Les deux Pigeons

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Claude Barbin et Denys Thierry (4pp. 10-16).

II.

Les deux Pigeons.



DEux Pigeons s’aimoient d’amour tendre :
L’un d’eux s’ennuyant au logis
Fut aſſez fou pour entreprendre
Un voyage en loingtain pays.

L’autre luy dit : Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter voſtre frere ?
L’abſence eſt le plus grand des maux :
Non pas pour vous, cruel : Au moins que les travaux,
Les dangers, les ſoins du voyage,
Changent un peu voſtre courage.
Encor ſi la ſaiſon s’avançoit davantage !
Attendez les zephirs : Qui vous preſſe ? Un Corbeau
Tout à l’heure annonçoit malheur à quelque oiſeau.
Je ne ſongeray plus que rencontre funeſte,
Que Faucons, que rezeaux. Helas, diray-je, il pleut :
Mon frere a-t-il tout ce qu’il veut,
Bon ſoupé, bon giſte, & le reſte ?
Ce diſcours ébranla le cœur
De noſtre imprudent voyageur :
Mais le deſir de voir & l’humeur inquiete

L’emporterent enfin. Il dit : Ne pleurez point :
Trois jours au plus rendront mon ame ſatisfaite :
Je reviendray dans peu conter de poinct en poinct
Mes aventures à mon frere.
Je le deſennuiray : quiconque ne void guere
N’a guere à dire auſſi. Mon voyage dépeint
Vous ſera d’un plaiſir extrême.
Je diray : J’eſtois-là ; telle choſe m’avint,
Vous y croirez eſtre vous-meſme.
À ces mots en pleurant ils ſe dirent adieu.
Le voyageur s’éloigne ; & voila qu’un nuage
L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
Un ſeul arbre s’offrit, tel encor que l’orage
Mal-traita le Pigeon en dépit du feüillage.

L’air devenu ſerein il part tout morfondu,
Seche du mieux qu’il peut ſon corps chargé de pluye,
Dans un champ à l’écart void du bled répandu,
Voit un Pigeon aupres, cela luy donne envie :
Il y vole, il eſt pris : ce bled couvroit d’un las
Les menteurs & traiſtres appas.
Le las eſtoit uſé ; ſi bien que de ſon aiſle,
De ſes pieds, de ſon bec, l’oiſeau le rompt enfin :
Quelque plume y perit ; & le pis du deſtin
Fut qu’un certain Vautour à la ſerre cruelle
Vid noſtre malheureux qui traiſnant la fiſcelle,
Et les morceaux du las qui l’avoit attrapé
Sembloit un forçat échapé.

Le Vautour s’en alloit le lier, quand des nuës
Fond à ſon tour un Aigle aux aiſles étenduës.
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
S’envola, s’abatit aupres d’une mazure,
Crut pour ce coup que ſes malheurs
Finiroient par cette aventure :
Mais un fripon d’enfant, cet âge eſt ſans pitié,
Prit ſa fronde, & du coup tua plus d’amoitié
La volatile malheureuſe,
Qui maudiſſant ſa curioſité,
Traiſnant l’aiſle, & tirant le pié,
Demi-morte, & demi-boiteuſe,
Droit au logis s’en retourna :
Que bien que mal elle arriva,
Sans autre aventure faſcheuſe.

Voila nos gens rejoints ; & je laiſſe à juger
De combien de plaiſirs ils payerent leurs peines.
Amans, heureux amans, voulez-vous voyager ?
Que ce ſoit aux rives prochaines,
Soyez-vous l’un a l’autre un monde toûjours beau,
Toûjours divers, toûjours nouveau ;
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reſte ;
J’ay quelquefois aimé ; je n’aurois pas alors,
Contre le Louvre & ſes treſors,
Contre le firmament & ſa voute celeſte,
Changé les bois, changé les lieux,
Honorez par les pas, éclairez par les yeux
De l’aimable & jeune bergere,
Pour qui ſous le fils de Cythere
Je ſervis engagé par mes premiers ſermens.

Helas ! quand reviendront de ſemblables momens ?
Faut-il que tant d’objets ſi doux & ſi charmans
Me laiſſent vivre au gré de mon ame inquiete ?
Ah ſi mon cœur oſoit encor ſe renflâmer !
Ne ſentiray-je plus de charme qui m’arreſte ?
Ay-je paſſé le temps d’aimer ?