Les Entretiens d’Épictète/II/24

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Traduction par Victor Courdaveaux.
Didier (p. 217-222).

CHAPITRE XXIV




A quelqu’un qu’il n’estimait pas.

Quelqu’un lui dit un jour: Je suis venu souvent vers toi dans le désir de t’entendre, et jamais tu ne m’as répondu. Aujourd’hui, au moins, si faire se peut, dis-moi quelque chose, je t’en conjure. — Ne crois-tu pas, lui dit Epictète, qu’il y a l’art de parler, comme il y a l’art de telle autre chose? Ceux qui possèderont cet art parleront en gens qui s’y connaissent, et en ignorants, ceux qui ne le possèderont pas. — Je le crois. — Eh bien! ceux qui en parlant se font du bien à eux-mêmes et peuvent en faire aux autres, ne sont-ils pas ceux qui parlent en s’y connaissant? Et ceux, au contraire, qui se font du tort à eux-mêmes et aux autres, ne sont-ils pas ceux qui ne se connaissent pas à cet art de parler? Or, il est facile de trouver des gens qui se font du bien en parlant, et d’autres qui qui se font du tort. A leur tour, ceux qui écoutent tirent-ils tous quelque profit de ce qu’ils écoutent? Et ne peut-on pas, parmi eux aussi, trouver des gens qui profitent, et des gens qui pâtissent ? — Oui, parmi eux aussi. — Eh bien ! là aussi tous ceux qui écoutent en s’y connaissant ne sont-ils pas ceux qui profitent, tandis que tous ceux qui écoutent en ne s’y connaissant point, pâtissent ? — D’accord. — N’y a-t-il pas alors un art d’écouter, comme il y a un art de parler ? — Il semble que oui. — Si tu le veux bien, pense encore à ceci. A qui appartient-il, suivant toi, de faire de la musique ? — Au musicien. — Faire une statue comme elle doit être faite, à qui crois-tu encore que cela appartienne ? — Au statuaire. — Et pour la regarder en connaisseur, crois-tu qu’il n’y ait besoin d’aucune science ? — Il y en a besoin. — Eh bien ! s’il faut un homme exercé pour parler comme on le doit, ne vois-tu pas qu’il faut aussi un homme exercé pour écouter avec profit ? Ne parlons pour le moment, si tu le veux, ni de perfection ni de profit complet, car tous les deux nous sommes à grande distance de quoique ce soit de ce genre. Mais voici, ce me semble, une chose que tout le monde m’accordera : c’est que, pour écouter un philosophe, on a besoin de quel que préparation. N’est-ce pas vrai ?

De quoi donc te parlerai-je ? Sur quel sujet peux-tu m’écouter ? Sur le bien et le mal ? Mais de qui ? Du cheval ? — Non. — Du bœuf ? — Non. — De qui donc ? De l’homme ? — Oui. — Savons-nous donc ce que c’est que l’homme, quelle est sa nature, quelle est son intelligence ? Avons-nous les oreilles familiarisées avec cette question, au moins dans une certaine mesure ? Comprends-tu ce que c’est que la nature ? Ou pourras-tu me suivre dans une certaine mesure, si je te le dis? Puis me servirai-je avec toi de démonstrations? Et comment le ferai-je? Car te rends-tu au moins compte de ce que c’est qu’une démonstration, de la manière dont elle se fait, des moyens qu’elle emploie, des cas où il y a semblant de démonstration, sans démonstration réelle? Sais-tu, en effet, ce que c’est que la vérité, ce que c’est que l’erreur, ce que c’est que conséquence, opposition, désaccord, contradiction? Puis te pousserai-je vers la philosophie? Comment le ferai-je? En te montrant les oppositions et les divergences de la plupart des hommes sur le bien et le mal, l’utile et le nuisible? Mais tu ne sais même pas ce que c’est qu’opposition! Montre-moi donc ce à quoi je puis arriver en causant avec toi. Donne-moi le désir de le faire. Que la brebis aperçoive une herbe qui lui convient, cela lui donne l’envie d’en manger; mais place auprès d’elle une pierre ou du pain, elle y sera indifférente. Il y a de même en nous une certaine propension naturelle à parler, quand celui qui doit nous entendre nous fait l’effet de quelqu’un, quand il a en lui-même quelque chose qui nous y invite; mais, quand il n’est là près de nous que comme une pierre ou comme une botte de foin, quelle envie peut-il donner à un homme? Est-ce que la vigne dit à l’ouvrier des champs, « Cultive-moi? » Non; mais, rien qu’à la voir, il est clair que celui qui la cultivera s’en trouvera bien; et elle invite ainsi d’elle-même à la cultiver. Un petit enfant, charmant et vif, ne vous donne-t-il pas l’envie de jouer avec lui, de marcher avec lui sur les mains, de balbutier avec lui? Mais qui a jamais l’idée de jouer avec un âne ou de braire avec lui? C’est que, si petit qu’il soit, il n’est jamais qu’un ânon.

— Pourquoi donc ne me dis-tu rien? — Je ne puis te dire qu’une chose, c’est que l’homme qui ignore ce qu’il est et pourquoi il est né, qui ne sait ni ce qu’est ce monde où il est, ni ce que sont ses compagnons, ni ce qui est bon, ni ce qui est mauvais, ni ce qui est beau, ni ce qui est laid, qui ne comprend ni un raisonnement, ni une démonstration, ni ce que c’est que la vérité, ni ce que c’est que l’erreur, et qui ne sait pas les distinguer, ne se conformera à la nature ni dans ses désirs, ni dans ses craintes, ni dans ses vouloirs, ni dans ses entreprises, ni dans ses affirmations, ni dans ses négations, ni dans ses doutes. En somme, il s’en ira à droite et à gauche sourd et aveugle; on le prendra pour quelqu’un, et il ne sera personne. Est-ce eu effet la première fois qu’il en est ainsi? Est-ce que, depuis que la race humaine existe, toutes nos fautes et tous nos malheurs ne sont pas dès ce moment venus de notre ignorance? Pour quoi Agamemnon et Achille se sont-ils disputés? N’est-ce point faute de savoir ce qui est utile et ce qui est nuisible? L’un ne dit-il pas qu’il est utile de rendre Chryséis à son père, et l’autre que cela est funeste? L’un ne dit-il pas qu’il doit recevoir la récompense qui a été donnée à un autre; et l’autre, qu’il ne le doit pas? N’est-ce pas pour cela qu’ils ont oublié qui ils étaient, et pourquoi ils étaient venus là? « Homme, pourquoi es-tu venu? pour gagner des maîtresses? ou pour combattre? — Pour combattre. — Qui? les Troyens? ou les Grecs? — Les Troyens. — Eh bien! laisseras-tu là Hector pour tirer l’épée contre le roi? Et toi, mon cher, oublieras-tu ton rôle de roi,

Toi à qui les peuples sont confiés, à qui tant d’intérêts sont remis;

et te disputeras-tu pour une femme avec le plus vaillant de tes alliés, que tu devrais entourer de toute sorte d’attentions et d’égards? Seras-tu au-dessous de l’habile grand-prêtre, qui a toute espèce de soins pour les grands guerriers? » Vois-tu ce que peut produire l’ignorance de ce qui est vraiment utile?

— Mais, moi (dis-tu), je suis riche! — Es-tu donc plus riche qu’Agamemnon? — Mais, moi, je suis beau! — Es-tu donc plus beau qu’Achille? — J’ai de plus une chevelure magnifique! — Est-ce qu’Achille n’en avait pas une plus belle encore, et une blonde? Et il ne la peignait ni ne l’arrangeait avec élégance! — Mais, de plus, je suis fort! — Peux-tu donc sou lever une pierre telle que celle que soulevait Hector ou Ajax? — Mais, de plus, je suis de noble race! — As-tu donc une déesse pour mère? As-tu pour père un fils de Jupiter? Et de quoi tout cela servait-il à Achille, quand il était assis à pleurer pour une femme? — Mais je suis orateur! — Est-ce qu’il ne l’était pas lui aussi? Ne sais-tu pas comment il s’est tiré d’affaire avec les plus habiles parleurs de la Grèce, Ulysse et Phénix? Comment il les a réduits au silence?

Voilà tout ce que je puis te dire, et encore sans plaisir. Pourquoi? parce que tu ne m’as pas inspiré. Que puis-je en effet regarder en toi qui m’excite, comme la vue d’un cheval de bonne race excite un écuyer? Ton corps? Mais tu en as soin d’une façon honteuse. Tes habits? Mais eux aussi sont ceux d’un débauché. Ta tournure? Ton regard? Rien. Quand tu voudras entendre parler un philosophe, ne lui dis pas: « Tu ne me dis rien; » borne-toi à lui montrer que tu es digne de l’entendre, que tu as ce qu’il faut pour cela; et tu verras quelles paroles tu lui inspireras.