Les Etapes d’une gloire religieuse - Jeanne d’Arc/01

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Les Etapes d’une gloire religieuse - Jeanne d’Arc
Revue des Deux Mondes6e période, tome 56 (p. 835-870).
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Les étapes d’une gloire religieuse – Jeanne d’Arc


I. L’ÊGLISE AU XVe SIÈCLE ET LA MISSION DE JEANNE


Une fille de France, qui, jadis au nom d’une prédestination religieuse, réalisa comme une mission religieuse le salut de sa patrie, est désormais qualifiée de sainte par l’autorité romaine. Un saint Canut en Danemark, un saint Etienne en Hongrie, en Castille un saint Ferdinand, furent des héros nationaux qui, tout en même temps, dévouèrent leur vie aux intérêts de l’Église : les honneurs qu’ensuite elle leur décerna mirent en lumière, non pas les services qu’ils rendaient à leur peuple, mais les services qu’elle-même leur devait. Tout autre est la carrière de Jeanne d’Arc. La grande obligée de cette jeune fille, la puissance qu’elle servit pour servir Dieu, ce fut la France ; et de ses déclarations l’Eglise a conclu que son devoir même d’état, imposé par ses « voix, » l’amenait à se comporter en héroïne nationale.

Le verdict du pape Benoît XV achève et couronne un travail de près de cinq siècles, presque aussitôt interrompu par une abominable tragédie, et souvent retardé par de longues périodes de lenteur, mais qui ne fut jamais complètement déserté, et qui s’opéra, simultanément, dans l’opinion des hommes d’Eglise et dans la conscience du peuple chrétien. Nous voudrions assister aux divers épisodes de ce travail, écouter parler l’Eglise, écouter prier le peuple, surprendre les manifestations de piété qui préparèrent les décisions ecclésiastiques, et suivre ainsi la genèse d’une gloire religieuse à laquelle, ni dans la vie des saints, ni dans l’histoire des peuples, aucune autre ne peut être comparée.


I. — LES PREMIERS TÉMOINS DE JEANNE : LES CURÉS DES MARCHES DE L’EST

Cette gloire commence à Domrémy. En ce village, aux alentours de 1425, Jeanne dite Jeannette avait pour curé M. Guillaume Front, qui souvent l’entendait en confession. Plus tard, quand elle fut célèbre, M. Front disait d’elle : « C’était une fille bonne et simple, dévote, bien à ses devoirs, craignant Dieu ; elle n’avait pas sa pareille dans le village. » Il ajoutait ce détail : « Si elle avait eu de l’argent, elle me l’aurait donné pour en faire célébrer des messes ; du moins, toutes les fois que je célébrais, elle y assistait toujours. »

Voilà le souvenir que laissa Jeanne au premier personnage qui pour elle représenta l’Eglise : son curé. Et d’autres prêtres du cru, les « discrètes personnes Henri Arnolin et Dominique Jacob, » devaient, eux aussi, se rappeler sa piété, sa sagesse, sa vertu, et plus tard les attester. L’Eglise, à Domrémy, estimait donc en Jeanne une petite paroissienne fort édifiante : de ses voix, de sa mission, ces divers prêtres ne nous ont rien dit, soit qu’ils n’en aient rien su, soit qu’informés en confession ils aient eu le devoir de se taire.

La madone souterraine de la collégiale de Vaucouleurs eut souvent pour visiteuse, en janvier et février 1429, une enfant de seize ans, qui vivait sous le toit du ménage Le Royer, et qui, de semaine en semaine, s’y attardait mystérieusement. Le petit monde ecclésiastique de l’endroit eut tôt fait de remarquer Jeanne, et « discrète personne Jean Colin, » qui la confessa, trouvait en elle, — il en témoignera plus tard, — les « signes d’une bonne catholique et chrétienne parfaite. » Il est à supposer qu’avant ce diagnostic Jean Colin avait dû regarder de très près, car les propos tenus par la fillette à Robert de Baudricourt, capitaine de la ville, induisaient Baudricourt à flairer en elle quelque chose de diabolique.

Voire même, M. Jean Fournier, curé de céans, à qui Jeanne s’était également confessée, fut mobilisé par le capitaine pour tenter une expérience. Ils firent irruption l’un et l’autre, le représentant de Dieu et le représentant du Dauphin, chez Mme Le Royer ; et M. Fournier, qui portait l’étole, dit à Jeanne : « Si vous êtes chose mauvaise, éloignez-vous ; si vous êtes bonne, approchez-vous. » Baudricourt, alors, vit Jeanne se traîner près de M. Fournier, jusqu’à ses genoux. Elle ne s’enfuyait pas, comme le diable l’eût fait, devant les signes sacrés faits avec l’étole. Les audacieux desseins de Dieu sur Jeanne et sur la France, tels qu’elle les avait confiés au gouverneur de Vaucouleurs, n’étaient donc pas des inspirations du Malin ; et l’intuition qu’elle avait, au moment même où il se produisait, d’un échec militaire subi par les troupes de Charles VII, n’était donc pas une révélation démoniaque. M. Fournier, curé, pouvait en donner à Baudricourt l’assurance ; et c’est à l’abri de ce premier verdict d’Eglise que Jeanne s’éloigna vers les rives de la Loire.


II. — LES PREMIERS JUGES DE JEANNE : LES EXAMINATEURS DE POITIERS

Là-bas, près de Charles VII, des examens plus solennels s’imposaient. La situation du royaume était désespérée. Réglementant au Puy les fêtes du jubilé, les consuls gémissaient : « Sauf correction de ceux qui mieux savent, temps ne fut jamais si plein de périls ni d’alarmes[1]. » Et voilà qu’une pucelle survenait, avec cette consigne, avec cette certitude de sauver la France : elle parlait à Charles VII de certains secrets, que lui seul et Dieu savaient. Dieu m’envoie, insistait-elle ; et Charles, troublé, se tournant vers les théologiens, leur demandait : Est-ce vrai ?

Une curieuse tapisserie du quinzième siècle, conservée au Musée Johannique d’Orléans, représente Jeanne chevauchant avec ses compagnons vers le château de Chinon : Charles VIIil, à pied, sort pour l’accueillir. Un des pages de Jeanne tient une banderole, sur laquelle se lisent en vieil allemand ces mots triomphants : « Ici vient la Vierge envoyée de Dieu au Dauphin dans sa Cour. » Sur le fond de la tapisserie, semé de fleurs, vingt-cinq soleils resplendissent, dont seize sont comme concentrés sur la tête de Jeanne. L’artiste, peut-être, voulait ainsi marquer que c’était par Jeanne, et après l’avoir elle-même inondée, que les lumières célestes parvenaient au roi [2]. Mais étaient-ce bien d’authentiques lumières célestes ? La parole était aux théologiens. Il fut arrêté, nous dit la Chronique de la Pucelle.


Que quelques docteurs en théologie l’entretiendraient et l’examineraient, et qu’il y aurait avec eux des canonistes et des légistes, et ainsi il fut fait… Quand elle parlait de ce dont elle était chargée de par Dieu, c’était chose merveilleuse comme elle parlait grandement et notablement, vu qu’en autres choses elle était la plus simple bergère qu’on vît jamais.


On l’observait dans toute sa vie : on la constatait sobre, dévote, tempérante. Et les théologiens flottaient entre la peur de refuser une aide divine et la peur d’encourager une illusion. L’écho de leurs perplexités parvint jusqu’à l’archevêché d’Embrun, qui avait alors pour titulaire Jacques Gelu.

C’était un personnage fort écouté. Depuis longtemps, la Cour et l’Église lui confiaient des missions illustres. S’agissait-il d’avoir pour la France l’alliance de la Castille, ou de négocier de la part d’un concile l’abdication d’un pape : on expédiait Gelu. Le professorat du droit canon, la carrière de magistrat, l’avaient acheminé vers les plus hautes cimes d’Église, et jusqu’en vue du faite souverain, la chaire même de Pierre : car à Constance, lorsqu’on avait créé un pape, huit voix s’étaient portées sur Gelu. En ce printemps de 1429, il regardait d’Embrun vers Chinon, vers le pauvre morceau de France qui restait au roi de France ; et ce qu’on lui écrivait de là-bas l’embarrassait fort.

Car il savait qu’une fille, une paysanne, nourrie dans la solitude, est susceptible d’illusions ; et puis il avait lu, dans les histoires, qu’une femme avait voulu empoisonner Alexandre. Gelu tremblait pour le prestige du Roi, pour son orthodoxie, pour sa vie. Charles VII, en écoutant cette pucelle, n’allait-il pas se rendre ridicule aux nations étrangères ? ou se laisser leurrer par la messagère de quelque hérésie nouvelle ? Gelu suppliait que le Roi ne conversât pas seul avec elle. Mais ces précautions une fois conseillées, Gelu disait : « Il est autant aisé à Dieu de vous mettre en mains la victoire avec peu qu’avec beaucoup de forces, par le bras et l’exploit des filles et des femmes, non moins que par celui des hommes. » Trop bon théologien pour s’offusquer de ce qu’il peut y avoir d’imprévu dans les conseils divins et de paradoxal dans les miracles qui s’y concertent, Gelu concluait qu’il fallait que le roi jeûnât, et vaquât à ses exercices de piété, pour être éclairé du ciel et préservé d’erreurs [3]. C’était un sage que l’archevêque d’Embrun, oh ! combien sage ! Mais sans doute, sous la mitre, avait-il assez médité sur la « folie de la croix, » pour admettre que Dieu pût ici-bas faire d’autres « folies. »

Embrun, questionné, avait finalement répondu par un point d’interrogation. les théologiens de Chinon furent d’avis qu’on menât Jeanne à Poitiers, où avaient émigré les universitaires parisiens fidèles à Charles, et que, là, on l’examinât encore. « J’aimerais bien mieux être auprès de ma pauvre mère, disait-elle, car ce n’est pas mon état ; mais il faut que j’aille, parce que Messire veut que je fasse ainsi… » Messire, c’était le Christ, dont elle allait dire aux théologiens la volonté.

Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, les convoqua. C’était un politique : transplantée dans un monde supérieur à celui des intrigues humaines, son intelligence vacillait. Il y avait autour de lui, entre autres docteurs, les évêques de Poitiers et de Maguelonne, Gérard Machet, confesseur du roi, futur évêque de Castres, et qui sera l’un des défenseurs de la Pragmatique Sanction, le bénédictin Pierre de Versailles, futur évêque de Meaux, qui plus tard représentera le pape Eugène IV auprès des Grecs et du roi de France [4]. Curieuse destinée que celle de Pierre de Versailles ! En 1412 ou 1413, séjournant à l’abbaye orléanaise de Micy, il avait, « pour remplir, disait-il, son devoir envers la patrie et le royaume, erga patriam et regnum, » prié l’ancien prévôt Juvénal des Ursins de faire comprendre au Dauphin que Dieu sauverait un jour son peuple comme jadis, par l’envoi de Moïse, il avait sauvé Israël. Et voici qu’allait comparaître devant lui celle qui se déclarait envoyée pour l’œuvre de salut : allait-il reconnaître, en elle, cet autre Moïse, que depuis dix-sept ans, son espérance attendait ? Deux inquisiteurs, les Frères Prêcheurs Aimeri et Turelure, étaient mandés également : on avait besoin de tout leur flair [5].

Le docte aréopage s’en fut chez maître Rabateau, avocat général au parlement, dont la « bonne femme » avait la garde de Jeanne. Deux heures durant, sise au bout d’un banc, Jeanne écouta les « belles et douces raisons » par lesquelles on lui remontra qu’on ne la devait point croire. « Elle répondait avec beaucoup de sagesse, comme l’aurait fait un bon clerc, » déclarera plus tard l’avocat Barbin ; et les docteurs étaient « grandement ébahis, comme si une simple bergère, jeune fille, pouvait ainsi prudemment répondre. » Le dialogue dura trois semaines : un registre en fut tenu, que les juges de Rouen auront plus tard entre les mains, et que nous voudrions tant, nous, tenir dans les nôtres ; il est, hélas ! disparu.

De ces colloques, quelques réponses surnagent, dans les dépositions que firent au tribunal de réhabilitation, vingt-sept ans après, certains examinateurs de Poitiers. Un d’eux, le frère prêcheur Seguin de Seguin, un « bien aigre-homme, » ne garda cependant aucune aigreur d’une réponse que lui fit Jeanne. Dans son parler de Limousin, où les mots provençaux devaient se mêler aux mots français, il demandait à Jeanne en quelle langue s’exprimaient ses voix. Et la Pucelle de s’écrier : « Une langue meilleure que la vôtre. » Un autre examinateur lui disait : « Qu’avez-vous besoin de gens d’armes ? Le seul plaisir de Dieu peut déconfire les Anglais et les faire aller en leur pays. » — « Les gens d’armes combattront, expliquait-elle, et Dieu donnera la victoire. » Et l’on était déconcerté par tout ce qu’il y avait de bon sens chez cette illuminée. On savait par ailleurs, — des enquêtes faites à Domrémy l’avaient appris, — combien elle était pure, et combien pieuse. Alors parmi ces juges qui d’abord, pour la tâter, avaient voulu la faire douter d’elle-même, il s’en trouva pour rechercher des prophéties qui d’avance la justifiassent, et ils en découvrirent. Maître Jean Erault révélait qu’une certaine recluse d’Avignon, Marie Robine, avait, à la fin du XIVe siècle, prophétisé les futurs exploits d’une Pucelle [6]. Et d’autres gens doctes remontaient plus haut encore, jusqu’au prophétisme breton [7]Ainsi se dessinait une sorte de préhistoire surnaturelle, faisant avenue vers la vocation de Jeanne.

Mais enfin, cette vocation, qu’était-elle et que valait-elle ? D’heure en heure, le péril de la France s’aggravait ; les théologiens devaient conclure. Ils conclurent qu’ « attendue la nécessité de lui et de son royaume, » Charles VII ne devait point « débouter ni déjeter la Pucelle. » L’Ecriture ordonnait qu’elle fût éprouvée par deux méthodes : que « par prudence humaine » on s’enquît de sa vie, et que « par dévote oraison » l’on requît des signes. Or il résultait, des enquêtes, qu’ « en elle, on ne trouvait point de mal, fors que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse ; et de sa naissance et de sa vie, plusieurs choses merveilleuses étaient citées comme vraies. » Quant aux signes, on lui en avait demandé, et elle avait répondu qu’elle « démontrerait signe divin devant Orléans. » En conséquence, les théologiens décidaient : « Le Roi ne la doit point empêcher d’aller à Orléans avec ses gens d’armes, mais la doit faire conduire honnêtement, en espérant en Dieu, car le douter ou délaisser sans apparence de mal serait répugner au Saint-Esprit et se rendre indigne de l’aide de Dieu. »

Pour la troisième fois en mille ans, la cité de Poitiers venait de jouer un rôle décisif dans l’histoire universelle. Au ive siècle, Poitiers, ville épiscopale de saint Hilaire, avait été le quartier général de l’orthodoxie occidentale contre l’arianisme ; et c’est parce que la croyance poitevine avait vaincu, que le monde chrétien avait continué de croire que Jésus était Dieu. Au vin8 siècle, les campagnes avoisinant Poitiers avaient vu, devant le Martel, l’Arabe reculer ; et c’est grâce à la victoire de Poitiers que l’Europe, barricadée contre l’Islam, avait pu s’appeler la chrétienté. Au XVe siècle, le tête-à-tête entre une paysanne et quelques hommes d’Eglise, dans une maison de Poitiers, authentiquait la mission de la Pucelle : avec leur assentiment, elle allait agir pour le roi de France, « de par le roi du ciel ; » et ce fut en vertu de la décision ecclésiastique de Poitiers que Charles VII chargea Jeanne du salut de la France. Après la notion d’un Homme-Dieu, après la notion de chrétienté et l’existence même de la chrétienté, Poitiers, à la suite du témoignage rendu par quelques docteurs à la Pucelle, allait sauver la notion même de France et l’existence même de la France.

« D’azur, à la colombe d’argent, tenant en son bec une banderolle où étaient écrits ces mots : De par le Roi du ciel, » telles furent, d’après les informations consignées en son Livre noir par le greffier municipal de La Rochelle, les armes personnelles adoptées par Jeanne [8] : elles exprimaient la merveilleuse investiture à laquelle venait d’adhérer la commission poitevine. Puisqu’elle marchait de par Dieu, elle voulait que devant elle Dieu marchât : tisserands et peintres, à Tours, furent vite au travail. Sur son pennon, qui ralliait l’état-major, l’Annonciation figura. Sur sa bannière, autour de laquelle accouraient, pour les exercices religieux, prêtres et soldats, apparaissait Jésus crucifié. Quant à l’étendard, destiné à rallier l’armée tout entière, et dont Jeanne concerta les détails d’après les indications de ses voix, nous en avons désormais au Musée johannique d’Orléans, grâce aux scrupuleuses recherches de M. le docteur Garsonnin, une reconstitution sérieuse : sur un fond de toile blanche, brodée de soie et décorée de fleurs de lis, Jésus trône dans l’attitude de majesté ; à ses côtés, des anges s’agenouillent ; à droite, on lit l’inscription Jhesus-Maria ; au revers, un semis de fleurs de lis [9].

Jésus annoncé, Jésus en croix, Jésus triomphant, conduisait ainsi la petite armée. Et dès le début de la chevauchée, pour se confesser presque chaque jour, pour communier souvent et se faire chanter la messe, Jeanne eut près d’elle un Hermite de Saint-Augustin, Jean Paquerel : il ne devait plus la quitter jusqu’au jour où elle tomba captive. Spectateur quotidien, il put lire, à l’œil nu, le beau livre qu’était son âme ; confesseur, elle l’aidait elle-même à lire plus avant, entre les lignes. Or, il déclarera plus tard, devant les juges de la réhabilitation, qu’elle pratiquait les bonnes œuvres et était pleine de toutes les vertus, que, blessée à l’épaule, elle refusait, de crainte que ce ne fût une offense à Dieu, d’être guérie pair incantation ; qu’elle avait une profonde compassion pour tous les pauvres soldats, fussent-ils Anglais ; et qu’elle était, à ses yeux, « envoyée de Dieu. » Ainsi déposera cet aumônier militaire, et sa parole justifiera les enquêteurs de Poitiers.


III. — COMMENTAIRES D’ÉGLISE SUR LA DÉLIVRANCE D’ORLÉANS

Jeanne donna, devant Orléans, le signe qu’elle avait promis : le 8 mai 1429, la ville fut délivrée. Gelu, dans son archevêché des Alpes, conclut tout de suite que cette « chétive bergère » était l’instrument de la sagesse divine, et que le dauphin devait l’écouter. Des interpellateurs surgissaient, demandant à Dieu pourquoi il se servait d’une femme et non point d’un ange, et pourquoi, au lieu d’agir tout d’un coup, il agissait progressivement. Gelu remettait ces curieux à leur place, dans un traité latin qu’il dédiait à Charles VII. A ses yeux, plus de doute possible : la justice de la cause du Roi, la foi de ses prédécesseurs, toujours libérée de toute hérésie, les sanglots des opprimés, l’iniquité de la cause anglaise, la cruauté de la nation anglaise, expliquaient le geste de Dieu, qui, pour sauver la France, dépêchait Jeanne. La carrière de cette Pucelle, observait Gélu, « est celle d’une guerrière, et cependant rien de cruel ; elle est miséricordieuse envers tous ceux qui ont recours au Roi, envers les ennemis qui veulent rentrer dans leur pays. » Et l’archevêque d’Embrun, reprenant la vieille théorie canonique de la juste guerre, montrait comment les actes de Jeanne s’y conformaient.

Donc Charles devait la suivre, ce qui ne voulait pas dire que, pour le détail des opérations, il ne dût pas consulter la prudence humaine ; mais « c’est le conseil de la Pucelle qui devait être demandé et cherché principalement [10]. » De Lyon, une voix faisait écho, qui trente années durant avait enfiévré la chrétienté : c’était la voix de Gerson. Il mettait alors un intervalle entre ses joutes conciliaires et la mort, en étudiant le Cantique des Cantiques : dans ces versets d’amour, il aimait à aimer Dieu, et rêvait d’être un jour interrompu, dans sa lecture, par une convocation du Maître, qui l’appellerait à venir achever là-haut la phrase ici-bas ébauchée. Mais lorsqu’il apprit à Lyon, six jours après l’événement, la prise d’Orléans, ce mystique qui déjà vivait entre ciel et terre redescendit sur terre ; et n’ayant plus que deux mois à vivre, il prit congé du Cantique qui parlait d’éternité, pour écrire sur la personnalité du jour, sur la Pucelle. Des sphères célestes où déjà planait sa pensée, ce vieillard, tout d’un coup, retombait dans l’actualité. Mais c’était pour conclure : « Cela a été fait par le Seigneur ; il est pieux, salutaire, dans l’ordre de la foi et de la bonne dévotion, de se déclarer pour cette Pucelle. » Il l’a justifiait contre ceux que ses vêtements d’homme faisaient grimacer, et il redisait : « Voilà l’éclatante, la prodigieuse inauguration d’une aide divine. » Jusqu’où irait Cette aide ? Gerson détaillait les avertissements d’ordre religieux et politique apportés à la France par la Pucelle : il fallait que la France les suivît, de peur que « l’ingratitude, les blasphèmes ou quelque autre cause n’arrêtassent le cours des bienfaits divins. » L’approbation théologique dont Gerson sanctionnait la mission de Jeanne se complétait ainsi par une sorte de leçon morale adressée au Roi et à son peuple : il les engageait l’un et l’autre à écouter cette messagère de Dieu [11].

Hors de France, aussi, les hauts faits de Jeanne occupèrent tout de suite la science d’Eglise. Etait-ce une envoyée divine ? ou bien une fausse prophétesse ? Un jeune universitaire de Cologne, qui devait plus tard se faire un nom, Henri de Gorkum, entendait soutenir les deux thèses : il alignait, de part et d’autre, les arguments qu’elles alléguaient. Modeste encore, il prétendait ne rien décider, et voulait uniquement « provoquer de plus doctes à une intelligence plus approfondie de la matière. » On sentait, cependant, qu’il inclinait à penser que Dieu était là [12]. Les populations rhénanes, très excitées, obsédaient les prêtres, pour savoir ce qu’était cette Jeanne, qui prédisait l’avenir. Un clerc de Spire, de juin à septembre 1429, publiait en deux cahiers successifs les réponses qu’il faisait à l’importunité des questionneurs. Son information manquait évidemment de sûreté : ne racontait-il pas qu’un Prémontré, un an plus tôt, lui avait parlé de Jeanne comme d’une assidue contemplatrice des astres ? Or un an plus tôt, hors de Domrémy, qui donc connaissait Jeanne et qui donc parlait d’elle ? Mais les jugements du clerc valaient mieux que ses racontars : il estimait que Jeanne avait trop de vertus pour être magicienne ; qu’elle faisait bien de se vêtir en homme, et qu’il était convenable que le royaume de France, perdu par une femme, — l’Allemande Isabeau, — fût relevé par une femme [13].

Jusque dans Rome, les esprits étaient en branle. Au début de 1429, un clerc français de l’entourage du pape Martin V avait achevé la rédaction d’une chronique intitulée le Bréviaire historique ; et dans les dernières pages, tenace en ses patriotiques espérances, il avait écrit :


Le très chrétien prince, le roi Charles, a beau être abandonné par les siens ; le ciel remettra entre ses mains l’étendard de la victoire, pourvu cependant qu’il s’humilie et qu’il l’implore avec un cœur pur.


Au cours de l’été, dans l’un des manuscrits de son Bréviaire, — celui que conserve |la bibliothèque Vaticane [14], — ce clerc ajoutait un post-scriptum sur « un événement grave, et considérable, et inouï, qui n’avait pas eu son pareil depuis l’origine du monde : » la délivrance d’Orléans par une Pucelle, qui égalait ou même dépassait Debora, Judith et Penthésilée, et qui accomplissait « des actes plus divins qu’humains. » Silence aux jaloux, qui parlaient ici de superstitions, de sortilèges ! Notre clerc savait la différence entre les « miracles opérés par les bons » et les « prodiges des au Malin. » Cette Jeanne était vertueuse, pieuse ; et puis « elle combat, continuait-il, pour une cause utile et juste, puisque c’est pour pacifier le royaume de France, ce qui entraînera le relèvement de la foi, qui, à en juger par l’expérience des siècles passés, n’aurait pas tant souffert si la France n’avait pas été entraînée dans un tourbillon de guerres désastreuses. »

Cette âme de prêtre émigré, qui sur les bords du Tibre avait tremblé pour la France, se blottissait dans une double certitude : il savait que Dieu, pour régner dans le monde, avait besoin de la France, et que la France, pour cesser d’être esclave, avait besoin de Dieu : Jeanne lui apparaissait, au loin, comme la servante providentielle de ces deux nécessités. Il s’engageait dans un curieux récit, où l’on voyait Jeanne demander à Charles VII son royaume, se le faire attribuer, solennellement, devant quatre notaires, et puis, ces mêmes notaires étant présents, donner le royaume à Dieu, et finalement, agissant au nom de Dieu, en réinvestir Charles VII. Ce clerc écrivait, semble-t-il, avant le sacre de Reims ; mais il savait, évidemment, les propos qu’à Chinon la Pucelle avait tenus au Roi. Il semblait qu’à la faveur de cet apologue il mit en relief, sous une forme dramatique, la portée que Jeanne attachait au sacre et la réinvestiture que Dieu lui-même, en conclusion des victoires de Jeanne, allait consentir à la dynastie capétienne [15]. A l’arrière des notaires qui tour à tour enregistraient ces étranges translations de propriété du royaume de France, son imagination, soyons-en sûrs, entrevoyait d’autres témoins, un Hincmar, un saint Rémi, artisans de la gloire de Reims, — gloire unique, où s’étaient peu à peu mêlés, comme au principe la conséquence se mêle, le souvenir du baptême de la France et le souvenir des sacres royaux, renouveau périodique du vœu baptismal.


IV. — LA PIÉTÉ POPULAIRE DEVANT LA LIBÉRATRICE D’ORLÉANS

Le 5 mai 1430, le chanoine angevin Jean Boucher, guéri par sainte Catherine d’une maladie importune, s’en allait la remercier en son église de Fierbois, où Jeanne naguère avait envoyé chercher une- épée ; et Jean Boucher notait, dans les archives mêmes du sanctuaire : « Dans la présente chapelle, j’ai célébré la messe à haute voix, priant pour le roi, pour la Pucelle digne de Dieu (Puella Deo digna) [16]. » Les foules chrétiennes, en France, pensaient comme ce chanoine ; derrière la Pucelle, elles voyaient Dieu.

A son sujet, des légendes se formaient : on les sent éclore, dès le 21 juin 1429, dans une lettre écrite au duc de Milan, Philippe-Marie Visconti, par le sénéchal de Berri, Perceval de Boulainvilliers. Ces légendes disaient que dans la nuit d’Epiphanie où Jeanne était née, tous les habitants de Domrémy s’étaient sentis transportés d’une joie inconcevable, et que, deux heures durant, les coqs avaient chanté.

« Pucelle ordonnée de Dieu, en qui le Saint Esprit versa sa grâce : » ainsi parlait Christine de Pisan, la grande féministe du moyen âge, toute joyeuse de célébrer l’honneur fait à son sexe par Jeanne d’Arc ; et s’adressant aux Anglais, Christine leur disait : « Gent aveugle, voulez-vous combattre contre Dieu ? » La Pucelle « ne semble pas venir de la terre, mais être descendue du ciel, » reprenait Alain Charlier, secrétaire du Roi. Une ballade populaire retrouvée à Valence signifiait aux Anglais que leur bannière était renversée

Par le vouloir du roy Jésus
Et Jeanne la douce Pucelle
De quoi vous êtes confondus,
Dont c’est pour vous dure novelle [17].

Et les populations toulousaines invectivaient contre ces messieurs du Capitole, coupables de n’avoir pas envoyé vers le Roi « pour savoir les miracles et les faveurs nouvelles qui se multipliaient de jour en jour par le moyen de cette pucelle [18]. »

On avait su, à travers la France et même au dehors, les colloques avec les théologiens : « Elle disserte si bien que c’est une autre sainte Catherine venue sur la terre, » écrivait de Bruges, dès le 10 mai 1429, un de ces marchands vénitiens qui parcouraient l’Europe, guettant les denrées et les échos [19]. Et puis, au jour le jour, on avait su que les « signes » demandés par les théologiens étaient apportés par des victoires. En fallait-il davantage pour que parfois, avec une naïveté fiévreuse, la piété populaire s’abandonnât à certaines manifestations qui risquaient de desservir Jeanne plutôt que de l’honorer ? Car les ennemis guettaient… La gloire de Jeanne, dès 1429, atteignit à ce périlleux apogée : Noël Valois en a retrouvé la preuve, en 1906, dans, un manuscrit de Vienne, contenant la réponse faite à l’écrit de Gerson par un clerc parisien [20].

Ce clerc, qui, comme tous les universitaires demeurés à Paris, appartenait au parti anglais, accuse Jeanne d’idolâtrie et de sortilèges ; et la raison qu’il en donne, c’est qu’« en plusieurs villes notables, elle acceptait, comme une sorte d’offrande, des cierges allumés que des enfants lui offraient à genoux, et elle faisait tomber sur leurs têtes trois gouttes de cire ardente en pronostiquant qu’à cause de la vertu d’un tel acte ils ne pouvaient être que bons. » Ainsi se dessinait dès 1429 la tactique des ennemis de Jeanne : témoins d’une certaine ferveur populaire, ils induisaient qu’elle en était complice.

Induction venimeuse, induction mensongère, comme le prouve l’attitude de Jeanne quand, au cours de ses chevauchées, nous la voyons en contact avec certaines intempérances d’enthousiasme ou certaines craintes superstitieuses. A Troyes, les habitants n’osaient pas approcher d’elle ; à Bourges, ils la pressaient de bénir des chapelets. Elle disait à ceux-ci : « Touchez-les vous-mêmes, mes braves gens ; ils en vaudront tout autant ; » et à ceux-là : « Approchez, approchez hardiment, je ne m’envolerai point ! » Elle avait des saillies de bon sens, à demi malicieuses, pour faire s’éteindre dans un sourire ces dévotes ferveurs dont elle se sentait, malgré elle, devenir l’objet, et dont elle eût voulu restituer tout l’honneur à « Dieu premier servi. » Pierre Vaillant, bourgeois d’Orléans, la voyait faire effort pour se soustraire aux ovations populaires, afin que Dieu seul eût la gloire.

Mais les juges de Rouen, bientôt, exploiteront contre Jeanne ces effervescences de la foule : ils l’en rendront responsable, et, dans l’article 52 de l’acte d’accusation, ils oseront affirmer :


Item la dite Jeanne par ses inventions a séduit le peuple catholique ; beaucoup en sa présence l’ont adorée comme sainte et l’adorent encore en son absence, commandant par révérence pour elle messes et collectes dans les églises ; bien plus, ils la déclarent la plus grande parmi les saintes après la sainte Vierge, ils élèvent des images et des représentations de sa personne dans les basiliques des saints, et ils portent sur eux son effigie en plomb ou en tout autre métal, ainsi qu’il est accoutumé de faire pour les saints canonisés par l’Église, et ils prêchent publiquement que c’est l’envoyée de Dieu, qu’elle est moins une femme qu’un ange.


Les juges, de Rouen seront portés, par leur acharnement même, à ramasser les pièces à conviction ; et parmi celles que dans cet article ils allèguent, quelques-unes encore existent pour nous. Ils parlent d’images de Jeanne ; et de fait, sur un tableau religieux exécuté du temps même de Jeanne pour quelque chapelle et représentant la Vierge et l’Enfant, on voyait saint Michel pesant une âme, et Jeanne tenant d’une main son étendard, de l’autre un écu armorié, et portant un nimbe. Les juges parleront aussi de médailles : et de fait, le musée de Cluny et une collection privée possèdent deux médailles de l’an 1430 : l’une porte sur une de ses faces les armes de Jeanne, et l’autre, avec ses armes, exhibe aussi son buste. Les juges, enfin, feront un grief à Jeanne des liturgies qui pour elles se célébraient dans les églises ; et de ces liturgies, quelques textes depuis lors nous ont été révélés. Une antienne où l’on priait le Seigneurie briser la puissance des Anglais et de les faire trembler jusqu’au fond de leur être précédait une oraison dans laquelle le prêtre disait à Dieu : « Vous qui avez délivré votre peuple par la main d’une femme, faites que Charles notre roi lève par vous un bras victorieux [21]. »

Pour fêter les victoires de Jeanne, on fit des processions à Carcassonne, et jusqu’à Brignoles ; dans ces deux dernières villes, elles se renouvelèrent, chaque année, durant tout l’ancien régime [22]. Le ponctuel comptable Guillaume Lambert, dans les registres municipaux de Périgueux, notait, le 13 décembre 1429, la dépense de deux cierges et de deux sols d’honoraires, faite par la ville pour une messe chantée, parce qu’un frère prêcheur, messire Hélie Bodant, « était venu dans cette ville et prêchait à tout le peuple les grands miracles accomplis en France par l’intervention d’une Pucelle [23]. » Sur ce même sujet, les Limousins, en 1430, entendaient prêcher un émigré normand, maître Robert Masselin, qui les exhortait « à la dilection du roi et de la Pucelle ; » et lorsque maitre Masselin, coupable d’avoir fabriqué deux bulles pontificales, eut un urgent besoin de la clémence royale, son avocat Jean Barbin, — celui-là même qui déposera sur Jeanne au procès de réhabilitation, — rappelait à la décharge de Masselin ce « notable sermon [24]. »


V. — DU SERVICE DE FRANCE AU SERVICE DE CHRÉTIENTÉ : L’ATTENTE D’UN « PLUS HAUT FAIT »

Au pied des chaires, au pied des autels, le peuple chrétien s’imprégnait de cette idée, exprimée par Jeanne elle-même au Duc de Bourgogne : « Ceux qui font la guerre au saint royaume de France font la guerre au roi Jésus. » On comprenait la précision juridique que Jeanne mettait dans ces paroles, on sentait que le droit qu’avait Jésus d’investir Charles de ce royaume était insulté par l’Anglais. Mais Jeanne, d’autre part, se retournant vers les Anglais, leur écrivait : « Si vous faites raison au Roi de France, encore pourrez venir en sa compagnie, là où les Français feront le plus beau fait qui jamais fut fait pour la chrétienté. » Elle rêvait d’un Charles VII menant les Français à la croisade, et puis, en même temps qu’eux, les Anglais. Et ce que Jeanne rêvait, déjà certaines imaginations chrétiennes l’entrevoyaient comme prochain.

« C’est le moindre de son effort, écrivait Christine de Pisan, de détruire l’anglaiserie :

Car elle a d’ailleurs plus haut fait,
C’est que la foi ne soit périe. »

On dirait même que Christine l’acheminait d’ores et déjà vers deux croisades.

Celle de Palestine, naturellement. Les marchands vénitiens écrivaient à leurs correspondants que Jeanne avait promis à Charles la conquête de la Terre Sainte, et que pendant un ou deux ans, les Français et les Anglais, avec leurs seigneurs, devraient se vêtir d’étoffe grise avec la petite croix cousue dessus [25]. Et d’avance, Christine chantait :

Des Sarrasins fera essart
En conquérant la Sainte Terre.
Là mènera Charles, que Dieu garde !

Mais une autre croisade, peut-être, précéderait celle de Palestine ; et Christine encore versifiait :

Les mécréants dont on devise
Et les hérites de vie horde
Détruira…

Ces hérétiques (hérites), c’étaient les Hussites ; et quelle que soit l’authenticité de la lettre de menaces adressée par Jeanne aux Hussites sous la signature de l’aumônier Paquerel, il est un fait certain, c’est qu’en 1434, dans une pièce qui se jouera à Ratisbonne et dont le sujet sera la guerre de Bohême, Jeanne d’Arc aura un rôle [26].

Au-delà d’Orléans, au-delà de Reims, on ouvrait à Jeanne la route de Prague, la route de Jérusalem. Elle est « la gloire, non pas seulement de la France, mais de la chrétienté tout entière, » disait Alain Charlier. Les Français du XVe siècle savaient, avec une fierté angoissée, la place qu’avait tenue leur pays dans le passé de la chrétienté, il leur apparaissait que l’héroïne qui sauvait la France allait en même temps renouer la chaîne de ses destinées historiques. Entre Jeanne et eux, il y avait accord, pour concerter à l’avance d’autres chevauchées, dans lesquelles la chrétienté, menée par la France, et par Jeanne au nom de la France, recommencerait de servir Dieu.

En ce temps-là, dans beaucoup d’âmes, s’entreheurtaient deux idées que l’allure même de l’histoire semblait à certaines heures mettre en conflit : l’idée de nationalité et l’idée de chrétienté. Lorsque des rois et des papes étaient en désaccord, c’étaient elles, au fond, qui bataillaient, et l’heure était proche où, dans la ville de Baie, elles allaient prendre comme champ clos une salle de concile. Mais Jeanne d’Arc, — cette Jeanne qu’au témoignage d’une chronique bourguignonne les « simples et folles gens, parmi France, » appelaient l’Angélique [27], — conciliait sous les regards du monde, en les incarnant elle-même toutes deux, en les corrigeant et en les enrichissant l’une par l’autre, ces deux idées dont l’une revendiquait son droit à naître, et l’autre son droit à ne pas mourir [28].


VI. — UN MOUVEMENT DE PRIÈRES POUR JEANNE PRISONNIÈRE

Devant Compiègne, le 23 mai 1430, Jeanne fut désarmée, faite prisonnière. Le service de la France, celui du Christ, furent désormais privés, non de son cœur, mais de son bras. Le Duc de Bourgogne, tout de suite, prévint Henri VI, l’enfant-roi [29] ; il écrivit, aussi, aux habitants de Saint-Quentin, pour leur remontrer « l’erreur et folle créance de tous ceux qui se sont rendus enclins et favorables aux faits de cette femme. » Le duc marquait ainsi l’esprit du procès qui devait bientôt se dérouler : on tourmentera Jeanne, on la brûlera, pour convaincre de « folle créance » ces Français qui pensaient, avec l’aide de Jeanne, avoir celle de Dieu.

A Embrun, Jacques Gelu vit très net : il supplia Charles, dans une lettre, de ne rien épargner pour le rachat de la Pucelle, et de faire ordonner partout des prières [30]. Pour qu’un tel malheur eût pu se produire, il fallait, d’après Gelu, que le roi ou le peuple eût commis envers Dieu quelque manquement. Des prières s’inaugurèrent : à Tours, nu-pieds, chanoines et prêtres processionnèrent pour la délivrance de Jeanne [31]. Toute une messe s’improvisa, dont la collecte, et l’offertoire, et la postcommunion, imploraient de Dieu la liberté de Jeanne. Un évangéliaire de la bibliothèque de Grenoble nous a conservé ces suppliants oremus :


O Dieu tout-puissant et éternel, qui par votre sainte et ineffable clémence et par la merveilleuse vertu de votre bras, avez délégué la Pucelle pour la glorification et le salut de la France, la confusion et la ruine de ses adversaires, et qui avez ensuite permis qu’en accomplissant la sainte mission dont vous l’aviez chargée elle tombât dans les mains de ces mêmes ennemis, accordez-nous, par l’intercession de la bienheureuse Marie toujours vierge et de tous les saints, de la voir échapper saine et sauve à leur puissance, et continuer librement l’exécution de vos ordres formels.


C’est après le Gloria de la messe que cette prière prenait place ; mais au cours du sacrifice, deux fois encore, le prêtre insistait, en rappelant à Dieu la besogne que Jeanne devait encore accomplir (quod superest suæ negociationis) [32]. Ainsi priait l’Eglise de France, non seulement pour la destinée de la Pucelle, mais pour son œuvre ; et cette prière même recelait un nouvel acte de foi dans la laborieuse vocation qui mêlait la vie de la Pucelle à la vie de la France.


VII. — UNE MACHINATION THÉOLOGIQUE CONTRE JEANNE : L’UNIVERSITÉ DE PARIS

Mais c’est précisément en raison de cet acte de foi, sans cesse renouvelé par la conscience française, que les ennemis de Jeanne allaient machiner contre elle un procès d’ordre religieux. Déjà, quarante-huit heures à peine après son arrestation, les universitaires parisiens y songeaient.

On était très anglais, dans le Paris d’alors. Le traité de Troyes faisait des Parisiens les sujets d’outre-Manche ; il semble qu’un certain nombre ne pardonnaient pas à « une créature qui était en forme de femme, — ainsi était désignée Jeanne dans le Journal dit d’un bourgeois de Paris, — de les troubler dans leur complaisante obéissance. Ils apprirent un jour qu’un Franciscain dont ils avaient acclamé les sermons de carême, le frère Richard, s’était manifesté, à Troyes, comme un partisan de Jeanne : de ce jour les dames regrettèrent les beaux atours qu’à la voix de ce prédicateur elles avaient brûlés : les hommes revinrent aux jeux de dés qu’il leur avait ordonné de quitter ; et l’on jeta de côté les médailles du nom de Jésus, dont il avait fait distribution. Il s’était fait le complice de Jeanne, une idolâtre : adieu ses cadeaux, adieu ses conseils [33] ! La cité universitaire, petite ville dans la grande, était particulièrement attachée à la domination anglaise ; et jusqu’en 1628, un corps de logis donnant sur la rue de Sorbonne devait en garder une marque flagrante : ce fut seulement au temps de Richelieu que disparurent de cette façade, où elles s’étalaient en bosse, les armes d’Angleterre, « savoir trois grandes roses qui avaient chacune en diamètre un pied et demi [34]. »

En septembre 1429, Jeanne, le jour de la Nativité de la Vierge, avait essayé de pénétrer dans Paris, et, blessée, elle avait dû se retirer : les universitaires en induisirent que Dieu n’était pas avec elle et qu’au demeurant elle profanait les fêtes de la Vierge, que dès lors ses succès antérieurs avaient été suscités par l’esprit malin, et que plus elle avait été victorieuse, plus elle méritait de passer pour sorcière. Ils furent si joyeux de sa défaite et des raisonnements qu’elle leur suggéra, qu’ils la commémoreront encore, deux ans plus tard, le 8 septembre 1431, par une cérémonie d’actions de grâces. De méchants bruits circulaient, d’après lesquels, au moment de l’assaut, on avait entendu Jeanne crier elle-même : « Si vous ne vous rendez, nous entrerons par force et vous serez tous mis à mort sans merci. » Propos diaboliques, concluait-on. Et certaine note consignée par le grand bedeau de la faculté de théologie atteste que, vers le 22 septembre 1429, cette faculté faisait transcrire un traité sur le bon esprit et le malin esprit, pour y chercher sans doute, dès ce moment-là, des armes contre Jeanne. Le Vénitien Pancrace Justiniani, se trouvant à Bruges en novembre 1429, avait vent que « l’Université de Paris, ou, pour mieux dire, les ennemis du Roi, avaient accusé Jeanne auprès du pape ; » et certains religieux disaient à Pancrace : « La Pucelle est une hérétique, et non seulement elle, mais encore ceux qui ont foi en elle. Elle va contre la foi en voulant qu’on la croie, et en sachant prédire l’avenir [35]. »

Cette Université parisienne, qui jadis rayonnait sur la chrétienté comme une messagère de la croyance et du 5avoir, avouait au pape Martin V, en 1425, la décadence de sa vieille gloire [36]. Mais les universitaires maintenaient leur prérogative de « connaître et de décider, dans les causes relatives aux hérésies ou opinions produites à Paris et dans les environs ; » cette prérogative allait les amener, en septembre 1430, à faire brûler une pauvre Bretonne dite la Pierronne, dont l’un des crimes était d’avoir proclamé la vocation divine de Jeanne. Et c’est au nom de cette même sollicitude pour la foi que le recteur Guillaume Éverard, dès le 25 mai 1430, faisait réclamer au Duc de Bourgogne, par le vice-inquisiteur Billori, la livraison de la Pucelle, « soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentant hérésie, » et qu’un mois plus tard l’Université tout entière insistait, dans deux lettres instantes au Duc de Bourgogne et à son vassal Luxembourg.


VIII. — UN AGENT POLITIQUE DEVENU JUGE D’EGLISE : CAUCHON

Mais, pour ce Luxembourg, Jeanne était un butin de guerre. La livrer gracieusement, comme gibier d’Inquisition, n’avait rien qui le tentât. L’Angleterre allait intervenir, non point avec des sommations canoniques, mais avec des promesses de deniers : Jeanne lui fut livrée. L’ayant achetée, elle la détenait et se proposait expressément, quelle que fût l’issue du procès projeté, de ne la plus relâcher. Elle allait la faire juger à Rouen, sous ses yeux. Le terrain semblait propice. Pas d’archevêque : le nouveau titulaire du siège ne devait prendre possession qu’en 1432. Pas de doyen du chapitre : le personnage qui portait ce titre n’avait jamais résidé à Rouen. Sur trente chanoines que comprenait l’ancien chapitre de Rouen, treize avaient expié par la perte de leurs prébendes le crime d’être trop Français ; neuf autres devaient se tenir à l’écart du procès de Jeanne. On allait tenir, aussi, à l’écart des fonctions ; d’assesseurs tous les curés rouennais. Pour composer un tribunal et préparer un jugement, l’Angleterre disposait d’un metteur eu œuvre fort expert, Cauchon, évêque de Beauvais.

En 1420, durant le siège de Meaux par les Anglais, trois religieux qui défendaient la place étaient tombés entre leurs mains ; on les avait envoyés, tout de suite, à Cauchon. Et Juvénal des Ursins nous raconte :


Il faisait diligence de les faire mourir et de les mettre, en attendant, en bien fortes et dures prisons, sans considérer qu’ils n’avaient en rien failli, car la défense leur était permise, de droit naturel, civil et canonique. Mais cet évêque disait qu’ils étaient criminels de lèse-majesté et qu’on les devait dégrader.


Un magistrat d’Eglise qui met son astuce et sa juridiction au service de l’Angleterre, et qui poursuit avec un appareil canonique tout ce qui lèse la majesté anglaise : voilà Cauchon [37]. Il fut, vingt ans durant, le grand agent politique de l’Angleterre. Lorsque, en 1425 et 1433, l’Angleterre a besoin d’une influence pour amener le Parlement de Paris à enregistrer certaines ébauches de concordat entre elle et la papauté, elle emploie Cauchon, qui fait capituler le Parlement et qui gagne, à ce succès, les félicitations du pape Martin V [38]. Et lorsque, en 1428, elle recrute des commissaires pour lever en Champagne des subsides, l’un d’eux s’appelle Cauchon [39]. Elle l’emploie comme diplomate, comme percepteur, comme juge ; elle l’excuse, en 1432, de son absence au concile de Bâle, en informant le concile, officiellement, qu’il est retenu par ses fonctions de conseiller du Roi [40].

En cette année 1430 où Jeanne allait devenir sa justiciable, les gens de Beauvais s’étaient, à l’approche de Jeanne, soulevés pour la France ; et Cauchon, fugitif de sa ville épiscopale, dévorait l’affront. « L’évêque est ennemi, » disait-on ; et l’on détruisait ses jardins, on enlevait le plomb de ses gouttières, on saccageait ses vignes [41]. Cauchon, faisant la besogne du roi d’Angleterre avec l’espoir de quelque bel évêché, cherchera peut-être une revanche, aussi, pour ses mésaventures de Beauvais.

Le terrain juridique aménagé dès la fin de mai par les universitaires parisiens fut tout de suite celui qu’il adopta : on fit un procès à la foi même de Jeanne. Voici, derrière Cauchon, un vice-inquisiteur, Le Maistre : tardivement convoqué, doutant de sa compétence, ce Frère Prêcheur ne consentit à siéger qu’avec l’autorisation du grand inquisiteur de Paris, et garda toujours une attitude assez passive, « pauvre chien mouillé, battu, effacé dans un coin [42]. » A côté de ce comparse, qui craignait d’être mis à mort s’il ne procédait pas comme les Anglais voulaient, et qui ne fut malfaisant que par lâcheté, siégeaient, entre autres assesseurs, six docteurs de l’université de Paris, qui furent, eux, malfaisants par système. Entre eux et Cauchon, l’accord était spontané : l’Université l’avait, en 1420, officiellement recommandé aux gens de Beauvais comme un « pasteur bon et sage [43], » et depuis 1423 il était le « conservateur des privilèges » de cette illustre corporation.

L’Angleterre, d’ailleurs, sut dénicher trois belles prébendes de chanoines pour trois des universitaires qui assistaient Cauchon. Elle régnait sur le tribunal par la générosité, elle régnait aussi par la peur. Un clerc de Normandie, maître Jean Lohier, ayant contesté la procédure suivie, fut accueilli par de telles colères, que son courage lui fit peur, et qu’il quitta Rouen. Pour un délit du même genre, un maître ès arts, Nicolas de Houppeville, fut jeté au cachot et menacé d’être banni, d’être noyé. Un évêque, Jean de Saint-Avit, ayant opiné qu’il fallait consulter le pape, fut écarté des délibérations. Et trois mois après le bûcher, un malheureux frère lai du couvent des Dominicains, pour avoir dit que les juges avaient bien mal fait de condamner cette pauvre Pucelle, sera jeté au cachot et mis au pain et à l’eau, en vertu d’un jugement de Cauchon. Voilà dans quelle atmosphère de terreur se déroulait le procès ; et les multiples violations du droit canonique y multipliaient les causes de nullité [44].


IX. — LE CRIME JUDICIAIRE DE ROUEN ; L’EXPLOITATION DU CRIME

On voulait un « beau procès, » qui eût les dehors d’un procès de foi, et qui en eût le prestige ; et l’on contrevint, cependant, aux règles de ces procès. On aurait dû mettre Jeanne, en vertu des lois ecclésiastiques, dans une prison spéciale pour femmes : il y en avait une, à l’archevêché de Rouen. Si elle n’avait pas été laissée dans la prison des hommes, sous la garde des hommes, aurait-elle été acculée à reprendre des vêtements masculins, et à devenir ainsi « relapse ? » On aurait dû tenir compte de son appel au pape : il lui fut répondu qu’on ne pouvait « aller chercher l’avis de Notre Saint Père si loin. » Les universitaires, cependant, savaient prendre le chemin de Home, si long fût-il, pour obtenir des bénéfices ou faire sévir le pape contre quelque membre rebelle de leur corporation [45].

Non moins que les règlements canoniques, les règles élémentaires de toute justice humaine furent violées. On s’abstint de mentionner, dans le procès, les témoignages favorables à Jeanne. On présenta comme extraits de ses aveux soixante-dix articles accusateurs, dont beaucoup avaient soulevé ses protestations expresses ; on les ramassa plus tard en douze articles, qu’on ne prit même pas la peine de lui lire, et qui, à Paris, servirent de base au jugement des universitaires. On machina deux cédules successives dites d’abjuration, dont la première, qui lui fut lue, était inoffensive et dont la seconde, qui lui fut présentée sans lui être lue, était le reniement de toute sa vie ; et l’on ne reproduisit, dans le procès, que la seconde [46]. Et plus odieux encore, peut-être, que ces criminelles manœuvres, furent les interrogatoires, où l’on vit se heurter contre une foi limpide une science perfide, et contre une conscience claire une dialectique volontairement obscure.

Le bûcher paracheva ces infamies ; et de ses flammes mêmes surgirent déjà certains repentirs. Manchon, le notaire, achetait un bréviaire dans lequel il priait pour Jeanne. Alespée, l’assesseur, souhaitait que « son âme fût où était celle de Jeanne. » Thérage, le bourreau, allait dire aux Frères Prêcheurs sa « merveilleuse repentance et terrible contrition. » Tressart, le secrétaire du roi d’Angleterre, criait : « Nous sommes perdus pour avoir brûlé cette sainte ! » Mais les politiques à Rouen, les universitaires à Paris, songeaient, eux, à l’exploitation du verdict. Deux lettres d’Henri VI étaient adressées, l’une aux souverains de la chrétienté, l’autre aux prélats, aux nobles, aux villes de France. Un message de l’université parisienne visait le pape et les cardinaux. Et toutes ces lettres annonçaient, comme une grande victoire pour Dieu, la fin de la « misérable femme » qui avait avoué le caractère malin et décevant de ses « voix, » et elles osaient accuser expressément celle qui en appelait au pape, d’avoir refusé au pape obéissance. Les universitaires gémissaient sur la multiplication des « faux prophètes, » indice de la prochaine fin du monde : ils avaient du moins fait un exemple, dans la personne de Jeanne, et ils s’en réjouissaient. Et sur les lèvres de l’inquisiteur général de Paris, prêchant le 14 juillet en l’église Saint-Martin des Champs, se déroulait un long réquisitoire contre la Pucelle, cette homicide de la chrétienté, qui dès l’âge de treize ans inquiétait tellement ses père et mère que volontiers ils l’eussent fait mourir !

Anglais et Bourguignons triomphaient : en face de leurs conclurions, le silence de certains personnages augustes ressemblait à un assentiment. Regnault de Chartres, le chancelier, avait naguère, à Poitiers, entendu la Pucelle : le jugement de Rouen retentissait comme une offense aux enquêteurs de Poitiers ; mais Regnault se taisait, bien qu’il fût, comme archevêque de Reims, le métropolitain de Cauchon. Les Anglais, d’ailleurs, n’avaient pas craint qu’il parlât : car ils connaissaient l’étrange lettre pastorale dans laquelle il avait présenté les infortunes de Jeanne comme une punition de son orgueil, de ses riches habits, de son attachement à sa volonté propre. Charles VII, pour qui Jeanne avait lutté, pour qui Jeanne était morte, se taisait aussi. Il y a, dans les archives du Vatican, des suppliques de 1431, adressées au pape par Charles et les prélats de sa Cour, et ces archives gardent la preuve que Pierre de Versailles, un des examinateurs de Poitiers, était à Rome en novembre 1431 ; mais on n’y a pas encore trouvé la trace d’une voix française qui se soit élevée pour Jeanne, d’une épître française qui ait répété à l’adresse du Pape l’appel formulé par les lèvres de Jeanne.

On se demande, d’ailleurs, quelle réponse aurait pu, sur l’heure, faire le malheureux Eugène IV. Une multitude de soucis l’obsédait. Aux portes de son bercail, la brebis grecque s’avançait, timide, hésitant encore à accepter l’union des Eglises ; le loup hussite, menaçant, voulait faire effraction. C’étaient de grosses préoccupations pour un pontife, qui, d’autre part, allait être menacé dans son pouvoir spirituel par le concile de Bâle, dans son pouvoir temporel par le duc de Milan. Probablement il classa, d’un geste rapide, la lettre où l’université parisienne lui parlait du procès rouennais ; et l’Angleterre, quelque temps durant, put être fière de ces astucieux protocoles qui semblaient enregistrer à jamais, pour les puissants du monde et pour l’histoire, la condamnation de Jeanne par l’autorité spirituelle.


X. — RÉSISTANCES DE L’OPINION CHRÉTIENNE AU VERDICT ROUENNAIS

Et Jehanne la bonne Lorraine,
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,

chantera bientôt Villon : il dira ce que savait, ce que pensait, le commun de l’opinion chrétienne. Ce sont les « barbares Anglais » qui ont fait cela, écrivait de Bruges, au lendemain du verdict, une plume vénitienne : « Dieu, selon son juste pouvoir, en tirera aux yeux de tous un très grand châtiment. » — « Les Anglais, notait le greffier de la Rochelle, firent brûler Jeanne à Rouen sur fausses accusations. » — « Les Anglais, consignait le chroniqueur du Mont Saint-Michel, arrêtèrent la Pucelle, qu’ils avaient achetée des Bourguignons. »

Et dans les lointains couvents de l’étranger, où d’autres chroniques s’écrivaient, les mêmes échos accusateurs retentissaient contre les Anglais : Hermann Corner, le dominicain allemand de Lubeck, Walter Bower, le moine écossais de Saint-Colomb, s’en faisaient les greffiers [47]. Martin Le Franc, le prévôt de la cathédrale de Lausanne, interpellant en 1440, dans son Champion des Dames, l’ « adversaire au faux visage, » qui calomniait Jeanne, lui rappelait que déjà Jésus et ses « martyrs bénis » étaient « morts honteusement : »

Guère ne font tes arguments
Contre la Pucelle innocente,
Ou que, des secrets jugements
De Dieu sur elle, pis on sente.

Même à Bâle, où régnait durant le Concile l’influence des universitaires parisiens, il ne semble pas que le jugement de Rouen ait obtenu l’ascendant d’un verdict d’Eglise : voyez la page qu’écrit sur la Pucelle, dans ce couvent bâlois dont il était le supérieur, l’inquisiteur Jean Nider. Il avait lu la lettre du roi d’Angleterre aux souverains, il avait causé avec le licencié parisien Nicolas Lamy : cette lecture, ces causeries, le rendaient très malveillant pour Jeanne, et l’inclinaient à la réputer sorcière ; néanmoins, il déclare qu’il ne fait que rapporter les bruits publics, qu’il suspend son jugement. On dirait qu’il pressent la nécessité d’être prudent…

Mais en fait, Jeanne, protégée de Dieu, n’avait-elle pas échappé au bûcher ? Jeanne, innocente, n’était-elle pas toujours vivante ? En 1436, un certain nombre de gens, en France, inclinèrent à le penser. Nous possédons le texte d’un pari fait devant notaire par deux bourgeois d’Arles, dont l’un affirmait que Jeanne avait été brûlée, et l’autre qu’elle vivait. Trois ans durant, une certaine Jeanne des Armoises exploita ces dispositions de l’opinion : deux frères de Jeanne, des bourgeois d’Orléans, la prirent pour la Pucelle, cependant que d’autres bourgeois continuaient de célébrer, à l’église, l’anniversaire de « feue Jehanne. » Mais les uns et les autres, ceux qui solennellement évoquaient devant les autels le nom de Jeanne, et ceux qui la croyaient miraculeusement soustraite aux flammes anglaises, s’accordaient à la considérer toujours, en dépit des Anglais, comme la Pucelle « digne de Dieu. »

Elle avait apporté à Charles VII, non seulement un appui matériel, mais un appui moral ; par son aspect même d’envoyée divine, elle avait convaincu la chrétienté que Charles avait pour lui le droit ; elle était venue ranger aux côtés du Roi la force de Dieu et la justice de Dieu. Les Anglais l’avaient fait brûler, avec des notes d’infamie, pour qu’enfin Français et étrangers cessassent d’attribuer à Charles cette alliance que la Pucelle avait prétendu symboliser, l’alliance de Dieu. Ils avaient voulu que le nom même de Jeanne, stigmatisé, couvrit Charles VII de honte, au lieu de lui imprimer un élan.

Mais ils virent, à la longue, qu’ils avaient échoué. En 1449, dans un Discours historique dont l’auteur l’engageait à la conquête de la Normandie, Charles VII pouvait lire : « Le bras de Dieu, par le mystère de la vierge envoyée d’en haut, replaça miraculeusement, contre toute attente, la couronne sur la tête de Charles. » — « Pucelle formée par le Saint-Esprit, » redisait de Jeanne, quelques années plus tard, la même plume enthousiaste. Cet écrivain, si notoirement rebelle aux abominables conclusions de Rouen, était un prêtre normand, du nom de Robert Blondel, précepteur du futur Duc de Bretagne. Il évoquait la Pucelle, pour presser Charles VII de reprendre là-bas, en terre normande, un pas de conquérant, et d’achever la libération de la France. Le prêtre qui faisait cet usage du nom de la Pucelle n’attachait pas à l’arrêt prononcé par Cauchon la valeur d’un authentique jugement d’Eglise.

Au demeurant, au cours des troubles religieux qui, jusque vers le milieu du XVe siècle, déchirèrent le monde chrétien, plusieurs d’entre les assesseurs universitaires de Cauchon avaient fait, au Concile de Bâle, œuvre de schisme, et tenté d’opposer au pape de Rome un autre pape. Ce Jean Beaupère qui avait dirigé le premier interrogatoire de Jeanne et qui avait ensuite porté aux universitaires de Paris les douze articles d’accusation, devenait, en 1438, devant l’Université de Vienne et le duc Albert d’Autriche, le porte-parole du concile de Bâle, alors délibérément schismatique [48]. Ce Thomas de Courcelles, qui avait joué, comme rédacteur du procès rouennais, un rôle si équivoque et opiné pour la condamnation, soutenait contre le pape, en 1438, en 1440, devant les deux assemblées de Bourges, la cause des Pères de Bâle, [49] ; et lorsque ceux-ci, en 1439, voulaient organiser une façon de conclave pour élire un antipape, Courcelles était l’un des triumvirs chargés d’en choisir les membres [50]. Ce chanoine Loiseleur qui, ayant demandé à être le confesseur de Jeanne, « faisait venir à l’oreille des notaires ce qu’elle lui disait en secret, » et finalement la condamnait, figurait parmi les dix témoins qu’entendait le Concile de Bâle contre Eugène IV et acceptait, en 1438, d’aller en mission de Bâle à Londres pour tenter, bien inutilement, de regagner l’Angleterre à la cause bâloise [51]. Lorsque, au milieu du siècle, la chrétienté, décidément rebelle à toute idée de division, eut pris en « détestation » le Concile de Bâle et le nom même de Concile, il fut sans doute plus fâcheux qu’avantageux, pour l’Angleterre, d’avoir employé comme instruments, pour la besogne judiciaire de Rouen, des théologiens qui, dans la suite, avaient émigré vers un antipape [52].


XI. — L’INTERVENTION DE LA PAPAUTE : JEANNE REHABILITEE

Les Anglais firent faire contre Jeanne un procès par certaines personnes à ce commises et disputées par eux. En faisant lequel procès, ils firent et commirent plusieurs fautes et abus. Et tellement que, moyennant le dit procès et la grande haine que nos ennemis avaient contre elle, ils la firent mourir iniquement et contre raison, très cruellement.


Ainsi s’exprimait Charles VII, le 15 février 1450, lorsque, rentré victorieusement dans Rouen, il donnait commission à Guillaume Rouillé, doyen de Noyon, d’informer sur la cause de Jeanne. Bouille se transportait à Rouen, entendait sept témoins, concluait que dans son ensemble le procès croulait. Aux yeux de ce prêtre, soutenir l’innocence de Jeanne devenait une « œuvre de piété : » car il y allait de « l’honneur et de la gloire du Roi des Rois, qui défend la cause des innocents. » Mais c’était aussi, ajoutait-il, une « œuvre de salut public : » car l’enjeu de ce débat devait être « l’exaltation du roi des Francs ou de la maison de France, dont on ne lit pas qu’elle ait jamais accordé sa faveur aux hérétiques ou qu’elle leur ait adhéré d’une façon quelconque. » Nous sommes à l’époque où la chancellerie papale et les autres chancelleries de l’univers s’accordaient pour laisser au roi de France, comme un privilège, le titre de roi très chrétien [53] : ce titre comportait que jamais il n’eût soutenu d’hérétiques, que jamais des hérétiques ne l’eussent soutenu : laver la Pucelle de cette tâche serait donc laver l’honneur même du roi. Mais en s’engageant dans cette voie, le procès de réhabilitation de Jeanne eût pris l’apparence d’un second procès politique, — conduit, celui-ci, par la France et pour la France. Le voyage que fit à Rouen, vers avril 1452, avec le titre de légat pontifical, le cardinal d’Estouteville, eut pour conséquence une procédure nouvelle : l’enquête faite par Bouillé, et qui n’était qu’un acte de juridiction civile, ne fut dès lors utilisée qu’à titre documentaire. D’Estouteville décida qu’à cause des « bruits qui couraient et de beaucoup d’allégations qui circulaient » sur le procès de Jeanne, une enquête canonique devait s’ouvrir [54].

Il manda de Paris le Dominicain Jean Bréhal, grand inquisiteur de France : du 2 au 9 mai 1452, des témoins furent interrogés. Quinze jours plus tard, sur l’ordre du cardinal, Bréhal et Bouille, dûment réchauffés par un bon vin d’honneur que leur offrait au passage la ville d’Orléans, s’en allaient en Touraine, où le roi musait et s’amusait ; et l’on décidait, d’accord avec lui, la poursuite de l’œuvre. Pour les frais, la cassette royale s’ouvrait.

Jeanne avait été condamnée pour ses apparitions, pour ses prophéties, pour ses prétendus hommages aux mauvais esprits, pour ses habits d’homme, pour son refus de soumission à l’Eglise, pour s’être enfin comportée en relapse. Bréhal, sur tous ces points, étudiait les procès-verbaux, les réponses de Jeanne, et puis demandait, six fois de suite : Que penser de la sentence rendue ? Le cardinal avait amené avec lui à Rouen, pour étudier d’autres affaires, un prélat de la Rote, Théodore de Lellis, et un avocat consistorial, Paul Pontanus : ils furent les premiers à connaître le long Sommaire de Bréhal, et à donner un avis. Pontanus répondit en énumérant toutes les raisons éventuelles de nullité de la sentence et en disant discrètement : « La sagesse des consulteurs suppléera le reste. » Lellis accusa de perfidie les douze articles dans lesquels Cauchon avait prétendu condenser les griefs contre Jeanne. Ce que disait Lellis avait du poids : futur cardinal, il était, dans la Rome d’alors, un canoniste déjà très écouté. De ces deux mémoires et de son propre Sommaire, Bréhal fit un paquet, qui en décembre, à Lyon, fut remis au chancelier de l’archiduc d’Autriche. Ce paquet devait être porté au dominicain Léonard de Brixenthal, qui professait à l’université de Vienne. Bréhal le priait de lire, et puis d’opiner : « La matière, lui écrivait-il, concerne l’honneur du très chrétien roi de France. » Nous ne savons quelle fut la réponse du frère Léonard. Mais, en France même, d’autres consulteurs étaient au travail : Robert Cybole, chancelier de Notre-Dame ; le franciscain Elie de Bourdeilles, évêque de Périgueux ; Thomas Basin, l’historien, successeur de Cauchon à l’évêché de Lisieux ; deux Tourangeaux de moindre importance ; et puis Jean de Montigny, chanoine de Paris et conseiller au Parlement. Et tous ces hommes d’Eglise absolvaient la Pucelle.

C’était certainement un très habile homme que maître Jean de Montigny. Il eut la finesse de sentir qu’une réhabilitation dont Charles VII serait le demandeur garderait certains dehors politiques. Les Turcs, à ce moment-là, étaient aux portes de Constantinople : Nicolas V visait à grouper contre eux, dans une même croisade, Français et Anglais. Montigny pressentit peut-être qu’un pouvoir spirituel tel que la papauté pouvait éprouver quelque gêne à paraître se ranger aux côtés de la France victorieuse, en poursuivant avec le roi de France une revanche juridique ; il fallait que la réhabilitation de Jeanne gardât quelque chose de plus pur, qu’elle n’apparût pas comme la consécration religieuse de nos succès militaires et politiques. Mais jamais il n’est gênant pour un pape, d’accueillir d’humbles voix qui lui disent : une monstruosité s’est accomplie, dont nous demeurons éclaboussés. Les parents de Jeanne, suggérait Montigny, « doivent, avant tous les autres, se mettre immédiatement en avant, et demander réparation de l’injure faite à la Pucelle par son supplice ignominieux. »

Isabelle, la mère, vivait toujours. Une supplique partit pour Rome, — en 1454, semble-t-il, — signée d’Isabelle et de ses deux fils. Une famille avait été lésée par la condamnation d’une fille innocente : cette famille demandait justice. Bréhal se trouvait à Rome : il réclama de Lellis, et puis de Pontanus, deux nouveaux mémoires, sans doute pour le Pape ; et la voix de ces spécialistes romains appuyait la pauvre femme des Marches de Lorraine. Alors, le 11 juin 1455, le pape Calixte III décida de déléguer trois commissaires pour rendre en dernier ressort une juste sentence : Juvénal des Ursins, archevêque de Reims. Guillaume Chartier, évêque de Paris, Richard Olivier, évêque de Coutances, furent désignés. Ils devaient s’adjoindre un inquisiteur ; ils appelèrent Bréhal.

Il y avait grande foule à Notre-Dame-de-Paris, lorsque le 7 novembre 1455 Isabelle et ses deux fils Jean d’Arc et Pierre d’Arc, accompagnés de quelques bourgeois de Paris et « honnêtes femmes » d’Orléans, comparurent officiellement devant les délégués pontificaux pour demander la révision du procès : et cette foule était si bruyante qu’on dut achever la séance dans la sacristie. Dix jours plus tard, dans la salle des audiences du palais épiscopal, une nouvelle séance était tenue ; et l’on décidait d’aller à Rouen instruire le procès.

L’évêque Cauchon, le promoteur d’Estivet, et probablement aussi l’inquisiteur Le Maistre, étaient morts. On envoya des citations à l’évêque de Beauvais, au promoteur de Beauvais, au vice-inquisiteur de Beauvais. Cela ne nous regarde point, déclarèrent le successeur de Cauchon et le clerc qui avait succédé à d’Estivet. De vice-inquisiteur, nous n’en avons pas ici, affirma le prieur des Dominicains de Beauvais ; et en effet il avait fallu une mesure spéciale de l’inquisiteur général de Paris, pour que Le Maistre, vice-inquisiteur de Rouen, eût pu être considéré comme vice-inquisiteur pour Beauvais. Bréhal, avec une régularité tenace de procédurier, réexpédiait des citations à ces trois adresses, chaque fois que la règle juridique l’exigeait. Il n’y a pas là-bas de vice-inquisiteur, venait redire, au nom des Dominicains de Beauvais, le prieur des Dominicains d’Evreux ; et toutes ces sommations judiciaires font scandale ! L’évêque de Beauvais, lui, pour que les huissiers de ce tribunal papal le laissassent tranquille, expédiait enfin son promoteur, pour dire en substance que Pierre Cauchon n’avait pas dû être coupable, mais que lui, son successeur, ne se prétendait pas intéressé dans l’affaire, et qu’il avait l’intention de ne pas intervenir davantage. Et Bréhal constatait, à toutes les étapes de la procédure, qu’aucune partie adverse ne se dressait contre Isabelle, mère de Jeanne, pour la défense des trois hommes d’Eglise dont le tribunal allait apprécier le jugement. Un jour cependant, un chanoine survint, envoyé par les petits-neveux de Cauchon. Ceux-ci, piteusement, craignant que des sanctions prises contre leur grand-oncle ne les atteignissent eux-mêmes dans la fortune qu’il leur avait léguée, faisaient rappeler au tribunal que Charles VII, en prenant possession de la Normandie, avait promis l’amnistie. Telle était la sollicitude des héritiers de Cauchon pour la mémoire de Cauchon.

Des enquêtes faites à Paris, à Domrémy, à Vaucouleurs, à Toul, à Orléans, des mémoires demandés à Berruyer, évêque du Mans, à Bochart, évêque d’Avranches, achevèrent d’éclairer le tribunal ; et vers le milieu de mai, Bréhal fut chargé de condenser, en une Récapitulation, l’ensemble des conclusions qui s’imposaient. En quelques semaines, il fit un vaste travail. Avant qu’en 1893 la Récapitulation n’eût été intégralement publiée, on n’en soupçonnait pas l’importance.

La dialectique de Cauchon avait, en 1431, été moralement vaincue par la résistance d’une conscience ; avec Bréhal, contre cette dialectique, c’était la science théologique, c’était la science canonique, qui faisait assaut, et la défaite des premiers juges de Rouen devenait désastre. Ils avaient essayé d’accumuler les taches sur la mémoire de la Pucelle : une à une, Bréhal les effaçait. Il apportait dans cette étude le même esprit d’équité qui devait l’amener, quatre ans plus tard, à faire réviser le procès d’un bourgeois d’Arras injustement condamné comme Vaudois, et à autoriser des poursuites contre les vicaires généraux coupables de cette condamnation.

Le 7 juillet 1456, dans la grande salle du manoir archiépiscopal de Rouen, Jean d’Arc étant présent, l’archevêque de Reims promulgua la sentence qui frappait de lacération judiciaire les douze articles d’accusation jadis forgés contre Jeanne, et qui déclarait son procès entaché « de dol, de calomnie, de méchanceté, d’injustice, de contradiction, de violations de droit, d’erreurs de fait. » Une prédication solennelle de réparation fut faite à l’endroit même du bûcher, une croix expiatoire y fut érigée ; et bientôt le Dominicain Bréhal et le doyen Bouille, passant les Alpes, allaient dire à Calixte III que justice avait été faite, en son nom, de l’œuvre d’iniquité.


XII. — PORTÉE RELIGIEUSE DE LA RÉHABILITATION DE JEANNE : UNE VICTOIRE POUR LA LIBERTÉ DES AMES

De ce procès de réhabilitation, deux conclusions se dégageaient, dont l’une fortifiait dans l’Église l’autorité du pouvoir suprême, et dont l’autre en revanche y consolidait, en l’éclairant d’un surcroît de lumière, la liberté des âmes.

Car c’était fortifier l’autorité papale, de déclarer, comme le canoniste Leilis, qu’en refusant à Jeanne le droit d’appel, les juges avaient manqué de respect pour le Siège apostolique ; ou d’alléguer, comme Montigny, que l’évêque, vu le caractère ardu de la cause, aurait dû, de son propre mouvement, la soumettre à Rome. Et c’était venger l’autorité papale offensée, que de conclure avec Bréhal : « Je ne vois pas comment Cauchon et ses fauteurs pourraient dûment se justifier d’attentat manifeste contre l’Eglise romaine, et même du crime d’hérésie [55]. »

Mais où trouverait-on, d’autre part, une charte de liberté spirituelle comparable à certaines pages de Bréhal ? Et par liberté, spirituelle nous entendons : liberté pour Dieu d’agir, et, pour l’homme, de lui obéir. En riposte à l’échafaudage de ruses des juges rouennais, en riposte à la prétention qu’ils avaient eue, — se présentant, eux, comme étant l’Eglise, — d’opposer leurs prohibitions aux ordres intérieurs que Jeanne avait reçus de ses voix, les théologiens qui opinèrent dans l’instance de réhabilitation, Bouille et Leilis, Montigny et Basin, Bochard et Berruyer, et surtout Bréhal, proclamèrent l’obligation de conscience qu’avait Jeanne d’obéir aux voix, et le droit même que cette obligation lui créait.

De quel droit Cauchon et ses hommes avaient-ils stigmatisé des voix auxquelles Jeanne, après l’examen des juges de Poitiers, pouvait en sûreté de conscience accorder sa créance ? Bréhal se le demandait ; il lui paraissait que, contre les juges de Rouen, toutes sortes de textes s’insurgeaient. Il faut voir cet inquisiteur mobiliser tous ces textes, dans le huitième chapitre du premier point de la Récapitulation. Un mot de saint Paul les commande tous : « Où est l’esprit du Seigneur, là est la liberté. » Et voici venir, derrière l’Apôtre, saint Thomas d’Aquin, proclamant que « les œuvres de l’homme, conduit par le Saint-Esprit, sont œuvres du Saint-Esprit plutôt que de l’homme, et que dès lors, en tant qu’elles proviennent du Saint-Esprit, elles ne tombent pas sous la loi. » Silence donc à Cauchon : l’Esprit avait parlé, Cauchon devait se taire. Mais dans le Décret lui-même, dans cet immense répertoire canonique dont tous les juges d’Eglise eussent dû être les familiers, Bréhal ramassait des armes, à pleines mains. On lisait au Décret : « Il faut obéir, sans hésiter, à Dieu, dominateur de toute créature, en tout ce qu’il commande ; quiconque agit contre sa conscience édifie pour la géhenne. » Et puis survenaient les docteurs du XIVe siècle, comme Pierre de la Palud, comme Durand de Saint-Pourçain, pour attester que « ne pas acquiescer à une révélation divine est un péché d’infidélité. » Voire même, bien longtemps avant, un docteur qui se nommait Aristote, déclarait : « Ceux que meut un instinct divin doivent le suivre, parce qu’ils sont mus par un principe supérieur à la raison humaine. » Au cours de sa promenade dans cet arsenal si bien fourni, Bréhal, visant Cauchon, lui lançait cette flèche : « Une conscience bien formée, fondée sur une créance bien éprouvée, ne doit pas être déposée à la voix d’un prélat, mais doit être suivie [56]. »

Jeanne avait donc accompli son devoir, tout son devoir : elle avait réalisé, pleinement, la liberté chrétienne de l’âme, par sa fière et fidèle soumission au mandement divin. Derechef, plus tard, au surlendemain du Concile de Trente, un théologien comme Suarès précisera les droits et les devoirs de cette liberté, en expliquant, dans un passage fort opportunément rappelé par le dernier biographe de Jeanne [57], que « toute révélation privée, dès lors qu’elle n’est en rien contraire à la doctrine catholique et qu’elle ne contient rien qui soit indigne de la vraie sagesse, doit être, pour l’âme qui en est favorisée, objet d’un assentiment de foi, et que cette âme est tende de la croire. » Et du haut de la chaire orléanaise, en 1876, l’abbé d’Hulst dira :


En deçà des limites que trace à notre obéissance la divine autorité de l’Église, quel vaste champ reste ouvert aux communications surnaturelles ! Qui donc enchaînera l’action de Dieu ? Qui l’empêchera de se révéler aux humbles, de converser avec les cœurs purs, d’envoyer ses messages aux hommes de désirs ? Sans doute il ne faut pas croire à tout esprit : l’Église nous trace des règles sages, propres à nous préserver des illusions d’un mysticisme frivole. Sous la protection de ses conseils, éprouvons tout, comme le veut l’Apôtre ; mais gardons tout ce qui est bon. Gardons-le, de peur d’enlever aux siècles chrétiens leurs gloires les plus pures, à l’Italie Catherine de Sienne, Thérèse à l’Espagne, à l’Allemagne Gertrude, Brigitte à la Suède, à la France Jeanne d’Arc [58]..


Les juges de 1431 avaient condamné Jeanne en lui reprochant de s’obstiner à croire à ses voix ; la théologie catholique, antérieure et postérieure, lui faisait au contraire une obligation de conscience, de continuer à y croire. Les juges pontificaux de 1456 lavaient Jeanne des taches qu’on avait voulu jeter sur elle, et du grief qu’on lui avait fait de ses vertus mêmes, et de la présomption de « diabolisme » dont ses voix avaient été incriminées. Ils ne visaient encore qu’à démontrer une innocence, non à forger une auréole. — Mais disculper Jeanne de « diabolisme, » c’était faire rentrer Dieu dans sa vie : les décisions du vingtième siècle, qui exalteront sa sainteté, étaient en germe dans les conclusions juridiques de l’inquisiteur Bréhal.

« On croyait que c’était l’Esprit de Dieu qui la guidait, allait bientôt écrire saint Antonin de Florence : cela fut patent par suite de ses œuvres. » Et lorsque le pape Pie II, quelques années plus tard, dictera ses Commentaires à son secrétaire, il dira de cette « admirable et stupéfiante jeune fille » qu’elle était « insufflée par l’esprit divin, ainsi qu’en témoignent ses actes. »

Le jugement de 1456, cependant, n’avait dit que le premier mot. D’autres paroles restaient à prononcer, dont la plus solennelle ne devait être émise qu’en 1920. Par quel phénomène, unique dans l’histoire religieuse, la longue et patiente ferveur d’une ville, Orléans, concerta ces nouvelles étapes de la gloire de Jeanne, un prochain article l’apprendra.


GEORGES GOYAU.

  1. Sur la coïncidence entre ce jubilé de la Vierge angélique du Puy, où la mère de Jeanne se rendit, et le voyage de Chinon, voir Gabriel Hanotaux, Jeanne d’Arc, p. 48 et suiv. (Paris, 1911).
  2. Mantellier, Notice sur une tapisserie et une peinture du quinzième siècle dans lesquelles on représente la Pucelle (Orléans, 1860). Le Musée Johannique et sa bibliothèque nous ont été d’un grand secours pour la préparation de ce travail ; et nous tenons à remercier, pour l’hospitalité que nous y avons trouvée, M. le docteur Garsonnin et M. Larcanger.
  3. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, I, p. 2-5 (Paris, 1890, d’après le manuscrit de l’Histoire générale des Alpes Maritimes et Cottiennes, du P. Marcellin Fournier).
  4. De Launay, Jehanne la Pucelle, janvier-mars 1913, p. 8-9.
  5. Mercier, Jeanne d’Arc à Poitiers : reconnaissance officielle de sa mission divine (Études, janvier et février 1896). — Ducoudray, Jeanne d’Arc et les Dominicains de Poitiers ; et : Le Père Guillaume Aimeri, note complémentaire (Ligugé, 1899 et 1900.
  6. Voir Noël Valois, Jeanne d’Arc et les prophéties de Marie Robine (Mélanges Paul Fabre, p. 452-463. Paris, 1902).
  7. Sur la théorie de M. Anatole France, induisant, de ces évocations de prophéties, que Jeanne aurait été comme « suggestionnée » par des clercs, voir l’article de M. Doumic dans la Revue du 15 avril 1908, et les discussions historiques d’Achille Luchaire (Grande Revue, 25 mars 1908).
  8. Quicherat, Revue historique, juillet-août 1877, p. 327-344.
  9. Garsonnin, Essai de reconstitution de l’étendard de Jeanne d’Arc (Orléans, 1909).
  10. Le traité latin de Gelu est publié au tome III de la précieuse collection de Jules Quicherat : Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc. D’une façon générale, tous les textes ou détails pour lesquels nous jugeons inutiles des références sont empruntés à ce recueil..
  11. Dom J. B. Monnoyeur, Traité de Jean Gerson sur la Pucelle. Paris, 1910.
  12. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, I, p. 60-68.
  13. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, I, p. 69-75.
  14. Léopold Delisle, Nouveau témoignage relatif à la mission de Jeanne d’Arc (Bibliothèque de l’École des Chartes, XLVI, 1885, p. 649-668).
  15. Voir Marius Sepet, Jeanne d’Arc, p. 292-293 (Tours, 1896).
  16. Abbé Fourault, Sainte Catherine de Fierbois (Tours, 1887).
  17. Paul Meyer, Romania, XXXI (1891), p. 39 et suir.
  18. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, IV. p. 397.
  19. Chronique Murosini, édil. Lefèvre-Pontalis et Dorez, III./
  20. Noël Valois, Un nouveau témoignage sur Jeanne d’Arc (Annuaire-Bulletin de la Société d’Histoire de France, 1900, 2e partie, p. 161-179).
  21. Lanery d’Arc, Le Culte de Jeanne d’Arc au quinzième siècle (Orléans, 1887). — Lecoy de la Marche, A la gloire de Jeanne d’Arc (Paris, 1895).
  22. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, IV, p. 400-401 et 408.
  23. Michel Hardy, La mission de Jeanne d’Arc précitée à Périgueux en 1429 (Périgueux, 1887). — Chapotin, La guerre de Cent ans, Jeanne d’Arc et les Dominicains, p. 73-74 (Paris, 1889).
  24. Ant. Thomas, Un émigré normand au temps de Jeanne d’Arc, lecture faite à la séance publique de l’Institut.
  25. Chronique d’Antonio Morosini, éd. Lefèvre-Pontalis et Dorez, III, p. 65. — Voir les commentaires de M. Lefèvre-Pontalis. III, p. 64, n. 2, et p. 82, n. 2.
  26. Voir notre livre : Jeanne d’Arc devant l’opinion allemande, p. 19 (Paris, 1907).
  27. Livre des trahisons de France envers la maison de Bourgogne, publié par Kervyn de Lettenhove. (Ayroles, op. cit. III, p. 543-544.)
  28. Voir notre livre : Les nations apôtres, vieille France, jeune Allemagne, p. 19-29. (Paris, 1903.)
  29. Le texte de la lettre a été retrouvé par le P. Herbert Thurston (Études, 20 avril 1909, p. 202-205).
  30. Ayroles, op. cit. I, p. 79L
  31. Ayroles, op. cit. IV, p. 117.
  32. Ayroles, op. cit. l, p. 687-688.
  33. Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 260-283 (Paris, 1887).
  34. Edmond Richer, Histoire de la Pucelle d’Orléans, édition Dunand, I, p. 213. (Paris, 1911.)
  35. Chronique Morosini, III.
  36. Nous sommes très redevables à l’étude sur le Procès de Jeanne d’Arc et l’Université de Paris, publié dans les Mémoires de la Société de l’histoire de Paris XXIV (1897), par le P. Denifle et M. Emile Châtelain.
  37. Quant à la thèse de Siméon Luce d’après laquelle, dès le concile de Constance, Cauchon aurait scellé avec l’ordre des Frères-Prêcheurs une alliance qui devait aboutir à la condamnation de Jeanne, elle n’a pas résisté aux objections du P. Chapotin : La Guerre de Cent ans, Jeanne d’Arc et les Dominicains. (Paris, 1889.)
  38. Noël Valois, Histoire de la Pragmatique Sanction de Bourges, pp. XXIX, XXX, LIII et 58. (Paris, 1907.)
  39. Siméon Luce, op. cit. p. 163.
  40. Noël Valois, Le Pape et le Concile (1418-1450), I, p. 201. (Paris, 1909.)
  41. Noël Valois, Histoire de la Pragmatique Sanction de Bourges, p. 148.
  42. Mgr Touchet, La sainte de la patrie, II, p. 177 (Paris, 1920).
  43. Noël Valois, Histoire de la Pragmatique Sanction, p. VII.
  44. Beaurepaire : Recherches sur la condamnation de Jeanne d’Arc (Rouen, 1869). — Loth : Semaine religieuse du diocèse de Rouen, 15, 22 et 29 mai 1886.
  45. Denifle et Châtelain, op. cit. p. 13.
  46. Mgr Touchet nous parait être fort ingénieusement parvenu, d’une part, à reconstituer la première cédule, celle qui avait « la longueur d’un Pater », et, d’autre part, à établir que la seconde cédule, très longue, présentée à Jeanne par Calot sans lui être lue, signée par elle d’un rond » en manière de dérision, » et insérée au procès par Cauchon, avait été, dès le matin, préparée par Nicolas de Vendères, un des adversaires les plus acharnés de Jeanne (La Sainte de la patrie, II, p. 408-417).
  47. Ayroles, op. cit. IV, p. 280-282 et 297-298.
  48. Noël Valois, Le Pape et le Concile, I, p. 118 et 230, et II, p. 137.
  49. Noël Valois, histoire de la Pragmatique Sanction, p. LXXX-LXXXI, et : Le Pape et le Concile, II, p. 231-233. Par une curieuse coïncidence, Courcelles dut tenir tête, en 1438, à Bourges, à ce Pierre de Versailles qui avait à Poitiers reconnu la mission de Jeanne et qui venait défendre les droits d’Eugène IV.
  50. Noël Valois, Le Pape et le Concile, II, p. 181.
  51. Noël Valois, Le Pape et le Concile, II, p. 104 et 132-135.
  52. C’est là, croyons-nous, tout ce que l’histoire doit conserver de certaines conclusions trop absolues du P. Ayroles, d’après lesquelles les juges de Jeanne auraient été des schismatiques. Au moment même du procès, aucun n’était tel ; dans la suite, plusieurs le furent. La brochure, ci-dessus mentionnée, du P. Denifle et de M. Châtelain, a prouvé qu’on ne peut établir aucun rapport entre le procès de Jeanne et le prétendu schisme des professeurs.
  53. Noël Valois, Le roi très chrétien (dans La France chrétienne dans l’histoire p. 314-327. Paris, 1896).
  54. Les mémoires théologiques composés en vue du procès de réhabilitation, et que Quicherat n’a souvent que résumés, ont été édités par M. Lanery d’Arc (Paris, 1889) et longuement analysés dans le tome Ier de l’ouvrage du P. Ayroles. Le guide le plus sûr pour cette histoire est le livre des PP. Belon et Balme : Jean Bréhal, grand inquisiteur de France, et la réhabilitation de Jeanne d’Arc (Paris, 1893).
  55. Belon et Balme, op. cit. p. 105,
  56. Belon et Balme, op. cit. p. 96.
  57. Mgr Touchet, La sainte de la patrie, II, p. 322-324.
  58. d’Hulst, Les apparitions libératrices, p. 17-18. Orléans, 1876.