe, l’un des barons de la cour de l’échiquier de Sa Majesté, la somme de cinq mille guinées à chacun d’eux, dans les fonds de la dette publique de ce royaume à cinq pour cent. »

— Si vous approuvez cette clause, sir Wycherly, faites-nous-le connaître.

Le malade fit le même signe d’assentiment que dans les cas précédents.

— Quel nom vous plaît-il que nous écrivions à présent ? demanda le vice-amiral.

Il y eut une assez longue pause. Le baronnet repassait évidemment dans son esprit ce qu’il avait fait et ce qui lui restait à faire.

— Séparez-vous davantage les uns des autres, mes amis, afin que le testateur puisse vous distinguer tous sans peine, dit sir Gervais, faisant un geste de la main pour indiquer d’étendre la circonférence du demi-cercle qu’il avait formé lui-même devant le lit du malade, et que l’intérêt et la curiosité avaient insensiblement resserré. — Avancez un peu plus de ce côté, lieutenant Wycherly Wychecombe, afin que ces dames puissent voir et être vues. Et vous aussi, monsieur Thomas Wychecombe, mettez-vous plus en avant pour que les yeux de votre oncle puissent tomber sur vous.

Ce discours était le tableau exact de ce qui se passait dans l’esprit du vice-amiral. L’idée que le lieutenant était un fils naturel du vieux baronnet, malgré l’histoire de sa naissance en Virginie, avait pris l’ascendant sur son imagination et connaissant le mérite de ce jeune homme, il désirait vivement que le testament contînt du moins un legs en sa faveur. À l’égard de Tom, il s’inquiétait fort peu que son nom fût ou non sur le testament. Justice avait été substantiellement faite, et la fortune de son père dont Tom avait hérité, étant suffisante à ses besoins, sa situation actuelle n’excitait pas la commisération. Cependant sir Gervais pensa que, dans les circonstances présentes, il serait généreux de rappeler au testateur qu’il avait encore un troisième neveu.

— Voici votre neveu, M. Thomas, sir Wycherly ; désirez-vous que son nom soit inscrit sur votre testament ?

Le malade sourit froidement ; mais il fit un signe de tête pour indiquer son consentement.

— Et quelle somme lui laissez-vous ?

— Cinquante — cinquante livres[2], répondit le testateur, parlant d’une voix plus claire et plus sonore qu’il ne l’avait encore fait de cette journée.

Ce legs fut porté sur le testament, et Atwood lut la clause ainsi qu’il suit :

« Item, je donne et lègue à Thomas Wychecombe, fils aîné réputé de feu mon frère Thomas, l’un des barons de l’échiquier de Sa Majesté, la somme de cinquante livres dans les fonds de la dette publique de ce royaume à cinq pour cent. »

Il lui fut ensuite demandé s’il approuvait cette disposition, et il y répondit par un oui très-distinctement prononcé. Tom tressaillit, mais il conserva son sang-froid comme tous les autres, et la besogne n’en continua pas moins.

— Désirez-vous faire quelques autres legs, sir Wycherly, demanda le vice-amiral. Voyons vous avez déjà légué 13,000 guinées et 50 livres, ce qui fait un total de 13,180 livres, et l’on m’a dit que vous en aviez 20,000 dans les fonds publics, sans parler sans doute de quelque argent comptant.

— Anne Larder, Samuel Cork, Richard Bitts, David Brush, Phœbé Keys, dit sir Wycherly, s’arrêtant à chaque nom pour laisser à Atwood le temps de l’écrire, et nommant successivement ainsi sa cuisinière, son sommelier, son valet d’écurie, son valet de chambre et sa femme de charge.

— Combien à chacun, sir Wycherly ? Je vois qu’Atwood les a compris tous dans la même clause, pour abréger la besogne ; mais cela ne peut rester ainsi à moins que tous les legs ne soient égaux.

— Bien — bien ! murmura le testateur ; — deux cents livres à chacun — mille livres en tout — argent comptant.

Le testateur ayant fait connaître sa volonté, cet article fut rédigé, lu et approuvé comme les précédents.

— Cela fait monter les legs à 14,180 livres, sir Wycherly. Il doit vous rester encore à disposer de six à sept mille livres. Avancez donc par ici, monsieur Wycherly Wychecombe, et laissez plus de place à ces dames. — Quel nom écrirons-nous, mon cher Monsieur ?

C’était la seconde fois que le vice-amiral cherchait indirectement à attirer l’attention du mourant sur le jeune lieutenant, et il réussit enfin. Le vieillard jeta les yeux sur lui, et le regarda quelques instants en silence, mais avec attention.

— Même nom — Virginien — bon jeune homme — colonies américaines — plein de bravoure – mille livres. — Sir Wycherly prononça ces mots entre les dents ; mais le profond silence qui régnait fit que personne n’en perdit une syllabe. – Oui, — mille livres à Wycherly — Wychecombe — marine royale.

La plume du secrétaire courait rapidement sur le papier, et elle allait tracer le nom du nouveau légataire, quand sa main fut arrêtée par la voix du jeune officier lui-même.

— Attendez, monsieur Atwood, n’insérez dans ce testament aucun legs à mon profit, s’écria le lieutenant, le visage enflammé, et sa poitrine se soulevant par suite d’une vive émotion. — Cela serait inutile, car je n’en accepterai pas un seul schelling.

— Jeune homme, dit le vice-amiral presque avec le ton de sévérité d’un officier supérieur qui fait une réprimande à un subalterne, vous parlez trop à la hâte. Il ne convient à aucun de ceux qui entendent et qui voient ce qui se passe ici, de rejeter dédaigneusement les bontés d’un homme qui est peut-être sur le point de quitter la terre pour paraître en présence de Dieu.

— J’ai le plus grand respect pour sir Wycherly, sir Gervais ; personne ne peut désirer plus vivement que moi qu’il recouvre la santé, et que le soir de ses jours se prolonge encore longtemps ; mais jamais je n’accepterai un bienfait d’aucun homme méprisant mon pays comme il est évident que le testateur le méprise.

— Vous êtes Anglais, je crois, lieutenant Wychecombe, et au service de George II ?

— Je ne suis pas Anglais, je suis Américain, — Virginien, — et ayant droit aux mêmes privilèges que tout sujet anglais. — Je ne suis pas plus Anglais que le docteur Magrath.

— C’est établir le cas sur une base solide, eh ! Atwood ? dit le vice-amiral souriant en dépit de lui-même. – Je suis loin de dire que vous soyez Anglais dans tous les sens, Monsieur ; mais vous l’êtes dans le sens qui vous donne le caractère national et les droits nationaux. Vous êtes sujet de l’Angleterre.

— Pardon, sir Gervais. Je suis sujet de George II, mais je ne suis pas sujet de l’Angleterre. Je suis peut-être, dans un certain sens, sujet de l’empire britannique ; mais je n’en suis pas moins Américain et Virginien, et je ne recevrai un schelling d’aucun homme qui aura montré du mépris pour l’une ou l’autre de ces deux contrées.

— Vous vous oubliez, jeune homme, et vous ne songez pas à l’avenir : une couple de centaines de livres, gagnées au prix de votre sang, pour votre part de prise à l’affaire de Groix, ne dureront pas toujours.

— Il ne m’en reste déjà plus rien, amiral ; car j’en ai envoyé jusqu’au dernier schelling à la veuve de notre maître d’équipage qui avait été tué à mon côté. Quoique je ne sois qu’un Américain, sir Gervais, je ne suis pas un mendiant. Je suis propriétaire d’une plantation dont le revenu est plus que suffisant pour tous mes besoins ; et si je sers dans la marine, c’est par goût, et non par nécessité. Si sir Wycherly en était informé, peut-être consentirait-il à ne point parler de moi dans son testament. Je l’honore et je le respecte ; je voudrais pouvoir adoucir les souffrances de corps et d’esprit qu’il éprouve ; mais je ne puis consentir à recevoir de l’argent d’un homme dont l’opinion à l’égard de mon pays est humiliante pour moi.

Il prononça ces mots avec modestie, mais d’un ton de chaleur et de vérité qui annonçait qu’il n’avait rien dit qu’il ne pensât. Sir Gervais avait trop de respect pour les sentiments du jeune homme pour insister plus longtemps. Sir Wycherly avait entendu et compris tout ce qu’on venait de dire, et même dans l’état où il se trouvait il en avait été vivement ému. Le vieillard avait toujours été bon et compatissant, il n’aurait pas voulu faire du mal à une mouche ; tous ses sentiments naturels reprirent l’ascendant sur lui en ce moment, et il aurait donné jusqu’au dernier schelling de la somme dont il lui restait encore à disposer dans les fonds publics, pour pouvoir exprimer convenablement son regret d’avoir jamais prononcé une syllabe qui eût pu blesser la sensibilité d’un jeune homme si noble et si généreux. Étant hors d’état de faire cet effort, il fit du moins tout ce que lui permettait la malheureuse situation dans laquelle il se trouvait.

— Noble jeune homme, murmura-t-il, honneur pour notre nom. venez ici. – Sir Gervais, amenez-le.

— Sir Wycherly paraît désirer que vous vous approchiez de lui, monsieur Wychecombe de Virginie, dit le vice-amiral d’un ton un peu caustique, mais en souriant et en lui serrant la main, tandis qu’il passait devant lui pour s’avancer vers le lit.

Le malade réussit avec beaucoup de peine à ôter d’un de ses doigts un anneau d’or surmonté d’un cachet gravé sur une pierre fine, et qui portait les armoiries de la famille Wychecombe. On n’y voyait pourtant pas la main sanglante, car il remontait à une date antérieure à l’institution de l’ordre des baronnets, et c’était un présent fait par un des ducs Plantagenets à un des ancêtres de la famille, en récompense de quelque acte signalé de bravoure pendant les guerres de Henri VI contre la France.

— Portez ceci, — brave jeune homme, — honneur pour notre nom, dit sir Wycherly. — Doit descendre de lui, — tous les Wychecombe en sont descendus.

— Je vous remercie de ce présent, sir Wycherly ; je l’accepte, et j’en fais tout le cas qu’il mérite, répondit le lieutenant, tout autre sentiment que celui de la reconnaissance ayant disparu de sa physionomie. Je puis n’avoir aucun droit à vos honneurs et à votre fortune mais je puis accepter et porter cette bague sans rougir, puisqu’elle a été donnée à un homme qui est aussi bien un de mes ancêtres légitimes, que de tous les Wychecombe qui existent en Angleterre.

— Légitimes ! s’écria Tom, la fureur et le ressentiment l’emportant un instant sur la circonspection et l’astuce.

— Oui, Monsieur, légitimes, répondit le jeune officier avec le calme d’un homme qui sait qu’il n’a dit que la vérité, mais en jetant sur Tom un regard qui lui fit faire deux pas en arrière pour se placer derrière le cercle. — Je n’ai pas besoin d’y faire graver une barre transversale pour me donner le droit de porter ce sceau, car vous allez voir, sir Oakes qu’il est parfaitement semblable à celui que je porte habituellement, et, qui m’a été transmis par mes ancêtres en ligne directe.

Le vice-amiral compara les armoiries gravées sur un cachet attaché à la chaîne de montre du jeune officier à celles qui étaient gravées sur la pierre surmontant la bague que le vieux baronnet venait de lui donner, et il vit qu’elles étaient parfaitement semblables. Sir Reginald s’avança à son tour, et l’examen qu’il en fit eût le même résultat. Comme toutes les branches connues de la famille Wychecombe avaient les mêmes armes, c’est-à-dire trois griffes et trois béliers, machine de guerre dont on se servait avant l’invention de l’artillerie, il vit sur-le-champ que le jeune homme portait habituellement sur lui cette preuve d’une origine commune. Sir Reginald savait fort bien qu’on prenait quelquefois les armoiries et le nom d’un autre, et que plus l’individu qui se permettait cette liberté était obscur, plus l’impunité était probable ; mais le cachet que portait le jeune lieutenant était évidemment fort ancien et un siècle auparavant, ce genre d’usurpation des droits des autres était plus rare qu’il ne le devint ensuite. Quant au jeune officier, son caractère, son extérieur et ses manières ne permettaient pas qu’on le soupçonnât personnellement de fraude. Quoique la branche aînée de la famille fut réduite, légalement parlant, au vieillard qui était alors étendu sur son lit de mort, la sienne avait été beaucoup plus prolifique, et il lui paraissait très-possible que quelque fils cadet issu des Wychecombe de Wychecombe-Regis, eût été s’établir dans les colonies, et y eût laissé des descendants. Secrètement déterminé à tirer la chose plus au clair, il remit les deux sceaux au jeune marin et dit à sir Gervais qu’il paraissait convenable de terminer avant tout l’affaire importante qui les occupait. À ces mots, Atwood reprit sa plume, et le vice-amiral continua ses fonctions :

— Il manque encore de six à sept mille livres pour compléter les vingt mille qu’il paraît que vous avez dans les fonds publics, sir Wycherly. Quel nom désirez-vous ajouter dans votre testament ?

— Rotherham. — Pauvre Saint-Jacques mort. — Oui, M. Rotherham, — le desservant, — mille livres.

Le legs fut écrit, on en fit lecture, et le testateur l’approuva.

— Il reste encore cinq mille livres et plus, sir Wycherly ; comment voulez-vous en disposer ?

Il se passa quelque temps avant que le malade répondît. Il semblait réfléchir à ce qu’il ferait du reste de son argent. Enfin, ses yeux errants tombèrent sur les joues pâles de mistress Dutton, et tandis qu’il avait pour son mari une sorte d’affection qui était la suite de l’habitude, il se souvint aussi qu’elle avait bien des causes de chagrin.

Avec une émotion qui faisait honneur à la bonté de son cœur, il prononça son nom et deux mille livres. Cette nouvelle clause fut écrite, lue et approuvée.

— Il nous reste encore trois mille livres sinon quatre, sir Wycherly. Que voulez-vous en faire ?

— Milly, ma chère petite Milly, dit le baronnet avec un accent d’affection.

— Il faut que cela entre dans un codicille, dit sir Gervais, car nous avons déjà un legs au profit de miss Dutton. — Et quelle somme désirez-vous laisser à miss Mildred, sir Wycherly, outre les trois mille guinées que lui avez déjà laissées ?

Le malade murmura les mots — trois mille livres, — et y ajouta ensuite celui de — codicille.

Ses désirs furent exécutés, et quand il eut entendu la lecture de la clause, il fit le signe d’approbation qui avait été convenu. Sir Gervais lui demanda ensuite s’il avait quelque autre disposition à faire. Sir Wycherly, qui, dans le fait, avait disposé, à quelques centaines de livres près, de tout ce qu’il possédait, déclara, après un moment de réflexion, qu’il était content de ce qui avait été fait.

— Comme il est possible, sir Wycherly, dit le vice-amiral, qu’après le paiement de tous les legs, il reste encore quelque chose, ne jugerez-vous pas à propos, pour éviter qu’aucune partie de vos biens ne retourne à la couronne à titre de déshérence, de nommer un légataire pour le surplus ?

Le pauvre vieillard sourit, en donnant son assentiment à cette proposition, et murmura le nom de sir Reginald Wychecombe.

Cette dernière disposition fut écrite, lue et approuvée comme toutes les autres. On rédigea ensuite la clôture du testament suivant la forme d’usage, et l’on se prépara le lire en entier au testateur. Afin de ne laisser aucune prise à des objections contre ce qui venait de se passer, les deux amiraux et M. Atwood, qui devaient signer le testament comme témoins, le lurent d’abord, chacun séparément, afin d’être sûrs qu’on ne tirait au testateur que ce qu’il contenait, sans en retrancher ni y ajouter un seul mot. Quand cette formalité eut été remplie, le secrétaire lut lentement et à haute voix la totalité du testament, depuis le commencement jusqu’à la fin, à sir Wycherly. Le vieillard écouta cette lecture avec beaucoup d’attention ; il sourit quand on prononça le nom de Mildred, et quand elle fut terminée, il en exprima sa satisfaction par signes, et ajouta de vive voix : – C’est ma volonté. – Il ne restait qu’à lui mettre une plume à la main, et à l’aider à prendre une attitude qui lui permît d’apposer deux fois sa signature, d’abord au testament et ensuite au codicille. Mais Tom Wychecombe pensa alors que le moment d’intervenir était arrivé. Il avait été sur des épines pendant que tout ce qui vient d’être décrit se passait, et il avait pris la résolution désespérée de se servir du faux audacieux qu’il avait commis pour prouver sa légitimité, et s’approprier ainsi le domaine, comme appelé à recueillir la substitution. Mais il savait aussi qu’une question importante pouvait s’élever pour décider lequel des deux testaments devait être regardé comme valide, et si le testateur était dans une situation d’esprit qui lui permît de tester quand il avait fait le second. Sous ce dernier point de vue, il lui parut donc important de faire une protestation.

— Messieurs, dit-il en s’avançant au pied du lit, je vous prie tous de faire attention à la nature de cette affaire. Mon pauvre et cher oncle a été frappé hier soir d’une attaque d’apoplexie qui l’a privé de son jugement ordinaire, et voilà qu’on le presse de faire un testament qui…

— Qui l’en a pressé, Monsieur ? demanda sir Gervais avec un ton de sévérité qui fit reculer Tom d’un pas.

— À ce que j’ai pu voir, Monsieur, tous ceux qui se trouvent dans cette chambre, — sinon de la langue, du moins des yeux.

— Et pourquoi tous ceux qui se trouvent dans cette chambre auraient-ils agi ainsi ? Suis-je un légataire ? L’amiral Bluewater gagne-t-il quelque chose à ce testament ? Peut-on être témoin d’un testament et légataire en même temps ?

— Je n’ai pas dessein de discuter cette affaire avec vous, sir Gervais Oakes ; mais je proteste solennellement contre cette manière irrégulière et très extraordinaire de faire un testament. Que tous ceux qui m’entendent s’en souviennent, et qu’ils se tiennent prêts à faire leur déposition quand ils seront mandés devant une cour de justice.

Sir Wycherly fit des efforts pour se soulever ; il était vivement agité, et ses gestes annonçaient son mécontentement, et son désir que Tom se retirât. Les médecins cherchèrent à le calmer, tandis qu’Atwood, debout devant le lit, avec le plus grand sang-froid, le testament placé sur un portefeuille, et une plume à la main, cherchait à obtenir les signatures nécessaires. La main du vieillard tremblait si violemment quand il prit la plume, qu’il était évidemment impossible qu’il formât une seule lettre, et on lui fit prendre une potion calmante.

— Retirez-vous ! loin de mes yeux ! murmura le baronnet toujours agité. Et tous ceux qui l’entendaient ne purent douter que l’idée qui l’occupait exclusivement ne fût le désir d’être délivré de la présence de son neveu. — Sir Reginald, ajouta-t-il, — petite Milly, — sir Gervais, — tous les autres, — restez !

— Calmez votre esprit, sir Wycherly, dit Magrath, et votre corps s’en trouvera bien. Quand l’esprit est dans un état d’exaltation, le système nerveux en sent l’influence. En rétablissant l’harmonie entre les deux, vos dispositions testamentaires n’en seront pas moins valides en réalité et en apparence.

Sir Wycherly comprit ce que lui disait le chirurgien, et fit tous ses efforts pour reprendre de l’empire sur lui-même. Il leva la plume et parvint à en placer le bout sur le papier à l’endroit convenable ; son œil brilla, il lança sur Tom un regard courroucé et regarda son testament comme pour le signer. Mais tout à coup il porta une main à son front, ses yeux se fermèrent, et sa tête retomba sur son oreiller. Il était devenu insensible aux sentiments, aux devoirs, aux intérêts de ce monde et à tout ce qui y avait rapport. Dix minutes après, il avait cessé de respirer.

Ainsi mourut sir Wycherly Wychecombe, après une longue vie pendant laquelle, parmi une foule de qualités purement négatives, on avait pu remarquer en lui des traits d’une bienveillance plutôt passive qu’active, et on l’avait vu s’acquitter machinalement des devoirs ordinaires de l’homme, comme cela arrive assez souvent à ceux qui ne sont doués ni de grands vices ni de grandes vertus.


  1. Le mot Mill, abréviation de Milly, qui en est une de Mildred, signifie aussi moulin.
  2. La livre vaut un schelling de moins que la guinée.