Les Deux Amiraux/Chapitre XXX

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 409-424).



CHAPITRE XXX.


Singulier mariage de faiblesse et de force ! Puissant mais ignorant ton pouvoir ; plus élevé que la terre, l’air ou la mer, et cependant plus humble que la plus humble fleur !
Marguerite Davidson



Pas un seul mot d’explication, de reproche, ou de regret, n’avait eu lieu entre le commandant en chef et le contre-amiral, depuis que celui-ci avait reçu sa blessure. Chacun d’eux semblait avoir effacé de sa mémoire les événements des deux ou trois derniers jours, pour laisser subsister la longue perspective de services mutuels et d’amitié réciproque, sans qu’elle fût troublée par un seul point désagréable ou pénible. Sir Gervais, tout en continuant à surveiller activement l’escadre et à donner tous les ordres nécessaires, passait le reste du temps près du lit de Bluewater, avec l’assiduité, et l’on pourrait dire, les soins délicats d’une femme ; mais ni l’un ni l’autre n’avait fait la moindre allusion aux combats encore tout récents, ou à aucun événement arrivé pendant leur courte croisière. Les mots rapportés à la fin du chapitre qui précède, furent les premiers qui pussent rappeler à leur esprit des incidents que chacun d’eux pouvait désirer d’oublier. Le contre-amiral sentait fort bien que son ami usait de ménagement avec lui, mais, puisque la conversation était tombée par hasard sur ce sujet, il désirait de la continuer. Il attendit pourtant que le baronnet eût quitté la fenêtre, et se fut assis près du lit.

— Gervais, dit alors Bluewater, parlant bas par faiblesse, mais d’un ton que le sentiment qui l’animait rendait distinct, je ne puis mourir sans vous demander pardon. Il s’est passé plusieurs heures pendant lesquelles j’ai positivement médité une trahison, je ne dirai pas contre mon roi, car à cet égard mes opinions sont toujours les mêmes, mais envers vous, Gervais.

— Pourquoi parler ainsi, Dick ? Vous ne vous rendiez pas justice, quand vous pensiez qu’il vous serait possible de m’abandonner en face de l’ennemi. J’ai mieux jugé de votre caractère, et je l’ai prouvé en n’hésitant point à attaquer une force double de la mienne, dans la ferme conviction que vous ne pourriez manquer de venir à mon aide.

Bluewater regarda son ami avec attention, et un sourire de satisfaction anima sa physionomie, en entendant ce qu’il lui disait avec l’accent de chaleur et de franchise qui lui était naturel.

— Je crois véritablement que vous me connaissez mieux que je ne me connais moi-même, dit Bluewater après un instant de réflexion ; oui, vous me connaissez mieux. Et pourtant, Oakes, quelle fin glorieuse aurait eue ma carrière dans notre profession, si je vous eusse suivi au combat suivant notre ancienne coutume, et que j’eusse succombé dans vos eaux, en suivant votre exemple !

— Il vaut mieux que les choses se soient passées ainsi, Dick, si l’on peut appeler bien ou mieux ce qui a eu une fin si déplorable ; oui, il vaut mieux que les choses se soient passées ainsi. N’avez-vous pas succombé presque à mon côté ? Il ne faut plus ni en parler, ni y penser.

— Nous avons été longtemps amis, et amis intimes, Gervais, reprit Bluewater, tirant un bras hors du lit, et étendant une main pour presser celle du vice-amiral, et je ne puis me rappeler une seule occasion où vous ayez manqué de justice ou d’affection à mon égard.

— Que Dieu me pardonne si j’en ai jamais manqué, Dick. Mais j’espère qu’il n’en est rien ; je l’espère sincèrement, car je serais très-affligé d’avoir à croire le contraire.

— Vous n’avez aucun motif pour vous rien reprocher. Vous ne pouvez avec justice vous accuser d’une seule action, d’une seule pensée tendant à me nuire. Je mourrais plus heureux si j’en pouvais dire autant, Oakes.

— Action, pensée, Dick ! Jamais vous n’avez rien fait, rien médité dans tout le cours de votre vie qui pût me préjudicier en la moindre chose. Votre affection pour moi est au contraire la véritable cause qui fait que vous êtes dans la situation où vous vous trouvez en ce moment.

— Il est agréable de voir que j’ai été compris. Je vous dois beaucoup de reconnaissance, Oakes, de vous être abstenu de me faire un signal pour m’appeler à vous avec ma division, comme je vous en avais fait la sotte demande si mal à propos. Mais je souffrais alors une angoisse d’esprit près de laquelle les angoisses physiques causées par ma blessure sont un élysée. Vous m’avez ainsi donné le temps…

— D’écouter la voix de votre cœur qui vous conseillait de faire ce que vos sentiments vous suggéraient dès le commencement. Mais à présent, Dick, et comme votre officier commandant, je vous enjoins de garder le silence sur ce sujet, et pour toujours.

— Je tâcherai de vous obéir, Oakes ; mais je n’ai plus bien longtemps à être sous vos ordres, répondit le contre-amiral avec un sourire pénible. Je ne voudrais pas donner lieu à une accusation de mutinerie contre moi dans le dernier acte de ma vie. Vous devez me pardonner mon seul péché d’omission, si vous vous rappelez combien ma volonté s’est complètement assujettie à la vôtre depuis trente-cinq ans que nous ne nous sommes presque jamais quittés, et combien peu mon esprit a contribué à conduire à sa maturité un plan qui n’avait pas puisé son origine dans le vôtre.

— Ne parlez plus de pardon, je vous le défends, Dick. Que vous ayez montré la docilité, d’une fille en exécutant tous mes ordres, c’est une vérité que j’attesterai devant Dieu et devant les hommes ; mais si nous en venons à l’esprit, je suis très-loin de prétendre que le mien ait eu l’ascendant. Je crois au contraire que si l’on pouvait découvrir ta vérité, on verrait que je vous dois plus de la moitié de la réputation dont je jouis aujourd’hui dans ma profession.

— Peu importe, Gervais, peu importe à présent. Nous étions lestes et gaillards, Oakes quand nous avons fait connaissance en sortant de l’école, aussi gais et aussi joyeux que la santé et l’ardeur de la jeunesse le comportaient.

— Oui, Dick, oui, nous étions tout cela, et aussi étourdis et irréfléchis que si un moment comme celui-ci ne dût jamais arriver.

— Vous souvenez-vous de George Anson, de Pierre Warren, de Jack Byng et du petit Charles Saunders ? Nous vivions alors comme si nous ne devions jamais mourir. Et pourtant chacun de nous portait en quelque sorte sa vie dans ses mains.

— C’est ce qui arrive souvent dans la jeunesse, Dick. Mais après tout l’homme le plus heureux est celui qui peut envisager son dernier moment avec calme et sans trop compter sur ses propres mérites.

— J’ai eu une excellente mère, Oakes. Nous ne pensons guère, quand nous sommes jeunes, à tout ce que nous devons à la tendresse infatigable de nos mères, dont les leçons nous sont données dans la vue de notre avenir. Nous étions encore bien jeunes l’un et l’autre quand nous perdîmes les nôtres, et cependant je crois que nous leur devions déjà beaucoup plus que nous n’aurions jamais pu leur payer.

Sir Gervais fit un signe d’assentiment, mais ne répondit rien. Il s’ensuivit un assez long intervalle de silence, et le vice-amiral s’imagina que son ami s’était assoupi, mais il se trompait.

— Cette dernière affaire vous vaudra le titre de vicomte Bowldero, dit tout à coup le blessé, prouvant ainsi que ses pensées s’occupaient encore des intérêts de son ami, et je ne vois pas pourquoi vous refuseriez encore une fois une pairie. Ceux qui restent dans ce monde peuvent bien céder à ses usages et à ses opinions, pourvu que ce soit sans contrevenir à des obligations d’un ordre plus élevé.

— Moi ! s’écria sir Gervais d’un air sombre ; la pensée d’une telle commémoration d’une victoire qui me coûte si cher, serait pour moi pire qu’une défaite. Non je n’ai pas besoin d’un changement de nom pour me rappeler constamment ma perte.

Bluewater parut plus reconnaissant que satisfait, mais il ne répondit rien ; il tomba peu après dans un léger sommeil, dont il ne s’éveilla qu’au moment qu’il avait fixé lui-même pour le mariage de Wycherly et de Mildred. Avec un oncle mort et non encore enterré, et un autre prêt à quitter ce monde pour toujours, le moment pouvait paraître mal choisi pour une cérémonie qu’on regarde ordinairement comme aussi joyeuse que solennelle ; mais le mourant avait fortement insisté pour qu’on lui accordât la consolation de savoir avant d’expirer qu’il laissait sa nièce sous la protection légale d’un homme qui était en état d’être son protecteur et qui le devrait. Le lecteur peut se figurer tous les arguments pour et contre qui furent employés en cette occasion ; mais tout le monde finit par reconnaître qu’il convenait de faire céder les préjugés ordinaires à l’exigence du moment. Il peut être à propos d’ajouter aussi, pour prévenir des critiques inutiles et injustes, que les lois anglaises sur les formes de la célébration du mariage n’étaient pas aussi rigides en 1745 qu’elles le devinrent par la suite ; qu’on pouvait alors faire la cérémonie dans une maison particulière, et même se dispenser de la publication des bans, formalité qui ne fut prescrite que quelques années après. Un mariage qui n’avait pas été précédé de publication de bans n’en était pas moins valable, mais le ministre qui l’avait célébré pouvait être condamné à une amende de cent livres. Bluewater paya d’avance cette amende plutôt que de ne pas voir accompli le seul désir qui lui restât sur la terre. Quoique cette amende n’empêchât pas le mariage d’être valide, ce ne fut pas sans difficulté qu’on obtint le consentement de mistress Dutton à la célébration du mariage sans que toutes les formalités d’usage eussent été scrupuleusement observées. On n’y réussit qu’à force d’arguments adressés à la raison de cette dame respectable, et surtout en insistant sur la nécessité urgente. Elle y mit pourtant une condition, et c’était qu’on obtiendrait, postérieurement au mariage, une dispense de bans, et qu’il serait célébré une seconde fois, dans un moment plus convenable, si les autorités ecclésiastiques y consentaient, ce qui n’était nullement vraisemblable.

M. Rotherham allégua le statut qui prononçait une amende, comme une excuse pour ne pas officier ; mais on comprit le véritable motif de son refus, et l’aumônier du Plantagenet, ministre plein de piété et qui jouissait d’une excellente réputation, fut choisi pour le remplacer. Bluewater avait demandé qu’on invitât à la cérémonie les capitaines des vaisseaux de l’escadre qui étaient dans la rade, et ce fut l’arrivée de ces braves marins et de l’aumônier qui annonça l’approche de l’heure fixée pour la célébration du mariage.

Nous n’avons pas dessein d’appuyer sur les détails d’une cérémonie dont la solennité avait quelque chose de si pénible. Ni Wycherly ni Mildred ne firent le moindre changement à leur costume habituel et la pauvre fille pleura depuis le moment où le service commença jusqu’à celui où, après avoir été serrée dans les bras de son oncle, elle sortit de la chambre avec mistress Dutton et Wycherly. Cette scène avait répandu une tristesse générale sur tous ceux qui en avaient été témoins ; mais elle semblait avoir ranimé Bluewater, et elle soulagea considérablement son esprit.

— Me voici maintenant prêt à mourir, Messieurs, dit-il après le le départ des nouveaux mariés. Ma dernière affaire en ce monde est à présent terminée, et ce que j’ai de mieux à faire est de tourner toutes mes pensées vers un autre état de choses. Ma nièce, lady Wychecombe, héritera du peu que j’ai à laisser, et je ne vois pas qu’il soit bien important de faire reconnaître légalement les preuves de sa naissance, puisque son grand-oncle en mourant a laissé à sa tante la duchesse ce qui aurait dû appartenir à sa mère. Au surplus, si la déclaration, faite sur mon lit de mort, que je la reconnais pour ma nièce, peut être de quelque utilité, vous l’entendez, Messieurs, et vous pourrez le certifier. Maintenant venez me faire vos adieux l’un après l’autre, afin que je puisse vous remercier tour à tour de votre affection pour un homme qui, je le crains, la méritait si peu.

La scène qui suivit fut aussi triste que solennelle. Tous les capitaines s’approchèrent successivement du lit du mourant, et il trouva quelque chose d’affectueux et d’obligeant à dire à chacun d’eux. Le cœur le moins susceptible de ressentir l’impression du chagrin ne put s’en défendre en ce moment, et O’Neil, connu pour conserver sa gaieté de cœur même dans le plus fort d’un combat, versa des larmes en lui baisant la main.

— Ah ! mon vieil ami, dit le contre-amiral quand Parker, capitaine du Carnatique, s’approcha de lui avec son air de douceur et de timidité ordinaire, vous voyez que ce ne sont pas seulement les années qui nous conduisent au tombeau. On m’a dit que vous vous êtes comporté dans ces dernières affaires comme vous le faites toujours ; et j’espère qu’après avoir passé constamment une longue vie à rendre avec patience des services importants à votre pays, vous en recevrez enfin la récompense convenable.

— Je conviens, amiral Bluewater, qu’il me serait particulièrement agréable de recevoir de mon souverain quelque marque d’approbation de ma conduite, surtout à cause de ma femme et de mes enfants. Nous ne sommes pas descendus comme vous d’une famille noble ; il faut que nous nous fassions à nous-mêmes des droits aux distinctions, et ceux qui n’ont jamais connu les honneurs de cette nature sont toujours ceux qui en font le plus de cas.

— Tout cela est vrai, mon cher Parker, répliqua le contre-amiral ; mais ceux qui les ont connus en comprennent aussi le néant quand ils approchent de ce moment de l’existence d’où l’œil voit de près, et non sans crainte, la plage vaste et inconnue de l’éternité.

— Sans doute, amiral, sans doute, et je ne suis pas assez fou pour m’imaginer que des cheveux qui ont grisonné comme les miens, puissent toujours durer. Mais ce que je voulais dire, c’est que, quelque précieux que soient les honneurs pour ceux qui sont nés dans une humble condition, je renoncerais bien volontiers à toute espérance de cette sorte que je puis avoir, pour vous voir encore sur la dunette du César, ayant M. Cornet à votre côté, et à la tête de l’escadre, ou suivant les mouvements du vice-amiral.

— Je vous remercie, mon bon Parker, mais cela n’est plus possible, et je ne puis dire à présent que je désirerais qu’il en fût autrement. Quand nous avons une fois coupé les amarres qui nous attachent au monde, il y a moins de plaisir à regarder en arrière qu’à regarder en avant. — Que Dieu veille sur vous, Parker, et qu’il vous maintienne ce que vous avez toujours été, un homme d’honneur.

Stowel fut le dernier à s’approcher du lit du mourant, et il ne le fit que lorsqu’il ne resta dans la chambre que sir Gervais et lui. Le caractère de bonhomie de Bluewater, et la nonchalance habituelle qui le portait à laisser à ses officiers subalternes le soin des détails minutieux du service, faisaient qu’il était plus avant dans leurs bonnes grâces, du moins en ce sens, que le commandant en chef lui-même. Stowel, par ses rapports fréquents avec le contre-amiral, avait profité plus qu’aucun autre officier des dispositions naturelles de Bluewater, qui l’avait toujours laissé régler à sa manière tout ce qui avait rapport à l’ordre et à la discipline d’un bâtiment de guerre, et l’effet qui en était résulté sur ses sentiments, avait été proportionné au plaisir qu’il en avait ressenti. Il est vrai qu’il ne pouvait s’empêcher de se rappeler l’époque où il avait été lieutenant à bord du même vaisseau sur lequel Bluewater n’était encore que midshipman ; mais, en ce moment, il ne songeait plus à cette circonstance avec l’amertume qu’elle lui avait causée quelquefois, et ce n’était à ses yeux que le point de reconnaissance le plus éloigné des nombreux services qu’ils avaient rendus ensemble.

— Eh bien, Stowel ! dit Bluewater avec un sourire un peu triste, en prenant congé de la vie, il faut aussi prendre congé du vieux César. Il est rare que le capitaine d’un vaisseau amiral n’ait pas eu quelquefois à se plaindre de son chef, et si cela vous est arrivé, je vous prie bien sincèrement de me le pardonner et de l’oublier.

— Dieu me protège, amiral, j’étais bien loin de songer à pareille chose. Je pensais combien il aurait été invraisemblable, quand nous servions ensemble à bord de la Calypso, de m’imaginer que je me trouverais un jour, en pareille circonstance, au pied de votre lit. Réellement, amiral Bluewater, je voudrais pouvoir vous donner la moitié du peu de temps qu’il me reste à vivre.

— Je vous crois, Stowel, mais c’est une chose impossible. J’ai fait la dernière manœuvre de ma vie, en donnant ma nièce en mariage au lieutenant sir Wycherly Wychecombe.

— Oui, amiral, oui ; le mariage est sans doute honorable, comme je le dis souvent à mistress Stowel, et par conséquent il ne convient pas de le décrier. Il est pourtant assez singulier qu’un homme qui a passé toute sa vie dans le célibat, veuille, à la fin de sa croisière, en voir célébrer un, et débourse pour cela une somme de cent livres sterling. Quoi qu’il en soit, les hommes ne se ressemblent pas plus, à cet égard, que les femmes dans leurs qualités, domestiques. Je désire sincèrement que ce jeune Wycherly soit aussi heureux dans la vieille maison qu’il possède là-bas un peu plus avant dans les terres, que nous l’avons été ensemble, vous et moi, à bord du vieux César. – Je suppose qu’il n’y aura pas de coégaux à Wychecombe-Hall.

— Je l’espère, Stowel. Mais à présent il faut que je vous donne mes derniers ordres relativement au César, et…

— Le pavillon du commandant en chef flotte sur notre bord, amiral, dit le méthodique capitaine, l’interrompant du ton d’un homme qui veut rappeler à un autre quelque chose qu’il craint qu’il n’oublie.

— Ne vous en inquiétez pas, Stowel ; je vous réponds qu’il y consentira. — Je désire que mon corps soit reçu à bord du César, et transporté à Plymouth. Vous le placerez sur la batterie basse, afin que tous les hommes de l’équipage puissent voir le cercueil. Je désire passer au milieu d’eux les dernières heures que j’aurai à rester sur la terre.

— Cela sera exécuté, amiral, exécuté à la lettre, — le commandant en chef ne donnant pas d’ordre contraire. – Et j’écrirai ce soir à mistress Stowel, qu’elle n’a pas besoin de venir me trouver, comme c’est sa coutume, dès qu’elle apprendra que le César est entré dans le port, mais qu’il faut qu’elle attende que votre pavillon ait été amené.

— Je serais bien fâché, Stowel, de causer un instant de délai à la réunion d’un mari avec sa femme.

— N’y pensez pas, amiral ; mistress Stowel comprendra qu’il s’agit d’un devoir. Je lui ai bien expliqué, avant de l’épouser, que les devoirs d’un marin passent avant tous ceux du mariage.

Après une courte pause, Bluewater fit ses derniers adieux à son capitaine, et Stowel se retira. Une vingtaine de minutes se passèrent dans un profond silence, et pendant tout ce temps sir Gervais ne fit pas le moindre mouvement, croyant que son ami sommeillait. Mais il était décidé que Bluewater ne sommeillerait plus avant de s’endormir du sommeil de la mort. C’était l’esprit, qui avait toujours été plus actif que le corps, qui le soutenait ainsi, et qui donnait à son physique une impulsion et une force contre nature, mais qui ne pouvaient durer longtemps, et qui contribuèrent même à amener en lui une réaction qui accéléra le moment de sa dissolution. S’apercevant enfin que son ami ne dormait pas, sir Gervais s’approcha de son lit, et lui dit à demi-voix :

— Richard, il y a dans la chambre voisine quelqu’un qui désire vivement de vous voir. J’ai résiste même à ses larmes, croyant que vous étiez disposé à dormir.

— Je ne l’ai jamais été moins. Mon esprit me semble devenir plus vigoureux et plus lucide que jamais. Je crois que je ne dormirai plus, dans le sens que vous l’entendez. Quel que soit cet individu, faites-le entrer.

Cette permission lui ayant été donnée, sir Gervais ouvrit la porte, et Geoffrey Cleveland entra. Galleygo, qui allait et venait partout à son gré, le suivit au même instant. Les traits du jeune homme prouvaient la nature et l’intensité de son chagrin. Le nom de l’amiral Bluewater s’associait dans son esprit à tous les événements qui lui étaient arrivés depuis qu’il était entré dans la marine, et quoique ce temps ne fût qu’une bien courte partie de sa vie humaine, la perspective, quand il regardait en arrière, lui paraissait aussi longue que celle qui marquait l’amitié des deux amiraux l’un pour l’autre. Quoiqu’il fît tous ses efforts pour maîtriser sa douleur, sa sensibilité prit l’ascendant, et se jetant à genoux près du lit, la tête appuyée sur ses mains, il sanglota comme si son cœur allait se briser. Les yeux de Bluewater brillèrent, et il appuya une main avec affection sur la tête de son jeune parent.

— Gervais, dit-il, vous veillerez sur ce jeune homme quand j’aurai cessé d’exister, et vous le recevrez sur votre bord. Je vous le lègue, et c’est presque vous léguer ce que j’ai de plus cher en ce monde. — Consolez-vous, mon cher enfant ; regardez tout cela comme le destin d’un marin. Notre vie appartient…

— Au roi — étaient les mots qui allaient suivre ; mais Bluewater n’aurait pu les prononcer sans étouffer. Il jeta un regard d’intelligence à son ami, avec un sourire pénible, et n’acheva pas la phrase.

— Oh ! amiral, s’écria ingénument le midshipman, je savais fort bien que nous pouvions tous être tués, mais il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’un amiral pût perdre la vie dans un combat. Je suis sûr que vous êtes le premier à qui cela soit arrivé.

— C’est une grande erreur, mon pauvre Geoffroy. Comme il n’y a pas beaucoup d’amiraux, on en voit très-peu mourir de cette manière, mais nous y sommes aussi exposés que tous les autres marins.

— Si j’avais du moins passé mon épée au travers du corps de ce M. Després quand nous combattions à l’abordage, ce serait une consolation, dit le jeune homme, grinçant les dents et respirant la vengeance, dont il sentait le désir pour le moment. J’aurais pu le faire, car il n’était pas sûr ses gardes.

— Vous auriez eu grand tort, jeune homme, d’ôter la vie à un brave officier sans aucune utilité.

— Et de quelle utilité leur a-t-il été de vous avoir blessé ? Nous n’en avons pas moins pris leur vaisseau.

— Je crois, Geoffroy, que leur vaisseau était virtuellement pris avant que je fusse blessé, répondit Bluewater en souriant. C’est un soldat de marine français qui m’a tiré un coup de feu, et il n’a fait que son devoir.

— Oui, et il a échappé sans une égratignure. Lui, du moins, il aurait dû être massacré.

— Vous parlez en homme de sang, mon enfant, et je vous reconnais à peine. Massacrer est un mot que ne doivent prononcer ni un noble anglais, ni un marin anglais. J’ai sauvé la vie à ce soldat, et quand vous serez comme moi sur votre lit de mort, Geoffroy, vous apprendrez quelle douce consolation on peut trouver dans le souvenir d’une telle action. Nous avons tous besoin de merci, et personne ne peut espérer d’en obtenir, s’il n’en a pas pour les autres.

Le jeune homme sentit qu’il avait eu tort, et ses sentiments prirent une direction meilleure, quoique à peine plus naturelle. Bluewater lui parla alors de sa cousine Mildred, en faveur de laquelle il trouva un plaisir mélancolique à faire naître de l’intérêt dans son cœur noble et ingénu. Le midshipman l’écouta avec une attention respectueuse, comme c’était sa coutume ; et se laissant tromper par l’air tranquille et serein du contre-amiral, il se fit illusion lui-même, en se flattant que la blessure qu’il avait reçue était moins dangereuse qu’on ne le supposait, et il espéra qu’il pouvait en guérir. Calmé par cette idée, ses pleurs tarirent bientôt, et ayant promis la plus grande tranquillité, il obtint de sir Gervais la permission de rester dans la chambre, où il s’occupa remplir toutes les fonctions d’une garde-malade attentive.

Une autre pause suivit cette petite scène, et Bluewater resta tranquillement occupé de ses propres idées, et les dirigeant sans doute vers Dieu. Pendant ce temps, sir Gervais lisait des rapports, et écrivait des ordres ; mais ses yeux n’étaient jamais plus d’une minute ou deux sans se tourner vers son ami. Enfin le contre-amiral sortit de son état d’abstraction, et fit de nouveau attention aux personnes et aux choses qui l’entouraient.

— Galleygo, mon ancien camarade de croisière, dit-il, je recommande plus particulièrement que jamais sir Gervais à vos soins. À mesure que nous avançons dans la vie, le nombre de nos amis diminue ; et cependant nous ne pouvons compter que sur ceux qui ont été mis à l’épreuve.

— Oui, amiral Bleu, je sais cela, et sir Gervais le sait aussi. — Oui, les vieux camarades avant les nouveaux tous les jours de la vie, et les vieux marins avant les blancs-becs. Les Bowlderos de sir Gervais sont très-bons pour donner des assiettes et faire d’autres choses semblables ; mais dans un mauvais temps, et par un coup de vent, je les compte pour peu de chose mis tous ensemble.

— À propos, Oakes, dit Bluewater, prenant tout à coup à ce sujet un intérêt qu’il n’aurait plus cru pouvoir éprouver, je n’ai appris aucun détail sur votre affaire de la première journée. D’après le peu que j’en ai entendu dire autour de moi, il paraît pourtant que vous avez pris un vaisseau à deux ponts, et démâté le vaisseau amiral français ?

— Pardon, Dick, mais vous ferez mieux de chercher à prendre un peu de repos. Le souvenir de ce qui s’est passé pendant ces deux journées m’est infiniment pénible.

— Eh bien, sir Gervais, si vous ne vous souciez pas de conter cette histoire à l’amiral Bleu, je puis le faire pour vous, dit Galleygo, qui se piquait d’être en état de faire la description exacte d’un combat naval. Je crois que la rotation de cette journée fera plaisir à un amiral qui a été blessé le lendemain si dangereusement.

Bluewater se montrant disposé à l’écouter, Galleygo commença le récit des évolutions des vaisseaux pendant la première journée, comme nous l’avons déjà fait, et il réussit d’une manière surprenante à rendre sa narration intéressante et parfaitement claire et intelligible, grâce à la connaissance parfaite qu’il avait acquise des expressions techniques qui étaient nécessaires, et à la manière dont il savait les employer à propos. Quand il en vint au moment où l’escadre anglaise se divisa en deux lignes, l’une au vent et l’autre sous le vent des deux bâtiments français, il en fit la description d’une manière si vive et si lucide, que le commandant en chef lui-même quitta sa plume et l’écouta avec plaisir.

— Qui pourrait s’imaginer, Richard, dit-il, que ces drôles, du haut des hunes, nous surveillent de si près, et qu’ils soient en état de rendre un compte si exact de tout ce qui se passe ?

– Oui, Gervais, mais qu’est-ce que la vigilance de Galleygo auprès de celle de l’œil qui voit tout ? Dans un moment comme celui-ci, c’est une pensée terrible de se souvenir que rien ne peut être oublié. ?’ai lu quelque part que pas un jurement ne se prononce qu’il ne soit répété à toujours dans l’espace par les vibrations du son ; et que pas une prière n’est bégayée sans que le souvenir en soit conservé sous le sceau indélébile de la volonté du Tout-Puissant.

— Il y avait peu d’analogie entre les idées religieuses des deux amis. Marins l’un et l’autre, – et quoique ce mot ne signifie pas nécessairement qu’ils fussent pécheurs à un degré extraordinaire, il n’implique pas non plus qu’ils fussent des modèles de sainteté, – chacun d’eux avait reçu l’éducation élémentaire d’usage, puis avait été lancé en quelque sorte à la dérive sur l’Océan de la vie, pour que la graine prît racine et que le fruit mûrit aussi bien que faire se pourrait. Un bien petit nombre de ceux « qui voguent dans des vaisseaux sur le grand Océan, » et qui échappent aux effets plus abrutissants d’une vie si dure, sont entièrement dépourvus d’idées religieuses. Passant une si grande partie de sa vie pour ainsi dire en la présence immédiate du pouvoir de Dieu, le marin est disposé à révérer sa toute-puissance, même quand il contrevient à ses lois. Mais, à l’égard de presque tous ceux à qui la nature a accordé un tempérament tendant à une profonde sensibilité, comme c’était le cas de Bluewater, le mauvais exemple ou les conseils pervers d’hommes dégagés ainsi des liens habituels de la société, ne sont pas même en état de détruire entièrement le respect créé pour Dieu par une demeure constante au milieu de sa magnificence terrestre. Ce sentiment n’avait pas été tout à fait sans produire des fruits en Bluewater, car il avait beaucoup lu et beaucoup réfléchi. Quelquefois même, quoiqu’à des intervalles éloignés, il priait, — priait avec ferveur, et non sans un sentiment vif et solennel de ses démérites. Par suite de cette disposition générale, et de la conviction passagère qui en était le résultat, son esprit était mieux en accord avec la crise dans laquelle il se trouvait, que cela n’eût pu arriver à beaucoup de ses frères d’armes, à qui, lorsqu’ils sont surpris par un destin si commun dans leur profession, il ne reste ordinairement, pour les soutenir dans leurs derniers moments, qu’une faible étincelle de l’enthousiasme produit par la victoire.

D’un autre côté, sir Gervais était aussi simple qu’un enfant dans les affaires de cette sorte. Il avait du respect pour son créateur, et les idées générales de sa bonté et de son amour pour toutes ses créatures, que les hommes bien disposés sont portés à en concevoir ; mais tous les dogmes sur la condition déchue de la race humaine, sur la médiation du Rédempteur, et sur le pouvoir de la foi, flottaient devant son esprit comme des opinions qu’il ne fallait pas controverser, et auxquelles il était inutile de réfléchir ; en un mot, le commandant en chef admettait l’hérésie pratique, qui couvre d’une ombre la foi de millions d’êtres, tandis qu’il se regardait comme un champion imperturbable de l’église et de la royauté. Cependant, en certaines occasions, sir Gervais Oakes était plus disposé que de coutume à être sérieux, et même porté à être dévot ; mais c’était sans avoir beaucoup. d’égard pour les théories religieuses et la révélation. En de pareils moments, ses opinions n’auraient pu le faire admettre dans le giron d’aucune église chrétienne en particulier ; mais ses sentiments auraient pu le faire prendre pour appartenir à toutes. En un mot, il offrait en sa personne un assez bon exemple de ce que de vagues généralités, agissant sur un tempérament disposé à recevoir des impressions morales, rendent la grande majorité des hommes qui voltigent autour des mystères d’un état futur, sans s’arrêter aux consolations de la foi, et sans découvrir aucune de ces conclusions logiques qu’ils semblent attendre la moitié du temps sans le savoir eux-mêmes. Quand Bluewater fit sa dernière remarque, le vice-amiral le regarda donc avec grande attention, et pour la première fois depuis que son ami avait été blessé, des idées religieuses se mêlèrent à ses autres réflexions. Il avait rendu grâce à Dieu de sa victoire avec piété, quoique mentalement, mais il n’avait jamais songé que le contre-amiral pût avoir besoin de quelque préparation à la mort.

— Voudriez-vous voir l’aumônier du Plantagenet, Dick ? car vous n’êtes point papiste, j’en suis bien sûr.

— Vous avez raison, Gervais. Je considère toutes les églises chrétiennes, — la sainte église catholique[1], si vous le voulez, — comme n’étant qu’un moyen fourni par la bonté divine pour aider la faiblesse des hommes dans leur pèlerinage ; mais je crois aussi qu’il y a un chemin plus court que toutes ces avenues pour arriver au pardon de Dieu. Jusqu’à quel point cela est vrai, ajouta-t-il en souriant, c’est probablement ce que personne ne saura mieux que moi dans quelques heures d’ici.

— Les amis doivent se retrouver un jour, Bluewater. Il n’est pas raisonnable de supposer que ceux qui se sont tellement aimés dans ce monde, doivent être séparés pour toujours dans l’autre.

— Il faut l’espérer, Oakes, répondit le contre-amiral en lui serrant la main, il faut l’espérer. Mais nous n’aurons là-bas ni vaisseaux, ni croisières, ni combats, ni victoires. Ce n’est que dans un moment comme celui où je suis arrivé, que nous considérons toutes ces choses sous un point de vue convenable. Dans tout le passé, je ne vois que votre fidèle et constante amitié qui ait été pour moi une source de plaisir véritable.

Sir Gervais ne put y résister plus longtemps, et il se détourna pour pleurer. Ce tribut payé à la nature par un homme d’un caractère si ferme eût quelque-chose d’imposant, même pour le mourant, et Galleygo le vit avec un mélange de surprise, de respect et de crainte. Tout familier que l’habitude et l’indulgence l’avaient rendu avec son maître, nul être vivant, suivant lui, n’avait autant d’autorité et n’était aussi formidable que le commandant en chef, et l’effet du spectacle qu’il avait sous les yeux fut de lui faire baisser la tête comme par humiliation. Bluewater vit tout cela, mais en silence et sans avoir l’air de le remarquer. Il se contenta de prier, et il le fit avec ferveur, non-seulement pour lui, mais pour son ami et pour son humble compagnon.

Vers neuf heures du soir une réaction eut lieu dans le système physique du blessé. Il se crut près de sa fin, et il envoya chercher Wycherly et sa nièce pour leur faire ses derniers adieux. Mistress Dutton les accompagna, et, indépendamment de sir Gervais, elle trouva dans la chambre du contre-amiral Magrath, qui était resté à terre pour lui-donner des soins. Mildred resta près d’une demi-heure baignant de ses larmes, l’oreiller de son oncle, et elle ne le quitta qu’à la suggestion du chirurgien.

— Voyez-vous, sir Gervais, dit celui-ci à voix basse au vice-amiral, il est du devoir de la faculté de prolonger la vie du malade, même quand il ne reste aucune espérance de la lui sauver. Et ce serait un triomphe honorable pour nous autres Plantagenets si nous pouvions faire passer la nuit au contre-amiral, car le chirurgien du César a déclaré qu’il était impossible qu’il survécût une heure au coucher du soleil. Mais si vous faites cas du jugement d’un homme de la profession, vous engagerez lady Wychecombe à se retirer.

En ce moment de séparation définitive, Bluewater avait peu de chose à dire à sa nièce ; il l’embrassa et lui donna sa bénédiction de nouveau, et fit signe qu’on l’emmenât. Il fit aussi attention à mistress Dutton, et la pria de rester un moment, quand Mildred et sir Wycherly quittèrent la chambre.

— C’est à vos soins et à votre affection, ma bonne dame, lui dit-il d’une voix si faible qu’à peine pouvait-on l’entendre, que nous sommes redevables de voir Mildred en état de faire honneur à sa situation dans le monde. Il aurait été plus fâcheux de la retrouver que de l’avoir perdue, si elle nous avait été rendue sans éducation, et avec des manières communes et grossières.

— Cela n’aurait pu arriver à Mildred dans aucune circonstance, Monsieur, répondit mistress Dutton en pleurant. — La nature avait trop fait pour cette chère enfant pour qu’elle ne fût pas aimable et bien accueillie dans toute situation où elle se serait trouvée.

— Elle n’aurait pu être tout ce qu’elle est aujourd’hui et je remercie Dieu de lui avoir assuré une telle protectrice à l’instant de sa naissance. Vous avez été tout pour elle dans son enfance, et elle cherchera à vous en prouver sa reconnaissance dans votre vieillesse.

Mistress Dutton en était trop certaine pour avoir besoin de cette assurance. Après avoir reçu la bénédiction du mourant, elle se mit à genoux près de son lit, pria pendant quelques minutes avec ferveur, et se retira. Pendant la nuit suivante il n’y eut aucun changement remarquable dans la situation du contre-amiral, et plus d’une fois Magrath exprima à voix basse et avec un air de satisfaction l’espoir que le malade verrait encore le soleil se lever. Cependant une heure avant le lever de l’aurore, le blessé parut rallier ses forces de manière à donner des inquiétudes au chirurgien-major. Il savait qu’un changement physique de cette nature ne pouvait arriver que par suite de l’ascendant momentané que l’âme reprenait sur la matière, quand la première est sur le point d’abandonner pour toujours son habitation terrestre, circonstance qui n’est pas rare dans les hommes doués d’une intelligence forte et active, toutes leurs facultés se ranimant un moment dans leurs derniers instants, comme la dernière lueur que jette une lampe qui est près de s’éteindre. S’étant approché du lit, il examina avec soin son patient, et fut convaincu que sa mort était très-prochaine.

— Vous êtes homme et marin, sir Gervais, dit-il d’une voix très-basse, et il ne servirait à rien de vouloir tromper votre jugement dans un cas de cette nature. Notre respectable ami le contre-amiral est in articulo mortis, comme on peut dire ; il est impossible qu’il vive plus d’une demi-heure.

Sir Gervais tressaillit ; il regarda autour de lui avec un air d’impatience, car il aurait donné tout au monde pour être seul avec son ami mourant ; mais il hésitait à faire une demande qui suivant lui pouvait paraître contraire aux convenances. Il fut tiré de cet embarras par Bluewater lui-même, qui ne fut pas arrêté par les mêmes scrupules. Faisant signe au chirurgien de s’approcher de lui, il lui exprima le désir d’être laissé seul avec le commandant en chef.

— Ce ne sera pas contrevenir aux règles de la pratique que de céder aux désirs de ce pauvre homme, murmura Magrath tout en regardant autour de lui pour recueillir les instruments de sa profession, comme un ouvrier ramasse ses outils quand il va quitter l’endroit où il travaille peut aller dans un autre ; — ainsi nous ferons ce qu’il demande.

À ces mots, il poussa Geoffrey et Galleygo hors de la chambre, en sortit lui-même, et ferma la porte.

Se trouvant seul, sir Gervais s’agenouilla près du lit de son ami, et pria, tenant une de ses mains dans les siennes. L’exemple de mistress Dutton et les désirs de son propre cœur le portèrent à cet acte religieux, et quand il fut terminé il se sentit soulagé des sensations qui l’étouffaient.

— Me pardonnez-vous, Gervais ? demanda Bluewater.

— Vous pardonner ! — Que voulez-vous dire, mon vieil ami ? Nous avons tous besoin de pardon, parce que nous avons tous nos instants de faiblesse. — Puisse Dieu oublier tous mes péchés comme j’ai oublié les erreurs que vous avez pu commettre !

— Que Dieu vous protège, Oakes, et qu’il vous conserve le caractère de simplicité de cœur, de franchise et d’honneur, que je vous ai toujours connu.

Sir Gervais enfonça son visage dans les couvertures du lit et poussa un profond gémissement.

— Embrassez-moi, Gervais, murmura le contre-amiral.

Le commandant en chef se releva, se courba sur le corps de son ami et l’embrassa sur les deux joues. Un sourire de satisfaction brilla sur le visage du mourant, et il cessa de respirer. Il se passa pourtant près d’une demi-minute avant qu’il rendît ce dernier soupir qui annonce la fin de la carrière humaine. Sir Gervais passa le reste de la nuit à se promener seul dans la chambre du défunt, se rappelant toutes les scènes de péril et de plaisir, de fatigue et de victoire, qu’il avait partagées avec l’ami qu’il venait de perdre. Enfin quand le soleil fut levé, il appela du monde et se retira dans sa tente.


  1. Le mot catholique est employé ici dans le sens d’universelle. L’église anglicane se dit église catholique.