Les Deux Amiraux/Chapitre XXIII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 312-326).



CHAPITRE XXIII.


De par le ciel, c’est un spectacle magnifique à voir ; pour quelqu’un qui n’a là ni ami ni frère ! leurs écharpes brodées, leurs armes qui brillent sous les rayons du soleil !
Byron. — Childe-Harold.



Le petit combat qui avait eu lieu entre les bâtiments anglais et la tête de la ligne française, les évolutions qui en avaient été la suite, les avaries souffertes par l’Éclair, et la continuation du vent, contribuèrent à produire des changements matériels dans la position relative des deux escadres. Tous les vaisseaux anglais maintenaient la leur avec une exactitude admirable, avançant encore vers le sud en ligne serrée, ayant le vent presque de trois quarts largue et leurs vergues brassées. Dans de telles circonstances, il ne fallait à ces bâtiments que sept à huit minutes pour faire un mille à travers l’Océan agité, et cela au moment où les plus avancés d’entre eux avaient été exposés au feu lent et incertain que l’état du temps permettait. D’un autre coté, un grand désordre régnait parmi les Français. Leur ligne n’avait jamais été parfaite, et elle avait une lieu d’étendue. Quelques-uns des premiers vaisseaux, ou ceux qui étaient près du commandant en chef, se soutenaient aussi bien qu’on pouvait le désirer, tandis que de longs intervalles séparaient ceux qui étaient à l’arrière. Parmi ceux-ci il y en avait même, comme on l’a déjà dit, qui étaient beaucoup plus au vent que les autres, irrégularité qui venait du désir qu’avait le comte de se rapprocher de l’ennemi le plus possible en serrant le vent, ce qui nécessairement le portait au vent des moins bons voiliers de son escadre. Ainsi les deux vaisseaux de la queue de sa ligne comme nous l’avons déjà dit, ayant beaucoup piqué au vent, se trouvaient avoir plus gagné au vent que les autres ; mais ayant ensuite ralenti leur sillage, ils se trouvaient proportionnellement arriérés. C’était cette réunion de circonstances qui les avait placés tellement au vent et en arrière.

Au moment où sir Gervais montra leur position à Greenly, les deux vaisseaux dont nous venons de parler étaient à un bon demi-mille au vent du bâtiment français le plus voisin ; et plus qu’à cette distance en arrière de sa ligne. Si l’on se rappelle que le vent était presque exactement à l’ouest, et que tous les bâtiments français, ces deux-ci exceptés, gouvernaient au nord, on comprendra la position relative de ces derniers. L’Éclair avait aussi laissé porter, après la perte de ses huniers, jusqu’à ce qu’il fût dans les eaux des bâtiments de sa ligne qui le précédaient ; et comme ces bâtiments avaient fait route ayant le vent par le travers, cette manœuvre jeta les Français encore plus sous le vent. Pour rendre lès choses encore pires à l’instant où le Warspite, vaisseau serre-file anglais, se trouva hors de portée du canon des Français, M. de Vervillin hissa un signal à sa corne pour que toute son escadre virât vent arrière, ordre qui avait certainement une apparence de bravoure et qui avait l’air d’un défi ; car c’était placer ses bâtiments sur la même bordée que ceux de son ennemi, mais qui était en même temps singulièrement propre à rendre à celui-ci tout l’avantage du vent qu’il avait perdu en laissant porter. Comme il était nécessaire d’avoir de l’espace pour exécuter cette évolution afin de parer les bâtiments qui étaient alors accumulés à l’avant-garde, quand le le Téméraire revint au vent, tribord amures, après avoir doublé la ligne, il était à un bon demi-mille sous le vent de l’amiral, qui venait de mettre sa barre au vent. Nécessairement, pour se former de nouveau, le cap des vaisseaux au sud, chaque bâtiment devait se placer dans les eaux de celui qui le précédait, ce qui rejetait toute la ligne française à deux milles sous le vent de l’escadre anglaise. Néanmoins les deux traîneurs à l’arrière des Français continuèrent à serrer le vent avec une opiniâtreté qui annonçait la résolution d’avoir une escarmouche avec l’ennemi en passant.

Ces deux bâtiments étaient le Scipion et la Victoire, chacun de soixante-quatorze canons. Le premier était commandé par un jeune homme ayant fort peu d’expérience dans sa profession, mais beaucoup de crédit à la cour ; l’autre avait pour capitaine un homme qui, comme le vieux Parker, ne devait son avancement qu’à ses services et à ses blessures, et ne l’avait obtenu qu’avec difficulté. Malheureusement, le premier avait le rang en sa faveur, et l’humble capitaine de frégate, chargé par accident du commandement d’un vaisseau de ligne, n’osa abandonner un capitaine de vaisseau qui avait le titre de comte, et dont le frère aîné était duc. Peut-être y avait-il dans l’ardeur qui détermina le jeune comte de Chelincourt à courir le risque de passer si près de six vaisseaux avec deux seulement, une intrépidité qui pouvait jeter un voile sur cette témérité, d’autant plus que son escadre était assez près pour le soutenir dans le cas de quelque désastre ; et il était certainement possible que la perte d’un mât important à bord de l’un de ses ennemis pût occasionner la prise du vaisseau. Dans tous les cas, ce fut ainsi que raisonna M. de Chelincourt, qui continua résolument sa même bordée en serrant le vent, même après que le le Téméraire eut viré vent arrière, et M. comptant le suivit sur la Victoire. Le Téméraire n’étant pas alors à un mille du Scipion, et s’approchant avec une vitesse constante, toutes les probabilités étaient que le bâtiment anglais passerait bientôt à un quart de mille du premier par son travers du vent, et que par conséquent il en résulterait une canonnade beaucoup plus sérieuse que celle qui avait déjà eu lieu. Quelques minutes suffirent à sir Gervais pour jeter un coup d’œil autour de lui et prendre une détermination définitive.

Jamais la flotte anglaise n’avait mieux gardé sa ligne qu’en ce moment. Les bâtiments étaient aussi près les uns des autres qu’ils pouvaient l’être sans danger ; tout le gréement était dans un état parfait, et les voiles portaient comme dans une belle brise des vents alisés. Les premiers vaisseaux français viraient vent arrière ; ils s’avançaient plus loin sous le vent, et il leur aurait fallu une heure pour se rapprocher des Anglais de manière à les mettre en danger par un pareil temps. Leurs autres bâtiments les suivaient, sans s’inquiéter des deux qui continuaient toujours la bordée. La Chloé avait déjà viré vent arrière, et, serrant le vent, elle arrivait au vent de sa ligne, quoique sous une voilure, qui semblait l’écraser. L’Actif et le Driver étaient à leur poste ordinaire, l’un par le travers du vent, l’autre par le bossoir du vent, tandis que le Druide était arrivé assez près pour laisser voir sa coque approchant rapidement, ses vergues en croix.

— Le commandant de ces deux vaisseaux est bien hardi, ou bien obstiné, dit Greenly, qui était à côté du vice-amiral à l’instant où celui-ci terminait son examen. — Quel motif peut-il avoir pour braver une force triple de la sienne par le vent qu’il fait ?

— Si c’était un Anglais, Greenly, nous l’appellerions un héros. En désemparant d’un mât un de nos bâtiments, il pourrait nous en causer la perte, ou nous forcer à un engagement avec une force double de la nôtre. Ne le blâmez pas, mais aidez-moi à le désappointer. Écoutez-moi bien, et faites exécuter mes ordres sur-le-champ.

Sir Gervais expliqua alors au capitaine quelles étaient ses intentions. Il ordonna d’abord lui-même au premier lieutenant, – ce qui n’était pas son usage, – de laisser porter légèrement en dépendant, autant qu’il serait possible, sans bien marquer cette manœuvre. Mais comme ses ordres se trouvèrent suffisamment expliqués dans le cours de cette relation, il est inutile de les rapporter ici. Greenly descendit alors sur le pont, laissant sir Gervais et Bunting en possession de la dunette. Un signal particulier avait été préparé par ordre du vice-amiral ; on le hissa en ce moment, et en moins de cinq minutes tous les bâtiments de l’escadre y avaient répondu. Sir Gervais se frotta les mains avec un air de triomphe, et fit signe à Bury, qui était sur le gaillard d’arrière un porte-voix en main, de venir le joindre sur la dunette.

— Greenly vous a-t-il dit quel est notre plan Bury ? demanda sir Gervais dès que le premier lieutenant fut arrivé ; je l’ai vu vous parler sur le gaillard d’arrière.

— Il m’a seulement dit de porter de manière à élonger le vaisseau français le plus près que nous le pourrions, sir Gervais ; et je crois que c’est ce que nous faisons aussi vite que Mounseer peut le désirer.

— Ah ! voilà le vieux Parker qui fait une bonne embardée sous le vent ! Fiez-vous à lui pour se trouver à sa place, Le Carnatique est sorti de la ligne de cinquante brasses en un seul tour de roue : le Foudroyant et le Warspite aussi ! jamais on n’a obéi plus ponctuellement à un signal. Si les Français ne prennent pas l’alarme en ce moment, tout ira à notre gré.

Bury commença alors à comprendre la manœuvre qui s’exécutait. Le second, le quatrième et le sixième bâtiment de la ligne anglaise s’avançaient rapidement sous le vent, tandis que les autres continuaient leur route, formant ainsi deux lignes distinctes, l’une au vent et l’autre sous le vent, avec un plus grand intervalle entre les vaisseaux, tandis que tous s’approchaient de l’ennemi avec la même vitesse. Il était alors évident que le Plantagenet devait passer à cent brasses du Scipion dans moins de deux minutes. Le délai qu’on avait mis à donner des ordres pour cette évolution en favorisa le succès, en ne laissant pas à l’ennemi le temps de la réflexion. Dans le fait, le comte de Chelincourt ne s’en aperçut pas, ou, s’il s’en aperçut, il n’en prévit pas les suites, quoique le capitaine de frégate qui le suivait, et qui avait plus d’expérience, eût eu de meilleurs yeux. Mais il était trop tard pour faire un signal à son officier supérieur de se tenir sur ses gardes ; et dans l’état où les choses se trouvaient, il ne restait plus qu’à continuer la route au plus près, et à tout abandonner aux chances d’un combat.

Dans un moment semblable à celui dont il est question, les événements se passent beaucoup plus rapidement qu’on ne peut les décrire. Le Plantagenet était alors à portée de pistolet du Scipion par son bossoir du vent. À l’instant où les canons de l’avant commençaient leur feu de part et d’autre, le Carnatique, qui était alors presque en ligne avec l’ennemi, fit une grande embardée sous le vent, en se rapprochant toujours, et fit feu de ses canons de l’avant. Le Foudroyant et le Warspite imitèrent cette manœuvre, laissant au bâtiment français la perspective peu agréable d’être pris entre deux feux. On ne peut cacher que M. de Chelincourt fut très-contrarié du changement soudain survenu dans sa situation. Ce qui, un moment auparavant, paraissait être un parti chevaleresque, quoique extrêmement dangereux en face d’un ennemi formidable, avait alors l’air d’un acte de témérité qui pouvait entraîner sa perte. Mais il était trop tard pour y remédier, et le jeune comte, à qui la bravoure ne manquait pas, résolut d’affronter hardiment le péril. Il avait à peine eu le temps d’adresser quelques mots d’encouragement, d’un ton dramatique, aux officiers qui étaient avec lui sur le gaillard d’arrière, quand le Plantagenet, arrivant rapidement, lui envoya une bordée, à laquelle le Scipion répondit au même instant, et le vent poussait à travers ses voiles et ses mâts la fumée des deux décharges, quand le Carnatique, arrivant sous ce dais, vomit à son tour un torrent de flammes et repoussa sur lui la fumée. Cette attaque terrible se renouvela trois fois à intervalles d’une minute, l’ouragan de fer partant d’abord du côté du vent, et semblant ensuite repoussé, comme par son propre rebond, du côté sous le vent. Il en résulta que le feu des batteries françaises cessa tout à coup, et la confusion prit la place de l’ordre à bord du Scipion, dont les ponts étaient couverts de morts et de blessés, le comte de Chelincourt étant lui-même au nombre des derniers, tandis que les ordres se donnaient et se croisaient de manière à devenir inutiles, sinon contradictoires. Depuis le premier feu du Plantagenet, jusqu’au moment où le Warspite tira la dernière bordée, il ne se passa que cinq minutes. Ce temps parut une heure aux Français, et un instant à leurs ennemis. Le Scipion eut cent quatre-vingts hommes tués ou blessés dans cette courte affaire, et quand ce vaisseau sortit lentement de cette scène de carnage, plutôt par suite de la vitesse de la marche des bâtiments ennemis que par la sienne, il ne lui restait que son mât de misaine ; tous les autres avaient été coupés par les boulets, et il les traînait sous le vent. Tout ce qu’il put faire, fut de s’en débarrasser, en coupant tous les agrès, et de courir presque vent arrière pour tâcher de conserver sa mâture de l’avant, et se mettre à l’abri de nouveaux dangers, en rejoignant son escadre ; il eut le bonheur de réussir dans ce double projet.

Le feu des Français avait aussi causé quelque dommage au Plantagenet. Il avait eu quinze hommes tués ou blessés ; son grand hunier avait été déchiré de bas en haut par un boulet ; un des aides-timonniers avait été emporté et jeté à la mer ; par un autre sur la dunette ; enfin plusieurs parties du gréement avaient éprouvé des avaries qui avaient besoin d’être réparées ; mais on ne s’occupait alors que de ce qui était nécessaire et urgent. Sir Gervais avait vu la Victoire à environ cent vingt brasses en tête, à l’instant où le bruit d’une bordée du Carnatique arrivait à son oreille. Le capitaine Comptant s’était aperçu du danger que courait le Scipion, et il avait déjà mis sa barre tout au vent.

— Tribord ! — tribord tout, Bury ! s’écria le vice-amiral du haut de la dunette ; abordez-le, Bury, s’il ose tenir assez longtemps pour nous rencontrer.

Le lieutenant fit signe de la main qu’il avait compris l’ordre, et la barre ayant été mise tribord tout, le vaisseau partit sous le vent sur la crête d’une montagne d’écume. Une acclamation se fit entendre au milieu du bruit de l’ouragan, et regardant par-dessus son épaule gauche, sir Gervais vit le Carnatique sortir de la fumée, et imiter la manœuvre du Plantagenet, en faisant encore une plus grande embardée sous le vent. Au même instant, Parker établit sa grande voile avec les ris pris, comme s’il eût été déterminé à dépasser son antagoniste et à maintenir sa place. Nul autre qu’un excellent marin n’aurait pu si bien exécuter cette manœuvre au milieu du bruit et de la confusion générale, et sir Gervais, qui n’était pas à cent brasses du Carnatique, en témoigna son contentement en agitant son chapeau en l’air, compliment auquel le vieux Parker, qui était alors seul sur la dunette, répondit en découvrant ses cheveux gris. Pendant tout ce temps, les deux vaisseaux continuaient à marcher rapidement en avant, tandis que le bruit du combat se faisait encore entendre en arrière.

Cependant le dernier bâtiment français était manœuvré avec talent et dextérité. En serrant le vent, il se dirigeait nécessairement sur ses ennemis, ce qui mit sir Gervais dans la nécessité de modifier ses derniers ordres et de revenir promptement au vent, tant pour éviter de recevoir une bordée, d’enfilade, que pour ne pas risquer d’aborder sa conserve. Mais le Carnatique, ayant un peu plus d’espace, arriva d’abord, et revint ensuite au vent dès que le vaisseau français eut lâché sa bordée, de manière à le forcer, soit de prendre sur l’autre bord, ou bien de recevoir l’abordage. Presque au même instant, le Plantagenet se trouva sur sa hanche du vent et l’enfila. Parker était arrivé par son travers, et, le serrant de près, obligea la Victoire à serrer le vent, mettant ainsi ce vaisseau entre deux feux. Tous ses mâts tombèrent les uns après les autres ; mais lorsqu’il ne lui restait plus que sa mâture inférieure, le Plantagenet et le Carnatique ne purent s’empêcher de dépasser leur victime, quoique tous deux eussent diminué de voiles, et que le premier n’eût pas conservé un seul hunier. Cependant l’Achille et le Foudroyant les remplacèrent sur-le-champ, ces deux bâtiments ayant amené leurs voiles d’étais pour diminuer de vitesse. Comme le Blenheim et le Warspite étaient à peu de distance en arrière, et qu’un boulet de dix-huit avait terminé la carrière du pauvre capitaine de frégate, l’officier qui avait alors le commandement du vaisseau jugea prudent d’amener son pavillon, après une résistance dont la durée ne répondit pas à ce qu’avait promis le commencement du combat. Cependant le bâtiment avait beaucoup souffert, et avait perdu cinquante hommes, tant tués que blessés. Cet acte de soumission mit fin au combat pour le moment.

Sir Gervais Oakes eut alors le loisir, et — le vent ayant bientôt chassé la fumée — l’occasion de regarder autour de lui. La plupart des vaisseaux français avaient viré de bord ; mais, indépendamment de ce qu’ils seraient encore aussi loin de lui en arrière, quand ils seraient par le travers, en supposant qu’il restât où il était, ils seraient à une grande portée de canon sous le vent et il n’avait pas dessein de rester où il était, car il était bien décidé à conserver tous ses avantages. La grande difficulté était de prendre possession de la prise, car la mer était si houleuse, qu’il était douteux qu’un canot pût y résister. Mais lord Morganic était d’un âge et d’un caractère à résoudre bientôt cette question. Étant par le travers au vent de la Victoire quand elle baissa pavillon, il ordonna à son premier lieutenant d’entrer dans sa plus grande embarcation, et y ayant placé une demi-douzaine de soldats de marine et l’équipage nécessaire, on la vit bientôt suspendue en l’air sur l’Océan bouillonnant. Amener le canot et décrocher les palans, ce fut l’affaire d’un instant. Les avirons battirent l’eau, et l’embarcation fut portée rapidement sous le vent. Une commission de commandant dépendait du succès qu’il obtiendrait, et Daly fit des efforts désespérés pour réussir. La prise s’offrit à lui sous le vent ; mais les Français, avec la bienveillance, la politesse et la magnanimité de leur nation, et que n’auraient probablement pas eues les Anglais s’ils avaient été à leur place, jetèrent des cordes à leurs vainqueurs pour les tirer d’une position dangereuse. Les Anglais parvinrent ainsi à monter sur la prise, mais l’embarcation fut brisée et coula à fond.

L’apparition du pavillon rouge d’Angleterre, – symbole du rang que sir Gervais occupait dans la marine, — au-dessus du pavillon blanc de France, fut ce qui apprit à l’amiral qu’un maître de prise était à bord de la Victoire. Il fit sur-le-champ le signal à toute l’escadre d’imiter les manœuvres du commandant en chef. Sa grande voile, tous les ris pris, avait remplacé son hunier déchiré, et le Plantagenet fit de nouveau route vers le sud, comme s’il ne fût arrivé rien d’extraordinaire. Daly eut un quart d’heure de grand travail à bord de la prise avant de pouvoir la mettre en route, comme il le désirait ; mais enfin, à l’aide de la hache, il coupa tous les agrès qui retenaient encore les mâts brisés, et débarrassa la Victoire en laissant tomber tous ces débris à la mer. Ce bâtiment portait alors sa misaine, et ses voiles d’étai de misaine et d’artimon, et l’on était sur le point d’établir la grande voile, avec tous les ris pris, pour le tirer du milieu de ses ennemis, quand son pavillon fut amené. Tout ce qu’il pouvait désirer, c’était d’amurer et de border sa grande voile avec ses ris pris, et ce fut vers ce point important qu’il dirigea tous ses efforts. Mais amurer la grande voile d’un vaisseau de ligne, pendant un coup de vent, ou du moins ce qui y ressemblait beaucoup, c’était une entreprise impossible à vingt hommes, et Daly n’en avait pas, davantage ; sous ses ordres, il fallut donc qu’il eût recours à l’aide de ses ennemis. Sachant un peu le français, et avec l’assistance d’un Irlandais jovial qui connaissait aussi cette langue, il vint bientôt à bout de mettre quarante à cinquante de ses prisonniers d’assez bonne humeur pour qu’ils lui prêtassent leur aide, et la voile fut établie, non sans grand risque de la voir déchirée. À compter de ce moment, la Victoire se trouva en meilleure position au vent qu’aucun des bâtiments anglais, car elle pouvait porter toutes les voiles que le vent permettait, et s’étant débarrassée des débris de sa mâture, elle n’était plus exposée à la même dérive. L’effet en fut visible dès la première heure, à la grande satisfaction de Daly. Au bout de ce temps, il se trouva à une encâblure au vent de la ligne, uniquement parce que, privé de sa mâture, il avait beaucoup moins de dérive. Mais, en rapportant cette circonstance, nous avons un peu anticipé sur les événements.

Greenly, qui était descendu pour surveiller les batteries, qu’on ne pouvait servir sans beaucoup de difficulté par une mer si houleuse, et pour être prêt à ouvrir les sabords de la batterie basse, si l’occasion s’en offrait, reparut sur le pont à l’instant où le commandant en chef faisait faire le signal dont nous venons de parler. La ligne fut bientôt formée, et l’on ne fut pas longtemps sans voir que la prise pouvait aisément se maintenir dans sa position. Comme il avait encore devant lui la plus grande partie de la journée, sir Gervais ne douta pas qu’il ne pût mettre la Victoire en sûreté, avant que la nuit le rendît indispensable.

Le vice-amiral et son capitaine se serrèrent la main cordialement sur la dunette, et le premier parla avec satisfaction du résultat de ses manœuvres hardies.

— Nous avons cassé les ailes à deux de ces oiseaux, mon cher ami, dit-il, nous en tenons un troisième dans notre gibecière, et s’il plaît à Dieu, quand Bluewater nous aura rejoints, nous n’aurons pas beaucoup de difficulté à venir à bout des autres. Je crois qu’aucun de nos bâtiments n’a beaucoup souffert, et je les compte tous comme en état de service. Il y a eu tout le temps de faire un signal, des avaries, mais aucun d’eux n’y paraît disposé. Si nous échappons réellement à ce fléau des évolutions d’un amiral, ce sera la première fois de ma vie.

— Nous pourrions avoir été désemparés d’une demi-douzaine de vergues, et ne pas nous en trouver plus mal par un pareil temps. Si nous étions sous toutes voiles, ce serait autre chose ; mais tant que nos principaux mâts nous resteront, ce sera probablement tout ce qu’il nous faut. Je ne vois sur mon bord aucune avarie qu’on ne puisse réparer en mer.

— Et c’est le bâtiment qui a été le plus maltraité, Greenly. Il pouvait y avoir quelque témérité à risquer un engagement avec une force si supérieure, par un pareil vent ; mais nous devons très-probablement le succès que nous avons obtenu à l’audace de notre attaque ; si l’ennemi l’eût crue possible, il est vraisemblable qu’il l’aurait déjouée. Eh bien, maître Galleygo, je vois avec plaisir que vous n’êtes pas blessé. — Que venez-vous faire ici ?

— J’ai eu deux motifs pour monter en ce moment sur la dunette, sir Gervais. Le premier est de nous serrer la main, comme vous savez que cela arrive toujours après une escarmouche, et de nous assurer mutuellement comment nous nous portons l’un et l’autre ; et le second est de vous faire rapport d’un accident dont le dîner d’aujourd’hui se ressentira. J’avais mis dans un filet les volailles qui avaient été tuées, et je l’avais suspendu au-dessus de tout le bétail vivant, pour me mettre en garde contre tout événement. Mais un malheureux boulet a coupé la courroie, les volailles sont tombées dans le parc des cochons destinés à la table des officiers, et comme ces animaux ne sont jamais qu’à moitié nourris, ils n’en ont pas laissé de quoi donner à dîner à un midshipman mis à la diète. J’ai toujours pensé que personne ne devait avoir de bétail vivant à bord, si ce n’est les commandants en chef.

— Allez au diable, vous et votre bétail vivant ! — Allons, donnez-moi la main et retournez à votre hune. — Comment avez-vous quitté votre poste sans permission ?

— C’est ce que je n’ai pas fait, Votre Honneur. Voyant ce qui se passait parmi ces cochons, — car du haut de votre, hune, mon œil plongeait sur cette scène déplorable, – j’ai demandé au midshipman la permission de descendre pour vous en faire ma condoléance ; et comme on m’accorde toujours tout ce que je demande, en cas semblable, je suis descendu. Mais nous avons reçu une visite qui a pensé nous faire descendre tous en même temps.

— Le mât a-t-il été atteint ? s’écria vivement sir Gervais. Il faut y voir sur-le-champ. – Eh Greenly ?

— Oh ! ce n’est rien, Votre Honneur, absolument rien. Un de ces canons français qui sont à bord de la prise, releva le nez tandis que le vaisseau faisait une embardée, et nous envoya une bordée de mitraille juste à la tête. Je m’en aperçus à temps, et je criai : Echauboulure ! L’avis était bon. Nous nous courbâmes tous, et personne ne fut atteint, mais une poignée de mitraille s’enfonça dans le chouquet du mât, ce qui lui donne l’air d’un pouding aux raisins, ou du visage d’un homme marqué de petite vérole.

— Suffit, suffit ! vous êtes dispensé de remonter à la hune. — Greenly, faites battre la retraite. – Bunting, faites le signal pour qu’on en fasse autant sur tous les bâtiments, et que les équipages déjeunent, si bon leur semble.

Cet ordre donne une idée exacte de l’étrange mélange de sentiments et d’occupations qu’offre la vie des hommes à bord d’un bâtiment de guerre. Dans un moment ils se trouvent au milieu d’une scène de tumulte, de confusion et d’effusion de sang ; et l’instant d’après on les voit reprendre sans effort toutes les fonctions les plus ordinaires de la vie humaine. Les équipages de tous les bâtiments de l’escadre quittèrent leurs canons ; et immédiatement après, ils étaient assis autour de leurs bidons et de leurs gamelles, ne pensant qu’à satisfaire un appétit que les fatigues de la matinée avaient aiguisé. Le plaisir de ce repas était pourtant accompagné d’un air grave et sérieux, et le peu de plaisanteries qu’ils se permirent avaient un ton d’amertume qu’on remarque rarement dans l’esprit léger d’un marin. Une place était vacante çà et là, ce qui faisait songer au mort ou au blessé qui aurait dû l’occuper, et l’on parlait de ses habitudes, de ses qualités et de la manière dont il avait reçu la mort ou une blessure, d’un ton qui avait souvent quelque chose de pathétique ; car les marins parlent ordinairement des coups du grand ennemi de la race humaine, quand ils ont été frappés, avec autant de solennité et même de décorum qu’ils mettent de légèreté à les attendre. C’est quand ils sont eux-mêmes sains et saufs après une action qu’ils sont le plus sensibles aux malheurs arrivés pendant le combat. Le grade qu’occupe un homme sur un vaisseau a beaucoup d’influence sur les regrets que cause sa perte, et la mort de l’aide-timonnier qui, comme nous l’avons déjà dit, fut emporté par un boulet de canon sur la dunette du Plantagenet, fit une forte impression sur tout l’équipage de ce vaisseau. Il mangeait à la table des officiers subalternes, classe d’hommes plus graves et plus réfléchis que le commun des matelots, et quand on vit que sa place restait vacante, un profond silence régna pendant plusieurs minutes : chacun mangeait de bon appétit, mais personne ne parlait. Enfin un vieux maître canonnier en second entama la conversation en faisant le récit de la manière dont il avait péri, et il ne fut pas question d’autre chose pendant tout le temps que dura le déjeuner.

Sir Gervais avait chargé Galleygo de lui préparer son déjeuner dès que les hommes de l’équipage auraient été appelés pour prendre le leur ; mais il fut retenu sur le pont par suite d’un mouvement qui eut lieu sur un de ses bâtiments, et dont il devient maintenant nécessaire de parler plus en détail.

Le lecteur n’a sans doute pas oublié l’apparition du Druide au nord, de bonne heure dans cette matinée. Dès qu’elle fut à une distance qui le lui permît, cette frégate fit un signal pour montrer son numéro, après quoi elle continua à porter plus de voiles qu’aucun des bâtiments de la flotte. Pendant l’engagement entre les deux escadres, elle fit un effort pour rétablir son petit hunier aux bas ris ; mais quelques critiques, qui, à bord des autres vaisseaux, examinaient de temps en temps ses mouvements, pensèrent qu’il devait lui être arrivé un accident, attendu qu’elle avait presque aussitôt amené cette voile, et qu’elle parut disposée à se contenter de la voilure qu’elle portait lorsqu’on l’avait aperçue pour la première fois. Comme ce bâtiment était considérablement au vent de la ligne et qu’il naviguait tout ce temps avec un peu de largue dans les voiles, sa vitesse était beaucoup plus grande que celle des autres bâtiments et il était alors arrivé si près, que sir Gervais remarqua qu’il était par le travers du Plantagenet, et un peu sous le vent de l’Actif. On voyait sa coque en plein quand il s’élevait sur la cime d’une lame, et ceux qui étaient placés sur les hunes et sur les agrès pouvaient aisément le distinguer, sans avoir besoin de longue-vue.

— Le Druide nous apporte sans doute quelque message de l’autre division de l’escadre, dit le vice-amiral à Bunting, tandis que l’un et l’autre suivaient des yeux tous les mouvements de la frégate. Il est un peu extraordinaire que Bluewater ne nous fasse aucun signal. Cherchez dans le livre des signaux et trouvez-y quelques questions pour lui demander ce qu’il vient faire ici.

Bunting tournait les feuilles de son vocabulaire de questions et de réponses, quand trois ou quatre boules noires que sir Gervais à l’aide de sa longue-vue, vit suspendues entre les mâts de la frégate, se développèrent en forme de pavillons, et lui prouvèrent que Bluewater n’était pas tout à fait endormi.

— Quatre cent seize, communication ordinaire, dit le vice-amiral, l’œil encore appliqué à sa longue-vue. Consultez votre livre, Bunting. et dites-nous ce que ce signal signifie.

— « Le commandant en chef ; je désire lui parler, » dit Bunting du ton formel et dogmatique qu’il avait coutume de prendre en lisant l’interprétation d’un signal.

— Fort bien. Répondez-lui d’approcher à portée d’être hélé ; il porte assez de voiles pour faire deux pieds pendant que nous en faisons un. Qu’il fasse porter, et qu’il vienne sous le vent du vaisseau. Parler ne sera pas une besogne facile aujourd’hui.

— Je doute qu’une frégate puisse assez approcher pour se faire entendre, quoiqu’on assure que le second lieutenant du Druide ne se sert jamais de porte-voix. Nos beaux esprits disent qu’il est fils d’un crieur public, et qu’il a hérité du domaine de sa famille.

— Oui, nos beaux esprits sont une bande de mauvais plaisants, ce qui arrive souvent quand il n’y a pas assez d’ouvrage à bord.

— Il faut avoir quelque égard, amiral, à ce qu’ils se trouvent sur le même bord qu’un commandant en chef connu par ses succès ; cela nous fait relever la tête devant les autres équipages.

— Hissez votre signal, Monsieur, hissez votre signal. Je serai obligé d’ordonner à Greenly de vous faire doubler votre quart pendant un mois, pour vous rappeler au respect.

— La réponse au signal est déjà faite, amiral. À propos, je vous serai obligé de prier le capitaine Greenly de me donner un autre aide-timonnier, car notre besogne exige de la promptitude lorsqu’il s’agit de quelque chose de sérieux.

— Je ne l’oublierai pas, Bunting, répondit le vice-amiral, un nuage lui passant sur le front. Je me suis aperçu que le pauvre Jack Gloss nous manque, et en voyant du sang sur la dunette, j’ai deviné son destin. Dans le fait, il me semblait avoir entendu un boulet frapper quelque chose derrière moi.

— Ce boulet à emporté la tête du pauvre diable, en faisant un bruit comme si un boucher eût assommé un bœuf.

— Eh bien, eh bien, tâchons de ne plus y songer jusqu’à ce que nous puissions faire quelque chose pour son fils, qui est un de nos mousses. — Ah ! voici Blewet qui laisse porter tout de bon. Mais comment diable pourra-t-il nous parler ? c’est plus que je ne saurais dire.

Le vice-amiral fit alors dire à son capitaine qu’il le priait de venir le trouver sur la dunette. Greenly ne tarda pas à s’y rendre, et sir Gervais l’informa des intentions du Druide et du but des signaux qui venaient d’être faits. Le grand hunier déchiré avait été raccommodé, et le capitaine proposa de l’établir de nouveau tous les ris pris comme auparavant, et de carguer la grande voile, ce qui diminuerait la vitesse du Plantagenet, qui prenait trop d’avance sur les autres vaisseaux. Sir Gervais y ayant consenti, ce changement fut effectué, et l’on en reconnut bientôt les bons effets, non-seulement à la marche du bâtiment, mais à l’aisance de tous ses mouvements.

Il ne se passa pas longtemps avant que la frégate fût à une centaine de brasses du Plantagenet sur sa hanche du vent, fendant l’eau devant elle, de manière à montrer quelle impulsion terrible lui était imprimée. L’intention du capitaine Blewet était évidemment de passer à l’avant du Plantagenet et de venir au lof par sa hanche sous le vent, le point le plus sûr auquel il pût s’en approcher par une mer si houleuse, pourvu que cette manœuvre se fît avec discrétion. Le capitaine Blewet avait la réputation de manœuvrer sa frégate comme si c’eût été un canot, et c’était une occasion où il devait désirer de la soutenir. Personne ne pouvait pourtant s’imaginer comment il pourrait s’approcher assez pour faire une communication tant soit peu étendue. Les poumons de stentor du second lieutenant pouvaient néanmoins en venir à bout ; et la nouvelle qu’on allait être hélé par le Druide s’étant répandue sur tout le bâtiment, la plupart de ceux qui étaient restés sur la batterie basse, plongés dans une sorte d’apathie, pendant que l’ennemi était à peu de distance sous le vent, montèrent en haut pour voir ce qui allait se passer.

— Eh, Atwood ! s’écria sir Gervais ; car un peu de curiosité avait aussi fait monter son secrétaire sur le pont, et de là sur la dunette que diable fait donc Blewet ? il ne peut avoir dessein d’établir une bonnette ?

— Il est pourtant certain qu’il fait pousser un boute-hors de bonnette, sir Gervais, ou trente ans d’expérience sur mer ne m’ont servi à rien.

— Sur ma foi, amiral, ajouta Greenly avec un ton de surprise, il pousse le boute-hors de bonnette du petit hunier.

— Le voilà dehors ! s’écria sir Gervais avec l’emphase qu’on mettrait à annoncer une calamité. Eh bien ! — Quoi ! — N’est-ce pas un homme qu’on hisse à son extrémité ? — Prenez votre longue-vue, Bunting, et dites-nous ce qui en est.

— Il n’est pas besoin de longue-vue pour en être sûr, sir Gervais. Il n’y a nul doute que ce ne soit un homme ; et le voilà suspendu au bout du boute-hors, comme s’il eût été condamné, par sentence d’une cour martiale, à subir la cale.

Sir Gervais supprima toute expression de surprise, et, comme de raison, sa réserve fut imitée par une vingtaine d’officiers qui étaient alors rassemblés sur la dunette. Le Druide, ayant laissé porter, approcha rapidement et eut bientôt croisé la route du vaisseau amiral. Bordant alors sa grande voile et animé par la vitesse qu’il avait acquise, il revint promptement au vent et arriva près de la hanche sous le vent du Plantagenet. Les deux bâtiments étant au plus près, il était facile de les bien gouverner ; et avec de bons timonniers il aurait été possible, malgré la grosse mer, de se rapprocher, sans crainte d’avaries, à environ six brasses l’un de l’autre. Mais il n’était pas nécessaire de se rapprocher autant, le boute-hors et l’homme suspendu à son extrémité projetant à plus du double de cette distance en dehors de la frégate. C’était pourtant une manœuvre délicate, et tandis que l’homme suspendu était encore à trente ou quarante pieds de la ligne perpendiculaire, il fit un signe pour attirer l’attention de ceux qui étaient sur le pont du Plantagenet, fit tourner en l’air une glaine d’une ligne qu’il tenait en main, et dès qu’il vit des mains levées pour la recevoir, il la lança. Un lieutenant de vaisseau attrapa ce petit cordage et embraqua le mou sur-le-champ. Son but étant alors bien compris, une douzaine d’hommes saisirent le bout de cette ligne pour la bien roidir, et, à un signal mutuel, on amena du Druide l’homme suspendu, à mesure que, du Plantagenet on halait sur la ligne. L’homme, descendant ainsi obliquement se dégagea de la chaise qu’il s’était faite avec la bouline du hunier, et sauta sur le pont dès qu’il fut assez près. Se secouant alors, pour s’affermir sur ses jambes, il ôta sa casquette et salua le vice-amiral, qui vit Wycherly Wychecombe sur sa dunette.