Les Deux Femmes d’Ismaïl-Bey/01

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LES DEUX FEMMES
D’ISMAÏL-BEY

RÉCITS TURCO-ASIATIQUES


I.

Deux petites filles cueillant des fleurs dans un jardin par un beau soir d’été, n’est-ce pas là un thème d’idylle, un sujet gracieux, qui dispose l’âme à des impressions de paix et de douce gaieté ? La scène malheureusement se passe dans un village d’Asie-Mineure. Le jardin n’est qu’un terrain enclos de murailles et de haies, obstrué de broussailles et de végétations parasites. Les deux petites filles, âgées de douze à treize ans, ont déjà perdu les grâces de l’enfance sans avoir encore gagné celles de la jeunesse. L’une des deux marche en avant de l’autre, et ses traits expriment une joie orgueilleuse, tandis que sa compagne fait une mine des plus maussades. Quant aux propos qu’elles échangent, ils ne sont rien moins que doux. Écoutons-les plutôt.

— Eh bien ! Anifé, dit la première d’un ton de compassion dédaigneuse, la chose est décidée. Ce n’est pas ta mère qui sera la maîtresse ici. Cela doit bien te contrarier ?

— Y penses-tu, Sarah ? réplique Anifé indignée. Ne dirait-on pas, à t’entendre, que cette maison est la plus belle du monde ? Ma mère est née à Constantinople, et elle n’est venue dans ce village que par amour pour notre père à toutes deux, Mustapha-Bey. Maintenant qu’il est mort, elle ne consentirait certes pas à recommencer avec un autre la vie qu’elle a menée avec lui…

— Tu oublies, interrompt Sarah, que ta mère n’a rien négligé pour amener notre oncle Ismaïl à lui donner la préférence sur la mienne. Il est vrai qu’elle n’a pas réussi…

— Ha ! ha ! l’idée est trop drôle ! Ma mère n’a rien négligé, dis-tu ?… Oui, mon oncle est vraiment un personnage bien séduisant, avec sa jambe qui boite et ses yeux qui louchent ! … Ah ! si ma mère avait voulu… J’étais là quand il lui faisait la cour. O Fatma, lui disait-il, comme vos yeux sont grands ! comme vos cheveux sont blonds ! … J’aime tant les cheveux blonds ! … Si je ne me trompe, ta mère, Maleka, a les cheveux noirs… Mais tous ses complimens étaient peine perdue. Ma mère n’a pas oublié Mustapha-Bey, qui la préférait à toutes ses femmes. Maintenant qu’il n’est plus là pour la protéger, elle quittera de bon cœur cette vilaine maison et ce triste village. Nous irons à la ville, et nous nous amuserons bien.

— Oh ! quant à la maison et au village, je sais mieux que toi ce qu’on peut en dire. Kadi-Keui n’est pas Stamboul, mais quand on commande quelque part, on n’y est jamais mal. C’est du moins ce qu’assure ma mère. Mustapha-Bey n’était pas non plus si épris de Fatma que tu le prétends. Je l’ai entendu bien souvent dire à ma mère : Ah ! que cette pauvre Fatma est ennuyeuse avec ses airs langoureux ! … Il n’a pas laissé d’ailleurs une veuve inconsolable, car on dit que Fatma tourne maintenant ses batteries vers un certain kadi qui pourrait être son père ! … Il est vrai qu’elle aussi est âgée…

— Ma mère n’a pas plus de vingt ans ! …

— Et toi, tu en as bientôt douze ! … Elle t’a donc mise au monde à huit ans ! … à l’âge où elle dansait dans la rue au son du tambourin et recevait un para pour chaque danse !

— Impertinente ! ma mère est la fille d’un bey !

— D’un bey et…

— Te tairas-tu, méchante corneille !

— Je ne me tairai pas, mauvaise pie.

Ici on passa des injures aux voies de fait. Anifé donna un soufflet à Sarah, Sarah rendit un coup de poing à Anifé ; puis toutes deux se mirent à crier : — Au secours, Anifé m’a battue ! … — Au secours, Sarah m’assomme ! … — Et les parens d’accourir ; les deux mères rivales, entourées de leurs servantes, viennent séparer ces petits anges. On les ramène dans le harem, on s’enquiert du sujet de la querelle, et le résultat de cette petite crise d’intérieur est de redoubler l’animosité entre les deux mères comme entre les deux enfans.

Qu’étaient-ce que ces deux mères ? Quelle était l’origine des haines et des colères si vives qui animaient jusqu’à leurs filles ? — J’ai hâte de l’expliquer, car j’entre ainsi dans mon récit, et le lecteur, qui pourrait fort bien ne pas s’intéresser aux deux embryons de mégères que j’ai mis sous ses yeux, ne leur refusera pas du moins sa curiosité, si derrière leurs querelles il aperçoit quelques aspects trop significatifs de la vie de famille telle qu’elle a été jusqu’ici sous la législation musulmane.

Le père des deux jeunes filles, ce Mustapha qui avait longtemps commandé en maître dans le harem de Kadi-Keui, était un riche et puissant seigneur, un déeé-bey de l’Asie-Mineure, un de ces personnages qui renouvelaient sur le territoire turc, il y a environ trente ans et à notre insu, les luttes du moyen âge européen et féodal, armant leurs vassaux contre leur souverain, refusant à celui-ci le paiement du tribut et mettant sans cesse en question l’existence et l’intégrité du pouvoir central. Les troubles d’Anatolie restèrent ignorés de l’Europe, bien qu’ils eussent pu occuper son attention au même titre que la révolution grecque et les tentatives du pacha d’Égypte pour se créer un empire indépendant. Plusieurs années se succédèrent durant lesquelles l’Anatolie fut sillonnée de bandes insurrectionnelles. Les troupes impériales durent reconquérir pied à pied sur la révolte tous les points du territoire jadis occupé par les Osmanlis. Mustapha-Bey, le père d’Anifé et de Sara, avait eu sous ses ordres environ trente mille hommes d’infanterie et de cavalerie. Maître d’une artillerie formidable, il avait défendu plusieurs villes fortifiées qui le considéraient comme leur souverain légitime. Il s’était enrichi à ce métier, cela va sans dire, car il l’eût abandonné bien vite s’il n’y eût pas trouvé de gros bénéfices. Mustapha-Bey avait une écurie magnifiquement montée, et presque autant de femmes que de chevaux. Les mères d’Anifé et de Sarah, — la blonde Fatma et la brune Maleka, — figuraient au premier rang parmi celles-ci. À laquelle des deux donnait-il la préférence ? Quoi qu’en aient dit les deux petites filles, je répondrais volontiers : À aucune, c’est-à-dire que l’une et l’autre tenaient à peu près la même place dans l’affection du maître. — Maleka avait bien quelques années de moins et quelques charmes de plus que Fatma ; mais Fatma avait pour elle l’habitude, et le charme de ses traits, malgré la date un peu ancienne de son mariage, n’avait pas entièrement disparu.

Que manquait-il donc à Mustapha ? Jeune, beau et satisfait dans son ambition, disposant de forces considérables, entouré de courtisans et de flatteurs, époux de deux femmes charmantes, maître d’un harem de choix et père de plusieurs beaux enfans, Mustapha pouvait se croire le personnage le plus heureux de toute l’Asie-Mineure, si son bonheur n’eût reposé sur une base des plus fragiles. Une armée un peu plus nombreuse que celle dont il avait si souvent triomphé, un pacha meilleur capitaine que ceux dont il avait fait des esclaves, par conséquent une bataille perdue, la nécessité de se soumettre, un pardon perfide accepté, une tasse de café bue sans défiance, puis un spasme, une convulsion, la mort : c’était là une série d’éventualités que le déré-bey ne faisait pas entrer dans ses rêves d’avenir, et qui vinrent brusquement réduire en poussière l’édifice brillant de sa fortune. Du pauvre déré-bey, naguère si puissant, il ne resta rien, pas même un tombeau, car son cadavre devint la proie des poissons du Bosphore.

Mustapha mort, on eut aisément raison de sa famille. Tous ses biens furent confisqués, comme ayant été acquis par la violence ; ses enfans et ses femmes furent condamnés à l’esclavage. Puis, quand la colère du monarque fut apaisée, quand les amis du bey eurent intercédé en faveur des veuves et des orphelins, quand il fut bien avéré que personne parmi les parens de Mustapha ne pouvait donner ombrage au souverain, on brisa les chaînes des femmes et des enfans, et on leur rendit une partie des biens qui avaient appartenu aux ancêtres du rebelle. Une année vit se succéder tous ces événemens, — la chute de Mustapha, la confiscation de ses biens et la condamnation de ses parens, puis leur mise en liberté et la restitution des biens héréditaires faite à la famille du bey, qui put reprendre alors le chemin de ses anciens domaines et se reconstituer sous la direction du frère aîné de Mustapha, lsmaïl-Bey.

Mustapha avait trois frères, Ismaïl, Hassan et Halil. Ismaïl, devenu chef de la famille, devait épouser, selon la loi et la coutume musulmane, une des femmes laissées veuves par son frère. S’il eût été plus riche, il les eût gardées toutes ; mais Ismaïl n’était qu’un petit gentilhomme campagnard, d’humeur assez pacifique, et il ne pouvait prétendre à mener le même train de vie que l’aventureux Mustapha. Il eut donc à choisir entre Fatma et Maleka. La famille de Fatma était des plus considérables et des plus riches de la province ; mais l’âge peu avancé des parens de la belle veuve faisait craindre au bey qu’il ne fallût attendre longtemps le moment où celle-ci de viendrait héritière. Maleka n’avait pas d’aussi belles espérances : une terre limitrophe à celle qui était échue à Ismaïl lui appartenait cependant en toute propriété ; elle avait en outre d’assez beaux bijoux, et on parlait d’un certain sac, rempli de pièces d’or, qu’elle avait porté constamment cousu à sa chemise depuis la mort de Mustapha. Après d’assez longues hésitations, Ismaïl donna la pomme à Maleka. Il ne fut pas question entre les époux du sac mystérieux, mais quelques-uns des plus beaux bijoux de Maleka passèrent dans les mains d’Ismaïl, et une donation en règle, faite et signée en même temps que le contrat de mariage, rendit le bey propriétaire de la terre possédée jusqu’alors par celle qui était devenue sa femme.

À défaut d’Ismaïl, Fatma eût pu épouser un des autres frères de Mustapha ; mais celui qui venait après Ismaïl, Hassan, était presque idiot, et Fatma déclina l’honneur de lui appartenir. Quant à Halil, le plus jeune des quatre frères, il ne manquait ni d’intelligence, ni d’adresse ; mais d’assez mauvais bruits couraient sur son compte. On parlait de jeunes filles qui avaient attiré son attention, et qui, enlevées brusquement à leurs familles, n’avaient jamais reparu dans le pays ; on lui attribuait aussi certaines opérations pécuniaires que répudiait la stricte probité. Fatma prit donc sur elle, vis-à-vis de Halil comme vis-à-vis de Hassan, l’initiative du refus, ce qui la privait d’une pension que, dans le cas contraire, ses beaux-frères auraient été forcés de lui accorder. Les parens de Fatma étaient assez riches pour supporter les conséquences d’une telle démarche. La veuve de Mustapha allait d’ailleurs épouser un kadi qui était en même temps un gros propriétaire. C’est peu de semaines avant le départ de Fatma pour la ville habitée par ses parens et par le kadi qu’eut lieu la petite scène qui ouvre ce récit.

Fatma quitta sans trop de regret, — cette scène l’aura fait comprendre, — le village de Kadi-Keui, pour aller rejoindre sa famille et habiter le magnifique palais de son nouvel époux le kadi. De riches parures, de splendides bijoux, et, plus encore que tout cela, la haute position de son mari, firent aisément oublier à Fatma les blessures qu’avait reçues son amour-propre dans la maison d’où l’éloignait le refus d’Ismaïl-Bey. Toutefois le caractère faible et imprévoyant de ce dernier lui ménageait d’autres compensations, et le contraste entre les deux familles, gouvernées en réalité l’une par Fatma, l’autre par Maleka, allait se prononcer de plus en plus.

Quand on signe un contrat en Turquie, il faut toujours se préparer à découvrir, au bout d’un certain temps, qu’on n’a rien fait de ce qu’on a cru faire, tant il y entre de conditions multiples ou subtiles dont il suffit d’oublier une seule pour que le contrat soit nul. Or, comme il est rare qu’une omission de ce genre puisse être évitée, celle des deux parties qui désire reprendre sa liberté trouve toujours moyen de surprendre l’autre en défaut, et avec un peu d’argent elle entame une poursuite judiciaire qui lui donne nécessairement raison. Maleka avait fait donation à Ismaïl de tous ses biens paraphernaux, mais elle avait négligé de s’assurer le consentement par écrit de ses locataires et fermiers. Ismaïl-Bey, sans se préoccuper de l’oubli de cette précaution, avait disposé en maître des propriétés de Maleka, et, comme il était criblé de dettes, il avait jugé bon de les vendre en détail au profit de ses créanciers. Il n’avait rien négligé d’abord pour que ces transactions restassent secrètes, mais à la longue le bruit s’en était répandu, et il arriva qu’un beau jour, les locataires et fermiers de Maleka s’en allèrent faire opposition devant le kadi contre la donation signée sans leur consentement et contre les ventes qui l’avaient suivie. Le kadi leur donna, comme de raison, gain de cause, et Ismaïl reçut l’ordre formel de ne plus agir en maître dans les domaines de sa femme. Bien plus, comme la législation turque admet des effets rétroactifs, les ventes déjà consommées par Ismaïl se trouvèrent nulles de fait comme de droit, et les créanciers du bey, n’ayant plus entre les mains que des titres sans valeur, recommencèrent à le poursuivre de plus belle. Dès-lors la paix fut gravement troublée entre Ismaïl et sa femme. Des conversations piquantes, on en vint à des querelles sérieuses. Ismaïl, après s’être emporté contre ses créanciers, contre les fermiers de sa femme, contre le kadi, ne craignit pas d’accuser Maleka d’avoir négligé, dans l’acte de donation, une formalité indispensable, ce qui autorisa celle-ci à répondre qu’elle n’eût jamais donné ses biens, si elle avait deviné l’usage qu’on en voulait faire. Une rupture semblait imminente, mais Ismaïl gardait encore quelque espoir de vaincre l’opposition de ses fermiers. Il résolut de patienter et de ne prendre aucun parti extrême avant d’avoir tenté de faire annuler le jugement rendu contre lui. Le premier résultat qu’il fallait obtenir était l’intervention de Fatma auprès de son époux le kadi. Ismaïl se promit de parler dans ce sens à Fatma, qu’il voyait quelquefois et qu’il avait intérêt à ménager, puisque, en sa qualité de tuteur d’Anifé, il aurait à lui rendre un jour des comptes de tutelle.

À l’époque même où le pauvre bey voyait ainsi la ruine et la discorde s’asseoir à son foyer domestique, la famille du kadi, installée dans la petite ville de Saframbolo, à une demi-journée du village habité par Ismaïl, jouissait d’une paix profonde. Quelles chances avait donc Ismaïl d’intéresser à sa triste destinée Fatma, l’épouse qu’il avait dédaignée, et la jeune Anifé, qui avait ressenti si vivement l’insulte faite à sa mère ? En réalité, ces chances étaient moins défavorables qu’on n’eût pu le supposer. Ismaïl n’était rien moins que laid, quoiqu’il boitât légèrement et qu’il fût à peu près impossible de décider tout d’abord s’il regardait à droite, à gauche ou devant lui. Son regard, tout incertain qu’il était, avait une expression douce et pénétrante. Fatma avait gardé pour le bey des dispositions toutes bienveillantes. Chez Anifé cependant, la bienveillance était dominée par un sentiment de nature plus complexe, et qu’on ne peut bien définir qu’en rappelant au milieu de quelles scènes se passent les premières années d’une jeune fille turque. Anifé était née dans un harem ; elle avait vécu jusqu’à l’âge de quatorze ans entourée d’une population féminine qui se préoccupait médiocrement d’épargner les spectacles peu édifians à ses yeux et les libres discours à ses oreilles. De là chez elle un instinct précoce qui ne lui permit pas d’ignorer longtemps la nature du trouble qu’éveillait en elle la présence ou la pensée de son oncle. Sans pouvoir lui pardonner le dédain qu’il avait témoigné à sa mère, elle s’abandonnait volontiers à l’espoir de remplacer dans le cœur d’Ismaïl la maussade et hautaine Maleka. Elle confia cet espoir à sa mère, et la conférence qui eut lieu entre elles à ce sujet donnera une idée de ce que devient la coquetterie féminine, perfectionnée de bonne heure par l’éducation du harem.

— Ma mère, commença par dire Anifé, il y a longtemps que mon oncle n’est venu nous voir.

— Pas si longtemps, ma fille : il était ici il y a une quinzaine de jours environ.

— Oh ! non, ma mère. Il y a bien trois semaines qu’il n’est venu, et le temps me paraît bien long…

— Je ne savais pas que tu trouvasses tant de plaisir à voir Ismaïl-Bey.

— Comment t’expliquer ce que j’éprouve ? Il me semble que je le déteste autant que par le passé, et cependant il m’est venu des idées singulières, des idées que je n’avais pas l’année dernière, et qui me préoccupent beaucoup. Ne trouves-tu pas que mon oncle Ismaïl a une belle figure ? En vérité, je fais quelquefois des vœux pour qu’il devienne amoureux de moi. Cette vilaine Maleka, qu’il t’a préférée, serait au désespoir, et j’aurais ainsi double plaisir.

— Ce mariage avec Maleka, il n’eût tenu qu’à moi de l’empêcher, reprit la mère ; mais quels sont tes projets, et que ferais-tu, si Ismaïl-Bey te demandait en mariage ?

Anifé rougit et pâlit presqu’en même temps. — Ce que je ferais ! répondit-elle en fixant sur sa mère des yeux où rayonnait une joie maligne. J’accepterais Ismaïl-Bey pour époux, et je lui ferais payer cher ses dédains d’autrefois.

Un moment de silence suivit cette réponse. Ce n’est pas que Fatma réfléchit en ce moment sur la convenance du choix fait par Anifé. Non, elle comparait seulement les tchifliks, les troupes de buffles ou de chèvres qui composaient l’avoir d’Ismaïl avec les biens considérables assurés à sa fille dans le présent comme dans l’avenir. — Ton oncle est assez embarrassé dans ses affaires, dit-elle enfin ; son mariage avec Maleka ne l’a pas enrichi ; il possède encore pourtant quelques terres, et s’il avait seulement un peu d’argent comptant, sa situation changerait bientôt. Cet argent, tu pourras le lui apporter, car ton père a eu soin de déposer chez un ami sûr des bijoux de grand prix qu’il t’a destinés, et qui, réalisés, feront une belle somme. Une fois les biens d’Ismaïl libérés par cet argent, il jouirait de revenus considérables, et tu pourrais être heureuse avec lui, puisqu’il te plaît. Seulement il faut conduire les choses avec habileté.

— Écoute-moi bien, ma mère. Si j’épouse mon oncle, je ne veux pas me dessaisir d’un seul para. Je consens bien à payer ses dettes, mais je prendrai la place de ses créanciers. Je lui passerai un nœud autour du cou, et il faudra bien qu’il marche à ma fantaisie, qui ne sera pas toujours la sienne.

La mère sourit à ces paroles : l’idée lui paraissait originale. Était-elle morale ? pouvait-elle même assurer le bonheur de sa fille ? C’est à quoi, je le répète, elle ne pensait guère. — Mais comment m’y prendre, reprit Anifé, pour faire remarquer à mon oncle que je ne suis plus une enfant ?

— Oh ! pour cela, tu n’as qu’à lui plaire. Si tu lui plais, il aura bientôt ouvert les yeux.

— Lui plaire ! je ne demande pas mieux, et je m’y essaie autant que je puis ; mais il faut m’enseigner le moyen de réussir.

— Maleka n’est pas douce, il doit être fatigué de sa vivacité et de son esprit mordant. Ce que tu as de mieux à faire, c’est de paraître en tout l’opposé de ta rivale. Prends des dehors languissans et doucereux. Puis il est un moyen sûr de captiver non-seulement Ismaïl-Bey, mais tous les hommes, quels qu’ils soient ; ce moyen, c’est la flatterie. Feins d’admirer ton oncle. Ismaïl boite, loue sa démarche élégante ; il louche, vante les charmes de son regard ; il est retors, loue sa franchise. Sois toujours de son avis, et tu le verras bientôt à tes pieds…

— Il m’en coûtera de lui faire des complimens, mais qu’importe ? Je trouverai le courage de le louer en pensant à la revanche que je prendrai plus tard.

L’entretien se prolongea encore quelque temps. Nous en avons dit assez pour montrer quel horizon la noble Fatma venait d’ouvrir à sa fille, impatiente d’essayer sur le pauvre Ismaïl les leçons de ruse et de coquetterie si libéralement données par l’expérience maternelle.

L’heure de jouer le rôle dont Anifé avait si vite compris toutes les finesses fut hâtée par la situation difficile où se trouvait Ismaïl, qui crut devoir sans retard solliciter l’appui de Fatma auprès du kadi. S’étant fait annoncer à sa belle-sœur, Ismaïl fut aussitôt introduit dans l’enceinte sacrée : il trouva la maîtresse du logis seule, étendue sur son sofa, fumant un narguilé, et se livrant en apparence à toutes les douceurs du farniente ; mais à peine avaient-ils échangé les formules ordinaires de la politesse musulmane, qu’un pas léger se fit entendre au dehors, et que la petite Anifé, parée avec toute la coquetterie d’un âge plus mûr, parut sur le seuil. Ses cheveux d’un blond doré tombaient en mille petites tresses sur son cou, sur ses épaules et sur sa poitrine nue, et ses yeux bleus resplendissaient d’une douce flamme qui n’eût pas échappé au regard le plus distrait.

— Je ne m’étais pas trompée, dit Anifé avec un charmant sourire et d’une voix qui ressemblait au son d’un luth ; j’ai reconnu de loin le pas de mon oncle. Je vous le disais bien, ma mère, que je ne me trompais pas. Vous ne vouliez pourtant pas me croire. Eh bien ! qu’en dites-vous maintenant ? Personne ne marche comme lui ; les autres hommes ont le pas si lourd, si traînant ; lui, il marche comme une jeune fille.

La mère secoua la tête et parut embarrassée. Ismaïl, qui avait quelques doutes sur la régularité de sa démarche, éprouva au contraire un vif sentiment de bien-être.

— Puisque vous aviez deviné ma présence, chère Anifé, dit-il à sa nièce en se redressant, je dois vous remercier d’être venue ici.

— Oh ! j’y serais venue sans cela, reprit la petite rusée feignant de se raviser, et la joie de voir que son premier coup avait porté amena sur ses joues un incarnat parfaitement conforme à son rôle d’ingénue. Comment se porte ma sœur ? ajouta-t-elle après un court silence. Chère sœur ! nous nous voyons si rarement ; mais, malgré notre séparation et les petites querelles que nous avons eues jadis ensemble, je l’aime toujours bien et je pense souvent à elle ; je suis sûre qu’elle ne pense pas aussi souvent à moi. Hélas ! c’est tout naturel, et je ne lui en veux pas : elle doit être si heureuse ! Quand on est heureux, a-t-on le temps de songer aux autres ?

— Vous voyez bien le contraire, repartit Ismaïl, puisque vous-même, qui êtes assurément aussi heureuse que Sarah, vous ne l’avez pas oubliée.

— Oh ! moi, c’est différent ; je n’habite plus Kadi-Keui… Et elle soupira.

— Ma fille a conservé un attachement extraordinaire pour le lieu de sa naissance, se hâta de dire la mère ; rien ne lui semble comparable à la maison de son père.

— Anifé est née à Constantinople, remarqua Ismaïl.

— Cela est vrai ; mais elle est venue si jeune à Kadi-Keui, qu’elle ne se souvient que du village.

— Vous ne m’avez pourtant pas dit comment se portait Sarah, reprit la petite d’un air de reproche ; mais bah ! ne dites rien, je sais ce qui en est comme si vous me parliez depuis une heure. Sarah se porte à merveille, tout va bien à Kadi-Keui, et mon oncle est content.

— Ah ça ! dit la mère en secouant la tête, qu’est-ce que cela veut dire ? Prendrais-tu par hasard des leçons de magie, ma fille ? Hein ? Comment sais-tu ce qui se passe dans la maison de ton oncle ?

— Il n’y a pas grande magie là-dedans, répondit la petite ; je n’ai qu’à regarder les yeux de mon oncle pour savoir si ce qui se passe à la maison lui fait de la peine ou du plaisir, et quand j’y lis qu’il est content, je conclus, sans être sorcière, que tout va bien.

— Allons, allons, repartit Fatma, non sans témoigner quelque impatience, les enfans ne doivent pas regarder ainsi dans les yeux des hommes. Retire-toi dans le jardin, ou va chez ta grand’mère ; nous devons causer d’affaires, ton oncle et moi, et nous n’avons pas besoin de toi.

Anifé prit un petit air boudeur et se retira lentement, non sans avoir jeté un doux regard d’adieu à son oncle.

— Pauvre petite ! dit Ismaïl quand elle fut sortie ; vous la traitez bien sévèrement, et elle ne le mérite pas, car elle est réellement fort gentille.

— Oui, répondit la mère, c’est une gentille enfant ; mais depuis quelque temps elle me donne du souci. Elle, d’ordinaire si gaie et si joueuse, je la trouve changée ; elle est triste par momens, son appétit n’est plus le même, et si elle était moins jeune et surtout moins innocente, je jurerais qu’elle a quelque chose en tête.

— Elle est bien jeune en effet, mais ce n’est plus tout à fait un enfant. Savez-vous que je la trouve fort grandie et singulièrement développée ? Elle sera bientôt bonne à marier. Y songez-vous ?

— Je commence à y songer en effet. Je la garderais volontiers auprès de moi quelques années encore ; mais une mère ne doit pas songer à son propre agrément lorsqu’il s’agit du sort de son enfant, et mon avis a toujours été qu’il faut marier les jeunes filles de bonne heure, surtout lorsqu’elles deviennent mélancoliques et qu’elles perdent l’appétit.

— Et avez-vous quelqu’un en vue ?

— J’ai jeté les yeux sur plusieurs partis sans m’arrêter à aucun. Oh ! j’y regarderai à deux fois avant de confier à un étranger l’avoir de ma fille chérie. Savez-vous que ma petite Anifé sera un bon parti ?

— Oui, elle sera riche un jour ; mais ce jour est encore éloigné.

— Pas autant que vous semblez le croire. Sans doute mes parens et moi nous lui laisserons un grand héritage ; mais elle est riche par elle-même. Si les biens de son père ont été confisqués, il en est que le gouvernement n’a pu atteindre. Mustapha avait de la prévoyance, et il a mis de côté de l’argent et des bijoux qui sont la propriété actuelle d’Anifé. Celui qui l’épousera touchera sur-le-champ une somme assez ronde.

— Vraiment ! vous m’étonnez, ma sœur ; je croyais… je n’ai jamais entendu parler de…

— Ah ! sans doute ; le secret a été bien gardé, et il l’est encore. Je ne me soucie point d’attirer autour de mon enfant une nuée de chercheurs de dots et de mangeurs d’argent.

— Oh ! pour cela, vous avez parfaitement raison, et je vous conseille de persister dans votre conduite. Quel dommage si elle tombait en de mauvaises mains !

Fatma en avait dit assez pour le moment ; elle porta la conversation sur les affaires d’Ismaïl, et essaya de découvrir le but de sa visite. Cela ne lui fut pas difficile, puisque Ismaïl était venu dans l’intention de lui parler sans détour. Il lui raconta donc ce qui s’était passé entre lui et ses fermiers, ou, pour mieux dire, les fermiers de sa femme. Bien entendu qu’il garda le silence sur les ventes qui avaient occasionné ce revirement dans ses rapports avec ces personnages. Il se permit en revanche quelques insinuations contre la loyauté de Maleka, qui lui avait offert jadis ses propriétés pour le décider à la choisir parmi ses belles-sœurs, et qui, ce but une fois atteint, s’était arrangée de façon à pouvoir revenir sur les témoignages de sa généreuse tendresse. Fatma parut révoltée de tant d’astuce et d’ingratitude. Elle se montra pleine d’intérêt et de sympathie pour son beau-frère ; elle lui offrit sa médiation auprès du kadi, alors absent, et ajouta que si celui-ci envisageait l’affaire sous le même aspect qu’elle, il ne pouvait manquer de lui rendre justice. Ismaïl-Bey se retira enchanté, et l’absence du kadi s’étant prolongée au-delà de son attente, il se promit de revenir le lendemain, d’autant mieux qu’il n’était pas fâché de laisser à Fatma le temps de préparer favorablement son époux.

Pauvre Ismaïl ! le soir du même jour, lorsque Fatma se trouva seule avec celui-ci, elle lui raconta la visite d’Ismaïl et ses motifs. Elle évita d’abord de donner son avis, se réservant de le faire, si cela devenait nécessaire, pour empêcher le triomphe de son beau-frère, et elle se félicita de sa prudence quand elle vit la tournure que prenaient les choses.

— Ma chère amie, lui dit le kadi, ton beau-frère a mille et mille fois tort, je suis fâché de te le dire. Si tu le voulais absolument, il ne me serait sans doute pas impossible de trouver un biais pour évincer les fermiers de leurs oppositions ; mais ce serait un acte d’extrême injustice, un acte qui pourrait même me compromettre gravement, et je te serai infiniment reconnaissant de m’épargner à la fois un remords et des dangers.

— N’en parlons plus, répondit Fatma en soupirant ; il ne sera jamais dit que j’abuse de tes bontés jusqu’à te pousser dans la mauvaise route par égard pour mes sentimens personnels. Fais ton devoir, noble kadi, et puisque mon beau-frère a tort, que sa faute retombe sur lui, et non sur toi, modèle de droiture et de probité !

Fatma obtint en échange de son héroïque abnégation force éloges d’abord, puis une écharpe d’Alep, un cachemire des Indes et une agrafe en diamans. De son côté, le kadi fit sonner bien haut son désintéressement et son impartialité. La conséquence de cette résolution du kadi, c’est que la vie devint de plus en plus dure à Kadi-Keui. Les créanciers parlaient de mettre Ismaïl en prison. Le harem, théâtre des querelles journalières du bey et de sa femme, était devenu un véritable enfer domestique. Maleka, après avoir supporté d’abord assez vaillamment ces orages quotidiens, commençait à perdre patience. Heureusement une femme trouve toujours moyen de se tirer d’un mauvais pas. Maleka avait des parens à Constantinople. Quelle est la Turque ou le Turc qui n’entretient pas quelques rapports avec l’un des bienheureux habitans de la métropole ? Elle persuada à Ismaïl-Bey qu’en allant trouver un certain cousin à elle, puissamment riche et fort versé dans la politique, elle en obtiendrait infailliblement des secours, peut-être même un emploi qui mettrait pour toujours le bey à l’abri des besoins et des poursuites. Ismaïl, de son côté, ayant quelques motifs de désirer l’absence de sa femme, se rendit sans trop de difficulté à ses instances. Un matin donc, la belle Maleka, suivie de sa fille, de deux servantes et d’autant de domestiques mâles, monta sur un mauvais cheval de louage, richement sellé et bridé avec les restes de la défroque équestre de son défunt époux. Elle dirigea son escorte du côté de l’occident, et au bout d’une semaine elle avait franchi les quatre-vingts lieues qui la séparaient de Constantinople.

Après le départ de Maleka, divers incidens qu’il était aisé de prévoir se succédèrent à Kadi-Keui : d’abord la perte définitive du procès d’Ismaïl, qui le replaça de nouveau dans la triste situation de débiteur insolvable où il se trouvait avant d’avoir épousé sa belle-sœur. Vinrent ensuite des négociations dont l’idée s’était offerte à Ismaïl le jour même où il avait entendu Fatma lui faire sur les bijoux de sa fille de si curieuses confidences. En ami des deux familles se présenta chez Fatma ; il lui annonça le départ de Maleka et fit entendre que ce départ n’était que le prélude d’une séparation définitive. — Pensez-vous, ajouta l’ami, qu’Ismaïl soit homme à rester longtemps garçon ? — Fatma fit semblant de ne pas comprendre, et l’ami entama l’éloge d’Ismaïl, insistant tour à tour sur ses bonnes qualités et sur les belles propriétés dont un peu d’argent comptant lui assurerait la jouissance ; puis, voyant Fatma affecter toujours la plus parfaite indifférence, il se décida à aborder la question sans plus de détours. — Venons au fait, dit-il, qu’y aurait-il d’extraordinaire à ce que votre fille épousât Ismaïl ? — Rien d’extraordinaire, je l’avoue, répondit Fatma ; mais je n’y avais jamais pensé, et cette idée me cause quelque surprise… Un nouvel éloge d’Ismaïl l’interrompit. Fatma l’écouta silencieusement, et le résultat de la conversation fut que la mère consulterait sa fille, que la réponse d’Anifé lui dicterait sa propre conduite. L’ami dut se retirer sans avoir pu pénétrer les véritables intentions de Fatma, mais en définitive assez satisfait.

La réponse d’Anifé ne se fit pas attendre, et cette réponse était de nature à combler tous les vœux d’Ismaïl. Anifé l’acceptait pour époux, et ne mettait qu’une condition à son consentement : c’était que Maleka ne rentrerait jamais sous le toit conjugal ; bien plus, une séparation formelle et judiciaire était impérieusement exigée. Ismaïl n’eut garde de faire d’objections : il se souvint que Maleka lui avait souvent déclaré sa résolution de ne pas se soumettre au partage que subissent d’ordinaire les personnes de son sexe en Turquie. — Puisque ni l’une ni l’autre ne veut souffrir de rivale, se dit-il, il n’est point à craindre qu’elles se rencontrent, ni que celle-ci vienne me troubler, lorsque je serai avec celle-là. — Quant à la séparation judiciaire, il promit de l’accomplir aussitôt que certains papiers indispensables seraient arrivés de Constantinople ; mais il était décidé à renvoyer indéfiniment la cérémonie, car il lui en eût trop coûté de renoncer à tout droit sur les biens de Maleka.

Pendant les trois ou quatre semaines qui s’écoulèrent entre l’acceptation d’Ismaïl par la petite Anifé et la célébration de leur mariage, les fiancés se virent plusieurs fois, contrairement aux coutumes musulmanes. Ismaïl était l’oncle aussi bien que le futur d’Anifé, et l’oncle ne pouvait pas être exclu de la société de sa nièce. Les entrevues d’Ismaïl et d’Anifé furent employées par celle-ci à établir son pouvoir sur l’esprit du bey. Elle n’oublia aucun des conseils maternels, et elle réussit à se poser dans la pensée de son futur époux comme une jeune fille d’un esprit indépendant et quelque peu singulier, mais entièrement dominée par l’admiration qu’il lui inspirait. Anifé joua ce personnage dans la perfection. Elle était capable de passer des heures entières dans la muette contemplation de son futur, pendant que celui-ci se donnait l’air de ne pas apercevoir ces témoignages d’adoration. Puis, s’il se retournait subitement, et si, rencontrant au passage le regard fixe et éloquent d’Anifé, il s’écriait d’un air passablement fat : — Eh bien ! qu’y a-t-il, ma petite Anifé ? pourquoi me regardes-tu ainsi ? — alors Anifé simulait un embarras charmant ; elle baissait les yeux, rougissait comme une cerise, et quelques larmes coulaient le long de ses joues. Fatma admirait le savoir-faire de sa fille, et elle s’amusait de ses tours sans savoir qu’à son âge rien n’est beau que l’innocence ; mais l’innocence dans un harem, qui songe à l’y chercher ?

Les noces eurent lieu avec tout l’éclat convenable, et il ne fut bruit dans toute la province que des fêtes données à cette occasion. Le contrat fut signé par tous les notables de la ville de Saframbolo ; mais ce contrat ne satisfit Ismaïl qu’en partie. Les richesses de la fiancée furent énumérées avec détail, on n’omit de mentionner ni l’argent dont avait parlé la mère, ni les bijoux réservés à la petite ; mais la propriété desdits objets fut réservée à la promise. Celle-ci parut ne rien entendre à ces sortes de transactions. La mère déclara à plusieurs reprises qu’elle n’avait jamais pu faire entendre à sa fille ce que c’était que le droit de propriété ; elle persistait à considérer ce qui était à elle comme appartenant à son mari, et c’était précisément pour contrebalancer cette abnégation excessive que les parens avaient mis tant de soins à séparer les intérêts des conjoints. Ismaïl trouvait ces précautions superflues et déplacées, mais il n’osa pas exprimer trop ouvertement sa manière de voir à ce sujet, et il se consola en réfléchissant qu’une fois marié à l’héritière, il n’aurait plus affaire qu’à un enfant ne voyant que par ses yeux, ne jugeant que par ses lumières, et n’ayant d’autre volonté que la sienne.
II.

La famille du kadi avait remporté une victoire complète. Ismaïl était l’époux d’Anifé, et la chaîne qui l’unissait à sa femme attestait chez ceux qui l’avaient forgée une habileté supérieure. Qu’allait faire Maleka ? Quand elle reçut la nouvelle du mariage d’Ismaïl, elle n’eut qu’une pensée, — reprendre son empire sur le bey d’abord, puis et surtout se venger de Fatma et de sa fille. Son plan de campagne fut bientôt tracé.

Peu de jours après son mariage avec Anifé, Ismaïl reçut une lettre de Maleka. Une déclaration de rupture, motivée par ce second mariage, conclu malgré sa résolution bien connue de ne souffrir aucun partage des droits d’épouse, — un avis relatif aux démarches commencées en faveur du bey, qu’elle avait habilement conduites, mais qui ne pouvaient réussir qu’à la condition d’être bien continuées, — tels étaient les deux points essentiels de la lettre, qui produisit un grand effet sur l’esprit du faible Ismaïl. La réponse du bey fut conçue dans les termes les plus caressans : la promesse d’épouser Anifé lui avait été arrachée par les poursuites de ses créanciers ; il souffrait de vivre en quelque sorte sous la dépendance d’une enfant, lui qui était habitué à placer sa confiance dans une femme intelligente et dans une amie sûre. Quant à ses affaires de Constantinople, il préférait s’en rapporter aveuglément à la générosité de Maleka, et il ne perdait pas l’espoir de rentrer, grâce à sa bienveillante intercession, dans la plus complète indépendance.

Maleka ne répondit pas ; connaissant les dispositions d’Ismaïl, elle n’avait plus à parler, elle voulut agir. Un ami, sur lequel la femme délaissée du bey exerçait une grande influence, partit presque aussitôt de Constantinople pour Kadi-Keui, avec la mission de se procurer quelques papiers dont Maleka avait besoin pour vendre la plus belle de ses propriétés ; Cet ami était fort peu scrupuleux en fait de morale et très habile à bien servir les mauvaises causes. Outre sa mission officielle, il en avait une secrète qu’il est inutile de préciser, car on va le voir à l’œuvre.

Selim-Effendi (c’était son nom) se présenta un matin chez Ismaïl de la part de Maleka. Il fut aussitôt accablé de questions. — Que fait Maleka ? que dit-elle de moi ? Est-elle encore bien courroucée ? …

— Maleka se porte à merveille, répondit Selim, et elle est si belle que ma foi un pacha de ma connaissance serait bien tenté de la prendre pour femme. — Cette réponse habilement calculée détermina tout de suite chez Ismaïl un mouvement de jalousie qu’il ne sut point dissimuler.

— Le pacha l’a-t-il vue ? demanda-t-il.

— Il l’a vue, répondit Selim ; vous savez que Maleka n’aime point à garder son voile : elle prétend que cette mode ne sied qu’aux vieilles femmes. Quand elle se considérait comme votre épouse, elle y mettait un peu plus de façons ; mais maintenant que vous lui avez rendu sa liberté, elle en fait usage.

Ismaïl s’emporta ; il prétendit que son second mariage ne nuisait en rien au premier. Selim lui donna raison, tout en regrettant que sa femme ne partageât pas sa manière de voir sur ce point délicat. Il finit par engager le bey à laisser Maleka se conduire comme elle l’entendrait, et l’on se mit à parler d’affaires. — Maleka, dit Selim, voyait tout lui réussir. Elle était au moment de conclure un marché magnifique avec un riche étranger, un Franc, un chrétien catholique qui désirait s’établir en Asie et y fonder une colonie agricole. On lui avait parlé des terres de Maleka ; celle-ci en avait demandé un prix fort élevé, vingt mille piastres, et l’étranger n’avait pas fait la moindre objection. Il avait été convenu que la moitié de la somme serait payée lors de la signature du contrat, et l’autre moitié lors de la prise de possession par l’acquéreur. Il ne s’agissait plus maintenant que de se procurer les documens nécessaires à la transmission des droits de propriété, le consentement par écrit d’Ismaïl et des tenans, fermiers, etc. Ismaïl songea bien à oublier dans le consentement qu’on lui demandait quelque formalité qui pût invalider à l’avenir les droits de l’étranger ; mais il avait affaire à forte partie, et Selim-Effendi lui déclara que la vente devait être parfaitement régulière, ou ne pas avoir lieu du tout.

Ceci convenu, Selim-Effendi questionna Ismaïl sur sa nouvelle épouse.

— Il court d’étranges bruits sur votre mariage, lui dit-il en souriant, et si ces bruits sont fondés, Maleka devrait vous plaindre plutôt que vous condamner.

— Et que dit-on ? s’écria Ismaïl.

— Oh ! des choses absurdes sans doute ; mais enfin l’on prétend que votre épouse s’est emparée de vous par des moyens peu orthodoxes, indignes d’une bonne musulmane.

— Que signifie cela ? dit Ismaïl interdit. Que voulez-vous dire par des moyens peu orthodoxes ?

— Je veux dire que le diable s’en est mêlé, et que votre femme est tant soit peu sorcière. On affirme, par exemple, qu’elle est singulièrement laide, que vous-même l’avez trouvée telle pendant plusieurs années, et qu’au moyen de certains philtres, charmes et enchantemens, elle vous a si bien ensorcelé, que vous avez fini par la trouver charmante. Aujourd’hui même chacun parle de la laideur de votre femme et de votre fatal aveuglement. En vérité, je ne fais que vous répéter en ami fidèle et dévoué ce que j’ai entendu sur votre compte, puisque moi-même je n’ai pas aperçu votre Anifé, et je suis, pour ma part, assez disposé à croire que si vous la trouvez jolie, elle doit l’être en effet.

Ismaïl écoutait Selim bouche béante. Il se souvenait que la beauté d’Anifé ne l’avait frappé qu’un certain jour, et qu’il avait eu quelque peine à s’expliquer le changement soudain survenu dans sa personne. Il se peut que s’il fût entré en possession de l’argent et des bijoux réservés à sa femme par contrat de mariage, il n’eût pas hésité à proclamer sa beauté de bon aloi ; il se peut encore que si Maleka n’eût pas été sur le point de toucher vingt mille piastres, il eût repoussé avec colère et dédain les perfides insinuations de Selim-Effendi ; mais le déboire éprouvé par Ismaïl, le mécontentement qu’il avait ressenti depuis le mariage chaque fois qu’il avait essayé d’obtenir d’Anifé la remise de ses bijoux, la brillante auréole au milieu de laquelle Maleka apparaissait à son imagination, — tout enfin semblait en ce moment conspirer contre la fille de Fatma.

— Et de qui tenez-vous tout cela ? demanda Ismaïl après un long silence.

— De tout le monde, répondit Selim. Et si j’étais aussi superstitieux que vos voisins, je dirais que c’est l’art diabolique de votre femme qui empêche la vérité de pénétrer jusqu’à vous.

— Cela est étrange en effet, reprit Ismaïl. Comment faire ? comment vérifier la chose ? Selim-Effendi, vous êtes mon ami, n’est-ce pas ?

— Pouvez-vous en douter ?

— Écoutez-moi, Selim ; vous êtes franc et vous êtes brave ; voyez ma femme, et dites-moi ce qui en est.

— Je le veux bien ; disposez de moi comme vous l’entendrez. Voyons, comment nous y prendrons-nous ?

— D’abord je vous présenterai à elle comme mon ami d’enfance, un peu mon parent, un frère d’adoption, devant qui elle n’a pas besoin de se voiler.

— Très bien, je feindrai même pour elle une admiration sans bornes, mais promettez-moi de ne pas être jaloux.

— Non, non, soyez tranquille ; ayez l’air amoureux, si vous le pouvez et si vous le jugez utile à l’accomplissement de nos projets.

— Il n’est rien que je ne fasse pour vous tirer de l’abîme où je vous vois plongé.

— Ah ! oui, un abîme ! un affreux abîme !

Et le sensible Ismaïl, qui songeait d’un côté aux richesses d’Anifé et de l’autre aux vingt mille piastres près de tomber dans la poche de Maleka, fut au moment de verser des larmes.

La présentation eut lieu le jour même. Anifé, qui connaissait les rapports de Selim-Effendi et de Maleka, et qui n’eût pas été fâchée d’enlever cet adorateur à sa rivale, fut charmante pour Selim. contrairement à ses habitudes de réserve excessive, elle ne s’occupa guère de son voile, qu’elle laissa flotter sur ses épaules, mettant à découvert un minois moins régulier que celui de Maleka, mais plus frais, et qui, au total, n’avait pas besoin de sorcellerie pour plaire. Selim en fit l’aveu à Ismaïl, et déclara que si Anifé possédait légitimement ce visage-là, il n’y avait pas à lui reprocher de machinations.

— C’est là qu’est la question, observa judicieusement Ismaïl, et on eût pu penser qu’il n’abandonnait pas sans regrets l’hypothèse de Selim-Effendi.

Ce vœu secret en dit assez sur le bonheur domestique dont jouissait Ismaïl-Bey. Nous connaissons déjà quelque chose du caractère d’Anifé, et nous savons à quel instinct elle obéissait quand elle se prétendait fascinée par son mari. Ce que nous n’avons pas dit, c’est que la petite ressentait véritablement la passion qu’elle avait d’abord simulée. Oui, Anifé était éprise d’Ismaïl. Ce n’était pas un amour pur, constant, dévoué, tel qu’il peut résulter de la conformité des caractères, de l’estime et de la confiance mutuelle entre deux êtres destinés à descendre ensemble le courant de la vie. C’était une fantaisie, un entêtement, une espèce de défi jeté au sort, car Anifé sentait bien qu’elle n’était pas aimée, et elle eût donné tout le sang de son corps pour acquérir la conviction contraire, ne fût-ce que pour une minute. Cet amour acharné et nullement payé de retour aigrissait le caractère d’Anifé. Jamais elle n’avait aimé ni la contrariété ni la contradiction ; mais, depuis son mariage, l’une et l’autre lui étaient devenues insupportables. Elle émettait les pensées et les opinions les plus étranges, et sitôt qu’on y trouvait à redire, elle les soutenait et les défendait, avec une ardeur qui eût fait d’elle en d’autres circonstances une véritable martyre de sa foi. Les servantes ne savaient plus comment la satisfaire : elle leur donnait cent ordres contradictoires, et si l’une d’elles essayait de se justifier ou seulement de s’excuser, c’était par des accès de rage, des torrens d’injures et quelquefois des coups qu’elle lui répondait.

Quelques-unes de ces servantes étaient d’anciennes esclaves attachées à la maison du bey, et les deux plus jeunes et plus alertes avaient passé quelques années au service de Maleka. Selim-Effendi eut avec l’une d’elles un entretien, et, le lendemain même de cette conférence mystérieuse, la servante se présenta à Ismaïl pour lui demander son congé.

— Et pourquoi veux-tu nous quitter ? dit le bey.

— Je désirerais que votre seigneurie me permît de ne pas m’expliquer là-dessus.

— Je t’ordonne au contraire de ne me rien cacher. Anifé t’a querellée ?

— Oh ! effendi, elle ne fait que cela du matin au soir, et je ne quitterais pas votre maison pour un pareil motif ; mais il y a des choses qu’une bonne musulmane ne peut voir sans mettre son âme en péril, et je désire m’en aller sans en dire davantage.

Ismaïl fit quelques pas en arrière, comme s’il eût vu un serpent se dresser sous ses pieds. Surmontant bientôt cette faiblesse indigne d’un Osmanli, il se rapprocha de la servante, et lui dit : Voyons, Lia, de quoi s’agit-il ? Parle-moi franchement. Qu’as-tu vu dans Anifé qui éveille tes scrupules religieux ?

— Ah ! si votre seigneurie savait ! Votre seigneurie a-t-elle remarqué Elmas ?

— Quoi ! le chat d’Angora ?

— Le chat… d’Angora ! … Oh ! effendi !

— Qu’y a-t-il ? Ne serait-ce pas réellement un chat d’Angora ?

— J’ignore ce qu’il est et ce qu’il n’est pas ; mais si votre seigneurie entendait comme moi Anifé-Kanum[1] parler au prétendu chat ! … Tous les soirs elle s’enferme une heure avec lui. Avant-hier, me trouvant dans la chambre d’à côté, je l’entendis qui causait d’une voix toute douce, oh ! bien différente de sa voix ordinaire… — Bel Elmas, disait-elle, mon gentil seigneur, pourquoi ne me regardez-vous pas aujourd’hui ? Aurait-on le malheur de vous déplaire ? Que faut-il que je fasse pour obtenir mon pardon ? … Et figurez-vous mon effroi, noble seigneur, lorsque j’entendis… ah ! mais j’entendis aussi distinctement que je m’entends moi-même en cet instant une petite voix flûtée, pas de beaucoup plus grosse que celle d’un véritable chat, dire : Anifé, je ne suis pas content de vous, parce que… Et là-dessus je me sauvai à toutes jambes, croyant avoir le diable à mes trousses. N’y a-t-il pas là de quoi mourir cent fois de frayeur, noble effendi ? Oh ! depuis ce jour-là, je ne peux plus le voir, ce prétendu chat, sans trembler comme une feuille, et de plus je crains qu’il ne se doute de quelque chose, car il me regarde avec des yeux qui lancent à des étincelles… Oh ! laissez-moi partir, noble effendi, je vous en conjure.

— Ceci est grave, très grave même, répondit Ismaïl, qui n’était guère plus rassuré que la servante ; mais si je suis entouré de démons et de maléfices, j’ai plus que jamais besoin de serviteurs fidèles. Que deviendrais-je, si elle remplissait ma maison de sorciers et de sorcières déguisées ? Non, non, Lia, il faut rester et m’aider à déjouer ses trames affreuses… Et n’as-tu pas observé autre chose ?

La servante ne demandait pas mieux que de voir se prolonger l’interrogatoire. Munie des instructions de Selim, elle répondit en conséquence. Son but était de faire naître dans l’esprit du bey des doutes sur la jeunesse et la beauté d’Anifé. Elle assura gravement à Ismaïl que sa maîtresse s’enfermait chaque matin dans un cabinet où elle se faisait servir à déjeuner un poulet cru, et que le sang tout chaud de l’animal servait à ses ablutions. Elle ajouta qu’avant d’avoir fait sa toilette, Anifé ressemblait à une femme de soixante ans, et qu’il lui suffisait de quelques soins donnés secrètement à sa personne pour paraître fraîche et resplendissante. Le fait est que la toilette d’Anifé, sans rien emprunter à la magie, était cependant dirigée par la science des cosmétiques, que la jeune femme avait apprise d’une vieille Juive, jadis au service de sa mère. La Juive, pour donner plus d’autorité à ses recettes, les formulait en termes cabalistiques ; là se bornait toute sa sorcellerie. Quoiqu’il en soit, Ismaïl écouta très sérieusement les bavardages de la servante, obtint d’elle la promesse de rester à son service, et la congédia, pleinement convaincu de la nature diabolique de sa jeune épouse.

Pendant qu’Ismaïl délibérait s’il ne quitterait pas tout de suite Anifé pour aller rejoindre Maleka et ses vingt mille piastres, le rusé Selim ne perdait pas son temps. Autorisé à faire la cour à la femme d’Ismaïl, il trouvait le jeu amusant et n’était pas fâché de le faire durer. Dans ses nombreux entretiens avec Anifé, il parvint aisément à lui faire entendre qu’il connaissait tous ses griefs contre son mari, qu’il la plaignait de toute son âme, qu’Ismaïl lui paraissait plus fou encore que criminel, et qu’elle possédait en lui, Selim-Effendi, un ami dévoué prêt à lui rendre justice. Anifé ne pouvait rester complètement insensible à ces protestations de dévouement. Écoutant avec délices les flatteries que lui prodiguait l’effendi, elle oubliait sans trop de peine que cet admirateur passionné n’était pas son mari. — Tout va bien, disait Selim à Ismaïl ; je suis certain que l’occasion va s’offrir à moi de surprendre un matin ta femme avant l’heure où elle a transformé son visage. — Ismaïl s’inquiétait bien un peu des conversations prolongées de son ami et d’Anifé ; mais Sélim paraissait prendre si bien à cœur les intérêts du bey, que celui-ci n’avait garde de laisser voir le moindre soupçon, et qu’il allait même jusqu’à le supplier de persévérer.

Un jour enfin, Selim-Effendi entra, sombre et recueilli, dans le salon du bey : — Ismaïl, lui dit-il d’un l’on solennel, as-tu du courage ?

— En doutes-tu ? répondit Ismaïl, déjà pâle.

— Dès le début de cette triste affaire, je t’ai trouvé ferme et résolu, mais tu pouvais conserver au fond du cœur l’espoir de ne pas être appelé à accomplir le plus pénible des sacrifices. Moi-même je répugnais à ajouter pleinement foi à d’aussi affreuses accusations, et je me flattais toujours que tout s’éclaircirait à ta satisfaction et à la mienne aussi. Aujourd’hui, hélas ! tout espoir m’abandonne. Comment supporteras-tu ? …

— Je supporterai tout, s’écria Ismaïl ; mais parle, de grâce !

— J’ai vu ta femme.

— Tu l’as vue ! C’est-à-dire que tu l’as vue sous son véritable aspect ; eh bien ?

— Eh bien ! mon ami, ceux qui affirment que ta femme est naturellement laide, bossue, qu’elle n’a ni un cheveu sur la tête, ni une dent dans la bouche, qu’elle est jaune, ridée (on va même à la prétendre borgne et à soutenir qu’elle est centenaire), ceux-là exagèrent grandement. Ta femme peut tout au plus être considérée comme laide ; pour jeune, elle l’est certainement ; ses traits sont insignifians plutôt qu’irréguliers ; son teint est terne, mais ce que je puis t’annoncer avec certitude, c’est qu’elle ne ressemble guère à la fraîche et splendide Anifé que j’ai vue à tes côtés, et que toi-même tu vois tous les jours.

— En voilà bien assez ! repartit Ismaïl ; mais comment as-tu réussi à la surprendre ?

— Tu m’avais dit qu’en sortant du bain, elle avait coutume de s’enfermer dans son laboratoire, où tu supposais qu’elle recompose sa beauté. Je me suis placé dans une chambre bien éclairée qu’elle devait traverser pour arriver à son cabinet. Quand elle parut, je m’approchai d’elle, et, feignant d’avoir quelque chose d’important à lui communiquer, je la forçai de m’entendre. Elle tenait son voile soigneusement baissé ; mais, comme elle ne m’avait pas accoutumé à tant de réserve, je lui en fis des reproches en plaisantant, puis j’écartai un côté de son voile, et ce que j’ai vu me suffit.

— Et que dit-elle ?

— Elle parut d’abord inquiète et irritée, mais je dissimulai si bien ma surprise, je gardai si imperturbablement mon sang-froid, qu’elle demeura convaincue que je n’avais rien vu ; je continuai à la quereller sur son entêtement à me cacher ses traits, et j’allai même jusqu’à feindre de croire qu’elle se fardait, et qu’en faisant fondre les couleurs étendues sur ses joues, la chaleur de son bain nuisait à sa beauté. J’ajoutai que c’était un effet assez commun, et qu’il fallait une dose de coquetterie plus qu’ordinaire pour s’obstiner ainsi à le cacher. — Oui, oui, c’est cela, dit-elle, enchantée de ma supposition ; la vapeur du bain me rend aussi rouge qu’une écrevisse, et je n’aime pas à me montrer ainsi. — Allons, répondis-je, je veux bien vous pardonner cet excès de défiance, mais j’espère que vous ne me traiterez pas toujours avec cette rigueur et que vous douterez moins de l’admiration que vous m’inspirez. Là-dessus, je lui permis de s’échapper, et me voici. Maintenant que vas-tu faire ?

— Partir à l’instant même pour Constantinople, me jeter aux pieds de Maleka et en obtenir mon pardon. Tu m’accompagneras, tu m’aideras à plaider ma cause, car tu as vu dès le premier jour combien il me tardait de me réunir à la véritable compagne de mes jours.

— Mon cher Ismaïl, je ne t’accompagnerai pas, et je resterai ici, au moins pour quelque temps. J’ai quelques affaires que je ne suis pas parvenu à arranger à ma satisfaction, et d’ailleurs si je partais avec toi, la famille d’Anifé en conclurait que c’est moi qui t’enlève à ta nouvelle épouse. On connaît mon amitié pour Maleka, et on me prendrait pour son émissaire, on m’accuserait d’être venu troubler le bonheur de ton ménage. Je resterai donc quelque temps, je déclamerai contre ton départ, contre l’abandon dans lequel tu laisses ta jeune femme, et je te tiendrai au courant de tout ce qui se machinera contre toi, car, tu dois t’y attendre, Anifé et ses parens ne négligeront rien pour tirer vengeance de l’affront que tu leur prépares. Je te serai beaucoup plus utile ici qu’à Constantinople, où tu trouveras dans le cœur même de Maleka le plus puissant des auxiliaires.

Ismaïl ne fut qu’à demi satisfait de ces excuses, mais il cacha ses soupçons d’autant mieux que Selim-Effendi était un rival tout aussi redoutable à Constantinople qu’en province, et Ismaïl ne l’ignorait pas. Le jour même, le bey quitta le village sous prétexte de se rendre à Saframbolo, chez un de ses amis qui l’avait invité à une partie de chasse ; mais à une heure de Kadi-Keui il tourna bride et prit la route, de Constantinople, où il arriva aussi promptement que sa maigre monture le lui permit.
III.

Pendant deux jours, Anifé attendit son mari sans se douter de rien ; mais dans la matinée du troisième un de ses parens qui revenait d’une petite ville située à une journée de Kadi-Keui, sur la route de Constantinople, raconta à un domestique comment il avait rencontré son maître à l’entrée de la ville, et comment celui-ci lui avait dit qu’il se rendait à la capitale. Le domestique étonné s’empressa de communiquer la nouvelle à une des servantes d’Anifé, et ce fut ainsi qu’Anifé elle-même connût sa destinée.

Le premier choc lui causa une attaque de nerfs. Anifé était réellement violente et passionnée. Malgré ses fréquentes disputes avec son mari, jamais l’idée d’une séparation ne s’était présentée à son esprit, et ce n’était pas seulement une séparation qui la frappait à cette heure : c’était un abandon complet, prémédité, accompli ; c’était un malheur affreux et une injure sanglante. La pauvre petite en fut véritablement malade, d’autant plus que son état de grossesse assez avancé rendait son système nerveux plus irritable et moins ferme qu’en toute autre circonstance. Sa mère, son père d’adoption et toute sa famille accoururent auprès d’elle et lui donnèrent des soins empressés.

Selim-Effendi, qui habitait la maison même d’Ismaïl, dut se contenter d’abord d’apprendre par la bouche des servantes les nouvelles alarmantes qui couraient sur la santé de leur jeune maîtresse. Au bout de quelques jours pourtant, il fut introduit auprès de Fatma, qui espérait apprendre de lui quelque chose touchant son ancien beau-frère, devenu son gendre. Elle n’apprit cependant que ce que Selim jugea opportun de lui faire savoir. — Ismaïl était complètement enchaîné aux pieds de Maleka, et ceux qui comme lui, Sélim, avaient été témoins de cette fascination extraordinaire exercée par une femme déjà d’un certain âge sur un jeune homme tel qu’Ismaïl ne pouvaient se défendre de penser qu’il y avait là quelque chose de surnaturel. Dès sa première entrevue avec Ismaïl, il avait été frappé de l’enthousiasme avec lequel il lui parlait de Maleka, des regrets qu’il n’essayait même pas de dissimuler, et il avait compris avec douleur que la chaîne n’était pas rompue. Selim-Effendi croyait bien que Maleka avait rallumé le feu mal éteint dans le cœur d’Ismaïl par quelque artifice cabalistique. Dès-lors les regrets d’Ismaïl étaient devenus insupportables, et il avait fini par y céder.

Anifé avait parlé dans ses heures de fièvre et de délire ; le nom de Selim-Effendi s’était trouvé souvent sur ses lèvres comme celui d’un ami qui l’avait plus d’une fois engagée à se tenir en garde contre la perfidie de son mari. Aussi Fatma désirait-elle s’assurer par elle-même du degré de confiance que cet avis méritait. D’abord Selim ne lui plut guère ; c’est ce que l’effendi comprit sans peine. Il avait l’habitude d’arrêter son regard sur les yeux de la personne avec laquelle il causait, de manière à lire jusque dans ses plus secrètes pensées, et ce regard interrogateur restait impénétrable. Selim, s’étant bien vite rendu compte de l’impression défavorable qu’il produisait, eut recours, pour la contrebalancer, au moyen le plus sûr d’inspirer la confiance, à la flatterie. Ismaïl était aussi téméraire que maladroit, dit-il, pour s’être mis en hostilité avec une famille aussi puissante que celle d’Anifé, avec des parens aussi tendres et avec des personnes assez habiles pour le réduire au désespoir. Il craignait beaucoup pour lui depuis qu’il le voyait en train de s’attirer l’inimitié du kadi et de son épouse. Sans doute leur générosité tempérerait les effets de leur indignation ; mais un mot de leur bouche suffisait pour le perdre, et auraient-ils l’héroïsme de ne pas prononcer ce mot ? Il continua quelque temps sur ce ton, affirmant que l’épouse délaissée n’était pas tout à fait à plaindre, tant qu’il lui resterait l’appui et l’affection d’une mère telle que la sienne, — et mille autres choses qui effacèrent complètement les préventions conçues d’abord par Fatma. Celle-ci se retira après une conversation qui dura plus d’une heure, convaincue que sa fille possédait en Selim un ami précieux, et se promettant de ne rien décider sans l’avoir préalablement consulté.

La maladie et la réclusion d’Anifé prirent fin quelques jours après cet entretien, et Selim fut de nouveau admis auprès de la jeune femme. Il la trouva fort changée, amaigrie, abattue, pâle, mais toujours assez jolie pour qu’il ne jugeât pas nécessaire de rejoindre Ismaïl. Il s’établit donc auprès d’Anifé en qualité de consolateur ; seulement, comme il redoutait la colère jalouse de Maleka, il lui écrivit qu’il restait auprès de sa rivale pour exécuter les ordres qu’elle lui transmettrait à son égard. Il lui parla de la grossesse d’Anifé, et parut craindre que la naissance d’un fils ne ramenât le volage Ismaïl auprès de sa seconde moitié. Maleka prit feu à cette nouvelle ; elle-même n’avait pas eu d’enfant de son second mariage, et la stérilité est considérée en Orient comme une chose honteuse, une faute impardonnable. La pensée que sa rivale pouvait avoir sur elle un si grand avantage la mit en fureur, et elle écrivit à Selim de commencer la guerre et de la poursuivre par tous les moyens. Elle lui donnait en même temps l’adresse d’une vieille Grecque, remplissant dans la ville de Saframbolo les fonctions de sage-femme, et pratiquant sous ce titre la plus affreuse industrie, celle de hâter la naissance et la mort des enfans qu’on avait intérêt à faire disparaître. « Il est possible, disait Maleka, que les chagrins dont Anifé a été atteinte dans ces derniers temps amènent une fausse couche, ce qui serait maintenant l’événement le plus heureux que vous pussiez m’annoncer ; mais si ma mauvaise étoile triomphe de ces agitations en dépit de la santé délicate d’Anifé, il faudra recourir aux grands moyens. Je ne suis pas tout à fait la dupe des prétextes que vous me donnez sur votre séjour prolongé auprès d’Anifé, et je sais fort bien à quoi m’en tenir là-dessus ; mais je ne vous en ferai pas de reproches, si vous me servez fidèlement dans cette circonstance. Si au contraire vous me sacrifiez à vos nouvelles amours, si j’apprends qu’Anifé est mère d’un enfant vivant, je ne vous le pardonnerai de ma vie, et vous savez que je suis aussi implacable dans ma haine que constante dans mon amitié. »

Selim ne fut pas aussi mécontent de cette lettre qu’on aurait pu le penser. Sa plus grande inquiétude était que Maleka ne découvrit son goût pour Anifé, et qu’elle ne lui en voulût mortellement. La glace était rompue, l’abîme franchi ; Maleka savait tout, et elle se montrait disposée à l’indulgence, pourvu qu’il lui rendît un léger service qui n’éveillait dans sa conscience obscurcie aucun scrupule. Selim alla donc, ainsi que le lui ordonnait Maleka, trouver la Grecque, et il eut avec elle un entretien mystérieux qui se termina par un infâme marché. Seulement la vieille mégère le pria de songer aux inconvéniens que pouvait avoir pour elle, et qui plus est pour lui, la mort violente d’un petit-fils de kadi, dans le cas où le fait serait ébruité. On pouvait, sans s’exposer au même danger, faire disparaître l’enfant en lui laissant la vie, puisqu’en supposant que la chose fût découverte, il serait aisé de reproduire l’enfant, et de jurer qu’on l’avait enlevé conformément à des ordres émanés du père. Selim se rendit à ses argumens, car lui-même ne se souciait pas de pousser la chose plus loin que cela n’était absolument nécessaire, et il n’était pas fâché d’ailleurs de garder entre ses mains une menace vivante à opposer à Maleka, dans le cas où celle-ci s’aviserait plus tard de lui faire expier sa fantaisie pour Anifé. — Je lui ferai croire que l’enfant est mort ; mais si jamais elle se tourne contre moi, je l’informerai que je puis en opérer la résurrection, et ce sera un frein avec lequel je l’empêcherai de se cabrer.

La vieille Grecque devait être appelée auprès d’Anifé au moment critique, car c’était elle-même qui avait reçu dans ses bras la petite Anifé lors de son entrée dans cette vie de douleurs. Il fut convenu qu’elle se procurerait pour l’occasion le cadavre d’un enfant mort-né. Profitant du moment où l’on s’empresserait autour de la jeune mère épuisée, elle donnerait le nouveau-né à sa suivante, qui l’emporterait en cachette, puis lui substituerait le petit cadavre. L’enfant serait transféré dans un village éloigné et mis en nourrice auprès d’une pauvre femme que la vieille Grecque se chargeait de prendre à gages, et qui ne serait connue que d’elle et de Selim. La Grecque reçut dès-lors une somme assez ronde, et Selim lui en promit une plus considérable encore lorsque l’affaire serait terminée ; puis ils se quittèrent en se promettant de ne plus se revoir avant le moment fatal, et de paraître toujours complètement étrangers l’un à l’autre.

Cependant Selim ne quittait presque plus Anifé, et cette assiduité affaiblissait considérablement l’intérêt que l’on avait porté d’abord à la pauvre délaissée. Ce n’est pas que la morale soit bien sévère en Asie, et que l’on considère comme un grand crime chez une femme mariée, surtout si son mari l’a quittée, d’avoir des yeux et un cœur pour un étranger ; mais on plaisantait et on riait en voyant toujours Selim à côté d’Anifé, et quand on rit, on n’est guère disposé à s’apitoyer.

Le temps des couches étant arrivé, Anifé quitta Kadi-Keui pour passer ce moment critique dans la maison de sa mère à Saframbolo. La Grecque fut appelée ; elle soigna la malade, reçut entre ses bras un charmant petit garçon qu’elle glissa dans une de ses manches, en même temps qu’elle tirait de l’autre un petit cadavre déjà raide ; bref, elle exécuta fidèlement la scène convenue à l’avance avec Selim. L’artifice eût été facilement découvert par des yeux plus clairvoyans que ne l’étaient ceux des parens d’Anifé ; mais le kadi et les autres membres de la famille n’en savaient pas long sur ces matières non plus que sur beaucoup d’autres. On se récria, on leva les yeux et les mains au ciel, on pleura, on se désola ; personne pourtant ne se désola d’aussi bon cœur que la pauvre Anifé, qui avait cru voir dans cet enfant un moyen de ramener le volage Ismaïl. — Tout me manque donc à la fois, s’écria la pauvre femme ; je n’aurai donc jamais personne qui m’aime et que je puisse aimer ! Tout à l’heure je souriais à mes tortures. Ah ! qu’elles me semblent affreuses maintenant que je sais qu’elles ne me rapporteront rien !

Et elle sanglotait, elle tombait en faiblesse, elle était si mal, que ses parens oublièrent bientôt l’enfant mort pour ne s’occuper que d’elle, ce dont la vieille Grecque fut très satisfaite, car elle sentait bien que son imposture ne pouvait supporter l’examen. Aussi s’adressa-t-elle à l’aïeule du kadi, tombée en enfance, pour lui demander si elle ne jugeait pas convenable qu’elle emportât le pauvre petit, afin d’enlever à la mère ce triste spectacle. L’idiote, qui n’avait rien compris, fit pourtant un signe de tête qui pouvait passer pour un consentement auprès de ceux-là du moins qui ignoraient son état de paralysie et le perpétuel branlement de tête qui en était le résultat. Satisfaite de ce consentement tacite, la Grecque gagnait déjà la porte lorsque Anifé, revenant à elle, s’écria qu’elle voulait voir ce qui lui restait de son enfant, et elle prononça ces mots d’un ton si décidé, que ses parens, peu accoutumés d’ailleurs à lui résister, n’osèrent supposer à sa volonté. On fit signe à la Grecque de rester et de s’approcher du lit. La vieille, voyant que la famille ne se prêtait pas sans regret au désir d’Anifé, crut pouvoir hasarder une objection. — Taisez-vous : et donnez-moi mon enfant, s’écria Anifé, devenue rouge de colère ; avez-vous peur qu’on ne vous accuse de l’avoir tué ? — Ces mots glacèrent la vieille, qui s’approcha du lit de la malade et lui présenta en tremblant son petit mort. Anifé s’en empara comme d’un trésor, et le tint à deux mains devant elle. Chose étrange ! on s’attendait à la voir dévorer de caresses ces restes inanimés, et maintenant qu’elle les tenait dans ses bras, on ne lisait plus sur ses traits qu’un dégoût insurmontable et une terreur presque surnaturelle.

— Est-ce donc là mon enfant ? dit-elle enfin. Est-ce la l’enfant qui tout à l’heure se débattait dans mon sein, qui déchirait mes entrailles, et que j’appelais de tous mes vœux ? — Et s’adressant directement au petit cadavre : — Est-ce bien toi, dit-elle encore, qui m’as tant fait souffrir, et que j’aimais tant ? Est-ce toi dont les moindres mouvemens me causaient naguère des douleurs inouïes et une exquise volupté ?

Et elle remuait l’un après l’autre les membres raides de l’enfant, elle lui touchait les joues et la poitrine avec autant d’indifférence que si elle eût tenu une poupée d’Allemagne. — Raide ! disait-elle ; froid ! … Et c’est là mon enfant ? reprit-elle en se tournant vers la vieille. — Et comme celle-ci ne trouvait rien à répondre, elle adressa la même question à sa mère et aux divers membres de sa famille réunis autour d’elle. — Pouvez-vous me jurer que c’est là mon enfant ? L’avez-vous vu avant qu’il mourût ? l’avez-vous vu mourir ?

Pour la première fois depuis le commencement de cette scène, une ombre de doute traversa l’esprit de tous les assistans. Fatma avait aperçu le petit lorsque la vieille s’en était emparée, et il lui avait semblé bien portant. Personne n’avait assisté à sa mort. Pas une voix ne s’éleva dans ce moment pour répondre à la singulière question d’Anifé. On n’avait aucun motif de soupçonner la sage-femme. La vieille sorcière n’en comprit pas moins qu’elle ne devait pas laisser sans réponse les paroles d’Anifé. — Je ne m’offense pas de ces doutes, dit-elle d’un air doucereux et patelin : je compatis aux douleurs d’une mère, et je comprends qu’elle s’efforce de leur donner le change ; mais ma réputation est assez bien établie, grâce à Dieu, et rien dans tout le cours de ma longue vie n’a donné prise à de pareilles accusations. Je voudrais de tout mon cœur partager les doutes de la noble Anifé ; tout ce que je puis dire en vérité (le cœur me saigne de détruire en elle cette illusion qui endort ses regrets), tout ce que je puis dire, c’est que cet enfant est bien celui que j’ai reçu au sortir de son sein.

Les assistans s’entre-regardaient, ne sachant que répondre ; mais la jeune mère paraissait n’avoir rien entendu des discours de la vieille. Elle poursuivait son muet examen du cadavre, et secouait la tête sans mot dire. Tout à coup l’exaltation qui l’avait soutenue jusque-là sembla s’éteindre brusquement. Ses joues devinrent d’une pâleur livide, ses traits se décomposèrent ; le petit mort roula sur le plancher, et Anifé tomba à la renverse sur ses oreillers, en proie à d’affreuses convulsions. Sa mère et un parent s’empressèrent autour d’elle, et la vieille Grecque profita de ce moment de confusion générale pour s’esquiver avec son fardeau. On ne s’occupa plus d’elle, et on ne s’aperçut de sa disparition qu’une heure après l’évanouissement d’Anifé. On envoya aussitôt chez la sage-femme, et on la trouva vaquant paisiblement à ses affaires, tandis que les restes du pauvre enfant étaient enfermés dans un petit coffre en sapin qui s’était trouvé, on ne sait comment, prêt pour la circonstance. Les serviteurs du kadi voulaient le remporter au logis en attendant que l’heure des funérailles fût venue ; mais la vieille s’y opposa, déclarant que la vie de la jeune mère serait compromise, si on lui remettait sous les yeux ce désolant spectacle. — Lorsque tout sera prêt pour l’enterrement, ajouta-t-elle, on viendra chercher le coffre, que je livrerai de grand cœur ; jusque-là il ne faut pas songer à le rapporter à la maison du kadi. — Les domestiques, qui ignoraient les soupçons de leur maîtresse, n’osèrent insister, et s’en retournèrent rendre compte à celle-ci du résultat de leur expédition. On craignait de nouvelles démonstrations de fureur de la part d’Anifé ; mais on eût dit que la jeune femme avait pris à tâche ce jour-là de ne rien faire de ce qu’on attendait d’elle, et au lieu d’éclater en reproches, elle écouta tranquillement le récit de ses gens, sans manifester d’autre désir que celui d’être laissée seule avec son père d’adoption, le kadi. On s’empressa d’aller quérir le juge, qui vint aussitôt, et chacun se retira dans une pièce voisine.

Restée seule avec son père adoptif, Anifé lui raconta avec détail tout ce qui s’était passé, et ajouta : — Mon père, j’ai la certitude que mon enfant est vivant, ou tout au moins que le cadavre exhibé par cette femme n’est pas celui de mon enfant. Celui-ci vit, ou bien on l’a tué, et c’est dans la crainte que nous ne puissions découvrir sur lui des traces de mort violente qu’on m’a présenté ce faux cadavre. Vous êtes juge, vous connaissez les lois et les moyens d’en assurer l’exécution ; veuillez suivre cette affaire, découvrir les coupables, les punir, sauver et me rendre mon enfant !

L’affaire était des plus graves, et le kadi fut d’abord tenté de mettre les soupçons d’Anifé sur le compte de ses regrets maternels. Quel intérêt avait cette vieille à faire disparaître le petit-fils d’un kadi ? Mais Anifé le pria de réfléchir à la haine que la première épouse d’Ismaïl nourrissait contre elle, à l’envie que devait lui causer la naissance d’un fils de sa rivale, tandis qu’elle n’avait jamais rendu père leur époux commun. Bref elle parla si tranquillement et si bien, elle appuya son hypothèse de tant et de si bonnes raisons, que le kadi finit par partager sa conviction et par prendre tout à fait à cœur la découverte de cette affreuse intrigue. Il promit de s’en occuper sur-le-champ et de ne rien négliger pour éclaircir ce chaos ténébreux.

La première chose que fit le bon kadi, ce fut de s’envelopper d’un manteau couleur de muraille et de s’en aller incognito chez la vieille Grecque. Celle-ci faillit s’évanouir en reconnaissant son illustre visiteur, et si la chose eût été possible, elle se serait enfoncée sous terre pour se dérober à l’examen qu’elle prévoyait ; mais de tels souhaits ne pouvaient la mener loin. Recouvrant donc par un violent effort son empire sur elle-même, elle attendit de pied ferme l’orage qu’elle ne pouvait éviter. Le kadi ne la fit pas languir longtemps, et il entra tout de suite en matière : — Ma fille m’a fait part de ses soupçons, lui dit-il d’une voix sévère, et je ne les crois pas dépourvus de fondemens. Je viens donc en premier lieu examiner les restes de celui que vous prétendez être mon petit-fils. — Et en disant ces mots, le kadi désignait du doigt le coffre qui était posé dans un coin reculé de l’appartement. — Ouvrez ce coffre, ajouta-t-il.

— Eh quoi ! seigneur, dit la vieille, votre excellence veut-elle souiller son regard flamboyant de la vue des restes immondes…

— Ouvrez ce coffre, reprit le kadi en élevant quelque peu la voix ; votre hésitation témoigne contre vous, je vous en préviens.

Forcée dans ses retranchemens et n’osant insister davantage, la vieille obéit et présenta au vieux juge le petit cadavre. Le kadi prit l’enfant, l’examina attentivement, et, fixant ses yeux sur la vieille tremblante, il s’écria d’une voix formidable : — Cet enfant est mort depuis plus de vingt-quatre heures ! …

Cela était parfaitement vrai, mais le kadi n’en savait rien, et il parlait ainsi au hasard pour effrayer la vieille. Malheureusement celle-ci savait que personne dans la ville n’était de force à se prononcer sciemment sur un point aussi délicat de médecine légale, et elle ne perdit pas courage : — Votre excellence est plus savante que moi, répondit-elle avec humilité, et je ne serais pas assez téméraire pour m’opposer à son opinion ; ce que je suis prête à affirmer par serment, c’est que l’enfant que vous voyez est sorti ce matin des entrailles de votre fille, et que je l’ai reçu à son arrivée dans ce monde. Il se peut qu’il fût déjà mort et que je ne m’en sois aperçue que quelques instans plus tard.

Le kadi savait bien que l’enfant d’Anifé était né vivant, car elle le lui avait affirmé de la manière la plus positive ; mais la vieille avait offert d’affirmer sous serment que l’enfant mort était celui d’Anifé, et ce fut là ce qui le frappa principalement dans le discours de la sage-femme, car les Turcs attachent une grande importance au serment, et ils assurent que le plus criminel d’entre eux n’oserait se parjurer, fût-ce même pour sauver sa vie. Cela est si vrai, qu’on vide la plupart des causes portées devant les tribunaux turcs en déférant tour à tour le serment à l’accusateur et à l’accusé. Le bon kadi ne songeait pas qu’il avait à faire à une Grecque et non à une musulmane. Il crut toucher à la solution du mystère en s’écriant : — Eh bien ! jure ! — Je jure, dit aussitôt la vieille. — Non, non, pas ainsi, mets la main sur ce livre, reprit le kadi en tirant de sa poche un petit volume qui contenait le Koran, et répète mot à mot la formule de serment que je vais te dicter. — Si la vieille eût juré, tout était dit, et le kadi n’eût pas poussé l’enquête plus loin : elle hésita, non pas qu’elle reculât devant un faux serment, mais seulement parce qu’elle craignait de se compromettre en portant une main profane sur le livre sacré des musulmans. Elle eût préféré jurer sur l’Évangile. Ce moment d’hésitation donna au kadi le temps de se raviser. — Malheureuse ! s’écria-t-il, tu allais répéter les mots divins du Koran, et tu n’es qu’une chrétienne ! — Et il se hâta de replacer le Koran dans sa poche, comme s’il eût craint d’en ternir la pureté en l’exposant plus longtemps aux yeux d’une infidèle. — Tu ne peux pas jurer, dit-il, lorsqu’il eut mis son livre à l’abri de toute souillure, et il faut que je parvienne à la découverte de la vérité par d’autres moyens…

Le kadi procéda ensuite à un long interrogatoire dont la vieille Grecque se tira tant bien que mal. Elle ne parvint pas à détruire les soupçons du juge, mais elle évita de rien dire qui pût les changer en certitude. Elle protesta à plusieurs reprises qu’elle était innocente de tout meurtre, et elle fit cette protestation avec un tel accent de vérité, que le juge, appréciateur exercé des accens divers avec lesquels un accusé proteste de son innocence, demeura convaincu que son petit-fils n’avait pas été assassiné, et partant qu’il vivait encore. Cette pensée lui inspira des ménagemens, car si le petit vivait, il était au pouvoir de la vieille, et il devenait dès-lors dangereux de la pousser à bout. Désespérant de lui arracher des aveux plus complets : — Femme, lui dit-il, tu es trop rusée pour laisser échapper ton secret, mais tu ne l’es pas assez pour me donner à croire que tu n’en a pas un. Deux choses sont possibles, et je ne négligerai rien pour découvrir laquelle est la véritable : tu as caché mon petit-fils, ou tu l’as tué. Dans le premier cas, ton traitement à venir dépendra de celui que tu lui auras fait subir. S’il a été traité avec les égards dus à sa naissance, ton crime, quoique énorme, te sera pardonné ; moi, qui suis musulman, je m’y engage par serment sur ce livre sacré. (Et il mit la main sur le Koran qui était dans sa poche.) Si au contraire mon petit-fils a péri, tu mourras de la mort des sorcières, c’est-à-dire que tu seras empalée toute vivante. Maintenant je te laisse réfléchir au sort qui t’est réservé : ta vie pour celle de mon enfant !

Et le kadi se retira. Ainsi admonestée, la vieille se promit d’avoir soin du petit bonhomme comme de la prunelle de ses yeux. Elle n’avait rien avoué, et il se pouvait encore que le kadi ne découvrît rien et que l’affaire en demeurât là. En tout cas, aussi longtemps que le petit allait bien, elle-même ne courait aucun danger, et elle se réglerait à l’avenir sur le prix que Maleka mettrait au service qu’elle venait de lui rendre.

Rentré chez lui, le kadi s’empressa de communiquer à Anifé le résultat de sa démarche. Ce résultat était consolant pour la pauvre mère, car sa plus grande crainte était que la vieille ne parvînt à convaincre le kadi de son innocence, et loin de là, le kadi avait considéré les discours ambigus de la Grecque comme des aveux implicites. Il ne conservait plus le moindre doute sur l’existence de l’enfant, et il était décidé à se livrer aux recherches les plus actives. Ce fut sous l’influence de ces agitations perpétuelles et cuisantes que la pauvre Anifé entra en convalescence.

La lutte engagée entre les deux femmes d’Ismaïl changeait de caractère à la suite de l’odieux complot dont Selim et la vieille Grecque avaient été les instrumens. Désormais ce n’était plus un époux, c’était le père de son enfant qu’Anifé avait à reconquérir dans Ismaïl, et cela sans interrompre les démarches qui devaient lui rendre cet enfant lui-même. Si le bey se montrait indigne de son nouveau rôle, la fille adoptive du kadi ne laisserait échapper aucune occasion de satisfaire son juste ressentiment. Ismaïl cependant ne pouvait se rapprocher d’Anifé sans encourir la colère non moins redoutable de Maleka. Il était donc essentiel d’intimider celle-ci, et c’était à son confident, c’était à Selim-Effendi qu’il fallait faire entendre de sévères paroles. Selim n’avait pas été admis à voir Anifé depuis ses relevailles. Depuis qu’Anifé était mère, un instinct supérieur s’était éveillé en elle. Elle ne jugeait plus personne que par le degré et le genre d’intérêt qu’on portait à son enfant. Elle consacrait de longues heures à réfléchir sur le passé, et elle en venait à regarder l’arrivée de Selim comme la cause de tous ses malheurs. Le départ d’Ismaïl, quoi qu’en dît Selim, n’avait-il pas été provoqué par celui-ci ? Et pourquoi Selim, l’adorateur avéré de Maleka, restait-il en Asie ? Des propos tenus par une servante de la vieille Grecque sur des visites mystérieuses faites par Selim à sa maîtresse venaient confirmer encore la fâcheuse opinion qu’elle avait conçue, du caractère et du rôle de l’ami prétendu d’Ismaïl. Elle résolut de le voir, de l’interroger, et Selim fut admis à lui présenter ses hommages.

L’effendi, trouvant Anifé embellie, commença par lui débiter force complimens. Comme Anifé ne lui répondait pas, il se plut à lui faire entrevoir dans l’avenir des jours meilleurs qui effaceraient la trace des douleurs présentes. Anifé l’écouta toujours sans l’interrompre. Selim était à bout d’éloquence, et le morne silence qui accueillait ses beaux discours commençait à lui peser, quand Anifé se décida enfin à parler.

— Savez-vous, Selim, dit-elle très froidement, que j’ai souvent pensé que mon enfant n’était pas mort en naissant ?

Selim recula, pâlit, et un moment sa présence d’esprit parut l’abandonner.

— Que voulez-vous dire, Anifé ? balbutia-t-il.

— Eh bien ! oui, répondit la jeune femme avec le même calme, je suis presque certaine d’avoir été la victime d’un affreux complot. Mon fils est vivant. L’a-t-on assassiné ? l’a-t-on fait disparaître ? C’est ce que je saurai. La sage-femme a été évidemment soudoyée par des ennemis perfides que la justice ne peut manquer de découvrir.

— Mais ne se pourrait-il pas, objecta Selim, que cette femme eût tout simplement caché votre enfant dans la pensée d’obtenir une riche récompense en vous le rendant un jour ?

Anifé sourit d’un étrange sourire, car elle voyait que ses paroles avaient frappé juste. Elle répondit que si son enfant vivait encore, si on le lui rendait, elle accepterait une pareille explication, bien qu’elle ne la trouvât guère satisfaisante ; mais il fallait se hâter, car le kadi pouvait faire d’un moment à l’autre quelque grave découverte qui ne lui permettrait plus d’assoupir l’affaire. Selim ayant alors prononcé le nom de Maleka, la jeune femme avoua que, sans soupçonner personne, elle ne voyait qu’elle qui pût trouver une amère satisfaction à la priver de son enfant. — Et que diriez-vous, reprit vivement Selim, si j’écrivais à Maleka où en sont les choses ? Malheureusement nous n’aurons pas de réponse avant dix jours, et d’ici-là…

— D’ici-là, répondit Anifé, qui l’avait compris, d’ici-là nous ne ferons rien, si aucun indice ne vient confirmer mes soupçons sur la mort de mon enfant.

Ces paroles terminèrent l’entretien. Selim quitta la maison du kadi dans une agitation extrême, et Maleka reçut de lui, quelques jours après l’interrogatoire si habilement conduit par Anifé, une longue lettre, qui, loin de l’intimider, l’affermit dans ses projets de vengeance. Heureusement Anifé allait trouver contre son implacable ennemie un auxiliaire inattendu dans un jeune parent, dont le rôle, au milieu de toutes ces intrigues domestiques, avait été celui d’un observateur passif, et qui, en regard de la vieille dépravation musulmane, personnifiée par Ismaïl et Selim, représentait assez fidèlement une civilisation nouvelle et meilleure. C’est autour de ce personnage que viendront se grouper les derniers événemens de mon récit.

Christine Trivulce de Belgiojoso.

(La 2e partie au prochain n°.)

  1. Kanum est le titre que l’on donne généralement aux femmes des beys et des nobles ; Anifé-Kanum se traduirait « madame Anifé. »