Les Deux Chats

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Fables de FlorianLouis Fauche-BorelVolume 9 (p. 75-76).


FABLE VI

Les deux Chats


Deux chats qui descendoient du fameux Rodilard,
et dignes tous les deux de leur noble origine,
Différoient d’embonpoint. L’un étoit gras à lard ;
      C’étoit l’aîné : sous son hermine,
      D’un chanoine il avoit la mine,
Tant il étoit dodu, potelé, frais & beau.

Le cadet n’avoit que la peau
      Collée à sa tranchante échine.
Cependant ce cadet, du matin jusqu’au soir,
        De la cave à la gouttière
      Trottoit, couroit, il falloit voir !
      Sans en faire meilleure chère.
      Enfin, un jour, au désespoir,
      Il tint ce discours à son frère :
      Explique-moi par quel moyen,
      Passant ta vie à ne rien faire,
Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien,
      Et moi si mal. La chose est claire,
Lui répondit l’aîné : tu cours tout le logis
Pour manger rarement quelque maigre souris.
— N’est ce pas mon devoir ? — D’accord, cela peut être ;
      Mais moi, je reste auprès du maître,
      Je sais l’amuser par mes tours.
Admis à ses repas, sans qu’il me réprimande,
Je prends de bons morceaux, & puis je les demande
      En faisant patte de velours ;
      Tandis que toi, pauvre imbécile,
      Tu ne sais rien que le servir.
      Va, le secret de réussir,
      C’est d’être adroit, non d’être utile.