Les Deux Amiraux/Chapitre XVI

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 212-225).



CHAPITRE XVI.


Que les vents sifflent, que la mer roule des montagnes, je ne crains ni la mer ni les vents. Cependant ne soyez pas surpris, sir Childe, que le chagrin me couvre l’esprit.
Lord ByronChilde Harold.



Eh bien, sir Gervais, dit Galleygo, marchant sur les talons des deux amiraux qui entraient dans l’appartement du vice-amiral, les choses ont tourné comme je m’y attendais. Le comte de Fairvillain est sorti de son trou ; comme un marsouin qui a besoin de respirer, du moment que nous avons eu le dos tourné. Dès que nous eûmes donné l’ordre de brasser carré pour retourner en Angleterre, et que je vis les fenêtres de la grande chambre du Plantagenet tournées vers la France, je prévis ce qui en arriverait. – Eh bien, Messieurs, il y a eu de bonnes parts de prise dans cette maison, et sans qu’on ait beaucoup combattu. Nous aurons à accorder un congé de quelques mois au jeune lieutenant, pour qu’il puisse prendre ses ébats parmi les squires des environs.

— Puis-je savoir, Monsieur, quel est votre bon plaisir ? demanda sir Gervais. Pourquoi diable vous trouvez-vous ici sur mes talons ?

— Votre Honneur doit savoir que les grands bâtiments remorquent toujours les petits, répondit Galleygo, souriant en homme qui a bonne opinion de lui-même. Quoi qu’il en soit, je ne me présente jamais sans avoir un message, comme tout le monde le sait. Vous voyez, sir Gervais, vous voyez, amiral Bleu, que notre officier chargé des signaux est arrivé à terre pour nous faire un rapport, et comme il m’a rencontré dans le vestibule, il me l’a fait d’abord, pour que je vous en instruise. Sa nouvelle est que le comte français a mis en mer, comme je viens de vous le dire.

— Est-il possible que Bunting m’apporte cette nouvelle ! Galleygo, allez prier M. Bunting de monter ici, et ayez soin de vous comporter décemment dans une maison dont le maître vient de mourir.

— Oui, oui, amiral. Ne craignez rien, Messieurs, je puis prendre une figure aussi lugubre que le plus affligé de tous. S’ils veulent voir un chagrin dans toutes les règles, qu’ils étudient ma conduite et ma physionomie. Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous avons vu des morts, Messieurs, tout le monde le sait. Quand nous combattîmes M. Gravelin, nous eûmes quarante-sept hommes de tués sans compter les blessés qui survécurent à leurs blessures pour avoir le plaisir d’en parler ; et quand nous…

— Allez au diable, maître Galleygo, et priez M. Bunting de monter ici sur-le-champ, s’écria sir Gervais avec impatience.

— Oui, oui, amiral. — Par où commencerai-je. Votre Honneur ?

— Par m’envoyer Bunting, répondit le vice-amiral, ne pouvant réprimer une envie de rire, et ne manquez pas ensuite d’exécuter mon second ordre.

— Fort bien, murmura Galleygo en descendant l’escalier ; et si je le prenais au mot, que ferait-il de notre escadre ? Il faut des ordres aux bâtiments pour qu’ils se rangent en ligne de bataille ; il faut de la nourriture aux commandants pour qu’ils puissent donner des ordres ; il faut des maîtres-d’hôtel pour placer la nourriture sur la table et les maîtres-d’hôtel n’ont pas besoin de diables pour les aider à faire leur devoir. J’attendrai donc, pour rendre cette visite, que nous la fassions de conserve, comme cela convient à des hommes qui ont si longtemps fait voile ensemble.

— Ce sera une grande nouvelle, Dick, si Vervillin a réellement pris le large, s’écria sir Gervais en se frottant les mains de plaisir. Du diable si j’attends des ordres de Londres nous mettrons à la voile dès que le vent et la marée le permettront. Que les ministres arrangent la querelle comme ils le pourront ; nous, notre besogne est de battre le Français. Combien de bâtiments supposez-vous que le comte ait sous ses ordres ?

— Douze à deux ponts, un à trois, et plus de frégates que nous. Mais deux ou trois vaisseaux sont plus petits que les nôtres, et par conséquent ne peuvent porter une artillerie aussi forte. Je ne vois aucune raison qui doive nous empêcher de l’attaquer.

— Je suis charmé de vous entendre parler ainsi. Combien il est plus honorable de chercher l’ennemi, que d’intriguer à la cour ! — J’espère, Dick, que vous me permettrez d’annoncer votre ruban rouge dans l’ordre du jour général demain matin ?

— Jamais de mon consentement, tant que ce sera la maison de Hanovre qui me l’aura conféré. — Mais quelle scène extraordinaire nous avons eue là-bas ! Ce jeune marin nous fait honneur. J’espère qu’il sera en état de fournir des preuves suffisantes pour faire admettre ses prétentions.

— Sir Reginald m’assure qu’il ne peut exister le moindre doute. Ses papiers sont dans le meilleur ordre, et son histoire est simple et probable. Ne vous rappelez-vous pas que, lorsque nous n’étions que midshipmen, et que nous servions dans les Indes occidentales, nous entendîmes parler d’un lieutenant de la Sapho qui avait frappé son officier supérieur, et qui n’avait probablement évité une condamnation à mort que parce que son bâtiment avait péri corps et biens ?

— Je m’en souviens comme si c’était hier, à présent que vous m’en parlez. Et vous croyez que ce lieutenant était le frère de feu sir Wycherly ? Servait-il à bord de la Sapho ?

— On me l’a dit ainsi ; et cela ne laisse aucun doute de la vérité de toute l’histoire.

— Cela prouve aussi, Gervais, combien il est aisé de revenir en Angleterre et d’y faire reconnaître ses droits, après une absence de plus d’un demi-siècle. Celui qui vient de débarquer en Écosse a des droits tout aussi justes que ceux de ce jeune homme.

— Dick Bluewater, vous semblez déterminé à faire tomber la maison sur vos oreilles. Qu’avons-nous de commun, vous et moi, avec cet aventurier écossais, quand l’ennemi nous invite bravement à le suivre et à le combattre ? Mais chut ! voici Bunting.

En ce moment, le lieutenant chargé des signaux à bord du Plantagenet fut introduit dans la chambre par Galleygo lui-même.

— Eh bien ! Bunting, quelles nouvelles de l’escadre ? demanda sir Gervais. Les bâtiments sont-ils encore évités de flot ?

— La mer est étale, sir Gervais, et les bâtiments sont tournés de tous les côtés en même temps ; la plupart de nos hommes sont occupés à défaire les tours des câbles, car il s’y en trouve plus que je ne me souviens d’en avoir jamais vu en si peu de temps.

— Cela vient de ce qu’étant dans un calme, l’artimont ne peut nous en garantir. Quel motif vous a fait venir à terre ? Galleygo nous parle d’un cutter qui arrive, et dont les signaux annoncent que les Français sont en mer. Mais ses nouvelles sont souvent des nouvelles de cuisine.

— Pas toujours, sir Gervais, répondit l’officier des signaux, jetant un regard de côté sur le maître-d’hôtel qui le régalait souvent des mets délicats réservés pour la table de l’amiral. — Pour cette fois du moins il ne s’est pas trompé : l’Actif arrive lentement, et il nous a fait des signaux toute la matinée. Nous avons compris qu’il nous donnait avis que M. de Vervillin a mis au large avec toutes ses forces.

— Oui, murmura Galleygo à l’oreille du contre-amiral, en forme d’aparte : — c’est ce que je vous disais, le comte de Fairvillain est sorti de son trou.

— Silence, Monsieur ! — Et vous croyez, Bunting, que les signaux ont été clairement compris ?

— Je n’en ai aucun doute, sir Gervais ; le capitaine Greenly a la même opinion, et il m’a envoyé à terre pour vous apporter cette nouvelle. Il m’a chargé aussi de vous dire que dans une demi-heure nous aurions le jusant, et que nous pourrions alors passer les rochers à l’ouest malgré la faiblesse de la brise.

— Oui, — c’est bien là Greenly, je le reconnais. Il n’aura pas de repos que nous n’ayons tous levé l’ancre et que nous n’ayons pris le large. Le cutter dit-il de quel côté le comte fait route ?

— Vers l’ouest au plus près du vent, sir Gervais, et sous petites voiles.

— Il paraît qu’il n’est pas très pressé. A-t-il un convoi ?

— Pas une seule voile, sir Gervais. Il a au total dix-neuf bâtiments, dont douze seulement sont des vaisseaux de ligne. Il a un deux-ponts et deux frégates de plus que nous, justement l’avantage qu’il faut à un Français.

— Le comte a certainement avec lui les sept vaisseaux qui ont été construits l’année dernière, dit Bluewater fort tranquillement, prenant ses aises suivant sa coutume, les épaules appuyées sur le dossier de son fauteuil, le corps incliné à un angle de quarante-cinq degrés, et une jambe étendue sur une chaise. Ils ont une artillerie plus forte que leurs anciens bâtiments, et ils nous donneront plus de fil à retordre.

— Plus la besogne est difficile, Dick, plus elle fait honneur l’ouvrier.

— Vous dites que la marée change, Bunting ?

— Oui, sir Gervais, et nous serons tous évités du jusant dans une vingtaine de minutes. Les frégates mouillées au large le sont déjà. La Chloé semble croire que nous ne tarderons pas à appareiller, car elle a déjà mis en croix ses perroquets et ses cacatois. Le capitaine Greenly pensait même à faire disposer la tournevire.

— Ah ! je vois que vous êtes tous des gens difficiles à contenter. Vous êtes déjà las de votre pays, et vous n’y êtes que depuis vingt-quatre heures. Eh bien ! monsieur Bunting, vous pouvez retourner à bord et dire que tout va bien. Je présume que vous savez dans quel état de confusion se trouve cette maison ; faites-en part au capitaine Greenly.

— N’avez vous rien de plus à lui faire dire, sir Gervais ?

— Mais… un moment, Bunting, dit Oakes en souriant ; vous pouvez lui donner à entendre qu’il ferait bien de prendre à bord toutes ses provisions fraîches le plus tôt possible, oui, et de n’accorder à personne la permission de venir à terre.

— Rien de plus, sir Gervais ? demanda l’officier, qui désirait d’autres ordres.

— Au fait, vous pouvez faire un signal pour qu’on se prépare à désaffourcher. Les bâtiments peuvent fort bien rester mouillés sur une seule ancre lorsque la marée sera une fois bien faite. — Qu’en dites-vous, Bluewater ?

— Un signal pour désaffourcher sur-le-champ ferait marcher les choses plus vite. Vous savez fort bien que vous avez dessein de prendre le large : pourquoi ne pas donner sur-le-champ l’ordre de désaffourcher ?

— Et maintenant, Bunting, j’ose dire que vous aimeriez aussi à donner de manière ou d’autre votre opinion au commandant en chef.

— Si je pouvais avoir cette présomption, sir Gervais, je dirais seulement que plus tôt nous mettrons à la voile, plus tôt nous battrons les Français.

— Et vous, maître Galleygo, que pensez-vous à ce sujet ? Nous sommes en conseil de guerre, et chacun peut parler librement.

— Vous savez, sir Gervais, que je ne parle jamais sur de pareilles affaires, à moins qu’on ne m’adresse la parole. Votre Honneur et l’amiral Bleu suffisent bien pour prendre soin de l’escadre dans la plupart des circonstances, quoique dans les hunes nous n’ayons pas absolument autant de connaissances du métier qu’il peut y en avoir dans les membres de conseil ou même dans la grande chambre. Mon idée est qu’en lançant sur tribord avec ce courant de jusant, nous présenterons tous le cap au large, et nous le gagnerons aussi aisément qu’une jeune villageoise fait une pirouette dans une gigue. Ce que nous ferons de l’escadre quand nous serons une fois au large, c’est ce qu’on verra par nos mouvements ultra.

Par ultra, Galleygo voulait dire, — ultérieurs, — mot qu’il avait appris en entendant lire des dépêches qu’il ne comprenait pas mieux que ceux qui les avaient écrites dans les bureaux de l’amirauté.

— Je vous remercie tous, mes amis, dit sir Gervais, tellement animé par la perspective d’un engagement général, qu’il s’amusait à plaisanter ainsi, comme s’il n’eût été qu’un jeune midshipman ; mais à présent parlons sérieusement d’affaires. — Monsieur Bunting, faites faire le signal de se préparer à appareiller ; que chaque bâtiment tire un coup de canon pour rappeler ses embarcations ; une demi-heure après, qu’on fasse le signal de désaffourcher, et qu’on m’envoie ma barge aussitôt que vous commencerez à virer au cabestan. À présent, mon jeune brave, retournez à bord, et déployez toute votre activité.

— Monsieur Bunting, en passant près du César, rendez-moi le service de dire qu’on m’envoie aussi mon canot, dit Bluewater se levant à demi pour parler à l’officier qui se retirait. Si nous devons mettre à la voile, je suppose qu’il faudra que j’aille avec les autres. Comme de raison, nous répéterons tous vos signaux.

Sir Gervais attendit que M. Bunting fût parti, et se tournant ensuite vers son maître-d’hôtel, il lui dit d’un ton assez sec :

— Monsieur Galleygo, vous avez la permission de retourner à bord, et d’emporter votre sac et vos quilles.

— Oui, sir Gervais, je vous comprends nous allons gagner le large ; et tous les hommes braves doivent être à leur poste. — Au revoir, amiral Bleu. Nous nous retrouverons en face des Français, et j’espère qu’alors chacun se donnera à soi-même l’exemple du courage et du dévouement.

— Le drôle devient chaque jour de pire en pire, et je serai obligé de le renvoyer comme matelot sur le gaillard d’avant pour réprimer son impertinence, dit sir Gervais, moitié mécontent, moitié riant. Je suis surpris que vous supportiez comme vous le faites son ton de familiarité, avec son — amiral Bleu.

— Je m’en offenserai dès que je verrai sir Gervais réellement mécontent de lui. Cet homme a de la bravoure, de l’honnêteté et de l’attachement pour vous, et ce sont des qualités qui doivent faire pardonner cent défauts.

— Qu’il aille au diable ! – Ne croyez-vous pas que je ferai bien de mettre à la voile sans attendre des dépêches de Londres ?

— C’est une question à laquelle il est difficile de répondre. — Les ordres que vous recevrez peuvent vous envoyer sur les côtes d’Écosse pour faire face à Charles-Édouard. – Le gouvernement peut aussi vous créer duc et moi baron, pour s’assurer de notre fidélité.

— Les bélîtres ! — Mais n’en parlons plus à présent. Si M. de Vervillin fait route à l’ouest, il est difficile qu’il ait pour but Édimbourg et ce qui se passe dans le Nord.

— Cela n’est pas si certain. Les vrais poétiques ont coutume de regarder d’un côté et de gouverner de l’autre.

— Je crois que son but est de faire une diversion, et mon désir est de lui en donner au-delà de ses souhaits. Aussi longtemps que cette escadre sera retenue près de l’entrée de la Manche, elle ne peut faire aucun mal dans le Nord, et en outre elle laissera libre la route de la Hollande.

— Quant à moi, je crois que c’est grand dommage, si ce n’est une honte, que l’Angleterre ne puisse vider ses querelles intérieures sans appeler l’aide des Français où des Allemands.

— Il faut prendre le monde comme il est, Dick, et agir comme deux francs marins. — Je suppose que, malgré votre engouement, pour les Stuarts, vous êtes disposé à m’aider à frotter ce M. de Vervillin ?

— Sans le moindre doute. Rien que la conviction qu’il est directement employé au service de mon souverain naturel et légitime, ne pourrait me déterminer à lui être favorable. — Cependant, Oakes, il est-possible qu’il ait à bord des renforts pour le prince Charles-Édouard, et qu’il se rende en Écosse par le canal Saint-George.

— Oui, de jolis renforts en vérité pour que l’estomac d’un Anglais les digère ! Des mousquetaires, les régiments de Croy ou de Dillon, ou de quelque autre infernal nom français ; et peut-être de beaux mousquets du bois de Vincennes, ou de quelque autre nid d’inventions diaboliques gauloises pour détruire le juste ascendant de la vieille Angleterre. — Non, non, Dick Bluewater, votre excellente mère, dont le cœur était loyal et véritablement anglais, ne vous a pas donné le jour pour être la dupe de la perfidie et des tours d’un Bourbon. — Je suis sûr que le cœur lui tournait au nom seul de Louis.

— Je ne répondrais pas de cela, sir Gervais ; car elle passa quelque temps à la cour du grand monarque. — Mais tout cela ne signifie rien ; nous connaissons réciproquement nos opinions, et nous avons vécu assez longtemps ensemble pour connaître aussi notre caractère. Avez-vous formé quelque plan pour vos opérations futures, et quelle part dois-je prendre ?

Sir Gervais se promena dans la chambre, les mains croisées derrière le dos, avec un air de profonde réflexion, et fut au moins cinq minutes avant de répondre. Pendant tout ce temps, Bluewater resta les yeux fixés sur lui, attendant ce qu’il allait dire ; enfin le vice-amiral parut avoir pris son parti, et fit connaître sa détermination ainsi qu’il suit :

— J’ai réfléchi à tout cela, Dick, même quand mes pensées semblaient être occupées des affaires des autres. Si de Vervillin est sorti du port il doit encore être à l’est de notre position actuelle ; car de la manière dont les marées portent sur les côtes de France, il est presque impossible qu’il se soit beaucoup avancé vers l’ouest avec ce léger vent de sud-ouest. Nous sommes encore incertains sur sa destination, il est donc très-important pour nous de le découvrir et de le garder en vue jusqu’à ce que nous puissions l’obliger à une action. Or voici quel est mon plan : je ferai appareiller mes bâtiments l’un après l’autre, et avec ordre de gouverner avec un peu de largue dans les voiles, jusqu’à ce que chacun arrive à l’entrée de la Manche. Alors, il vireront de bord tour à tour, et porteront le cap vers la côte d’Angleterre. Chaque bâtiment appareillera dès qu’il ne verra plus que le haut des mâts de celui qui l’aura précédé, et il devra toujours se tenir à portée d’en voir les signaux, afin de pouvoir transmettre les nouvelles sur toute la ligne. Par un si beau temps, rien ne sera plus facile que de nous maintenir en vue les uns des autres, et par ce moyen nous pourrons embrasser un horizon très-étendu, — une centaine de milles tout au moins, — et surveiller toute la largeur de la Manche. Dès que nous aurons découvert M. de Vervillin, la flotte pourra se réunir, et alors nous agirons suivant les circonstances. Si nous ne voyons pas les Français avant d’apercevoir les côtes de France, nous pourrons être certains qu’ils auront remonté la Manche ; alors un signal de l’avant-garde renversera l’ordre de marche, et nous chasserons à l’est en formant le plus tôt possible une ligne de front serrée.

— Tout cela est certainement fort bien, et par le moyen des frégates et des plus petits croiseurs, nous pourrons facilement embrasser une vue de cent cinquante milles de mer ; cependant l’escadre sera bien éparse.

— Vous ne croyez sûrement pas qu’il y ait à craindre que les Français attaquent notre avant-garde avant que l’arrière-garde puisse arriver pour la soutenir ? demanda sir Gervais, qui avait toujours beaucoup d’égard pour les opinions de son ami. — Mon projet est de prendre la tête de la ligne avec le Plantagenet, et de me faire suivre par les cinq ou six vaisseaux les plus fins voiliers, dans la vue de pouvoir nous tenir à distance jusqu’à ce que vous nous ameniez l’arrière-garde. S’ils nous donnent la chasse, vous savez que nous pouvons nous retirer.

— Sans contredit, si sir Gervais Oakes peut se résoudre à se retirer devant aucun Français qui ait jamais vu le jour. Tout cela sonne fort bien en conversant ; mais dans le cas d’une rencontre, je m’attendrais à vous trouver en arrivant, défendant comme des bouledogues vos bâtiments d’avant-garde démâtés, tenant le comte en échec, et me laissant la gloire de couvrir votre retraite.

— Non, non, Dick ; je vous donne ma parole d’honneur que je ne ferai pas une telle folie de jeunesse. Je ne suis plus à cinquante-cinq ans ce que j’étais à vingt-cinq. Vous pouvez compter que je me retirerai jusqu’à ce que je me trouve assez fort pour combattre.

— Voulez-vous me permettre de vous faire une observation, amiral Oakes, avec toute la franchise qui doit caractériser notre ancienne amitié ?

Sir Gervais s’arrêta dans sa promenade, regarda son ami en face, et fit un signe d’assentiment.

— Je vois à l’expression de votre physionomie que vous désirez que je parle ; je vous dirai donc simplement que votre plan aurait plus de chance pour réussir, si c’était moi qui conduisais l’avant-garde, et vous qui commandiez l’arrière-garde.

— Du diable si j’y consens. C’est s’approcher de la mutinerie, ou du scandalum magnatum, autant qu’on peut désirer. — Et pourquoi vous imaginez-vous que le plan du commandant en chef sera moins en danger d’échouer, si c’est l’amiral Bluewater qui conduit l’avant-garde, au lieu de l’amiral Oakes ?

— Uniquement parce que je crois qu’en présence de l’ennemi l’amiral Oakes est plus porté à prendre conseil de son cœur que de sa tête, et qu’il n’en est pas de même de l’amiral Bluewater. Vous ne vous connaissez pas vous-même, sir Gervais, si vous pensez qu’il vous sera si facile de battre en retraite.

— Je vous ai gâté, Dick, en donnant tant d’éloges, en votre présence, à vos folles manœuvres ; et c’est la pure vérité. — Mon parti est pris, et je crois que vous me connaissez assez pour savoir qu’en pareil cas, même un conseil de guerre ne me ferait pas changer d’avis. J’appareillerai le premier avec le Plantagenet ; je prendrai la tête de la division d’avant-garde, et vous me suivrez en appareillant le dernier des vaisseaux de l’arrière-garde ; je serai le chef de file, et vous, le serre-file, de l’escadre. Vous connaissez mon plan, et vous le ferez exécuter comme vous le faites toujours en face de l’ennemi.

L’amiral Bluewater sourit, et ce sourire avait même quelque chose d’ironique.

— La nature ne vous a pas fait pour être un conspirateur, Oakes, dit-il, car vous portez dans votre cœur un fanal de hune que les aveugles mêmes pourraient voir.

— Quelle lubie vous passe par l’esprit, Dick ? Mes ordres ne vous paraissent-ils pas suffisamment clairs ?

— Aussi clairs que vos motifs pour me les donner, Gervais.

— Expliquez-vous sur-le-champ : je préfère une bordée à un feu de file. Quels sont mes motifs ?

— Les voici. Sir Jarvy, — comme nos matelots vous appellent sur la flotte, — dit à un certain sir Gervais Oakes, baronnet, membre représentant le bourg de Bowldero au parlement, et vice-amiral de l’escadre rouge : Si je puis laisser ce drôle de Dick Bluewater derrière moi avec quatre ou cinq bâtiments, il ne m’abandonnera jamais quand je serai en face de l’ennemi, quoi qu’il puisse penser du roi George. Ainsi je m’assure de lui en plaçant l’affaire sous un tel jour que ce soit une question d’amitié plutôt que de loyauté.

Sir Gervais rougit jusqu’aux tempes, car son ami avait pénétré dans ses plus secrètes pensées ; mais, malgré ce moment de dépit, il fit face à son accusateur, et, leurs yeux se rencontrant, ils se mirent à rire d’aussi bon cœur que la circonstance le permettait.

— Écoutez-moi, Dick, dit le vice-amiral dès qu’il eut repris assez de gravité pour parler ; on a fait une méprise en vous envoyant sur mer. On aurait dû vous placer apprenti chez un sorcier. Au surplus, peu m’importe ce que vous en pensez mes ordres sont donnés, et il faut qu’ils s’exécutent. Avez-vous une idée claire de mon plan ?

— Aussi claire, vous dis-je, que de ses motifs.

— Plus de pareilles folies, Bluewater ; nous avons à nous occuper de devoirs très-sérieux.

Sir Gervais expliqua alors plus au long tout son projet à son ami, et l’informa avec les détails les plus minutieux de ses désirs, de ses espérances et de ce qu’il attendait de lui. Le contre-amiral l’écouta avec le respect auquel il était accoutumé quand il s’agissait de discuter une question importante, et si quelqu’un fût entré pendant qu’ils étaient ainsi occupés, il n’aurait vu dans les manières de l’un que la dignité franche d’un commandant en chef, et dans celles de l’autre que la déférence que l’officier de marine a toujours pour son supérieur, fussent-ils unis l’un à l’autre par les nœuds de la plus étroite amitié. Quand l’entretien fut terminé, il tira le cordon de la sonnette, et demanda qu’on priât sir Wycherly Wychecombe de se rendre dans son appartement.

— J’aurais désiré rester, reprit-il, pour voir la fin de cette bataille pour la succession du baronnet ; mais une bataille d’une nature différente nous appelle ailleurs. — À peine avait-il prononcé ces mots, qu’on annonça le jeune lieutenant.

— Nos relations sont si différentes sous les rapports de notre profession et de l’hospitalité qu’un homme reçoit d’un autre, qu’il n’est pas facile de régler la question d’étiquette entre nous, sir Wycherly, dit le vice-amiral se levant pour saluer le jeune homme. J’ai pensé par habitude, à l’amiral et au lieutenant, plus qu’au maître de cette maison et à ses hôtes. Si j’ai commis une erreur, je vous prie de m’excuser.

— Ma situation est si nouvelle pour moi, sir Gervais, répondit le jeune officier en souriant, que je suis encore tout à fait marin, et j’espère que c’est ainsi, que vous me considérerez toujours. — Puis-je vous être de quelque utilité ?

— Un de nos cutters vient de nous apporter une nouvelle qui obligera la flotte de mettre à la voile ce matin, ou du moins aussitôt que la marée le permettra. Les Français sont sortis du port, et il faut que nous allions à leur rencontre. Mon intention et mon espoir étaient de vous prendre avec moi à bord du Plantagenet. La date de votre brevet ne me permet pas de vous donner à bord un commandement bien élevé ; mais Bunting mérite de commander un quart ; j’ai dessein de lui en accorder un ce soir même, et vous auriez pris sa place comme officier chargé des signaux. Mais, dans la situation actuelle des choses, vous ne devez pas quitter cette maison, et il faut que je prenne congé de vous, quoique à mon grand regret.

— Amiral Oakes y a-t-il quelque chose qui doive retenir à terre un lieutenant de marine, à la veille d’une action générale ? J’espère et je me flatte que vous changerez de détermination et que vous en reviendrez à votre premier projet.

— Vous oubliez vos intérêts personnels ; songez que la possession est un point très important aux yeux de la loi.

— Nous avions déjà appris la nouvelle dont vous venez de me parler, sir Gervais ; et sir Reginald, M. Furlong et moi, nous discutions cette question quand j’ai reçu votre message ; ils m’ont assuré qu’on peut maintenir sa possession par délégué aussi bien qu’en personne. Ainsi donc cette objection tombe d’elle-même.

— Le corps du frère de votre aïeul, du ci-devant chef de votre famille, est dans cette maison, et il est dans les convenances que son héritier assiste à ses funérailles.

— Nous y avons aussi pensé. Sir, Reginald a eu la bonté de me proposer de me remplacer aux obsèques. D’ailleurs, il est possible que la rencontre avec M. de Vervillin ait lieu d’ici à quarante-huit heures ; au lieu que l’enterrement de mon oncle ne peut décemment se faire avant huit à dix jours.

— Je vois, Monsieur, que vous avez bien calculé toutes les chances, dit sir Gervais en souriant. — Bluewater, que pensez vous de cette affaire.

— Laissez-la entre mes mains, et je l’arrangerai. Vous mettrez à la voile environ, vingt-quatre heures avant moi, et cela laissera le temps d’y mieux réfléchir. Sir Wycherly peut rester avec moi à bord du César pendant l’action, ou nous pouvons le jeter à bord du Plantagenet, quand nous nous rencontrerons.

Après un instant de réflexion, sir Gervais, qui aimait à laisser à chacun le temps de délibérer sur ce qu’il devait faire, consentit à cet arrangement, et il fut convenu que sir Wycherly s’embarquerait à bord du César, s’il ne survenait rien qui pût changer sa détermination.

Cet arrangement étant terminé, le vice-amiral annonça qu’il allait retourner à bord de son vaisseau. Galleygo et ses autres domestiques avaient déjà fait tous les préparatifs du départ, et il ne restait plus que les adieux à faire. Sir Gervais et sir Reginald se quittèrent en se donnant mutuellement toutes les marques d’une amitié cordiale ; car l’intérêt qu’ils prenaient l’un et l’autre au succès de Wycherly, en établissant entre eux une sorte d’intimité, avait disposé le second à pardonner au marin son dévouement à la cause de la maison régnante. Dutton, sa femme et sa fille partirent en même temps, et ce qui se passa entre eux et sir Gervais en cette occasion eut lieu en cheminant vers le promontoire, où tout le monde se rendit à pied.

Un homme du rang de sir Gervais Oakes ne quitta pas le toit sous lequel avait reçu l’hospitalité, pour retourner sur son bord, sans être escorté jusqu’au rivage. Bluewater l’accompagna afin de pouvoir jusqu’au dernier moment faire à son ami, ou recevoir de lui, les observations qui se présenteraient à leur esprit sur les devoirs qu’ils allaient avoir à remplir. Wycherly faisait partie de ce groupe, tant pour donner une marque de respect à son amiral, que par désir d’être près de Mildred. M. Rotherham s’était joint à eux, M. Atwood suivait avec les deux chirurgiens-majors, et lord Geoffrey lui-même était tantôt près des dames, tantôt derrière les deux amiraux, quoiqu’il sût que son bâtiment n’appareillerait probablement que le lendemain.

À l’instant où ils sortaient de la grille du parc pour entrer dans la rue du village, on entendit un coup de canon partir de l’escadre. Il fut bientôt suivi de plusieurs autres détonations semblables ; et à travers les ouvertures des rochers on vit flotter des pavillons à la tête des mâts, ce qui était le signal de rappel de toutes les embarcations. Cela mit tout le monde en mouvement, et jamais, de mémoire d’homme, le village de Wychecombe n’avait présenté une telle scène de confusion et d’activité. Des matelots à demi-ivres étaient poussés vers leurs canots par des midshipmen, reconnaissables à la petite losange en drap blanc qu’ils portaient à chaque côté du collet de leur habit, comme des pourceaux qui ne se soucient pas d’avancer, mais qui n’osent refuser de marcher. Des quartiers de bœuf étaient transportés dans des charrettes ou dans des brouettes, et bientôt on les voyait suspendus aux grands étais des vaisseaux. Les veaux, les moutons, les volailles, le beurre et les œufs qu’on emportait, menaçaient d’une disette tous les environs. Nos amis continuèrent à marcher au milieu de cette foule d’êtres vivants et de créatures mortes, coudoyés sans cérémonie par les paysans empressés de terminer leur corvée, tandis que tout ce qui appartenait à l’escadre s’écartait d’eux avec des signes de respect. — Enfin ils arrivèrent à un point où la route conduisant au promontoire se séparait de celle qui menait au lieu d’embarcation. Le vice-amiral se tournant vers le seul midshipman qui fût près de lui, et levant son chapeau avec politesse comme s’il eût regretté de donner une telle mission à un midshipman qui était à terre par permission, lui dit :

— Faites-moi le plaisir, lord Geoffrey, de descendre jusqu’à l’endroit de l’embarquement, et de vous assurer si ma barge y est arrivée. L’officier qui la commande me trouvera à la station des signaux.

Le jeune homme obéit avec empressement ; et le fils d’un duc anglais, qui un peu plus tard par la mort d’un frère aîné devint duc lui-même, partit pour s’acquitter d’un message que les habitudes qu’on a sur terre auraient fait regarder comme ne pouvant convenir qu’à un domestique. Ce fut par suite d’une telle discipline que l’Angleterre avec le temps arriva à posséder une marine qui s’est illustrée par tant d’exploits mémorables, en apprenant à ceux qui sont destinés à commander, la grande et utile leçon d’obéir.

Tandis que le midshipman allait exécuter l’ordre qu’il avait reçu les deux amiraux gravissaient côte à côte le promontoire en discutant leurs opérations futures. Quand on vint lui annoncer que tout était prêt sir Gervais descendit au rivage par le même sentier qu’il avait suivi la veille, et se frayant un passage à travers les villageois trop occupés pour songer à lui, il entra dans sa barge. Une minute après, le battement mesuré des avirons le conduisit rapidement vers le Plantagenet.