Les Eaux de Saint-Ronan/38

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Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 406-412).


CHAPITRE XXXVIII.

LA CATASTROPHE.


Quel est ce spectre blanc qui erre pendant la tempête ? car jamais on ne vit une fille de ce monde choisir un pareil temps, un pareil lieu pour conter ses chagrins.
Ancienne Comédie.


Chagrin, confusion et terreur, tout s’était réuni pour accabler la malheureuse Clara Mowbray au moment où elle quitta son frère, après la triste et orageuse entrevue que nous avons eue à raconter dans un précédent chapitre. Depuis des années, toute son existence, toutes ses pensées s’étaient renfermées dans la terrible appréhension d’une découverte fatale, et l’heure tant redoutée venait de sonner pour elle. L’extrême violence de son frère, la lutte de ses propres passions, tout se réunit pour exagérer ses terreurs : il ne lui resta plus que cet instinct aveugle qui présente la fuite comme le meilleur expédient dans le péril.

Il nous serait impossible de retracer exactement la course de cette malheureuse jeune femme. Seulement, il est probable qu’elle s’enfuit du château de Shaws en entendant arriver la voiture de M. Touchwood, qu’elle put prendre pour celle du lord Étherington ; et ainsi, pendant que Mowbray se rassurait déjà par la perspective plus heureuse que le récit du voyageur semblait ouvrir, sa sœur luttait contre la pluie et les ténèbres, au milieu des difficultés et des périls que présentait la route de la montagne. Les obstacles étaient si grands qu’ils auraient dû épuiser les forces d’une dame élevée plus délicatement ; mais les promenades solitaires de Clara l’avaient aguerrie contre la fatigue et les excursions nocturnes, et les causes de profonde terreur qui l’obligeaient à fuir la rendaient insensible aux dangers du chemin. Elle avait donc passé par le pavillon, comme le démontrait le gant qu’elle y avait laissé, puis traversé le Pont-Bruyant.

Il est probable que le courage et les forces de Clara commencèrent un peu à faiblir lorsqu’elle se fut avancée jusqu’à une certaine distance sur la route du vieux village, car elle s’était arrêtée à la cabane solitaire, habitée par la vieille pauvresse qui avait quelque temps donné asile à Hannah Irwin, repentante et prête à mourir. Elle y frappa comme en convint l’habitante de la cabane, qui avoua même l’avoir entendue soupirer amèrement, mais qui allégua, pour s’excuser de ne pas lui avoir ouvert, qu’elle avait cru que c’était une illusion de Satan. Il est à supposer que la malheureuse fugitive, après ce refus, ne chercha plus ni à exciter la compassion, ni à obtenir un asile, avant d’être arrivée au presbytère de M, Cargill, dont une fenêtre était encore éclairée, pour un motif qui exige quelque explication.

Le lecteur connaît les raisons qui portèrent Bulmer, comte titulaire d’Étherington, à éloigner du pays le seul individu qui pût rendre témoignage de la trahison qu’il avait accomplie à l’égard de l’infortunée Clara Mowbray. Sur trois personnes présentes au mariage, il savait que le ministre avait été complètement trompé ; il imaginait que Solmes lui était exclusivement dévoué : il pensait donc avec raison que, s’il pouvait se débarrasser d’Hannah Irwin, toute preuve de son crime serait anéantie. C’est pourquoi son agent Solmes, ainsi qu’on peut s’en souvenir, avait reçu l’ordre de l’éloigner sans perdre de temps, et il avait rapporté à son maître qu’il avait parfaitement réussi.

Mais Solmes, depuis qu’il était tombé sous l’influence de Touchwood, s’occupait constamment à empêcher l’exécution des plans qu’il paraissait seconder avec une activité sans pareille. Ainsi, aussitôt que Touchwood sut que Tyrrel avait écrit à la maison de commerce de lui envoyer les pièces importantes confiées par le feu comte d’Étherington, il écrivit de son côté qu’on n’envoyât que des copies, et déjoua de la sorte le projet de Bulmer qui voulait détruire ces titres. Par la même raison, lorsque Solmes lui annonça que son maître souhaitait ardemment voir Hannah hors du pays, il le chargea de faire soigneusement transporter la jeune malade au presbytère où il détermina aisément M. Cargill à lui accorder un asile temporaire. Pour l’intéresser en sa faveur, M. Touchwood informa le ministre, par un billet, que la malade pouvant faire des révélations importantes pour le repos d’une famille respectable, il passerait lui-même dans la soirée avec M. Mowbray de Saint-Ronan, juge de paix du comté, pour recevoir ses aveux ; mais, par une seconde lettre, il l’avertit qu’il ne se rendrait au presbytère que le lendemain dans la journée.

Cependant Hannah, quoiqu’elle reconnût bien dans Solmes l’ancien complice de son crime, s’était laissé conduire chez M. Cargill,

Le ministre était allé la visiter, comme il l’avait déjà fait plusieurs fois pendant qu’elle résidait dans les environs, et avait recommandé qu’on prît grand soin d’elle. Durant le jour, elle parut mieux ; mais vers minuit la fièvre redoubla d’intensité, et la femme qui la veillait vint annoncer au ministre qu’elle doutait fort que la malade pût aller jusqu’au matin ; qu’elle paraissait avoir quelque chose qui lui pesait sur le cœur, et qu’elle désirait s’en débarrasser avant de mourir ou de perdre connaissance. Comprenant, d’après les divers avis de son ami, M. Touchwood, qu’il s’agissait d’une affaire extrêmement importante, il sentit qu’il fallait appeler un homme de l’art. Il envoya donc un domestique aux Eaux chercher le docteur Quackleben, et une de ses servantes, qui vantait le savoir-faire de mistress Dods autour du lit d’un malade, alla réclamer l’assistance de la bonne femme, qui n’avait pas coutume de la refuser quand elle pouvait être utile. L’émissaire mâle ne réussit pas dans sa mission, car il ne trouva point le docteur, ou plutôt il le trouva trop occupé pour venir soigner une pauvresse ; mais l’ambassadeur femelle fut plus heureux : la bonne vieille hôtesse, qui n’était pas encore au lit malgré l’heure avancée, car l’absence inattendue de M. Touchwood l’inquiétait, murmura un peu sur la fantaisie qu’avait eue le ministre de recevoir chez lui une mendiante ; puis prenant son manteau, son capuchon et ses patins, elle se mit en route avec toute la hâte du bon Samaritain, précédée d’une de ses servantes qui portait une lanterne, et laissant l’autre pour garder la maison et servir M. Tyrrel, qui avait promis d’attendre M. Touchwood avant de se coucher.

Mais avant que dame Meg fût arrivée au presbytère, la malade avait envoyé dire à M. Cargill de venir la trouver, et l’avait prié d’écrire sa confession, tandis qu’elle avait encore assez de vie et de force pour la faire. Le ministre voulut lui adresser quelques paroles de consolation spirituelle, mais, elle l’interrompit avec un air d’impatience.

« Ne perdons pas de temps, s’écria-t-elle ; laissez-moi confesser ce que j’ai à vous dire, et le signer de ma main. J’avais commencé à faire ces aveux à d’autres personnes ; mais je me réjouis de n’avoir pas continué, car je vous connais, Josiah Cargill, quoique vous m’ayez depuis long-temps oubliée. — C’est possible, répliqua le ministre, mais je ne me souviens aucunement de vous. — Vous avez pourtant connu jadis Hannah Irwin, dit la malade, compagne et parente de miss Mowbray ; elle accompagnait cette pauvre Clara, la nuit où celle-ci se maria dans l’église de Saint-Ronan. — Voulez-vous dire que vous êtes cette personne même ? » répliqua Cargill en levant la lumière de façon à éclairer la figure de la malade, je ne puis le croire. — Non ?… vous prétendez ne pas vous souvenir de moi ; mais si je vous disais combien de fois vous avez refusé d’accomplir en secret la cérémonie qu’on vous demandait ; combien de fois vous avez allégué que c’était agir contrairement aux règles canoniques ; si je vous rappelais l’argument qui fit enfin impression sur vous, et votre intention de faire l’aveu de votre transgression à vos confrères de la cour ecclésiastique, pour exposer vos excuses, et de vous soumettre à leur censure que vous disiez ne pouvoir être légère… vous reconnaîtriez alors que, dans la voix d’une mendiante, vous entendez celle de l’artificieuse, de la gaie, de l’élégante Hannah Irwin. — J’en conviens, ces preuves sont indubitables, et je crois que vous êtes réellement celle dont vous prenez le nom. — Voici donc un pas pénible de fait ; écoutez la suite. Et d’abord, sachez que la raison qui sut vous déterminer à nous prêter votre saint ministère, et qui vous fut alléguée par un jeune homme que vous connaissiez sous le nom de Francis Tyrrel, quoiqu’il n’eût droit qu’à se nommer Valentin Bulmer ; cette raison, dis-je, n’était qu’une basse et grossière calomnie. Sachez encore que je fus la coupable confidente du faux Francis Tyrrel. Clara aimait le véritable. Lors de la fatale cérémonie, elle fut trompée aussi bien que vous, et je fus, moi, la misérable qui contribua principalement à la réussite de cette ruse diabolique… Vous avez horreur de moi, monsieur Cargill ; mais je n’agissais que d’après les instigations de cet infâme Bulmer. Ce monstre réussit à me faire épouser un homme qu’on me fit croire riche, et qui n’était qu’un misérable par qui je fus pillée, maltraitée, vendue… Mais écoutez, il y a quelqu’un ici, j’en suis sûre : j’ai déjà entendu plusieurs fois soupirer, tressaillir. — Vous perdrez la raison en vous abandonnant à des idées semblables ; calmez-vous, parlez, et pour une fois du moins dites la vérité. — Je la dirai, car elle satisfera ma haine contre l’infâme qui, après m’avoir ravi ma vertu, me rendit le jouet et la victime du dernier des hommes. C’est pour démasquer ce Bulmer que je suis venue ici ; car, en apprenant qu’il recommençait à faire la cour à Clara, j ai résolu d’aller tout dire à son frère, et c’est cette résolution qui m’a amenée en ces lieux. Après avoir causé tant de malheurs à mon infortunée parente, j’ai voulu lui épargner du moins un malheur plus grand que tous les autres, celui d’épouser ce Bulmer. Clara Mowbray doit donc me pardonner, puisque le mal que je lui ai fait était inévitable, tandis que le bien qu’elle a reçu de moi a été volontaire. Il faut que je la voie, monsieur Cargill, que je la voie avant de mourir… il m’est impossible de prier avant de la voir, impossible d’écouter un mot de vos pieuses exhortations sans l’avoir vue. Mais comment puis-je espérer mon pardon de… »

Elle tressaillit à ces mots en poussant un faible cri, car les rideaux du lit, du côté opposé à celui où était Cargill, s’ouvrirent lentement, tirés par une main débile, et la figure de Clara Mowbray, ses vêtements et ses longs cheveux dégouttants de pluie, se montra entre les deux rideaux. La mourante se leva sur son séant, les yeux lui sortaient de la tête, ses lèvres tremblaient, ses mains amaigries s’attachaient aux couvertures ; elle paraissait aussi épouvantée que si sa confession eût évoqué l’ombre de l’amie qu elle avait eu le malheur de trahir.

« Hannah Irwin, » dit Clara d’une voix aussi douce que de coutume, « mon ancienne amie, qui devîntes mon ennemie sans que je vous eusse provoquée, recourez à celui qui a des pardons pour nous tous : recourez à lui avec confiance, car je vous pardonne aussi véritablement que si vous ne m’aviez causé aucun mal, aussi véritablement que je désire mon propre pardon. Adieu !… adieu !… »

Elle sortit de la chambre avant que le ministre pût se convaincre qu’il n’avait pas vu un fantôme. Il descendit précipitamment l’escalier, appela au secours ; mais personne ne voulut lui répondre, car les gémissements rauques et profonds de la malade persuadèrent à tout le monde qu’elle rendait le dernier soupir. Mistress Dods et sa servante se précipitèrent dans l’appartement pour voir mourir Hannah Irwin, qui mourut en effet peu d’instants après.

Elle venait à peine d expirer, que la seconde servante de Meg, qui était restée à l’auberge, vint, d’un air qui marquait une profonde terreur, informer sa maîtresse qu’une dame était entrée dans la maison comme une ombre, et se mourait dans la chambre de M. Tyrrel, événement que nous allons raconter.

Dans l’état irrégulier où se trouvait l’esprit de miss Mowbray, un choc moins violent que celui qu’elle avait reçu par suite des violences arbitraires de son frère, joint aux fatigues, aux dangers et aux frayeurs de son excursion nocturne, aurait suffi pour épuiser ses facultés, tant physiques que morales. Nous avons déjà dit que la lumière qui brillait à une fenêtre du presbytère avait probablement attiré son attention ; et, dans la confusion où se trouvait alors cette maison qui n’était jamais remarquable pour l’ordre, elle monta aisément l’escalier, pénétra dans la chambre de la malade sans être aperçue, et put entendre la confession d’Hannah Irwin, confession plus que suffisante pour aggraver encore le désordre de son esprit.

Nous n’avons aucun moyen de savoir si elle cherchait réellement Tyrrel, ou si ce fut, comme dans le premier cas, une fenêtre encore éclairée tandis que tout était obscurité à l’entour, qui l’attira ; mais elle arriva bientôt près de son malheureux amant, alors occupé à écrire, et qui voyant tout-à-coup un objet se réfléchir dans un large et antique miroir suspendu en face de lui, leva les yeux, et aperçut Clara tenant à la main une lumière qu’elle avait prise dans le corridor. Il demeura un instant les yeux fixés sur cette effrayante image, avant d’oser retourner la tête vers l’objet lui-même. Quand il se tourna enfin, le visage pâle et impassible de la malheureuse lui fit presque croire qu’il voyait une apparition, et il frissonna lorsque, se penchant vers lui et lui prenant la main : « Venez, » dit-elle, d’une voix saccadée, « oh ! venez vite, mon frère nous poursuit pour nous tuer tous deux… Venez, Tyrrel, fuyons… nous ne l’échapperons pas aisément… Hannah Irwin a déjà pris les devants… mais s’il nous rejoint, je ne veux plus que vous vous battiez, il faut me le promettre, Tyrrel… nous n’avons eu déjà que trop de combats… vous serez sage à l’avenir. — Clara Mowbray, s’écria Tyrrel, hélas ! est-il possible ? Arrêtez, ne vous éloignez pas… (car elle se détournait pour partir) arrêtez ! arrêtez ! asseyez-vous ! — Il faut que je parte, répondit-elle, il le faut, on m’appelle… Hannah Irwin est allée en avant pour tout dire, et je dois la rejoindre. Ne viendrez-vous pas avec moi ?… oh ! si vous m’arrêtez de force, je sais qu’il faut que je m’assoie… mais malgré tout, vous ne pourrez pas me retenir. »

Suivit un accès convulsif qui sembla révéler par sa violence qu’elle était appelée en effet à faire le dernier et sombre voyage. La servante qui arriva enfin, après que Tyrrel eut long-temps crié, s’enfuit épouvantée de la scène dont elle fut témoin, et alla porter l’alarme à la maison du ministre.

La vieille aubergiste fut donc forcée de quitter un spectacle de douleur pour en venir voir un autre. Lorsqu’elle arriva chez elle, quel fut son étonnement d’y trouver la fille d’une maison qu’elle avait toujours aimée, dans un état d’anéantissement presque complet, et soignée par Tyrrel dont l’esprit ne semblait pas moins troublé que celui de la malheureuse patiente. « Monsieur Tyrrel, lui dit-elle, ce n’est pas ici la place des hommes… il faut vous lever et passer dans une autre pièce. » Le pauvre Tyrrel eut beau réclamer contre cette décision, il fallut obéir ; mais il ne se retira qu à condition que mistress Dods viendrait de demi-heure en demi-heure lui donner des nouvelles de Clara. Les choses se passèrent de la sorte jusqu’au lendemain matin, la malade présentant tour à tour des chances de vie ou des symptômes de mort. Mais, hélas ! après un intervalle plus long que ceux qu’elle mettait d’ordinaire entre ses visites, l’hôtesse entra d’un air grave et soucieux.

« M. Tyrrel, vous êtes homme et chrétien ! » tels furent les seuls mots qu’elle prononça. Mais Tyrrel n’en comprit que trop bien le sens, et se précipitant dans la chambre où son amante était couchée, il la trouva morte et déjà froide. « Je la vengerai, » s’écria-t-il ; et descendant l’escalier avec précipitation, il allait sortir de l’auberge lorsqu’il fut arrêté par Touchwood qui descendait de voiture, portant sur sa figure un air de sombre anxiété qui ne lui était pas habituel. « Où allez vous ? où allez-vous ? » demanda-t-il à Tyrrel, en le saisissant par le bras, et en le retenant de force. « À la vengeance ! à la vengeance ! lâchez-moi, je vous en conjure, je suis capable de tout. — La vengeance appartient à Dieu et son coup est frappé… Par ici, par ici, » continua-t il, et il entraîna Tyrrel dans la maison. « Sachez, lui dit-il alors, que Mowbray de Saint-Ronan est allé sur le terrain avec Bulmer, il y a moins d’une heure, et qu’il l’a tué sur place. — Tué, qui ? — Valentin Bulmer, comte titulaire d’Étherington. — Vous apportez des nouvelles de mort dans une maison de mort, répliqua Tyrrel, et il n’y a rien au monde qui doive me faire supporter la vie. »