Les Deux Amiraux/Chapitre XXIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 20p. 394-409).



CHAPITRE XXIX.


Il dit, et les traits enchanteurs de la belle Géraldine respirèrent sur la toile. Ses touches y tombaient aussi rapidement qu’on voit tomber les feuilles pendant un orage ; et la blancheur du lis était en harmonie avec le carmin de la rose.
Alston



Nous demanderons maintenant au lecteur la permission de laisser quarante-huit heures s’écouler avant de reprendre le fil de notre histoire, liberté que nous n’avons pas souvent prise avec les unités, comme il nous rendra la justice de le dire. La scène alors sera celle que nous avons décrite au commencement de cet ouvrage, le promontoire et la rade de Wychecombe, la station aux signaux, la route et le sentier qui y conduisaient. Il faisait un beau temps d’été, et les flammes des bâtiments à l’ancre étaient à peine assez agitées pour former des lignes courbes. Ces bâtiments composaient la plus grande partie de l’escadre anglaise, dans laquelle il s’était opéré quelques changements. Le Druide était entré à Portsmouth avec la Victoire ; le Driver et l’Actif avaient gagné les ports les plus voisins avec des dépêches pour l’amirauté, et l’Achille, remorqué par le Dublin et escorté par la Chloé, était allé sous le vent, ses voiles brassées carrées, dans l’espoir de gagner Falmouth. Le reste de l’escadre était réuni dans la rade, où les vaisseaux désemparés avaient été remorqués le matin. C’était un tableau représentant une scène d’extrême activité. Le Warspite guindait des mâts de hune de fortune ; les vergues de hune et les vergues basses étaient amenées sur le pont pour être jumelées, ou l’on gréait celles de rechange pour les remplacer. Le Plantagenet était prêt pour une nouvelle action, son gréement ayant été réparé et ses mâts bien jumelés. Il aurait fallu un œil exercé pour découvrir, même à peu de distance, que le César, le Carnatique, le Douvres, l’Élisabeth et deux ou trois autres vaisseaux venaient de prendre part à une action. Près du rivage, la mer était couverte de canots, et les maîtres-d’hôtel des capitaines et des officiers, ainsi que les mousses au service des midshipmen, étaient à fourrager, suivant la coutume, les uns dans l’honnête intention de se procurer des aliments convenables pour les blessés, les autres dans le dessein malicieux de contribuer au bien-être de ceux qui se portaient bien, en invoquant la compassion des femmes des environs en faveur des victimes de la guerre.

C’était principalement à la station qu’on remarquait les principaux changements occasionnés par ce nouvel état de choses. Cet endroit avait l’air d’un lieu où avait été établi le quartier-général d’une armée, dans les vicissitudes d’une campagne des marins belliqueux, sinon des soldats, s’y rendant en foule, comme à un point central d’intérêt et de nouvelles. Cependant il y avait une singularité remarquable dans la manière dont ces héros de l’Océan s’en approchaient ; la porte de la maison de Dutton semblait interdite, car bien peu de personnes s’y présentaient ; tandis que l’herbe qui croissait autour du mât aux signaux portait les marques des pieds nombreux qui l’avaient foulée. Cet endroit paraissait être un centre d’attraction. Des officiers de tout rang et de tout âge y arrivaient constamment, et s’en retournaient, leur physionomie exprimant l’inquiétude, le chagrin et la crainte. Malgré le renouvellement constant des individus, il n’y avait pas eu, depuis le lever du soleil un seul instant où une douzaine de marins, capitaines, lieutenants, masters et autres, n’eussent été réunis autour du banc placé au pied du mât aux signaux, et leur nombre s’était fréquemment élevé jusqu’à vingt.

À quelque distance de la foule et près du bord du plateau du promontoire, on avait dressé une grande tente. Un soldat de marine se promenait en sentinelle devant l’entrée. Un autre était placé de même devant la porte de la maison de Dutton, et quiconque voulait entrer soit dans la tente, soit dans la maison, à l’exception d’un petit nombre de privilégiés, devait s’adresser au sergent qui commandait le détachement de soldats. Leurs armes étaient en faisceau sur le gazon, et ceux qui n’étaient pas en faction se promenaient en petits groupes près de leur poste. Ces signes étaient ceux qui annoncent ordinairement la présence d’officiers d’un rang supérieur, et ils pouvaient être regardés comme des preuves de l’état actuel des choses sur le promontoire et dans les environs.

Le contre-amiral Bluewater était dans la maison de Dutton, et sir Gervais Oakes occupait la tente. Le premier avait été transporté, à sa propre demande, dans cet endroit, où il voulait rendre le dernier soupir. Les deux pavillons flottaient encore au haut des mâts du César, espèce de souvenir mélancolique des nœuds de l’amitié qui avait uni les deux amiraux pendant tout le cours d’une vie passée dans la même profession.

Des femmes ayant reçu l’éducation de mistress Dutton et de sa fille ne pouvaient avoir habité si longtemps ce promontoire sans y laisser quelques traces de leur goût. Nous avons déjà parlé de la maison dont le petit jardin était en ce moment orné de belles fleurs, et entretenu avec un ordre et un soin qu’on ne se serait pas attendu à trouver dans un pareil endroit ; et même les sentiers qui coupaient en différents sens cette grande plate-forme couverte de verdure avaient été tracés de manière à prouver qu’un œil ami du pittoresque y avait présidé. Un de ces sentiers conduisait à un petit pavillon d’été, construit, comme les clôtures dont nous avons parlé, avec des planches et autres bois, débris de naufrages, et placé sur une plate-forme du rocher à une élévation effrayante, mais où l’on pouvait être en toute sécurité. Bien loin qu’il y eût quelque danger à se rendre dans ce pavillon Wycherly, pendant les six mois qu’il avait passés dans ces environs, avait pratiqué un autre sentier qui conduisait encore plus bas à une petite plate-forme complètement cachée aux yeux qui auraient pu se trouver plus haut, et sur laquelle il avait établi un banc rustique qui offrait une telle sûreté que Mildred et sa mère allaient souvent s’y asseoir ensemble. Pendant l’absence récente de Wycherly, la pauvre fille y avait passé une bonne partie de son temps à pleurer dans la solitude. Dutton ne s’était jamais hasardé à y descendre, car quoique le sentier fût protégé par des cordes pour y appuyer la main, il était assez escarpé pour exiger une tête et des jambes plus sûres que son intempérance ne lui en avait laissé. Une ou deux fois, Wycherly avait obtenu de Mildred de venir passer une heure tête à tête avec lui dans ce lieu romantique, et quelques-uns des plus agréables souvenirs de cette jeune fille dont l’esprit était aussi juste et aussi intelligent que son cœur était pur, se rattachaient aux entretiens qu’ils y avaient eus ensemble. Wycherly était assis sur ce banc au moment où commence le présent chapitre. Le mouvement qui avait lieu sur le promontoire et le nombre de personnes qui venaient sans cesse près de la maison, ne lui laissaient aucune chance de voir Mildred seule chez elle, et il avait espéré que, conduite par quelque sympathie secrète, elle aurait pu chercher aussi cet endroit retiré, pour jouir un moment des douceurs de la solitude, sinon par un motif plus puissant et plus secret. Il n’y était pas depuis longtemps quand il entendit un pied lourd marcher au-dessus de sa tête. C’était celui d’un homme qui entrait dans le pavillon d’été. Il se demandait encore s’il devait renoncer à tout espoir de voir Mildred, quand son oreille exercée reconnut le bruit des pieds légers de la jeune fille, qui arrivait aussi dans le pavillon.

— Me voici comme vous l’avez désiré, mon père, dit la pauvre fille d’un ton tremblant, que Wycherly comprit trop bien pour ne pas se figurer dans quel état se trouvait Dutton en ce moment. L’amiral Bluewater sommeille, et ma mère m’a permis de sortir un instant.

— Oui, l’amiral Bluewater est un grand homme, quoiqu’il ne vaille guère mieux qu’un homme mort, dit Dutton d’un ton aussi dur que ses expressions étaient grossières. Vous et votre mère, vous êtes tout attention pour lui ; mais si j’étais à sa place, laquelle de vous verrait-on se courber sur mon lit, les joues pâles et les yeux en larmes ?

— Laquelle, mon père ? Toutes deux. — Ne pensez pas assez mal de votre femme et de votre fille pour supposer qu’il soit possible que l’une ou l’autre oublie son devoir.

— Oui, le devoir pourrait peut-être faire quelque chose. Mais quel devoir avez-vous à remplir avec ce contre-amiral, qui ne nous est bon à rien ? Je le déteste de toute mon âme ; il était membre du conseil martial qui m’a privé de mon rang ; et c’est lui qui s’est montré le plus obstiné à refuser de m’aider à obtenir ce misérable grade de master.

Mildred garda le silence. Elle ne pouvait justifier son ami qu’en accusant son père, et son respect filial le lui défendait. Quant à Wycherly, il aurait donné un an de son revenu pour être en ce moment sur mer, et cependant il ne voulait pas blesser la sensibilité de la jeune fille en lui laissant savoir qu’il avait entendu cette conversation. Cette pensée le fit rester où il était, écoutant involontairement un entretien qu’il aurait voulu ne pas entendre, ce qu’il aurait pu prévenir s’il eût eu le temps de la réflexion.

— Asseyez-vous ici, Mildred et écoutez ce que j’ai à vous dire, reprit Dutton d’un ton sévère. Il est temps que je vous parle sérieusement. Vous tenez entre vos mains votre fortune, celle de votre mère et la mienne, et comme je suis une des parties intéressées, j’entends que la mienne soit assurée sur-le-champ.

— Je ne vous comprends pas, mon père, dit Mildred avec un tremblement dans la voix qui fut sur le point de déterminer Wycherly à se montrer ; mais nous devons à la vérité de dire qu’une vive curiosité se mêlait alors à ses autres sensations. Comment est-il possible que j’aie entre les mains votre fortune et celle de ma chère mère ?

— Votre chère mère ! Oui, je l’ai trouvée assez chère pour moi, mais il faut que sa fille m’en indemnise. Écoutez-moi bien, Mildred, et songez que ce n’est plus le moment de plaisanter. — Je vous demande, en vertu des droits d’un père, si quelque homme vous a jamais demandé votre main ? — Répondez clairement, et ne me cachez rien. — Partez ! Il me faut une réponse.

— Je ne désire vous cacher rien de ce que je dois vous dire ; mais si une jeune fille refuse l’honneur qu’un homme lui fait en lui demandant sa main, doit-elle révéler ce secret, même à son père ?

— Oui, elle le doit, et vous le ferez. — Plus d’hésitation. Quelle est la première offre de mariage que vous avez reçue ?

Mildred, après une courte pause, prononça d’une voix tremblante le nom de M. Rotherham.

— Je m’en doutais ; grommela Dutton. Il fut un temps où cette offre n’aurait pas été à mépriser ; mais nous pouvons faire mieux à présent. Cependant on peut le garder en réserve comme un pis-aller. M. Thomas a dit que son legs de mille livres lui serait payé, et cela, joint à son revenu comme ministre, serait un port assez comfortable après une vie orageuse. — Eh bien ! voyons, Mildred qui avons-nous ensuite ? M. Thomas Wychecombe en est-il jamais venu au point ?

— Il n’y a que vingt-quatre heures qu’il m’a offert sa main, mon père, et si c’est là ce que vous voulez dire…

— Point d’affectation, Miss, je ne puis la souffrir. Vous savez parfaitement ce que je veux dire. — Eh bien ! qu’avez-vous répondu ?

— Je ne l’aime pas le moins du monde, mon père, et par conséquent j’ai répondu que je ne pouvais l’épouser.

— La conséquence n’est nullement exacte. Le mariage est fait par un prêtre, et l’amour est une chose toute différente. — J’espère que vous regardez mistress Dutton comme ma femme ?

— Quelle question ! murmura Mildred.

— Eh bien ! supposez-vous qu’elle m’aime, — qu’elle puisse m’aimer, — à présent que je suis un homme dégradé, — appauvri ?

— Mon père !

— Allons, allons, en voilà assez sur ce sujet. — Il est possible que M. Thomas Wychecombe ne soit pas fils légitime de son père, je suis même porté à croire qu’il ne l’est pas, d’après les preuves qu’en a données sir Reginald depuis un jour ou deux ; et j’entends dire que sa propre mère est mécontente de lui, ce qui donnera le coup d’assommoir à ses prétentions. Quoi qu’il en soit, Milly, Tom Wychecombe a un bon revenu de six cents livres, dont il a hérité de son père, et sir Reginald lui-même convient que tous les biens mobiliers du feu baronnet doivent lui appartenir, en vertu du testament.

— Vous oubliez, mon père, dit Mildred qui savait que ce qu’elle allait dire était la seule chose qui pût faire quelque impression sur son père, que M. Thomas a promis de payer les legs que feu sir Wycherly avait faits par le second testament que la mort l’a empêché de signer.

— Ne comptez pas trop sur cela, Mildred ; mais j’ose dire que sur les vingt mille livres qui doivent lui revenir, il vous en donnerait demain dix mille à titre de douaire, si vous consentiez à l’épouser. Mais partons maintenant de ce nouveau baronnet, – car il paraît devoir hériter du titre comme du domaine, — vous a-t-il jamais fait une offre de mariage ?

Il s’ensuivit une pause, pendant laquelle Wycherly crut entendre le bruit de la respiration pénible de Mildred ; et sa conscience lui dit qu’il ne pouvait honorablement rester plus longtemps dans la situation où il se trouvait. Se levant à la hâte il monta rapidement le sentier qui conduisait au pavillon d’été. Un léger cri échappa à Mildred quand elle entendit le bruit de ses pas ; et quand il arriva, il la trouva le visage appuyé sur ses deux mains, tandis que Dutton s’avançait en chancelant, d’un air surpris et alarmé. Comme les circonstances ne permettaient pas au jeune lieutenant d’avoir l’air d’ignorer ce qui venait de se passer entre eux, il mit à l’écart toute réserve, et parla clairement et avec franchise.

— Monsieur Dutton, dit-il, j’ai entendu, sans le vouloir, une partie de la conversation que vous venez d’avoir avec Mildred, et je puis répondre moi-même à la dernière question que vous lui avez faite. — Oui, j’ai offert ma main à votre aimable fille. — Je lui renouvelle cette offre en ce moment. Elle me rendrait l’homme le plus heureux de l’Angleterre en l’acceptant, mais elle l’a refusée.

— Refusée ! s’écria Dutton, la surprise faisant disparaître l’air d’aménité qu’il avait pris en voyant Wycherly. — Refusée ! — C’était donc, sir Wycherly Wychecombe, avant que vos droits fussent aussi bien établis qu’ils le sont à présent ? – Répondez-moi, Mildred ; — comment avez-vous pu, — comment avez-vous osé — refuser une offre semblable ?

La nature humaine n’en pouvait endurer davantage. Les mains de Mildred tombèrent sur ses genoux, et laissèrent voir des traits beaux comme ceux d’un ange, quoique ses joues fussent pâles comme la mort. La force du sentiment qu’elle éprouvait lui arracha une réponse, mais elle ne l’eut pas plutôt faite qu’elle s’en repentit, et se couvrit de nouveau le visage de ses mains.

— Mon père, dit-elle, comment aurais-je pu, — comment aurais-je osé — encourager sir Wycherly Wychecombe à s’allier à une famille comme la nôtre ?

La voix de sa conscience parla à Dutton en ce moment, avec une force qui dissipa en partie les effets de son intempérance, et il est difficile de dire ce qu’il allait répondre, quand Wycherly le pria à voix basse de le laisser seul avec sa fille. Dutton eut assez de bon sens pour comprendre qu’il était de trop, et la honte qu’il éprouva lui faisait désirer de se retirer. Il disparut donc à l’instant, et remonta sur le promontoire.

— Mildred, chère Mildred, s’écria Wycherly avec tendresse, cherchant à attirer son attention sur lui, — nous sommes seuls à présent ; — refuserez-vous de m’accorder un regard ?

— Est-il parti ? demanda Mildred, se découvrant le visage, et regardant autour d’elle, d’un air égaré. — Dieu merci ! ma persécution est finie du moins pour le moment ! — Retournons à la maison, sir Wycherly, l’amiral Bluewater peut avoir besoin de moi.

— Non, Mildred non, pas encore. Vous pouvez sûrement m’accorder quelques minutes — à moi, qui ai tant souffert pour vous, — que vous avez fait tant souffrir, pour mieux dire, — depuis quelques jours. La raison que vous venez de donner est-elle la véritable, — est-elle la seule qui vous ait fait refuser ma main si opiniâtrement ?

— Ne suffisait-elle pas, Wycherly ? répondit Mildred à voix basse, comme si elle eût craint que l’air n’entendît son secret. — Rappelez-vous qui vous êtes et ce que je suis. Puis-je souffrir que vous deveniez l’époux d’une femme à qui son propre père fait de si cruelles propositions ?

— Je n’affecterai pas, Mildred, de cacher l’horreur que m’inspirent de tels principes ; mais vos vertus n’en brillent que davantage pour avoir fleuri près de lui. Répondez seulement à une question avec franchise, et toute autre difficulté peut être surmontée. — M’aimeriez-vous assez pour consentir à m’épouser, si vous étiez orpheline ?

Tous les traits de Mildred respiraient l’angoisse, mais cette question en changea entièrement l’expression. Le moment était extraordinaire, et les sentiments qu’il fit naître en elle ne le furent pas moins. Presque sans le savoir, elle porta à ses lèvres, avec une sorte de respect, la main qui tenait la sienne, et au même instant Wycherly lui passa un bras autour de la taille, et la serra contre son cœur.

— Rentrons la maison, dit Mildred en se dégageant de la position dans laquelle elle se trouvait involontairement, quoique le cœur y eût trop de part pour que sa délicatesse en fût alarmée. — Je suis sûre que l’amiral Bluewater s’apercevra de mon absence.

— Non, Mildred, notre entrevue ne peut se terminer ainsi. Donnez-moi du moins la faible consolation de savoir que, si cette difficulté n’existait pas, – si vous étiez orpheline, par exemple, vous consentiriez à être à moi ?

— Oh ! Wycherly ! avec quel plaisir avec quelle joie ! Mais n’en parlons plus. – Eh bien ! – non, – non.

Pour cette fois, le jeune lieutenant la serra dans ses bras plus longtemps et avec plus de ferveur que la première fois ; et il avait le cœur trop marin pour souffrir qu’elle lui échappât avant qu’il eût pris un baiser sur ses lèvres. Après cet adieu caractéristique, et dès qu’il lui eut rendu la liberté, elle remonta sur le plateau du promontoire, et courut d’un pied léger vers la maison de sa mère. Pendant ce temps, nous allons changer de scène, et nous transporter sous la tente de sir Gervais Oakes.

— Vous venez de voir l’amiral Bluewater ? dit le commandant en chef avec la vivacité d’un homme déterminé à apprendre même la nouvelle la plus fâcheuse, en voyant Magrath entrer dans sa chambre. — Si cela est, dites-moi sur-le-champ s’il reste quelque espérance pour sa vie.

— De toutes les passions humaines, sir Gervais, répondit Magrath en regardant d’un autre côté pour éviter les yeux perçants du vice-amiral, l’espérance est généralement considérée par tous les hommes raisonnables comme la plus trompeuse et la plus perfide ; et de toutes les espèces et dénominations d’espérance, la plus incertaine est celle qui est fondée sur la durée de la vie humaine. Nous espérons tous, à ce qu’il me semble, vivre jusqu’à un âge assez avancé, et pourtant combien de nous ne vivent que le temps nécessaire pour être désappointés !

Sir Gervais resta immobile jusqu’à ce que le chirurgien eût cessé de parler, et alors il se mit à se promener sous sa tente dans un sombre silence. Il connaissait si bien les manières de Magrath, qu’il perdit le faible espoir qui l’avait engagé à lui demander son opinion, et fut convaincu qu’il allait perdre son ami. Il eut besoin de toute sa force d’âme pour supporter un tel coup, car, ayant vécu dans le célibat, n’ayant pas d’enfants, et accoutumé à vivre ensemble presque depuis leur enfance, ces deux vétérans en étaient venus à se regarder comme formant deux parties distinctes d’un même être. Magrath fut plus touché qu’il ne voulut l’exprimer. Il se moucha plusieurs fois d’une manière qu’un observateur aurait trouvée suspecte.

— Voulez-vous me faire le plaisir, docteur Magrath, dit sir Gervais d’un ton doux et calme, de prier le capitaine Greenly de passer ici aussitôt qu’il le pourra ?

— Très-volontiers, sir Gervais, et je suis sûr que vous ne l’attendrez pas longtemps.

Le capitaine du Plantagenet ne tarda pas à paraître et, comme tous ceux au milieu desquels il vivait, il n’avait pas la physionomie animée par la joie de la victoire.

— Je suppose que Magrath vous a tout dit ? dit le vice-amiral en lui serrant la main.

— Oui, sir Gervais et je regrette sincèrement d’avoir à dire qu’il ne donne aucune espérance.

— Je le savais, Greenly, je le savais. Et cependant Bluewater ne souffre plus, et il paraît même calme et tranquille. J’aimais à me flatter que cette cessation de souffrance pouvait être un augure favorable.

— Quoi qu’il en soit, sir Gervais, j’en suis charmé ; car je pense qu’il est de mon devoir de parler au contre-amiral du mariage de son frère. D’après le silence qu’il a toujours gardé, sur ce sujet, il est possible, — il est même probable, d’après toutes les circonstances qu’il n’en a jamais été informé, et il peut se faire qu’il existe des raisons pour qu’il doive en être instruit. Puisqu’il est calme et tranquille, — voyez-vous quelque inconvénient à ce que je lui en parle ?

Greenly n’aurait pu faire aucune proposition capable de rendre un plus grand service à sir Gervais. La nécessité de prendre un parti décidé, d’avoir un objet en vue, d’agir en un mot, contribua à soulager son esprit, en dirigeant ses pensées dans une carrière plus active. Saisissant son chapeau, il fit signe à Greenly de le suivre, et traversa le plateau du promontoire, en prenant le sentier qui conduisait chez Dutton. Il était nécessaire qu’il passât près du mât aux signaux. Les yeux des officiers qui y étaient rassemblés rencontrèrent ceux du vice-amiral, et ils exprimaient une compassion sincère et les saluts qui furent échangés entre eux n’étaient pas une vaine et stérile politesse, ils étaient éloquents de sensibilité.

Bluewater était éveillé, et il tenait affectueusement la main de Mildred dans la sienne, quand son ami entra. Il la quitta pour serrer celle du vice-amiral, et le regarda avec une sorte d’attendrissement, comme s’il eut eu pitié du chagrin qu’il savait que devait éprouver l’ami qui allait lui survivre.

— Mon cher Bluewater, dit sir Gervais, qui, malgré sa fermeté naturelle au moral, semblait alors physiquement en proie à une agitation nerveuse, voici Greenly qui désire vous dire quelque chose dont nous pensons tous deux que vous devez être instruit dans un moment comme celui-ci.

Le contre-amiral regarda son ami fixement, comme pour l’engager à continuer.

— C’est relativement à votre frère Jack ; je suppose que vous n’avez jamais su qu’il a été marié, sans quoi je pense que je vous en aurais entendu parler.

— Marié ! répéta Bluewater parlant avec beaucoup d’intérêt et sans grande difficulté ; je crois que ce doit être une méprise. Il avait le cœur chaud et la tête inconsidérée, mais il n’y avait dans le monde entier qu’une seule femme qu’il aurait pu où voulu épouser. Il y a longtemps qu’elle est morte, mais elle n’était pas sa femme car son oncle qui était très-riche, mais dont le vouloir était indomptable, n’y aurait jamais consenti. Il survécut à sa nièce, mais mon pauvre frère mourut avant elle.

Il prononça ces mots d’une voix calme, car il parlait sans effort et sans souffrir.

— Vous l’entendez, Greenly, dit sir Gervais et pourtant il n’est pas vraisemblable que vous ayez fait une méprise.

— Je n’en ai certainement fait aucune, Messieurs ; j’ai été un des témoins du mariage du colonel Bluewater avec un autre officier qui est en ce moment dans cette escadre. C’est du capitaine Blakely que je veux parler. Je connais le prêtre qui a fait la cérémonie ; il vit encore, et c’est un bénéficier.

— Ce que vous me dites m’étonne. Mon frère était vivement épris d’Agnès Hedworth, mais sa pauvreté était un obstacle à leur union, et ils moururent tous deux si jeunes, qu’ils n’eurent pas le temps de vaincre l’opposition de l’oncle à ce mariage.

— Eh bien, amiral ; dit le capitaine Greenly, c’est pourtant Agnès Hedworth que votre frère a épousée.

Un bruit qui se fit entendre en ce moment dans la chambre interrompit cette conversation, et les trois interlocuteurs virent Wycherly et Mildred occupés à ramasser les fragments d’une jatte que mistress Dutton avait laissée tomber. Ce petit accident semblait l’avoir alarmée, et elle s’était jetée sur un fauteuil pâle et tremblante.

— Ma chère mistress Dutton, dit sir Gervais, s’approchant avec bonté, vos nerfs ont été cruellement mis à l’épreuve depuis quelque temps, sans quoi une pareille bagatelle ne vous affecterait pas ainsi.

— Ce n’est pas cela, s’écria-t-elle vivement, ce n’est pas cela ! — Oh ! le moment terrible est enfin arrivé, et je vous remercie du fond du cœur, ô mon Dieu, d’avoir permis qu’il soit arrivé sans honte et sans ignominie !

Elle prononça ces derniers mots à genoux et les mains levées vers le ciel.

— Ma mère ! ma chère mère ! s’écria Mildred, se jetant au cou de mistress Dutton, que voulez-vous dire ? Quel nouveau malheur est arrivé aujourd’hui ?

— Votre mère ! oui, chère Mildred, vous êtes ma fille ; et vous la serez toujours. — C’est là le coup que j’ai le plus redouté ! Mais que sont les nœuds inconnus du sang, auprès de l’habitude, de l’affection et des soins maternels ? Si je ne vous ai pas donné le jour, Mildred quelle mère aurait pu vous aimer davantage ? quelle mère serait morte pour vous aussi volontiers que moi ?

— Le chagrin lui a troublé la raison, Messieurs, dit Mildred se dégageant doucement des bras de mistress Dutton ; quelques instants de repos la rendront à elle-même.

— Non, chère Mildred, il faut que tout soit connu ; tout doit être connu à présent. Après ce que je viens d’entendre, il serait impardonnable à moi de ne pas tout dire. — Ne vous ai-je pas entendu dire, Monsieur, que vous étiez présent au mariage d’Agnès Hedworth avec le frère de l’amiral Bluewater ?

— Il ne peut y avoir aucun doute de ce fait, Madame, et d’autres le certifieront ainsi que moi. Ce mariage eut lieu à Londres pendant l’été de 1725, alors que Blakely et moi nous étions venus de Portsmouth en cette ville par congé. Le colonel Bluewater nous pria d’en être témoins, et il exigea de nous le secret.

— Et dans l’été de 1726, Agnès Hedworth mourut dans ma maison et entre mes bras, une heure après avoir donné le jour à cette chère enfant, Agnès Dutton, comme on l’a toujours appelée, — Mildred Bluewater, comme il paraît qu’on devrait la nommer.

Il est inutile de parler de la surprise que causa cette découverte extraordinaire à tous ceux qui étaient présents à cette scène, et du plaisir avec lequel Wycherly et Bluewater entendirent la déclaration de mistress Dutton. Un grand cri échappa à Mildred ; elle se jeta au cou de celle qu’elle avait toujours crue sa mère, et la serra étroitement dans ses bras comme si elle n’eût pas voulu que le nœud qui les avait attachées si longtemps ensemble fût rompu si brusquement. Une demi-heure passée à pleurer et à recevoir les plus tendres consolations, calma un peu la pauvre fille, et elle fut en état d’écouter les explications. Elles étaient infiniment simples, et si claires qu’en y joignant les preuves données par le capitaine Greenly, elles mettaient les faits hors de doute.

C’était quand elle demeurait dans la maison de son patron, que mistress Dutton avait connu Agnès Hedworth, une couple d’années après son mariage avec le lieutenant Dutton et tandis qu’il était en mer. Agnès Hedworth vint se placer sous la protection de mistress Dutton, et lui demander un asile pour une femme qui se trouvait dans les circonstances les plus pénibles. Comme tous ceux qui connaissaient Agnès Hedworth, mistress Dutton l’aimait et la respectait, mais la distance qu’établissait entre elles la différence de leur naissance et de leur situation dans le monde, mettait un obstacle à toute confidence. Pendant le peu de jours qu’elle passa chez son humble amie, Agnès Hedworth s’était conduite avec la dignité tranquille d’une femme qui n’avait rien à se reprocher, et l’on ne pouvait lui faire aucune question qui impliquât un doute. Une suite d’évanouissements empêcha à l’heure de la mort toutes les communications que le cas exigeait, et mistress Dutton se trouva tout à coup avec un enfant sur les bras et le corps de son amie dans sa maison. Agnès Hedworth était arrivée chez elle sans être accompagnée de personne et sous un nom emprunté. Toutes ces circonstances donnèrent des craintes à mistress Dutton, et sa délicatesse la porta à prendre toutes les précautions nécessaires pour ne pas risquer de compromettre la réputation de son amie. Elle fit transporter son corps à Londres, et écrivit à l’oncle pour l’informer du lieu où elle l’avait fait déposer. Elle lui envoya aussi son adresse dans le cas où il voudrait s’informer des circonstances de la mort de sa nièce. Elle apprit que le corps avait été enterré à la manière ordinaire, mais jamais on ne lui demanda aucun détail sur les circonstances de cette mort. La jeune duchesse, sœur de miss Hedworth, voyageait alors en Italie, et elle n’en revint que plus d’un an après. Nous pouvons même ajouter, quoique mistress Dutton ne le sût pas alors, et que par conséquent elle ne put en parler, que, lorsqu’elle fit à son oncle des questions sur le destin d’une sœur qu’elle avait tendrement aimée, il lui avait répondu tout simplement qu’elle était morte subitement dans une petite ville où elle était allée prendre les eaux pour sa santé, avec une dame de ses amies. M. Hedworth, leur oncle, avait-il quelque soupçon du mariage de sa nièce, c’est ce qui est incertain ; mais, rien n’est moins vraisemblable, car elle l’avait mortellement offensé, quelques mois avant sa mort, en refusant un mariage aussi avantageux sous tous les rapports que celui de sa sœur aînée, si ce n’est pourtant que celle-ci avait épousé un homme qu’elle aimait, et qu’il exigeait d’Agnès le sacrifice de son inclination. Cette affaire sema la zizanie entre l’oncle et la nièce, et il en résulta qu’ils n’eurent presque plus de communications ensemble. Elle passait son temps dans la retraite ou avec quelques amis que son oncle ne connaissait pas et dont il se souciait fort peu. En un mot, ils vivaient tous deux d’une manière si différente, que rien n’était plus facile à la nièce que de cacher à son oncle la situation dans laquelle elle se trouvait. Son motif pour lui en faire un secret était la fortune de l’enfant qu’elle attendait, car il était au pouvoir de son oncle de la priver par testament, s’il le jugeait à propos, d’un certain domaine de famille qui devait après lui appartenir aux deux sœurs comme ses cohéritières, ou à leurs enfants. Quel aurait été le résultat de ce mystère, ou qu’avait dessein de faire la pauvre Agnès ? c’est un secret sur lequel la mort a apposé son sceau éternel.

Mistress Dutton était mère d’une fille qui n’avait que trois mois, quand elle se trouva chargée sans y penser de cette petite étrangère. Quelques semaines après, sa fille mourut, et ayant attendu inutilement plusieurs mois des nouvelles de la famille Hedworth, elle fit baptiser le second enfant sous le même nom qu’avait porté sa fille, et elle finit par l’aimer peut-être autant que si elle lui eût donné le jour. Trois ans se passèrent ainsi, et le temps approchait où son mari devait revenir de sa station aux Indes orientales. Pour être prête à le recevoir, elle changea de domicile, se logea dans un port de mer, et changea aussi de domestiques. Toutes ces circonstances la laissèrent, heureusement, comme elle le pensa ensuite, complètement maîtresse du secret de la naissance de Mildred, les deux ou trois autres personnes qui en étaient instruites étant alors trop éloignées pour rendre vraisemblable qu’elles songeassent jamais à en parler, à moins qu’on ne les questionnât à ce sujet. Sa première intention était pourtant de ne rien cacher à son mari de ce qui s’était passé chez lui pendant son absence. Mais elle renonça à ce dessein quand il fut de retour. Le trouvant entièrement changé, abruti par l’habitude de s’enivrer, ne lui montrant plus qu’indifférence et froideur, et brutal dans toutes ses manières, elle ne voulut pas exposer aux caprices d’un tel être l’enfant auquel elle était si fortement attachée, et Mildred fut élevée comme leur fille véritable.

Mistress Dutton fit ce récit avec précision et clarté, s’abstenant, comme de raison, de faire aucune remarque sur la conduite de son mari et rapportant toute la sienne à la force de son attachement pour l’enfant. Bluewater eut encore assez de force pour serrer Mildred dans ses bras, il l’embrassa tendrement bien des fois et lui donna sa bénédiction avec une ferveur solennelle.

— Mon cœur ne m’a donc point trompé, ma chère enfant, lui dit-il ; je vous ai aimée dès le premier moment que je vous ai vue, et je vous ai légué jusqu’au dernier shelling que je possède, par un testament que j’ai fait avant de partir pour cette dernière croisière, et qui est entre les mains de sir Gervais Oakes. M. Atwood y ajoutera un codicille pour expliquer la découverte que nous venons de faire ; mais, quoique vous soyez devenue mon héritière légale, je veux qu’il laisse subsister le legs, parce qu’il a été spontané et qu’il partait du cœur.

— Et maintenant, dit mistress Dutton, il s’est passé ici assez de choses pour une fois ; le lit d’un malade doit être plus tranquille. — Rendez-moi ma fille. — Je ne puis encore consentir à me séparer d’elle pour toujours.

— Ma mère ! ma mère ! s’écria Mildred en se jetant sur son sein, je suis — je serai toujours votre fille. — Jamais je ne me séparerai de vous.

— Je crains pourtant que cela n’arrive, si ce que je soupçonne est vrai ; et ce moment est aussi convenable qu’un autre pour mettre cette affaire sous les yeux de votre oncle. — Approchez, sir Wycherly ; ne venez-vous pas tout à l’heure de me dire à l’oreille que vous avez reçu de cette jeune fille la promesse de vous épouser, si elle devenait jamais orpheline ; elle est orpheline, et elle l’a été depuis la première heure de sa naissance.

— Non, non, non, dit Mildred, la tête appuyée sur le sein de mistress Dutton, — je ne suis pas — je ne puis jamais être orpheline, tant que vous vivrez. Ne me parlez pas ainsi — pas à présent du moins — ce n’est pas le moment — c’est une cruauté. — Ce n’est pas exactement ce que j’ai dit.

— Emmenez-la, ma chère mistress Dutton, dit Bluewater, la joie faisant tomber quelques larmes de ses yeux emmenez-la, ou mon bonheur serait trop grand pour moi. Il faut que mes pensées soient plus calmes en ce moment.

Wycherly dégagea doucement Mildred des bras de mistress Dutton. et les suivit dans leur appartement. Là, il dit à l’oreille de la jeune fille quelques mots qui firent qu’au milieu de son agitation elle lui jeta un regard qui respirait la satisfaction et le bonheur, quoique ses yeux fussent mouillés de larmes, et ce fut alors le tour de Wycherly de la presser un instant sur son cœur.

— Ma chère mistress Dutton, ma mère, dit-il, car je suis orphelin comme Mildred, et, comme elle, j’ai besoin d’une mère, ni elle ni moi nous ne pourrons jamais consentir à nous séparer de vous. Regardez-vous donc, je vous prie, comme ne devant faire à l’avenir qu’une seule famille avec nous, car Mildred et moi nous ne pourrons jamais vous considérer autrement que comme une mère ayant droit à un respect, une affection et une reconnaissance sans bornes.

Wycherly avait à peine prononcé ces mots, qu’il s’en trouva payé au décuple, comme il le pensa. Mildred, dans un élan de sensibilité naturelle, sans affectation comme sans réserve, mais cédant à l’impulsion seule de son cœur, lui jeta ses bras autour du cou, murmura plusieurs fois le mot : – Merci ! merci ! – et pleura, sans se contraindre, la tête appuyée sur sa poitrine. Quand elle le quitta pour se jeter dans les bras de celle qu’elle aimait comme sa mère, Wycherly embrassa mistress Dutton, qui se retira ensuite avec Mildred.

Mais l’amiral Bluewater ne voulut pas songer à prendre quelque repos avant d’avoir eu une conférence particulière avec son ami et Wycherly. Il savait qu’il ne lui restait plus que très-peu de temps à vivre, et il dit qu’il mourrait heureux s’il laissait sa nièce sous la protection d’un homme tel que notre jeune Virginien. Sir Gervais parla de la nécessité d’un acte, pour assurer à Mildred les avantages matrimoniaux d’usage, et Wycherly montra à cet égard les sentiments les plus libéraux. Mais Bluewater ne voulut consentir à aucun délai ; les lois anglaises permettant au mari de faire ces avantages postérieurement au mariage, il dit qu’il s’en rapportait entièrement à L’honneur de sir Wycherly ; il insista péremptoirement pour que le mariage se fit en sa présence, et sur-le-champ. Il est inutile de dire que Wycherly ne fit aucune objection à cet arrangement, et il quitta les deux amiraux pour aller faire part à mistress Dutton et à Mildred des désirs positifs de Bluewater.

— Il est singulier, Dick, dit sir Gervais s’essuyant les yeux en regardant par une fenêtre qui donnait sur la mer ; il est singulier que j’aie laissé nos deux pavillons flotter sur le César, et ce n’est qu’en ce moment que je suis frappé de cette étrange circonstance.

— Laissez-les encore un peu flotter ensemble, Gervais. Ils ont surmonté bien des ouragans et vu livrer bien des combats à côté l’un de l’autre, et ils peuvent bien encore passer quelques heures ensemble.

Illustration