Les Entretiens d’Épictète/III/19

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Traduction par Victor Courdaveaux.
Didier (p. 282-283).

CHAPITRE XIX




De l’homme ordinaire et du philosophe.

La première différence entre l’homme ordinaire et le philosophe, c’est que celui-là dit, hélas! à cause de son enfant, à cause de son frère, à cause de son père; tandis que l’autre, s’il est jamais forcé de dire, hélas! ne le dit, après réflexion, qu’à cause de lui seul. Rien, en effet, de ce qui ne relève pas de notre libre arbitre ne peut entraver le libre arbitre, ou lui nuire; lui seul le peut. Si donc nous en arrivons presque, nous aussi, à n’accuser que nous, quand la route devient difficile, et à nous dire que rien ne peut nous troubler et nous bouleverser que notre manière de voir, j’en jure par tous les Dieux, nous sommes en progrès. Mais tout autre est la route que nous avons prise en commençant. Dans notre enfance, lorsque, en regardant en l’air, nous nous heurtions contre une pierre, notre nourrice, au lieu de nous gronder, battait la pierre. Et qu’avait fait la pierre? Devait-elle se déplacer à cause de l’étourderie d’un enfant? De même, si nous ne trouvons pas à manger au retour du bain, jamais notre gouverneur ne réprime notre impatience; au lieu de le faire, il bat le cuisinier. « O homme! (devrait-on lui dire) est-ce que c’est de lui, et non de notre enfant, que nous t’avons institué gouverneur? C’est notre enfant qu’il faut redresser; c’est à lui qu’il faut être utile. » Et voilà comme, plus grands, nous nous montrons encore enfants! Car c’est être un enfant, en fait de musique, que de n’être pas musicien; en fait de belles-lettres, que d’être illettré; et dans la vie, que de ne pas avoir appris à vivre.