Les Deux Amiraux/Chapitre XXII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 297-312).



CHAPITRE XXII.


Tous étaient joyeux, tous riaient et poussaient des acclamations, en voyant le navire s’élancer sur l’Océan, fendre les flots couverts d’écume et la faire rejaillir sur le pont ; comme un coursier vigoureux qui, sans s’arrêter dans sa course, lance de côté l’écume qui lui sort de la bouche.
Percival



Le long crépuscule d’une haute latitude était terminé, et le soleil, quoique caché sous des nuages, était levé. Le grand jour contribuait à diminuer l’aspect sombre de l’Océan, quoique le courroux des vents et des vagues lui donnât encore un air menaçant. Du côté du vent, il n’y avait aucun indice d’un changement de temps. La brise conservait toute sa force, et le ciel continuait à s’abstenir de mêler ses eaux à celles de la mer. L’escadre était alors par le fait au sud du cap de la Hogue, quoiqu’elle en fût loin à l’ouest, et précisément à l’endroit où la Manche reçoit les vents et les eaux du vaste océan Atlantique, dont les flots s’avançaient en longues lames régulières, quoique un peu dérangées par l’influence des courants. Des vaisseaux tels que les deux-ponts faisaient route avec un bruit semblable à des gémissements, leurs cloisons et toute leur membrure se plaignant, comme nous le disons, nous autres marins, tandis que ces masses énormes, chargées d’une lourde artillerie, s’élevaient ou s’abaissaient, suivant que les vagues arrivaient ou se retiraient. Mais leurs mouvements étaient majestueux et imposants, tandis que le cutter, le sloop et même la frégate semblaient soulevés comme une légère écume, et à la merci des éléments. La Chloé passait devant l’amiral, à contre-bord, à plus d’un mille sous le vent, et pourtant, quand elle était sur le sommet d’une lame, on voyait souvent son taille-mer presque jusqu’à la quille. Telles sont les épreuves auxquelles la force d’un bâtiment est soumise, car si un navire était toujours également porté sur l’eau sur tous ses points, il ne serait pas nécessaire d’en faire une masse si compacte de bois et de fer.

Les deux flottes faisaient à peu près des progrès semblables dans leur route, luttant contre les vagues pour faire environ une lieue marine par heure. Comme aucun navire ne portait de voiles hautes, et qu’on n’avait vu les bâtiments qu’au milieu de la brume et avec un ciel couvert, les deux escadres n’étaient devenues visibles l’une à l’autre que lorsqu’elles avaient été plus rapprochées. Au moment où nous sommes arrivés, les deux bâtiments qui étaient en tête de chaque ligne n’étaient séparés que par un espace qui ne pouvait excéder deux milles, n’estimant la distance que d’après leur ordre de marche en ligne, quoiqu’on vît qu’ils seraient encore séparés à peu près par le même intervalle quand ils se trouveraient par le travers l’un de l’autre, tant les Anglais étaient au vent de leurs ennemis. Quiconque connaît tant soit peu les manœuvres navales comprendra que, d’après ces circonstances, l’avant-garde française et l’arrière-garde des Anglais devaient se rapprocher beaucoup plus en passant l’une devant l’autre, les deux flottes serrant le vent le plus possible.

Comme de raison, sir Gervais Oakes surveillait avec une attention infatigable la marche des deux lignes ; et M. de Vervillin en faisait autant de dessus la dunette de l’Éclair, noble vaisseau de quatre-vingts canons, sur lequel flottait son pavillon de vice-amiral, comme pour défier les ennemis. À côté du premier étaient Greenly, Bunting et Bury, premier lieutenant du Plantagenet ; l’autre avait près de lui son capitaine de pavillon, homme qui ressemblait aussi peu aux caricatures des officiers français de ce rang, mises si souvent par les écrivains anglais sous les yeux de leurs lecteurs, que Washington était différent de l’homme que les journaux anglais présentaient à la haine publique, au commencement de la grande guerre d’Amérique. M. de Vervillin lui-même était un homme d’une naissance respectable, ayant reçu une bonne éducation, et possédant une théorie parfaite de tout ce qui concernait la marine en général, des quotités que devaient avoir les bâtiments, et des principes d’après lesquels on devait les gouverner. Là se bornait son excellence dans sa profession. Cette infinité de détails qui composent le mérite distinctif du marin pratique lui étaient en grande partie inconnus ; d’où il résultait qu’il était obligé de réfléchir dans les moments d’urgence, moments où le vrai marin semble agir plutôt par instinct que par une suite réfléchie de raisonnements. Cependant avec son escadre rangée sous ses yeux, et n’ayant rien qui exigeât des ressources extraordinaires d’imagination ce brave officier était pour l’escadre anglaise un ennemi très-formidable.

Sir Gervais Oakes perdit toute son impatience naturelle et nerveuse quand les deux escadres commencèrent sensiblement à se rapprocher. Comme cela n’est pas rare dans les hommes braves et ardents, à mesure que la crise devenait plus prochaine, il devint plus calme, et reprit un empire plus complet sur lui-même, voyant toutes choses sous leurs véritables couleurs, et se trouvant de plus en plus en état d’en maîtriser le cours. Il continua à se promener sur la dunette, mais c’était d’un pas plus lent ; ses mains étaient encore croisées derrière son dos, mais ses doigts étaient immobiles ; sa physionomie était grave et son œil pensif. Greenly savait que toute intervention de sa part serait alors hasardeuse ; car toutes les fois que les traits du vice-amiral prenaient cette expression, il devenait à la lettre commandant en chef, et toute tentative pour lui faire des observations ou pour exercer sur lui quelque influence, à moins qu’elle ne fût appuyée sur la communication de nouveaux faits, ne servait qu’à attirer son ressentiment. Bunting savait aussi qu’en ce moment — l’amiral était à bord ; — expression que les officiers, employaient entre eux pour désigner cette situation d’esprit de leur commandant en chef, et il se préparait à remplir ses fonctions en silence et avec toute la promptitude qui serait en son pouvoir. Tous ceux qui étaient présents éprouvaient plus ou moins cette influence d’un caractère bien établi.

— Monsieur Bunting, dit sir Gervais quand la distance entre le Plantagenet et le Téméraire, vaisseau de tête de la ligne française, ne fut guère que d’une lieue ; eu égard à la différence de leur ordre de marche en ligne ; — monsieur Bunting, préparez le signal pour faire le branle-bas général de combat, chacun à son poste.

Personne n’osa faire d’observations sur cet ordre, et il fut exécuté en silence et avec célérité.

— Le signal est prêt, sir Gervais, dit Bunting aussitôt que le dernier pavillon fut frappé.

— Faites-le hisser sur-le-champ, Monsieur, et surveillez avec soin tous les signaux d’attention. — Capitaine Greenly, faites appeler tout le monde à son poste de combat et que la batterie basse soit également prête pour être en mesure de s’en servir si la possibilité s’en présente. Nos hommes peuvent se tenir sur leurs jambes dans la batterie basse, mais il serait dangereux d’en ouvrir les sabords.

Le capitaine Greenly passa de la dunette sur le gaillard d’arrière, et une minute après le tambour et le fifre firent entendre l’air qui est connu dans tout le monde civilisé comme l’appel aux armes. Dans la plupart des services, cet appel se fait par le tambour seul, qui rend des sons auxquels l’imagination a attaché des mots particuliers ; ceux des soldats français étant — prends ton sac — prends ton sac — prends ton sac, — expression qui n’est pas mal représentée par le son ; mais à bord des bâtiments anglais et américains, cet appel du tambour est accompagné par le fifre — au son perçant, — qui lui donne une mélodie qui y manquerait sans cela.

— Toute la flotte a répondu au signal, sir Gervais, dit Bunting.

Le vice-amiral ne répondit à ce rapport que par une légère inclination de tête. Cependant, un moment après, il se tourna vers l’officier chargé de ses signaux, et lui dit :

— Je crois, Bunting, qu’aucun capitaine n’a besoin d’un signal pour lui dire de ne pas ouvrir les sabords sous le vent de sa batterie basse, avec une pareille mer ?

— Je le crois aussi, sir Gervais, répondit Bunting, regardant en souriant la mer, dont les flots se soulevaient, chaque minute, de manière à paraître à la hauteur des prélarts de bastingage ; — les matelots chargés de servir les canons de la batterie basse auraient un peu d’humidité.

— Monsieur Bunting, faites le signal pour que tous les vaisseaux en arrière se tiennent dans les eaux du vice-amiral. — Et vous, jeune homme, dit-il au midshipman qui lui servait d’aide de camp dans tous les engagements, allez dire au capitaine Greenly que je désire le voir dès qu’il aura reçu tous les rapports de ses officiers.

Jusqu’au moment où le premier coup de tambour se fit entendre, le Plantagenet avait offert une scène étrange de tranquillité et d’insouciance, vu les circonstances dans lesquelles ce vaisseau se trouvait. À moins d’être marin, personne n’aurait cru que des hommes pussent être si près de leurs ennemis, et montrer tant d’indifférence pour leur voisinage ; mais c’était le résultat d’une longue habitude, et d’une sorte d’instinct qui apprend au marin quand l’affaire dont il s’agit est sérieuse ou non. La différence de force des deux escadres, la violence du vent, la position au vent des Français, tout concourait à persuader à l’équipage que rien de décisif ne pouvait avoir lieu. On pouvait voir çà et là un officier ou un vieux matelot regarder par un sabord pour reconnaître la force et la position des Français ; mais au total leur escadre n’excitait pas plus d’attention que si elle eût été à l’ancre dans la rade de Cherbourg. L’heure du déjeuner approchait, et cet événement absorbait le principal intérêt du moment. Les mousses chargés du service des officiers commencèrent à se montrer dans les environs de la cuisine avec leurs pots et leurs plats ; l’un d’eux de temps en temps jetait un regard insouciant par l’ouverture la plus voisine pour voir quelle mine avaient les étrangers ; mais quant un combat, il y avait plus d’apparence qu’il y en aurait un entre les protecteurs des droits des différentes tables, qu’entre ces deux grandes escadres belligérantes.

L’état des choses ne différait pas matériellement dans la grande chambre, au poste des midshipmen et à celui des officiers subalternes. La plupart des hommes de l’équipage, à bord d’un bâtiment à deux ponts, sont logés dans la batterie basse, et l’ordre de faire branle-bas est plus nécessaire dans un vaisseau de cette espèce, avant d’appeler chacun à son poste, que dans un navire de moindres dimensions, quoiqu’il soit d’usage dans tous les cas. Aussi longtemps que les sacs, les coffres et autres objets du même genre restèrent à leur place ordinaire, les matelots qui s’y trouvaient ne voyaient guère de raison pour se déranger, et comme ils apprenaient de temps en temps des nouvelles de l’approche de l’ennemi, et surtout qu’ils savaient qu’il était sous le vent, un très-petit nombre de ceux que leur devoir n’appelait pas en haut s’inquiétaient de cette affaire. Cette habitude de considérer sa fortune comme attachée à celle de son bâtiment, et de ne voir en soi qu’un point dans sa masse, comme nous nous regardons nous-mêmes comme des particules de l’orbe dont nous accompagnons les révolutions, est assez générale parmi les marins ; mais elle l’était surtout parmi les matelots d’une escadre qui avait si longtemps tenu la mer, et qui avait été si souvent et avec des résultats si différents, en présence de l’ennemi. La scène qui se passait dans la grande chambre au moment où nous sommes arrivés a quelque chose de si caractéristique, qu’elle mérite une courte description.

Tous les inutiles avaient alors quitté leurs hamacs, et l’on ne voyait déjà plus aucune trace de ceux qui — couchaient à la campagne — comme on le dit, c’est-à-dire de ceux qui, faute de chambre à eux, suspendaient leur hamac dans l’appartement commun. Magrath, le chirurgien-major, lisait un traité sur la médecine en bon latin de Leyde, à la clarté d’une lampe. À l’aide de la même lumière, le commis d’administration cherchait à déchiffrer les hiéroglyphes du maître-d’hôtel, et le capitaine des soldats de marine examinait le chien et la platine d’un vieux mousquet. Le troisième et le quatrième lieutenants tâchaient de débrouiller un de leurs calculs d’estime de la baie de Biscaye, qui avait mis en défaut toute leur science en trigonométrie, et avaient une lampe pour eux seuls ; et le chapelain pressait le maître-d’hôtel et les mousses de servir le déjeuner, ce qui était son occupation habituelle à cette heure de la matinée.

Tandis que les choses étaient dans cette situation, le premier lieutenant, M. Bury, entra dans la chambre. Quelques yeux se levèrent sur lui à son arrivée, mais personne ne parla, excepté le quatrième lieutenant qui, étant un honorable[1] se mettait à l’aise avec tout le monde, excepté le capitaine.

— Quelles nouvelles là-haut, Bury ? demanda cet officier de vingt ans à un homme qui était son aîné de plus de dix ans. Vervillin pense-t-il à nous montrer ses talons ?

— Non, Monsieur ; il a trop le caractère du coq de combat pour cela.

— Oh ! je réponds qu’il peut chanter. Mais quelles nouvelles sur le pont, Bury ?

— La seule nouvelle, c’est que l’avant du vieux Plantagenet est mouillé comme un baquet à lessive, et qu’il me faut un habit sec. — Entendez-vous cela, Tom ? — Soundings, ajouta Bury, s’adressant au master qui venait d’arriver, avez-vous regardé autour de vous ce matin ?

— Vous savez que c’est ce que j’oublie rarement, monsieur Bury. Le vaisseau serait bientôt dans une belle confusion si je ne songeais pas à regarder autour de moi !

— Il a avalé la mer Atlantique là-bas dans la baie, s’écria l’honorable en riant, et tous les matins au point du jour il regarde par les sabords pour tâcher de la revoir.

— Eh bien, Soundings, que pensez-vous du troisième vaisseau de la ligne française ? continua Bury sans faire attention à la légèreté du jeune officier. Avez-vous jamais vu des mâts de hune semblables à ceux qu’il porte ?

— J’ai à peine vu un bâtiment français qui n’en eût de pareils, monsieur Bury ; et vous en auriez de semblables dans cette flotte si sir Jarry voulait le souffrir.

— Mais il ne le souffrira jamais. Le capitaine qui établirait un pareil bâton sur son bord, aurait à le jeter à la mer avant le coucher du soleil. Jamais je n’ai vu chose semblable.

— Que trouvez-vous à redire à ce mât, monsieur Bury ? demanda Magrath, qui avait fréquemment ce qu’il appelait des escarmouches scientifiques avec les anciens officiers de marine : car, quant aux plus jeunes, il jugeait qu’ils avaient trop peu d’expérience pour vouloir entrer en discussion avec eux. Je garantis que ce mât est fait et moulé conformément aux meilleurs principes de physique ; car, en cela, les Français ont certainement l’avantage sur nous.

— Qui a jamais entendu parler de mouler un mât ? s’écria Soundings avec un grand éclat de rire ; on moule la coque d’un bâtiment, mais on allonge ou l’on raccourcit les mâts.

— Je n’ai plus rien à dire, Messieurs ; car je présume que vous allez crier — à bas ! à bas — par acclamation, comme on le fait dans d’autres corps savants. Je ne conseillerais à aucune créature douée de raison d’aller sur mer, l’instinct étant tout ce qu’il faut pour faire un lord grand amiral à vingt queues.

— Je voudrais que sir Jarvy entendît cela, mon homme à livres, dit le quatrième lieutenant, qui venait de se convaincre qu’un livre n’était pas son fort. Je suppose que votre instinct, docteur, vous empêchera de glisser cela dans l’oreille du vice-amiral.

Quoique Magrath eût un profond respect pour le commandant en chef, il voulait toujours avoir le dernier mot dans ses discussions avec les officiers, et sa réponse se ressentit de cette disposition d’esprit.

Honorable lieutenant, dit-il en ricanant, sir Gervais Oakes peut être un excellent marin, mais il n’est pas linguiste. Tout récemment, quand il était à terre parmi les morts et les mourants, il ignorait la signification des mots filius nullius, qui sont du latin d’écolier, comme s’il n’avait jamais eu un rudiment entre les mains. Cependant, Messieurs, c’est la science qui fait l’homme, car les classiques eux-mêmes ne suffisent pas. Quant à apprendre les sciences par instinct, je soutiens que c’est une chose impossible, et acquérir ainsi la connaissance de ce que vous appelez la science navale est même parmi les moindres probabilités.

— Voilà le discours le plus marin que j’aie jamais entendu sortir de votre bouche, docteur, s’écria Soundings. Comment, diable peut-on apprendre à virer de bord par instinct, comme vous le dites, s’il m’est permis de vous le demander ?

— Simplement parce qu’on se dispense du procédé du raisonnement. — Avez-vous besoin de réfléchir beaucoup pour virer de bord ? Je m’en rapporte à votre honneur pour me répondre.

— Je serais une pauvre créature de master, si j’avais besoin de beaucoup réfléchir pour une manœuvre aussi simple que celle de virer de bord, vent arrière ou vent devant. Non, non, un vrai chien de mer n’a pas besoin de réfléchir quand il a sa besogne devant lui.

— C’est cela, Messieurs, c’est précisément ce que je disais, s’écria Magrath, triomphant du succès de son artifice. — Non-seulement M. Soundings ne réfléchit pas quand il a à s’acquitter de ses devoirs ordinaires, mais vous remarquerez qu’il regarde même avec mépris l’action de réfléchir. Ma théorie est donc établie par la déposition d’une partie intéressée, ce qui est plus que la logique n’exige.

Ici Magrath baissa son livre et se mit à rire avec cette sorte de sifflement qui semble particulier au genre dont il était une espèce. Il se livrait encore au plaisir du triomphe quand le premier coup de tambour se fit entendre. Tous écoutèrent, et chaque oreille se dressa comme celle d’un daim qui entend un chien aboyer. Il s’ensuivit le son bien connu : Ran-tan-plan, ran-tan-plan, ran-tan-plan.

— Instinct ou raison, dit l’honorable, voilà sir Jarvy qui appelle tout le monde à son poste. Je ne me faisais pas une idée que nous fussions assez près des Monsieurs pour cela.

— Maintenant, dit Magrath avec un ton de sarcasme, voici le moment où l’on peut avoir besoin d’un peu de science, et je vous promets d’employer pour vous toute celle qui a pu entrer dans ma tête indigne. — Se levant alors pour se rendre au poste des blessés, il ajouta : Soundings, je puis avoir à jeter la sonde dans les profondeurs de votre conformation physique, auquel cas je tâcherai d’éviter les brisants de l’ignorance.

— Allez au poste des blessés ou au diable, comme il vous plaira, Monsieur, répondit le master. J’ai servi dans six actions générales, et je n’ai jamais reçu d’aucun membre de votre confrérie, ni emplâtre ni charpie. Des étoupes goudronnées et un bout de toile à voile m’en ont toujours tenu lieu.

Tandis qu’il partait ainsi, tout le monde était déjà en mouvement. Les officiers prenaient leurs armes, le chirurgien préparait ses instruments, et le chapelain, saisissant un plat de bœuf froid qu’on venait de placer sur la table, l’emporta dans sa chambre pour le mettre à l’abri de tout accident. En une minute la chambre des officiers fut abandonnée par tous ceux qui s’y réunissaient ordinairement, et leur place fut remplie par les matelots chargés du service de quatre pièces de trente-deux qui s’y trouvaient. Lorsque les officiers rencontraient quelques matelots, leur physionomie prenait un air d’autorité, et on les entendait leur donner d’une voix sévère l’ordre de tout disposer à la hâte, tandis qu’ils se rendaient eux-mêmes chacun à son poste.

Pendant tout ce temps, sir Gervais Oakes se promenait sur la dunette. Bunting était prêt à faire hisser le nouveau signal, et Greenly n’attendait que les rapports qu’on devait lui faire pour aller joindre le commandant en chef. Cinq minutes après le premier coup de tambour, il les avait reçus, et il monta sur la dunette.

— En continuant à suivre notre route actuelle, capitaine Greenly, dit sir Gervais, cherchant à justifier à ses propres yeux l’évolution qu’il projetait, l’arrière-garde de notre ligne et l’avant-garde de celle des Français se trouveront à portée de canon l’une de l’autre ; un accident pourrait nous faire perdre un vaisseau ; car un bâtiment désemparé tomberait nécessairement au milieu des ennemis. Mon intention est de laisser porter de manière à élonger les vaisseaux de tête de la ligne française à environ la même distance où le Warspite doit passer, ce qui changera un peu la face des choses. Quelles seraient, suivant vous, les suites de cette manœuvre ?

— Que les deux avant-gardes se trouveront précisément dans la même position que se seraient trouvées celle de l’ennemi et l’arrière-garde de la nôtre, comme vous venez de le dire, sir Gervais.

— Il ne faut pas être grand mathématicien pour dire cela, Monsieur. Dès que Bunting hissera le signal, vous laisserez arriver jusqu’à ce que nous ayons le vent par le travers. Ne vous occupez pas des bras ; nous resterons ainsi brassés au plus près. Dès que j’aurai dépassé l’amiral français, je reviendrai au vent à ma première route ; cela nous fera perdre quelque chose de notre position au vent, ce qui m’est fort indifférent. Donnez l’ordre. Monsieur. — Bunting, hissez le signal.

Ces ordres furent exécutés en silence, et le moment d’après, le Plantagenet plongeait dans le creux des lames, avec un sillage double de celui qu’il avait au plus près. Les autres vaisseaux répondirent promptement au signal, chacun d’eux laissant porter successivement dés qu’il se trouvait dans les eaux de son matelot de l’avant, afin de se bien maintenir en ligne, et tous obéissant à la lettre à un ordre qui était très-facile à exécuter. Indépendamment de la perspective qu’il donnait d’un engagement éloigné, il produisit l’effet de redresser la ligne avec une précision presque mathématique.

— Désirez-vous, sir Gervais, demanda le capitaine, que nous cherchions à ouvrir les sabords sous le vent de notre batterie basse ? À moins que nous n’essayions quelque chose de semblable, nous n’aurons à compter sur rien de mieux que nos canons de dix-huit, si M. de Vervillin juge à propos de commencer l’action.

— Et en sera-t-il mieux pour cela ? — Ce serait presque une démence de vouloir faire servir nos canons de la batterie basse par un pareil temps. Non, non ; nous tiendrons tout bien fermé. Si les Français ouvrent le jeu, nous aurons l’avantage d’être au vent, et la perte de quelques haubans au vent peut abattre le meilleur vent de leur escadre.

Greenly ne répondit rien, quoiqu’il sût fort bien que la perte d’un des mâts les plus importants du Plantagenet entraînerait presque certainement celle du vaisseau. Mais c’était le côté faible de sir Gervais, comme commandant en chef, et le capitaine n’ignorait pas qu’il serait inutile de chercher à lui persuader de laisser passer un seul de ses bâtiments plus près de l’ennemi que le Plantagenet. Il appelait cela couvrir les vaisseaux quoique ce ne fut que les mettre tous dans le danger qui était inévitable pour un ou deux.

Le comte de Vervillin parut ne savoir comment expliquer cette manœuvre subite et extraordinaire dans l’avant-garde de ses ennemis. Il fit des signaux et tous ses équipages garnirent leurs canons. Mais il n’était pas facile à des vaisseaux qui s’efforçaient de se tenir au vent de faire des changements considérables dans leur position relative, par une brise si violente. Cependant la vitesse qu’avaient acquise les vaisseaux anglais menaçait d’une collision prochaine si tel était le but de leur amiral, et il était temps qu’il prît ses mesures pour être prêt, le cas arrivant.

De l’autre côté, tout était tranquille presque comme la mort à bord des bâtiments anglais. Leurs équipages étaient déjà à leur poste, et c’est toujours un moment de profond silence sur un vaisseau de guerre. Les sabords de la batterie basse étant fermés, les hommes qui s’y trouvaient stationnés étaient comme ensevelis dans l’obscurité, tandis que ceux qui étaient sur la batterie haute étaient aussi en partie cachés par les demi-sabords. Dans le fait, les hommes de la manœuvre, n’avaient rien à faire, et tout semblait abandonné aux évolutions de ces vastes machines elles-mêmes pendant qu’elles flottaient sur les ondes. Sir Gervais, Greenly et Bunting étaient encore sur la dunette, et leurs yeux se détournaient à peine un instant de la flotte ennemie.

Le Plantagenet et le Téméraire n’étaient guère alors qu’à un mille l’un de l’autre, et chaque instant diminuait cette distance. Ce dernier bâtiment labourait péniblement son chemin, son avant plongeant dans l’eau jusqu’aux écubiers, tandis que le premier ayant du largue dans ses voiles, filait légèrement et sans peine à travers cette grosse mer, ses voiles bien tendues l’appuyant parfaitement dans le roulis qui était la suite inévitable d’un pareil mouvement. Cependant une lame venait se briser de temps en temps contre son côté au vent, faisait jaillir sa crête en brillant jet d’eau, et versait des tonnes d’eau sur le pont. Les manières de sir Gervais avaient alors perdu toute trace d’agitation et d’impatience. Quand il parlait, c’était d’un ton doux et calme, semblable à celui que prendrait un homme du monde dans une compagnie de dames. Le fait était que toute son énergie s’était concentrée, dans la résolution d’entreprendre un exploit audacieux ; et comme cela n’est pas rare dans les hommes les plus résolus, plus il approchait du moment d’exécuter son projet, plus il dédaignait de se livrer aux ébullitions de son caractère.

— Les Français n’ouvrent pas les sabords de leur batterie basse, Greenly, dit le vice-amiral, baissant sa longue-vue après l’avoir tenue longtemps dirigée vers la flotte ennemie, quoiqu’ils aient l’avantage d’être sous le vent ; je regarde cela comme un signe qu’ils n’ont pas de projet bien sérieux.

— C’est ce que nous saurons mieux dans cinq minutes, sir Gervais. — Ce vaisseau glisse comme une diligence de Londres.

— Leur ligne a quelque chose de gauche après tout. Voyez ces deux bâtiments en arrière, ils sont près d’un demi-mille au vent du reste de la flotte et à près d’un demi-mille en arrière, — eh ! Greenly ?

Le capitaine jeta les yeux sur l’arrière-garde ennemie, et examina avec attention la position de ces deux bâtiments ; mais sir Gervais baissa la tête d’un air pensif, et se remit à se promener sur la dunette. Une ou deux fois, il s’arrêta pour examiner l’arrière-garde de la ligne française, qui était alors à une bonne lieue de distance, mais chaque fois il reprit sa promenade.

— Bunting, dit-il d’un ton calme, venez ici un instant. Notre dernier signal a été de se tenir dans les eaux du commandant en chef, et d’imiter ses manœuvres ?

— Oui, sir Gervais ; — le dernier ordre est d’imiter les manœuvres, avec ou sans signal, — comme on pourrait dire.

— Préparez les signaux de resserrer la ligne, d’être aussi près les uns des autres qu’on le peut sans danger, et de porter les mêmes voiles que le vaisseau-amiral.

— Oui ; amiral ; ils seront prêts à être hissés avant cinq minutes.

Le commandant en chef parut satisfait, un sourire se montra sur ses lèvres, et son air d’agitation revint en partie. Il jeta un coup d’œil sur Greenly pour voir s’il soupçonnait ses projets, et reprit ensuite son calme extérieur. Pendant ce temps, les signaux furent faits, et tous les bâtiments y répondirent. On fit rapport à l’amiral de leurs réponses, et jetant alors les yeux en arrière le long de sa ligne, il vit que ses vaisseaux commençaient déjà à brasser au vent et à mollir leurs écoutes, afin de diminuer les intervalles qui les séparaient, les uns des autres. Dès qu’on vit le Carnatique se ranger dans les eaux de son chef de file, le capitaine Greenly reçut l’ordre de faire brasser carré, de mollir les écoutes de toutes ses voiles d’étai, et de laisser arriver suffisamment pour faire porter toutes ses voiles. Ces ordres causèrent quelque surprise, mais ils furent sur-le-champ exécutés.

Le moment de la rencontre était enfin venu. Par suite de l’arrivée qui avait eu lieu, le Plantagenet se trouvait à environ trois quarts de mille au vent du Téméraire, et par son bossoir ; il avançait rapidement, et menaçait ce vaisseau d’un feu à demi transversal. Pour prévenir cette manœuvre, le bâtiment français laissa porter un peu, se procurant ainsi un sillage plus rapide et plus facile en fendant l’eau ; et présentant le travers plus complètement au choc. Cette évolution fut imitée, peut-être un peu prématurément, par les deux bâtiments qui le suivaient ; mais l’amiral français, qui était à bord de Téméraire, ne voulant pas s’écarter de son ennemi, continua sa route au plus près. Les bâtiments en arrière suivirent l’exemple de leur commandant. Ce changement causa quelque désordre dans l’avant-garde de la ligne française, et menaça d’en causer davantage, à moins qu’on ne changeât de route d’un côté ou de l’autre. Mais le temps pressait, et les deux escadres s’approchèrent assez rapidement pour qu’on eut à penser à autre chose.

— Voyez-vous cette belle besogne, Greenly ? dit sir Gervais en souriant. Un commandant en chef faisant tête avec ses voiles bien boulinées, et les trois ou quatre vaisseaux qui le précédent en ligne laissant porter grand largue ! Si nous pouvons forcer le comte à arriver de deux quarts en passant près de lui, tout le reste de la ligne française imitera sa manœuvre, et le, Warspite et le Blenheim et le Foudroyant fileront comme des jeunes filles dans une contredanse. Faites descendre Bury dans la batterie basse, et qu’on tienne, prêtes ces pièces de dix-huit.

Comme de raison Greenly obéit, et il commença à se faire une meilleure idée de l’audace dans un combat naval, qu’il ne l’avait encore fait de cette journée. C’était l’usage ordinaire de ces deux officiers, l’un raisonnant et se décidant d’après les conseils d’un jugement froid, l’autre suivant ses impulsions autant que ses calculs, jusqu’à ce qu’il arrivât des faits qui prouvassent que le cours des choses humaines dépend autant d’incidents accidentels, résultat de causes éloignées et invisibles, que des plans les mieux dirigés. Dans des moments plus calmes, quand ils venaient à raisonner sur le passé, le vice-amiral s’applaudissait, en général, de ses triomphes, en rappelant au capitaine que s’il n’avait pas été habitué aux faveurs de la fortune, il n’aurait jamais pu en profiter ; ce qui n’est pas une mauvaise croyance pour un officier de marine qui est d’ailleurs prudent et vigilant.

Les aides-timonniers de la flotte piquèrent six coups pour annoncer qu’il était sept heures, quart du matin, quand le Plantagenet, et le Téméraire se trouvèrent par le travers l’un de l’autre. Les deux bâtiments plongeaient lourdement dans le creux des lames, et roulaient majestueusement au vent ; et cependant tous deux glissaient sur cette mer écumante avec une vitesse qui ressemblaient au mouvement imperceptible d’une planète, l’eau ruisselant de leurs flancs et de leurs brillants prélarts de bastingage. Toute la sombre panoplie qui fait reconnaître un bâtiment de guerre étincelait sous le rejaillissement de l’eau. Mais ni l’un ni l’autre ne donnait aucun signe d’hostilité. L’amiral français ne fit aucun signal d’attaque, et sir Gervais avait ses raisons pour désirer de dépasser l’avant-garde de l’ennemi, s’il était possible, sans en venir à une action. Les minutes se passaient dans un profond silence à bord du Plantagenet et du Carnatique, qui n’était alors qu’à une demi-encâblure en arrière du vaisseau amiral. Tous ceux dont la vue trouvait une issue avaient les yeux fixés sur les sabords de la batterie basse du Téméraire, dans l’attente de voir le feu jaillir de ses canons. Cependant chaque instant en diminuait les chances en ce qui concernait le bâtiment, dont il fut bientôt éloigné au-delà de la portée de son feu. La même scène se renouvela avec le Conquérant, second bâtiment de la ligne française, et elle eut le même résultat. Sir Gervais sourit quand eut dépassé les trois premiers sans qu’on parût faire attention à lui ; mais, en s’approchant du vaisseau amiral, il sentit qu’il ne le ferait pas impunément.

— Quel peut donc être leur dessein, Greenly ? demanda-t-il au capitaine ; c’est plus que je ne saurais dire ; mais nous nous approcherons davantage, et nous le découvrirons. Laissez porter un peu plus capitaine, laissez porter d’un demi-quart. — Greenly n’était pas disposé en cet instant à faire des remontrances, car sa prudence cédait à l’excitation du moment, et il semblait avoir changé de caractère avec sir Gervais, perdant sa discrétion ordinaire quand les circonstances en donnaient au vice-amiral. La barre fut mise un peu au vent, et le vaisseau approcha plus près de l’Éclair.

Comme c’est l’usage dans tous les services, le commandant en chef français était sur un des meilleurs vaisseaux de son escadre. Non-seulement l’Éclair était un fort bâtiment, portant des pièces du calibre français de quarante-deux dans sa batterie basse, circonstance qui le faisait ranger dans la classe des vaisseaux de quatre-vingts, mais, de même que le Plantagenet, c’était un des bâtiments les plus fins voiliers, et tenant le mieux le vent de tous les vaisseaux de ce rang. En serrant le vent, ce noble vaisseau s’était mis au vent des deux bâtiments qui le précédaient, et avait considérablement augmenté sa distance de ceux qui le soutenaient en arrière. En un mot, il était loin d’être dans une position à être soutenu comme il aurait dû l’être, à moins qu’il ne s’éloignât de l’ennemi, mouvement auquel personne sur son bord ne semblait songer.

— Ce comte de Vervillin est un noble marin, Greenly, dit sir Gervais d’un ton d’admiration. C’est ainsi que je l’ai toujours trouvé, et c’est ainsi que j’en ai toujours parlé. Que les fous qui rédigent les gazettes et les imbéciles qui sont dans les bureaux, bavardent tant qu’il leur plaira, M. de Vervillin leur taillerait des croupières s’ils étaient ici. Je doute qu’il ait dessein de laisser arriver le moins du monde ; il veut au contraire conserver chaque pouce qu’il a gagné.

Le moment d’après convainquit pourtant sir Gervais qu’il s’était trompé dans sa dernière conjecture, car l’Éclair laissa porter jusqu’à ce que les canons de sa batterie de bâbord fussent à portée, et alors il envoya toute sa bordée, à l’exception de sa batterie basse. Le Plantagenet attendit que l’Éclair s’élevât sur une lame, et lui rendit sur-le-champ son compliment. Immédiatement après, on vit briller une nappe de flamme sur le flanc du Carnatique ; et lord Morganic, à bord de l’Achille, ayant loffé lestement, de manière à faire porter ses canons, fit feu à son tour. Ces trois bordées avaient été dirigées contre l’Éclair, et ce vaisseau était encore couvert de fumée, quand sir Gervais s’aperçut qu’il était désemparé de tous ses huniers, qui étaient suspendus à leurs agrès du coté sous le vent. À cette vue, sir Gervais sauta de joie, et poussa trois acclamations qui furent répétées par tous ceux qui virent ce spectacle, et même par ceux qui étaient en quelque, sorte ensevelis sous le premier pont ; et en dépit du vent, on entendit l’équipage du Carnatique en faire autant. En cet instant les deux lignes française et anglaise ouvrirent leur feu, autant que leur artillerie pouvait porter et leurs boulets produire de l’effet.

— Maintenant amiral, s’écria Greenly dès qu’il vit les avaries que l’Éclair venait d’éprouver, voici l’instant d’attaquer sérieusement de Vervillin. Avec notre ligne serrée, nous pouvons espérer de le désemparer complétement.

— Non, non, Greenly, répondit sir Gervais avec calme. Vous voyez qu’il se retire déjà, et dans cinq minutes il sera au milieu de ses autres vaisseaux. Nous aurions une action générale contre une force double de la nôtre. Ce qui est fait a été bien fait, et nous nous en contenterons. C’est quelque chose d’avoir démâté le vaisseau amiral de l’ennemi. Veillez à ce qu’il ne nous en fasse pas autant. J’ai entendu des boulets siffler sur nos têtes, et tout le gréement est fortement tendu par l’effort du vent sur la mâture.

Greenly alla s’occuper de ses devoirs, et le vice-amiral continua à se promener sur la dunette. Tout le feu de l’Éclair avait été dirigé contre le Plantagenet ; mais la mer était si grosse, que pas un boulet n’avait touché la coque. La voilure avait souffert quelques avaries, mais il n’y en avait aucune à laquelle l’adresse et l’activité de l’équipage ne pussent remédier, même par le temps qu’il faisait. Le fait est que la plupart des boulets avaient touché les lames, ce qui avait changé leur direction à différents angles. Un des secrets que sir Gervais avait appris à ses capitaines, était d’éviter, autant que possible, que les boulets touchassent à la surface de la mer, à moins qu’elle ne fût raisonnablement calme, et que l’objet qu’on voulait atteindre ne fût pas éloigné. Ainsi l’amiral français avait essuyé le premier feu, — toujours le plus destructif, — de trois bâtiments, et ses avaries y étaient proportionnées.

La scène était alors animée et ne manquait pas d’une sorte de magnificence étrange. Le vent continuait à être aussi impétueux que jamais, et ses hurlements, joints aux mugissements des vagues, se mêlaient aux détonations de l’artillerie, sous un dais de fumée. Cependant la destruction, de part et d’autre, n’avait aucune proportion avec la grandeur de ce spectacle, la distance qui séparait les vaisseaux et leur mouvement perpétuel ne permettant pas de pointer très-exactement. À cette époque, un grand bâtiment à deux ponts ne portait jamais de pièces de canon d’un plus fort calibre que dix-huit, au-dessus de ses batteries basses ; et ce genre d’artillerie, quelque efficace qu’il soit en bien des occasions, ne produit pas des effets aussi terribles que nos bordées modernes. Elle faisait pourtant beaucoup de bruit, et le sang coulait même quelquefois ; mais au total, quand le Warspite, le dernier des vaisseaux anglais, eut cessé son feu à cause de la distance des ennemis qu’il avait par le travers, il aurait été difficile de dire qu’aucun autre vaisseau français que l’Éclair eût fait autre chose que tirer des saluts. En cet instant Greenly reparut sur la dunette, le Plantagenet ayant cessé son feu depuis plusieurs minutes.

— Eh bien ! Greenly, les canons de la batterie basse sont du moins soufflés, dit sir Gervais en souriant, et c’est ce qu’il ne faut plus faire d’ici à quelque temps. Vous tenez tout prêt dans les batteries, je suppose ?

— Nous sommes tous prêts, sir Gervais, mais il n’y a rien à faire. Il serait inutile de perdre nos munitions en tirant sur des bâtiments qui sont à deux bons milles sous le vent.

— Cela est vrai, Greenly ; mais tous les bâtiments français ne sont pas tout à fait si loin sous le vent, comme vous pouvez le voir en regardant en tête de nous. En voilà deux du moins qui ne sont pas absolument hors de portée.

Greenly se retourna, regarda un instant du côté indiqué par le commandant en chef, et un seul coup d’œil suffit pour lui apprendre aussitôt ce que le vice-amiral avait eu réellement en vue en laissant porter. Sans répondre un seul mot, il descendit dans les batteries pour s’assurer qu’elles étaient disposées à bien agir.


  1. On donne ce titre aux enfants des deux sexes des pairs, autres que leur fils aîné qui porte celui de lord.