Les Deux Amiraux/Chapitre XX

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 270-283).



CHAPITRE XX.


Et cependant, quand il est en colère, c’est un vrai caillou ; aussi fantasque que l’hiver, et changeant de face aussi subitement que les grêlons suspendus aux gouttières dans le commencement de la matinée. Il faut donc voir avec attention dans quelle humeur il se trouve.
Shakspeare



Le lecteur se rappellera que le vent n’avait pas encore fraîchi, quand sir Gervais Oakes entra dans sa barge, dans l’intention d’appareiller et de prendre la mer avec son escadre. Il est donc nécessaire que son esprit se reporte en arrière au moment du départ du vice-amiral, et qu’il se rappelle quel était alors l’état du temps, maintenant qu’il est de notre devoir de le transporter en imagination précisément à cet instant.

Sir Gervais dirigeait une escadre d’après des principes tout différents de ceux de Bluewater. Tandis que celui-ci s’en rapportait sur tant de points aux capitaines de ses vaisseaux, le premier veillait à tout par lui-même. Il savait que le soin des moindres détails était indispensable pour assurer de grands succès, et son esprit actif descendait jusqu’à ce qu’on aurait pu appeler des minuties, à un point qui quelquefois déplaisait à ses capitaines. Au total, cependant, il savait faire assez suffisamment respecter cette barrière formidable opposée contre une familiarité excessive, cette grande cause de mécontentement dans une escadre, l’étiquette navale, pour prévenir tout ce qui aurait pu dégénérer en mésintelligence sérieuse ; et une harmonie parfaite régnait entre lui et les différents magnats qui étaient sous ses ordres. La circonstance que sir Gervais était un amiral aimant les combats contribuait peut-être à maintenir la tranquillité intérieure dans son escadre ; car on a souvent remarqué que les armées de terre et de mer ont plus d’indulgence pour les chefs qui les mettent souvent en face de l’ennemi, que pour ceux qui les tiennent dans l’inaction et qui les exposent moins aux dangers. On dirait que des rencontres fréquentes avec l’ennemi sont autant d’issues par où s’échappe toute tendance superflue à des querelles intestines. Nelson, jusqu’à un certain point, fut un exemple de cette influence dans la marine anglaise ; Suffren[1] dans celle de la France, et Prèble, à un degré beaucoup plus haut que les deux autres, dans la nôtre. Quoi qu’il en soit, tandis que la plupart de ses capitaines se sentaient plus restreints dans leurs droits de commandement quand sir Gervais se trouvait à leur bord, ou à portée de leurs vaisseaux, que lorsqu’il était dans la chambre du Plantagenet, la paix était rarement interrompue entre eux, et tous avaient pour lui, en général, autant d’affection que d’obéissance. Des deux amiraux, Bluewater était certainement le favori, mais il était à peine aussi respecté, et il n’inspirait certainement pas la moitié autant de crainte.

Dans l’occasion dont il s’agit, le vice-amiral ne traversa pas la flotte sans donner de nouvelles preuves du penchant particulier auquel nous avons fait allusion. En passant devant un vaisseau, il ordonna au patron de sa barge de faire lever rame, et hélant ce bâtiment, il s’écria — Ho ! du Carnatique !

— Amiral ! répondit l’officier qui était de quart sur le pont, sautant à la hâte sur l’affût d’un canon du gaillard d’arrière, et levant son chapeau.

— Le capitaine Parker est-il à bord, Monsieur ?

— Oui, sir Gervais. — Désirez-vous le voir ?

Un signe de tête affirmatif suffit pour amener le capitaine Parker sur le pont, et de là sur le passavant, d’où il pouvait sans difficulté entrer en conversation avec l’amiral.

— Comment vous portez-vous, capitaine Parler ? – Ces mots étaient un signe certain qu’une réprimande allait les suivre ; sans quoi l’amiral l’aurait appelé tout simplement Parker. — Je suis fâché de voir que votre vaisseau est trop sur le nez ; il sera trop ardent, et ressemblera à un poulain qui sent la bride pour la première fois, et qui porte la tête tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Vous savez que j’aime à naviguer en ligne serrée, les bâtiments dans les eaux les uns des autres.

— Je sais fort bien tout cela, sir Gervais, répondit Parker, vieillard à cheveux gris, qui, par sa bravoure et sa bonne conduite, s’était élevé de simple matelot au rang honorable qu’il occupait alors, et qui, quoique brave comme un lion en face de l’ennemi, était toujours timide et craintif devant un chef ; nous avons été obligés de consommer plus d’eau de l’arrière que nous ne l’aurions voulu pour ne pas déranger les câbles ; mais nous allons les changer de place, afin de consommer l’eau des pièces qui sont arrimées en dessous. Avant huit jours nous aurons repris nos lignes d’eau, et j’espère que le bâtiment sera en règle, amiral.

— Huit jours, Monsieur ! du diable ce n’est pas là ce qu’il me faut, quand je m’attends à voir de Vervillin demain matin. Remplissez d’eau de mer à l’instant toutes vos pièces vides, et si cela ne suffit pas, transportez vos boulets de l’avant sur l’arrière. Je connais parfaitement votre vaisseau ; il est aussi sensible qu’un homme qui a des cors aux pieds, et il faut que le soulier ne le gêne nulle part.

— Fort bien, sir Gervais ; le vaisseau sera mis à son tirant d’eau convenable le plus tôt possible.

— C’est ainsi que je désire que soit un vaisseau en tout temps, Monsieur, et surtout à la veille d’une rencontre avec l’ennemi. — Et, écoutez-moi, Parker ; je sais que vous aimez le brawn[2], je vous en enverrai dès que je serai de retour à bord ; car Galleygo m’a dit qu’il avait trouvé à en acheter sur la côte. — D’après le rapport qu’il m’a fait, il faut que le drôle ait mis au pillage tous les poulaillers du Devonshire.

Le vice-amiral lui fit un signe amical de la main ; Parker le salua en souriant, en lui faisant ses remerciements, et ils se séparèrent en très-bonne intelligence, malgré la petite escarmouche qui avait commencé la conversation.

— Monsieur Wilhiamson, dit le capitaine Parker à son premier lieutenant, en quittant le passavant, vous avez entendu les ordres de l’amiral, et il faut les exécuter. Je ne crois pourtant pas que le Carnatique, avec son tirant d’eau actuel, fût sorti de la ligne et n’eût pu se maintenir à son poste, quoiqu’il soit un peu sur le nez. Cependant faites remplir les pièces vides et changer de place les boulets pour faire tomber le vaisseau de six pouces sur l’arrière.

— Ce vieux Parker est un brave, dit sir Gervais à son commis d’administration, qu’il avait pris dans sa barge, de peur qu’il ne trouvât pas d’autre canot pour retourner à bord en temps convenable : et je suis surpris qu’il souffre que son bâtiment plonge le nez sous l’eau de cette manière. J’aime à l’avoir pour mon matelot de l’arrière ; car je suis sûr que si j’entrais dans le port de Cherbourg, il m’y suivrait. — Et vous, Locker, ajouta-t-il en se tournant vers son valet de chambre, qui était aussi sur sa barge, songez à lui envoyer deux des meilleurs échantillons de ce brawn. — Eh, eh ! — à quoi diable pense donc lord Morganic, ce descendant de main-gauche du sang royal ? Son vaisseau ressemble à un mannequin de tailleur, uniquement destiné à faire étalage de vestes et d’habits. Ho ! de l’Achille !

Un aide-timonnier accourut au bord de la dunette et alla de suite informer son capitaine que le commandant en chef de l’escadre hélait le vaisseau. Ce capitaine était le comte de Morganic, jeune homme de vingt-quatre ans, qui avait hérité de son titre quelques années auparavant par la mort de son frère aîné ; car c’est ordinairement de cette manière qu’on trouve un vieux pair dans la marine, les fatigues du service n’ayant rien d’assez encourageant pour y attirer ceux qui sont déjà en possession d’une fortune. Le comte s’avança sur la hanche de l’Achille, salua l’amiral avec une aisance respectueuse, et lui parla avec une sorte de familiarité qu’aucun des vieux capitaines de la flotte n’aurait osé se permettre. En général le ton des rapports qu’il avait avec ses officiers supérieurs annonçait qu’il sentait la supériorité de son rang sur le leur, au civil ; mais sir Gervais étant d’une ancienne famille, et tout aussi riche, il montrait au vice-amiral plus de respect qu’il n’en accordait à tout autre. Son bâtiment était plein de nobs, comme on appelle dans la marine les fils et les parents des nobles ; et il n’était pas rare à leurs différentes tables de les entendre plaisanter aux dépens même de leurs amiraux, qu’ils regardaient comme dépourvus des qualités particulières qu’ils s’imaginaient, peut-être avec raison, caractériser leur caste.

— Bonjour, sir Gervais, dit ce noble capitaine ; je suis charmé de vous voir si bonne mine, après notre longue croisière dans la baie de Biscaye. Je me proposais ce matin d’avoir l’honneur d’aller vous demander en personne des nouvelles de votre santé ; mais j’ai appris que vous n’aviez pas couché sur votre bord. Si vous vous y habituez, amiral, nous aurons à vous traduire devant un conseil de guerre.

Tous ceux qui entendirent ce propos se mirent à rire. Les lèvres de sir Gervais lui-même s’entr’ouvrirent pour laisser échapper un demi-sourire, quoiqu’il ne fût pas tout à fait en humeur de plaisanter.

— Allons, allons Morganic, ne vous inquiétez pas de mes habitudes, et regardez un peu votre petit mât de hune. Pourquoi, au nom de toute la science nautique, ce mât est-il incliné de l’avant, comme si c’était celui d’un chebec ?

— N’aimez-vous pas cela, sir Gervais ? Nous autres, ici, nous pensons que cela donne à l’Achille un air futé, et nous espérons en amener la mode. Vous savez, amiral, qu’en reportant les voiles sur l’avant, on a, comme vous le savez, plus de facilité pour abattre en virant de bord.

— Sur ma foi, je ne sais rien de semblable, Milord. Ce que vous gagnez en masquant, vous le perdez quand vous revenez au vent. Si j’avais à ma disposition une paire de balances capables d’exécuter ce projet, je voudrais peser toute cette masse que vous avez ainsi reportée sur l’avant, à l’extrémité d’un si long levier, afin de vous apprendre quel ingénieux moyen vous avez inventé pour faire plonger l’avant d’un bâtiment dans une mer debout. Du diable si je crois que vous puissiez tenir la cape, avec cette disposition de votre mâture qui vous fera tomber sous le vent. Allons ; disposez tout sur-le-champ pour remettre toutes choses dans leur état ordinaire, et donnez à votre mât de misaine la position la plus perpendiculaire possible.

— Cependant, sir Gervais, il me semble que l’Achille figure dans l’escadre aussi avantageusement que la plupart des autres vaisseaux ; et quant à l’allure et à la manœuvre, il n’est ni lent ni gauche.

— Il est assez bien Morganic, vu l’immense quantité d’idées de Bond-Street dont il est chargé ; mais il ne fera jamais rien de bon au milieu de lames le frappant de l’avant, avec ce petit mât de hune menaçant vos apôtres. Ainsi redressez-moi ce mât le plus tôt possible, et venez dîner avec moi, sans autre invitation, le premier beau jour que nous aurons sur mer. Je vais envoyer du brawn à Parker ; mais vous, Milord, je vous ferai goûter une soupe à la tortue, de la façon de Galleygo, faite avec une tête de cochon.

— Je vous remercie, sir Gervais. — Nous allons tâcher de redresser le mât, puisque vous le voulez ainsi ; mais j’avoue que je suis ennuyé de voir tous les jours chaque chose à la même place sans jamais le plus léger changement.

— Oui, oui, dit le vice-amiral, tandis que les coups mesurés des avirons éloignaient sa barge du vaisseau, voilà ce que pensent tous ces croiseurs du parc de Saint-James. Il leur faut un tailleur à la mode pour gréer leurs bâtiments comme ils se font gréer eux-mêmes. Il y a mon vieil ami et voisin, lord Scupperton, à qui il prit fantaisie, il y a quelque temps, d’avoir un yacht ; et quand il fut construit et lancé à l’eau, lady Scupperton voulut faire venir un tapissier de Londres pour en décorer les chambres. Le drôle arriva, examina le malheureux yacht, comme si c’eût été une maison de plaisance, et que croyez-vous qu’il dit ensuite ? — À mon avis, Milord, cet édifice doit être décoré en style de cottage. – Le vagabond !

Cette anecdote, qui n’était pas nouvelle pour ses auditeurs, car sir Gervais l’avait déjà racontée au moins une douzaine de fois, mit le vice-amiral en si bonne humeur, qu’il ne trouva plus rien à critiquer dans aucun des autres bâtiments de l’escadre, jusqu’au moment où il arriva à bord du Plantagenet.

— Daly, dit le comte de Morganic à son premier lieutenant, vieil Irlandais plein d’expérience, qui savait encore chanter une bonne chanson et conter une bonne histoire, et, ce qui est assez extraordinaire pour un homme doué de ce double talent, qui connaissait parfaitement tous les détails de sa profession, — Daly, je suppose qu’il faut nous prêter à la fantaisie du vieil amiral, sans quoi il me mettra en quarantaine, ce dont je ne me soucierais guère à la veille d’une action générale ; ainsi nous soulagerons un peu l’avant de ce poids, et nous reporterons nos cordes de l’arrière pour redresser ce mât. Si nous n’en faisions rien, du diable si je crois qu’il s’en apercevrait tant que nous nous maintiendrons bien dans ses eaux.

— Ce serait jouer gros jeu de chercher à tromper ainsi sir Jarvy, Milord, car il a un œil merveilleux pour distinguer jusqu’au moindre cordage. Si c’était l’amiral Bleu, je m’engagerais à croiser de conserve avec lui pendant huit jours, mon mât d’artimon arrimé dans ma cale, sans qu’il nous demandât ce que signifie cette nouveauté ; il est même probable qu’il nous hélerait pour nous demander : — Quel brick est-ce là ? — Mais des tours semblables ne peuvent réussir avec l’autre, qui s’aperçoit d’un fil de caret pendant à une vergue, aussi promptement qu’il remarquerait un bâtiment sortant de la ligne. Je vais donc m’occuper sur-le-champ de cette affaire, appeler le charpentier avec son plomb, et tout remettre aussi droit que le dos d’un grenadier.

Lord Morganic se mit à rire, ce qui lui arrivait souvent quand son lieutenant jugeait à propos d’être plaisant, et il oublia le caprice qu’il avait eu de faire porter son mât sur l’avant, aussi bien que l’ordre qui lui avait été donné de le rétablir dans sa position ordinaire.

L’arrivée de sir Gervais à bord de son vaisseau faisait toujours événement dans l’escadre, même quand son absence n’avait duré que vingt-quatre heures. L’effet en était le même que celui qui est produit sur un attelage de chevaux pleins d’ardeur et de feu, quand ils sentent que les rênes sont entre les mains fermes d’un cocher expérimenté.

— Bonjour, Greenly, bonjour, Messieurs, dit le vice-amiral en saluant à la ronde tous ceux qui se trouvaient sur le gaillard d’arrière, après qu’on l’eut reçu avec les honneurs d’usage, en lui présentant les armes, le tambour battant au champ, et chacun se découvrant la tête ; — il fait un beau jour, et il est probable que nous aurons une brise fraîche. – Capitaine Greenly, votre civadière n’est pas droite sur ses balancines. — Et vous, Bunting, faites signal au Foudroyant de mettre sa vergue de misaine en place le plus tôt possible. Il n’avait qu’à la jumeler, et il l’a amenée depuis assez longtemps pour en faire une toute neuve. — Toutes vos embarcations sont-elles à bord, Greenly ?

— Toutes, excepté votre barge, sir Gervais, et l’on s’occupe déjà à la hisser.

— Qu’on se dépêche ; ensuite levez l’ancre, et mettez à la voile. — M. de Vervillin s’est mis en tête, Messieurs, de nous jouer quelque mauvais tour, et il faut que nous lui en fassions passer l’envie.

Tous ces ordres furent bientôt exécutés ; mais comme nous avons déjà fait la description de la manière dont le Plantagenet passa au milieu de l’escadre, et conduisit au large les autres bâtiments qui la composaient, il est inutile d’en parler davantage. Il y eut cet empressement qui occasionne ordinairement une sorte de confusion qui n’est pourtant pas sans ordre, le son des sifflets, le craquement des poulies, et le bruit des vergues, avant le départ de chaque bâtiment. Quand la brise fraîchit, on diminua de voiles, comme nous l’avons déjà dit ; et quand le vaisseau qui était en tête des autres se trouva à dix lieues en mer, tous étaient sous petites voiles, toutes les apparences étant qu’il y aurait du vent pendant la nuit, sinon un coup de vent. Comme de raison, il n’y avait plus de communication possible entre le Plantagenet et les derniers bâtiments de l’escadre, si ce n’est par le moyen de signaux transmis d’un vaisseau à l’autre le long de la ligne ; mais sir Gervais ne s’en inquiétait pas, car il était convaincu que Bluewater comprenait tous ses plans, et il n’avait pas le moindre doute de la bonne volonté que mettrait son ami à coopérer à leur exécution.

Au surplus, ceux qui se trouvaient à bord du Plantagenet se mettaient peu en peine de ce qui se passait. Ils voyaient les bâtiments se suivre l’un l’autre à la distance convenue aussi loin que la vue pouvait atteindre, mais le grand intérêt se concentrait au sud et à l’est, points où ils s’attendaient à voir paraître les Français ; car la cause d’un départ si subit n’était plus un secret pour personne dans l’escadre. Une douzaine des meilleurs marins du vaisseau furent placés en vigie au haut des mâts toute la soirée, et le capitaine Greenly resta assis pendant plus d’une heure, ayant une longue-vue en main, sur les barres du petit perroquet, à l’instant où le soleil allait se coucher, afin de pouvoir examiner l’horizon. Il est vrai qu’on aperçut deux ou trois voiles, mais c’étaient des bâtiments côtiers anglais, ou des bâtiments de Guernesey ou de Jersey, voguant vers quelque port de l’ouest de l’Angleterre, et probablement ayant pour cargaison des marchandises prohibées venant du pays ennemi. Un Anglais a beau voir de mauvais œil un Français, il n’a certainement aucune aversion pour les ouvrages de ses mains, et depuis que la civilisation a introduit l’art de la contrebande parmi ses autres perfectionnements, il n’y a probablement jamais eu une époque où les eaux-de-vie, les dentelles et les soieries de France n’aient pas été échangées en contrebande contre les tabacs et les guinées de l’Angleterre, soit en temps de paix, soit durant la guerre. Un des traits caractéristiques de sir Gervais Oakes était de mépriser tous les petits moyens vulgaires de nuire à l’ennemi ; il dédaignait même de se détourner de sa route pour donner la chasse à un contrebandier. Jamais il ne molestait un bâtiment pêcheur. En un mot, il faisait la guerre sur mer, il y a un siècle d’une manière que quelques-uns de ses successeurs auraient pu imiter avec avantage, même de notre temps. Comme ce magnanime Irlandais, Caldwell[3], qui dirigea un blocus sur le Chesapeake, au commencement de la révolution américaine, avec tant de libéralité, que ses ennemis lui envoyèrent une invitation à un dîner public, sir Gervais savait faire une distinction entre les ennemis combattants et non combattants. Il dédaignait les parties de sa profession qui ne tendaient qu’à gagner de l’argent, quoique des sommes considérables eussent tombé entre ses mains, en forme de parts de prises, comme autant de présents du ciel. Il ne fit donc, en cette occasion, aucune attention à tout bâtiment qui n’était pas armé en guerre, son noble vaisseau continuant à s’avancer vers la côte de France, comme le dogue passe à côté du roquet qui se trouve sur son chemin, et ne s’arrête que s’il rencontre un adversaire que sa force et son courage rendent plus digne de lui.

— Vous ne les avez pas vus, monsieur Greenly ? dit le vice-amiral quand le capitaine descendit sur le pont, attendu l’obscurité croissante, suivi d’une demi-douzaine de lieutenants et de midshipmen qui avaient aussi monté sur les vergues comme volontaires. Eh bien, nous savons qu’ils ne peuvent encore être à l’ouest de nous, et en continuant ainsi notre route au plus près, nous sommes sûrs de leur passer au vent avant six mois de ce jour. Comme nos vaisseaux se comportent bien, se suivant l’un l’autre aussi exactement que si Bluewater était à bord de chacun d’eux pour les faire gouverner !

— Oui, amiral, ils se maintiennent en ligne extraordinairement bien, eu égard aux lits de courants qui se trouvent dans la Manche. Si nous laissions tomber un hamac par-dessus le bord, je crois que le Carnatique le ramasserait, quoiqu’il doive être quatre bonnes lieues en arrière de nous.

— Fiez-vous-en pour cela au vieux Parker ; je vous garantis qu’il ne dévie jamais de sa route. Si c’était lord Morganic, le capitaine de l’Achille, je ne serais pas étonné de le voir ici par notre hanche du vent, uniquement pour nous montrer comme son vaisseau peut nous gagner au vent quand il est à la cape ; ou peut-être là-bas sous le vent, pour nous faire voir comme il tombe sous le vent quand il ne fait aucun effort.

— Milord est pourtant un officier plein de bravoure, et n’est pas mauvais marin pour son âge, répondit Greenly, qui prenait ordinairement le parti des absents, quand son amiral était disposé à les juger trop sévèrement.

— Je ne lui refuse pas ces deux qualités, Greenly, et surtout la première ; je sais que si je faisais à Morganic le signal d’entrer dans le port de Brest, il le ferait sans hésiter ; mais y entrerait-il avec le guy, ou son bâton de foc en avant ? C’est ce que je ne pourrais dire qu’après l’avoir vu. Vous-même, Greenly, vous êtes encore un jeune homme, mais…

— Jeune homme de trente-huit ans, sauf quelques mois, sir Gervais, et peu m’importe que les dames le sachent.

— Bon, bon ! la moitié du temps elles nous aiment, nous autres vieux coquins, aussi bien qu’un jeune homme. Mais vous, Greenly, vous êtes encore d’âge à ne pas sentir le temps dans la moelle de vos os, et vous pouvez peut-être voir la folie de quelques-unes de nos idées surannées, quoiqu’il ne soit pas aussi probable que vous puissiez comprendre toutes les sottises qui ont été adoptées de votre propre temps. Rien n’est plus absurde que de vouloir faire des épreuves sur les principes établis des bâtiments. Ce sont des machines, Greenly ; et elles ont leurs lois, qui sont aussi invariables que celles qui règlent le cours des planètes. L’idée de la construction d’un navire a été tirée d’un poisson. L’avant de l’un est la tête de l’autre. — La coque en est le corps ; le gouvernail la queue. Tout ce que nous avons à faire pour obtenir le bâtiment qu’il nous faut, c’est donc d’étudier les poissons. S’il vous faut de l’espace, prenez la baleine, vous avez une grande cale ronde, une profondeur et une largeur convenables, et une coque à vastes contours. — Avez-vous besoin de vitesse ? les modèles ne vous manqueront pas ; prenez le dauphin, par exemple, et vous aurez un avant comme un coin, une coque maigre en avant, et un gouvernail comme la queue de ce poisson. Mais quelques-uns de nos jeunes capitaines gâteraient l’allure du dauphin, s’ils pouvaient respirer sous l’eau et arriver jusqu’à lui. Voyez leurs belles inventions ! — Le premier lord de l’amirauté donnera à un de ses cousins une frégate qui est moulée d’après la nature même, comme on pourrait dire, et qui a une quille qui ferait honte à une truite. Eh bien, une des premières choses que fait le jeune homme en arrivant à bord, c’est d’allonger sa corne, ou bien d’augmenter de quelques lés son artimon, et de lui donner le nom de brigantine ; et le voilà filant vent arrière avec sa barre au vent, vantant les qualités de son bâtiment pour tenir le vent, et bavardant sur la difficulté de le faire arriver.

— Je dois convenir que j’ai connu de tels marins, sir Gervais, mais le temps les guérit de cette folie.

— On doit l’espérer, car que penserait un homme d’un poisson auquel la nature aurait donné une queue juste par le travers de son corps, et qui serait obligé d’avoir une nageoire placée sur sa mâchoire sous le vent, ainsi qu’on place les ailes de dérive à bord des bâtiments hollandais, pour les empêcher de dériver.

Sir Gervais rit lui-même de bon cœur du portrait bizarre qu’il venait de tracer d’une créature née de son imagination. Greenly en fit autant, soit à cause de la singularité de cette idée, soit parce que les plaisanteries d’un commandant en chef sont ordinairement bien accueillies. Le sentiment momentané d’indignation qui avait porté le vice-amiral à exprimer ainsi son mécontentement des innovations modernes, céda au plaisir du succès qu’il avait obtenu ; il invita le capitaine à souper, — ce qui devait tenir lieu du dîner, — et l’emmena dans sa chambre de fort bonne humeur, Galleygo venant de l’avertir que le souper était servi.

La compagnie ne consistait qu’en trois personnes, le vice-amiral, Greenly et Atwood. Le repas était plus substantiel que scientifique, mais il était richement servi, car on ne voyait jamais que de la vaisselle plate sur la table de sir Gervais. Cinq domestiques, sans compter Galleygo, étaient occupés à servir les trois convives. Un grand vaisseau comme le Plantagenet n’éprouvant guère ni roulis ni tangage, excepté pendant un coup de vent, la grande chambre de ce bâtiment, quand les lampes furent allumées, et que les trois convives furent à table, avait un certain air de magnificence navale, auquel contribuaient la richesse de l’ameublement, les pièces d’artillerie et d’autres instruments de guerre. Sir Gervais avait à son service personnel trois domestiques à livrée, tolérant en outre Galleygo et deux ou trois autres individus de la même classe ; comme pour rendre hommage à Neptune. La situation n’étant nouvelle pour aucun des convives, et le travail de la journée ayant été sévère, les vingt premières minutes furent consacrées au devoir de la — restauration, — comme le disent les grands maîtres en gastronomie ; ensuite le vin commença à circuler, quoique avec modération, et les langues se délièrent.

— À votre santé, capitaine Greenly, — à la vôtre, Atwood, dit le vice-amiral, faisant un signe de tête familier à ses deux convives, en se versant un verre de Xérès. Ces vins d’Espagne vont droit au cœur, et je suis surpris qu’un pays qui les produit ne produise pas de meilleurs marins.

— Du temps de Colomb, répondit Atwood, les Espagnols pouvaient se vanter de quelque chose dans ce genre.

— Oui, mais ce temps est bien loin de nous, et il n’est pas revenu. — Je vais vous dire, Greenly, comment j’explique l’état défectueux dans lequel se trouve la marine en France et en Espagne. Colomb et la découverte de l’Amérique mirent à la mode les bâtiments et les marins. Mais un bâtiment, sans un officier en état de le commander, est comme un corps sans âme. La mode cependant fit entrer les jeunes nobles dans le service de la marine, et l’on donna le commandement des bâtiments à ces jeunes gens, uniquement parce que leurs pères étaient ducs et comtes, et non parce qu’ils avaient les connaissances nécessaires.

— Le service de notre pays est-il tout a fait exempt de cette sorte de favoritisme ? demanda le capitaine.

— Il s’en faut de beaucoup, Greenly ; sans cela, Morganic n’aurait pas été nommé capitaine à vingt ans, et le vieux Parker, par exemple, seulement à cinquante. Mais quoi qu’il en soit, nos classes à présent se glissent l’une dans l’autre d’une manière qui neutralise l’influence de la naissance. — N’est-il pas vrai, Atwood ?

— S’il faut dire la vérité, sir Gervais, quelques-unes de nos classes s’arrangent de manière à se glisser dans toutes les meilleures places.

— C’est parler assez hardiment pour un Écossais, répliqua le vice-amiral en souriant. Depuis l’avénement au trône d’Angleterre de la maison de Stuart, nous avons construit sur la Tweed un pont sur lequel personne ne passe que pour venir du nord dans le sud. Je ne doute pas que le fils du Prétendant n’amène sur ses talons la moitié des Écossais pour remplir toutes les places qu’ils peuvent regarder comme convenant à leur mérite. Il y a un moyen facile de payer les services, des promesses.

— À ce que j’entends dire, cette affaire du nord semble assez sérieuse, dit Greenly ; je crois même que c’est l’opinion de M. Atwood.

— Oui, oui, vous la trouverez assez sérieuse si les idées de sir Gervais sur la manière de payer les services sont justes, répondit l’imperturbable secrétaire. L’Écosse n’est pas un grand pays, mais la bravoure n’y manque pas, et il ne lui faut qu’un débouché pour se montrer.

— Eh bien, cette guerre entre l’Angleterre et l’Écosse vient fort mal à propos, quand nous avons déjà sur les bras la France et l’Espagne. Nous avons eu à terre des scènes fort extraordinaires, chez un vieux baronnet du Devonshire, qui a mis au large pour l’autre monde pendant que nous étions chez lui.

— Magrath m’en a déjà dit quelque chose, et il a ajouté que le fill-us null-us. Du diable si je me rappelais un mot de son jargon cinq minutes après l’avoir entendu !

— Vous voulez dire filius nullus, le fils de personne. Est-ce que vous avez oublié votre latin, Greenly ?

— Sur ma foi, sir Gervais, je n’en ai jamais eu à oublier. Mon père était comme moi capitaine d’un vaisseau, et depuis l’âge de cinq ans jusqu’au jour de sa mort, j’ai toujours été sur mer avec lui ; le latin n’a pas été ma nourriture en sevrage.

— Oui, oui, mon cher Greenly, j’ai connu votre père, et j’étais à bord du troisième vaisseau après lui dans l’action où il périt. Bluewater était sur son matelot d’avant, et nous l’aimions tous deux comme un frère aîné. Vous n’étiez pas officier alors ?

— Je n’étais encore que midshipman, et je n’étais pas en cette occasion sur le vaisseau de mon père, répondit Greenly, évidemment touché du tribut payé par le vice-amiral au mérite d’un père qu’il avait tendrement aimé ; mais j’étais assez âgé pour me rappeler comme vous vous comportâtes bravement tous deux dans cette affaire. Eh bien ! ajouta-t-il en passant une main sur ses yeux, le latin peut être utile à un maître d’école, mais il ne sert pas à grand’chose à bord d’un bâtiment. Parmi mes camarades et mes amis intimes, je n’en ai jamais connu qu’un seul qui fût un savant en latin.

— Et qui était-il, Greenly ? Toutes les connaissances sont utiles, et il ne faut pas en mépriser une parce que vous ne la possédez pas. J’ose dire que votre ami n’en valait pas moins pour savoir le latin. Il en savait sans doute assez pour décliner nullus, nulla, nullum, par exemple. Et quel était le nom de ce phénix, Greenly ?

— John Bluewater, le beau John, comme on l’appelait, le frère cadet du contre-amiral. Il servait dans les gardes, mais on l’avait envoyé sur mer pour le tenir à l’écart, à cause de quelque affaire d’amour. Pendant qu’il était avec l’amiral, ou pour mieux dire avec le capitaine Bluewater, car il n’avait alors que ce grade, j’étais un des lieutenants du même vaisseau. Quoique le pauvre John fût mon aîné de quatre à cinq ans, il se prit d’amitié pour moi et nous devînmes intimes. Il entendait le latin mieux que ses intérêts.

— Quelle raison vous le fait croire ? Bluewater ne m’a jamais beaucoup parlé de ce frère.

— Il y eut un mariage clandestin, des tuteurs mécontents, et il s’ensuivit toutes les difficultés ordinaires en pareil cas. Au milieu de tous ces embarras, le pauvre John fut tué dans une bataille ; comme vous le savez probablement, et sa veuve le suivit au tombeau une couple de mois après. Toute cette histoire est fort triste, et je cherche à y penser le moins possible.

— Un mariage clandestin ! répéta sir Gervais d’un air pensif. Je ne crois pas que l’amiral Bluewater soit instruit de cette circonstance ; je ne l’ai jamais entendu y faire allusion. En êtes-vous bien sûr ?

— Personne ne peut le savoir mieux que moi, car je l’ai aidé à enlever la jeune personne, et j’étais présent à la cérémonie du mariage.

— Et quelque enfant naquit-il de cette union ?

— Je ne le crois pas, quoique le colonel ait survécu plus d’un an à ce mariage. Je ne saurais dire si le contre-amiral est instruit ou non de cette affaire, car je ne lui en ai jamais parlé ; on n’aime pas à causer avec son officier commandant des détails d’un mariage clandestin contracté par son frère.

— Je suis charmé qu’il n’y ait pas eu d’enfant de ce mariage, Greenly ; oui, des circonstances particulières font que j’en suis charmé. Mais changeons de conversation, car ces malheurs de famille donnent de la mélancolie, et un repas mélancolique est une sorte d’ingratitude envers l’Être qui pourvoit à nos besoins.

La conversation ne roula plus que sur des objets indifférents, et peu de temps après les convives se séparèrent. Sir Gervais monta alors sur le pont et se promena une heure sur la dunette, les yeux toujours fixés du côté de l’est et du sud pour tâcher d’apercevoir les signaux des bâtiments français. Ne pouvant y réussir, et cédant à la fatigue, il retourna dans sa chambre pour se coucher. Mais avant d’y descendre, il donna l’ordre formel qu’on l’appelât s’il arrivait la moindre chose extraordinaire, et il le réitéra deux ou trois fois.


  1. Suffren, quoique un des meilleurs hommes de mer que la France ait jamais eus, était sévère et même bourru. Il devait être d’une famille noble, car c’était comme chevalier de Malte qu’il portait le titre de bailli de Suffren. Une circonstance singulière se rattache à la mort de cet officier, qui arriva peu de temps avant la révolution française. Il disparut tout à coup, et personne ne sut où il fut enterré. On suppose qu’il fut tué par un de ses officiers dans une rencontre dans les rues de Paris pendant la nuit, et que la famille du vainqueur eut assez d’influence pour empêcher toute enquête sur cette mort. On attribue la cause de cette querelle à la manière dure dont cet officier avait été traité pendant qu’il était sous ses ordres.
  2. Espèce de fromage de cochon de forme ronde et allongée.
  3. L’auteur croit que ce magnanime marin était feu l’amiral sir Benjamin Caldwell. Il est à peine nécessaire de dire que cette invitation ne pouvait être acceptée, quoiqu’elle eût été faite très-sérieusement.