Les Deux Amiraux/Chapitre XXV

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 341-355).



CHAPITRE XXV.


La mer est ravissante de beautés. Ses flots sont plus azurés que le firmament ; et quoique une lumière glorieuse descende du ciel, les perles des ondes brillent d’un éclat plus doux. Les teintes de l’arc-en-ciel, réfléchies par ses eaux, en deviennent plus aimables ; et les rayons du soleil et de la lune, en se peignant sur son miroir, ont un brillant plus calme. Oui, la mer est ravissante de beautés.
Brainard



Daly étant reconnu comme le bouffon de la flotte, sa tentative extraordinaire pour faire connaître le nom de la prise passa pour une plaisanterie caractéristique, et servit à faire rire jusqu’à ce qu’on en trouvât quelque meilleur sujet. Cependant, dans la situation se trouvaient les deux flottes, on l’oublia bientôt momentanément pour songer à des objets plus graves, car presque personne ne croyait que la collision qui venait d’avoir lieu pût suffire pour satisfaire un homme du caractère bien connu du commandant en chef. Comme la jonction de la seconde division de la flotte était tout ce qui manquait pour décider un engagement général, on plaça sur chaque vaisseau des vigies pour surveiller constamment l’horizon avec des longues-vues, surtout à l’est et au nord-est. Le vent perdit quelque chose de sa violence un peu avant midi, mais il était encore vif et venait toujours du même côté. La mer commençait pourtant à se calmer, et quand on piqua huit coups, c’est-à-dire à midi, il était survenu dans la situation des deux escadres des changements importants, dont il peut être à propos de mentionner quelques-uns.

L’Éclair, vaisseau amiral français, et le Scipion avaient été reçus en quelque sorte entre les bras de leur escadre, comme nous l’avons déjà dit ; et à compter de ce moment, la marche de toute l’escadre se régla jusqu’à un certain point sur celle de ces deux bâtiments presque désemparés. Le premier, à l’aide de ses voiles basses, aurait pu continuer à maintenir sa place dans la ligne tant que le vent conserva toute sa force, mais le second diminua nécessairement de vitesse, ce qui força les autres à ralentir leur marche, ou à l’abandonner à son destin. M. de Vervillin préféra ce dernier parti. Il en résulta que, lorsque le soleil fut au zénith, sa ligne, encore étendue et bien loin d’être régulière, était à trois bonnes lieues sous le vent de l’escadre anglaise. Ce ne fut pas tout. En ce moment important de la journée, sir Gervais Oakes se trouva en état d’augmenter la voilure de tous ses bâtiments en établissant ses huniers aux bas ris ; tandis que la Victoire, vaisseau fin voilier, était en état de marcher de conserve avec les autres, en portant ses voiles basses. Les Français ne pouvaient en faire autant, car il ne restait au Scipion aucun autre mât que celui de misaine. Avant que la distance fût assez grande pour empêcher de faire de pareilles observations, sir Gervais s’était assuré que l’ennemi préparait de nouveaux mâts de hunes et autres agrès pour les envoyer au vaisseau amiral, et des mâts majeurs de fortune pour le Scipion, quoique l’état de la mer ne permît pas encore de les leur transmettre. Il fit ses plans pour la nuit suivante en conséquence, ne voulant ni épuiser son monde de fatigue, ni faire connaître ses intentions à l’ennemi, en réparant de même la mâture de sa prise.

Vers midi, il signala successivement les numéros de tous ses bâtiments, pour s’informer si quelqu’un d’entre eux avait souffert des avaries importantes. Les réponses furent en général satisfaisantes ; mais deux ou trois lui laissant quelque chose à désirer, il résolut de recourir à un moyen plus direct pour s’assurer de l’état véritable de sa flotte. Pour mettre à exécution ce projet important, sir Gervais attendit encore deux heures, tant pour laisser aux différents équipages le temps de dîner, que dans l’espoir que le vent et la mer continueraient à se calmer, comme ils avaient déjà commencé. À l’expiration de ce temps, il monta sur la dunette, et fit venir Bunting pour qu’il remplît ses fonctions ordinaires.

À deux heures après midi, il faisait ce qu’on appelle une brise à porter les huniers à tête de mât ; mais la mer étant encore grosse, et les vaisseaux naviguant au plus près, le vice-amiral ne jugea pas à propos d’augmenter la voilure. Peut-être le désir de ne pas se mettre à plus grande distance de l’ennemi y contribuait-il pour quelque chose, car il entrait dans son plan de garder en vue M. de Vervillin aussi longtemps que le jour durerait, afin de pouvoir se faire une idée passable de la position que l’escadre française occuperait pendant les heures de ténèbres. Son intention pour le moment était de faire passer tous ses bâtiments en revue devant lui, de même qu’un général, accompagné de son état-major, fait défiler ses régiments devant lui afin de juger de leur instruction et de leur bonne tenue. Le vice-amiral Oakes était le seul officier de la marine britannique qui eût jamais adopté cette pratique ; mais il faisait bien des choses auxquelles les autres ne songeaient jamais, et entre autres, il n’hésitait pas à attaquer une force double de la sienne quand l’occasion s’en présentait, comme on vient de le voir. Ses officiers appelaient ses revues — l’exercice à feu de sir Jarry, – trouvant un malin plaisir à comparer tout ce qui sortait de la routine ordinaire de la marine à quelque usage des troupes de terre.

Malgré les plaisanteries des officiers de l’escadre, Bunting reçut les ordres de l’amiral, fit les signaux nécessaires, et les réponses ne se firent pas attendre. Le commandant en chef donna alors des instructions verbales au capitaine Greenly, et descendit dans sa chambre pour se préparer à la scène qui allait avoir lieu. Quand sir Gervais reparut sur la dunette, il était en grand uniforme et portait les insignes de l’ordre du Bain, comme c’était son usage dans les occasions solennelles. Atwood et Bunting étaient à son côté, et les Bowlderos, en riche livrée, étaient derrière lui. Le capitaine Greenly et son premier lieutenant vinrent le joindre dès qu’ils eurent donné tous les ordres nécessaires relativement au vaisseau. De l’autre côté de la dunette, tous les soldats de marine qui n’étaient pas de garde étaient rangés en triple ligne et avaient leurs officiers à leur tête. Le Plantagenet avait cargué sa grande voile, halé bas ses voiles d’étai et mis le grand hunier sur le mât, avec ordre de maintenir le vaisseau gouvernant, afin que, ne faisant que peu de chemin, l’entrevue pût se prolonger. Après avoir fait ces préparatifs, le commandant en chef attendit l’arrivée successive de ses vaisseaux ; le soleil, pour la première fois depuis vingt-quatre heures, se montrant dans des flots de brillante lumière d’été, comme en honneur de cette cérémonie.

Le premier vaisseau qui s’approcha du Plantagenet fut, comme de raison, le Carnatique, puisqu’il était son matelot de l’arrière. Ce vaisseau remarquable, comme l’avait dit le vice-amiral, pour se maintenir toujours bien à son poste, ne tarda pas à approcher, quoique, en lofant pour passer au vent du vaisseau amiral, il eût largué partout ses boulines, afin de relinguer les voiles et d’amortir son aire. Cette manœuvre très-simple, jointe à ce qu’il redressa sa barre, le porta à environ trente brasses au vent du Plantagenet, le long duquel il défila majestueusement, quoique lentement ; le temps permettant alors d’avoir, sans grands efforts, une conversation à cette distance en se servant du porte-voix.

La plupart des officiers du Carnatique étaient sur la dunette quand il arriva lentement, jetant sa grande ombre sur le pont du Plantagenet. Le capitaine Parker était debout près du plat-bord, la tête découverte, et ses cheveux gris flottant au gré du vent. La physionomie de ce brave et simple vétéran montrait quelque inquiétude ; car si l’ennemi lui eût inspiré la dixième partie de la crainte qu’il avait de son commandant en chef, il aurait été entièrement incapable de remplir sa place. Il jeta un coup d’œil sur la voilure pour voir si tout était bien en règle, et à chaque brasse qu’il avançait, il étudiait d’un air inquiet l’expression des traits du vice-amiral.

— Comment vous portez-vous, capitaine Parker ? lui demanda sir Gervais avec le ton formel que donne un porte-voix en le saluant suivant l’usage.

— Et comment se trouve sir Gervais Oakes ? J’espère qu’il n’a pas été touché dans cette dernière rencontre avec l’ennemi.

— Je vous remercie, capitaine, je n’ai reçu aucune blessure. Le Carnatique a-t-il souffert quelque avarie sérieuse pendant le combat ?

— Aucune qui mérite qu’on en parle, amiral. Une assez forte égratignure au mât de misaine, mais qui n’a rien d’alarmant, à présent que le vent commence à se modérer, quelques manœuvres coupées, et une couple de trous dans la coque.

— Avez-vous perdu beaucoup de monde ?

— Deux morts et sept blessés, amiral. Des hommes braves ; mais il m’en reste encore assez de semblables.

— Je dois donc comprendre que vous regardez le Carnatique comme en état de service, capitaine Parker ?

— En tant qu’il dépend de mes faibles moyens, amiral, répondit le vieux Parker, un peu alarmé d’une question si formelle et si précise. — Rencontrez la barre, Monsieur, rencontrez la barre !

Pendant ce temps le Carnatique était lancé dans le vent et ne faisait pas de chemin. La barre ayant été redressée, il arriva lentement et majestueusement en ligne parallèle avec le vaisseau amiral, son mouvement augmentant à mesuré que les voiles portaient. Quand les vergues des deux vaisseaux se trouvèrent à environ vingt brasses de distance et qu’ils furent parfaitement par le travers l’un de l’autre, sir Gervais Oakes ôta son chapeau s’approcha d’un pas rapide du plat-bord de la dunette, et, faisant un geste de la main pour enjoindre le silence, dit d’un ton si distinct qu’on put l’entendre à bord des deux vaisseaux :

— Capitaine Parker, je désire vous remercier publiquement de votre noble conduite pendant cette journée. J’ai toujours dit qu’un commandant en chef ne pouvait avoir un meilleur matelot de l’arrière que vous dans un combat, et vous avez plus que prouvé que mon opinion était correcte. Je vous dois ces remerciements publics, capitaine.

— Sir Gervais, je ne puis vous exprimer… Que Dieu vous protège, sir Gervais !

— Je n’ai qu’une faute à vous reprocher, Monsieur, et elle est facile à pardonner.

— Je l’espère, amiral.

— C’est que vous avez fait toutes vos manœuvres avec tant de justesse et de rapidité, que nous avons à peine eu le temps de nous retirer de la ligne de votre feu.

Le vieux Parker n’aurait pu répondre, quand il se fût agi de sa vie, tant il était ému ; mais il salua et passa une main sur ses yeux. Il n’aurait pas eu le temps de parler, car sir Gervais reprit la parole sur-le-champ.

— Si l’épée de Sa Majesté ne touche pas votre épaule pour vous récompenser des services que vous avez rendus aujourd’hui, capitaine, ce ne sera pas ma faute. En achevant ces mots, il agita son chapeau en l’air, en signe d’adieu.

Pendant ce court dialogue, le silence avait été si profond à bord des deux vaisseaux, que le bruit de l’eau qui passait sous les bossoirs du Carnatique était le seul son qui se mêlât à la voix du vice-amiral. Mais dès qu’il eut cessé de parler, les deux équipages poussèrent trois acclamations bruyantes. Les officiers eux-mêmes s’y joignirent ; et pour que rien ne manquât au compliment, le commandant en chef ordonna lui-même à ses soldats de marine de présenter les armes au bâtiment qui passait. Ce fut alors que le Carnatique, toutes ses voiles portant bien, s’élança tout à coup en avant, presque de toute sa longueur, sur le sommet d’une lame. En une demi-minute il se trouva par le travers du boute-hors du clinfoc du Plantagenet, gouvernant de manière à ne pas jeter l’amiral sous le vent.

Le Carnatique était à peine passé, que l’Achille était prêt à prendre sa place. Ce vaisseau étant plus éloigné, et par conséquent ayant plus d’espace, s’était aisément élevé au vent du Plantagenet, larguant simplement toutes ses boulines dès que ses bossoirs se trouvèrent par le travers de la poupe de l’amiral, afin d’amortir son aire.

— Comment vous portez-vous aujourd’hui, sir Gervais ? s’écria lord Morganic, sans laisser au vice-amiral le temps de le héler ; permettez-moi de vous féliciter des exploits de cette journée glorieuse.

— Je vous remercie, Milord, et je désire vous dire que je suis satisfait de la manière dont votre vaisseau s’est comporté. Au surplus, vous vous êtes tous bien comportés, et je vous dois des remerciements à tous. L’Achille a-t-il souffert quelques avaries ?

— Rien qui vaille la peine d’en parler, sir Gervais : quelques bouts de corde, un bâton çà et là.

— Combien d’hommes avez-vous perdus, Milord ? Je désire particulièrement connaître la situation exacte de chaque vaisseau.

— Huit ou dix pauvres diables, je crois ; mais nous sommes en état d’attaquer à l’instant même.

— Fort bien, Milord. Faites embraquer vos boulines, et faites place au Foudroyant.

Morganic en donna ordre ; mais à l’instant où son vaisseau filait en tête de l’amiral, il s’écria : — J’espère, sir Gervais, que vous n’avez pas dessein d’abandonner cet autre canard blessé ? J’ai déjà envoyé mon premier lieutenant à bord d’une prise, et j’avoue que je voudrais mettre le second à bord d’une autre.

— Oui, oui, Morganic, nous abattons les oiseaux, et vous les mettez en gibecière. Je vous donnerai encore quelque amusement du même genre avant que cette affaire se termine.

Sir Gervais Oakes, quoique peu habitué à plaisanter quand il s’agissait du service, jugea à propos de faire cette petite concession au rang du capitaine de l’Achille, qui s’éloigna alors du vaisseau amiral comme on tire le rideau pour laisser voir la scène.

— Je crois, Greenleaf, dit Morganic à son chirurgien-major, qui était un de ses favoris, que sir Jarry est un peu jaloux de nous, parce que Daly est arrivé à bord de la prise avant qu’il eût eu le temps d’y envoyer un de ses canots pour en prendre possession. Je crois que cela figurera bien dans la gazette — L’Achille, capitaine le comte de Morganic, a pris possession du vaisseau français et l’a emmené. — J’espère que le vieil amiral aura la décence de nous rendre la justice qui nous est due, car je crois que c’est notre dernière bordée qui a fait amener pavillon.

Le chirurgien fit une réponse telle que son capitaine l’attendait ; mais comme l’Achille s’éloigna, nous ne pouvons le suivre pour la rapporter.

Le troisième vaisseau qui s’approcha était le Foudroyant, capitaine Foley. C’était un des bâtiments qui avaient reçu le feu des trois premiers vaisseaux de la ligne française, après qu’ils furent arrivés pour recevoir le vent du travers, et comme c’était le premier vaisseau de l’arrière-garde anglaise, c’était celui de toute l’escadre qui avait le plus souffert. Ce fait devint visible quand il s’approcha, par l’état de son gréement, qui était noué, épissé et bossé de tous côtés, et par les précautions qui avaient été prises pour empêcher la chute d’une partie de la mâture. Même quand il s’approcha de l’amiral, ses hommes étaient encore sur sa grande vergue, occupés à enverguer une nouvelle grande voile, l’autre ayant été presque élevée de dessus la vergue par le feu de l’ennemi. On voyait aussi le long de son bord sous le vent des tampons qui bouchaient des trous de boulets.

Le vice-amiral, et le capitaine se saluèrent suivant l’usage, et sir Gervais répéta les mêmes questions qu’il avait déjà faites à ses autres capitaines.

— Nous ne nous sommes pas tout à fait bornés à échanger des saluts, sir Gervais, répondit Foley, mais le vaisseau est remis en état de service, et si le vent continuait à se modérer, il se trouverait même en état de forcer de voiles.

— Je suis charmé de l’apprendre, très-charmé, capitaine car je craignais pour votre vaisseau plus que pour aucun autre. J’espère que vous n’avez pas perdu beaucoup de monde ?

— Neuf hommes tués, sir Gervais, et, d’après le rapport du chirurgien, seize blessés.

— Cela prouve que vous n’êtes pas restés dans le port, Foley. Eh, bien, si la vérité était connue, j’ose dire qu’on verrait que les vaisseaux de M. de Vervillin portent de vos marques en revanche. – Adieu, adieu !

Le Foudroyant fila en avant, et fit place au Blenheim, capitaine Sterling. C’était un de ces bâtiments toujours prêts à faire bon service, sans prétentions à l’élégance et à la beauté, mais en état d’exécuter tous les ordres qu’on peut lui donner. Le capitaine était un régulier loup de mer, ayant toujours un gros juron à la bouche, et faisant une grande consommation de tabac à fumer et d’eau-de-vie. Cependant il avait assez de jugement pour ne jamais jurer en présence du commandant en chef, quoique cela lui fût arrivé dans une église, et assez de prudence pour ne jamais boire plus que de raison quand il était en face de l’ennemi, ou pendant un ouragan. Il avait trop de fermeté et était trop bon marin pour recourir à la bouteille comme à une ressource ; mais il aimait à en faire la compagne de son loisir, et, pour avouer la vérité, il avait alors pour elle une tendre affection, qui rendait très difficile aux autres de ne point partager jusqu’à un certain point sa partialité pour elle. En un mot, le capitaine Sterling était un marin de l’ancienne école ; car il existait, il y a un siècle, une ancienne école en manières, en opinions, en habitudes, en philosophie, en morale et en raison, précisément comme il y en a une de nos jours, et comme il y en aura probablement une autre dans cent ans.

Le capitaine Sterling fit le rapport que son bâtiment n’avait souffert aucune avarie, qu’il n’avait pas même un seul blessé à bord, et qu’il était en état de service comme à l’instant où il était sorti du port.

— Tant mieux, Sterling, tant mieux. Ce sera vous qui soutiendrez le premier feu dans la prochaine affaire, pour vous donner une autre chance. Je compte sur le Blenheim et sur son capitaine.

— Je vous remercie, amiral. Mais à propos, ne serait-il pas bon de visiter les caisses de la prise avant qu’elle passe par les mains des officiers de la douane. Elle doit avoir de bon bordeaux à bord ; et, en pleine mer, ce ne serait pas contrebande.

— Ce serait — piller une prise, — Sterling, répondit le vice-amiral en riant, car il savait que le capitaine faisait une plaisanterie plutôt qu’une proposition sérieuse, et en pareil cas il y a peine de mort, sans bénéfice de clergé. — Avancez ; voici Goodfellow qui arrive sur vos talons.

Le dernier vaisseau de la ligne anglaise était le Warspite, capitaine Goodfellow, officier qui s’était rendu remarquable à cette époque dans le service par — une tournure religieuse, — comme on le disait. Comme c’est l’ordinaire aux hommes de ce caractère, Goodfellow était tranquille, réfléchi et attentif à son devoir, et cette dernière circonstance en avait fait un des favoris du vice-amiral. Peut-être avait-il l’air moins marin que quelques-uns de ses compagnons ; mais son vaisseau était toujours dans le meilleur ordre, et il faisait grande attention aux signaux. Après lui avoir fait les mêmes questions qu’aux autres, et avoir entendu ses réponses, sir Gervais l’informa qu’il avait dessein de changer quelque chose à l’ordre de marche, de manière à le placer à l’avant-garde.

— Nous donnerons au vieux Parker un instant pour reprendre haleine, ajouta le commandant en chef, et vous serez mon matelot de l’arrière. Il faut que je marche en tête de vous tous, sans quoi vous vous jetteriez tous sur les Français sans en attendre l’ordre, sous prétexte que la fumée vous empêche de voir les signaux.

Le Warspite fila en avant, et le Plantagenet n’avait plus qu’à recevoir la visite de la prise et du Druide ; car aucun signal n’avait été fait à la Chloé, à l’Actif et au Driver. Daly avait graduellement gagné au vent sur les autres bâtiments, comme nous l’avons déjà dit, et quand l’ordre fut donné de passer à portée d’être hélé, il ne fut pas peu contrarié d’être obligé de perdre l’avantage qu’il avait gagné. Néanmoins il ne pouvait plaisanter avec le commandant en chef dans une pareille affaire, et il fut obligé de carguer ses basses voiles, et d’attendre le moment où il pourrait s’approcher. Après le départ du Warspite, son vaisseau avait dérivé si près de l’amiral, qu’il lui suffit d’amurer ses voiles pour en passer aussi près qu’on pouvait à peine le désirer. Cependant quand il en fut tout à fait près, il cargua de nouveau sa grande voile par ordre de l’amiral.

— Avez-vous un besoin pressant de quelque chose, monsieur Daly ? lui demanda sir Gervais dès que le lieutenant fut sur l’avant pour lui répondre ; l’état de la mer peut nous permettre à présent de vous envoyer quelques canots.

— Bien des remerciements, sir Gervais. J’aurais besoin d’être débarrassé d’une ou deux centaines de Français, et d’avoir une centaine d’Anglais en leur place. Nous ne sommes ici que vingt et un sujets du roi, tout compris.

— Le capitaine Blewet a ordre de marcher de conserve avec vous, Monsieur. Dès qu’il fera nuit, mon intention est de vous envoyer à Plymouth sous son escorte. — Cette prise est-elle un bon vaisseau, eh ! Daly ?

— Ma foi, amiral, il est en ce moment comme un pot de faïence cassé, et l’on ne saurait trop dire ce qu’il a de bon ; cependant il n’est pas mauvais voilier, et je crois que tout le monde conviendra qu’il tient bien le vent ; mais il est diablement français à l’intérieur.

— Nous le rendrons anglais avec le temps, Daly. A-t-il des voies d’eau ? les pompes jouent-elles bien ?

— Les voies d’eau ne sont pas ce qui lui manque, mais les pompes sucent comme un enfant de neuf mois, et sans cela nous pourrions à peine y remédier, vu que nous n’avons que dix-neuf paires de bras pour y travailler.

— Fort bien Daly. À présent vous pouvez rétablir votre grande voile ; souvenez-vous que vous devrez partir pour Plymouth dès qu’il fera nuit. Si vous rencontrez l’amiral Bluewater, dites-lui que je compte sur lui, et que je n’attends que son arrivée pour payer à M. de Vervillin le reste de son compte.

— Je le ferai de tout mon cœur, sir Gervais. Mais dites-moi, je vous prie, que pensez-vous des signaux français ? Faute de mieux, nous avons eu recours aux classiques.

— Oui, et je crois que vous seriez fort embarrassé pour expliquer vos signaux. J’ai appris que la prise se nomme la Victoire ; pourquoi lui avez-vous donné une armure, et pourquoi avez-vous hissé une ancre à jet à côté de la pauvre femme ?

— C’est ce qu’on voit dans tous les livres, sir Gervais. Vous trouverez tout cela dans Cicéron, dans Mathurin Cordier, dans Cornelius Nepos, et dans tous les autres. Oh ! j’ai été à l’école avant d’aller sur mer, comme vous le dites quelquefois vous-même, amiral, et la littérature est la même en Irlande que dans tout le reste du monde. La Victoire a besoin d’une armure pour être victorieuse, et l’ancre est pour montrer qu’elle n’est pas de la famille de ceux qui coupent leurs câbles et laissent leurs ancres pour s’enfuir plus vite.

— Fort bien, Daly, répondit sir Gervais en riant. Les lords de l’amirauté seront instruits de votre mérite en ce genre, et cela pourra vous valoir une chaire de professeur. Venez au lof, ou vous briserez notre vergue de civadière. — Souvenez-vous de suivre le Druide.

Ils se firent un signe d’adieu de la main, et la Victoire, qui avait perdu ses ailes, s’éloigna lentement. Le Druide prit sa place, et le vice-amiral se borna à donner ordre au capitaine Blewet d’escorter la prise à Plymouth et d’y changer son mât de misaine. Ainsi se termina — l’exercice à feu. – La frégate lofa de nouveau au vent de la ligne, et laissa le Plantagenet derrière elle. Quelques minutes après le vaisseau amiral mit le vent dans ses voiles, et fit route vers les autres bâtiments.

Le vice-amiral s’étant assuré de la manière la plus certaine de la condition actuelle de son escadre, avait des données d’après lesquelles il pouvait former ses plans. Sans la lettre de Bluewater, il aurait été complètement heureux, le succès remporté dans cette journée ayant répandu sur tous ses vaisseaux une ardeur qui était par elle-même un gage de résultats encore plus importants. Il résolut pourtant d’agir comme si cette lettre n’eût pas existé, car il lui était impossible de croire qu’un ami qui lui avait été si longtemps fidèle pût l’abandonner réellement à l’instant du besoin. — Je connais son cœur mieux qu’il ne le connaît lui-même, pensa-t-il, et avant que nous soyons plus vieux d’un jour, je le lui prouverai, à sa confusion et à mon triomphe. — Pendant le cours de l’après-midi, il eut quelques conversations courtes et interrompues avec Wycherly, pour tâcher de s’assurer, s’il était possible, des véritables dispositions dans lesquelles était son ami quand il lui avait écrit. Il ne put pourtant rien apprendre de plus que ce qu’il savait déjà, le jeune lieutenant avouant franchement que, par suite de l’état d’une confusion d’esprit dont il s’accusait modestement lui-même, mais que sir Gervais savait fort bien devoir attribuer à Bluewater, il n’avait pu se faire une idée bien nette des intentions du vice-amiral.

Cependant les éléments commençaient à montrer un changement d’humeur. Un ouragan est rarement de longue durée en été, et vingt-quatre heures semblent être la limite que la nature lui a assignée. Le temps était devenu plus beau depuis que la revue avait eu lieu ; et cinq heures après, non-seulement la mer était tombée, mais le vent avait varié de plusieurs quarts, et il soufflait du nord-ouest, bonne brise à porter les perroquets. Peu après, l’escadre française vira de bord vent arrière, gouvernant au nord-est quart de nord, avec un peu de largue dans ses voiles. Les Français avaient mis de l’activité à réparer leurs avaries ; rien ne manquait au vaisseau amiral, et il portait les mêmes voiles que les autres bâtiments. Il n’était pas aussi facile de suppléer à tout ce qui manquait au Scipion ; cependant il avait établi deux mâts de fortune, les autres vaisseaux lui ayant envoyé des secours aussitôt que leurs canots avaient pu tenir la mer. Lorsque le soleil s’approcha de l’horizon occidental, et qu’il ne fallait plus qu’environ une heure pour que sa disparition terminât un des longs jours de cette haute latitude, ce vaisseau mit son hunier d’artimon en place de son grand hunier, et remplaça son hunier d’artimon par un petit perroquet. Ainsi équipé, il fut en état de suivre les autres bâtiments qui naviguaient sous petites voiles et attendaient que la nuit couvrît leurs mouvements.

Sir Gervais Oakes avait fait à toute son escadre le signal de virer de bord vent devant, successivement de l’arrière à l’avant-garde environ une heure avant que le Scipion eût obtenu cette voilure additionnelle. Cet ordre fut exécuté très-promptement, et comme, sur le premier bord, les vaisseaux portaient à l’ouest-sud-ouest, après qu’ils eurent viré et qu’ils gouvernèrent au nord-nord-est, leur ligne se trouva encore à une lieue au vent de l’ennemi. À mesure que chaque vaisseau s’orientait bâbord amures, il diminuait de voiles, afin de donner aux bâtiments de la queue le temps d’arriver en dépendant et de prendre leur poste. Il est à peine-nécessaire de dire que ce changement mit encore le Plantagenet en tête de la ligne ; mais il avait pour matelot de l’arrière le Warspite au lieu du Carnatique, qui était alors le dernier de l’arrière-garde.

C’était une glorieuse soirée, et elle promettait une aussi belle nuit. Cependant comme il n’y avait que six heures d’obscurité complète à cette époque de l’année, et que la lune devait se lever à minuit, le vice-amiral savait qu’il n’avait pas de temps à perdre s’il voulait faire quelque chose à la faveur des ténèbres. On n’avait plus besoin de prendre des ris, quoique tous les vaisseaux fussent sous petite voilure, pour proportionner leur allure à celle de la prise ; elle était pourtant alors remorquée par le Druide, qui portait ses huniers, tandis qu’elle était aidée en outre par ses basses voiles. Par ce moyen la Victoire se trouva en état, non seulement de suivre la flotte, mais de maintenir sa position au vent. Telle était la situation des choses quand le soleil se plongea dans l’Océan, l’ennemi étant alors par le bossoir sous le vent, à la distance d’une lieue et demie ; à ce moment, le Plantagenet fit un signal pour que tous les bâtiments missent en panne, le grand hunier sur le mât, et les officiers qui se trouvaient sur le pont furent surpris d’entendre le second maître d’équipage donner le coup de sifflet pour faire embarquer les canotiers de l’amiral.

— Ai-je bien entendu, sir Gervais ? demanda Greenly avec curiosité et intérêt ; désirez-vous qu’on mette votre barge à la mer ?

— Vous avez parfaitement entendu, Greenly, et si vous y êtes disposé par cette belle soirée, je vous prierai de me faire le plaisir de m’accompagner. — Sir Wycherly Wychecombe, puisque vous n’avez pas de fonctions à remplir ici, j’ai le droit, comme amiral, de vous mettre en réquisition pour mon service. — Je vous dirai en passant, Greenly, que je viens de signer un ordre pour que sir Wycherly soit attaché à mon état-major particulier ou à ma famille comme disent les soldats. Dès qu’Atwood aura copié cet ordre, il vous sera remis, et de ce moment je vous prie de le considérer comme mon premier adjudant.

Personne ne pouvait faire d’objection à ces arrangements, et Wycherly remercia le vice-amiral par un salut. Au même instant on frappa les palans sur la barge, on la hissa de dessus ses chantiers, on la mit à la mer, on décrocha les palans, les canotiers s’y embarquèrent, mâtèrent leurs avirons, placèrent les gaffes contre le bord ; tout cela fut l’affaire d’un instant. — Une minute après, la garde présenta les armes, le coup de sifflet du maître d’équipage se fit entendre, le tambour battit, et Wycherly, sautant sur le passavant, fut hors de vue aussi vite que la pensée. Greenly et le vice-amiral le suivirent, et la barge partit.

Quoique les lames fussent beaucoup moins fortes et que leurs crêtes ne fussent plus dangereuses, la mer était loin d’être aussi calme qu’un lac par une belle soirée d’été. Dès le premier coup d’avirons, la barge s’éleva sur le sommet d’une longue lame qui l’enleva comme une plume, et quand l’eau se retira sous elle, il sembla qu’elle allait se plonger dans quelque caverne de l’Océan. Peu de chose donne une plus forte idée de l’impuissance où l’on peut se trouver de s’aider soi-même, que la vue d’une barque ballottée ainsi sur les vagues quand la mer n’est pas courroucée, car on est alors porté à s’attendre à quelque chose de mieux qu’à être ainsi le jouet des éléments. Néanmoins tous ceux qui ont vogué sur l’Océan, même dans ses moments de plus grand calme, doivent avoir plus ou moins éprouve cette sensation, l’esquif le plus solide, monté par les rameurs les plus vigoureux, ne paraissant la moitié du temps que comme une plume qui flotte dans les courants capricieux de l’air.

Cependant ceux qui se trouvaient sur la barge étaient trop habitués à leur situation pour s’occuper beaucoup de pareilles idées, et sir Gervais, après avoir accepté l’offre que lui fit Wycherly de prendre la barre, leva les yeux pour examiner en critique le Plantagenet.

— Morganic a une meilleure excuse que je ne l’avais supposé pour son gréement en chébec, dit-il après avoir employé une minute à cet examen. Votre petit mât de hune, Greenly, penche au moins de six pouces trop en avant, et je vous prie de le faire redresser demain matin, si le temps le permet. Je n’aime point vos bâtiments de la Méditerranée dans un détroit.

— Fort bien, sir Gervais, répondit tranquillement le capitaine ; le mât sera redressé demain pendant le quart du matin.

— Voyez Goodfellow ! Quoiqu’il soit à moitié ministre, il trouve le moyen de toujours tenir ses mâts plus droits que ceux d’aucun capitaine de l’escadre. — Vous n’en verrez jamais un qui soit d’un demi-pouce hors de sa place à bord du Warspite.

— C’est parce que son capitaine arrange tout d’après le modèle de sa propre vie, répondit Greenly en souriant. Si nous valions la moitié de ce qu’il vaut en d’autres choses, nous pourrions valoir mieux que nous ne valons en science nautique.

—– Je ne crois pas que la religion nuise à un marin, Greenly ; non, pas le moins du monde. — C’est-à-dire qu’il ne coince pas ses mâts trop serré, et qu’il y laisse du jeu pour tous les temps possibles. — Il n’y a aucune hypocrisie dans Goodfellow.

— Pas un atome, sir Gervais ; et c’est ce qui fait que tout le monde l’aime. Le chapelain du Warspite sert à quelque chose ; mais autant vaudrait avoir un beaupré passant par la fenêtre d’une de nos chambres, que le nôtre.

— Comment, Greenly ! nous ne rendons jamais les derniers devoirs à un homme sans qu’il soit descendu dans l’eau comme doit l’être un chrétien, répondit le vice-amiral avec la simplicité d’un vrai croyant aux convenances ; je déteste de voir un marin jeté à la mer comme un paquet de vieux habits.

— Je conviens que nous remplissons assez bien cette partie de nos devoirs ; mais avant qu’un homme soit mort, notre chapelain pense qu’il appartient entièrement au docteur.

— Je gagerais cent guinées que c’est Magrath qui lui a donné cette idée. — Sir Wycherly, écartez-vous un peu plus du Blenheim ; je désire en examiner la mâture. – Damnation ! — Personne ne jurait que sir Gervais dans la barge du vice-amiral. – Ce Magrath est un infernal drôle, précisément l’homme qu’il faut pour faire entrer une pareille idée dans la tête du chapelain.

— Je crois que vous avez plus d’à moitié raison, sir Gervais, car j’ai entendu une conversation qu’ils avaient ensemble pendant une nuit sombre, et le chirurgien-major établissait une théorie fort semblable à celle dont il s’agit.

— Ah ! oui-dà ! cela est bien digne de l’impudent Écossais qui voulait me persuader qu’on avait eu tort de saigner votre pauvre oncle, sir Wycherly, dans un cas d’apoplexie aussi clair qu’on en vit jamais.

— Eh bien ! je n’aurais pas cru qu’il eût porté l’impudence si loin, dit le capitaine, dont les connaissances en médecine étaient de niveau avec celles du vice-amiral ; je n’aurais pas cru qu’un docteur osât soutenir une telle doctrine. Quant au chapelain, j’entendis Magrath lui établir en principe que la religion et la médecine ne pouvaient jamais marcher d’accord. La religion, disait-il, était un — altératif — qui neutraliserait un sel aussi vite que le feu.

— Ce Magrath est un grand vagabond, quand il s’empare de l’esprit d’un blanc-bec. Je voudrais de tout mon cœur qu’il fût près du Prétendant avec deux ou trois livres de ses drogues favorites. — Je crois que l’Angleterre pourrait y gagner quelque chose. — Il me semble, Wycherly, que le Blenheim se comporterait mieux par un mauvais temps, si sa mâture était raccourcie au moins de deux pieds.

— Cela peut être, sir Gervais ; mais serait-ce un vaisseau sur lequel on pourrait aussi bien compter pour se présenter à l’action pendant des vents légers et dans des moments critiques ?

— Hum ! il est temps que nous autres vieux marins nous regardions autour de nous, eh ! Greenly ? quand des enfants commencent à raisonner sur une ligne de bataille. Ne rougissez pas, Wychecombe, ne rougissez pas ; votre remarque est sensée, et elle prouve que vous réfléchissez. Nul pays ne peut avoir une marine puissante, une marine qui ait une grande influence dans ses guerres, s’il ne fait une grande attention à la tactique des escadres. Vos actions de frégate à frégate, de vaisseau à vaisseau, sont bonnes comme exercice ; mais la grande pratique doit s’apprendre dans une escadre. Dix vaisseaux de ligne, marchant en escadre et tenus en mer, feront plus que cent croiseurs pour établir et maintenir la discipline, et ce n’est qu’en employant des vaisseaux ensemble qu’on découvre ce que des vaisseaux et des hommes peuvent faire. Nous devons le succès de cette journée à notre pratique de marcher en ligne serrée, sans quoi jamais six vaisseaux n’auraient pu remporter la palme de la victoire contre douze. Ah ! Greenly, voilà le mot que je cherchais à me rappeler ce matin l’infernal paddy de Daly aurait dû avoir une branche de palmier à la main, comme emblème de la victoire.