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Les deux Aventuriers et le Talisman

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Les deux Aventuriers et le Talisman
Fables, 2e recueil, livres ix, x, xiClaude Barbin et Denys Thierry4 (p. 152-157).

XIII.

Les deux Avanturiers & le Taliſman.



AUcun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
Je n’en veux pour témoin, qu’Hercule & ſes travaux.
Ce Dieu n’a guère de rivaux :

J’en vois peu dans la Fable, encor moins dans l’Hiſtoire.
En voicy pourtant un que de vieux Taliſmans
Firent chercher fortune au pays des Romans.
Il voyageoit de compagnie.
Son camarade & luy trouverent un poteau
Ayant au haut cet écriteau :
Seigneur Avanturier, s’il te prend quelque envie
De voir ce que n’a veu nul Chevalier errant,
Tu n’as qu’à paſſer ce torrent,
Puis prenant dans tes bras un Elephant de pierre,
Que tu verras couché par terre,
Le porter d’une haleine au ſommet de ce mont

Qui menace les Cieux de ſon ſuperbe front.
L’un des deux Chevaliers ſeigna du nez. Si l’onde
Eſt rapide autant que profonde,
Dit-il, & ſuppoſé qu’on la puiſſe paſſer,
Pourquoy de l’Elephant s’aller embaraſſer ?
Quelle ridicule entrepriſe !
Le ſage l’aura fait par tel art & de guiſe,
Qu’on le pourra porter peut-eſtre quatre pas :
Mais juſqu’au haut du mont, d’une haleine ? il n’eſt pas
Au pouvoir d’un mortel, à moins que la figure
Ne ſoit d’un Elephant nain, pigmée, avorton,
Propre à mettre au bout d’un baſton :

Auquel cas, où l’honneur d’une telle avanture ?
On nous veut attraper dedans cette écriture :
Ce ſera quelque enigme à tromper un enfant.
C’eſt pourquoy je vous laisse avec voſtre Elephant.
Le raiſonneur party, l’avantureux ſe lance,
Les yeux clos à travers cette eau.
Ny profondeur ny violence
Ne pûrent l’arreſter, & ſelon l’écriteau
Il vid ſon Elephant couché ſur l’autre rive.
Il le prend, il l’emporte, au haut du mont arrive,
Rencontre une eſplanade, & puis une cité.
Un cry par l’Elephant eſt auſſi-toſt jetté.
Le peuple auſſi-toſt ſort en armes.

Tout autre Avanturier au bruit de ces alarmes
Auroit fuy. Celuy-cy loin de tourner le dos
Veut vendre au moins ſa vie, & mourir en Heros.
Il fut tout étonné d’oüir cette cohorte
Le proclamer Monarque au lieu de ſon Roy mort.
Il ne ſe fit prier que de la bonne ſorte,
Encor que le fardeau fuſt, dit-il, un peu fort.
Sixte en diſoit autant quand on le fit ſaint Pere.
(Seroit-ce bien une misere
Que d’eſtre Pape ou d’eſtre Roy ? )
On reconnut bien-toſt ſon peu de bonne foy.
Fortune aveugle ſuit aveugle hardieſſe.
Le ſage quelquefois fait bien d’executer,

Avant que de donner le temps à la ſageſſe
D’enviſager le fait, & ſans la conſulter.