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Les Dupourquet, mœurs de province/02

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Les Dupourquet. — Mœurs de province, deuxième partie
Eugène Delard

Revue des Deux Mondes tome 109, 1892


DEUXIÈME PARTIE[1].

XIX.

Les jeunes époux habitaient au Vignal à l’entière satisfaction de tous.

George en avait, dès le début, manifesté le désir, appréciant par-dessus tout le confort, la vie large, les appartemens clos, trois choses vainement cherchées dans sa gentilhommière en ruines, « son nid à chouettes, » disait-il dans l’intimité, lorsqu’il ne posait pas pour les ancêtres.

Les d’Escoublac avaient bien protesté, regrettant l’aisance tardive et d’autant plus appréciable qu’eût apportée chez eux la dot de Thérèse ; mais devant les généreuses promesses de leur fils, bien plus apte à leur venir en aide en restant au Vignal, ils s’étaient inclinés, et rançonnaient Génulphe à dates fréquentes et fixes comme aux temps heureux de la dîme.

Quant à Thérèse, restant dans son cadre, et aux Dupourquet gardant près d’eux ce gendre quintessencié, ce fils de preux qu’ils exhibaient ainsi qu’un drapeau au faîte de leur toit, ils nageaient dans la pleine allégresse des situations nouvelles dont on ne prévoit jamais le revers ni les angles.

Dès les premiers jours George s’implanta carrément, bouleversa la maison, changea les habitudes, profita de la dévotieuse servilité de ses beaux-parens et de la soumission un peu craintive de sa femme pour devenir le maître.

Jusqu’alors, suivant les traditions de famille, on ne s’était occupé au Vignal que d’agriculture, et depuis l’érection de la masure en maison à tourelles, depuis l’empiétement du jardin anglais sur des joualles de vignes très anciennes qui venaient jusqu’aux murs, on n’avait songé qu’à la terre, restant, malgré la crise, la vraie richesse, le placement sûr et immuable qui fait vivre.

George, d’après l’éternel principe que noblesse oblige, exigea que l’on sacrifiât davantage au train de maison, qu’il y eût un jardinier pour les quelques massifs de fleurs qui s’étiolaient au sein des pelouses, deux cuisinières, l’une pour l’exploitation, l’autre pour les maîtres, une femme de chambre en bonnet-linge attachée à la personne de Thérèse, et un cocher qui, contrairement aux usages du pays, fût propre, parlât le français et ne portât pas de moustaches.

La Grise fut reléguée à la charrette et à la herse, et l’américaine, cette solennelle patache des grands jours, vendue au poids du fer.

Il y eut à l’écurie, joliment carrelée et divisée en boxes, deux grands tarbais vicieux qui ruaient à des hauteurs fantastiques, et un double poney luisant et gras, d’une lymphatique douceur. Dans la remise s’alignaient, reflétés par les vitres d’une sellerie modèle, un landau, un phaéton et une charrette anglaise marqués d’un chiffre tire-l’œil surmonté d’un tortil.

George, par oisiveté plus encore que par goût, était devenu grand chasseur ; il rassembla une meute de briquets poils forts qui mordaient les passans et mangeaient les poules, et deux bracks Saint-Germain d’une éducation déplorable, qui déshonoraient à tout bout de champ les armoires du vestibule et se prélassaient sur les grands fauteuils en reps jaune du salon.

Les Dupourquet ne soulevaient pas l’ombre d’une objection. Cette façon d’entendre la vie, ce contrepied systématique de leurs idées et de leurs goûts leur plaisaient assez au fond, et ils applaudissaient de confiance à toute réforme nouvelle par crainte de paraître à George des bourgeois sans envergure, des ignorans ou des avares.

Seul, parfois, le Terrible avait de fugitives tristesses, un pli soucieux qui se creusait verticalement entre les rides de son front. Il ne comprenait pas, lui, ne pouvait s’assimiler ce luxe inutile, ces vaines prodigalités qui ne rapportaient que du bien-être. Son système d’économie domestique s’en trouvait tout bouleversé, et lorsqu’il béquillait à travers champs en tournée d’inspection, il s’arrêtait longtemps devant les vignes malades, sentait entrer en lui comme le froid d’une lame cette décrépitude incurable, cette mort lente des souches dont les ceps écourtés se crispaient comme des moignons.

Et il songeait que les temps prospères étaient finis ; que, la source vermeille du vin se tarissant peu à peu, c’était comme si le sang fécond de la terre se fût figé à son cœur. Il se disait que bien fous étaient ceux qui jetaient l’argent aux quatre vents de leur caprice, et qu’un jour viendrait, prochain peut-être, où de l’épargne stoïque et patiente des vieux comme lui, il ne resterait plus grand’chose, dissipée, fondue, au soleil miroitant des orgueils et des convoitises !..

Puis, au détour d’un chemin, il se trouvait soudain en présence de George retour de la chasse, qui le saluait d’un : Aditias, pépé[2] ! singulièrement ironique ; et sous l’étreinte de cette main vigoureuse qui lui agrippait l’épaule, il se redressait le Terrible, balbutiait dans un sourire édenté quelques paroles de remercîment :

— Comment allez-vous aujourd’hui ?

— Pécaïre ! comme une vieille rosse.

— Oui, je connais ça. Toujours la même antienne. Une rosse qui a encore bon pied bon œil, n’est-ce pas ? Allons ! continuez à vous bien tenir, mon pauvre vieux. Songez que le pissenlit n’est plus bon quand on le mange par les racines !..

Ils se quittaient ainsi, soulignant d’un gros rire cette boutade. Et le Terrible, resté seul, le corps ployé à nouveau, retombé sur son bâton d’épine, murmurait en regardant la haute silhouette de George se perdre dans les taillis :

— C’est égal ! un bon drôle[3] tout de même, fort comme un bœuf et pas fier pour deux sous !..

XX.
Maintenant il y avait table ouverte au Vignal ; des repas de chasseurs alternant avec des dîners de prêtres, sans compter les invitations imprévues faites au dernier moment, à la fortune du pot : Boularel venant apporter des quittances à signer, le docteur Bosredon en tournée, les Brassac ou les Lacousthène en visite, et que l’on retenait de force pour déguster une vieille bouteille ou manger un civet.

Plusieurs fois Thérèse avait essayé à cet égard quelques observations. Elle eût préféré à ce va-et-vient d’hôtellerie l’intimité dans laquelle on s’écoute vivre, les repas paisibles sans apprêts, les soirées somnolées en commun au coin du feu.

Puis, avec ses exigences sentimentales, ses maladroites tendresses de femme initiée tant bien que mal à l’amour, elle trouvait que George n’était pas assez à elle, que tous ces gens l’accaparaient, le lui prenaient chaque jour davantage, les demoiselles Lacousthène surtout, toujours fourrées au Vignal depuis son mariage, et faisant des Irais incroyables pour plaire, comme si elles se fussent posées hardiment en rivales.

Elle en arrivait à regretter la brutalité des premières caresses de l’époux le soir des noces, ce coup de désir qui l’avait meurtrie et que dans son ignorance, dans son trouble, elle avait pris pour de l’amour.

Il avait prononcé ce soir-là des mots qui ne lui étaient jamais plus sortis des lèvres, et elle se les rappelait comme une musique douce, l’excuse touchante de ses emportemens de passion, la compensation faible, mais pourtant suffisante, de tout ce qu’elle avait souffert par lui dans sa dignité de femme et dans sa chair. Mais avec la possession, à la longue, le désir lui-même s’était affaibli, puis éteint ; et Thérèse vainement s’en alarmait, cherchait à reprendre un peu de cet empire qu’elle avait perdu par son inertie de victime obéissante et son inexpérience en l’art d’aimer.

— Ne recevons pas tant de monde, veux-tu ? on n’est plus chez soi, on se prodigue aux étrangers, et lorsqu’on se retrouve le soir, c’est avec la lassitude de la journée écoulée, ou la préoccupation de celle qui va suivre. Ce serait pourtant si bon d’être un peu seuls, de vivre pour soi, non pour les autres !

— Et de filer le parfait amour entre ton père assoupi sur l’Indépendant du Lot, et ta mère ravaudant des piles de linge, n’est-ce pas ? Eh bien ! non, là vrai ! ça ne me dit rien, cette perspective de partie carrée... Avec ça que la vie est déjà si gaie ici : de sempiternelles doléances sur les vignes, d’obsédans calculs sur la bonne tournure du blé ou l’avenir douteux des pommes de terre... ineptes ces bonshommes que nous voyons, j’en conviens, mais ils me sont encore une distraction, un passe-temps ; j’aime mieux m’abêtir peu à peu en leur société que de m’ankyloser tout de suite, assis à la façon de ton père sur les talons des domestiques.

Elle n’osait ajouter : — Et moi, je ne suis donc rien alors ?

Elle eût dit cela froidement, sans une tendresse dans la voix, par révolte de son orgueil blessé, plutôt que par un sentiment de tristesse vraie, d’affection déçue.

Et son mécontentement, ses inquiétudes, ses jalousies n’étaient en somme, bien qu’elle ne s’en rendît pas compte, que des blessures de l’épiderme, des éraflures à fleur de peau qui ne lésaient que son amour-propre, ne pénétraient pas jusqu’à son cœur.

XXI.

— Ce que je prise avant tout chez l’homme, déclara nerveusement Mlle Alice, l’aînée des Lacousthène, c’est la noblesse et la force. — Comme chez le lion ! ponctua George avec une emphase moqueuse.

— Raillez ; c’est pourtant bien sensé ce que je dis là, et l’homme qui ne possède qu’une seule de ces qualités n’est plus l’homme à mon sens, mais un être incomplet qui ne peut que faillir à ses devoirs ou méconnaître ses droits.

Depuis le matin au déjeuner, comme sous l’influence d’un courant magnétique, leurs yeux se cherchaient, se heurtaient à chaque instant en de fugitifs regards où se lisaient une sympathie secrète, une attirance indéfinissable née de leurs fréquentations journalières.

George l’avait trouvée tout d’abord déplaisante, cette grande fille brune et sèche, toute en angles, avec ses épaules hautes, sa taille carrée et son visage aride où luisaient de petits yeux méchans cerclés de bistre.

Très froide en apparence du reste, indéchiffrable dans l’insignifiance de ses mots et la maussaderie de son attitude : une bigote qui jouerait au sphinx, s’était-il dit ; et son premier sentiment avait été de l’aversion. Il n’aimait ni les femmes maigres, ni les natures froides, ni les bigotes.

Puis, peu à peu, il s’était habitué à elle, à son étrangeté, à sa laideur. Elle lui avait semblé se transformer, dans une évolution lente de chrysalide qui se dépouille, s’auréoler d’un rayonnement de langueur.

Et dans cet état nouveau qui la faisait valoir toute, certains détails, passés jadis inaperçus, le frappaient aujourd’hui. Il découvrait en elle des traits d’un ensemble gracieux maintenant qu’une pensée en harmonisait les lignes, une oreille exquise comme une toute petite coquille de nacre ourlée de rose, des dents un peu fortes, mais très belles, montrant leur émail teinté d’azur à la moindre contraction des lèvres ; une fossette nichée au menton, des veines bleues courant sur la diaphanéité des tempes, un cercle de mélancolie ou de souffrance autour des yeux, tout ce qui dans un visage de femme attire et séduit.

De son côté, elle avait compris qu’elle ne lui était pas indifférente, qu’il la regardait avec plaisir, presque avec convoitise, comme si l’intérêt qu’il lui témoignait se lût changé en un sentiment plus tendre, qui était plus que de l’amitié, glissait insensiblement à l’amour.

Et tous deux, d’un commun accord, sans s’être rien dit pourtant, tandis qu’au sortir de table, on se groupait autour du café et des liqueurs servis en plein air, ils avaient pris par une allée de charmilles qui tournait le parc, s’éloignaient avec le mutuel désir d’être ensemble, d’être seuls.

Aux derniers mots d’Alice, George s’arrêta surpris, le regard coulé de côté vers cette vierge qui parlait avec la hardiesse et l’autorité d’une femme :

— Peste ! mademoiselle, vous m’avez l’air d’une jolie force en matière de vivisection du sexe fort ; expliquez-vous donc, je vous prie, vous m’intéressez au dernier point.

— Je vous étonne surtout, n’est-ce pas ? Je m’étonne moi-même du reste... toutes ces idées, je ne les avais pas, elles me sont venues naguère, je ne sais pourquoi ni comment. Vous comprenez bien que ce n’est pas mon expérience qui parle, mais mon instinct. me semble donc que notre destinée à nous autres femmes est d’abord d’être aimées ; il faut qu’on nous comprenne, qu’on nous ménage comme des enfans souffreteux et fantasques, que l’on s’adresse à nos sentimens en tenant compte de nos nerfs, el voilà pourquoi je veux à l’homme la noblesse qui est l’intelligence du cœur. Nous avons aussi besoin d’être soutenues, guidées, protégées, de sentir peser sur nous une main douce, mais ferme, dût-elle parfois aux heures de danger... ou de tendresse nous ployer ; et voilà pourquoi je veux à l’homme la force, la juste conscience, la mise en pratique de ce qu’il peut et de ce qu’il doit !..

George se rapprocha, leurs épaules se touchaient presque, leurs mains pendantes se frôlaient. Il luisait au travers des jeunes verdures un gai soleil de printemps qui baisait les premières fleurs agrestes des pelouses, charriait des bouffées tièdes de lilas, d’acres senteurs de pollens s’exhalant en leurs fécondations mystérieuses.

— Qu’attendez-vous donc pour aimer, vous qui sentez si bien ce que doit être l’amour !

Elle eut un petit rire impertinent qui semblait le défier : — Mais j’attends l’occasion... honnête, répondit-elle, elle ne se trouve pas tous les jours, comme vous voyez...

Il lui saisit la main brusquement :

— Parce qu’on ne vous connaît pas, entendez-vous, parce que vous n’avez jamais dit à personne ce que vous venez de me dire à moi. Quel est donc l’homme qui résisterait à votre charme si pénétrant quand vous voulez être vous-même ! Moi, je ne vous ai pas soupçonnée d’abord ; je vous prenais pour une petite pensionnaire poseuse, coulée au même moule que les autres avec l’esprit faux, les yeux fuyans et des idées de l’autre monde, et je m’aperçois que vous êtes la plus séduisante, la plus adorable des femmes.

Elle répliqua de son air mutin :

— C’est très flatteur ce que vous me dites là, et je vous en remercie, votre opinion a infiniment de prix pour moi... Oui, mais avec tout ça, je l’attends toujours, l’occasion honnête.

— Elle naîtra quand vous voudrez, vous le savez bien.

— Croyez-vous ! Bah ! les amoureux d’aujourd’hui sont si pratiques, si « fin de siècle, » comme on dit. Il leur importe peu qu’une femme ait des avantages physiques ou quelque supériorité morale, si elle ne sanctionne cela d’un apport jugé suffisant. Ce qu’il leur faut, ce n’est pas l’amour, c’est l’argent ; on nous marchande longtemps avant de nous prendre, comme le bétail en foire...

George avait desserré son étreinte, il balbutia dans un sourire contraint, les pommettes avivées de rouge :

— C’est pour moi que vous dites cela ?

— Pour vous ?.. Oh ! non, vous !..

Elle joignit ses mains, le regarda avec une si éloquente admiration, une telle ferveur d’amour qu’il comprit que toute audace était permise, qu’il n’avait qu’à ouvrir les bras pour qu’elle y tombât.

Alors il lui entoura la taille, l’attira à lui si violemment, qu’elle en jeta un faible cri comme si la respiration lui manquait. — C’est donc moi que vous aimez, murmura-t-il, moi que vous avez choisi !

Elle se raidissait maintenant luttant contre le désir de cet homme qui l’envahissait à son tour ; ses narines palpitaient dans un spasme, des larmes vinrent à ses yeux.

— George, je vous en prie, laissez-moi, vous savez bien que c’est impossible !

Il lui ferma la bouche d’un long baiser où dans leurs souffles unis leurs âmes se fondirent.

— M’aimez-vous, du moins ? dites-moi que vous m’aimez ? Et sous cette caresse, elle devint blême comme une morte, se laissa aller contre lui, inerte, les paupières lourdes, voilant à demi l’œil sans regard.

— Eh bien ! oui. Je vous aime... voilà longtemps. C’est affreux, mais je ne peux pas, je n’ai plus la force !..

Elle défaillait, la tête renversée sur son épaule, et comme il cherchait de l’œil un siége quelconque, un banc de jardin, un coin de mousse où il pût la déposer et s’asseoir près d’elle, la voix de Génulphe arriva jusqu’à lui distincte dans le silence :

— Où diable sont-ils passés ?leur café va refroidir.

Et avec son optimisme confiant, Lacousthène répliquait :

— Ils seront, sans doute, allés voir les chiens, c’est l’heure de la pâtée, n’est-ce pas ?

Alors George redressa la jeune fille, la secoua par le bras à plusieurs reprises pour l’éveiller de son extase :

— Alice, je vous en supplie, remettez-vous, on vient !

Et quand toute la bande lancée à leurs trousses les rejoignit, ils avaient repris côte à côte leur promenade, semblaient causer de choses indifférentes ; et les grosses plaisanteries de Pidancier mis en humeur par la rincette finale au fond de sa tasse vinrent s’émousser à leur calme impénétrable.

Seule, Thérèse avec son intuition, son acuité de regard de femme jalouse, devina une partie de la vérité au rayonnement trop vif de leurs yeux, au frémissement encore inapaisé de leurs lèvres.

XXII.

George resta quelques jours plongé dans l’étonnement de cette conquête rapide, partagé entre l’énervante obsession de son caprice qui, maintenant, s’exaltait au ressouvenir de cette heure brève où ils s’étaient presque aimés, et le désir d’analyser chez Alice ce coup de passion foudroyante, cette offre hardie d’elle-même qui le stupéfiait.

Au premier moment, il s’était laissé prendre, avait vibré à l’unisson comme un novice à cette profession de foi d’une méconnue qui jaugeait l’homme crânement à la largeur de ses idées et à la vigueur de ses muscles.

Elle l’avait conquis par sa parole brève, un peu fière avec une sourdine d’amertume dans son enjouement, et il avait apprécié toutes ces nuances, la science de sa coquetterie, l’aveu sincère de sa faiblesse.

Mais, à présent, loin d’elle, livré au désenchantement des réflexions, à la défiance instinctive dont tout homme paie la femme qui trop facilement se livre, il trouvait l’aventure étrange, forcée, en reniait le côté romanesque et sentimental, pour ne voir là qu’un entraînement des sens facilité par quelque prédisposition morbide, un accès de névrose, une de ces crises protéiformes qui, au moindre choc, éclatent, déterminent une inconscience absolue et comme une folie passagère.

Très curieux, décidément ! songeait-il, avec le demi-sourire d’un homme qui juge en connaissance de cause, elle me rappelle tout à fait cette pauvre Loulou du d’Harcourt, une grande fille nerveuse et maigre comme elle, qui se disait issue d’un huissier de province, avait son brevet supérieur, parlait de l’amour comme Bourget et récitait du Verlaine dans les bras du premier venu. Et il ne l’en désirait qu’avec plus d’ardeur, se plaisait à l’idée d’une intrigue qui orienterait sa vie monotone, si banale, lui serait une distraction et un but.

Il ne s’arrêtait pas un seul instant aux conséquences, traitait Alice en femme libre de sa destinée, seule responsable de ses actes, ne voyait en elle qu’une maîtresse comme les autres, s’ingéniait seulement à se rapprocher d’elle, à faire naître l’occasion qui la lui livrerait toute cette fois.

XXIII.

Et cela arriva un soir qu’il avait dîné à Mazerat en garçon, au retour d’un voyage d’affaires à Cahors accompli de conserve avec Lacousthène.

Les giboulées grésillaient dès le matin ; une journée capricieuse, maussade, avec des alternatives de bleu, de gris et de noir au ciel ; un soleil qui flambait deux minutes, puis s’éteignait, s’abîmait dans un tel assombrissement de nuées qu’il semblait ne jamais plus devoir luire pour la terre.

Et à la nuit, tout cela se fondit en une de ces larges pluies tièdes qui tombent sans faiblir d’une goutte pendant des heures, couchant les blés comme d’une caresse brusque, débarbouillant à grande eau les plantes pour la journée radieuse du lendemain.

Au dessert, Lacousthène se leva, alla aplatir son nez contre les vitres comme s’il eût voulu sonder la nuit.

— Mais vous ne pouvez pas partir de ce temps-là, même en voiture, s’exclama-t-il.

Et comme George protestait, demandait seulement une houppelande quelconque pour protéger son paletot mastic, ces dames se récrièrent à leur tour.

Quelle nécessité d’aller se tremper jusqu’aux os ! Personne de malade au Vignal, n’est-ce pas ? Aucune affaire importante qui réclamât sa présence le soir même ? Eh bien ! alors, Thérèse penserait bien qu’on le retenait ici de gré ou de force.

— Puisque vous insistez avec tant de bonne grâce, fit-il en s’inclinant, mais je vais vous déranger, vous causer du tracas... — Du tracas, par exemple ? est-ce qu’on se gêne avec vous !

Et devant l’acquiescement de George, ce furent aussitôt de la part de ces demoiselles des cris de joie, des battemens de mains, la reconnaissance bruyante qu’elles témoignaient à rh5te complaisant qui acceptait de rester, d’égayer de sa présence la veillée toujours silencieuse et triste.

— Nous jouerons au loto à quatre cartons chacun, proposa Mlle Jeanne, la cadette.

— Non, au raims plutôt, notifia égoïstement Lacousthène, et avec la demoiselle obligatoire pour ceux qui ne voudraient pas y aller !

La maîtresse de maison, en femme pratique, porta la motion que l’on arrangeât d’abord la chambre de George, après quoi, on jouerait jusqu’à minuit, tant qu’on voudrait. Et tandis qu’avec Jeanne, munie d’un trousseau de clés qui semblait celui d’un guichetier de ronde, elles allaient à l’autre bout de la maison, dans un grenier converti en lingerie, chercher des draps et des serviettes ; tandis que Lacousthène rassemblait les cartes, et triait des haricots pour parfaire les mises, Alice, un bougeoir à la main, demanda :

— Voulez-vous prendre connaissance de votre chambre, monsieur George ? Vous verrez, elle est assez curieuse ; la seule vieille pièce qu’on ait respectée dans la maison.

Ils sortirent, longèrent un très long couloir où, sur le carrelage, leurs pas avaient des résonances profondes comme sur les dalles d’un cloître. George s’extasiait, heureux de s’en aller avec elle, éprouvant l’âpre désir de la prendre en ses bras, ne fût-ce qu’une seconde, dans cet isolement, dans ce silence suggestif des appartemens déserts qu’ils traversaient, comme s’ils se fussent perdus dans des ruines.

— Mais c’est très grand chez vous ! Vous me conduisez donc au bout du monde !

Elle se retourna à demi, avec son éternelle provocation du regard :

— Vous avez peur ?

— Oui, pour vous ! répondit-il gravement, cachant son émotion sous une emphase vibrante et sombre à la Barbe-Bleue.

Elle ne répliqua rien, continua de marcher devant lui jusqu’à la chambre, dont elle lui fit admirer la vaste cheminée de pierre, sous le manteau de laquelle dix personnes eussent pu tenir debout ; le lit à baldaquin de bois sculpté, et le plafond, très haut, à poutrelles peintes.

La pluie tombait toujours, fouettée par les rafales, tambourinant sur les vitres :

— Ah ! mon Dieu, et les volets qu’on a oublié de fermer !

Elle se précipita, ouvrit toute grande la fenêtre ; et comme elle se penchait, cherchant de ses mains tâtonnantes les poignées de fer, une bouffée de vent humide s’engouffra dans la chambre, souffla la bougie, qui rendit comme un sifflement.

Alors il la saisit par la taille, la renversa sur sa poitrine ; mais elle se dégagea lestement, devenue forte devant le danger.

— Alice ! vous avez peur de moi ; quel enfantillage !

Elle fuyait dans l’obscurité, se cognant aux meubles, la tête perdue, et, lui, essayait de tourner la chose en plaisanterie, de la rassurer par des réflexions drôles, déguisait son impatient désir sous une vivacité joueuse et des rires bruyans, comme s’il se fût agi d’une partie de cache-cache.

À la fin, près de la porte, il la rejoignit au moment où elle s’élançait à corps perdu dans le couloir ; et, à bout de souffle, incapable de résister davantage, elle se blottit tout contre lui, frémissante ! muette avec ces secousses nerveuses, ces palpitations violentes des oiseaux longtemps poursuivis que l’on emprisonne dans la main.    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .    .

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
XXIV.

Ils se revirent deux fois encore, furtivement, n’échangeant qu’une caresse rapide, paralysés dans leurs effusions par la crainte d’être surpris : la première, un jour d’excursion aux ruines de Maubrun, tandis que les autres dévalaient en bande dans les souterrains, ou entouraient, soucieux, le crayon aux lèvres, le coin de pierre où ils allaient sanctionner de leur paraphe l’ineptie prétentieuse de leur pensée ; — la seconde, un soir de colin-maillard et de clair de lune, dans le parc du Vignal, dont les charmilles semblaient garder pour eux leurs profondeurs ombreuses.

Et à mesure que chez Alice la passion montait, exaltée par les obstacles de toute sorte, chez George, au contraire, le désir allait faiblissant, pas assez tenu en haleine, le laissant comme dégrisé chaque fois, avec l’inquiétude de cette situation sans issue qui menaçait de se prolonger indéfiniment.

Les relations étaient difficiles, Alice ne jouissant pas pour cela d’une liberté suffisante ; surveillée de très près, du reste, par Thérèse, qui s’attachait à elle, la suivait de son regard noir de jalousie et de haine, se posait là entre eux, silencieuse, attentive comme une bête aux aguets prête à bondir ; et George, à la fin, se lassait, se dérobait doucement, ennuyé de ne pouvoir aimer à sa guise, énervé aussi des exigences d’Alice, de sa sentimentalité et de ses pleurs.

Il la traitait en détraquée dont il faut redouter les excès de tendresse, rationner prudemment les ardeurs sous peine de se laisser envahir, et d’avoir à en déplorer plus tard les conséquences. — Et il effectuait pas à pas sa retraite, hypocritement, en homme sérieux qui fait taire son amour pour n’écouter que la raison, et atténuer de son mieux l’irréparable de la faute.

XXV.

Un soir, ils eurent à ce sujet une explication décisive.

Depuis deux nuits, déjà, George veillait dans le parc jusqu’à l’aube, embusqué, le fusil aux mains, pour surprendre des braconniers qui venaient tendre leurs collets et fureter des clapiers établis sous la haie de clôture. Mais comme si, avec leur flair de fauves en chasse, les maraudeurs l’eussent éventé, aucune silhouette ne se profilait au travers des arbres, aucun pas ne faisait craquer les branches sèches.

George, assommé de fatigue, les jambes cassées, maugréait. Cette nuit, la troisième qu’il passait là inutilement, la dernière à coup sûr, lui semblait interminable, et il suivait des yeux, à l’insensible déclinaison des étoiles, la fuite lente des heures.

C’était à la fin de mai ; il y avait là, tout près de lui, perché sur un frêne, un rossignol qui depuis une éternité, lui semblait-il, s’égosillait en chansons d’amour ; et, très loin, de l’autre côté du Lot, dans les coteaux de Gazes, un courant qui chassait seul, donnait des coups de gorge espacés et longs, comme pour se convaincre lui-même. Et c’était tout ce qu’on entendait dans la nuit, ces hurlemens monotones de chien et ces trilles exultans d’oiseau.

Soudain George épaula vivement son fusil. À dix pas à peine de sa cachette, une ombre était là, qu’il n’avait pas entendue venir, étrange d’aspect et d’allures, avec des vêtemens moulant ses formes ; et, sur le point de presser la gâchette, une pensée illumina son cerveau, un cri jaillit de ses lèvres :

— Alice !

Elle avait eu un sursaut de frayeur, s’était vivement réfugiée au plus épais des charmilles ; mais, en un bond, il fut près d’elle, la saisit aux épaules, comme une voleuse qu’on arrête :

— Vous ici, seule, à cette heure !., vous êtes folle !..

Elle répondit tout d’un trait, la voix tremblante :

— Oui, folle de vous aimer et de souffrir ; je ne vous vois plus, et il fallait que je vous voie cependant, que je vous dise tout ce que j’ai là qui m’étouffe ; alors, sans savoir comment je pourrais vous parler, je suis venue. C’était comme une grande force qui m’entraînait... Vous voyez, Dieu m’a exaucée.

Il reprit d’un ton brusque, les dents serrées :

— Mais quel était votre but, enfin ! Qu’espériez-vous donc en faisant cette équipée inqualifiable ?

— Je comptais recevoir un accueil meilleur, répliqua-t-elle avec amertume ; mon but était de vous dire que je ne peux plus vivre ainsi entre la jalousie de votre femme, qui nous a devinés et qui nous épie, et la tiédeur de votre affection, la privation de vos baisers, qui sont ma joie, ma consolation, l’oubli de ma condition misérable...

Il s’apaisa, essayant de la prendre par la douceur :

— Voyons, ma chérie, nous ne pouvons cependant pas nous afficher ; ce serait déchaîner le pays, provoquer toutes les foudres ; votre situation et la mienne nous commandent, au contraire, la plus extrême réserve ; notre amour est hors les conventions, hors la loi, nous devons le cacher à l’égal d’une...

— D’une honte, oh ! vous pouvez dire le mot. Et ce sera toujours ainsi, n’est-ce pas : dans dix ans, dans quinze ans, la même chose, jusqu’à l’âge où, au premier cheveu blanc, la dernière illusion s’envole... Une aumône d’amour de temps à autre, une étreinte brutale dont se défendrait une fille, et rien autre au-delà, si ce n’est la terreur des autres et le dégoût de soi... Non ! je ne veux plus dans ces conditions... George, je vous en supplie, ayez pitié de moi... Vous dites que nous sommes hors les conventions, hors la loi ; eh bien ! défions les conventions et la loi, ayons jusqu’au bout le courage de notre faute, emmenez-moi, partons... Je vous jure que je serai pour vous la femme la plus dévouée, la plus aimante, que je vous servirai à genoux...

Elle s’était laissée glisser à terre, les mains jointes élevées vers lui ; il la releva, et, d’un ton de gronderie douce :

— Vous n’y songez pas ! murmura-t-il. Cette excitation chagrine que vous entretenez en vous, cette longue course seule, dans la nuit, la frayeur, la fatigue, tout cela a un peu ébranlé vos nerfs et vous parlez sans savoir ; il faut donc que j’aie de la raison pour deux.

Elle se récria :

— Oh ! je sais ce que vous allez me dire : le boulet de notre situation fausse, que nous traînerons partout ; l’isolement dans lequel nous tiendra le monde ; notre affection, aigrie à la longue, et la pauvreté imminente, car nous sommes, vous et moi, sans ressources, et je ne souffrirais pas que vous voliez votre femme pour me suivre... Oui, tout cela, je me le suis dit aussi, j’en ai longuement pesé le pour et le contre, et je persiste. Que me fait, à moi, le mépris des autres, pourvu que j’aie votre estime ! Si je redoute la gêne, les privations, c’est pour vous, non pour moi, sachez-le bien, je suis forte, courageuse, je travaillerai...

Il comprit alors qu’il fallait brusquer les choses, trancher dans le vif jusqu’aux racines profondes de cet amour, et ce fut d’une voix ferme qu’il répondit :

— Vous venez, en effet, d’émettre tous les motifs que j’allais invoquer pour vous rappeler à la raison ; mais si vous persistez, je refuse, moi, je refuse dans votre intérêt plus encore que dans le mien. Quoi que vous puissiez dire, la vie n’est pas close pour vous, il n’y a d’irrémédiable que le scandale, le défi jeté à l’opinion, ce que vous voulez enfin ; nous nous sommes aimés sincèrement, gardons-en au fond de nous le souvenir heureux... Vous verrez, il y a tant de place dans le cœur pour d’autres affections calmes, sans révoltes et sans remords, celles-là.

— Ah ! tenez, finissons-en, vous m’écœurez ! C’est une rupture, n’est-ce pas ? Après vous avoir distrait, je vous fatigue et vous me repoussez. C’est bien cela que vous voulez dire ?

— Voyons, Alice...

— Expliquez-vous franchement, sans phrases.

— Eh bien ! oui, il le faut, vous le comprenez vous-même, puisque vous voilà venant me demander autre chose que ce qui est, et que je ne peux vous accorder.

— C’est votre dernier mot ?

Il n’osa répondre, inclina légèrement la tête en signe d’affirmation.

— Adieu, alors !

Elle le quitta chancelante, se heurtant contre les arbres, butant aux pierres, et comme machinalement, par une politesse dernière, il la suivait, elle se retourna :

— Ah ! par grâce, laissez-moi, je n’ai besoin de personne ; et tranquillisez-vous surtout ! Je ne suis ni de celles qui se vengent, ni de celles qui se tuent.

Il la suivit des yeux quelques instans, la vit passer le portail, prendre tout droit à travers champs, côtoyant les seigles, déjà hauts, qui lui montaient jusqu’aux épaules, si bien qu’on ne voyait plus d’elle que sa tête, une petite tache sombre qui s’éloignait insensiblement, se perdait dans le noir opaque des verdures. — Et quand elle eut disparu, un grand soupir lui dégonfla la poitrine ; il déchargea son fusil, revint à pas lents vers la maison. Au levant, le ciel pâlissait ; des claironnées de coqs saluaient hâtivement l’aurore ; et, dans la campagne, c’était déjà le ment des choses qui s’éveillent, le tressaillement imperceptible de la terre essayant de secouer sa torpeur.

George fit flamber une allumette, consulta sa montre :

— Trois heures ; elle sera de retour avant que les domestiques ne se lèvent, allons, tout va bien !

Et, après avoir écouté, quelques secondes, des perdreaux qui cherchaient à s’accoupler dans les vignes en friche de Lagard, paisiblement il regagna sa chambre.

XXVI.

— Tiens ! une lettre de Julien, fit Dupourquet en arrêtant complaisamment ses yeux sur une grande enveloppe jaune à l’adresse calligraphiée et timbrée de Tunis.

C’était la troisième seulement qu’il leur écrivait depuis son départ ; six mois déjà passés au corps, loin de France. — Et il restait paysan en cela, concentré, méfiant à l’égard de lui-même, n’ayant pu se décider à prendre la plume que poussé par les circonstances, pour envoyer au Vignal ses vœux de nouvel an ; puis, à l’occasion de la fête de Thérèse, qui tombait en mars ; et aujourd’hui, pour annoncer sa nomination récente au grade de caporal-fourrier. Cette lettre -là était plus longue que les autres : huit grandes pages, étroitement margées, et couvertes d’une écriture fine, avec des fioritures aux lettres majuscules, comme pour bien marquer le commencement de chaque phrase.

On eût dit qu’il avait fait durer le plaisir d’étaler, en écrivant, ses coudes sur la table, l’œil tiré par la laine rouge et le scintillement d’or de ses galons. Et son orgueil, refoulé pourtant, se glissait entre les lignes, s’accusait dans cette abondance de détails qu’il donnait sur sa vie de soldat, sur cette terre lointaine où il servait. On sentait dans ses phrases au ton solennel, aux boursouflures naïves, le désir d’étonner ses parens du Vignal, d’intéresser Thérèse, de l’éblouir par la féerique vision des palais aux portiques de marbre, de l’amas éclatant des maisons blanches sous le soleil, des végétations inconnues, de la mer et du ciel idéalement bleus ; le tout entrecoupé de réflexions pratiques, de jugemens portés sur la nature du sol, où l’on sentait sa préoccupation constante de laboureur arraché à la charrue, son indéracinable amour de la terre.

Génulphe fit à haute voix la lecture de cette lettre, tandis que George, s’emparant des feuilles locales, se plongeait dans les faits-divers et que Mme Dupourquet, la figure sérieuse, marmottait le nombre de points qu’il lui fallait pour mener à bien un talon de chaussette.

Seule, Thérèse, cessant d’étudier les patrons de son journal de modes, écoutait rêveuse, les yeux portés au loin vers ce pays enchanteur où tout était beauté, épanouissement et lumière, la nature et les êtres, les fleurs et les femmes ; car Julien parlait aussi des femmes, s’y arrêtait même avec une complaisance marquée, comme s’il eût possédé à cet égard quelque expérience, fait des études comparatives sur les Mauresques au teint d’ambre jaune, et les juives si blanches aux yeux de velours.

À la fin de sa lettre, incidemment avec les souhaits d’adieu, il annonçait qu’il n’écrirait plus de longtemps sans doute, sa compagnie devant très prochainement partir pour le Tonkin. — En sa qualité de jeune soldat, il aurait pu « tirer au renard » et rester à Tunis, mais il n’avait pas voulu ; on se battait encore un peu par là bas, disait-on ; il y avait chance pour lui d’avancer plus vite, de décrocher en un rien de temps les galons d’or et la médaille.

Génulphe, attendri, déclara en repliant la lettre :

— Ce mâtin-là, il a de l’opinion tout de même ; vous verrez qu’il arrivera à quelque chose « pourvu que rien ne s’y mette. »

— Qu’entendez-vous par : arriver à quelque chose, mon cher monsieur Dupourquet ? demanda George goguenard, en polissant ses ongles.

Dès le lendemain de son mariage, il avait pris vis-à-vis de ses beaux-parens un ton de froideur polie qui marquait les distances, et devant l’obséquiosité qu’il rencontrait, cette froideur était devenue de l’impertinence, une moquerie cinglante à propos de tout. Dupourquet, un peu embarrassé, répondit :

— Mais, arriver à se faire une position dans l’armée... s’il rengage.

— Bah ! la trique d’adjudant à perpétuité, et une cantine sur ses vieux jours... à moins qu’il ne finisse dans les bottes d’un gendarme !

Thérèse répliqua avec cette humeur agressive qu’ils avaient depuis longtemps l’un pour l’autre :

— Je te trouve peu indulgent à l’égard des miens ; pourquoi Julien ne réussirait-il pas, après tout ? Il n’est ni sot, ni méchant, il a quelque instruction, de bons sentimens, et chose plus rare par le temps qui court : du cœur !

— Eh ! là, mon Dieu, parce que le voilà caporal et qu’il va au Tonkin ; mais tout le monde est caporal aujourd’hui, et tout le monde va au Tonkin ; il n’y a qu’une difficulté, c’est d’en revenir.

— Qu’on y meure ou qu’on en revienne, on a toujours fait son devoir.

— Peuh ! quand on n’est plus, il en reste bien peu de chose, à moins qu’un comité de fondeurs ne s’organise pour vous ériger une statue ; et quand on a la chance d’en réchapper, ce qu’on y a gagné avant toutes choses, c’est un aplatissement sérieux, les fièvres, la dysenterie, ou tout au moins une gastrite.

— Il vaut mieux se bien porter, n’est-ce pas, n’avoir d’autre ambition que de satisfaire ses appétits et de contenter ses caprices, se carrer dans son égoïsme, écarter de sa route tout ce qui n’est pas son plaisir, se servir des autres et les mépriser... George, souriant, répliqua :

— C’est le commencement de la sagesse ! tout au long dans Monsieur de Camors.

Dupourquet, toujours conciliant, crut devoir intervenir :

— Voyons, monsieur George, on se doit cependant un peu à son pays, à ses semblables ; sans ça il n’y a pas de société possible ; nous reviendrions à l’état primitif ; le droit du plus fort...

— Et d’abord, mon cher beau-père, je vous ai prié maintes fois de ne pas m’appeler monsieur George. Ça vous rabaisse inutilement, et comme je fais partie de votre famille, ça m’humilie... Quant à ce qui est de mes principes et de mes idées, vous me permettrez de ne pas les discuter avec vous ; nous avons une façon toute différente de voir les choses, vous par le petit, moi par le gros bout de la lorgnette ; nous ne nous entendrions jamais sur les proportions.

— Tu comprends, père, nous ne sommes que des bourgeois, des paysans, nous, il y a un abîme...

XXVII.

La cloche du déjeuner vint mettre fin à cette escarmouche, qui menaçait comme toujours de dégénérer en une action décisive où chacun eût déchargé son cœur.

Le malentendu s’aggravait entre eux, de tous les mille petits heurts résultant de la vie commune, et les Dupourquet, sans cesse fouaillés par cette raillerie hautaine de George, commençaient à se révolter à la façon de ces fauves, qui, à force d’être maltraités par leur dompteur, montrent les crocs silencieusement sous leur soumission apparente.

Ils reconnaissaient un peu tard leur erreur, se disaient qu’ils avaient sacrifié Thérèse à leur vanité stupide, à cette satisfaction d’amour-propre de faire d’elle la femme d’un noble qui n’avait apporté chez eux que sa morgue et ses goûts de dépense.

Et le Terrible n’était plus seul maintenant à s’alarmer de cette fuite rapide de l’argent qui coulait sans répit, comme si par une blessure profonde le Vignal eût perdu tout le sang jaune de ses épargnes.

Les revenus pourtant n’étaient plus les mêmes. On eût dit que la terre, lasse d’avoir tant et si longtemps produit, se récusait cette fois, devenait une marâtre capricieuse et avare comme si elle se fût vengée des insouciances anciennes, de l’âge heureux où l’on avait abusé d’elle, où sous le moindre soc de charrue déchirant ses entrailles jaillissaient l’or des moissons miraculeuses et l’inextricable fouillis des pampres affaissés sous le poids des grappes.

Il aurait fallu enrayer ferme, songer à l’avenir, prévoir la traverse noire, comme disait le Terrible. Savait-on combien de temps durerait la crise !

Et Dupourquet en voulait à George de ne pas comprendre cela, de ne pas voir qu’il était leur ruine avec son immodéré besoin de paraître.

Quant à Thérèse, elle ne gardait plus à l’égard de son mari la moindre illusion. Sa timidité des premiers temps s’en était allée à la longue ; elle s’était accoutumée à le regarder en face, à le juger froidement dans la légèreté de ses paroles et l’inconséquence de ses actes. — Et ce qui de prime abord l’avait conquise, cette élégance, cet esprit facile, ces qualités brillantes de surface, elle perçait tout cela à jour aujourd’hui, ne voyait rien au-delà, si ce n’est un égoïsme féroce, une âme vile de jouisseur. — Et elle s’était éloignée de lui peu à peu avec un sentiment de répulsion, presque de frayeur, comme si elle eût craint pour elle la contagion du mal, l’influence pernicieuse de ces idées qui bouleversaient les siennes, de cette irréligion de tout qui la scandalisait.

Après avoir refoulé ses impressions, souffert en silence, elle s’était enhardie à protester faiblement d’abord, puis avec une ténacité batailleuse qui défendait le terrain pied à pied, ne négligeait aucune occasion d’entamer la lutte.

C’étaient entre eux de continuels défis, une guerre traîtresse d’embuscades où George, toujours maître de lui, exaspérait Thérèse du sifflement de ses mots qui volaient comme des traits, de l’insolence de son sourire ; et alors, elle s’exaltait, défendait furieusement les siens attaqués, bafoués sans cesse ; rappelait comme un titre de gloire les origines de la famille, prodiguait devant son mari au Terrible, à cet aïeul aux mains noueuses gantées de durillons à force d’avoir étreint la terre, les soins les plus affectueux, les attentions les plus délicates.

Ce pauvre vieux ! on l’avait désavoué un instant ; elle toute la première, on l’avait relégué à l’office avec les domestiques, comme un parent pauvre dont on a honte ! . . Quelle aberration ! quelle lâcheté ! Mais sa revanche aujourd’hui était venue, il fallait s’incliner devant lui, s’enorgueillir hautement de sa simplicité et de sa vaillance, lui redonner conscience de sa valeur, le remettre à sa vraie place.

Et cet esprit de famille s’étendait aussi à Julien, qu’elle avait traité si durement jadis, qu’elle avait été si soulagée de voir partir, tant elle craignait que George n’eût vent de l’intimité de leur enfance, de ce roman d’amour ébauché entre eux aux premiers troubles de la puberté.

Maintenant, par tactique plus encore que par conviction, elle le réclamait lui aussi, l’appelait son cousin, s’attendrissait aux souvenirs lointains de son entrée au Vignal, contait sa sauvagerie, son mutisme farouche de petit paysan arraché à sa masure, et plus tard sa reconnaissance, son dévoûment, l’attachement sans bornes qu’il leur gardait.

— Une seule chose m’étonne, ma chère, lui répondit George certain jour ; c’est que, le portant à ce point dans ton cœur, tu ne l’aies pas épousé. Pas mal du reste, ton cousin, un beau gars aux abatis canailles, mais solides... Puis, c’est tout ce qu’il aurait fallu ici, un bouvier qui continuât les traditions, mangeât des ognons à la croque-au-sel et exhalât une saine odeur d’étable.

XXVIII.

Cependant, entre eux, la scission n’était pas complète. Ils gardaient par habitude, sans songer à s’affranchir, la même chambre ; et parfois, si près l’un de l’autre, ils oubliaient en un moment très court leurs rancunes ; mais ce n’était là de la part de George que la satisfaction d’un capricieux désir, de la part de Thérèse que la soumission inerte à l’époux, l’observance loyale de ce qu’on lui avait dit être le devoir. Et de ces rapprochemens sans amour, il leur restait après comme le sentiment d’une déchéance.

Un jour, les Lacousthène vinrent passer l’après-midi au Vignal. Depuis quelque temps les relations s’étaient espacées, refroidies sans motifs plausibles, par suite d’une inconcevable tristesse d’Alice qui se calfeutrait dans sa chambre, objectait une lassitude qu’elle ne pouvait secouer, un absolu besoin de solitude et de calme comme si elle eût couvé quelque maladie lente.

Le docteur Bosredon, appelé à plusieurs reprises,, constata un peu d’anémie, quelques troubles nerveux du côté du cœur, un ennui général plutôt qu’un malaise et prescrivit les ferrugineux, tout en conseillant le mariage.

Alors les Lacousthène usèrent de leur autorité pour faire sortir Alice, lui procurer bon gré mal gré des distractions, faisant valoir à l’appui les commérages, les suppositions méchantes que ne manquerait pas de soulever cette réclusion inexpliquée. — On se demandera ce que tu as, et tu sais si les langues vont leur train ! Certains rappelleront que ma pauvre sœur est morte de la poitrine, et que, du côté de ta mère, il y a eu l’oncle Éloi qui tombait du haut mal.

— Eh ! mon Dieu I laissez-les donc parler, les gens ! si vous saviez combien peu je m’en soucie !., d’abord je suis résolue à ne pas me marier.

— En voilà bien d’une autre ! Et pourquoi ça, je te prie ?

— Parce que nous sommes trop pauvres pour que je puisse prétendre à un parti selon mes goûts. De quoi vous plaignez-vous, du reste ? c’est toujours cela de moins que vous aurez à débourser.

Subitement calme, le père avait répliqué sans autre objection :

— Je comprends, tu préfères rester avec nous, être notre bâton de vieillesse, c’est d’une brave fille, et nous accepterons ce sacrifice avec joie ; mais ta sœur, malheureuse enfant, tu ne songes pas à ta sœur ; le discrédit, une fois jeté, s’étend à tous les membres d’une famille.

Et de guerre lasse, Alice avait promis de se montrer, de sortir, d’aller donner quelques notions élémentaires de musique à la plus jeune des Pidancier et de terminer, en compagnie des sœurs de Salviac, une couverture au crochet que l’on destinait à l’abbé Roussillhes pour sa fête.

Le jour où il fut question d’aller au Vignal, elle opposa une résistance telle que Lacousthène en avait perdu patience, s’était écrié avec l’affectation d’un homme qui a retenu un mot sans en bien comprendre le sens :

— Mais c’est de l’utopie, à la fin I Il n’y a pas à dire, c’est de l’utopie !

Et de nouveau Alice s’était exécutée, avait même donné à sa toilette un temps inouï, essayant à tour de rôle toutes ses robes, bouleversant ses cheveux en une série de coiffures dont aucune n’arrivait à la satisfaire ; et quand elle parut, le père et la mère eurent quelque peine à la reconnaître tant elle leur semblait pimpante et fraîche dans son costume de foulard clair, et sous son grand chapeau de paille noire à coques de velours, qu’une branche d’acacia rose enserrait.

Au Vignal, ils ne trouvèrent que les Dupourquet et Thérèse, George étant allé assez loin du côté de Vire tendre des lignes de tond ; et Alice en fut à la fois comme soulagée et toute triste pourtant.

Après avoir si vivement redouté cette entrevue, s’y être préparée de toute sa coquetterie d’amante dédaignée dont la vengeance est dans l’impression « posthume » qu’elle doit faire, et les regrets qu’elle peut laisser, maintenant elle était contrariée qu’elle n’eût pas lieu, que George ne pût s’ébahir de l’élégance de sa toilette, de son air détaché de femme dont le cœur s’est vite cicatrisé et pour qui le passé est lettre morte.

Les deux hommes sortirent pour aller parcourir les vignes, Génulphe tenant à faire constater la différence probante qui existait entre une sienne plantation de cépages français à leur deuxième feuille, et une vigne limitrophe d’herbemonts, appartenant à un menuisier de Salviac. Et tandis que Mme Dupourquet entraînait Jeanne et sa mère vers la cuisine pour une expertise quelconque de ménage, Alice et Thérèse restèrent seules au salon, défiantes, gênées, se regardant dans les yeux comme deux duellistes qui tâtent le fer.

Ce fut Thérèse qui la première rompit le silence, et sa voix était mordante dans sa douceur ; elle souriait avec un retroussis mauvais des lèvres comme si elle eût voulu mordre :

— Bien vrai que tu as été si souffrante que ça ?.. On ne s’en douterait pas, ma chère.

— Oh ! si, des faiblesses, des vertiges, un besoin de m’étendre, de dormir... Mais maintenant je vais mieux, en effet, j’ai pris le dessus.

Thérèse continua, sans paraître avoir entendu :

— Moi, je me figurais qu’il s’était passé quelque chose, que quelqu’un ici t’avait déplu, que tu nous boudais...

— Tu me crois bien sotte ! Et qui donc aurait pu ou voulu me déplaire, je te le demande ?

— Est-ce que je sais, moi !.. George peut-être, oh ! sans intention, cela va sans dire ; mais il est si taquin ! puis galant aussi à ses heures, prenant parfois des licences...

Alice se cabra de toute sa hauteur :

— M. George a toujours été pour moi d’une convenance parfaite. Puis, avec le besoin de se retourner, de rendre coup pour coup :

— Ce n’est pas qu’il n’ait essayé de me faire la cour, ajouta-t-elle ; je le crois très volage, ton cher époux, et pour peu que je l’eusse encouragé...

— Oh ! je n’en doute pas le moins du monde. George s’est amusé pas mal à Paris, et il lui en est resté des façons un peu cavalières, un goût très vif pour toutes les femmes, quels que soient leur rang, leur beauté et leur intelligence. Croirais-tu que, l’autre jour, je l’ai surpris en train de lutiner la petite porchère, une fillette de seize ans qui a une tête d’ange et des bras rouges !

Alice se contraignit à sourire.

— Bah ! vraiment ? et cela ne te rend pas jalouse ?

— Moi ! allons donc ! cela m’amuse plutôt. Si tu savais ce qu’ils étaient drôles tous deux ; George prenant ses airs talon rouge et la petite, son seau à la main, riant à pleine gorge comme si on l’eût chatouillée... Jalouse ! ah ! Dieu non ; mon mari peut papillonner, en conter à celles qui sont assez niaises pour l’écouter et le croire, c’est toujours à moi qu’il revient, c’est moi qui ai son respect et le meilleur de ses tendresses.

Alice, un peu pâle, les yeux soudainement creusés, balbutia :

— Tout est pour le mieux, alors ; je te félicite, cette confiance...

— Ne s’est jamais démentie. Je suis fière d’être sa femme, doublement fière depuis que je sais... Écoute ! il m’arrive un grand bonheur. Je n’en ai encore soufflé mot à personne en dehors des miens ; tu es ma première, ma meilleure amie ; jamais de secrets l’une pour l’autre, n’est-ce pas ? J’ai tenu à t’en faire à toi d’abord la confidence...

Et tandis que la jeune fille, instinctivement, se raidissait, Thérèse, penchée sur elle, lui jeta au visage :

— Je suis enceinte !

— Ah !..

Alice chancela sur son siège, ses mains se crispèrent au rebord de la table à ouvrage qui les séparait.

— Comprends-tu mon orgueil, ma joie ! Un enfant ! un petit être à nous deux, né de notre affection, qui toujours nous rappellera des heures douces, sera entre nous le chaînon qui rive à jamais les liens d’amour, le gage vivant du passé, la sauvegarde de l’avenir... Eh bien, qu’as-tu donc ?

Alice se renversait, livide, avec de grandes ombres qui meurtrissaient ses joues :

— Je t’en prie, ne parle plus, je souffre là. J’étouffe !.. Ses doigts convulsivement étreignaient sa gorge, remontaient jusqu’à son cou comme pour déchirer la chair, ôter de là un poids très lourd.

Alors, Thérèse jeta le masque, et, debout devant sa rivale défaillante, elle exhala son cri de victoire.

— Tu me supplies de me taire, tu n’as plus la force de m’entendre. Allons donc ! il faut pourtant que tu saches que je n’ai jamais été ta dupe. J’ai deviné dès le début votre intrigue, je l’ai suivie pas à pas, et je pourrais, sans crainte de me tromper, préciser le jour...

— Thérèse, par pitié !

— Maintenant, la comédie est jouée ; le rideau tombe, on t'abandonne avec autant d’insouciance et de parfait mépris que l’on t’a prise ; de là tes malaises, ton affaissement, tes vapeurs. Aujourd’hui tu es venue avec le secret espoir de rattraper un peu du terrain perdu, d’entamer un nouveau roman ; eh bien, j’ai à te dire que tu perds ton temps et tes peines ; tu peux rentrer ta robe de foulard crème, dépouiller ton personnage de coquette qui joue à l’oubli ; plus rien à faire ici, je te chasse ! oh ! pas ouvertement, j’ai horreur du scandale, je t’invite seulement à trouver des motifs suffisans pour ne jamais revenir au Vignal, on ne m’a pas habituée à fréquenter des filles !

Thérèse aurait pu continuer longtemps de la sorte ; Alice ne l’entendait plus, tombée dans un évanouissement profond.

Elle la regarda ainsi quelques instans, satisfaite, vengée ; puis, avec de grands éclats de voix, une sollicitude affolée, elle se précipita vers la porte, appela au secours d’une telle force que d’un champ voisin où ils collationnaient, les domestiques accoururent, et tandis que l’on s’empressait autour d’Alice, elle racontait avec une stupéfaction chagrine comment la chose était arrivée :

— Nous causions là, bien tranquillement ; elle me parlait de cette couverture au crochet qu’elle fait pour l’abbé Roussillhes ; tout à coup elle change de couleur, fait un soupir et la voilà qui tombe !..

Lacousthène et Dupourquet rentraient au même instant, intrigués, très émus de ces cris, de ce remue-ménage perçus de loin au cours de leur promenade.

Le père considéra longuement sa fille, que l’on essayait en vain de ranimer. Son visage s’estompait, s’engrisaillait de tristesse, ses sourcils s’amoncelaient en nuages noirs sur ses yeux, et d’une voix dolente il balbutia :

— Pauvre enfant, elle a beau dire, ça lui fera tout de même bien du tort !..

XXIX.

La grossesse de Thérèse amena au Vignal une détente ; par un accord tacite, devant cet événement heureux, chacun désarmait. Les Dupourquet reprirent courage ; il leur semblait que la venue de cet enfant allait aplanir bien des choses. Ils se disaient que la paternité change un homme, que George devant ces responsabilités, ces obligations nouvelles qui lui incombaient, s’amenderait sans doute, songerait moins à ses plaisirs et restreindrait ses dépenses.

Quant à Thérèse, elle faisait plus que de désirer, que d’espérer une conversion quelconque chez son mari ; elle était heureuse pleinement, se trouvait payée au centuple de ses désillusions et de ses chagrins d’épouse par cette gloire prochaine d’être mère. Et dans la fiévreuse attente du cher petit être, dans les préparatifs de toute sorte faits en son honneur, elle jadis si froide, si compassée, se révélait étrangement tendre, charmante, avec le perpétuel gazouillis d’un langage nouveau qu’elle parlait sans l’avoir appris, la joie indicible qui émanait d’elle, du moindre de ses actes, de la plus insignifiante de ses attitudes.

George suivait avec un intérêt croissant toutes les phases de cette transformation, et un sentiment complexe fait de curiosité, de surprise, de sympathie inavouée et tardive s’éveillait en lui.

Il ne reconnaissait plus sa femme, se trouvait en présence d’une autre Thérèse franche, alerte et gaie qui le déroutait, le captivait, lui donnait l’illusion d’une compagne nouvelle avec laquelle il serait doux de recommencer la vie, de rouvrir à la première page le livre jamais épelé de l’amour.

Il essaya d’un rapprochement, se mit en frais pour plaire, se dépensa en attentions délicates, en galanteries discrètes, mais elle semblait ne pas s’en apercevoir, le traitait avec la plus entière indifférence, en homme qu’elle s’était résignée à subir ; et devant des tentatives plus hardies, elle se récusa avec une volonté ferme, alléguant pour recouvrer son indépendance des raisons d’ordre intime, les ménagemens qu’on lui devait, la paix absolue, l’exemption de toute contrainte que nécessitait son état.

Il comprit dès lors l’infranchissable distance qui les séparait, le vide qu’il avait creusé, élargi lui-même comme à plaisir, et combien peu de place il tenait désormais dans la vie de cette femme qui l’eût adoré, s’il s’était donné la peine de découvrir en elle ce qu’il y a à l’état latent de reconnaissance, de dévoûment et d’adoration dans le cœur de toute femme pour l’homme qui a su la deviner et la comprendre.

Il sentit que Thérèse le fuyait de parti-pris, s’échappait de lui avec un empressement presque joyeux, et par un reste de dignité il renonça à la poursuivre.

Maintenant il s’absentait du Vignal des semaines entières, frayant avec des gens tarés, la lie des campagnes ; des braconniers dont il acceptait l’hospitalité et partageait les exploits, des joueurs de profession, qui se faisaient ses plats valets et le dévalisaient obséquieusement dans des guinguettes de village, des maquignons avec lesquels il s’attablait, et dont il prenait, sans s’en apercevoir, le ton et les manières, tenant contre eux des paris stupides, crevant des chevaux pour un rien, pour la satisfaction d’être applaudi et considéré comme un cavalier hors pair et un homme à poigne par toutes ces brutes.

Lui, le gentilhomme orgueilleux, entiché de son titre ; l’homme bien né qui n’avait jamais pu s’embourgeoiser dans la famille de sa femme, il se plaisait à présent en la société de ces rustres dont les flatteries lourdes le grisaient comme du gros vin. Son éducation, son esprit, sa distinction native, tout cela sombrait lentement dans ces fréquentations quotidiennes qui lui étaient devenues un plaisir et un besoin. Son corps lui-même s’alourdissait comme son intelligence, et les soirs de retour de chasse, sa plus grande joie consistait à défier et à vaincre, le verre en main, jusqu’au dernier de ses hôtes.

XXX.

La délivrance de Thérèse arriva un matin de décembre à l’aube grise, tandis que le brouillard mettait aux vitres un ruissellement de larmes, et que le gel saupoudrait finement l’éternelle verdure des sapins et des cèdres, s’étalait en couche blanche impalpable sur les pelouses blêmies.

Le docteur Bosredon fit irruption dans la pièce où Dupourquet, George et M. d’Escoublac avaient passé la nuit anxieux, frissonnant aux cris de douleur qui passaient assourdis au travers des murs. — Un garçon ! c’est un garçon !

Alors ils se sentirent tous soulagés d’un grand poids, se précipitèrent pêle-mêle vers la chambre où Thérèse, brisée, mais radieuse, souriait aux femmes qui l’avaient assistée, et piaillaient maintenant leurs impressions, — groupées autour de son lit.

Après ses grandes souffrances, elle éprouvait une lassitude, un anéantissement de bien-être et un ineffable orgueil ; et ce sentiment de l’épreuve vaillamment subie, de la victoire chèrement gagnée se lisait dans le rayonnement de ses yeux agrandis, dans la bienvenue du sourire adressé à tous. Elle ne voyait là, autour d’elle, que des amis dont la sollicitude lui était douce, qu’elle aimait à ce moment de toute sa reconnaissance extasiée, et quand George se pencha sur elle, la baisa au front avec un attendrissement sincère, elle continua de sourire, heureuse de cette caresse, l’âme ouverte à tous les pardons, fondue dans cette grande joie d’être mère.

— Comment es-tu, ma chérie ?

— J’ai bien cru mourir ! Mais maintenant, c’est fini. Je ne sens plus mes membres, il me semble que je suis au ciel. Il restait là, gêné, ne trouvant plus une parole ; alors du regard, elle lui désigna au pied du lit la barcelonnette où l’enfant déjà couché se tortillait sous ses dentelles.

— Eh bien ! tu ne l’embrasses pas ?

Une servante le lui mit dans les bras triomphalement et quand il sentit près de la sienne cette petite tête grimaçante, cette bouche convulsée où la salive grésillait en mousse au coin des lèvres, il eut comme un haut-le-cœur, le baisa rapidement en retenant son souffle.

— Il est beau, n’est-ce pas, mon fils ?

— Non,.. c’est-à-dire oui... enfin, il est difficile encore de savoir.

Mais déjà le bébé passait de main en main, et l’on s’escrimait maintenant à démêler en lui des ressemblances. Génulphe, très convaincu, déclara :

— C’est tout à fait le portrait de tata Florine.

Et cette opinion souleva une tempête, chacun opinant pour un collatéral ou un ancêtre différent, si bien que toute la généalogie des Dupourquet et des d’Escoublac défilait autour de ce petit être encore à l’état d’ébauche.

Le baron s’exclama soudain d’un ton inspiré :

— Voyez, là, à la naissance des sourcils cet entre-croisement de petites rides qui dessine une croix de Malte : notre marque de père en fils, notre signe de ralliement à nous autres, notre estampille... Ah ! c’est bien un d’Escoublac !

Le docteur Bosredon ne tarda pas à faire évacuer la chambre ; ce grouillement autour de l’accouchée lui semblait dangereux, l’atmosphère de ces expansions étouffante et malsaine ; et il prenait tous les gêneurs par les épaules, les poussait à la porte avec une brutalité familière et des rembourrades dans le dos comme il eût fait sortir des gamins.

XXXI.

Aussitôt dans Salviac et aux environs, tout le long de la plaine de Vire la nouvelle se répandit de la naissance d’un héritier mâle au Vignal.

C’était une intuition, bien mieux, une certitude qui passait dans l’air portée par lèvent, une télégraphie vocale d’un champ à l’autre, un cri toujours le même qui franchissait les fossés, sautait pardessus les toits, volait comme une flèche :

Moussu George a un pitiou[4].

Et le travail en était un moment suspendu. Les bouviers arrêtaient leurs bœufs, plantaient leur aiguillon en terre ; d’autres laissaient leurs bêches dans le pic et se réunissaient à la clôture de leurs lots, échangeaient gravement des réflexions. Du côté de Lacroze, une voix s’éleva impérieuse, entraînante :

— Faut porter un mai !

Et ce fut alors de tous côtés une course vers les peupliers, qui de loin en loin, comme des sentinelles rangées, bordent la rivière. On en choisit un, le plus haut, le plus droit, soigneusement émondé jusqu’à sa houppette de feuilles, et à grands coups réguliers de sa hache un charron l’abattit

Maintenant, l’arbre s’acheminait vers le Vignal couché de tout son long sur les épaules robustes qui lui imprimaient un balancement. On eût dit de loin d’un mille-pattes gigantesque se promenant d’un pas paisible au bord de l’eau ; et sur ses flancs voltigeait une nuée d’enfans braillards qui prenaient part à l’expédition, flairant avec leur instinct de jeunes loups la collation copieuse des remercîmens, les miches de pain blanc qu’on éventre et les barriques que l’on perce.

Les hommes s’avançaient silencieux et voûtés, l’encolure éraflée, bleuie au passage de l’écorce, mais en vue des tourelles une émulation les redressa, la conscience de leur force et aussi le désir de s’annoncer, de se présenter crânement en joyeux garçons qui célèbrent un jour de fête, et ils entonnèrent une chanson belliqueuse, la chanson préférée des conscrits qui veulent se faire illusion et tromper leurs inquiétudes :

Je pars pour aller au combat
Je pars pour venger ma patrie !
En arrivant au champ d’honneur
Tous les Français criaient : « Aux armes »
Moi je m’avance le premier
Tout en représentant mes armes...

Puis, sur une observation de celui qui marchait en tête, ils s’arrêtèrent, se turent, prêtant l’oreille à un chœur de voix qui montait, là bas, du côté d’Issudel et semblait leur répondre. Et sur un rythme gai, éclatantes comme des tirelis d’alouettes montant dans le ciel, les paroles arrivaient jusqu’à eux :

Dé bon matin mé suis levée,
Don daine, vive l’amour !
Plus matin que l’albéto.
Dans mon zardin je suis entrée,
Don daine, vive l’amour !
Pour culir la biouletto.

Couqui dé Diou ! Ce sont les Salviac qui, eux aussi, portent un mai ! S’agit d’arriver les premiers ou que le diable nous écrase ! Alors, sans plus chanter, ils se hâtèrent ; et leurs sabots martelaient rudement la terre durcie, défonçaient avec un bruit de vitres cassées la glace des ornières.

— Nous y serons tout de même avant eux.

— Nom de Dieu ! les voilà !

Au bas de l’avenue du Vignal, les deux cortéges se heurtèrent ; et ce fut comme un choc formidable de béliers, mais personne ne lâcha prise ; les jambes s’arc boutaient inflexibles, les bras se nouaient désespérément autour des arbres, et le sang des rixes entrait déjà en ébullition, chauffait les oreilles, allumait les joues.

Un des vieux qui suivaient en amateurs avec les enfans fit observer qu’il serait malséant de se disputer pour si peu, de donner aux familles auxquelles on allait rendre honneur le spectacle pénible d’une lutte ; que l’avenue était assez large du reste et qu’on pouvait monter de front. Et les deux trophées se remirent en marche dans une bousculade, qui tendait à garder l’alignement, débouchèrent côte à côte dans la cour, tandis que sur le perron, debout, épanouis, mais très dignes, M. d’Escoublac, Dupourquet et George attendaient.

Chaque délégation lut son compliment transcrit à la hâte sur une méchante feuille de papier écolier, maculé de terre et de graisse, et comme après quelques paroles gracieuses de remercîment, George distribuait des poignées de mains à la ronde, l’enthousiasme militant de M. d’Escoublac n’y tint plus. Le buste penché sur la balustrade comme pour faire entrer plus avant sa conviction, il commença :

— Mes bons, mes chers amis !..

Encore un discours politique ! songea Génulphe à qui la franchise de ces professions de foi causait de singuliers malaises, et il le tira doucement par l’un des pans de son habit :

— Pas encore, monsieur le baron, laissez-leur d’abord planter les mais, c’est l’usage.

M. d’Escoublac resta dans une belle pose de statue, un bras levé, la bouche ouverte.

— Sarpejeu ! mon cher, quelle rage vous avez de toujours m’interrompre !..

Dupourquet, très bonasse, répliqua :

— On ne vous eût pas écouté avec assez de recueillement, ces braves gens ont grande hâte de mettre leurs arbres en place, ça se comprend, ils ne sont venus que pour ça et pour boire.

Il y avait, en effet, deux équipes de travailleurs qui piochaient ferme de chaque côté du perron, creusaient deux trous profonds où l’on engagea les peupliers que l’on dressa ensuite au moyen de câbles où tout le monde s’attelait hommes, vieillards, gamins, plies en deux, les bras raidis avec un entrain du diable et des Aou ! cadencés comme les Oh ! hisse ! des matelots.

Puis quand les arbres furent droits, on les cala au pied avec de grosses pierres sur lesquelles on jetait à pleins chariots du gravis et du sable, et, les trous une fois comblés, dissimulés sous un tapis de mottes gazonnées tenues en réserve, deux gars vigoureux et lestes grimpèrent à mi-hauteur des cimes, clouèrent au-dessous d’une gerbe de drapeaux les plaques commémoratives.

Sur l’une on lisait :


À Monsieur et Madame George d’Escoublac. Salut !
Honneur et Gloire !

Sur l’autre, plus calme, et mélancolique comme une inscription funèbre :


Aux familles d’Escoublac et Dupourquet, la commune
de Salviac reconnaissante !

Il y eut un silence d’émotion pendant lequel on n’entendait que le claquement des drapeaux fouettés parla bise et, plus haut, comme un murmure d’êtres invisibles, le soyeux bruissement des feuilles. Puis quelqu’un cria : « Vive M. George ! Vive M. Dupourquet ! » et cinquante poitrines répétèrent en un hurlement infernal cette double bénédiction.

M. d’Escoublac avait à nouveau bondi sur le perron :

— Mes bons, mes chers amis !..

Mais déjà du côté de l’écurie la table se dressait, on percevait le tintement des assiettes et des verres, le roulement sourd des futailles que l’on poussait hors de la cave et que l’on juchait en haut d’un chevalet pour pouvoir les saigner plus à l’aise ; et les manifestans se débandaient un à un en y mettant des formes pourtant, les mains aux poches, la tête virée en tous sens comme s’ils eussent voulu visiter les communs.

Le baron continuait :

— Dieu soit loué ! vous êtes encore de ceux qui pensent que l’édifice social ne peut exister sans un sommet et une base... Puis, constatant qu’il n’avait plus devant lui qu’un enfant qui le considérait avec un ahurissement méditatif en se fourrant les doigts dans le nez :

— Ah ! bon Dieu ! quelles brutes ! fit-il dans un accès de dégoût,.. enfin je tâcherai de les repincer au départ, et ils m’écouteront, ne serait-ce que par politesse.

On avait apporté une demi-forme de cantal et un sac de noix, et les couteaux entaillaient maladroitement le fromage, établissaient dans la pâte beurrée toute une série heurtée d’échelons. D’un commun accord on réservait les noix comme dessert pour grignoter quand on n’aurait plus faim, et se donner le prétexte de mettre à sec les futailles.

Dupourquet passait au milieu des convives, leur frappait amicalement sur l’épaule, les appelait par leurs prénoms ou leurs sobriquets et se délectait à les tutoyer en leur débitant de grosses plaisanteries qui les faisaient se tordre avec des rires glousses dilatant simplement la gorge sans ralentir le fonctionnement des maxillaires :

— Allons, mes enfans, encore un coup ! un baiser de plus au petit Jésus ! vaut encore mieux avaler ça que des sottises…

Il se taillait là un succès personnel, un regain de popularité, par sa seule bonhomie, le doigté savant de sa poignée de mains, le tact avec lequel il restait dans les banalités courantes, évitant à l’encontre du baron les questions irritantes, le terrain brûlant de la politique, mettant sa sagesse à ne jamais parler d’opinions à des gens qui, selon lui, ne pouvaient avoir que des intérêts ; et lorsque après la ripaille, M. d’Escoublac voulut reprendre son discours :

— Mes chers, mes excelleras amis…

Génulphe se dressa à ses côtés triomphant et cynique :

— N’insistez pas, monsieur le baron, vous vous enroueriez inutilement,., ils ont maintenant l’estomac trop plein pour bien comprendre la liberté de conscience !

XXXII.

Un jour de foire de Salviac, Lacousthène vint déjeuner au Vignal. Il paraissait triste, n’avait plus cette loquacité, cette exubérance de gestes qui étaient le fond même de sa nature enthousiaste et lui avaient valu la réputation de hâbleur aimable et de « menteur par bienveillance. »

Pendant qu’on se mettait à table, Dupourquet affectueusement s’informa :

— Vous n’êtes pas malade au moins !

Puis, à le voir si minable, si négligé dans sa tenue avec sa redingote criblée de taches sur la poitrine et dont les bordures s’effilochaient, une inquiétude lui vint. Il pressentait là des ennuis d’argent, une situation précaire qu’on allait sans doute lui soumettre, et prudemment il battit en retraite, parla de son petit-fils, des affaires communales, du conseil de fabrique, du nouveau préfet, le vingt et unième depuis vingt ans ! affectant de ne pas voir l’abattement de son voisin, cherchant par tous les moyens possibles à l’éloigner d’un emprunt. Il alla même jusqu’à dire que les revenus « de ses quelques sous de capital » passaient tous à la terre. — Insatiable maintenant, la terre !

Lacousthène, qui, par une vieille habitude, buvait à l’assiette comme les paysans, s’arrêta net, la moustache chargée de vin.

— À qui le dites-vous ! s’écria-t-il. C’est bien la terre qui me ruine ; et pourtant Dieu sait si nous avons vécu sagement, ma femme et moi, si nous nous sommes privés ! si j’ai consacré à l’amélioration du sol tout l’argent que ne me prenait pas l’éducation de nos filles,., et pour en arriver à quoi, oui, à quoi ? à faire le saut comme les autres, à demander trente mille francs au Crédit foncier qui, après des enquêtes à n’en plus finir, ne m’en accorde que dix !

Dupourquet modula en sifflement de pitié, en soupir de soulagement :

— Mon pauvre ami ! est-ce possible ! Je me disais aussi : Lacousthène est changé, il a quelque chose, mais j’étais loin de supposer...

— Ah ! c’est que tout le monde n’a pas comme vous des cruches pleines d’or dans ses caves ! Moi je n’avais que la dot de ma femme, mon bien de Mazerat, mon activité et mon bon vouloir. Au début, j’ai cru que j’allais devenir millionnaire ; la seule vente de mon vin m’était, chaque année, comme un héritage qui tombait du ciel !., et puis par une fente invisible, je ne sais comment, peu à peu, sou par sou, tout cela s’en est allé. J’avais beau barricader ma caisse, tenir mes mains fermées, l’argent filait tout de même comme s’il avait hâte de me fuir, d’aller ailleurs... Alors nous avons enrayé de toutes nos forces ; tant que les enfans sont restées en pension, nous avons vécu chichement comme les domestiques, mangé de la viande à midi trois fois la semaine, le reste du temps des légumes, et, le soir, avalé seulement de la soupe et bu de la piquette. Et de même en toutes choses, et rien n’y a fait, je me suis ruiné lentement, sûrement, comme on agonise avant de mourir !

Génulphe répliqua d’un ton de doux reproche :

— Lacousthène, voilà bien longtemps que je vous le dis, vous avez eu tort de planter de l’américain !..

— Allons donc ! j’aurais planté de l’auxerrois, du chêne truffier ou de la canne à sucre, c’eût été toujours la même chose ; il y a une destinée, voyezvous, une épreuve terrible qui vous empoigne et vous terrasse, quoi qu’on fasse pour l’éviter. C’est comme une épidémie de misère qui passe, et lorsqu’on est atteint, c’est fini !

Il y eut un silence. Thérèse et George mangeaient penchés sur leur assiette, l’esprit ailleurs. Génulphe, lui, était devenu sombre ; Mme Dupourquet, sincèrement apitoyée, demanda :

— Mais comment ferez-vous ? Cela va bien vous gêner pour le placement des petites.

Lacousthène eut un geste las.

— Oh ! il y en a une qui ne me coûtera guère à établir : Alice. Elle devient de plus en plus fantasque, veut maintenant « se faire sœur. »

Tout le monde se récria :

— Alice ! que nous dites-vous là ? Mais vous badinez, je suppose ?

Seul George resta muet, et Thérèse le regardait fixement avec une curiosité sournoise, pour surprendre en lui l’ombre d’une émotion ou d’une surprise ; mais il était détaché entièrement, et son visage resta impassible.

Lacousthène continua :

— Ça l’a prise comme ça tout d’un coup, le lendemain du jour où elle s’est trouvée mal ici ; elle prétend que Dieu l’appelle et passe tout son temps en méditations et en prières. L’abbé Roussillhes est venu la voir, et après avoir causé longuement avec elle, il est parti édifié, les larmes aux yeux... Moi, vous comprenez, je ne la contrarie en rien, car dans la situation où nous sommes... Dupourquet acheva avec conviction :

— C’est ce qui pouvait vous arriver de plus heureux !

Maintenant, en attaquant le rôti, on discutait le pourquoi de cette vocation si brusque.

Alice était pieuse, sans doute, s’approchait régulièrement de la sainte table aux jours fériés, mais elle aimait aussi le monde, s’amusait davantage au bal qu’aux sermons, et déchiffrait bien plutôt les accompagnemens du répertoire Boutarel que de la musique sacrée.

Mme Dupourquet insinua :

— Elle a peut-être éprouvé quelque déception ; les jeunes filles se frappent si facilement ! il n’y avait aucun mariage en train pour elle ?

— Ma foi ! non, et c’était là, je dois le dire, le cadet de ses soucis ; elle m’a déclaré à moi-même plusieurs fois que son intention était de rester fille.

Génulphe, qui remplissait les verres à la ronde, s’exclama : — Alors, c’est à n’y rien comprendre !

Et Lacousthène, que les lois mystérieuses de l’atavisme préoccupaient au point qu’il y rapportait avec une foi égale les vocations religieuses et les infirmités physiques, avoua :

— C’est de famille. Sa tante Eudoxie, la sœur de ma femme, a fait comme elle ; à vingt et un ans, on n’a pas pu la tenir, il a fallu qu’elle parte...

Puis, changeant de ton :

— Mon Dieu ! je ne la plains pas. Ce sera bien elle la plus heureuse ; plus d’embarras, plus de soucis ; une vie douce arrangée d’avance, tandis que nous...

— Ah ! nous, accentua Dupourquet en revenant au plat, notre poste est dans la mêlée, comme dit M. d’Escoublac ; l’existence du propriétaire n’est qu’une longue série d’efforts et de luttes. On dispute jusqu’au coin de terre où l’on dormira un jour.

Comme on se levait de table, Thérèse, qui n’avait parlé jusque-là que par monosyllabes, s’approcha de Lacousthène.

— J’espère, dit-elle, qu’Alice ne partira pas sans venir nous faire ses adieux : elle nous a bien délaissés tous ces temps-ci, mais je ne lui en veux plus depuis que je sais ses intentions. Dites -lui au contraire que je suis de cœur avec elle, et que je prierai Dieu de lui donner là où elle va, non le bonheur, — il n’est pas de ce monde, — mais la satisfaction de soi et la paix.

Et tandis qu’elle s’éloignait, Dupourquet haussa légèrement les épaules :

— Toutes les mêmes, ces gamines, murmura-t-il ; de l’exaltation, des grands mots !.. Si vous voulez mon avis : on leur inculque trop l’idée religieuse, et ça les suit partout après ; elles en gardent l’empreinte comme si on les marquait d’une croix... elles veulent toutes devenir des saintes.

Puis, il conclut dans un froncement de sourcils :

— Il y a là un écueil social... considérable !

XXXIII.

On ne parla bientôt plus dans le pays que de la vocation d’Alice. C’était l’intarissable sujet qui faisait chuchoter les dévotes, le soir à l’église, entre l’examen de conscience et leur tour de confessionnal, le thème jamais épuisé sur lequel chacun émettait ses réflexions à la veillée.

Et là, comme toujours et partout, il y avait les convaincus et les sceptiques, ceux qui à toutes les objections répondaient que les vues de Dieu sont infaillibles, et ceux qui, à l’exemple de Pidancier, éternellement malveillant, s’écriaient :

— Pardi ! nous le connaissons, le couvent où elle veut entrer. Puis, en patois, pour plus de saveur :

— Al couben de Laoûzerto
An quatre pès tsous la couberto[5].

Mais c’étaient là des calomnies que démentait la piété sans exemple d’Alice.

Par les plus grands froids elle était levée à l’angélus, allait seule tous les matins à Salviac pour y entendre la messe ; et quand elle partait de Mazerat, il faisait nuit encore, une nuit claire, transparente, qui allait bientôt devenir le jour ; sa silhouette, longue et roide, se détachait en noir sur l’infinie blancheur des champs couverts de neige, ou se fondait dans la grisaille uniforme de la terre sous le brouillard.

Elle allait se poser à genoux sur la dalle dans la chapelle de la Vierge, tout près du chœur, et là, des heures entières, elle restait immobile, les mains à plat devant ses yeux, perdue en ses actes d’adoration.

Les sœurs qui arrangeaient l’autel changeaient les nappes, époussetaient les vases de fleurs à calice d’argent et d’or, la frôlaient dans un silencieux respect, la considéraient attendries et un peu jalouses, comme si Dieu eût manifesté pour elle des préférences, en la tenant à ce point courbée devant lui.

Parfois l’abbé Roussillhes, après avoir médité quelques instans, sa messe dite, passait auprès d’elle, toussait légèrement pour l’arracher à sa ferveur, lui faire comprendre qu’il était temps de quitter l’égHse ; et comme elle ne bougeait pas, il s’avançait plus près encore, la touchait doucement à l’épaule :

— Mon enfant, il fait très froid ici, vos vêtemens sont mouillés, il faut vous relever et me suivre.

Et elle lui obéissait machinalement, semblait s’éveiller d’une torpeur, quand l’abbé lui faisait observer qu’elle oubliait de clore d’un signe de croix ses prières.

Il la conduisait au presbytère, la forçait à prendre un bol de lait chaud, ou un peu de soupe avec deux doigts de vin à l’assiette comme un homme, et tandis qu’elle présentait à la flamme ses bottines boueuses qui fumaient, il la questionnait avidement sur les phases successives de cette grâce qui descendait en elle, voulait savoir vers quelles régions ardues d’abnégation et de sacrifice la vocation la poussait.

— Avez-vous fait choix d’un ordre, d’une maison où vous iriez de préférence, où il vous semblerait meilleur de servir Dieu ?

Et tantôt elle voulait, à l’exemple de celles qui s’expatrient, porter au loin dans les pays barbares le secours des enseignemens chrétiens, la rayonnante lumière de la foi, tantôt elle vantait le mérite des ordres contemplatifs au sein desquels on ne perçoit plus les bruits de la terre, l’anéantissement en la paix tombale du cloître où l’on abrège son existence d’ici-bas pour jouir plutôt de l’autre.

L’abbé Roussillhes finissait par hocher la tête, inquiet de ces exaltations sans but, du caractère incertain de ces sentimens poussés à l’extrême.

— Il faudrait pourtant préciser, ma chère enfant, ne pas vous laisser égarer par ce que vous croyez être le désir de toujours mieux faire, et qui n’est sans doute que le dernier cri de votre orgueil. Vous semblez chercher Dieu en ce moment pour lui dire : me voilà ! Dieu est partout, ma fille, et il a permis que chacun se dévouât à lui selon ses moyens. Ne vous préoccupez donc pas de forcer votre nature, de rêver d’une destinée glorieuse dans la voie de Notre-Seigneur, consultez avant tout vos forces, rendez-vous compte du meilleur parti à tirer de vos aptitudes.

Et devant ces sages paroles, Alice rentrait en elle-même, tombait soudain dans une prostration où l’on sentait je ne sais quoi de désillusionné et d’amer, comme si en effet elle eût vécu seulement en rêve ses enthousiasmes, et que la réalité la trouvât indécise et lâche.

XXXIV.

Une autre fois, l’abbé Roussillhes lui dit :

— Interrogez-vous jusqu’au fond de l’âme, avez-vous vraiment la vocation ? est-ce bien le seul amour de Dieu qui vous pousse à lui ? ou allez-vous chercher à ses pieds une consolation et un refuge ? Est-il pour vous, le but, la fin ou simplement une compensation à des ambitions terrestres que vous ne pouvez satisfaire, à des douleurs que vous ne pouvez guérir ?..

Et soudain, dans un élan qu’elle n’eût pu maîtriser, Alice se prosterna devant lui, commença d’une voix âpre, saccadée, la confession de sa faute. Et les mots se pressaient sur ses lèvres, grouillaient à sa gorge pêle-mêle avec les sanglots. C’était l’explosion de son cœur trop plein, le cri de soulagement de ceux qui, après s’être longtemps contenus, peuvent enfin librement exhaler leurs plaintes.

L’abbé Roussillhes écoutait, redressé dans son fauteuil, très pâle, les yeux clos, avec en lui comme une majesté de mortification et de souffrance.

La flambée de sarmens se mourait, retombant en baguettes noires de chaque côté des chenets ; au dehors, une tempête de neige, un vol tourbillonnant de flocons qui venaient comme une nuée de papillons blancs se coller aux vitres.

Alice racontait en pleurant les étapes de sa passion :

— D’abord, il est passé inaperçu pour moi. J’enviais seulement Thérèse d’avoir pu se marier selon ses ambitions ou selon son cœur. Je me rendais compte pourtant qu’il avait en lui tout ce qui nous plaît à nous autres, de la distinction, de l’esprit, l’art de paraître, et je n’en étais pas émue, je me disais que Thérèse avait le droit d’être fière, voilà tout. Et puis une influence mauvaise a germé en moi, quelque chose de puissant et de subtil que je ne saurais définir encore et qui m’entraînait, me poussait irrésistiblement vers cet homme... J’ai bien essayé de lutter, mais la volonté en moi était morte !.. Un jour, nous nous sommes regardés tous deux comme si nous ne nous étions jamais vus ; dès lors, j’ai compris que c’en était fait de moi, qu’il n’avait qu’à vouloir...

Et devant un geste éploré de l’abbé Roussillhes qui joignait ses mains :

— Ah ! croyez-moi, supplia-t-elle, j’ai conscience d’être moins coupable que vous ne pensez. Pourquoi Dieu envoie-t-il de telles épreuves à celles qu’il frappe un jour de folie et qui ne trouvent plus en elles le courage ni la force !..

Avec une satisfaction cruelle, un entêtement farouche, comme elle se fût flagellée jusqu’au sang, elle dit tout ; depuis leur première étreinte, ce jour de printemps sous l’ombre tamisée des charmilles, jusqu’à leur scène de rupture à cette même place la nuit, au milieu du silence et dans la paix souveraine de la campagne endormie.

Elle hésitait parfois, prise de pudeur, cherchant ses mots, et l’abbé Roussillhes levait alors ses yeux mornes vers une lithographie grossière faisant face à un portrait vermeil de Léon XIII sur la nudité blanche du mur. Cette lithographie représentait un Christ blond, pâle, la face large, montrant d’une main son cœur flamboyant qui tenait toute sa poitrine.

— Continuez, ma fille, vous devez au ministre de Dieu l’entier aveu de vos fautes.

Puis, sa pensée toute portée sur George, ne voyant que lui en cet événement si grave :

— Oh ! le pauvre, le malheureux enfant, murmurait-il, le démon s’est emparé de lui ; il n’a pas compris toute la gravité de sa conduite !..

Et la confession terminée, comme Alice restait là, dans l’humble attitude dé ceux qui attendent le baiser de paix de l’absolution :

— Écoutez-moi bien, conclut-il d’un ton sévère, où l’on sentait sa frayeur du scandale, son mépris de prêtre pour la femme qui symbolise la tentation triomphante et rappelle la faute première ; tout ce que vous venez de me confier est mort, vos parens eux-mêmes n’ont pas le droit de savoir... Ils pourraient, dans leur juste indignation, ébruiter la chose, chercher à se venger, et il y a là enjeu, non-seulement l’honneur de deux familles, mais encore une question de principes. Il ne faut pas que le mauvais exemple parte d’en haut ; les masses ne sont que trop disposées à s’affranchir, et à profiter pour cela des faiblesses et des erreurs de ceux qui sont la tête...

Alice se releva, calmée soudain, les yeux secs ; sa douleur, son repentir s’abîmaient du coup dans l’amertume profonde d’avoir été entendue sans être comprise :

— Monsieur le curé, répliqua-t-elle avec une dignité hautaine, vous pouvez calmer vos inquiétudes ; je me suis confiée à Dieu seul, cela suffit ; j’espère qu’il m’enverra quelques consolations dans ma détresse.

Elle s’arrangeait très vite pour partir, entrechoquait sans pouvoir les agrafer les boucles de sa mante, rabattait de ses mains tremblantes les pans de son fichu de laine sur son front ; et il y avait, dans la fièvre de ces préparatifs, un tel affolement de souffrance, un reproche si direct à son adresse que l’abbé Roussillhes en resta tout interdit. L’homme indulgent et bon qui était en lui reparut :

— Allons, ma chère fille, du courage ! la miséricorde de Dieu est infinie... Couvrez-vous bien, je vais vous faire donner un parapluie et les socques de la Mariette...

Puis, sur le pas de la porte où il l’avait accompagnée tête nue :

— À demain matin, n’est-ce pas ? Nous avons à recauser de tout cela, à prendre une décision... Aujourd’hui je suis trop troublé, j’ai besoin de me recueillir...

Et d’un geste paternel, de ses mains tendues comme pour une bénédiction, il la congédia.

XXXV.
Huit jours plus tard, Alice quittait Mazerat en compagnie de son père et de l’abbé Roussillhes, qui la conduisaient à Cahors chez les dames de la croix où elle avait été élevée. — Elle devait entreprendre là une retraite, se préparer par le jeûne et les prières au postulat dans l’ordre des petites sœurs des pauvres.

Elle avait choisi cette voie de salut par humilité et aussi pour mériter davantage, pour mieux se vaincre dans sa frayeur des maladies, et son dégoût de la misère. Elle, qui malgré sa charité se détournait des mendians, ne pouvait supporter l’aspect de loques au travers desquelles saignent des plaies, elle allait se dévouer à soigner les vieillards et les infirmes, passer sa vie dans la fade puanteur des salles, à voir agoniser et mourir.

Et l’abbé Roussillhes l’encourageait, l’exaltait dans cette idée, lui répétait sans cesse en tapant sur le rebord de sa tabatière pour rejeter dans le fond le surplus de sa prise :

— Bien, ma fille ! au bout de cela il y a le pardon de Dieu et la paix du ciel !..

Malgré les supplications de Lacousthène, elle n’alla pas au Vignal faire ses adieux.

— À quoi bon ! disait-elle, je ne dois jamais plus les revoir sans doute, et ma visite leur causerait quelque pitié ou quelque peine, passerait comme une ombre importune sur l’intimité de leurs joies.

Il avait bien fallu se résigner ; et maintenant elle partait après avoir embrassé sa mère et sa sœur sans émotion apparente, reçu avec un sourire calme les bénédictions pleurardes des voisins et des domestiques.

Il faisait un temps mou de dégel, un ciel gris et lourd qui semblait tomber sur la terre. Des squelettes noircis des arbres s’égouttait du brouillard liquéfié, et les stalactites de glace se fondaient aux flancs abrupts des collines.

Lacousthène tapait à tour de bras sur sa bête dont les larges sabots flicflaquaient dans la boue molle de la route, et il causait à voix très haute avec l’abbé Roussillhes, le bruit des roues les forçant à crier presque pour s’entendre.

Comme ils passaient devant le Vignal, Alice fut secouée d’un long frisson, ses yeux se voilèrent, et, comme une gorgée de fiel, le passé lui remonta aux lèvres dans un sanglot.

— Eh bé ! qu’as-tu donc maintenant ? tu pleures, toi qui n’as pas sourcillé au départ tout à l’heure ?

L’abbé Roussillhes avait compris, lui. Il eut un geste enveloppant et large comme le signe de croix des absolutions, et d’une voix solennelle :

— Laissez, laissez, ordonna-t-il, c’est un don divin que celui des larmes... Avec elles s’exhalent et s’endorment à la longue toutes les douleurs, sous leur baume se guérissent et se ferment toutes les blessures.

Et comme Lacousthène le regardait étonné sans comprendre, il ouvrit son bréviaire et se mit à réciter tout bas des oraisons.

Eugène Delard.

(La dernière partie au prochain n°.)

  1. Voyez la Revue du 15 décembre.
  2. Bonsoir, grand-père.
  3. Garçon.
  4. M. George a un enfant.
  5. Au couvent de Lauzerte, quatre pieds sous la couverte.