Les Dieux antiques/Phoïbos ou Phœbus Apollon

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J. Rothschild, éditeur (p. 99-106).

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PHOÏBOS OU PHŒBUS APOLLON, DIEU GREC ET LATIN.
(Grec : Phoïbos-Apollon.)


Ce mythe est un fils de Zeus et de Léto (la Latone latine) nommé ainsi : Phoïbos ou Phœbus, comme étant le dieu de la lumière, et Apollon, à cause du sens de « destructeur » que plusieurs donnent à ce mot, les rayons du soleil pouvant, après l’avoir développée, détruire la vie des animaux et des plantes. Phoïbos ou Phœbus n’est donc qu’un nom du soleil, rien de plus d’abord ; mais à des époques postérieures on regarda le dieu comme celui de la lumière, et il ne fut pas confiné à son habitacle, le soleil. (Cette situation solaire, on la réserve spécialement à Hélios (fig. 73), qui demeure vis-à-vis de Phœbus dans la situation de Nérée vis-à-vis de Poséidon.) Et Phoïbos, le mythe ici vivant et point le simple nom, est fils de Zeus, parce que le soleil, comme Athéné ou l’aurore, s’élance, le matin, du ciel ; et fils de Léto, parce qu’on peut regarder la nuit, qui en précède le lever, comme la mère de cet astre. Le nom de Léto ou Latone reparaît, du reste, sous quelque autre forme. C’est le même mot que Léthé, le fleuve qui faisait oublier aux hommes le passé, et Latmos, la terre des ombres, dans laquelle dort Endymion. La même racine se montre aussi dans le nom de Léda, la mère des jumeaux Dioscures. Un beau conte, celui de la naissance du dieu : écoutez. Létô (ou Latone), par mainte terre, cherchait en vain un lieu de repos (fig. 74) ; elle vint à Délos et dit que, si elle y pouvait trouver abri, l’endroit deviendrait glorieux comme lieu de naissance de Phoïbos ou Phœbus ; Fig. 73. — Quadrige d’Hélios (bas-relief).
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les hommes arriveraient des différents pays, enrichissant de leurs présents son temple sacré. C’est donc là que naquit Phoïbos ou Phœbus ; et, à sa naissance, rit la terre et sourirent les cieux. Délos, quoique de soi terre dure et pierreuse, se couvrit de fleurs d’or. Les nymphes enveloppèrent l’enfant d’une robe sans tache et Thémis le nourrit de nectar et d’ambroisie ; il prit en mains la harpe et proclama sa fonction, qui est de dire aux hommes la volonté de Zeus. Tout cela parce que Délos signifie « la terre brillante ». Cependant toutes les légendes ne s’accordent pas à dire le dieu né à Délos : non ; il s’appelle Lukègénès, comme étant né en Lycie ; et, par quelques versions, Ortygie est mentionnée comme le lieu de naissance à la fois de Phoïbos et de sa sœur Arlémis. Où sont la Lycie et Ortygie ? Il y avait une Lycie en Asie, et une Ortygie près d’Éphèse, aussi bien qu’en Sicile ; mais il faut chercher la Lycie et l’Ortygie de ces légendes dans le beau pays des nuages. Sachons la signification de Fig. 74. — Latona ou Léto et ses enfants Apollon et Artémis (bas-relief).
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ces noms. Lycia est un mot qui, comme Délos, signifie la terre de lumière, et reparaît dans les mots latins lux, la lumière, luceo, je brille, et Lucna ou Luna, la lune. Ortygia est la terre de la caille, que l’on dit être le premier oiseau du printemps : la terre de la caille devint un des noms de l’Est, où le soleil se lève. Je continue. Un changement se fit bientôt après la naissance de Phoïbos. L’enfant fut emmailloté d’abord dans des bandelettes d’or, ce qui désigne la douce et aimable lumière du soleil nouvellement levé ; mais voici qu’il devint le Chrysaor, ou dieu à l’épée d’or, et son carquois se remplit de flèches qui ne manquent jamais leur but. Armes irrésistibles que celles-là, données à des dieux multiples : Persée, Thésée, Bellérophon, Héraclès, Philoctète, Achille, Odyssée (l’Ulysse latin), Méléagre, Sigurd, Rustem, à beaucoup d’autres, Phoïbos ou Phœbus ne resta pas longtemps à Délos : il quitta bientôt cette terre pour faire route vers l’Ouest, vers Pytho ou Delphes. Vous comprenez ? C’est parce que le soleil ne peut pas s’attarder dans l’Est quand il s’est levé. Oui, et c’est pourquoi les poètes ont dit comment Apollon alla de terre en terre, et comment il aimait les grandes falaises et tout promontoire saillant, ainsi que les fleuves qui hâtent leur course vers la vaste mer : quoique le dieu revînt avec un charme toujours nouveau à sa Délos natale, de même que le soleil reparaît de matin en matin, glorieux comme toujours, à l’Est. Plusieurs incidents marquent le voyage d’Apollon vers le Python occidental. Il vint, passant par des terres nombreuses, à la fontaine de Telphusa, où il voulut se construire une demeure ; mais Telphusa dit que sa vaste plaine ne pouvait lui donner un asile paisible, et le força à continuer son voyage vers la terre plus favorisée de Crisa. Phoïbos continua son voyage, et arrivé à Crisa, se bâtit un temple au pied du mont Parnasse ; il y tua le Python qui gardait Typhaon, l’enfant d’Héré. Quel est ce Python ? Le grand dragon ou serpent qui paraît dans toutes les légendes solaires. C’est le Vitra du conte indien, l’Échidna dans l’histoire d’Hercule, le Sphinx dans celle d’Œdlpe, et le dragon Fafnir de la bruyère étincelante qu’on voit au conte de Sigurd. Telle est la légende ; mais revenons au temple que l’on dit avoir été élevé par Phoïbos, à Delphes. Chacun sait qu’il devint célèbre en des temps postérieurs : le plus grand de tous les oracles de Grèce y résidait, et sa renommée s’étendait par tous les pays. Quand Xerxès envahit la Grèce, les armées qu’envoya ce prince pour piller le sanctuaire de Delphes auraient été écrasées par Phoïbos-Apollon, qui précipita dessus plusieurs grands rochers arrachés au sommet même du Parnasse. Les prêtres de ce temple passent pour des Crétois, dont Apollon guida, sous la forme d’un dauphin étincelant, le vaisseau autour du Péloponèse et vers le rivage de Crisa ; puis le dieu sortit de la mer comme une étoile, et remplit les cieux de la splendeur de sa gloire. Le feu immortel allumé par lui sur son autel, il enseigna aux Crétois les rites sacrés d’un culte, enjoignant aux habitants de se comporter avec loyauté et droiture à l’égard de tous ceux qui viendraient, chargés d’offrandes, à son sanctuaire.

La légende de Phoïbos ou Phœbus est multiple ; on dit notamment qu’il fut épris de Daphné, et que celle-ci, pour échapper à sa poursuite, plongea dans les eaux du Pénée, son père. Signification de ce conte : Phoïbos, comme dieu-soleil, est un amant de l’Aurore, appelée de façons variées : Ahanâ, Dahanâ, Athéné et Daphné. L’évanouissement de Daphné dans le courant est la disparition d’Eurydice, quand Orphée se retourne trop tôt pour la regarder. Voici une autre histoire du même genre : Apollon obtint l’amour de Coronis, devenue mère d’Asclépios (l’Esculape latin) et l’abandonna, comme Héraclès quitte Iole, et Pâris et Sigurd délaissent Œnone et Brunehilde. Ces abandons, vous savez comment il faut les expliquer : le soleil, qui ne peut s’attarder dans son voyage, paraît oublier l’aurore aimable et belle pour le brillant et fastueux midi, et tous les dieux et les héros, dont les noms furent d’abord simplement des noms du Fig. 75. — Triple Hécata.
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soleil, se présentent à nous comme délaissant celle à qui ils avaient donné leur foi première.

Autant qu’Héraclès, Persée et Bellérophon, Apollon est forcé de se donner du mal pour d’autres, sans obtenir de récompense (c’est toujours pour les enfants des hommes) : ainsi il doit servir, pendant une année, dans la maison du roi Admète. Détail particulier enfin à cette légende : le dieu est regardé comme le père d’Asclépios ou d’Esculape, parce que la chaleur du soleil peut nous préserver de maladies ou amoindrir peine et souffrance, aussi bien qu’infliger ces maux.

Maintenant on connaît Apollon sous maints autres noms, notamment Hécatos et Hécaèrgos, dénominations qui signifient l’action des rayons du soleil à distance du soleil lui-même. Hécate (fig. 75), la lune, autre déité de ce nom, répond à Hécatos, juste comme Téléphassa répond à Téléphos. Les qualités du dieu sont nombreuses : Fig. 76. — Statue d’Apollon joueur da Lyre.
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il est le maître des prophéties et de la sagesse. Les rayons de Hélios pénètrent, en effet, l’espace et épient toute chose cachée, bientôt mise par eux au grand jour ; aussi l’idée de savoir s’allia de bonne heure au nom du dieu-soleil. Apollon passa encore pour lire en l’esprit de Zeus plus intimement qu’aucun dieu ; et quoiqu’il puisse vous faire part de maints secrets, il en existe certains qu’il ne doit jamais révéler. Ne l’appelle-t-on pas aussi le dieu du chant et de la musique ? sang doute (fig. 76) ; mais la leçon la plus primitive de la légende veut qu’il ait acquis ces dons d’Hermès, à qui ils appartenaient par droit de naissance.

Le culte d’Apollon fut en Grèce de tous le plus largement répandu, et eut la plus grande influence sur la formation du caractère grec. Le Conseil des Amphictions, la grande association religieuse des Grecs, tint ses réunions à l’ombre du temple du dieu, dans la ville de Delphes ; et l’on dit des réponses données parles prêtresses delphiennes, qu’elles ont plus d’une fois changé le cours de l’histoire grecque.

Apollon ou Phœbus-Apollon n’est pas un dieu latin. Ce nom est emprunté aux Grecs et tout ce qu’on rapporté du personnage est grec également. Rappelons-nous que le nom de sa mère Latone n’est qu’une forme latine du grec Léto, lequel, à son tour, est simplement une forme du nom de Léda, la mère des deux Dioscures. L’idée du dieu de la lumière est exprimée par le mot Lucérios ou Lucessius, le vieux nom osque de Jupiter.