Les Dupourquet, mœurs de province/03

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LES
DUPOURQUET

MŒURS DE PROVINCE.

DERNIÈRE PARTIE [1]


XXXVI.

Au Vignal, on parla pendant une demi-journée du départ d’Alice, et ce fut tout ; on n’y pensa plus.

L’enfant les absorbait, les tenait là rassemblés autour de son berceau, tous, depuis la baronne jusqu’au Terrible, s’ingéniant à fixer le vague de son regard, à lui arracher des sourires ; et l’on s’extasiait indéfiniment sur sa bonne mine et sur sa belle humeur.

Il ne se fâchait jamais, passait son temps, au contraire, dans l’hilarité nerveuse que lui occasionnaient les chatouilles dont on se plaisait à lui bourrer le cou et la poitrine, et l’on tirait de là, pour l’avenir, les meilleurs présages. — Génulphe assurait :

— A part quelques rares exceptions, on reste grand ce que l’on était tout petit, cet enfant aura un heureux caractère ! Mme Dupourquet ajoutait :

— Et un bon cœur ; il veut toujours que je reprenne son hochet quand il l’a sucé quelques instans.

Le baron, un légitimiste mal rallié, avait exigé qu’il s’appelât Henri ; et, constatant que la croix de Malte entre les deux sourcils prenait chaque jour des proportions plus nettes, rêvait déjà pour lui d’une existence de luttes généreuses, de succès éclatans, qui illustreraient à nouveau le nom des d’Escoublac, depuis trop longtemps resté dans l’ombre.

— Nous le pousserons dans la politique, s’écriait-il ; c’est encore là que l’on sert le mieux son pays quand on est quelqu’un !

Et tandis que Thérèse, dans sa fierté maternelle, le prenait sur ses genoux, le débarrassait de ses langes pour faire admirer la largeur de ses reins et la robustesse de ses membres, la baronne, penchée vers lui, minaudait tendrement : — Quel amour ! — Et le Terrible, qui hasardait la râpe de sa main sur cette peau si fine et si blanche, concluait en sourdine : — Qual luzer [2] !

Seul, George persistait à trouver son fils carrément laid, et à lui accorder le moins d’attention possible.

Il s’était vite lassé de cette réclusion de quelques jours au Vignal, que les circonstances lui imposaient ; et le demi-rapprochement qui s’était opéré entre Thérèse et lui, à la naissance de l’enfant, n’ayant pu avoir de sanction intime, n’avait pas eu de suites.

Ils avaient été dupes tous deux, ce matin-là, lui de ses nerfs ébranlés par une nuit d’attente au milieu de tous ces gens affairés et inquiets ; elle, de sa joie qui embrassait tout autour d’elle, la portait à l’oubli des froissemens et des fautes. Et le lendemain les avait trouvés aussi indifférens que naguère l’un pour l’autre, n’ayant ni le regret de s’être trompés une fois de plus, ni le souci de feindre le contraire.


XXXVII.

Le soir même du baptême, George partit pour la châtaigneraie, en compagnie d’un braconnier du nom de Gustou, dont il avait fait son piqueur. On signalait dans les forêts de plus qui entourent les villages de Frayssinet et de Saint-Caprais une bande de loups ; et, dans la petite vallée marécageuse de la Thèse, la montée précoce et exceptionnellement fournie des bécassines et des sarcelles. Le baron avait cru devoir protester un peu à cause de l’effet, qui serait déplorable. — Voyons, que diantre ! tu ne peux pas attendre un peu, retarder de huit jours cette partie ?

— Eh ! que voulez-vous donc que je fasse ici ? Est-ce que j’y suis de quelque utilité, puis-je donner à téter à mon fils, ou exigez-vous que je le berce ?

— Il ne s’agit pas de ça ! les convenances exigent...

— Ah ! oui, les convenances, c’est-à-dire le sacrifice bête de soi, une série de petites lâchetés usuelles dont on encombre sa vie pour complaire aux autres ! Vous trouverez bon, n’est-ce pas, que je passe outre... Aussi bien qui ai-je à ménager, je vous prie ? Ma femme ? Elle se soucie de moi comme un poisson d’une pomme. Mes beaux-parens ? Je les agace terriblement, parce qu’ils se figurent que je les observe, comme ils m’agacent moi-même, parce qu’ils m’observent pour de bon, eux. Le monde ? j’entends par là les commères, les bigotes, tout ce qui porte jupons, piaille, grogne et déchire, je les renvoie à l’abbé Roussillhes, dont la mission est de tout accueillir et de tout entendre.

Puis, comme le baron se préparait à riposter :

— Comprenez donc, une fois pour toutes, la situation qui m’est faite. Nous étions à bout de souffle, je me suis dévoué, j’ai épousé une dot. La mariée, pourtant, était appétissante, la beauté du diable ; j’ai espéré, d’abord, faire d’elle quelque chose, la façonner, l’arracher à la tradition des habitudes mesquines et des vues étroites... Ah ! bah ! comme si je chantais !.. Après ça, je m’y suis peut-être mal pris, je le confesse ; j’ai sans doute manqué de persévérance, parce que je manquais de stimulant ; quoi qu’il en soit, tous m’avouerez qu’il est un peu tard pour recommencer l’épreuve...

M. d’Escoublac étendit les deux bras ; puis, les laissant retomber lourdement sur ses cuisses :

— A ton aise, mon garçon. Ce que j’en disais, c’est pour toi. Ce monde, que tu renvoies si prestement à l’abbé Roussillhes, ne se compose pas exclusivement de commères et de bigotes ; il y a aussi les gens sensés dont il faut ménager les idées, si l’on veut acquérir leur bienveillance...

— Et leurs suffrages, à l’occasion, n’est-ce pas ?

— Bédame !

— Ah ! non, je vous en prie, pas de politique ! Vous savez, je suis là-dessus d’un doux scepticisme, et la pensée que je peux scandaliser mes futurs électeurs ou ceux de mon beau-père me laisse d’un froid !..

Le baron regarda le ciel pour le prendre à témoin de cette absence totale de sens moral. — Et tu seras longtemps absent ?

— Ma foi ! je n’en sais rien, une quinzaine, peut-être plus, ça dépendra du gibier que je vais trouver là-bas.

Comme George l’avait prévu, la nouvelle de son départ pour un temps indéterminé ne causa au Vignal aucune émotion. On était, de longue date, habitué à ses fugues, et lorsque le chariot de chasse où il empilait ses vivres, ses effets, son piqueur et ses chiens tournait au bas de l’avenue, c’était au contraire un soulagement que l’on éprouvait, l’impression de la liberté et de l’intimité reconquises.

George n’étant pas là, on pouvait parler d’abondance, sans crainte d’être pris à partie et tourné en ridicule. Le Terrible se hasardait à venir manger à table ; et, comme une savoureuse débauche permise seulement de loin en loin, on veillait le soir dans la cuisine, et l’on émaillait le français d’expressions patoises...

... Thérèse était en train d’affubler son fils d’une longue mante de surah blanc à volans de dentelles et d’un étrange bonnet à coques qui sortait de l’ordinaire, et qu’elle avait choisi, pour cela, dans un catalogue du Louvre d’Agen, lorsque George se présenta, le fusil à l’épaule, et botté jusqu’au ventre.

— Tu pars pour quelques jours ?

— Oui.

— Eh bien ! bon voyage, alors !

Ils ne se tendirent même pas la main. — Thérèse continuait à attifer l’enfant, sans lever les yeux, toute au plaisir de chiffonner cette poupée vivante ; et George suivait la toilette, très amusé, avec un sourire moqueur :

— Pas pour te fâcher que je dis ça ; mais tu le déguises en Turc, notre fils.

Thérèse se redressa, très rouge, vexée sérieusement :

— Je l’arrange à mon goût, répliqua-t-elle sèchement ; j’espère que tu me reconnaîtras le droit de m’occuper de lui sans avoir à prendre tes conseils !

Puis, après un dernier tapotement rageur sur les coques du bonnet, elle remit l’enfant à la nourrice ; et, d’un ton de reine parlant du dauphin, avec cette vanité maladroite et grotesque de parvenue, qui était la dominante de sa nature :

— Allez promener monsieur Henri ! ordonna-t-elle.


XXXVIII.

— Alors, Gustou, tu me conduis chez... Comment l’appelles-tu donc, ton bonhomme ? Le piqueur ôta sa pipe de la bouche, envoya un jet de salive sur la banquette de la route, et, après avoir essuyé sa moustache d’un revers de main.

— Bertal, monsieur George, Bertal-Antoine de Saint-Caprais, un que nous avons fait notre service ensemble. On l’appelle aussi la Mort, parce que le gibier qui lui passe à portée est sûr de faire la culbute.

— Il habite le village ?

_ Oh ! non, reste dans une combe au fond des bois comme la sauvagine. Y a tant seulement un caminol [3] d’un pied de large pour arriver jusque chez lui.

— Alors nous serons obligés de remiser les chevaux à Saint-Caprais ?

Gustou, qui connaissait un peu tout le monde, répondit :

— Parfaitement que oui ! Nous les mettrons chez Désire du Pech-Grand, qui fait auberge, un que nous étions domestiques ensemble à Gaillardel.

— Y aura-t-il au moins de quoi nous loger, nous et les chiens, chez ton ami Bertal ?

Le niqueur eut un rire puissant comme une fanfare.

— Ah ! pour sûr que nous ne serons pas dans un salon de companie ! Y a que la cuisine, une chambre et l’étable, et la maison est couverte en tuiles du pays.

— Oui je sais, des pierres plates cimentées de boue. Tout cela m’est indifférent, pourvu que nous trouvions à brûler notre poudre.

Gustou cligna de l’œil et haussa une épaule :

— Oh ! pour ça, n’ayez crainte, assura-t-il, du gibier à ne savoir où se tourner. Y a qu’à voir le pays, du reste.

Ils étaient arrivés en haut de la côte de Loupiac ; et, aussi loin que la vue pouvait aller, jusqu’aux limites extrêmes de l’horizon, des bois débordaient de toute part, enserrant comme d’une infranchissable barrière la rougeaille des cultures, escaladant les collines qui prenaient des aspects sauvages de montagnes, se repliant épaissis au fond des gorges ; des bois de châtaigniers et de chênes aux feuilles vieil or, des massifs vert sombre de pins, avec à leurs pieds toute la gamme des teintes neutres dans l’épais tapis des bruyères, des mousses, des lichens, des fougères et des ronces.

Gustou, très en veine de causer, racontait maintenant des histoires de chasse, ces prouesses anciennes dont on s encourage, et que l’on prend un singulier plaisir à revivre : — Un jour, près de cet oustalet que vous voyez là-bas, j’ai fait coup double sur deux lièvres ; je revenais du prier-Dieu d’un oncle à Frayssinet, et j’avais fait suivre le fusil, comme de juste.

L’anecdote se déroulait lentement, complaisamment, avec toutes les expressions mimées de la quêté et de la surprise ; les frrrt discrets dans les taillis, l’arrêt instinctif devant le gîte, et le pan ! pan ! des détonations successives.

George écoutait, souriant et joyeux, impatient déjà, sautant d’une idée à l’autre. Il interrompit Gustou brusquement :

— Ah ! sacredieu ! Mais j’y pense ; qui va nous faire la soupe, là-bas ?

Le piqueur, arrêté en pleine hécatombe, hésita une seconde, puis répliqua :

— Eh ! la femme, pardi ! la femme de Bertal, Francine de Massippou qu’on appelle, une crâne fille, monsieur George, la plus belle de toute la Castagnal, sans contredit : grande, brune, avec des yeux qui luisent comme des étoiles.

— Et ton la Mort, il est beau, lui ?

Gustou entama une seconde fanfare de rire.

— Ah ! pécaïre, non, pas tout à fait ! Il est comme moi, il n’entrera pas au ciel tout droit, sur sa bonne mine. Petit, maigre, sec, mais vit comme un furet, et fort à se défendre de quatre hommes. George, intéressé, demanda :

— Comment diable l’a-t-elle voulu, alors, cette jolie fille ? Elle ne devait pourtant pas manquer d’amoureux mieux tournés que ça.

Gustou répliqua avec une conviction sentencieuse :

— Elle l’a voulu, justement parce qu’il était fort, le plus fort de tous, comme les poules choisissent le vainqueur entre deux coqs qui se battent. N’en manquait pas en effet, des gars qui tournaient autour d’elle, et quand il y en avait un qui s’avançait plus hardi que les autres, la promenait le dimanche après vêpres comme une promise à qui l’on parle, la Mort le prenait à part celui-là le soir même, et sans se fâcher tout d’abord, lui exposait ses remontrances :

— Écoute, je te conseille de laisser la Francine tranquille, elle n’est pas pour toi.

Puis, si le galant avait l’oreille dure, essayait de regimber, il lui sautait à la gorge, le terrassait, le doublait sur ses genoux, comme une de ces branches d’orme dont on fait les fourches.

Elle ne voulait pas entendre parler de lui pourtant, le savait pauvre, le trouvait laid, un peu âgé pour elle, mais il ne se décourageait pas, le mâtin ! riait de ses colères et de ses mépris, se contentait de lui demander de temps à autre, quand il la trouvait en train de garder son troupeau au fond des gorges : — Eh bien, la Francine, à quand la noce ?

— Quand le bon Dieu t’éteindra la vue, et que le diable aura ton âme.

Il secouait la tête, riant toujours :

— Que tu le veuilles ou non, faudra que tu y viennes, la fille. Tous ceux qui t’approcheront, je leur arracherai l’éperon et la crête, et à moins que tu n’aies l’intention de coiffer sainte Catherine...

Le fait est que, quand il en a eu estropié une demi-douzaine des plus beaux, des plus forts, elle est allée à lui, domptée, soumise comme les couchans qu’on dresse au collier de force, et amoureuse, dit-on, comme une chatte au printemps.

George, qui fouaillait distraitement ses chevaux, s’écria :

— Eh ! mais, ce n’est pas tout le monde, ce sauvage-là ! et avec ça, d’une jalousie féroce, je suppose ?..

— Ah ! tant qu’à ça, on n’en sait rien, répliqua Gustou devenu grave, les amoureux se sont tenus pour suffisamment avertis, voyez-vous ; personne ne rôde plus maintenant autour de la Francine.


XXXIX.

Il faisait presque nuit à présent. Des brouillards s’abattaient, noyaient la cime des collines, puis se traînaient sur leurs flancs, passaient comme une fumée blanche, diaphane, au travers des. arbres. Et, en même temps que les brumes tombaient, il s’en élevait d’autres dans les gorges, qui semblaient sortir de terre, s’exhaler comme un souffle chaud des prairies marécageuses de la Thèse.

Lorsque George et Gustou arrivèrent à la masure de Bertal, celui-ci, assis sur le pas de sa porte, fabriquait avec du fil de laiton des lacets pour les lièvres. Il ne se leva pas, les toisa rapidement d’un œil soupçonneux et mauvais de bête surprise.

— Salut, la Mort ! je t’emmène là M. George d’Escoublac, du château du Vignal, qui vient s’installer quelques jours chez toi pour traquer les loups et tirer des bécasses.

Le braconnier les dévisagea en face cette fois, et longuement, George surtout, depuis la semelle de ses bottes jusqu’à la fourrure de loutre de sa casquette. Puis, avec méthode, sans se presser, il rangea ses lacets, et s’effaçant pour laisser passer ses hôtes :

— Entrez, dit-il simplement.

Ainsi que l’avait dépeint Gustou, c’était un homme petit, très maigre, avec un profil aigu d’oiseau et les joues creuses, mais d’une large carrure, les épaules hautes, les bras forts, aux biceps rebondis sous le tricot de laine ; et le contraste saisissait, de cette figure tourmentée, souffreteuse, semblait-il, n’eût été le mâle sain de la peau, sur ce corps nerveux et râblé d’athlète.

George crut devoir résoudre aussitôt la question des dommages et récompenses :

— Je sais tout le tracas que je vais vous donner, mon brave, mais vous serez content de moi, je tiens à...

La Mort l’interrompit d’un geste de suprême insouciance, puis de la porte, les mains en entonnoir autour de sa bouche, il appela :

— Aouh ! Francine, aouh !

Dans le brouillard, une voix lointaine lui répondit. Alors, il rassembla une brassée d’ajoncs, qu’il jeta dans l’âtre où rougeoyaient quelques tisons parmi la cendre, et tandis que la flambée s’allumait, il avança deux chaises grossières, qu’il avait fabriquées lui-même, et de son ton bref de commandement :

— Réchauffez-vous en attendant la soupe, dit-il.

Puis, par monosyllabes, avec un effort visible de politesse, il parla chasse, fit avec une précision froide le dénombrement du gibier à cinq lieues à la ronde :

— Il y a trois loups dans les bois du Pech-Grand, deux autres, jeunes, sous Lamothe ; dix lièvres à bord des prés, tout le long de la Thèse ; trois compagnies de perdreaux au-dessus de Laroque ; huit bécassines, cinq poules d’eau au moulin de Filhol, et plusieurs couples de bécasses au pas de Civier.

George le considérait, l’étudiait laborieusement, comme une énigme ; et Gustou, un peu gêné par les façons bourrues de son ex-camarade, mais très fier de lui pourtant, s’écriait de temps à autre :

— Quel homme ! avec son air de ne pas y toucher, il vous dirait quel jour et à quelle heure ils feront leurs petits !

Quelques instans plus tard, la Francine entrait courbée sous une énorme charge de bois mort. Et, devant ces étrangers qu’elle trouvait là, installés avec son homme, elle eut un moment de stupeur ; ses grands yeux s’allumaient de curiosité dans la rougeur subite de ses joues.

— Faudra tremper la soupe et faire une pâtée de maïs pour les chiens, commanda Bertal, sans autres explications.

Et aux vibrations dures de cette voix, elle tressaillit, s’empressa d’obéir, lissant d’un geste machinal ses bandeaux noirs embroussaillés, où le bois avait laissé des raclures d’écorce. George, déjà sous le charme, pensait :

— Cet animal de Gustou avait raison ; elle est fort belle, la Francine !

Élancée, robuste avec de la finesse dans les formes, la gorge pointée en avant, la taille qu’on devinait fine sous le caraco d’étoile; des hanches à peine saillantes qui l’amincissaient encore la faisaient paraître plus grande qu’elle n’était en réalité, lui donnaient une démarche souple, une grâce alerte de très jeune fille. Et sur cet ensemble harmonieux, une tête petite, au lumineux profil de médaille antique, gardant dans l’expression sa distinction pure de chef-d’œuvre.

Les trois hommes mangèrent de grand appétit, tout en continuant à parler chasse, et la Mort semblait s’humaniser, se livrer davantage, révélait à George ses ruses de braconnier, les secrets de la tendue , les précautions de l’espère, sa façon impeccable de diriger son tir en n’importe quelles circonstances.

Mais tout cela, il le débitait avec son impassibilité hautaine, sans une intonation prévenante, sans une formule de politesse, comme il se fût adressé à un misérable de son espèce. Et George l’écoutait à peine du reste, l’approuvait seulement de temps à autre d’interjections banales, son regard invinciblement attiré vers la Francine, qui les servait, allait et venait sans bruit autour d’eux, de son pas léger et gracieux de jeune déesse.

Puis, quand il n’y eut plus rien sur la table, on se cantonna autour du feu, et Gustou racontait maintenant les bons tours joués aux gendarmes, du temps qu’il chassait sans permis.

Après sa première pipe, il se leva, alla porter la pâtée aux chiens qui hurlaient dans l’étable; et la conversation devint alors languissante, comme engourdie.

Assise en un coin de la salle, sur son fagot de bois mort, la Francine mangeait les restes du dîner, mordant à pleines dents éblouissantes dans son pain bis. Elle ne baissait pas les yeux devant le regard tenace de George, l’examinait au contraire à loisir de son côté, semblait s’intéresser surtout aux détails soignés de son costume, considérer avec une curiosité envieuse de sauvagesse les boutons de métal, à têtes de sangliers, qui étoilaient de blanc le velours à côtes de sa blouse, et le cuir fauve de ses bottes élégantes et fortes qui moulaient la jambe.

A force de se regarder ainsi, ils échangèrent un sourire.

Bertal, penché vers les tisons gantés de cendres, les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains, semblait, dormir.


XL.

Ils se mettaient en chasse avant le jour, Gustou portant dans son carnier les vivres qu’ils dévoraient en une hâte de quelques instans, à midi; et ne rentraient qu’à la nuit close, harassés, fourbus, mais chacun ayant sa bonne charge de victimes : lièvres, perdreaux, bécasses, dont ils faisaient fête tous les soirs, et comme malgré leurs fringales, ils ne mangeaient à peu près que le tiers de leur chasse, Francine, dans la journée du lendemain, allait débiter le reste aux revendeurs de Frayssinet ou de Cassagnes.

Il s’était entièrement apprivoisé, la Mort, parlait à George avec une certaine déférence, bien qu’il ne l’appelât pas Monsieur et ne prononçât jamais son nom. Mais il était devenu plus bavard, et comme expansif à ses heures, avait parfois sur ses lèvres minces un fugitif sourire de bonne humeur.

Francine, de son côté, encouragée par son exemple, se faisait chaque jour plus avenante et familière, caquetait avec les chasseurs sans que son mari y trouvât à redire, et la renvoyât d’un coup d’œil à sa marmite, comme il faisait les premiers jours, quand elle jetait dans la conversation quelques notes de sa voix claire.

Elle faisait à peine attention à Gustou, plaisantait de préférence avec son homme et avec George, comme pour avoir le droit d’être avec ce dernier plus libre et plus coquette.

Elle le trouvait beau, s’extasiait, en elle-même, sur la blancheur de ses mains, le retroussis de ses moustaches blondes, et cet air de distinction et de force qui était en lui ; admirait les broderies armoriées de ses mouchoirs, sa chaîne de montre en gourmette, aspirait à pleines narines la délicate senteur d’Impérial russe qui s’exhalait de toute sa personne.

Et lui, George, comme on satisfait aux caprices d’une enfant, lui donnait un tas de choses sur la valeur desquelles elle s’illusionnait dans son ignorance de paysanne ; un foulard de soie bleue, des boutons de manchettes en doublé, dont elle ferait des épingles pour sa coiffure, un peigne en celluloïd simulant l’écaillé blonde, la petite glace à cadre de peluche de son nécessaire de toilette.

Il l’attirait à lui de cette façon, éprouvait une sorte de plaisir à la voir s’avancer chaque jour davantage, fascinée, éblouie comme une alouette aux scintillemens du miroir d’acier ; et quand elle était tout près, penchée vers lui, sa jolie tête allumée de convoitise, il la regardait fixement dans les yeux... Et tous deux, comme au premier Soir où ils s’étaient vus, se prenaient à sourire, comme s’ils échangeaient quelque pensée intime, la mutuelle confidence de leur sympathie ou de leurs désirs.

Ils passaient ainsi leur temps par les jours mauvais, quand la pluie les bloquait dans la masure, tandis que Gustou nettoyait les fusils, et que Bertal façonnait des appeaux pour l’époque où les perdrix s’accouplent. Et ce dernier ne s’occupait pas d’eux le moins du monde, s’absorbait en sifflotant dans son travail, ne s’arrêtait que pour essayer ses instrumens de temps à autre, leur arracher la stridente chanson du perdreau mâle qui vibrait soudain dans la pièce comme un appel et comme un défi.


XLI.

Parfois le soir, quand le temps s’arrangeait, il allait tendre ses lacets aux lapins et aux lièvres, et George, se disant las, restait près de Francine, profitait de ces quelques instans où ils étaient à peu près seuls, Gustou allant et venant de la cuisine à l’étable, pour prendre vis-à-vis d’elle une attitude plus significative, les privautés initiales des serremens de mains, des propos hardis, des étreintes par surprise, comme pour rire.

Ces jours-là, par extraordinaire, au retour de sa course dans les bois, la Mort était presque gai, racontait des histoires gaillardes à table, appelait Francine « notre femme » avec un laisser-aller et une tendre satisfaction qui la stupéfiaient elle-même.

Un soir, comme ils allaient se jeter sur leur lit de feuilles sèches, George occupant dans la pièce voisine le seul grabat de la maison, il lui demanda à brûle-pourpoint :

Il ne t’a pas donné d’argent encore ?

Francine ne disait mot, confuse, toute tremblante ; alors d’une voix brève, qui ne souffrait pas de réplique, il ajouta :

— Faut qu’il t’en donne !

Et comme si la même pensée fût venue à George, après les menus cadeaux, sous prétexte d’indemniser ses hôtes et de bien vivre, d’avoir du café, des liqueurs, du pain blanc, il laissait tomber maintenant des louis d’or dans le tablier de la paysanne, lui disait tout haut devant les autres :

— Voilà pour que vous vous souveniez longtemps, votre homme et vous, de mon passage.

Et tout bas, quand ils étaient seuls :

— C’est aussi pour que vous m’aimiez.

Et elle se laissait faire, la Francine, acceptait des deux mains autant pour obéir à Bertal que par avidité naturelle, et aussi pour sa satisfaction d’amoureuse, par entraînement vers ce beau garçon si bien mis, dont les paroles étaient douces à entendre et les lèvres si parfumées et si chaudes sur les siennes...

... Une nuit, vers trois heures, Bertal se leva, partit sans vouloir réveiller George. Il allait très loin, disait-il, bien au-delà de Saint-Estèphe, pour prendre connaissance du gibier, les environs commençant à se dépeupler. Et en l’absence de Gustou qui promenait les chiens, ce fut pour les deux amans une matinée radieuse, où ils se grisaient l’un de l’autre, savouraient l’exquis engourdissement des caresses lentes. Cependant la Francine, par une pudeur dernière, se défendait, s’échappait leste comme une chevrette des bras de George, et les joues en feu, avec des rires éclatans de gamine, elle bâclait son ménage, rangeait, balayait, époussetait en pirouettant sur ses pointes pour ne pas être surprise. Puis elle se laissait approcher de nouveau, la tête basse, les bras inertes, comme à bout de résistance et de force et quelques instans plus tard, avec une nerveuse souplesse, elle s’échappait encore, luttant désespérément contre elle-même, s’obstinant à ne pas céder.

Un moment, il usa de sa force pour la maîtriser, la retenir contre lui, tandis qu’il la suppliait ardemment, à voix presque basse ; et, vaincue cette fois, elle s’abandonnait, quand la silhouette trapue et large de la Mort s’encadra dans la porte.

Ils se séparèrent vivement, Francine retombée là, sur le banc, à la même place, anéantie de frayeur ; George debout, ferme sur ses jarrets, campé déjà dans une pose de défense. Mais le braconnier semblait n’avoir rien vu ; sa maigre face bilieuse respirait une quiétude absolue, une sorte de contentement même qui aiguisait les vrilles noires de ses yeux ; et d’une voix pleine :

— Allons ! femme, s’écria-t-il, sers-moi la soupe. Mon ventre est comme une bourse vide, les peaux se touchent.

Puis, en accrochant son fusil au-dessus de la cheminée :

— Grande nouvelle ! monsieur George ; il y a, samedi qui vient, une battue aux loups, tout le canton est convoqué.

Et il ajouta, avec son rire silencieux des bons jours :

— La première fois de ma vie que je chasserai en compagnie des gendarmes !


XLII.

Depuis cette scène, George se sentait inquiet et gêné dans cet intérieur des Bertal.

La mansuétude de cet homme entier et violent, qui avait des rudesses de sauvage, son parti-pris évident de tout voir sans rien soupçonner lui causaient à la fois de l’irritation et du malaise ; et son caprice pour Francine s’en ressentait, il s’éloignait d’elle, l’accusait maintenant d’avoir joué un rôle, d’avoir agi de concert avec son homme, pour la plus grande aisance du ménage.

Il eût voulu abréger son séjour chez eux, rentrer au Vignal, n’aimant en amour ni les lâches compromissions ni les complaisances viles, mais, d’autre part, une sorte de fierté le retenait ; la pensée qu’on lui aurait prêté sans doute de lésiner devant des prodigalités désormais inutiles, ou d’avoir eu peur et de fuir. La Mort chassait seul presque toujours à présent, partait au milieu de la nuit comme pour laisser tout le monde plus libre, débarrasser les jeunes gens de sa présence, leur donner à nouveau la tentation de s’aimer. Mais George maintenant se méfiait, n’accordait plus à la Francine qu’une admiration platonique et désintéressée, se levait de son côté au petit jour, et après avoir découplé les chiens, partait à leur suite sur une piste quelconque. Et Gustou, en lançant des pierres dans les buissons, murmurait à part lui :

— Vaut mieux qu’ils aient pris ce biais-là, ça aurait fini d’ici peu par quelque bourmaillade [4].

George continuait ses générosités pourtant, mais sans plus se payer de familiarités galantes, très sérieusement au contraire, d’un air détaché et froid, comme on fait l’aumône. Il voulait sortir de cette position fausse à son honneur, en gentilhomme qui s’exécute de son plein gré, sans qu’on ait la peine de l’y pousser ni le droit de l’y contraindre.

Et Francine, vite remise de sa frayeur, ne songeant plus à Bertal, dont l’humeur était devenue charmante du reste, Francine en ressentait du dépit, un dépit nullement simulé qui se traduisait par un redoublement de coquetteries suivies de longues tristesses.

Un jour qu’il rentrait de la chasse sans même répondre à son affectueux bonsoir, à bout de patience, les yeux pleins de larmes, elle lui dit :

— C’est donc que vous ne me trouvez plus jolie !

George eut un sourire :

— Il faudrait que je sois bien difficile, répliqua-t-il, vous êtes tout simplement la plus belle fille que j’aie trouvée.

— Alors pourquoi que vous ne me le dites plus ?.. pourquoi faites-vous semblant de ne plus me voir ?..

— Mais, ma chère enfant, parce que je n’ai vis-à-vis de vous aucun droit, nous ne pouvions que badiner ensemble ; nous l’avons fait, c’est fini.

Elle baissa la tête toute soucieuse, cherchant à comprendre :

— Peut-être que je vous ai manqué en quelque chose ? balbutia-t-elle.

— Vous ! Ah ! grands dieux non, par exemple !

Puis, avec une brusquerie railleuse, voulant en finir :

— Seulement, vous êtes la femme d’un gaillard qui s’appelle la Mort, et si je ne tiens pas à mes écus que je lui abandonne de grand cœur, je tiens du moins à mes os... Là-dessus, ma belle, tendez la main, voici le fin fond de ma bourse ; faites-nous aujourd’hui un beau repas d’adieu, car c’est demain la battue, et je rentre au Vignal le soir même.

Elle le regarda quelques instans silencieuse, toute sa pauvre âme naïve et tendre de bête passant dans ses yeux, prête à se donner cette fois au moindre signe ; puis comme il se détournait, elle se rappela les ordres de Bertal, la volonté de l’homme dont elle était devenue contre son gré l’esclave, la chose, et sa main se referma, crispée, sur les pièces d’or.


XLIII.

Le lendemain, le jour se leva très froid avec des brouillards si intenses, que dans la vallée étroite de la Thèse on n’eût pu se distinguer d’une colline à l’autre ; et la majeure partie des chasseurs rassemblés à Laroque opinaient pour que la battue fût remise, ou ne commençât que dans l’après-midi si le temps se levait.

Mais à chaque instant et de toute part, — des paysans arrivaient armés de vieux fusils dont le canon ne se distinguait plus du bois, recouvert qu’il était en entier d’une couche épaisse de crasse.

Il en venait de Villefranche, de Saint-Martin, de Puy-l’Évêque, De Cazals, les uns en qualité de tireurs, d’autres avec des bâtons et des fourches pour rabattre, tous caressant le secret espoir d’une aubaine en nature, d’un lièvre surpris au gîte, d’un lapin affolé venant se terrer devant eux sous un pied de genévrier, d’une bécasse ou d’un perdreau blessés aux dernières chasses, et dont on aurait facilement raison dans la bruyère.

Les loups n’occupaient réellement que ceux qui avaient eu à souffrir de leurs audaces et de leurs rapines ; et ceux-là chapitraient et poussaient les autres, ne voulaient entendre parler d’aucun sursis, attestant que le soleil allait percer les brumes. Alors, sous la direction d’un ancien sergent des zouaves qui assurait avoir tué deux lions en Afrique, on s’organisa ; les postes furent distribués aux tireurs, d’après leurs preuves déjà faites ou sur leur simple réputation de sang-froid et d’adresse ; les meilleurs au plus épais du fourré où passent de préférence les pièces sérieuses, les indécis ou les faibles en haut des coulées et des sentes où ne débouchent, en général, que les bêtes inoffensives. Et comme dix heures sonnaient affaiblies, lointaines, à l’horloge de Frayssinet, le coup de feu du signal éclata se répercutant, dans les vallons comme un grondement de tonnerre, la battue commençait.

George avait obtenu la faveur de se placer en pleine broussaille, au centre, ayant Gustou à sa droite et la Mort deux postes plus loin sur sa gauche ; et après avoir jeté sa cigarette à peine commencée, il attendait les yeux braqués devant lui, le doigt sur la gâchette, nerveux du désir de se distinguer.

Cependant les rabatteurs s’avançaient en ligne à très peu de distance les uns des autres, frappant les fourrés de leurs bâtons et de leurs fourches et poussant de longs cris en voix de tête, comme ceux dont ils effraient les poules en temps de semences. Et avec cette franc-maçonnerie du braconnage qui unit tous les paysans, à mesure qu’une pièce de gibier se levait devant eux, par des coups de sifflet modulés d’une certaine façon, ou des appellations convenues d’avance, ils la signalaient, sous l’œil vigilant des gendarmes, aux tirailleurs vers lesquels elle se dirigeait.

Mais à un moment, tout ce concert discordant de voix aiguës se fondit en une grande clameur vibrante et grave comme le hurlement plein d’une meute au lancer :

— Au loup ! au loup !

La bête détalait, en effet, rapide et farouche, trouant les taillis comme un boulet, avec des renaclemens sourds.

A cent mètres des tireurs, elle s’arrêta rembûchée sous un amas de ronces, inquiète, flairant le danger devant elle ; puis devant ce vacarme qui la poursuivait, se rapprochait, si bien que des pierres lancées au hasard froufroutaient à quelques pas d’elle dans les buis, elle prit un parti désespéré, recommença droit devant elle sa course folle.

— A vous ! à vous, monsieur George ! bous ben dret coumo un lun [5].

Les tireurs des deux ailes abandonnaient leurs postes, se repliaient vivement. Il y eut une série de coups de feu tirés d’instinct au plus épais des broussailles, puis une plainte faible étouffée et que tous pourtant entendirent.

Le loup avait forcé la ligne, fuyait maintenant à découvert, se dissimulant de son mieux, les jarrets coudés, le ventre rasant la terre. Alors, dans le silence de cette déconvenue, une voix s’éleva qui formulait la crainte unanime :

— Y a quelqu’un de blessé pour sûr !

Et l’on se comptait hâtivement, on désignait l’endroit que chacun avait occupé, et tous se retrouvaient debout sains et saufs, très émus malgré cela, le cœur étreint d’une angoisse.

La Mort qui arrivait tout essoufflé, n’ayant, disait-il, quitté sa place qu’après les coups de feu, les enveloppa d’un clair regard circulaire, puis s’écria : — Nom de Dieu ! manque quelqu’un pourtant... Et M. George ?., Alors on se mit en devoir de fouiller les buissons, et devant la certitude qu’ils avaient maintenant d’un malheur, les paysans ne s’orientaient plus, perdaient la tête.

— Il était ici sous ce chêne.

— Non, plus loin, à côté de cette touffe de genévrier.

Mais Gustou avait déjà trouvé, lui, appelait au secours d’une voix déchirante, en se meurtrissant le visage de ses poings.

George d’Escoublac était là, à ses pieds, tombé tout de son long dans la bruyère, mort, la tempe gauche trouée d’une balle...

... Les gendarmes se livraient maintenant à une enquête préparatoire, se rendaient compte de l’état des lieux, écoutaient avec des mines sévères et de foudroyantes exclamations le glapissement des dépositions contradictoires. Et dans leur habitude de terroriser les gens, ils parlaient déjà d’emprisonnement, d’instruction et de cour d’assises.

— Ah ! vous croyez qu’on tue un particulier comme ça, même sans le vouloir, et qu’on en est quitte avec la loi !

La Mort, qui pérorait au milieu d’un groupe, s’écria :

— Mais aussi cette rage de quitter sa place et de tirer sans voir !.. Je n’ai pas bougé, moi.

Ce disant, d’un geste très naturel, comme pour appuyer sa phrase, il ramena son fusil de l’épaule, le laissa lourdement retomber devant lui, la crosse en terre ; et tout le monde put voir que sous les chiens retenus au cran de sûreté les amorces luisaient intactes.


XLIV.

La nouvelle causa au Vignal plus de stupeur que de peine.

Les Dupourquet reçurent le choc sans faiblir, tout en manifestant l’émotion la plus douloureuse. Ils se retrouvaient en cette circonstance ce qu’ils avaient toujours été en toutes choses, essentiellement politiques, ménageant l’effet, soucieux de l’opinion publique qui jusque-là les avait gâtés, parce que chacun de leurs actes se rapportait à elle, et que ce qu’ils cherchaient presque autant que leur satisfaction personnelle, c’était l’approbation flatteuse des autres.

Dans la cour, quand le chariot de chasse arriva portant le cadavre de son mari roulé dans une couverture, Thérèse, chancelante, s’avança sur le perron pour le recevoir, et les valets accourus, des gens de Salviac aussi, qui travaillaient dans le voisinage et que l’événement avait attirés, la regardaient, groupés à l’écart, tête nue, avec une sympathie respectueuse et une admirative pitié. Pauvre femme ! quel courage !

Et ces exclamations, qui semblaient des sanglots énervans de pleureuses, firent plus sur elle que l’annonce du malheur, que la vue même du cadavre dont la face blême trouée de noir ballottait entre les bras de Gustou. Elle s’affaissa avec une plainte longue, et on l’emporta dans sa chambre, en proie à une violente attaque de nerfs.

Seuls, le baron et la baronne d’Escoublac éprouvèrent une douleur profonde, sincère, abîmés tous deux au chevet du mort, baisant ses mains froides. Ils pleuraient leur chair et leur sang, eux, dans cette nature d’homme jeune fauchée en sa fleur, et comme au fond de tout sentiment se dresse l’égoïsme, ils pleuraient aussi sur leur vieillesse sans soutien, sur leur pauvreté sans secours, maintenant que rien ni personne ne les rattachait plus aux Dupourquet.

Les obsèques furent particulièrement soignées. On avait envoyé des exprès aux quatre coins du canton, les uns chargés de lettres, les autres de commissions verbales, et ils entraient dans toutes les maisons, avec des mines de circonstance, ne se déridaient qu’après coup lorsqu’on leur offrait à boire, par convenance d’abord, et aussi pour leur entendre raconter comment les choses s’étaient passées.

Et ils finissaient par être gris, abominablement, inventaient au cours de leur récit des péripéties étranges, riaient et pleuraient tour à tour comme un ciel de mars sous les giboulées.

L’abbé Roussillhes se prodigua. Toutes les bannières sortirent de l’église, entourés de jeunes filles gantées de filoselle blanche, et quatre draps, dont l’un porté par les pénitens, l’autre par les fabriciens, le troisième par les domestiques du défunt, et le dernier par les conseillers municipaux, étalaient leurs noirs carrés criblés de larmes tout le long du cortège.

Au cimetière l’adjoint parla, et sous l’enflure de ses périodes exaltant une vie creuse, les mendians qui, après la cérémonie, allaient se présenter à l’aumône, poussaient des jappemens aigus comme des chiens agacés par une musique ronflante ; puis, de retour au Vignal, la famille et les amis entourèrent une table copieusement servie, où chacun, après cette tristesse qu’on venait de traverser, s’installait avec soulagement, retrouvait comme un semblant de gaîté devant l’engageante disposition du couvert et la bonne senteur des plats.

Lacousthène, placé à la gauche de M. d’Escoublac, déclara à mi-voix, d’un ton bienveillant : — En somme, tout a marché parfaitement.

Et le baron, qui, secoué encore de longs frissons, avalait ses pleurs avec son potage, répondit :

— Oui, il y avait beaucoup de monde ; les gens se sont bien montrés pour notre famille.


XLV.

Pendant un an, Thérèse se confina dans un deuil sévère, ne voyant personne, ne sortant que pour aller aux offices, ensevelie sous ses voiles, et marchant très humble, la tête basse comme celles qu’une grande douleur a châtiées.

M. et Mme Dupourquet prenaient exemple, copiaient avec une sorte d’esprit de famille ses attitudes éplorées de veuve. De sérieux ennuis survenus après la mort de George les aidaient puissamment du reste à jouer ce rôle.

L’ouverture de la succession avait eu pour eux de cruelles surprises ; de la dot de Thérèse comptée comme une rançon en espèces sonnantes, il ne restait que peu de chose, quelques milliers de francs en monnaies à l’effigie de Louis XVI ou en doubles louis de l’empire, ménagés sans doute à titre de collection et traités en bibelots. Et il n’y avait pas eu seulement gaspillage des ressources trouvées au Vignal ; les dettes maintenant surgissaient de toute part, des lettres de change consenties à de petits propriétaires du voisinage, à des fournisseurs de la famille, et pour des sommes modiques, comme si George, négligeant de prendre sur lui quelque argent, eût souscrit du jour pour le lendemain de simples reconnaissances.

Tout d’abord Génulphe s’était gendarmé :

— Ce sont des engagemens pour rire, des billets faits à plaisir, et d’ailleurs, je ne paie pas les folies de mon gendre !

Mais les créanciers insistaient, ne voulaient pas sortir du Vignal sans avoir obtenu, au moins, une promesse ; et de timides et d’hésitans qu’ils s’étaient présentés, ils en arrivaient peu à peu à élever la voix, à proférer des menaces. Alors par crainte du scandale, ne voulant pas publiquement avouer ses déboires, sacrifier à un refus sa popularité et son influence, Dupourquet entrait dans la voie des arrangemens, marchandait sans vergogne et proposait des tranche court.

Il avait aussi à se défendre des continuelles exigences, des demandes de secours périodiques des d’Escoublac, qui depuis la mort de leur fils roulaient chaque jour plus avant dans la misère. Ils vivaient tout seuls maintenant dans leur castel en ruines de Laroque, sans une fillette pour les servir ; la baronne vêtue comme une paysanne dans la semaine, réservant pour le dimanche sa seule toilette très simple de cachemire noir, son unique chapeau à garniture de crêpe ; le baron, maigri encore, venu à rien, semblait-il, dans son immuable redingote dont les pans flottaient autour de lui, retombaient flasques comme des ailes cassées. Malgré cela, l’esprit ardent toujours, inaccessible en apparence à cette série de revers qui s’étaient abattus sur sa maison, gardant en l’avenir une confiance robuste, et vivant tout éveillé le rêve consolant d’une restauration prochaine.

Il était devenu la terreur des Dupourquet qui, n’osant le congédier ouvertement, se garaient de lui le plus possible ; et lorsque Catissou venait annoncer sa présence, c’était un sauve-qui-peut, une débandade.

Thérèse et Mme Dupourquet se sauvaient dans leur chambre, et Génulphe en chaussettes, ses souliers à la main, passait en tapinois devant la porte du salon, allait arpenter la campagne jusqu’au soir.

— Monsieur, tout le monde on doit être sorti, j’ai vu personne. Alors le baron, plongé dans ses méditations, sursautait, se levait avec un grand geste insouciant qui semblait dire :

— Oui, je sais, je m’y attendais.

Et sans tristesse comme sans révolte, il allait causer de longues heures avec le Terrible qu’il trouvait suivant les jours, étalé au soleil devant la porte de la grange, ou recroquevillé au coin de l’âtre les mains en écran sur la flamme.

Ils s’entendaient assez en politique, le vieux paysan gardant au fond de lui sa foi religieuse et son respect des monarchies sous lesquelles l’existence avait été facile et les champs prospères ; mais en dehors de leurs communes doctrines, il témoignait au baron une froideur marquée, l’enveloppait de la même rancune dont il flétrissait tout bas la mémoire de George, semblait vouloir le repousser du bout de son bâton comme quelque gueux importun dont on a eu à se plaindre.

Parfois à la nuit, tandis qu’après avoir vainement attendu, M. d’Escoublac regagnait Laroque, il se heurtait à Génulphe qui, de son côté, croyant la place libre, rentrait au Vignal. Alors posément, gardant sa dignité jusque dans l’aumône, il exposait sa requête, demandait, la voix assurée et la tête haute comme il eût fait grâce ; et Dupourquet, se maîtrisant à grand’peine, répondait par de vagues promesses, arguait du mauvais état des affaires pour surseoir à tous les délais.

Une fois à bout de patience, il éclata :

— Laissez-moi donc la paix à la fin ! Vous m’avez ruiné, vous et les vôtres ; je me dépouille chaque jour pour payer les dettes de votre fils à qui cent mille francs n’ont pas suffi pour satisfaire ses caprices, et il faut encore que je vous entretienne, que je vous fasse vivre !..

M. d’Escoublac, sans s’émouvoir, répliqua :

— Il y a là, en effet, pour vous une obligation morale, et il n’est ni de votre honneur, ni de votre intérêt, de vous y soustraire ; dans une famille tous les membres sont solidaires, c’est une loi... et que vous le vouliez ou non, maintenant je suis des vôtres.

— Vous ! allons donc ! vous êtes moins et pis encore qu’un étranger ; vous êtes l’ennemi, celui dont la venue parmi nous a été le signal de nos erreurs et de nos désastres ; vous nous avez pris par l’orgueil comme Satan !..

Le baron passa une main distraite sur sa royale, et toujours très calme :

— Voyons, cher ami, trêve aux grands mots. Nous savions parfaitement ce que nous voulions vous et moi, et il n’y a pas eu de votre part plus d’hésitation qu’il n’y a eu pression de la mienne. Les choses ont mal tourné ; nous n’y sommes pour rien ni l’un ni l’autre, nous devons avant tout rester unis.

Et comme Dupourquet démontait ses épaules en signe de dénégation, il ajouta :

— Vous ne pouvez pas empêcher que votre fille ne porte jusqu’à un remariage probable mon nom, et que votre petit-fils ne reste pour toujours, lui, un d’Escoublac. Vous songerez donc à eux en songeant à moi, et vous ne souffrirez pas dans votre amour-propre que je leur fasse tache en allant quémander à d’autres les services que vous refusez de me rendre.

Le baron avait touché juste cette fois, et devant l’opinion publique mise en jeu, Génulphe, apeuré comme toujours, courba la tête.

— C’est bien, n’en parlons plus, je vous ferai porter demain ce que vous demandez.

Alors M. d’Escoublac, rasséréné, n’insista pas, parla aussitôt d’autre chose, de l’inqualifiable attitude du clergé allant chercher dans la république sa constitution civile, de la semi-adhésion du comte de Paris au dangereux socialisme chrétien de M. de Mun...

Et le souci de sa condition misérable était loin de lui maintenant ; il parlait d’abondance, redressé de toute sa taille, avec l’éloquence vraie et la foi vaillante d’un apôtre.


XLVI.

Cependant, le temps s’écoulait apportant en toutes ces questions délicates son apaisement. La liquidation du passif laissé par George touchait à sa fin, et comme, depuis qu’on ne montrait plus de mauvaise volonté à leur endroit, les d’Escoublac étaient devenus d’une discrétion parfaite, on ne fuyait plus devant le baron quand il se présentait au Vignal ; même on les invitait officiellement tous deux dans les grandes occasions, pour l’adoration et la fête votive de Salviac, et aussi le jour du mardi gras pour faire carnaval et leur permettre de manger la tourtière comme tout le monde.

Ainsi que Génulphe l’avait reproché au baron, ce mariage avait ouvert une large brèche à la fortune des Dupourquet, mais l’épreuve maintenant était subie, et l’on avait comme le soulagement de se dire que la débâcle eût pu être plus complète encore, irrémédiable, si George avait vécu, que ce n’était en somme qu’une leçon très dure dont on profiterait, un mauvais rêve envolé qui ne reviendrait jamais plus.

Et l’on avait pris à cœur de remettre le Vignal dans l’état d’aisance modeste où il était avant le mariage, de balayer hors de la maison tout ce qui restait de cette époque de dissipation et de folies, les voitures, les chevaux, les chiens, et ce surcroît de valetaille insolente qui n’était d’aucun secours à la terre, s’engraissait à ses dépens, comme un nid d’insectes rongeurs sur les racines d’un arbre.

Maximi, que George avait renvoyé à l’exploitation, fut derechef promu aux triples fonctions de jardinier, de cocher et de valet de chambre pour les rares occasions où il fallait frotter le salon ouvert seulement aux jours de soleil comme par le passé ; et la grise, retour de la charrette et de la herse, traîna seule désormais la famille dans une calèche d’occasion achetée à Cahors, et qui rappelait de loin l’américaine.

Ils en étaient sagement revenus là, les Dupourquet, et ils éprouvaient à retrouver leurs vieilles habitudes d’économie, leur façon bourgeoise de vivre, un véritable bien-être, une joie d’exilés que l’on rapatrie.

De même que jadis, pendant les absences de George, le Terrible mangeait à table, très à l’aise dans sa tenue négligée de vieux rustre, sans cravate, la chemise ouverte sur sa poitrine embroussaillée de poils gris, et il vibrait à pleine bouche édentée son patois, donnait des conseils comme il eût intimé des ordres, en aïeul pédant qui sait tout.

Et tous comme lui reprenaient leurs physionomies naturelles, l’inappréciable simplicité de leurs goûts. Mme Dupourquet, attelée de-ci de-là aux mille besognes de l’intérieur, restait en souillon une grande partie du jour, Thérèse s’occupait du linge, des comptes et de la basse-cour comme avant son mariage, et Génulphe, qui allait aux foires dans un méchant tape-cul sauvé jadis de la proscription, voiturait sans crainte d’une désapprobation ou d’une critique, tous ceux qui pouvaient tenir à ses côtés, une grappe humaine qui se tassait grouillante depuis le marchepied jusque sur les coussins, cassait les ressorts, éreintait la grise, mais chantait ses louanges à lui avec une familiarité qui le chatouillait agréablement, lui était une récompense.

L’enfant faisait seul exception à cet unanime retour vers une condition plus humble. Par une orgueilleuse faiblesse on continuait à l’élever en héritier d’un nom et d’un titre qui le placeraient toujours bien au-dessus de la famille, donneraient aux Dupourquet l’illusion flatteuse d’un noble issu de leur lignée bourgeoise.

On l’habillait d’élégans costumes de matelot ou de moujik, toujours choisis sur les catalogues du Louvre d’Agen ; et il avait l’air malheureux d’un petit prince sans camarades et sans jouets, s’essayant déjà au métier de roi.

Maximi, qui était son garde du corps ordinaire, le suivait à distance, les mains aux poches, et respectait la consigne formelle de ne jamais le tutoyer ni lui parler patois. Parfois alors, il s’embrouillait dans un français bizarre à intonations zézayantes, avait des formules invariables d’une haute fantaisie.

Ainsi quand l’enfant manifestait de façon bruyante le besoin de se moucher, il s’approchait de lui, prenait à la poche du veston le mouchoir de fine batiste qu’il lui présentait entr’ouvert dans ses pattes, et d’une voix engageante :

— Allons ! monsieur Henri, « faites péter le nez ! » suppliait-il. Et lorsqu’ils rencontraient le Terrible, dont le gamin avait horreur, parce qu’il était laid, vieux et sale, Maximi ne manquait jamais de tenter un rapprochement, de donner à son jeune maître une leçon de bienséance :

— Monsieur Henri, coutez-moi, coutez-moi donc ! fait’ ami [6] à pépé, pécaïre ! fait’ ami !..


XLVII.

C’était en novembre ; on semait le blé au Vignal.

Les cinq paires de bœufs allaient et venaient l’une derrière l’autre à un sillon de distance, traînant la charrue qui s’enfonçait jusqu’au timon dans la terre, et pour donner plus de mordant au soc, les bouviers pesaient dessus de tout leur poids, se faisaient traîner assis à califourchon sur la poignée. A caoübet ! à laoüret !

Les bœufs marchaient à pas très lents, les reins cintrés, le mufle haut, ne cessant pas de ruminer pendant cette longue et dure besogne ; et de leurs mâchoires secouées d’un mouvement rythmique la salive tombait en bave mousseuse, s’échappait en fils ténus d’un blanc d’argent sous le soleil.

La pièce que l’on ensemençait touchait à la route dont une rangée de vigne piquetée de pruniers seulement la séparait. On voyait de là toute la plaine. Vire, Duravel, Girard et les maisons de Puy-l’Évêque plaquées en amphithéâtre au flanc d’un coteau.

Le train de trois heures cinquante, venant de Libos, déboucha avec un grand bruit du pont de Lacroze, et distraits comme toujours, intéressés par la rotation rapide des bielles de la machine, les bouviers le regardaient passer du coin de l’œil, tout en stimulant leur attelage de la guillâdo et de la voix :

A caoübet ! à laoüret !

Le maître valet, qui marchait en tête, déclara :

— Faut une fois finir la prise, après quoi nous ferons les quatre heures.

Et les charrues continuèrent de fouiller la terre qui retombait en volutes, formait comme de petites vagues parallèles, tandis que le semeur enjambait à grands pas réguliers le labour, lançait le grain à pleines poignées tantôt à droite, tantôt à gauche, le corps tout d’une pièce, suivant l’impulsion du bras, et qu’une rangée de femmes émettaient finement au râteau les endroits qu’avait aplanis la herse.

Le Terrible, adossé à la charrette du blé, suivait le travail d’un œil atone, les membres engourdis par ce soleil de l’arrière-saison qui, à certains jours, n’étaient les champs sans verdures et les arbres sans feuilles, donne l’illusion joyeuse d’un renouveau.

Génulphe marchait à côté des bouviers, éprouvant comme un plaisir à voir la terre s’entr’ouvrir devant lui, glisser le long du versoir avec un bruissement doux, et toutes les menues végétations du sol se soulever, s’incliner et disparaître ensevelies sous ses ondulations lentes.

Ce fut lui qui donna le signal de la collation ; alors, avec la paresseuse insouciance qu’ils semblent mettre en toutes choses, les paysans quittèrent de semer, s’accroupirent en cercle à l’un des angles de la pièce sous un prunier ; et les oignons crus craquaient sous leurs dents comme de jeunes épis de maïs dans la mâchoire des bœufs.

Une des journalières qui regardait du côté de Puy-l’Évêque s’écria :

— Té ! voilà un soldat... Ça doit être le Prosper des Alimons. Tous les regards convergèrent aussitôt vers le bleu frangé de rouge d’un uniforme de la ligne qui se détachait en vigueur sur la blancheur nette de la route.

Il disparut un moment derrière les bâtimens groupés de trois fermes, puis émergea plus proche avec comme un scintillement d’or sur la matité de l’étoffe.

Chacun donnait son avis :

— Le Prosper ? Allons donc ! il a plutôt le biais de Vidalou de Combe-Rantés.

— Pas davantage ! c’est Verduret de la Soline qui vient d’être nommé sergent.

Le soldat avançait, un bâton à la main, avec lenteur, comme s’il eût éprouvé quelque difficulté à marcher. A deux cents pas des gens du Vignal, il s’arrêta, leva son képi à bout de bras en signe de bienvenue ; alors tout le monde à la fois le reconnut, ce ne fut qu’un cri :

— Julien !

On se précipitait maintenant à sa rencontre avec une sympathique curiosité ; Dupourquet le joignit le premier, l’étreignit longuement très ému, plaçant une question entre chaque accolade :

— Comment, toi ! mais par quel miracle ? tu n’as pas fini cependant ! pourquoi n’as-tu pas écrit ?..

Le jeune gars se débattait comme quelqu’un qu’on étouffe, et la joie lui mettait les larmes aux yeux, il balbutia, la voix faible :

— J’ai voulu vous faire la surprise,.. puis, jusqu’au dernier moment on ne savait pas,.. J’ai bien failli ne pas revenir !..

Dupourquet s’écarta un peu pour le regarder :

— En effet, je te trouve changé, mon garçon, très maigri,.. tu as donc été malade là-bas ?..

— Oui, blessé, une balle dans la poitrine ; je suis resté trois mois à l’hôpital, on croyait que j’étais perdu...

Les paysans l’entouraient, gauches dans leur empressement. C’était à qui lui serrerait la main, lui demanderait de ses nouvelles ; mais ils ne le tutoyaient plus comme dans le temps, subissaient dès l’abord le prestige du double galon d’or qui rayait sa manche, et de cette médaille du Tonkin, à ruban jaune et vert, qu’il rapportait de si loin, et semblait marquer là, près de son cœur, la place glorieuse de sa blessure.

Et lui répondait à chacun un mot aimable, s’informait à son tour ; sa figure tannée et si maigre s’illuminait du bonheur de les retrouver tous et de les reconnaître, de revoir le pays aussi, d’en aspirer, avec la bonne odeur de terre remuée pour les semences, le grand air vivifiant qui mettait comme la chaleur d’un bon coup de vin dans sa poitrine malade.

Il embrassa à plusieurs reprises le Terrible, arrivé le dernier en clopinant, et chez qui la sénilité provoquait une véritable crise de larmes ; puis Dupourquet passa son bras sous le sien, l’entraîna doucement vers le Vignal.

— Alors, c’est un congé de convalescence ?

— Oui, mais un congé illimité. Je n’avais plus que six mois à faire du reste.

— Ah ! mon brave Julien, mon cher enfant ! — Puis avec une curiosité d’exotisme : — Et c’est un Pavillon noir qui t’a mis dans cet état ?

Julien sourit :

— Ma foi ! je n’en sais rien. Il faisait nuit, je revenais du rapport, car il faut vous dire que j’avais été nommé major le matin même en remplacement d’un nommé Pingard mort du typhus.

Il raconta la chose tout au long, encouragé par les exclamations dont Génulphe soulignait chaque détail ; puis, quand il eut fini, profitant d’un silence, il demanda :

— Et, autrement, tout le monde va bien ici ?

Dupourquet, par convenance, assombrit son visage :

— Mon Dieu ! pas trop mal. Dame ! tu sais, nous avons eu nos douleurs, nous aussi, tu as bien reçu la lettre qui t’annonçait ?..

Julien baissa la tête :

— Oui, j’ai voulu cent fois y répondre, mais vous savez, les occupations, en campagne,.. puis le temps a passé,.. cela m’a fait beaucoup de peine...

Comme ils arrivaient au Vignal, la servante de basse-cour, qui se dirigeait vers les étables un seau à la main, donna l’éveil avec ses cris. Aussitôt ces dames accoururent sur le perron, effarées, croyant à quelque accident ; puis, en présence de Julien, elles restèrent un moment toutes saisies, n’en pouvant croire leurs yeux.

Génulphe clamait d’un ton de victoire :

— Eh bé ! oui, c’est pas un autre, c’est lui !

Alors, Mme Dupourquet dégringola les marches, tomba dans les bras du jeune homme où elle se fondit en effusions maternelles ; et quand ce fut le tour de Thérèse qui simplement tendait sa main, Julien s’inclina avec une gravité cérémonieuse :

— Madame !

Mais déjà Dupourquet les poussait l’un vers l’autre :

— De quoi ! des façons maintenant ! Ah ! bien, je voudrais voir ça, par exemple !..

Et, pour la première fois, depuis des années, ils se baisèrent du bout des lèvres, la chair traversée d’un même frisson, leurs cœurs battant très vite à la soudaine réminiscence de leurs tendresses anciennes.

XLVIII.

La convalescence de Julien marchait à grands pas, stimulée pour la forme par le docteur Bosredon qui, en se montrant de temps à autre, savait entretenir sa clientèle.

Il n’ordonnait, du reste, que des drogues insignifiantes à noms barbares, la robuste constitution du jeune homme se suffisant à elle-même pour réparer les forces perdues.

C’était le retour au pays qui avait opéré ce miracle, la joie de l’existence champêtre et des affections de famille retrouvées, car on le traitait bien mieux qu’avant son départ maintenant.

Tout le monde, depuis le Terrible jusqu’à Thérèse, lui montrait une infinité d’égards, et il sentait que ce n’était pas seulement au malade, au blessé, que s’adressait cette unanimité d’attentions et de soins, mais aussi à l’ami, au parent que les Dupourquet jugeaient dignes d’eux cette fois après cette consécration d’exil et de gloire.

Il comprenait qu’il avait fait dans leur cœur à tous un pas immense, qu’ils ne se souvenaient du paysanneau de jadis que pour mieux admirer le sous-officier d’aujourd’hui, à la tête énergique et fière, à la martiale désinvolture, qui était allé jouer sa vie à des milliers de lieues de la France, et qu’ils frémissaient d’orgueil à lui entendre raconter ses campagnes comme si quelque chose des dangers, des batailles, des victoires dont il parlait, en eût rayonné jusqu’à eux, éclairé d’un reflet d’héroïsme la platitude de leur destinée.

— Maintenant que l’hiver approchait et que les soirées étaient longues, c’était à la veillée, au coin du feu, qu’il entamait ses récits, et les domestiques avaient la permission de se joindre aux maîtres pour écouter, pour former en leur société le cercle autour de l’âtre où brûlaient, cognés l’un contre l’autre, des troncs entiers d’ormeaux et de chênes.

Il avait tout dit plusieurs fois, depuis son embarquement pour Tunis au début, jusqu’à son départ d’Hanoï lorsqu’il rentrait en France ; mais, naïfs comme les enfans qui redemandent toujours les mêmes histoires merveilleuses, les terriens insistaient auprès de lui, avaient en quelque sorte catalogué dans leur tête les épisodes d’après leur intensité dramatique, et parfois lui disaient :

— Contez-nous à présent celle du capitaine Philippe, vous savez bien, quand il a été pris prisonnier par les Cinois.

Et comme on restait rarement inactif au Vignal, même le soir, Julien forçait sa voix pour couvrir le raclement des épis de maïs que l’on égrenait contre des lames de fer, ou le bris sonore des noix que l’on défaisait pour la provision d’huile.

Le Terrible et le petit Henri l’accaparaient des journées entières, s’accrochaient à lui de toute la force de leur toquade ; le bambin parce qu’il l’avait vu en uniforme, et que Julien le coiffait souvent de son képi après lui avoir crayonné des moustaches au charbon ; l’aïeul, parce que dans les récits du jeune homme, il y avait certaines choses qu’il ne pouvait s’assimiler, tant elles lui semblaient fantastiques, et qu’il lui faisait répéter sans cesse pour éprouver à nouveau ce plaisir complexe de la stupéfaction : les distances, la durée du voyage, plus d’un mois sur mer ! des hommes qui étaient jaunes, s’habillaient comme des femmes et portaient une queue de cheveux dans le dos ; une sorte de pomme de terre que l’on enfouissait chaque année dans la vase des rizières et qui produisait du vin !..


XLIX.

Thérèse était plus discrète, traitait Julien gracieusement avec de bons sourires qui disaient sa sympathie revenant insensiblement à l’affection, mais tempérait cela par la réserve que lui commandaient sa situation et son âge.

Le jeune homme, lui, était très naturel, semblait paisible comme s’il n’avait gardé du passé aucun souvenir, ou que l’absence eût si bien cicatrisé son cœur, qu’il ne lui restât même plus là le point douloureux et sourd des vieilles blessures.

Il était changé au moral comme au physique, plus ouvert et plus gai, aimant à parler de ce qu’il avait vu et appris, à porter en tout le jugement d’une expérience acquise très vite au contact des choses lointaines. Et il s’exprimait aisément, avec cette franchise un peu cavalière qui était la dominante de ses transformations, ce cachet de hardiesse et de raideur que lui avait donné l’émulation fière de l’uniforme.

Il avait pour sa personne des soins appris là-bas dans les chambres de sous-officiers où la senteur du fourniment empilé dans les charges est énergiquement combattue par les relens au patchouli des parfumeries de bazar.

Il se servait pour la toilette de ses mains d’un petit nécessaire de poche en maroquinerie algérienne, retroussait au fer ses moustaches, avait des ivoires chinois comme boutons de manchettes et vernissait quotidiennement au pinceau ses chaussures.

Après l’élégance raffinée de George, sa parfaite compréhension de la tenue et du goût, tout cela était, sans doute, bien peu de chose, naïf comme intention et douteux comme effet ; mais Thérèse n’en était point choquée, au contraire. Elle constatait avec plaisir combien Julien s’était formé, affiné pendant son service, à croire qu’il était né de bourgeois plutôt que de paysans, et que jamais la livrée de laine bleue des travailleurs de terre ne lui avait enfoncé le cou dans les épaules.

Cependant, il ne se désintéressait pas des occupations agricoles, rapportait en lui, immuable, l’amour du sol, entraînait à travers champs Henri et le Terrible, comme si, pour leur décrire les pays d’outre-mer aux végétations splendides, il eût éprouvé le besoin de contempler le sien, de s’emplir les yeux de cette plaine si nue et si triste sous l’hiver, mais qui gardait pour lui son ineffable beauté de patrie... Il n’avait pas repris au Vignal sa place de majordome ; il était là en flâneur, en invité qui se repose des fatigues d’un long voyage, se dorlote quelque temps avant de se réatteler à la besogne ; et les Dupourquet très attentionnés exigeaient qu’il se ménageât encore davantage, dormît ses grasses matinées et suivît un régime fortifiant de viandes saignantes et de vieux vin.

Il se défendait de ces gâteries, assurant qu’il se sentait fort, que la santé lui était revenue. Dieu merci ! et qu’il voulait vivre comme tout le monde, mais la famille intraitable le condamnait au bleuâtre, s’ingéniait d’après les conseils du docteur Bosredon « à lui refaire du sang. »

Et la suprême récompense de Génulphe fut de s’entendre dire un jour par Lacousthène :

— Il n’y a qu’une voix dans Salviac pour vanter votre générosité à l’égard de Julien. On dit que, s’il était votre fils, vous n’en feriez pas davantage, et les gens trouvent cela. Joli de votre part.


L.

Un matin, le Terrible ne se leva pas à l’heure de la soupe. Pour la première fois de sa vie, il s’attardait les yeux ouverts sous les couvertures, n’éprouvant du reste qu’une lassitude sans souffrance et une sensation de froid qui lui chatouillait le dos et les jambes. Génulphe inquiet parla d’appeler le docteur, mais le vieux paysan apeuré déclara soudain qu’il était mieux, et vers midi, par un effort énergique, il secoua sa torpeur, quitta son lit en grelottant pour aller occuper sa place habituelle sur la caisse du sel, au coin du feu.

Depuis la veille au soir, où il s’était couché très dispos, content « d’aller trouver demain, » comme il disait, il s’était fait en lui des changemens notables, une décrépitude qui en une nuit l’avait vieilli d’un lustre, mettant à son visage dont le nez se pinçait, dont les yeux se pochaient de bistre, une pâleur qui couvrait le hâle, aplanissait les sillons des rides, comme si, le sang se retirant, l’épiderme se fût adouci et lâché.

Et contre cette faiblesse qui l’envahissait, il essayait encore à se raidir, le Terrible, appelait à son secours sa volonté insuffisante, l’illusoire vigueur de ses vieux muscles, s’enfermait dans le mutisme farouche de ceux qui luttent.

Par contenance, et aussi pour qu’en le voyant se ragaillardir un peu, on s’occupât de lui le moins possible, il demanda à manger ; mais ses mâchoires saillantes et si solides, qui jadis eussent broyé des pierres, lui refusaient maintenant le service, la nourriture s’arrêtait à sa gorge, et avec la fierté puérile de ne pas vouloir s’avouer vaincu, il usait de ruse, profitait de ce qu’on avait le dos tourné pour jeter furtivement sa viande dans les cendres. Une fois, il murmura :

— Voilà le passage des mies qui se ferme, je suis perdu !

Et le découragement s’empara de lui ; il comprit qu’il était au bout de sa route ; sous l’influence de cette crainte de la mort qui le tenaillait, ses idées se brouillèrent.

Le soir, il eut une faiblesse, on le coucha.

Puis dans la chaleur douce du lit, il reprit ses sens très vite, n’éprouva plus que le bien-être de s’étendre, d’allonger sous le moelleux des couvre-pieds ses membres gourds.

Et comme la famille l’entourait anxieuse, il la rassura par un sourire de quiétude, déclara que pareille chose lui était déjà arrivée dans le temps, certain jour d’été qu’il avait fauché à jeun jusqu’à midi...

... On avait cru d’abord à un dénoûment brusque, à une de ces morts qui terrassent du coup les constitutions robustes que jamais une maladie n’a minées, mais les jours passaient sans amener d’aggravations sérieuses. Le docteur Bosredon, appelé malgré les protestations furieuses du malade, n’avait constaté en lui aucune lésion, mais un affaiblissement général des organes, un détraquement de la machine dont tous les rouages à la fois se rouillaient, s’immobilisaient faute d’huile ; et devant ce délai indéterminé assigné à la mort, on reprit un peu d’assurance, on s’accoutuma peu à peu à l’idée de cette vieillesse s’éteignant sans secousse, dans un soupir plus fort que les autres et qui s’arrêterait à mi-chemin du cœur ; et le chagrin que l’on escomptait en fut en quelque sorte amoindri. On y faisait parfois des allusions voilées et calmes en parlant de l’avenir.

LI.

Un jour, le Terrible eut avec son fils un long entretien.

C’était en janvier, par un temps de neige. Les gens du Vignal, abrités sous le hangar, sciaient et fendaient du bois ou confectionnaient des corbeilles, et ces sortes de dômes en claire-voie sous lesquels on emprisonne les mères-poules. Dans la cuisine, sous la surveillance de Mme Dupourquet et de Thérèse, les servantes échappaient de la laine, qui gonflait sous leurs doigts, formait un amas crêpelé et blanc qui avait des légèretés de duvet, tandis que Julien, installé près du feu, taillait dans une branche de sureau un pistolet à balles d’étoupes pour l’enfant.

Génulphe s’approcha du lit, prit les mains du père dans les siennes, et, les trouvant plus froides qu’à l’ordinaire, il les lui mit de force sous les draps, le grondant doucement de ne pas vouloir permettre que l’on fit une flambée dans sa chambre. — Mais le vieillard protestait, disait presque gaîment avec la philosophie sereine des résignés :

— A quoi bon ! Que je froidisse un peu plus tôt, un peu plus tard, puisqu’il faut, tout le monde, en venir là !

Puis, changeant de ton et de visage :

— Sieds-toi là, près de moi, ordonna-t-il, nous avons à parler sérieusement ensemble.

Et quand Génulphe se fut installé sur une chaise, au pied du lit :

— Écoute ! m’est avis que je n’en ai plus pour bien longtemps, et que dans huit jours, peut-être dans quatre, peut-être demain, j’irai voir là-dessous comment s’étendent les racines.

Dupourquet crut devoir le rassurer pour la forme :

— Bast ! pouvez-vous vous faire des idées pareilles, puisque vous ne souffrez de nulle part !..

Mais le vieux le déconcerta d’un mouvement d’épaules :

— Tout ça, des mots inutiles... Je sais mieux que toi où j’en suis. Dans le principe, ça me semblait dur d’avoir fini mon temps et d’être obligé de partir ; puis, à force d’y penser toujours, on s’y fait... Seulement, avant que le sanglot [7] ne me prenne, je veux te parler du bien, de ce que nous avions dans le temps et de ce qui nous reste.

Génulphe réprima un geste d’impatience :

— Nous en avons parlé bien souvent depuis la mort de George ; il n’y a rien de changé depuis.

Le Terrible hocha tristement la tête : — Oui, je sais, la légitime de Thérèse mangée en fadaises, et la terre forcément laissée à l’abandon... Mais ce n’est pas cela encore, le passé est le passé, y a plus à s’en occuper ; c’est maintenant l’avenir qui m’inquiète.

Puis, se soulevant sur un coude, comme pour laisser tomber de haut ses paroles, il articula lentement :

— Vois-tu, la faute remonte plus loin, au jour où je n’ai pas voulu que tu sois ce que j’étais, moi, un paysan. Oh ! tu as beau sourire et branler la tête. C’est cela pourtant. Au moment de fermer les yeux pour toujours, on y voit clair ! L’orgueil des écus amassés, la gloriole de les étaler et d’en jouir, la bêtise de vouloir que les enfans soient habillés de drap fin et couchent sur des couettes, tandis que nous avons vécu dans la cotonnade et dormi sur la paille, voilà ce qui nous a trahis, entends-tu !...

Génulphe, toujours souriant, donnait la réplique par complaisance :

— Voyons ! père, il faut cependant de l’instruction au temps où nous sommes ; tout le monde veut apprendre, s’élever au-dessus de sa condition.

Le Terrible s’agita fiévreusement sous ses couvertures :

— Eh ! voilà justement où est la falourdise. Est-ce que j’ai jamais su signer mon nom, moi ! et cela ne m’a pas empêché de faire ma fortune.. Pourquoi ? Parce que je suis resté toute ma vie ce que le bon Dieu m’avait fait, parce que j’ai laissé l’écriture et le latin aux instituteurs et aux curés, et que, loin de chercher à me grandir, je me suis fait plus modeste encore et plus petit, plus bas sur jambes, pour mieux atteindre à la terre qui a bu toutes mes sueurs et m’a rendu de l’or en échange... Et puis tu es venu, toi ; alors, bonsoir !.. J’aurais dû t’élever comme moi à la dure, te rompre aux privations et à la fatigue, t’apprendre à être pauvre et te mettre un jour la charrue en mains et te dire : Voilà la place de tous les sillons que j’ai tracés ; à ton tour, maintenant !..

Le vieillard s’arrêta ; la respiration lui manquait. Après que Génulphe l’eût étendu de nouveau sur ses oreillers et bordé, d’une voix plus faible il reprit :

— Je ne l’ai pas fait, ç’a été le commencement de toutes nos sottises. Et puis l’élan était donné, tu es allé plus loin que moi encore ; tu n’étais qu’un monsieur comme il y en a tant ! tu as voulu que ta fille entrât chez des gens qui menaient plus de volume que de chair, comme les oiseaux de proie, qui sont tout plumes. Elle y a perdu son avoir et compromis le tien.

Dupourquet, ennuyé, constata :

— Nous avons tous été consentans, vous comme les autres.

Alors le Terrible, de plus en plus grave, répliqua : — Aussi ce n’est pas un reproche que je t’adresse. Les choses étaient emmanchées de telle façon qu’il fallait que cela arrive. J’ai été le premier extasié, moi : les papillons, jeunes ou vieux, vont toujours vers ce qui luit, et nous nous sommes tous brûlé les ailes. Aujourd’hui, la situation a changé. Thérèse est libre ; et, bien qu’elle ne soit plus le beau parti qu’elle a été, y en a encore plus d’un qui la voudra pour femme. As-tu réfléchi à cela ?

Génulphe eut une moue insouciante :

— Ma foi ! non. Je n’ai pas compris, du reste, qu’elle songeât à se remarier.

— Bah ! cela vient sans qu’on y songe, comme une soleillade entre deux averses, quand on est las de languir en pure perte et de dormir seul. Pour lors, avant de m’en aller, j’ai tenu à te dire ceci : Faut que l’expérience faite te serve, et c’est à toi de diriger le choix.

Le Terrible se fatiguait visiblement. Une inquiétude le suivait par tout le corps, et ses mains étreignaient les draps, cherchaient à les remonter sans cesse vers la gorge. Génulphe se leva :

— Allons ! père, reposez-vous un peu, nous reparlerons de cela un autre jour.

Mais le vieillard insistait avec un entêtement rageur où l’on démêlait comme une angoisse :

— Non ! non ! Maintenant, tout de suite ; rassieds-toi.

Et très vite, comme s’il eût craint de ne pouvoir aller jusqu’au bout :

— Ce qu’il faut, comprends-moi bien, c’est un homme qui soit à mon image plus encore qu’à la tienne, un quelqu’un sorti d’où je sors, d’une cabane et non d’un salon, qui connaisse le travail, puisse reprendre les maladroits et enseigner aux autres ; un maître qui soit levé à l’heure où les étoiles tombent et ne se contente pas de regarder, les bras croisés toujours ; un matin qui sache prendre la terre, et, à force de patience et de courage, lui arrache le secret perdu des récoltes anciennes ; un intéressé qui reconstitue, écu par écu, la fortune que d’autres ont détruite...

Puis, rassemblant ses forces pour conclure, et avec une majestueuse autorité, comme il eût proféré une sentence :

— Paysan j’étais, et paysans il vous faut revenir, malgré votre instruction et malgré votre orgueil !

Dupourquet se taisait, pénétré maintenant, sentant, au travers de cette exaltation, une grande pensée se faire jour, se disant que c’était la vérité qui éclatait dans ce langage rude, sortait comme un testament de raison et de sagesse de ces lèvres défaillantes.

Il voyait clair, en effet, le Terrible ; et après ses faiblesses, au dernier moment, il se retrouvait, mourait dans sa foi étroite de terrien, prêchant comme unique voie de salut l’esprit de caste.

Génulphe murmura :

— Oui, vous avez sans doute raison, père, mais Thérèse consentira-t-elle ?.. Je sais bien que ses idées là-dessus ont changé comme les nôtres ; pourtant, de là à prendre un travailleur de terre...

La pâleur du Terrible s’éclaira, ses lèvres blanches se retroussèrent sur un coin en un malicieux sourire :

— Innocent ! balbutia-t-il, parle-lui seulement de Julien...

Et ce furent ses derniers mots. Le soir, il eut une révolte suprême qui le fit se lever tout droit sur son lit, puis il retomba foudroyé comme une masse ; et quand l’abbé Roussillhes, mandé en toute hâte, entra dans la chambre avec les saintes huiles, depuis longtemps déjà il était mort.


LII.

Thérèse et Julien se rapprochèrent plus qu’ils ne l’avaient fait encore à l’occasion de ce deuil. Ils veillèrent ensemble l’aïeul, le vêtirent de ses habits des dimanches, l’ensevelirent dans un drap de toile fine qui jurait avec le rugueux de l’étoffe et le racorni des souliers ferrés.

Et un même attendrissement leur venait devant ce pauvre vieux qui les avait aimés, dont la mort avait été stoïque et discrète, d’une simplicité grande comme sa vie, et qu’ils paraient maintenant avec de filiales tendresses, cette religion de la dépouille mortelle qui s’attarde après le départ de l’âme ; et leurs regards se croisaient souvent, leurs mains se frôlaient tremblantes dans cette toilette dernière.

Lorsqu’on cloua le couvercle du cercueil, les coups de marteau leur retentirent en plein cœur, et ils s’appuyèrent d’instinct l’un contre l’autre, dans cette pose où le Terrible les avait en quelque sorte rêvés avant de mourir, et comme si sa volonté survivante les poussait.

Cette intimité en partie reconquise, ils la gardèrent précieusement après les funérailles, sans arrière-pensée d’amour cependant, parce qu’ils y éprouvaient le soulagement d’une réconciliation tacite, et qu’ils gardaient leur dignité tout en dépouillant leur réserve.

De la part de Thérèse, c’était l’amende honorable faite à l’ami d’enfance qu’elle avait renié un jour, l’humilité tendre de la femme qui reconnaît avoir froissé un homme digne d’elle ; de la part de Julien, la muette assurance qu’il lui pardonnait ; que de son refus méprisant, de ses paroles dures, il ne lui en restait pas l’ombre d’une rancune, et que désormais elle pouvait avoir confiance, lui tendre la main sans craindre qu’il la gardât trop longtemps dans les siennes ; le regarder bien en face sans qu’elle lût dans ses yeux autre chose que de l’amitié franche et du respect.

Le jour de son arrivée, en la retrouvant, en sentant sous ses lèvres le satin pourpre de ses joues, il avait éprouvé une émotion vive, le choc en retour d’un autre baiser ardent et doux, si lointain déjà qu’il était seul sans doute à s’en souvenir. Puis ce trouble s’était dissipé vite ; par fierté, par raison, ou peut-être même par ce mystérieux caprice de notre nature qui met souvent un désenchantement au bout de nos convoitises, noie dans une soudaine indifférence, une fois le but atteint, la fièvre de nos attentes et de nos espoirs, il avait recouvré la paix.

Il affectait même une certaine liberté d’allures, regardait les belles filles le dimanche au sortir des offices, et fréquentait chez les Lacousthène, qui lui faisaient la cour ostensiblement, lui jetaient leur Jeanne à la tête.

Et Génulphe, en qui les conseils du Terrible avaient germé, observait ce manège du coin de l’œil, se disait que le joint était manqué maintenant, qu’à la première attaque le gars se cabrerait comme un cheval que l’on a brutalisé au dressage, et il en éprouvait quelque contrariété, trouvait que les Lacousthène manquaient de tenue, en agissaient sans façons à son endroit, n’auraient pas dû entamer cette campagne sans l’avoir préalablement consulté. — Que diable ! il était le tuteur après tout ! et en cette qualité avait voix au chapitre.

Et bien qu’il se défendit d’y penser, cette idée de Julien devenant son gendre le hantait à la longue, il en arrivait à trouver cette solution convenable, à la désirer comme la meilleure, la seule possible, se prenant parfois à marmotter cette formule qui revenait dans tous les actes de sa vie, comme la phrase typique qui dans un opéra précède ou suit le héros au milieu de ses luttes : « Qu’est-ce que les gens pourraient y trouver à redire ? »

Il s’était singulièrement dégrossi, là-bas, ce Julien, marquait comme pas un, avec ses reins cambrés de soldat alerte, et ses moustaches en croissant d’ébène ; pouvait passer partout, la tête haute, sans qu’on eût à le désavouer. Et l’amour-propre de Génulphe en était rassuré, il se disait avec une conviction ferme :

— Les dehors font tout, en somme ; il a positivement l’air « de quelqu’un de bien. »

LIII.

Un soir, après en avoir longuement conféré avec sa femme, Génulphe se décida à tâter le terrain, à faire sans qu’il y parût quelques avances.

L’occasion était bien choisie du reste ; tous réunis autour de la table, et le dîner touchant à sa fin, à l’heure où l’on grignote par gourmandise, l’appétit satisfait, l’esprit porté à l’optimisme sous la jouisseuse torpeur de la digestion.

Et Dupourquet n’avait pas à sauter à pieds joints dans la question, à se découvrir imprudemment dans une action décisive ; les circonstances le servaient à souhait, on avait parlé mariage tout le temps du repas ; l’aînée des Pidancier qui épousait un lieutenant de la ligne, en retraite, nommé percepteur à Sauzet ; il n’avait donc qu’à pousser une reconnaissance, à savoir quelles étaient, en principe, les idées de Julien à cet égard ; et ce fut d’une voix très naturelle qu’il déclara :

— C’eût été un parti pour toi, mon garçon, cette petite Marthe ; pas belle, même un peu boiteuse, mais des qualités, un avoir suffisant, bien qu’ils soient là dedans toute une ribambelle.

Julien répondit avec un sourire :

— Je suis pauvre et n’ai pas le droit d’élever bien haut mes prétentions ; pourtant, il me serait pénible de ne conclure qu’une affaire, de prendre une femme pour ses écus, sans que le cœur y soit. J’aurais préféré à Mlle Pidancier une pastoure jolie et vaillante, ne m’apportant en dot que son amour et ses chansons.

Dupourquet lui caressa paternellement l’épaule :

— Et en cela, tu as raison, mon brave. L’argent n’est parfois qu’un mauvais conseiller, on commet en son nom force boulettes, puis, quand on s’en aperçoit, il est trop tard !.. Cependant, il est permis d’espérer... il y a des circonstances où l’on peut trouver le tout ensemble, et les convenances personnelles qui sont le gage assuré du bonheur, et l’aisance qui y contribue pour une bonne part... Voyons ! tu n’as pas encore songé au mariage, toi ?.. il n’y a par là aucune frimousse qui t’ait tapé dans l’œil ?..

Thérèse, un peu gênée, s’occupait de son fils, n’en finissait pas de lui détacher sa serviette. Julien, redevenu sérieux, répliqua :

— Bah ! rien ne presse ; il faut réfléchir longtemps avant de décider si oui ou non l’on s’aime.

— Dame ! tu es dans l’âge cependant. Si on attend trop, on n’a plus le même cœur à faire son nid ; et puis les années arrivent, on est vieux avant de comprendre qu’on n’a pas su jouir d’être jeune... Mme Dupourquet, qui simulait des plissés sur la bordure de sa serviette, ajouta timidement :

— Et les enfans, s’il en vient ? il faut avoir le temps de les voir grandir, de les pousser dans la vie.

Il y eut un silence. Thérèse avait pris son fils sur ses genoux, lissait distraitement ses cheveux blonds, et Julien, qui depuis son retour avait ses coudées franches, roulait une cigarette, l’air absorbé.

Génulphe reprit :

— Ta situation est nette, ton bien de la Grèze parfaitement en règle, et je suis prêt à te rendre mes comptes...

Le jeune homme l’interrompit. Sa fierté se dressait soupçonneuse, voulant aller droit au fond des choses :

— Pourquoi insister ainsi ? vous êtes donc bien pressé de vous débarrasser de moi !..

Mme Dupourquet joignit les mains. Génulphe éclata en protestations.

— Est-il chatouilleux, ce bougre-là ! On voit bien que les Pavillons noirs t’ont échauffé la bile... moi, ce que j’en disais, c’était pour te mettre à l’aise simplement ; parce que j’ai cru... il m’a semblé... enfin, depuis quelques jours, tu es tout le temps fourré à Mazerat !

— Et vous en avez conclu que je pensais à Jeanne Lacousthène ? C’est assez logique, en somme, et au fond, c’est vrai ; j’ai trouvé là un accueil parfait.

Dupourquet envoya un maître coup de poing dans la table, et avec une franchise alarmée :

— Mais, malheureux enfant, ils sont pauvres ! Moi, je puis en parler sciemment, on m’a confié la chose, ils sont ruinés, te dis-je, le Crédit foncier les tient.

Mme Dupourquet insinua :

— Il leur sera impossible de compter un sou de dot, Lacousthène nous l’a déclaré un jour, ici même.

Mais Julien s’entêtait comme à plaisir, semblait avoir éventé la marche tournante, et battait en retraite, les yeux coulés de temps à autre vers Thérèse.

Voyons ! était-ce possible ; on la lui proposait maintenant ; pour quelles raisons ? S’était-il à son insu élevé jusqu’à elle, ou son mariage avait-il à ce point modifié les choses qu’elle fût descendue jusqu’à lui ?..

Il se rappela le jour où elle était revenue du couvent, ses illusions d’amour si rudement châtiées, la façon brutale dont Génulphe l’avait remis à sa place, lui avait dit : « Tu as beau être notre parent, je n’aime pas les mésalliances ! » Et son orgueil en saignait encore après des années. S’il avait pardonné à Thérèse, il gardait vis-à-vis des autres une amertume boudeuse que rien ne pourrait fléchir. A cette sollicitude inexplicable et de plus en plus pressante, il répliqua :

— Les Lacousthène ne sont-ils pas de braves gens ? Que puis-je désirer de plus ? Ils n’ont pas fait de brillantes affaires, le grand malheur ! mais encore une fois, je ne suis pas riche, moi. Je les aiderai de tout mon cœur et de mes deux bras, en paysan que je suis.

Génulphe, dont l’humeur s’aigrissait, ricana.

— Mazette ! il faut qu’elle ait bien su le prendre, la petite. Quelques jérémiades, puis de la résignation et des yeux qui jouent la comédie, se lèvent, s’abaissent, rient et pleurent comme des paillasses !..

Julien, piqué, riposta :

— Mlle Jeanne a toujours été pour moi naturelle et simple, et c’est pour cela surtout que je l’apprécie. Jolie non, mais une bonne fille, que je crois aimante, avec cela, bien élevée, raisonnable... enfin, toutes les convenances personnelles, comme vous dites.

— Eh bien ! mon cher, n’en parlons plus, épouse-la... Dommage seulement que tu ne m’aies pas consulté, je t’aurais dit : ne t’emballe pas, tu peux mieux faire, j’ai justement pour toi un parti sous la main... un parti autrement sérieux...

Thérèse, visiblement agacée, allait et venait par la pièce, desservait par contenance, avec des gestes brusques. Alors Julien jeta sa cigarette, et se levant de table à son tour, répondit d’un ton sec :

— Je vous remercie de vos bonnes intentions, mais la chose est maintenant impossible, Mlle Jeanne me plaît, et ma résolution est prise.


LIV.

Julien mettait à présent une sorte d’ostentation à aller à Mazerat plusieurs fois la semaine.

On était en juin, et après le repas du soir, il partait dans la nuit tiède, chargée de senteurs, de joyeux refrains sur les lèvres, comme un galant qui va à l’amour.

Il marchait d’un bon pas, prenant à travers champs le chemin qu’un soir avait suivi Alice, écrasait à coups de talon les mottes de terre, frappait de son bâton les prunelliers et les ronces dans sa gesticulade expansive d’amoureux ; puis, arrivé chez les Lacousthène, il se calmait tout d’un coup, semblait plutôt embarrassé de son personnage, et malgré les mines engageantes de ses hôtes, se renfermait dans la froideur polie d’un visiteur ordinaire.

On le recevait à bras ouverts pourtant, avec des exclamations de joyeuse surprise, comme en poussaient jadis les Dupourquet devant les apparitions fréquentes de M. Boutarel, du docteur Bosredon ou du jeune Brassac. Mme Lacousthène atteignait la chartreuse de ménage, et c’était Jeanne qui, avec son plus mignard sourire, la servait.

Mais Julien la regardait à peine, remerciait d’un air distrait, occupé en apparence d’une vétille, de brosser du coude sur ses effets quelques grains de poussière, ou de régler sa montre sur la grande horloge qui tenait toute la hauteur de la salle dans sa caisse oblongue de merisier.

Puis, la conversation s’engageait générale, des lieux-communs sur les récoltes, un entretien purement agricole qui finissait par se circonscrire à Lacousthène et à Julien, ces dames n’ayant pas une compétence suffisante pour les suivre. Et ils donnaient bien en ce moment l’idée d’une familiale intimité depuis longtemps déjà établie, les hommes causant tranquillement de leurs affaires, le verre en main, les femmes laborieuses et muettes, s’absorbant à leurs côtés en des travaux de couture.

L’horloge sonnait onze heures à coups lents, de sa voix timbrée de basse :

— Monsieur Julien, encore une larme, si peu que vous voudrez, pour trinquer.

Le jeune homme acceptait par obligeance, et quand les verres se choquaient, ses yeux fuyaient ceux de Jeanne, se fixaient exclusivement sur la physionomie bonasse de Lacousthène qui lui souriait.

Puis, on le reconduisait jusqu’au portail. Les domestiques étaient couchés, la maison était plongée dans une silencieuse torpeur, et ils parlaient bas, marchaient sur la pointe des pieds en traversant les appartemens, et cela mettait un peu de piquant dans leurs entrevues, les rapprochait à ce moment dans une complicité étroite de cachotteries et de mystères.

— Eh bien ! au plaisir... Complimens à la famille ! quand vous reverra-t-on ?

— Mais après-demain sans doute, à moins qu’on ne rentré les foins, en tout cas dimanche.

Jeanne insistait, minaudière, avec des intonations de grande fille qui joue au bébé.

— Revenez demain alors, nous attendrons que tout le monde soit couché, puis nous ferons les crêpes. Les parens battaient des mains en signe d’approbation, heureux de ces petites têtes à huis-clos qui, selon eux, engageaient autant qu’un dîner de contrat, mettaient le prétendu dans l’impossibilité morale de reculer un jour.

Et ils se séparaient ainsi sans autre allusion à l’avenir, les Lacousthène plantés là comme des bornes à la limite de leur parc, s’épuisant en souhaits de bonne nuit ; Julien s’éloignant de son pas rapide et souple de lignard, sa grande ombre projetée, inflexible et démesurément grandie sur les champs baignés de lune.

Au Vignal, on le plaisantait un peu sur cette assiduité à faire sa cour, Dupourquet et sa femme avec des mots rancuniers à l’emporte-pièce ; Thérèse d’une façon plus affectueuse, avec une malice bonne enfant, une gaité qui semblait un peu forcée parfois, en désaccord avec la mélancolie de son sourire.

— Mon Dieu ! Julien, que vous êtes long à vous décider ! voyons, à quand la noce ? vous pouvez bien me le dire à moi, une amie.

Il se mettait à l’unisson, répondait d’un ton léger :

— A vous parler franchement, je n’en sais rien encore, ma cousine, il faut bien le temps de se connaître.

— Oui, vous faites durer le plaisir, et vous avez raison, il n’y a que cela de bon dans le mariage, les fiançailles ; on s’estime, on se respecte l’un l’autre, et si l’on ne s’aime pas encore, on se dit que l’amour viendra, on ne s’inquiète que du bonheur, on ne prévoit que des joies, puis après...

Son sourire s’éteignait, et le poids des souvenirs courbait sa tête quelques secondes, mais ce n’était là qu’une défaillance passagère, elle reprenait avec un enjouement qui faisait presque illusion :

— Eh bien ! qu’est-ce qui me prend, moi ! voilà que je vous décourage !.. ne m’écoutez pas, je me trompe, je dois me tromper ; en ménage le bonheur ne fuit que ceux qui le chassent.

Et sa voix s’attendrissait, ses yeux se mouillaient d’une émotion douce, enthousiaste, tandis qu’elle ajoutait :

— Oui, il me semble que c’est surtout après, que le bonheur doit venir quand les âmes se sont effleurées de si près qu’elles n’en forment plus qu’une seule... moi, je n’ai jamais éprouvé cela, et je sais bien que, grâce à toutes sortes de malentendus et de faux calculs, il est assez rare qu’on l’éprouve ; mais quelque chose me dit pourtant que cela existe, que cela passe un jour ou l’autre à notre portée à tous, et que le secret consiste à étendre la main à temps et à la refermer bien vite.

LV.

Thérèse et Julien revenaient ensemble de Mazerat.

Depuis pas mal de temps, les relations avec le Vignal s’étaient insensiblement espacées ; le procédé d’Alice partant sans faire ses adieux, qui avait d’abord jeté quelque froid, puis les deuils successifs des Dupourquet qui restaient chez eux, s’enfermaient dans une « douloureuse réserve de convenance. » Et bien qu’on se gardât de part et d’autre un excellent souvenir, une amitié solide, on ne se voyait presque plus, si ce n’est de temps à autre dans les foires, ces dames se rencontrant aux volailles et aux lapins, Génulphe et Lacousthène au syndicat, ou derrière une paire de bœufs qu’ils tâtaient de conserve en qualité d’arbitres.

C’étaient alors de mutuels reproches, une joie de se retrouver, des invitations, des promesses à n’en plus finir, et pour changer, on ne se voyait pas davantage : l’égoïsme, la force d’inertie des habitudes prises qui s’y opposaient.

Thérèse avait voulu faire cesser cet état de choses, s’avancer la première à l’occasion de ce prochain mariage qui allait unir les deux familles. Peut-être aussi avait-elle obéi à quelque sentiment d’ordre plus délicat, à une de ces curiosités de femme en ce qui touche l’homme qui les a aimées, curiosité où, bien que le passé soit mort, il entre toujours un peu de jalousie rétrospective et de dépit inconscient.

La visite à Mazerat avait duré longtemps, toute l’après-midi, Thérèse ne donnant jamais le signal du départ. Et Julien, comme s’il eût été stimulé par la présence de sa cousine, s’était lancé en avant, tête baissée, avait été pour Jeanne d’une galanterie inaccoutumée.

Mais le temps passait. Le soleil s’était voilé tout d’un coup, disparu derrière un nuage. Une sorte de pénombre envahissait le salon des Lacousthène, s’accusait aux angles, mettait sur les meubles, les physionomies, les attitudes, une teinte indécise et triste de crépuscule.

— Ah ! mon Dieu, mais voilà la nuit, il faut nous sauver bien vite !

Thérèse s’attifait en toute hâte, bloquée devant la glace par ces dames qui insistaient pour les retenir.

— Restez à dîner ; vous savez, pas un plat de plus pour vous, le menu de famille ; nous vous ferons reconduire en voiture ce soir.

— Non, merci ! on serait inquiet au Vignal.

Et dehors, pourtant, une hésitation lui vint. Du côté de Fumel, un orage montait, s’étendant comme une mer, faisant à l’horizon les collines toutes noires.

— Vous voyez bien ; c’est de l’imprudence, de la folie !

Elle consulta Julien du regard.

— Nous arriverons, je l’espère, avant la pluie, assura-t-il, mais il n’y a pas un instant à perdre.

Alors elle ne voulut rien entendre, brusqua les adieux en entraînant son fils...

... Maintenant, au-dessus de leurs têtes, les nuages se plombaient, se déplaçaient lentement, compacts comme une armée, poussés par quelque courant formidable, charriant la foudre. Sur la campagne, au contraire, une chaleur concentrée de four, un accablement qui pesait sur tout, oppressait la terre, laissait immobiles et ternes les feuillages ; et l’orage avançait toujours, tenait toute la largeur du couchant.

Derrière les coteaux de Lacapelle et les bois de Butys, de petites brumes blanches s’élevaient, couraient dans une lueur rousse fantastique qui éclairait ce côté du ciel. Julien, très inquiet, déclara :

— Si d’ici dix minutes le vent ne balaie pas tout ça, nous aurons de la grêle.

Ils accéléraient le pas de plus en plus, Thérèse, essoufflée, le sang aux joues, tendant sa volonté, concentrant ses forces à aller de l’avant ; et l’enfant, qui marchait entre eux, ne pouvait tenir à cette allure, buttait aux pierres, se faisait traîner en geignant. Alors Julien l’enleva de terre lestement, le plaça à califourchon sur ses épaules, et ils se mirent à courir, pris en plein flanc par la rafale qui maintenant se déchaînait, ployait ou brisait tout sur son passage, depuis les fourrages et les blés jusqu’aux maîtresses branches des chênes.

Thérèse, découragée, s’écria :

— Jamais nous n’arriverons, je ne peux plus, moi !..

Il y eut dans l’air une raie de feu, un déchirement livide, instantanément suivi d’une détonation qui se prolongeait, semblait rouler d’échos en échos dans l’infini lointain, et de larges gouttes tombèrent rares, tout d’abord, rendant comme un claquement sur la terre sèche.

Alors, Julien chercha des yeux un abri quelconque. Ils étaient à mi-chemin seulement du Vignal, deux kilomètres encore qu’il ne fallait pas songer à entreprendre, vu l’état de fatigue et d’énervement où se trouvait Thérèse.

Au bout d’un champ de maïs, sur la gauche, s’ouvrait une de ces cabanes en torchis de paille de seigle où les paysans remisent leurs outils, et se réfugient pour collationner par les chaleurs torrides et les grands froids. Ils se dirigèrent de ce côté, se laissèrent choir avec un soupir sur un amas de chiendent et de luzerne sèche qui en occupait le fond comme un lit.

Maintenant l’orage éclatait dans toute sa violence, un déluge, qui fouettait la terre, la liquéfiait en une boue qui coulait aux creux des sillons, et le ciel s’assombrissait encore, donnait à la lueur blafarde des éclairs l’impression de la nuit déjà venue.

— Nous ne pouvons cependant pas coucher ici ; je vais courir au Vignal et ramener la voiture, proposa Julien.

Mais le petit Henri s’accrochait à ses jambes, ne voulait pas le lâcher, et Thérèse supplia.

— Non, restez, nous mourrions de peur sans vous, puis vous n’êtes pas encore assez remis de votre blessure, s’il fallait que vous preniez mal !..

Il n’insista pas, s’occupa de rassurer l’enfant, de lui faire dans les herbes sèches un beau lit bien profond où il l’étendait de force pour rire, en lui racontant des histoires. Puis, quand il vit que le sommeil venait, il lui jeta un foulard sur le visage, et fut s’accoter debout à l’entrée de la cabane, les yeux tournés vers le couchant.

Mais il ne distinguait plus rien, la nuit maintenant était noire, et la pluie tombait sans relâche, mélangée de grêlons qui frappaient le torchis violemment comme des pierres.

Thérèse, qui était venue le rejoindre, murmura :

— Nous voilà bien ! il ne manque plus qu’un coup de foudre sur notre maison de paille.

Elle affectait l’insouciance, une courageuse gaîté et comme une sorte de coquetterie dans son langage pour lui montrer sans doute qu’elle se trouvait à l’aise, très en confiance près de lui, protégée seulement par le sommeil de son fils. « 

Puis ils parlèrent d’autre chose, de leur visite à Mazerat, des Lacousthène, et plus particulièrement de Jeanne, que Thérèse avait trouvée un peu changée, le teint d’une pâleur bise comme une personne souffrante.

Et avec sa malicieuse perfidie de femme, elle l’attaquait tout en ayant l’air de la défendre d’avance contre les malveillantes critiques qu’on eût pu lui faire :

— Pas très à son avantage en ce moment, cette chère Jeanne, mais il fallait voir aussi l’émotion de son avenir en jeu, son impatience du mariage... Un peu trop maigre peut-être, mais d’autant plus distinguée et gracieuse... Une beauté ? On ne pouvait pas dire précisément, mais si charmante, si bonne ! Et malgré ses vingt-quatre ans révolus, d’une naïveté de toute jeune fille... — Enfin, elle vous plaît, comme ça ?

Julien répondit d’une voix grave :

— Je l’aime à coup sûr bien moins que je ne vous ai aimée.

Elle se tut étonnée sans doute, puis répliqua au bout d’un instant :

— Bah ! il y a si longtemps de cela que vous ne devez plus pouvoir faire la différence !

Il était surpris à son tour, ne reconnaissait plus Thérèse si réservée d’ordinaire, en cette femme qui parlait du passé avec cette légèreté railleuse, et sur un ton qui, n’était l’enjouement, eût semblé agressif. Et cela le piquait au jeu soudain, lui donnait de l’audace. Il articula lentement :

— Oh ! ce sont des choses qui restent là ! Quand on a été touché comme moi, il est rare qu’on en revienne. On mange, on boit et on dort cependant, et l’on se marie ailleurs même, mais cela ne veut rien dire ; il y a un jour, une heure dont on se souvient jusqu’à la mort.

Et simplement, sans phrases, avec une apparente indifférence, comme il eût parlé à un ami, il fit à Thérèse l’historique de sa passion pour elle, ses désespoirs au début, son départ, et ses fièvres que l’éloignement avait calmées à la longue.

Mais sa vision restait en lui toujours, comme une image de sainte dans un livre d’heures. Elle l’avait suivi partout, fidèle, consolatrice, mais entière et jalouse aussi, tenant tout son cœur, chassant les autres images de femme qui auraient voulu y prendre place, et là-bas, à l’hôpital, quand il râlait avec sa balle dans la poitrine, c’était elle encore qui s’était installée à son chevet, l’avait soigné, sauvé, lui avait commandé de vivre. Et pour lui complaire, bien que tout espoir l’eût quitté, que la mort lui eût semblé presque douce, les yeux fixés sur elle, il avait repris courage, s’était levé de son lit de misère et s’était guéri !

Maintenant, la grêle tombait sèche, criblant la terre, emplissant la nuit d’un tournoiement de brindilles arrachées aux arbres. A dix pas de la cabane, dans une grande lueur aveuglante, la foudre sabra de toute sa hauteur un chêne.

Thérèse s’était jetée dans les bras de Julien, défaillante de frayeur, tous ses pauvres nerfs ébranlés par ces émotions diverses ; et lui fraternellement la remontait :

— Ne craignez rien, le danger est passé, et puis je suis là, moi, n’ayez pas peur.

Et elle resta blottie comme une amante câline sur la poitrine de son ami, sa tête appuyée contre ce cœur qui n’avait jamais battu que pour elle, vaincue par la grandeur de cette affection qui avait résisté à tout, bercée par la poésie touchante de cette histoire d’amour qui l’engourdissait délicieusement comme un chant plaintif et très doux.

Et son secret à la fin lui monta aux lèvres.

Elle aussi, elle l’avait aimé toujours, elle n’avait aimé que lui, elle le sentait bien maintenant ; son mariage ? Ah ! Dieu, quelle honte et quel dégoût elle en gardait ! tout ce qu’elle avait connu dans sa vie de déceptions, d’amertumes, de faussetés et de bassesses tenait là dedans ; son mariage ! Elle en était sortie avec un soulagement indicible, un cri de délivrance comme une noyée qui remonte à la surface et s’accroche aux branches de la rive. Libre, enfin ! Et elle avait songé à lui tout de suite, à lui si loin, et qui ne reviendrait jamais plus peut-être. Puis, quand elle l’avait revu, son sang n’avait fait qu’un tour dans ses veines.

— Je ne voulais pas croire que ce fût toi ! j’étais comme folle... quand tu m’as embrassée, j’ai cru que j’allais tomber raide de saisissement et de joie !..

Ils se tutoyaient à présent comme aux jours lointains de leur enfance, et Julien maintenait la tête de Thérèse sur son épaule, la baisait au front tendrement, les lèvres plaquées sur ses boucles rebelles qui lui caressaient le visage, l’enivraient d’une odeur subtile et forte de verveine et de femme...

... Ils causèrent ainsi longuement, détachés de terre, envolés dans les régions hautes de l’amour, si complètement isolés de tout qu’ils ne s’apercevaient pas que l’orage était loin déjà, engouffrait le fléau de ses brumes blanches chargées de grêle dans la vallée de Castelfranc et de Luzech, et qu’au ciel, redevenu d’un bleu pur, les étoiles brillaient sans nombre...

... Des falots couraient ras de terre, à travers la campagne, des voix inquiètes les appelaient. Alors ils tressaillirent, arrachés brutalement à leur rêve, séparés par la crainte d’avoir été une fois de plus victimes d’eux-mêmes, de s’être laissé tromper par un de ces mirages éblouissans qui donnent le délire.

Thérèse, atterrée, balbutia :

— Julien, nous sommes fous ! nous n’avons pas le droit d’être ainsi l’un pour l’autre, votre parole donnée à Jeanne...

Mais il la reprit aussitôt dans ses bras, lui ferma la bouche de ses lèvres comme pour sceller d’une façon irrévocable cette fois leur pacte d’amour, et d’une voix calme, avec son sourire finaud, sa casuistique astucieuse de paysan, il répondit :

— Les Lacousthène n’ont rien à voir en tout ceci. Je leur dois des explications plutôt que des excuses... je ne me suis jamais engagé officiellement vis-à-vis d’eux ni de leur fille.


EUGENE DELARD.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1891 et du 1*'‘janvier 1892.
  2. Quel lézard !
  3. Sentier.
  4. Distribution de soufflets.
  5. Il vient à vous droit comme une lumière.
  6. Présentez la main.
  7. Le râle.