Les Deux Amiraux/Chapitre XIX

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 254-270).



CHAPITRE XIX.


Sur les eaux joyeuses de cette mer d’un bleu foncé, nos pensées ne connaissant pas plus de bornes qu’elle, et nos âmes étant aussi libres, aussi loin que la brise peut conduire et qu’on voit écumer les vagues, examine notre empire et vois notre demeure.
Byron. — Le Corsaire.



On ne connaît jamais complétement l’étendue du mouvement qui agite le sein de l’Océan, jusqu’à ce qu’on en ait éprouvé l’action soi-même. Alors chacun en ressent le pouvoir et en reconnaît les dangers. Le premier mouvement de sa barge dit à Bluewater que la nuit menaçait d’être sérieuse. Tandis que les canotiers se courbaient pour faire force de leur bras vigoureux sur leurs avirons, le petit esquif montait sur le haut d’une lame, divisant l’écume qui passait rapidement des deux côtés comme une aurore boréale marine, et se plongeait ensuite dans le creux des lames, comme s’il fut descendu au fond de la mer. Il fallut des efforts puissants et combinés pour l’éloigner du voisinage dangereux des rochers, et pour en maîtriser complétement les mouvements ; ce point atteint, l’équipage expérimenté fit avancer la barge lentement, mais avec uniformité.

— Mauvaise nuit, murmura Bluewater, se parlant à lui-même presque sans y songer, mauvaise nuit ; mais nous aurions pu nous en trouver plus mal si nous fussions restés à l’ancre. Oakes aura quelques mauvaises heures à passer là-bas à l’entrée de la Manche, avec une forte houle à l’ouest, luttant contre le jusant.

— Oui, amiral, dit Wycherly ; — le vice-amiral nous cherchera tous avec quelque inquiétude, lorsque le jour paraîtra.

Bluewater ne prononça pas une autre syllabe avant que sa barge fût le long du bord du César. Il réfléchissait profondément sur sa situation, et nos lecteurs qui connaissent ses sentiments, comprendront aisément que ses réflexions devaient être pénibles. Quelles qu’elles pussent être, il n’en fit part à personne ; et quand un amiral juge à propos de garder le silence à bord d’une embarcation d’un bâtiment de guerre, c’est une espèce de devoir pour tous ses inférieurs d’imiter son exemple.

La barge était à environ un quart de mille du promontoire, quand on entendit le battement lourd des huniers du César, qui, ayant tous leurs ris pris, luttaient pour se mettre en liberté, tandis que l’équipage, rangé sur tes écoutes, les bordait à joindre. Une minute après, on vit la Mouche, ayant sa grande voile dehors, s’éloigner lentement de la terre, paraissant comme l’ombre d’elle-même dans l’obscurité. On vit aussi le sloop fortement incliné à la bande par la force du vent, ayant son hunier sur le mât, et attendant ainsi en panne que le vaisseau amiral eût fait son abattée.

La surface de l’eau n’était qu’une nappe d’écume étincelante, tandis que l’air était rempli du bruit mélangé du mugissement des vagues et des rugissements du vent. Il n’y avait pourtant rien de glacial ou de désagréable dans la température de l’air, qui avait quelque chose de fortifiant et de stimulant, et qui était chargé de la fraîcheur de la mer, et de cette odeur particulière qui plaît tant à un marin. Après qu’on eut vigoureusement ramé pendant un bon quart d’heure, on arriva assez près, du César pour en apercevoir la masse noire. Depuis quelque temps, lord Geoffrey, qui tenait la barre du gouvernail, gouvernait sur le fanal de hune de ce bâtiment ; mais alors on voyait la masse noire du gréement se balancer dans l’air, et sa lourde coque plonger et se relever alternativement, comme si l’Océan eût gémi sous le travail d’avoir à soulever une telle masse de bois et de fer. Une lumière brillait à la fenêtre de la chambre de l’amiral, et de temps en temps on en apercevait une autre à travers un sabord qui était ouvert dans la chambre des officiers. À tout autre égard, ce bâtiment n’offrait aux yeux qu’une masse noire ; et même quand la barge s’arrêta sous le vent du vaisseau, ce n’était pas une chose facile à ceux qui s’y trouvaient, de monter à bord par le moyen des taquets cloués contre le bord et formant une sorte d’échelle. Ils y réussirent pourtant, et tout le monde monta à bord, excepté deux canotiers ; qui y restèrent pour y crocher les palans et hisser la barge à bord. Cette besogne terminée, un coup de sifflet donna le signal, et cette barge, construite pour porter au besoin une vingtaine d’hommes, fut soulevée du milieu des ondes écumantes, et hissée sur le pont comme par quelque effort gigantesque du vaisseau.

— Nous ne nous y prenons pas trop tôt, amiral dit le capitaine Stowel dès qu’il eut reçu l’amiral avec l’étiquette ordinaire. Il y a déjà du vent de quoi emplir un chapeau, et il promet d’augmenter encore pendant la nuit. L’ancre est déjà caponnée et traversée, et l’on s’occupe en ce moment à passer le serre-bosse.

— Faites route, capitaine, et gouvernez près en plein. Quand nous serons à une lieue en mer, faites-le moi savoir. — Monsieur Cornet, j’ai besoin de vous dans ma chambre.

En parlant ainsi, Bluewater descendit dans sa chambre suivi du lieutenant chargé des signaux. Au même instant, le premier lieutenant fit commandement de se ranger, sur les bras de l’arrière pour éventer les voiles de l’arrière. Dès que cet ordre eut été exécuté, le César se mit lentement en route, mais avec une sorte de majesté qui semblait ne pas s’inquiéter du désordre des éléments.

Bluewater parcourut cinq ou six fois toute la longueur de sa chambre ; la tête penchée, dans une attitude pensive, sans faire attention à aucun objet extérieur.

— Avez-vous besoin de ma présence, amiral Bluewater ? lui demanda le lieutenant.

— Pardon, monsieur Cornet ; j’avais réellement oublié que vous étiez dans ma chambre. — Voyons ! — Oui, notre dernier signal était : « Que la division vienne à portée d’être hélée par le contre-amiral. » — Il faut cette nuit qu’ils tiennent très-près pour cela, car le vent et la mer commencent à chanter tout de bon.

— Et cependant, amiral, je gagerais un mois de ma paye que le capitaine Drinkwater amènera le Douvres assez près du César pour donner un accès de fièvre chaude à l’officier qui se trouvera de quart et à celui qui sera au gouvernail. Nous lui fîmes une fois ce signal pendant un ouragan, et son bâton de foc passa au-dessus de notre couronnement.

— Le capitaine Drinkwater est certainement un homme qui exécute très à la lettre les ordres qu’il reçoit, mais il sait parfaitement gouverner son vaisseau. — Voyez le numéro du signal : « Suivez les mouvements du contre-amiral. » — C’est 211, je crois.

— Pardon, amiral, c’est 212. Bleu, rouge et blanc, avec les pavillons. Avec les fanaux, c’est un de nos signaux les plus simples.

— Nous le ferons sur-le-champ ; ensuite vous ferez le signal « Tenez-vous dans les eaux du contre-amiral dans l’ordre de marche naturel. » – Je suis sûr que le numéro est 204.

— Vous avez raison, amiral. — Ferai-je le second signal, dès que tous les bâtiments auront répondu au premier ?

— C’est mon intention, Cornet. Quand tous auront répondu au second, faites-le-moi savoir.

M. Cornet se retira, et Bluewater, se jetant sur un fauteuil, se livra de nouveau à ses réflexions. Pendant une bonne demi-heure, l’officier des signaux et les deux aides-timonniers furent occupés sur la dunette du service lent et difficile de faire des signaux de nuit, d’après la méthode alors en usage. Il se passa quelque temps avant que le vaisseau le plus éloigné, le Douvres, indiquât qu’il avait compris le premier signal, et il mit le même retard à répondre au second. Enfin la sentinelle ouvrit la porte de la chambre du capitaine, et l’officier des signaux y rentra. Pendant son absence sur le pont, le contre-amiral n’avait pas changé d’attitude, et à peine l’aurait-on entendu respirer. Ses pensées étaient bien loin de ses bâtiments, et depuis les dix ans qu’il arborait le pavillon amiral, il avait pour la première fois oublié les ordres qu’il venait de donner.

— Tous les bâtiments ont répondu aux signaux, amiral, dit Cornet en s’avançant vers la table sur laquelle Bluewater avait les coudes appuyés. — Le Dublin est déjà dans nos eaux, et l’Élisabeth qui nous reste par la hanche du vent, vient rapidement sur nous ; il sera à son poste dans dix minutes.

— Et quelles nouvelles de l’York et du Douvres ? demanda Bluewater, sortant de son état d’abstraction.

— Le fanal de l’York s’approche évidemment de nous, mais celui du Douvres est comme une étoile fixe ; il est encore comme lorsque nous l’avons vu pour la première fois.

— C’est toujours quelque chose de l’avoir vu ; je ne croyais pas qu’on pût le voir du pont.

— Cela serait impossible, amiral ; mais en montant une demi-douzaine d’enfléchures, on peut l’apercevoir. Le capitaine Drinkwater hisse toujours ses fanaux au bout de la corne, et je puis toujours, dans les mêmes circonstances, les voir dix minutes plus tôt que ceux d’aucun autre bâtiment de l’escadre.

— Drinkwater est un officier très-attentif à toutes les parties de son service. Le changement dans le relèvement de son feu est-il assez sensible pour indiquer la route qu’il suit ?

— Je crois qu’oui, amiral ; mais comme sa route est perpendiculaire à notre travers, ce changement ne peut se faire remarquer que lentement. Chaque pied que nous avançons au sud doit nous le faire relever plus à l’ouest, tandis que le chemin qu’il fait à l’est réagit sur ce changement, et le fait paraître plus au sud.

— Cela est fort clair ; mais comme il doit avancer de trois brasses pendant que nous avançons d’une, faisant route vent arrière, et par une telle brise, je crois que nous devons toujours en calculer la situation plus au sud qu’elle ne le paraît.

— Sans contredit, amiral, et c’est précisément ce que nous faisons. Je crois pouvoir déjà reconnaître une différence d’un demi-rhumb ; mais quand nous aurons son fanal bien en vue de notre dunette, nous serons en état de la calculer avec une exactitude parfaite.

— Fort bien, Cornet. Faites-moi le plaisir de prier le capitaine Stowel de venir me parler, et ne perdez de vue aucun des bâtiments de ma division. — Attendez ! — Parmi les midshipmen de quart, s’en trouve-t-il un qui ait la vue particulièrement bonne ?

— Lord Geoffrey Cleveland, amiral ; je n’en connais aucun qui en ait une meilleure. Il ne se fait pas une espiéglerie dans toute l’escadre qu’il ne la voie, et il doit voir aussi bien toute autre chose.

— C’est ce qu’il me faut. Envoyez-le-moi ; mais auparavant ayez soin d’en informer l’officier de quart.

Bluewater était extrêmement scrupuleux dans l’exercice de son autorité sur ceux qui étaient chargés de devoirs qui leur donnaient des supérieurs temporaires, et quand il envoyait quelque ordre à un marin faisant partie d’un quart, il chargeait toujours l’officier de ce quart de le lui transmettre. Il n’avait attendu qu’une minute quand le jeune homme arriva.

— Avez-vous la poigne bonne cette nuit, jeune homme ? lui demanda le contre-amiral en souriant ; ou sera-ce les deux mains pour vous, et pas une pour le roi ? J’ai besoin que vous montiez sur la vergue du petit perroquet et que vous y restiez huit ou dix minutes.

— C’est une route bien connue, amiral, et je l’ai faite plus d’une fois, répondit Geoffrey avec gaieté.

— Je le sais. Vous ne reculez certainement jamais quand il s’agit du service. Allez donc, et assurez-vous si l’on peut apercevoir les fanaux d’aucun des bâtiments de la division de sir Gervais. Vous vous rappellerez que le Douvres nous reste à peu près au sud-ouest, et qu’il est loin au large. Je pense que les bâtiments de sir Gervais doivent être tous dans la même direction, mais plus loin en mer. En regardant attentivement un quart ou un quart et demi au vent du Douvres, il est possible que vous aperceviez le fanal du Warspite, et alors nous pourrons nous faire une idée assez correcte de la situation des autres bâtiments de cette division.

— Oui, oui, amiral Bluewater, je crois comprendre exactement ce que vous désirez savoir.

— C’est un don naturel à seize ans, Milord ; dit l’amiral en souriant ; mais l’expérience de cinquante peut le perfectionner peut-être encore un peu. Or, il est possible que sir Gervais ait fait virer sa division dès que le flot s’est fait sentir ; auquel cas, il doit nous rester presque à l’ouest, et vous regarderez aussi de ce côté. D’une autre part, il peut également être arrivé que le vice-amiral ait poussé sa bordée vers les côtes de France avant que le nuit tombât, afin de s’assurer si M. de Vervillin lui reste encore à l’est. Dans ce cas, il aura laissé porter un peu, et il peut être presque en tête de nous. Ainsi, et dans tous les cas, votre vue devra parcourir l’horizon, à partir de notre travers du vent, jusqu’au bossoir sous le vent. — Me comprenez-vous bien à présent ?

— Je crois vous comprendre, répondit le jeune homme rougissant de son impétuosité. Vous excuserez mon indiscrétion, amiral Bluewater ; je croyais comprendre tout ce que vous désiriez de moi, quand j’ai parlé si à la hâte.

— Sans doute, Geoffrey, vous l’aviez cru ; mais à présent vous voyez que vous ne compreniez pas tout. La nature vous a donné une intelligence vive, mais elle ne l’est pas assez, pour prévoir tout ce que la garrulité d’un vieillard peut avoir à dire. Approchez maintenant, et donnez-moi la main. Allez, montez sur la vergue, et tenez-vous bien, car le vent est fort, et je ne veux pas qu’on vienne me faire rapport que vous êtes tombé à la mer.

Le midshipman serra la main de l’amiral, et sortit précipitamment de la chambre pour cacher son émotion : quant au contre-amiral, il retomba sur-le-champ dans son accès d’abstraction, en attendant l’arrivée de Stowel.

Le capitaine d’un vaisseau de ligne ne montre pas toujours la même promptitude qu’un midshipman à se rendre aux ordres d’un officier général. Stowel était occupé à voir si les embarcations de son bâtiment étaient bien saisies pour la mer, quand Cornet lui porta le message du contre-amiral ; et il eut ensuite quelques instructions à donner au premier lieutenant relativement aux provisions fraîches qui venaient d’arriver, et à deux ou trois petits objets de même nature, avant d’avoir le loisir d’y songer.

— Désire me voir dans sa chambre aussitôt que possible, dites-vous, monsieur Cornet ? dit enfin le capitaine quand il n’eut plus rien à faire.

L’officier des signaux répéta mot pour mot le message de Bluewater, et se détourna pour chercher à apercevoir le fanal du Douvres. Quant à Stowel, il ne s’inquiétait pas plus du Douvres, quoiqu’on fût menacé d’avoir une nuit très-obscure et un coup de vent, qu’un bourgeois ne s’inquiète de la maison de son voisin, quand un incendie menace toute la rue : le César était pour lui le grand centre d’attraction. Et Cornet le payait en même monnaie ; car, de tous les bâtiments de la flotte, le César était celui auquel il faisait le moins d’attention, par la raison toute simple que c’était le seul vaisseau auquel il n’eût jamais de signal à faire, et dont il n’en attendît aucun.

— Eh bien, monsieur Bury, dit Stowel à son premier lieutenant, l’un de nous ne devra pas quitter le pont de cette nuit. En attendant, je vais faire un tour en bas pour une demi-heure, et voir ce que l’amiral a à me dire.

À ces mots, il quitta le pont pour aller s’informer du bon plaisir de l’amiral. Le capitaine Stowel était entré au service dans la marine quelques années avant le contre-amiral, et il avait été lieutenant sur une frégate à bord de laquelle Bluewater servait comme midshipman, circonstance à laquelle il faisait quelquefois allusion dans ses relations présentes avec lui. Le changement survenu dans leurs positions relatives avait été le résultat de l’influence de la famille de Bluewater, qui devint successivement premier lieutenant et capitaine, tandis que Stowel, malgré ses droits d’ancienneté, n’était encore que second lieutenant. Enfin celui-ci obtint le grade de capitaine à l’âge de quarante-cinq ans, et à la même époque Bluewater hissa pour la première fois le pavillon de contre-amiral. Stowel avait été quelques années auparavant son premier lieutenant à bord, et il lui offrit le commandement de son vaisseau amiral. Depuis ce temps, ces deux officiers avaient toujours fait voile ensemble, et vivaient dans la plus grande amitié, quoique le capitaine ne parût jamais entièrement oublier le temps où ils avaient servi à bord de la même frégate, lui comme lieutenant, et le contre-amiral comme midshipman.

Stowel devait avoir alors environ soixante-cinq ans. C’était un homme dont toutes les formes étaient carrées, les traits durs, les joues rubicondes, qui connaissait tout à bord de son bâtiment, depuis la pomme des mâts jusqu’à la carlingue, mais qui s’embarrassait fort peu d’autre chose. Il avait épousé une veuve quand il avait été nommé capitaine ; mais il n’avait pas d’enfants, et toutes ses affections, rentrant dans leur ancien canal, s’étaient reportées du foyer domestique sur son bâtiment. Il parlait rarement du mariage, mais le peu qu’il en disait se faisait aisément comprendre. Sans jamais faire aucun excès, il consommait une grande quantité de vin, d’eau-de-vie et de tabac à fumer ; mais sa tête ne s’en ressentait jamais. La loyauté était son principe politique, et il aurait regardé une révolution, quel qu’en pût être le but, sous le même point de vue qu’une mutinerie à bord du César. Il tenait opiniâtrement à ses droits comme capitaine de son vaisseau, – aussi bien à terre, que lorsqu’il était sur son bord, — disposition qui avait moins d’inconvénients avec le bon contre-amiral qu’avec mistress Stowel. Si nous ajoutons que ce digne marin n’ouvrait jamais un livre qui n’eût rapport à sa profession, nous aurons dit tout ce que peut exiger le rôle qu’il joue dans notre histoire.

— Bonsoir, amiral Bluewater, dit le capitaine en saluant le contre-amiral comme un voisin en saluerait un autre en lui rendant une visite du soir, car ils avaient chacun leur chambre séparée. — M. Cornet vient de me dire que vous désirez me dire un mot avant que je me couche, si toutefois je me couche par cette bienheureuse nuit.

— Asseyez-vous, Stowel, et commencez par prendre un verre de ce Xérès, répondit Bluewater d’un ton cordial, montrant qu’il connaissait bien son homme, à la manière dont il mit à sa portée la bouteille et un des deux verres qui étaient sur la table. — Que pensez-vous de cette nuit ? — Croyez-vous que ce vent doive durer ?

— Mon opinion est… Mais nous boirons d’abord à la santé de Sa Majesté, si vous n’y avez pas d’objection, amiral Bluewater. — Mon opinion est que nous allongerons les ralingues de ce nouveau grand hunier avant que nous soyons quittes de cette brise. Je crois ne vous avoir pas encore dit que j’ai fait enverguer la nouvelle voile depuis la dernière fois que nous en avons parlé. Elle va à merveille, et quand elle a tous ses ris pris, elle est ferme comme la muraille d’une maison.

— Je suis charmé de l’apprendre, Stowel mais je crois que toutes vos voiles paraissent ordinairement fort bien à leur place.

— Vous savez amiral Bluewater, que j’ai été assez longtemps au service pour y entendre quelque chose. Il y a maintenant plus de quarante ans que nous servions ensemble à bord de la Calypso, et depuis ce temps j’ai toujours rempli les fonctions d’officier. Vous étiez bien jeune alors, et vous songiez plutôt à plaisanter qu’à enverguer des voiles et à voir comment elles se maintenaient.

— Certainement je ne savais pas grand’chose, il y a quarante ans, Stowel ; mais je me rappelle fort bien l’art que vous aviez alors, comme aujourd’hui, de faire que chaque raban, chaque écoute, chaque bouline et chaque fil de caret, fissent leur devoir. À propos, pouvez-vous me dire quelque chose du Douvres ce soir ?

— Non en vérité ; mais je suppose qu’il a appareillé comme les autres, et il doit être quelque part dans l’escadre. Au surplus, j’ose dire que son livre de loch nous apprendra s’il a été cette nuit dans notre voisinage. — Je suis fâché que nous ne soyons pas entrés dans quelque port à aiguade, de préférence à cette rade ; car, d’après mes calculs, nous devons être à court au moins de deux mille sept cents gallons d’eau de ce que nous devrions avoir ; ensuite il nous manque un nouvel assortiment de petits espars ; enfin on aurait pu arrimer dans la cale une trentaine de barils de provisions de plus.

— Je vous laisse entièrement le soin de tous ces détails, Stowel, vous ferez votre rapport assez à temps pour que rien ne manque sur votre bord.

— Ne craignez rien amiral ; M. Bury, le master et moi, nous connaissons à fond le César, quoique j’ose dire que vous trouveriez dans la flotte des gens qui vous en diraient davantage sur le Dublin, le Douvres et l’York. — Nous boirons à la santé de la reine et de toute la famille royale s’il vous plaît, amiral.

Bluewater se borna à faire un signe d’assentiment, et son compagnon n’en désirait pas davantage. En ce moment, il aurait fallu tout au moins un ordre général pour que le contre-amiral pût se décider à boire à la santé d’aucun des membres de la famille régnante.

— Oakes doit être à présent assez loin, et au milieu du canal, capitaine Stowel ?

— Je suis porté à le croire, amiral, quoique je ne puisse dire que j’aie particulièrement remarqué le moment où il a appareillé. Mais cela se verra sur son livre de loch, j’ose le dire. – Le Plantagenet est fin voilier, et le capitaine Greenly sait comment l’orienter, et ce que ce bâtiment est capable de faire sur toutes les bordées. Je crois pourtant que Sa Majesté a dans cette escadre un vaisseau qui est en état de trouver un Français tout aussi vite, et, après l’avoir trouvé, de lui montrer les dents aussi bien.

— Comme de raison, vous voulez parler du César. — Eh bien ! je suis de votre avis sur ce sujet, quoique sir Gervais sache toujours s’arranger de manière à ce qu’on ne puisse jamais dire que son bâtiment est mauvais voilier. — Je suppose que vous savez, Stowel, que M. de Vervillin est au large, et que nous pouvons nous attendre à le voir ou à en entendre parler demain matin ?

— Oui, je sais qu’on a parlé à bord de quelque chose de semblable ; mais on débite dans cette escadre tant de nouvelles de cuisine que je n’y fais jamais beaucoup d’attention. Un de nos officiers a parlé aussi d’un bruit qui court, et d’après lequel il semblerait qu’il y a en Écosse une sorte de mutinerie. — Mais à propos, amiral, il nous est arrivé à bord un lieutenant surnuméraire, et comme il nous a rejoints sans ordres, je ne sais où le loger, ni à quelle table le mettre. Nous pouvons lui donner l’hospitalité cette nuit ; mais demain matin je serai obligé de l’inscrire régulièrement sur le rôle de l’équipage.

— Vous voulez parler de sir Wycherly Wychecombe ; je lui donnerai une place à ma table plutôt que de vous causer aucun embarras.

— Je n’aurai pas la présomption de me mêler de qui que ce soit que vous puissiez juger à propos d’inviter dans votre chambre, amiral, répondit le capitaine en saluant d’un air roide, comme pour faire des excuses. — Je dis toujours à mistress Stowel que je suis le maître dans ma chambre, et que ma femme même n’a pas le droit d’y entrer un balai à la main.

— Ce qui est un grand avantage pour nous autres marins, car cela nous laisse une citadelle où nous pouvons nous réfugier, quand l’ennemi s’est emparé des ouvrages avancés. — Vous ne paraissez pas prendre grand intérêt à cette guerre civile, Stowel ?

— Cela est donc vrai, après tout ? Je supposais que c’était quelqu’une des nouvelles de cuisine dont je vous parlais. Eh bien ! amiral Bluewater, de qui est-il question ? Je n’ai écouté l’histoire qu’à demi, et je n’y ai pas compris grand’chose.

— C’est uniquement une guerre pour décider qui sera roi d’Angleterre, capitaine Stowel, rien de plus, je vous assure.

— Eh bien ! amiral, s’il faut dire la vérité, tous ces fainéants, qui vivent constamment à terre, sont des gens difficiles à contenter. Nous avons déjà un roi et d’après quel principe peut-on en désirer davantage ? J’ai causé un instant de cette affaire cette après-midi avec Blakely, capitaine de l’Élisabeth, qui était venu me voir, et nous avons conclu l’un et l’autre que ce sont les fournisseurs du gouvernement et les entrepreneurs des approvisionnements pour les troupes, qui mettent en train de pareilles billevesées pour pêcher en eau trouble, et en faire leur profit.

Bluewater écouta ce discours avec beaucoup d’intérêt, car il y trouvait la preuve que deux de ses capitaines, au moins, seraient complétement à sa disposition, et ne songeraient guère, du moins d’ici à quelque temps, à discuter ses ordres. Il pensa à sir Reginald, et au plaisir qu’il aurait eu à entendre ce trait caractéristique de l’esprit naval.

— Il y a pourtant des gens qui attachent une grande importance au résultat de cette affaire, dit le contre-amiral avec un air d’insouciance, et qui croient que la ruine ou l’avancement de leur fortune dépend de la manière dont elle se terminera. On se figure que de Vervillin est en mer avec des instructions relatives à cette insurrection dans le Nord.

— Je ne vois pas en quoi cela le concerne ; car je ne suppose pas que le roi Louis soit assez fou pour s’imaginer qu’il puisse devenir roi d’Angleterre aussi bien que roi de France.

— Cette dignité serait une charge trop pesante pour une seule paire d’épaules. Autant vaudrait qu’un amiral voulût commander toutes les divisions d’une armée navale, quand même elles seraient à cinquante lieues l’une de l’autre.

— Ou donner deux vaisseaux à un capitaine, ou, — ce qui revient mieux à l’affaire, — deux capitaines à un vaisseau. — Nous boirons à la discipline, amiral, si vous n’y avez pas d’objection : c’est l’âme de l’ordre et de la tranquillité, à terre comme sur l’Océan. Quant à moi, je n’ai pas besoin de coégal, — je crois que c’est le mot d’argot dont on se sert en pareille occasion : — non, je n’ai que faire de coégal à bord du César, et je n’en veux point dans ma maison à Greenwich, quoi que puisse dire à tout cela mistress Stowel. Voici mon vaisseau, il est à sa place dans la ligne ; c’est mon affaire de veiller à ce qu’il soit en état de rendre tous les services qu’on peut attendre d’un vaisseau à deux ponts de premier rang ; et je ne doute pas que je ne m’en acquitte d’autant mieux, que je n’ai sur mon bord ni femme ni coégal. Quant à savoir où il doit aller et ce qu’il doit faire, c’est autre chose, et à cet égard je me conforme aux ordres généraux, aux ordres spéciaux et aux signaux. Qu’on agisse à Londres d’après ce principe, et j’ose dire que nous n’entendrons plus parler de troubles ni dans le nord ni dans le midi.

— Certainement, Stowel, vos principes établiraient la tranquillité dans une nation aussi bien qu’à bord d’un bâtiment. J’espère que vous me rendez la justice de croire que je n’ai pas de coégal dans le commandement de cette division de l’escadre ?

— Si je le crois ! oui certainement, amiral Bluewater ; et, j’ai l’honneur de boire à votre santé. Quand nous servions ensemble à bord de la Calypso, j’avais l’avantage ; et je puis dire que je n’ai jamais eu sous mes ordres un midshipman qui fît son devoir avec plus de zèle et de bonne volonté. Depuis ce temps, nous avons changé de place, bout pour bout, comme on pourrait dire, et je tâche de vous servir en votre propre monnaie. Il n’y a personne aux ordres de qui j’obéisse plus volontiers et avec plus d’avantage, exceptant, comme de raison, ceux du vice-amiral Oakes, qui, étant commandant en chef, a toujours le grappin sur nous tous. Nous devons obéir à ses signaux, quoique nous puissions soutenir, sans commettre un acte de mutinerie, que, sous toutes les allures, le César vaut bien le Plantagenet dans ses plus beaux jours.

— Il n’y a nul doute à cela. Je vois, Stowel, que vous avez tous les principes d’un bon marin. L’obéissance aux ordres avant tout. Je serais curieux de savoir ce que pensent nos capitaines, en général, des droits que le Prétendant affiche au trône d’Angleterre.

— Sur mon âme, je ne saurais vous le dire, mais je crois que c’est le cadet des soucis de la plupart d’entre eux. Quand le vent est favorable, nous pouvons prendre le large ; quand il est contraire, il faut bien bouliner, n’importe qui règne. J’étais midshipman sous la reine Anne, qui était, je crois, de la famille Stuart ; depuis ce temps j’ai toujours servi sous la famille de Hanovre, et pour vous parler franchement, amiral Bluewater, je ne vois guère de différence ni dans le service, ni dans la paye, ni dans les rations. Ma maxime est d’obéir aux ordres, et alors je sais que le blâme en retombera sur ceux qui les ont donnés, si quelque chose va de travers.

— Nous avons beaucoup d’Écossais dans la flotte, dit le contre-amiral d’un air abstrait, en homme qui pense tout haut, sans songer qu’il parte à un autre. Plusieurs de nos capitaines sont nés au nord de la Tweed.

— Oh ! sans doute, on est presque sûr de trouver dans toutes les situations de la vie sociale des hommes venant de cette partie de notre île. Je n’ai jamais entendu dire que l’Écosse eut une fameuse marine dans les anciens temps, et pourtant, du moment que la vieille Angleterre leur a offert une paye, les lairds ont été tout disposés à envoyer leurs enfants sur mer.

— Il faut pourtant convenir, Stowel, que ce sont des officiers braves et utiles.

— Sans contredit ; mais les hommes braves et utiles ne sont rares nulle part. Vous et moi, amiral Bluewater, nous sommes trop âgés et nous avons trop d’expérience pour ajouter quelque foi à l’idée que le courage et l’envie de se rendre utile appartiennent à une partie particulière du monde. Quant à moi, je n’ai jamais combattu un bâtiment français sans y trouver de la bravoure, et, suivant mon avis, l’Angleterre compte assez d’hommes braves pour commander tous ses bâtiments et pour combattre tous ses ennemis.

— Supposons que cela soit, Stowel ; il faut bien prendre les choses telles qu’elles sont. — Que pensez-vous de cette nuit ?

— Je suis assez porté à croire qu’elle nous taillera de la besogne avant qu’il fasse jour, amiral, quoiqu’il soit un peu contre les règles qu’il ne pleuve pas encore avec le vent que nous avons. La première fois que nous irons à un mouillage, amiral Bluewater, mon intention est de mouiller avec une plus petite touée que nous ne l’avons fait dernièrement ; car je commence à penser qu’il est inutile de mouiller tant de câbles pendant les mois d’été ; on m’a dit que l’York ne met jamais que quarante brasses dehors.

— C’est une bien petite touée pour un grand bâtiment. Mais voici quelqu’un.

La sentinelle ouvrit la porte en ce moment, et lord Geoffrey entra dans la chambre de l’amiral, sa casquette retenue sur sa tête par un mouchoir de poche, et la figure rouge comme une écrevisse, par suite du vent auquel il avait été exposé.

— Eh bien, lui demanda Bluewater, quel rapport avez-vous à me faire ?

Le Douvres nous approche beaucoup, amiral, et fait route sur notre avant. L’York est près de nous par le travers, prenant son poste. Mais je n’ai pu rien voir en tête de nous, quoique je sois resté vingt minutes sur la vergue.

— Avez-vous bien regardé à l’horizon, à partir du travers au vent jusqu’à notre bossoir sous le vent ?

— Oui, amiral, et s’il y a quelque feu en vue, il faut de meilleurs yeux que les miens pour le découvrir.

Pendant cette courte conversation, les regards de Stowel passaient tour à tour de l’un des interlocuteurs à l’autre ; mais dès qu’il y eut une pause, il trouva un mot à placer pour parler de son vaisseau.

— Vous êtes monté au mât de misaine ?

— Oui, capitaine Stowel.

— Et avez-vous pensé à examiner si la caisse du mât de perroquet n’avait pas éprouvé d’avarie ? Bury m’assure qu’elle a trop de jeu, et qu’en cas de gros temps, le mât n’y résisterait pas.

— Non, capitaine ; j’étais chargé d’examiner si les bâtiments de la division du commandant en chef étaient en vue, et je n’ai nullement songé à examiner si la caisse du mât de perroquet avait trop de jeu.

— Oui, voilà ce que vous faites tous aujourd’hui, vous autres jeunes gens. De mon temps, et même du vôtre, amiral Bluewater, nous ne mettions jamais le pied sur une enfléchure sans que nos mains et nos yeux fussent occupés en même temps jusqu’à ce que nous fussions en haut, quand c’eût été la pomme du mât. C’est ainsi que vous apprendrez de quoi est fait un bâtiment.

— Mes mains et mes yeux ne manquaient pas d’occupation, capitaine ; les unes pour me tenir, et les autres pour chercher ce que je voulais découvrir.

— Ce n’est pas cela, non ce n’est pas cela qu’il faut faire, si vous voulez être bon marin. Commencez d’abord par bien connaître tout ce qui concerne votre vaisseau, et quand vous serez amiral, comme le fils de votre père, milord, est sûr de le devenir, il sera assez temps de vous inquiéter du reste de la flotte.

— Vous oubliez, capitaine Stowel, que…

— Suffit, suffit, lord Geoffrey, dit en souriant le contre-amiral qui savait que Stowel ne prêchait que ce qu’il pratiquait lui-même ; si je suis satisfait de votre rapport, personne n’a le droit de s’en plaindre. Allez prier sir Wycherly-Wychecombe de venir me trouver sur le pont. Nous allons y monter ensemble, Stowel, pour voir de nos propres yeux ce que le temps nous promet.

— De tout mon cœur, amiral Bluewater. Mais, pour faire mes adieux à cet excellent vin, j’en boirai un verre à la santé du premier lord de l’amirauté. Il y a du bon dans ce jeune homme, en dépit de sa noblesse ; et en lui tenant la main ferme à l’occasion, j’espère encore en faire un homme.

— Et s’il ne le devient pas au physique et au moral d’ici à quelques années, capitaine, ce sera le premier individu de sa famille qui y aura jamais manqué.

Tout en parlant ainsi, Bluewater sortit de sa chambre avec le capitaine, et ils se rendirent tous deux sur le gaillard d’arrière. Stowel s’y arrêta pour avoir une consultation avec son premier lieutenant et l’amiral monta l’échelle de la dunette pour aller joindre Cornet. Celui-ci n’ayant rien de nouveau à lui communiquer, Bluewater lui permit de descendre sur le pont, et le pria d’informer sir Wycherly que le contre-amiral l’attendait sur la dunette.

Il se passa quelques minutes avant que M. Cornet pût trouver le jeune Virginien, qui s’empressa de se rendre près de Bluewater. Ils eurent une conversation particulière qui dura une bonne heure, après quoi Cornet fut rappelé à son poste ordinaire. Il reçut l’ordre d’informer le capitaine Stowel que le contre-amiral désirait qu’il mît le César en panne, et qu’il signalât à la frégate le Druide de passer en poupe de l’amiral et de mettre en panne sous le vent, son grand hunier sur le mât. L’ordre était à peine transmis à l’officier de quart, que le bâtiment fut mis en panne et sa marche arrêtée. Au même instant le signal au Druide fut hissé. Cette cessation subite du mouvement du César fit que le Dublin, son matelot de l’arrière[1] fut obligé de laisser porter avec rapidité, pour éviter un abordage qui aurait facilement pu avoir lieu pendant une nuit si obscure. On le héla, et on lui donna ordre de mettre aussi en panne dès qu’il serait assez éteigne du César. L’Élisabeth, qui le suivait, passa à vingt brasses tout au plus du César, et reçut le même ordre. Le Druide était alors par la hanche du vent du vaisseau amiral il laissa porter pour arrondir la poupe du César, et il mit en panne sous le vent près de son bossoir. Pendant toutes ces manœuvres, on avait mis à la mer, à bord de l’amiral, un canot qui à chaque instant paraissait devoir s’engloutir. Wycherly déclara alors qu’il était prêt à partir.

— N’oubliez rien de ce que je vous ai dit, Monsieur, dit Bluewater, et informez le commandant en chef de tout mon message. Il peut être important que nous nous entendions l’un l’autre complétement. Vous lui remettrez aussi cette lettre, que je viens d’écrire à la hâte tandis qu’on préparait l’embarcation.

— Je crois que je comprends vos désirs, amiral, — du moins je l’espère. — Je tâcherai de les exécuter.

— Dieu bénisse vos efforts, sir Wycherly ! dit Bluewater avec émotion. Nous ne nous reverrons peut-être jamais ; car la vie est incertaine, et l’on peut dire que nous autres marins, nous portons la nôtre dans nos mains.

Wycherly prit congé du contre-amiral, et descendit l’échelle de la dunette pour passer à bord du canot. Il s’arrêta pourtant deux fois sur le gaillard d’arrière, avec l’air d’un homme qui a envie de retourner sur ses pas pour demander quelque explication ; mais chaque fois, après une courte pause, il se remit en marche.

Notre jeune marin eut besoin de toute son agilité pour passer sur l’embarcation sans accident. Dès qu’il s’y trouva, l’esquif partit rapidement, arriva en quelques minutes sous le vent de la frégate, et Wycherly monta à bord. Il n’avait pas été plus de trois minutes sur le pont du Druide, que les vergues furent brassées et le vent mis dans les voiles. La frégate fila d’abord doucement en tête, mais cinq minutes après elle établit sa grande voile, les ris pris. L’effet en fut si instantané, que la frégate parut voler en s’éloignant du César, et en un quart d’heure, avec deux ris pris dans ses huniers, et sous ses basses voiles, elle en était à un mille de distance au vent. Ceux qui suivaient des yeux ses mouvements sans les comprendre remarquèrent qu’elle amena son fanal, et qu’elle parut se séparer du reste de la division.

Il se passa quelque temps avant que l’embarcation du César, qui avait à lutter contre le vent et la marée, pût regagner ce vaisseau. Quand elle eut accompli cette tâche difficile, on fit servir, et, dépassant le Dublin et l’Élisabeth, il reprit sa place dans la ligne.

Après avoir envoyé se coucher le lieutenant des signaux et les deux aides-timonniers, Bluewater continua à se promener sur la dunette pendant une heure. Stowel s’était couché, et M. Bury lui-même n’avait pas jugé nécessaire de rester plus longtemps sur le pont. Au bout d’une heure le contre-amiral pensa aussi à se retirer. Cependant, avant de quitter la dunette, il s’avança près de l’échelle de la dunette au vent, et se tenant aux haubans d’artimon il regarda la scène qui l’entourait.

Le vent et la mer avaient augmenté de force, mais ce n’était pas encore un ouragan. L’York avait depuis longtemps repris sa place à une encâblure en avant du César, et faisait route sous la même voilure que le vaisseau amiral. Le Douvres reprit en ce moment la sienne, suivant l’ordre général qui en avait été donné, c’est-à-dire à la même distance en avant de l’York ; on le voyait encore, mais moins distinctement. Le sloop et le cutter faisaient une route parallèle sous le vent des vaisseaux de ligne, à un quart de mille de distance, chaque bâtiment conservant bien son poste, en faisant grande attention à sa voilure. Plus loin, on ne voyait rien. La mer offrait aux yeux ce singulier mélange de brillant et d’obscurité qu’on remarque sur ses eaux quand elles sont agitées pendant une nuit sombre, et que le ciel est couvert et menaçant.

À bord du César tout était tranquille. Un fanal répandait çà et là autour de lui une lumière vacillante ; mais l’ombre des mâts, des canons et d’autres objets faisait que la nuit n’en paraissait guère moins sombre. Le lieutenant de quart se promenait au vent sur le gaillard d’arrière en silence, mais l’œil attentif à tout. De temps en temps il hélait les vigies pour les avertir de bien veiller, et à chaque tour du gaillard il levait les yeux en haut pour s’assurer que les voiles étaient bien orientées. Quatre ou cinq marins se promenaient aussi sur le gaillard d’avant et sur les passavants. Mais la plupart des hommes de quart étaient étendus entre les canons, aux meilleures places qu’ils avaient pu trouver, et cherchaient à ne dormir que d’un œil. C’était une indulgence qu’on n’avait pas pour les midshipmen. Il y en avait un sur le gaillard d’avant, appuyé contre le mât, et songeant aux douceurs de la maison paternelle ; un autre, sur le pont, se soutenait à l’aide des filets de bastingage ; un troisième se promenait sous le vent sur le gaillard d’arrière, les yeux à demi fermés, ses pensées en confusion, et sa marche incertaine. Quand Bluewater s’avança vers l’échelle du gaillard d’arrière pour descendre dans sa chambre, ce dernier midshipman se heurta le pied contre un piton, trébucha, et se jeta sans le vouloir contre l’amiral qui lui évita une chute en le retenant dans ses bras, et ne le lâcha qu’après l’avoir bien assuré sur ses jambes.

— On vient de piquer sept coups, Geoffrey, lui dit Bluewater à demi-voix. Tenez bon encore une demi-heure, et alors vous irez rêver à votre mère.

Avant que le jeune homme pût lui faire ses remerciements, le contre-amiral avait disparu.


  1. On appelle matelot de l’arrière, en ligne, le bâtiment qui en suit un autre, et matelot de l’avant, celui qui précède.