Les deux Chiens et l’Âne mort

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Claude Barbin et Denys Thierry (3pp. 204-208).

XXV.

Les deux Chiens & l’Aſne mort.



LEs vertus devroient eſtre ſœurs,
Ainſi que les vices ſont freres :
Dés que l’un de ceux-cy s’empare de nos cœurs,

Tous viennent à la file, il ne s’en manque gueres ;
J’entends de ceux qui n’eſtant pas contraires
Peuvent loger ſous meſme toit.
À l’égard des vertus, rarement on les void
Toutes en un ſujet eminemment placées
Se tenir par la main ſans eſtre diſperſées.
L’un eſt vaillant, mais prompt ; l’autre eſt prudent, mais froid.
Parmy les animaux le Chien ſe pique d’être
Soigneux & fidele à ſon maiſtre ;
Mais il eſt ſot, il eſt gourmand :
Témoin ces deux mâtins qui dans l’éloignement
Virent un Aſne mort qui flotoit ſur les ondes.
Le vent de plus en plus l’éloignoit de nos Chiens.

Amy, dit l’un, tes yeux ſont meilleurs que les miens.
Porte un peu tes regards ſur ces plaines profondes.
J’y crois voir quelque choſe : Eſt-ce un Bœuf, un Cheval ?
Hé qu’importe quel animal ?
Dit l’un de ces maſtins ; voila toujours curée.
Le point eſt de l’avoir ; car le trajet eſt grand ;
Et de plus il nous faut nager contre le vent.
Beuvons toute cette eau ; notre gorge alterée
En viendra bien à bout : ce corps demeurera
Bien-toſt à ſec, & ce ſera
Proviſion pour la ſemaine.

Voila mes Chiens à boire ; ils perdirent l’haleine,
Et puis la vie ; ils firent tant
Qu’on les vid crever à l’inſtant.
L’homme eſt ainſi baſti : Quand un ſujet l’enflâme
L’impoſſibilité diſparoiſt à ſon ame.
Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas ?
S’outrant pour acquerir des biens ou de la gloire ?
Si j’arrondiſſois mes eſtats !
Si je pouvois remplir mes coffres de ducats !
Si j’apprenois l’hebreu, les ſciences, l’hiſtoire !
Tout cela, c’eſt la mer à boire ;
Mais rien à l’homme ne ſuffit :
Pour fournir aux projets que forme un ſeul eſprit

Il faudroit quatre corps ; encor loin d’y ſuffire
À my chemin je crois que tous demeureroient :
Quatre Mathuſalems bout à bout ne pourroient
Mettre à fin ce qu’un ſeul deſire.