Les Deux Amiraux/Chapitre XXVI

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 355-368).



CHAPITRE XXVI.


Quiconque a fait voile sur l’Océan azuré, a vu quelquefois, je suppose, un beau spectacle ; quand la brise fraîche est aussi favorable qu’une brise peut l’être, quand la voile blanche est déployée et que la frégate audacieuse est prête à partir. Les arbres, les clochers, le rivage, se perdent de vue : on n’a plus devant les yeux que la mer glorieuse ; l’escadre se répand sur l’Océan comme des cygnes sauvages dans leur vol ; le marin le plus lourd devient actif, et les vagues se séparent en écumant devant chaque proue qui s’élance.
Lord Byron



L’esprit actif de sir Gervais Oakes étant sujet à de subites transitions de pensées, comme on vient d’en avoir un exemple à la fin du chapitre précédent, Greenly ne se permit ni de sourire, ni de répondre à ce qu’il venait de dire. Il se borna à lui faire remarquer le fait qu’ils étaient alors par le travers du Foudroyant, et lui demanda s’il désirait aller plus loin.

— Jusqu’au Carnatique, Greenly, si sir Wycherly veut avoir la bonté de gouverner de ce côté ; j’ai un mot à dire à mon ami Parker avant que nous nous couchions cette nuit. Mais d’abord mettez-nous à portée d’examiner les fantaisies de Morganic, car je ne passe jamais devant son vaisseau sans apprendre quelque chose de nouveau. Ah ! le vaisseau de lord Morganic est une bonne école pour de vieux marins comme nous, eh, Greenly ?

L’Achille est certainement un vaisseau modèle, à quelques égards, sir Gervais ; mais je me flatte que les Plantagenet n’ont pas besoin de l’imiter pour se faire une réputation.

— Vous, imiter Morganic pour savoir comment tenir un vaisseau en bon ordre ! Allons donc ! c’est à Morganic à venir prendre vos leçons. Et cependant il ne bronche pas dans le combat, il y tient bien sa place, et il sait se faire entendre et sentir. Ah ! le voilà qui agite son chapeau sur sa dunette, et qui se demande à quoi diable sir Jarry songe en ce moment. Approchons-en, Wychecombe, et sachons ce qu’il a à nous dire.

— Bonsoir, sir Gervais, s’écria le comte, prenant l’initiative suivant sa coutume. Quand j’ai vu votre pavillon arboré sur cette barge, j’espérais que vous veniez m’accorder la faveur d’entamer une bouteille de Bordeaux et de goûter le fruit qui est encore sur la table.

— Je vous remercie, Milord, mais les affaires marchent avant le plaisir. Nous n’avons pas passé cette journée dans l’oisiveté, mais demain nous aurons encore plus de besogne. Comment se comporte l’Achille depuis que sa misaine est à sa place ?

— Sur mon honneur, sir Gervais, il fait des embardées comme un drôle qui a trop de grog dans sa coque. Nous n’en ferons jamais rien jusqu’à ce que vous consentiez à nous laisser tenir ses mâts en étais à notre manière. Avez-vous dessein de me renvoyer Daly, amiral, ou dois-je être moi-même mon premier lieutenant ?

— Daly a une croisière à faire, et il faut vous passer de lui aussi bien que vous le pourrez. Si vous vous trouvez sans matelots de l’arrière dans le cours de la nuit, ne vous imaginez pas qu’il ait coulé à fond. Placez de bonnes vigies, et qu’on fasse attention aux signaux. Sir Gervais lui ayant fait ses adieux d’un signe de main, le jeune comte ne se hasarda pas à lui répondre, et encore moins à lui faire une question ; mais on fit force commentaires à bord de l’Achille pour deviner le sens des mots que le vice-amiral venait de prononcer. La barge continua sa route, et cinq minutes après, sir Gervais était sur le gaillard d’arrière du Carnatique.

Parker reçut le commandant en chef la tête découverte, avec une inquiétude et une timidité qui lui étaient naturelles, et que le sentiment intime d’avoir rempli tous ses devoirs ne pouvait jamais dissiper entièrement. L’habitude y contribuait aussi ; car, accoutumé dès son enfance à avoir la plus grande déférence pour le rang, et ayant été l’artisan de sa petite fortune, il avait toujours attaché plus d’importance à la bonne opinion de ses supérieurs que ne le font ordinairement ceux qui peuvent compter sur d’autres appuis que leur bonne conduite. Après avoir fait rendre au vice-amiral les honneurs du gaillard d’arrière, cérémonial que sir Gervais ne négligeait jamais et qu’il ne souffrait pas que personne négligeât, le commandant en chef dit au capitaine qu’il désirait lui parler dans sa chambre, et invita Greenly et Wycherly à les y accompagner.

— Sur ma parole, Parker, dit sir Gervais, regardant autour de lui, et frappé de l’air singulier d’arrangement domestique que présentait cette chambre, — vous avez un talent que ne possède aucun autre capitaine de l’escadre pour emporter en mer votre maison avec vous. Point de recherche, rien à la. Morganic ; tout y est simple et de bon goût, et rien n’y manque de ce qui peut être commode et utile, de ce qui peut faire croire à un homme qu’il est chez lui. Je donnerais mille livres pour que mes vagabonds de Bowlderos pussent donner à ma chambre un air semblable.

— Il n’en a pas fallu cent pour faire le peu que vous voyez ici, sir Gervais. Mistress Parker ne voudrait pas qu’un autre qu’elle présidât à ses petits arrangements, et c’est peut être en cela que consiste tout le secret. Une bonne femme est un grand bienfait du ciel amiral ; et pourtant vous n’avez jamais pu, je crois, vous pénétrer de cette idée.

— J’ai peine à croire, Parker, qu’une femme puisse faire tout cela. Voyez Stowel, capitaine du César ; il est marié aussi bien que vous, et je l’ai entendu déclarer que nul officier au service de Sa Majesté ne pouvait dire avec plus de vérité que lui, que sa femme était autant qu’il lui en fallait, et pourtant sa chambre ressemble au taudis d’un savetier, et sa chambre du conseil au galetas d’un soldat. Nous avons été lieutenants ensemble à bord de l’Eurydice, Parker, et je me rappelle que la chambre que vous y aviez avait l’air aussi comfortable que celle-ci. Non non, cela, est dans votre nature, et l’on ne verrait pas la même chose partout où vous êtes.

— Vous oubliez, sir Gervais, que, lorsque, j’avais l’honneur de servir avec vous à bord de l’Eurydice, j’étais déjà marié.

— Pardon, mon vieil ami, oui, je m’en souviens. Mais il y a a diablement longtemps, eh, Parker ?

— Cela est vrai ; mais j’étais pauvre et je ne pouvais me permettre les extravagances du célibat. Je me suis marié par économie, amiral Oakes.

— Et par amour, ajouta sir Gervais en riant. — Au surplus, vrai ou non, je vous garantis, Greenly, qu’il l’a fait accroire à mistress Parker. Je réponds qu’il ne lui a pas dit qu’il l’épousait par une considération aussi mesquine que l’économie. — À présent, je voudrais voir votre chambre particulière.

— Rien n’est plus facile, sir Gervais, répondit Parker, en ouvrant une porte ; la voici, sir Gervais, et elle ne mérite guère l’attention du propriétaire de Bowldero.

— Elle est fort bien. On y reconnaît la main soigneuse de la même ménagère. Elle doit certainement vous faire penser à mistress Parker, à moins que ce portrait suspendu devant les pieds de votre lit ne vous fasse entrer d’autres idées dans la tête. Quelle est cette nymphe, mon vieux camarade, eh ! Parker ?

— C’est le portrait de ma femme, sir Gervais. J’espère que c’est une compagnie convenable dans une croisière ?

— Quoi ! cette jeune beauté votre femme, Parker ? Comment diable a-t-elle voulu de vous ?

— Ah ! sir Gervais, elle n’est plus ce que vous la voyez, à présent qu’elle a passé la cinquantaine. Ce portrait a été fait quand nous nous sommes mariés ; et maintenant que l’original a partagé si longtemps mon destin, la copie ne m’en est que plus chère. Je ne regarde jamais ce portrait sans songer avec reconnaissance combien elle pense à moi quand je suis sur mer, combien elle prie le ciel de nous être favorable ; et elle songe aussi à vous dans ses prières, sir Gervais.

— À moi ! s’écria le vice-amiral, touché du ton de franchise et de simplicité de son vieil ami. — Entendez-vous cela, Greenly ? Je suis sûr que cette dame est une bonne femme, une excellente créature, précisément ce qu’était ma pauvre mère, qui répandait le bonheur sur tout ce qui l’entourait. Donnez-moi la main, Parker ; et la première fois que vous écrirez à votre femme, dites-lui de ma part que Dieu la protège ! Dites-lui tout ce que vous croyez qu’un homme doive dire en pareille occasion. Et maintenant rentrons dans votre chambre de conseil ; asseyons-nous, et nous parlerons d’affaires.

Les deux capitaines et Wycherly suivirent le vice-amiral, et celui-ci s’étant assis sur un petit sofa, les trois autres prirent des chaises et s’y tinrent dans une attitude respectueuse, le ton de familiarité ou de plaisanterie d’un officier supérieur de marine ne diminuant jamais la distance entre lui et ses officiers inférieurs, fait que les législateurs feraient bien de se rappeler quand ils règlent l’ordre des rangs dans un service. Dès qu’ils furent assis, le vice-amiral prit la parole.

— J’ai un devoir délicat à faire exécuter, capitaine Parker, dit-il, et je désire vous en charger. Vous savez que nous avons assez maltraité sous tous les rapports, ce matin, le vaisseau qui nous a échappé en se réfugiant dans sa ligne, indépendamment des deux mâts qu’il a perdus. Comme vous avez pu le voir, il a suppléé à cette perte par deux mâts de fortune, mais ces mâts ne sont bons que pour le conduire dans un port. M. de Vervillin n’est pas l’homme que je le suppose s’il a dessein de laisser les choses entre nous où elles en sont. Cependant il ne peut pas plus conserver dans son escadre ce vaisseau désemparé, que nous ne pouvons garder notre prise avec nous. Je ne doute pas qu’il ne l’envoie à Cherbourg dès que la nuit sera tombée, et il le fera très-probablement escorter par une de ses corvettes ou peut-être par une frégate.

— Oui, amiral, répondit Parker d’un air pensif, dès que son officier supérieur eut cessé de parler ; il me paraît très-vraisemblable que votre prédiction s’accomplira.

— Elle doit s’accomplir, Parker, car le vent est favorable pour ce port. À présent vous pouvez vous imaginer ce que j’attends du Carnatique.

— Je crois vous comprendre, amiral ; mais s’il m’est permis de vous exprimer mon désir…

— Parlez, franchement, mon vieux camarade ; vous parlez à un ami. J’ai fait choix de vous pour ce service par intérêt pour vous, parce que je vous aime et que vous êtes le plus ancien capitaine de l’escadre. Celui qui prendra ce vaisseau n’aura pas à s’en repentir.

— Fort bien, sir Gervais. Mais n’est-il pas probable que nous aurons demain de nouvelle besogne, et serait-il tout à fait prudent d’envoyer ailleurs un aussi bon vaisseau que le Carnatique, quand, même en le comptant, nous n’en aurions que six à opposer aux dix de l’ennemi ?

J’ai réfléchi à tout cela, et je crois même avoir deviné vos pensées. Vous vous figurez qu’il sera plus honorable à votre vaisseau de tenir sa place dans la ligne que de prendre un bâtiment plus d’à demi désemparé.

— J’avoue que cette idée m’est entrée dans l’esprit.

— Eh bien ! voyez comme il est facile de l’en faire sortir. Par ce vent modéré, je ne puis combattre les Français sans renfort. Quand la seconde division nous aura rejoints, nous serons juste dix contre dix sans vous compter, et avec vous nous serions onze contre dix. J’avoue que je ne me soucie pas d’avoir un tel avantage, et je ferai certainement partir un de mes vaisseaux, surtout quand je me sens assuré qu’un beau bâtiment à deux ponts en sera la récompense. Or, si ce bâtiment est accompagné d’une frégate, vous aurez à qui parler, la partie sera égale, et si vous vous emparez de l’un ou de l’autre, ce sera un exploit qui n’est pas à dédaigner. Qu’en dites-vous à présent, Parker ?

— Je commence à mieux penser de votre plan, sir Gervais, et je vous remercie de m’avoir choisi pour l’exécuter. Mais je voudrais recevoir de vous des instructions plus précises, car je me suis toujours bien trouvé de les avoir suivies.

— Les voici. Prenez, quatre à cinq paires des meilleurs yeux que vous ayez à bord, mettez-les en vigie, et qu’ils ne perdent pas de vue ce vaisseau tant qu’il y aura un reste de jour. Ils ne tarderont pas à être en état de le reconnaître pendant l’obscurité ; et en tenant les longues-vues de nuit constamment dirigées sur lui, il est difficile qu’il s’échappe sans que vous vous en aperceviez. Du moment qu’il sera parti, virez rapidement vent arrière, et faites voile le plus vite possible vers le cap de la Hogue ou l’île d’Alderney. Vous gagnerez contre lui un pied sur trois, et je réponds sur ma vie qu’au point du jour vous serez au vent à lui, et alors vous serez sûr de lui. N’attendez de moi aucun signal, partez dès qu’il fera nuit ; et quand votre besogne sera faite, rendez-vous dans le port anglais le plus voisin, et campez-vous un écossais sur l’épaule pour empêcher l’épée du roi de vous l’écorcher. On m’a jugé digne de l’ordre de la chevalerie à vingt-trois ans ; c’est bien le diable si vous ne l’obtenez pas à soixante-trois, Parker.

— Ah ! sir Gervais, tout ce que vous avez entrepris a toujours réussi, aucune de vos expéditions n’a jamais manqué.

— Cela vient de ce que j’ai beaucoup tenté. Mes plans ont souvent échoué ; mais comme en général il en est résulté quelque chose de bon, on m’a fait l’honneur de supposer que j’avais fait ce que je voulais faire.

Il s’ensuivit une longue conversation détaillée qui roula entièrement sur le même sujet. Greenly y prit part, et donna quelques idées utiles au vieux capitaine du Carnatique. Après avoir passé une bonne heure dans la chambre de Parker, sir Gervais lui fit ses adieux et retourna sur sa barge. Il faisait alors si obscur qu’on ne pouvait distinguer les petits objets à cent brasses, et les vaisseaux semblaient de noires montagnes, leurs mâts des arbres, et leurs voiles des nuages qui flottaient entre eux. Nul capitaine n’eut la présomption de héler le commandant en chef pendant qu’il passait, excepté le pair du royaume, qui avait toujours quelque chose à dire. Comme il s’était épuisé en conjectures pour deviner quel avait été le motif du vice-amiral pour faire une si longue visite à bord du Carnatique, il ne put s’empêcher de dire quelques mots sur ce sujet quand il entendit le bruit mesuré des avirons de la barge qui retournait à bord du Plantagenet.

— Nous serons tous jaloux du capitaine Parker, sir Gervais, s’écria-t-il, à moins que vous n’accordiez quelquefois de semblables faveurs à quelques-uns de nous qui en sont moins dignes.

— Oui, oui, Morganic, je me souviendrai de vous en temps convenable. En attendant, gardez ouverts les yeux de votre équipage, de manière à ne pas perdre de vue les Français. Nous aurons deux mots à leur dire demain matin.

— Épargnez-nous un combat de nuit, s’il est possible, sir Gervais. Je déteste d’avoir à combattre quand j’ai sommeil, et j’aime à voir mon ennemi. Autant qu’il vous plaira pendant le jour ; mais une nuit tranquille, je vous en prie.

— Je réponds que si l’Opéra, ou le Ranelagh, ou le bal masqué, ou le tambour vous faisait une invitation, Morganic, vous ne songeriez guère à votre oreiller, répliqua sir Gervais d’un ton sec. Faites vous-même ce qu’il vous plaira, Milord, mais que l’Achille ne s’endorme pas sur son devoir, car je puis avoir besoin de lui demain matin. — Wychecombe, retournons à bord.

Un quart d’heure après, sir Gervais était sur la dunette du vaisseau amiral, et sa barge était à sa place sur le pont. Greenly s’acquittait de ses devoirs ordinaires, et Bunting était à son poste, prêt à faire circuler dans toute l’escadre les ordres que le commandant en chef pouvait juger à propos de donner.

Il était alors neuf heures, et il n’était pas facile de distinguer sur l’Océan des objets, même aussi grands que des vaisseaux, à la distance d’une demi-lieue. Cependant à l’aide des longues-vues de nuit, on put surveiller soigneusement les bâtiments français, qui étaient alors à deux lieues de distance, sous le vent, plus en tête. Il fallait faire route en dépendant pour s’en rapprocher, et un signal fut fait à cet effet. Tous les vaisseaux mirent en même temps le vent dans leur grand hunier, comme d’un commun accord. S’il y avait eu sur l’escadre quelqu’un dont l’ouïe eût été assez fine, il aurait pu entendre le battement simultané des six grands huniers. Comme de raison, tous les vaisseaux partirent au même instant, et comme l’ordre avait été donné de suivre l’amiral en ligne serrée, quand le Plantagenet laissa porter, de manière à ce qu’il eût le vent par le travers, tous les vaisseaux imitèrent successivement cette manœuvre, aussitôt que chacun d’eux fut dans les eaux de l’amiral, comme s’il eût été guidé par un instinct secret. Dix minutes après, la grande surprise des spectateurs à bord de l’Achille, le Canratique vira vent arrière, mit ses bonnettes à tribord, et gouverna grand largue. La partie la plus obscure de l’horizon étant celle qui était à l’est, ou dans la direction du continent, la sombre pyramide formée par ses mâts et ses voiler disparut dans les ténèbres. Pendant tout ce temps, la Victoire et le Druide qui la remorquait, voguaient au plus près ; et une heure après, quand sir Gervais se trouva de nouveau par le travers, et à une demi-lieue au vent de la ligne française, on ne voyait plus aucune trace des trois derniers bâtiments dont il vient d’être parlé.

— Jusque là, tout va bien, Messieurs, dit le vice-amiral au groupe qui s’était formé autour de lui sur la dunette ; et maintenant nous tâcherons de compter l’ennemi afin de nous assurer qu’il n’a pas aussi détaché des rôdeurs pour ramasser les épaves. Greenly, essayez cette longue-vue ; elle est disposée pour la nuit, et vos yeux sont les meilleurs que nous ayons. Cherchez surtout le vaisseau qui porte des mâts de fortune.

— Je ne compte que dix vaisseaux dans la ligne, sir Gervais, répondit le capitaine après un long examen. Quant au bâtiment désemparé, il faut qu’il soit allé sous le vent car je ne puis en apercevoir aucune trace.

— Voulez-vous me faire le plaisir, sir Wycherly, de voir aussi ce que vous pouvez découvrir ?

Après un examen encore plus long que celui du capitaine, Wycherly fit un rapport semblable à celui de Greenly, en ajoutant qu’il ne voyait plus la frégate qui avait été la plus voisine de l’Éclair pendant toute la journée, et qui en répétait les signaux. Cette circonstance fit plaisir à sir Gervais, car il était charmé de voir ses pronostics se réaliser, et il n’était pas fâché d’être débarrassé d’un des légers croiseurs de l’ennemi, bâtiments qui sont souvent embarrassants, même pour les vainqueurs, après une affaire décidée.

— Je crois, sir Gervais, ajouta Wycherly d’un ton modeste, que les Français marchent l’amure à bâbord, et cherchent à remonter au vent pour s’approcher de nous. – Ne l’avez-vous pas remarqué aussi, capitaine Greenly ?

— Pas du tout. S’ils portent leurs basses voiles, ce ne peut être que depuis cinq minutes. — Ah ! sir Gervais, voici un indice que nous ne passerons pas cette nuit dans l’inaction.

En parlant ainsi, Greenly étendit le bras vers l’endroit où l’on savait qu’était l’amiral français, et où l’on voyait paraître en ce moment une double rangée de feux, annonçant que les fanaux des batteries étaient allumés, et indiquant une disposition à engager le combat. En moins d’une minute, on pouvait suivre toute la ligne française sur la mer, à la double rangée d’illumination dont la clarté ressemblait à celle qu’on voit briller par la fenêtre d’une chambre où brûle un bon feu, plutôt qu’à cette produite par des lampes ou des chandelles qu’on aperçoit. Comme c’était précisément l’espèce de combat dans lequel les Anglais avaient beaucoup à risquer et peu à gagner, sir Gervais donna ordre sur-le-champ de faire brasser au plus près, d’amurer les basses voiles à joindre, et d’établir les perroquets. Les vaisseaux qui le suivaient en firent autant, et serrèrent le vent.

— Ce n’est pas là notre compte, dit sir Gervais avec sang-froid ; un vaisseau désemparé tomberait tout droit entre leurs bras ; et quant à obtenir du succès dans un combat à grande distance ; c’est ce qu’on ne peut espérer dans un combat d’un contre deux. — Non, non, monsieur de Vervillin, montrez-nous les dents si vous voulez, et vous en avez de belles, mais vous n’obtiendrez pas de moi un seul boulet. J’espère que l’ordre de ne montrer aucun feu est dûment exécuté ?

— Je ne crois pas qu’il y ait un seul feu visible sur aucun des bâtiments de l’escadre, sir Gervais, répondit Bunting ; mais nous nous trouvons si près de l’ennemi, qu’il ne peut être bien difficile de dire où nous sommes.

— À l’exception du Carnatique et de la prise, Bunting. Plus ils s’occuperont de nous, moins ils songeront à eux.

Il est probable que l’amiral français avait été trompé par l’approche de ses ennemis, pour la prouesse desquels il avait un profond respect. Il avait fait tous ses préparatifs dans l’attente d’une attaque mais il n’ouvrit pas son feu, quoique des boulets de fort calibre eussent certainement produit de l’effet. Mais, ne se souciant pas de s’exposer à l’incertitude d’une action nocturne, il ne voulut pas provoquer un engagement ; et au bout d’une heure, les feux disparurent de ses sabords. En ce moment, les vaisseaux anglais, en portant plus de voiles que ce n’est l’usage par une brise si forte, se trouvèrent hors de la portée du canon par le bossoir du vent des Français. Ce ne fut qu’alors que sir Gervais, après s’être assuré par le moyen de ses longues-vues que les vaisseaux ennemis avaient de nouveau cargué leurs basses voiles, et, faisaient route sous très-petite voilure, donna l’ordre de diminuer de voiles.

Il était alors près de minuit, et sir Gervais se prépara à descendre dans sa chambre. Cependant, avant de quitter le pont, il donna des ordres explicites au capitaine Greenly, qui les transmit à son premier lieutenant, cet officier ou lui devant veiller toute la nuit sur le pont, attendu que les manœuvres de toute l’escadre devaient dépendre de celles du vaisseau amiral. Alors le vice-amiral se retira, et alla se coucher tranquillement. Il n’était pas homme à renoncer au sommeil parce qu’il ne se trouvait pas précisément hors de la portée des canons de l’ennemi. Accoutumé à manœuvrer en face de flottes ennemies, cette situation avait perdu pour lui sa nouveauté. Il avait pleine confiance dans la pratique de ses capitaines ; il savait qu’il ne pouvait rien arriver de fâcheux tant qu’ils exécuteraient ses ordres et en douter, c’eût été à ses yeux une hérésie. Personne ne montrait plus de nonchalance dans sa profession que le vice-amiral. Ni un ouragan ni un calme ne troublait la tranquillité de sa vie intérieure dans sa chambre, quand il avait une fois donné les ordres qu’exigeait la situation de son escadre. La perspective prochaine d’un combat ne changeait pas une minute à l’heure de ses repas, et n’apportait aucune différence au cérémonial avec lequel ils étaient servis ; jusqu’à ce qu’on eût démonté les cloisons et qu’on eût fait le branle-bas pour se préparer à combattre. Quoique opiniâtre dans des bagatelles, et quelquefois un peu irritable, sir Gervais, en tout ce qui concernait sa profession, était pourtant un grand homme dans les grandes occasions. Il avait un caractère ardent et un esprit hardi et décidé, et comme tous les hommes doués de ces qualités et qui savent discerner la vérité, quand il la voyait, c’était si clairement, que tous les doutes qui assiègent les esprits moins fermes étaient jetés dans l’ombre et disparaissaient. En cette occasion, il était sûr qu’il ne pouvait arriver rien qui dût troubler son repos, et il soupa avec la même tranquillité que s’il eût été à terre et dans la sécurité du repos. Bien différent de ceux qui ne sont pas habitués à des scènes d’agitation, il se coucha avec le plus grand calme, et dès qu’il eut la tête sur l’oreiller il s’endormit d’un profond sommeil.

Un homme sans expérience dans la marine eût trouvé un sujet curieux d’observation dans la manière dont les deux escadres manœuvrèrent toute cette nuit. Après plusieurs heures d’efforts inutiles pour mettre leurs ennemis à portée de leurs canons, quand la lune fut levée, les Français y renoncèrent pour le moment, diminuèrent de voiles, et la plupart de leurs officiers supérieurs prirent un peu de repos.

Le soleil se levait à peine, quand Galleygo appuya une main sur l’épaule du vice-amiral, suivant l’ordre qu’il en avait reçu la veille. Ce léger attouchement suffit ; sir Gervais s’éveilla sur-le-champ, et se mettant à son séant, il lui fit la première question qui se présente à l’esprit d’un marin : — Eh bien ! dit-il, quel temps fait-il ?

— Une bonne brise à porter les perroquets, sir Gervais, répondit Galleygo, et c’est tout juste ce qu’il faut à ce vaisseau. Si vous vouliez seulement le lâcher sur ces jeans-crapauds[1], il tomberait sur eux en une demi-heure, comme un faucon sur un poulet. Et à propos de poulets, sir Gervais, j’ai à vous faire le rapport que le dernier va vous être servi pour votre déjeuner, à moins que nous ne donnions ordre au maître d’hôtel des officiers de nous donner quelques-uns des siens, en indemnité de ceux que ses cochons nous ont mangés, et qui étaient de véritables chapons.

— Quoi, pirate, vous voulez donc que je commette un vol en pleine mer ?

— Quel vol y aurait-il à ordonner au maître d’hôtel des officiers de nous vendre quelques volailles ? Je suis bien loin de vouloir rien prendre sans ordre ; il faut d’abord que M. Atwood mette cela en noir sur du blanc.

— Suffit, suffit ! — Où relevait-on l’escadre française la dernière fois que vous êtes monté sur le pont ?

— La voilà, sir Gervais, répondit Galleygo tirant le rideau de la fenêtre, de manière que le vice-amiral n’eut qu’à tourner la tête de côté pourvoir l’arrière-garde de la ligne française. Ils sont juste où nous pourrions le désirer, leur chef de file un peu en arrière, par notre travers sous le vent, à la distance d’une lieue. C’est ce que j’appelle satisfaisant, voyez-vous.

— Oui, c’est une bonne position, maître Galleygo. – La prise était-elle en vue, ou aviez-vous la tête trop pleine de poulets pour y regarder ?

— Moi la tête pleine de poulets ! De tout ce qu’il vous a jamais plu de dire ou de penser de moi, sir Gervais, voilà ce qu’il y de plus injuste, vu que les poulets sont une nourriture à laquelle je ne pense jamais, quand je suis en dehors des sondes. Passe si vous aviez dit la tête pleine de cochons, car je pense toujours aux cochons, qui sont le véritable fond de la nourriture à bord d’un bâtiment ; mais je ne songe aux poulets que pour vous mettre en appétit. Quand nous en avions huit…

— La prise était-elle en vue ? demanda le vice-amiral avec quelque impatience.

— Non, sir Gervais, elle avait disparu avec le Druide. Mais ce n’est pas tout, Votre Honneur ; on croit qu’il est arrivé quelque chose au Carnatique, car il s’est évanoui tout à coup de notre ligne, comme la lumière de l’habitacle à la fin du quart.

— Et on ne le voit pas non plus ?

— Pas plus que si c’était une cage à poulets. Nous nous demandons tous ce qu’est devenu le capitaine Parker. On ne voit sur l’Océan aucun signe ni de lui ni de son vaisseau. Les midshipmen qui sont de quart ne font qu’en rire, et disent qu’il faut qu’il ait été englouti par une trombe. Mais je suis tellement habitué à les voir rire d’une calamité, que je ne fais jamais attention à ce qu’ils disent.

— Avez-vous bien examiné l’horizon ce matin, maître Galleygo ? demanda sir Gervais, relevant la tête qu’il venait de plonger dans un bassin plein d’eau, car il était déjà à demi-vêtu, et il faisait ses préparatifs pour se raser. Quand nous étions à bord d’une frégate, vous aviez coutume d’avoir l’œil bon pour suivre une chasse, et vous devriez être en état de me dire si Bluewater est en vue.

— L’amiral Bleu ! Eh bien ! sir Gervais, cela est remarquable ; mais j’avais effacé sa division de mon loch, et je l’avais complètement oubliée. Oui, il y avait au point du jour une poignée de bâtiments là-bas du côté du nord ; mais je ne croyais pas que ce pût être l’amiral Bleu, étant plus naturel de supposer qu’il aurait pris sa place ordinaire en arrière de notre ligne. Mais voyons, Votre Honneur, combien de vaisseaux avons-nous laissés à l’amiral Bleu ?

— Les cinq vaisseaux à deux ponts de sa division, le Ranger et la Mouche, sept voiles en tout.

— C’est justement cela. Eh bien ! sir Gervais, il y avait là-bas du côté du nord, comme je viens de vous le dire, cinq grands bâtiments, et il peut se faire que ce soit l’amiral Bleu avec sa division.

Sir Gervais avait alors le visage couvert de savon, mais il l’oublia en ce moment. Comme le vent était au nord-ouest, et que le Plantagenet voguait tribord amures, le cap dans la direction du Bill de Portland, mais beaucoup trop au sud pour apercevoir la terre, la fenêtre de sa bouteille de bâbord commandait la vue de tout l’horizon au vent. Sortant rapidement de la chambre du conseil à tribord, qu’il occupait ex officio, il ouvrit la fenêtre lui-même et jeta un coup d’œil sur la mer. Il y vit effectivement une escadre de cinq vaisseaux en ligne serrée, faisant route en dépendant vers les deux divisions, sous leurs huniers, et à une distance suffisante pour pouvoir s’assurer que leurs basses voiles n’étaient pas dehors. Cette vue produisit un changement soudain dans tous les mouvements du vice-amiral ; il reprit à la hâte l’affaire de sa toilette, et faucha sa barbe à grands coups de rasoir, ce que le roulis d’un bâtiment aurait pu rendre hasardeux pour tout autre qu’un marin expérimenté. Cette opération importante était à peine terminée quand Locker annonça le capitaine Greenly.

— Eh bien ! Greenly, qu’y a-t-il ? s’écria le vice-amiral en s’essuyant le visage après une dernière ablution ; quelles nouvelles de Bluewater ?

— Je suis charmé, sir Gervais, d’avoir à vous dire qu’il est en vue depuis plus d’une heure, et qu’il s’approche de nous, quoique très-lentement et avec circonspection. Comme tout allait bien, je n’ai pas voulu qu’on vous éveillât, sachant que le sommeil est nécessaire pour avoir la tête fraîche.

— Vous avez très-bien fait, Greenly. Dieu le permettant, nous ferons de la besogne aujourd’hui. Les Français doivent voir notre seconde division.

— Sans aucun doute ; mais ils n’ont pas l’air de vouloir s’éloigner. M. de Vervillin veut combattre, j’en suis certain, quoique l’expérience d’hier, puisse le rendre un peu circonspect.

— Et son bâtiment désemparé, l’ancien ami de Parker, je suppose qu’on ne le voit plus ?

— Votre conjecture était juste, sir Gervais. Le bâtiment désemparé a disparu, ainsi qu’une des frégates, chargée sans doute de l’escorter. Blewet a disparu aussi du vent des français, quoiqu’il ne puisse entrer dans aucun port plus voisin que Portsmouth, si cette brise continue.

— N’importe dans quel port il arrive. Notre petit succès animera le parti du roi, ce qui lui donnera peut être plus d’éclat qu’il n’en mérite réellement. Que le déjeuner n’éprouve aucun retard, Greenly, nous avons bien des choses à faire aujourd’hui.

— Oui, oui, amiral, répondit le capitaine à la manière des marins, j’y ai déjà pourvu, car je prévoyais cet ordre. L’amiral Bluewater tient, ses vaisseaux dans le plus bel ordre ; je ne crois pas que le César qui est en tête de la ligne, soit deux encâblures du Dublin, qui en est à la queue. Il sait conduite quatre chevaux et tenir les rênes serrées, comptez-y bien, sir Gervais.

En ce moment le commandant en chef sortit de la chambre du conseil, l’air pensif et portant son habit sur un bras. Il finit sa toilette avec distraction, et il aurait à peine su qu’il avait passé son habit, si Galleygo n’en eût fortement tiré les pans pour faire disparaître les plis qu’il faisait sur ses épaules.

— Il est étrange que Bluewater vienne sur nous grand largue en ligne de convoi, et non en ligne de front ; répondit sir Gervais pendant que son maître d’hôtel lui rendait ce service.

— Fiez-vous à l’amiral Bleu pour faire ce qui est à propos, dit Galleygo avec le ton de confiance tranquille en lui-même qui lui était ordinaire. En gardant ses vaisseaux en arrière de lui, il sait où les trouver, et nous savons par expérience que lorsque l’amiral Bleu sait où trouver un vaisseau, il sait comment s’en servir.

Greenly fut surpris de voir le vice-amiral regarder en face son maître d’hôtel, comme s’il eût dit quelque vérité utile et importante, au lieu de le gourmander pour avoir passé les bornes de la liberté qu’il lui permettait. Mais en ce moment, sir Gervais se tourna vers le capitaine, et lui dit qu’il allait monter sur le pont pour examiner de ses propres yeux la situation des choses.


  1. Sobriquet délicatement choisi pour désigner les Français.