Les Etapes d’une gloire religieuse - Jeanne d’Arc/02

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Les Etapes d’une gloire religieuse - Jeanne d’Arc
Revue des Deux Mondes6e période, tome 57 (p. 167-204).
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Les étapes d’une gloire religieuse – Jeanne d’Arc


II. DE SAINTE-CROIX D’ORLÉANS A SAINT-PIERRE DE ROME [1]


I. — LES INITIATIVES RELIGIEUSES D’ORLÉANS : ! LITURGIE, DRAME, CANTIQUES, MONUMENTS

Même « sorcière, hérétique et relapse, » Jeanne demeura toujours, pour la ville d’Orléans, la « Pucelle digne de Dieu. » Un notaire, là-bas, conserve encore en son étude un registre de 1429, où son lointain prédécesseur, le bon tabellion Guillaume Girault, notait la venue de Jeanne comme « le miracle le plus évident qui eût été apparent depuis la mort de Notre Seigneur [2]. » Les Orléanais pensaient comme ce notaire : pour ce « miracle, » ils ne cessèrent jamais de dire merci à Dieu, et merci à leurs anciens évêques devenus leurs patrons, Monseigneur Saint Euverte, Monseigneur Saint Aignan.

L’habitude datait de la victoire même de Jeanne, et tout de suite elle avait revêtu l’aspect d’une liturgie religieuse. Jeanne, toute première, avec Dunois, avait, le 8 mai 1429, pris part au cortège d’actions de grâces qui devait inaugurer la longue série des processions annuelles dites de Jeanne d’Arc. Au mois de mai 1430, Jean de Saint-Michel, évêque d’Orléans, se reposait dans sa lointaine maison de campagne, lorsque survinrent deux bourgeois de la ville, Raoulet de Harcourt et Jehan Moly : ils avaient consigne de le ramener, sur l’heure, pour la cérémonie que l’on organisait. Leur déplacement et le transport de l’évêque coûtèrent à la ville soixante-huit sols. Orléans voulait prier : il fallait que l’évêque fût là. La démarche de ces deux bourgeois, s’en allant au loin quérir leur pasteur, symbolisait avec exactitude l’initiative civique et patriotique qui, pour la suite des siècles, allait associer au souvenir de la Pucelle l’éclat des pompes religieuses.

Le budget municipal couvrait les frais. Autour des châsses des saints, il fallait des torches : la ville, pour cette cire, s’endettait de cent huit sols : elle adjugeait quatre sols à « Jacquet le prestre » pour le salaire des porteurs de torches, et puis quarante-huit sols, encore, pour les porteurs de châsses, pour les sergents qui maintiendraient la foule, pour les sonneurs de clochettes qui la feraient s’agenouiller, Le cortège s’en fut aux Tourelles, là où Jeanne avait battu l’Anglais ; on revint à Saint-Paul, tout comme Jeanne l’année d’avant, saluer Notre Dame des Miracles ; et puis on rejoignit le cloître Sainte-Croix, la cathédrale, pour un sermon, pour une messe.

Le sermon dut avoir un accent de triomphe, pouf la merveilleuse façon dont la ville avait été sauvée ; mais la merveille, elle avait un nom, c’était Jeanne ! Comment par la de Jeanne le prédicateur de 1130 ? On voudrait le savoir, et savoir, plus encore, comment la chaire parlera d’elle, au lendemain du bûcher. Mais nos curiosités sont ici mortifiées : les seuls documents qui nous restent nous conduisent, non point au pied de la chaire’, mais au guichet du comptable municipal, qui faisait signer, à l’orateur une quittance de seize sols, prix de son sermon [3].


On doit avoir grande dévotion à la dite procession. Par reconnaissance pour la grande grâce que Dieu a voulu faire et démontrer en gardant Orléans des mains de ses ennemis, que la sainte et dévote procession soit continuée et non pas délaissée, sans tomber en ingratitude, par laquelle viennent beaucoup de maux. Chacun est tenu d’aller à la dite procession et de porter luminaire ardent en sa main. Ainsi s’exprime la Chronique de l’établissement de la fête du 8 Mai, écrite quinze ou vingt ans après la délivrance d’Orléans [4]. Un chanoine plus qu’octogénaire, Jean Baudet dit de Mâcon, semble en avoir été l’auteur. « Par aventure, insistait-il, il y a pour le présent des jeunes gens qui pourraient à grand’peine croire que les choses soient ainsi advenues ; mais croyez que c’est chose vraie, et bien grande grâce de Dieu ! » Les petits Orléanais qui n’avaient pas vu, de leurs yeux, la « grande grâce, » devaient donc continuer à la fêter, bien ponctuellement, en dépit des juges de Rouen.

On ne se souvenait du premier verdict rouennais que pour organiser, quelque temps après les alléluias du mois de mai, d’autres prières, douloureuses celles-là. A la veille de chaque Fête-Dieu, dans son église de Saint-Samson, la cité orléanaise, officiellement, faisait célébrer pour Jeanne un service funèbre. Quatre grands cierges, douze tortils, un flambeau, — neuf livres de cire en tout, — éclairaient de leurs incandescences le deuil du sanctuaire, et chacun des quatre grands cierges portait quatre écussons peints aux armes de Jeanne. Et dans la même matinée huit religieux des quatre Ordres Mendiants chantaient, en leurs églises respectives, huit messes des morts. De tous les points de la ville, l’invocation s’élevait pour Jeanne, et vers Jeanne. Il ne restait, ici-bas, aucune relique d’elle : l’Anglais avait tout brûlé, tout dispersé, et se flattait d’avoir aboli sa gloire. Mais Orléans savait où chercher Jeanne, où la trouver.

Le drame sacré, d’ailleurs, était là, pour rapprocher ciel et terre, et pour faire redescendre Jeanne sur cette terre d’où l’Anglais avait voulu l’effacer. Le quinzième siècle fut le grand siècle des mystères, qui naissaient de l’autel et ramenaient les foules au pied de l’autel. Le siège d’Orléans devint le sujet d’un Mystère de 20 529 vers. Il semble que dès 1435, et derechef en 1439, une première ébauche en fut représentée [5]. Entre 1430 et 1435 s’attardait « sans cause, » dans Orléans, gaspillant l’argent, et goûtant fort « les jeux, farces et mystères, » le maréchal Gilles de Rais, ancien compagnon de Jeanne, et qui avait vraiment, lui, quelque chose de diabolique, puisqu’il allait peu de temps après devenir le macabre Barbe-Bleue. On a supposé que ce fut lui, — Barbe-Bleue en personne, — qui commanda cette représentation dramatique, pour l’édifiant divertissement des âmes orléanaises. Le succès fut durable : la rédaction du Mystère s’amplifiait, et probablement la forme que nous en avons fut fixée, entré 1453 et 1456, par Jacques Millet, qui avait étudié le droit à l’Université d’Orléans [6]. Ce Millet fut célèbre en son temps pour avoir écrit l’Histoire de la destruction de Troie la grant, et composé en l’honneur d’Agnès Sorel une plaintive épitaphe. Sur les tréteaux Orléanais, la gloire religieuse de Jeanne aurait donc eu comme mécène un imprésario dénommé Barbe-Bleue, et comme chantre un poète de cour, dont elle partageait avec la gloire plus laïque d’Agnès Sorel les rythmiques hommages.

Le Mystère était comme une riposte de l’art dramatique français à la parodie judiciaire rouennaise. Il entrouvrait les profondeurs du ciel : on voyait l’histoire terrestre de Jeanne s’y préparer, s’y concerter ; on entendait Aignan, et puis Euverte, et puis la Vierge, supplier Jésus d’aider la France. Mais le spectateur, bientôt, reprenait pied sur le sol français : un discret rayon de lumière éclairait la pénombre de cette sorte d’Annonciution, dans laquelle saint Michel, à deux reprises, révélait à Jeanne ses destinées. Jeanne, qui sous les regards du public bénéficiait ainsi d’une sorte de sacre, priait humblement :

O mon Dieu et mon Créateur,
Plaise vous moi toujours conduire !

Dieu faisait mieux que la conduire : pour l’aider, il mobilisait deux chevaliers de l’au-delà, Aignan, Euverte : l’Invisible se faisait visible ; les deux saints gardaient les remparts, protégeaient la Pucelle. Ce drame qu’applaudissait toute une ville installait Jeanne dans sa gloire : il ne laissait plus rien ignorer de sa vocation céleste ; les conseils divins livraient a la foule orléanaise tous leurs secrets. Les jeunes gens qui n’avaient pas connu Jeanne la voyaient sur la scène : ils comprenaient la portée des fêtes du 8 mai.

Comme Pâques et la Pentecôte avaient leur vigile, et puis leur lendemain, la délivrance d’Orléans, cette quasi-résurrection de la nation française, se commémora bientôt par trois jours de piété. Le 7 mai, les premières vêpres ; le 8, la fête, procession et sermon ; le 9, le service pour les morts. La mère de Jeanne, Isabelle, qui depuis 1440 était installée à Orléans, pouvait assister au déroulement de ces pompes ; et Jean du Lys, neveu de Jeanne, accourait de sa terre de Villiers pour prendre place dans le cortège, une place de choix. et devant lui l’on portait un cierge auquel était appliquée une petite image de la Pucelle [7].

Les Orléanais qui bien exactement s’associaient à toutes les cérémonies furent informés, le 9 juin 1452, par le cardinal d’Estouteville, légat du pape, que cent jours d’indulgence seraient désormais leur récompense. A l’encontre des Bourguignons qui persistaient à ricaner que la Pucelle était le diable, ils avaient donc eu raison de penser qu’elle était une grâce, et de bénir le ciel pour ses prétendus sortilèges. Un évêque de Bourgogne, Jean Germain, osait encore écrire, en cette année 1452, que Jeanne n’était qu’une « femme détestable, la risée des femmes, le scandale des hommes, » et que la justice de l’Église l’avait condamnée [8]. Mais silence à Jean Germain ! Un authentique représentant du pape, un cardinal, octroyait aux Orléanais de belles faveurs spirituelles, auxquelles leur propre évêque, Thibault d’Aussigni, ajoutait encore quarante autres jours d’indulgence. En élevant leurs pensées, les 7, 8 et 9 mai, vers cette « femme détestable, » lis gagnaient des grâces. Sorcière ! avait-on dit. En commémorant l’œuvre de cette sorcière, bien loin de se vouer à l’enfer, ils se libéraient d’un peu de purgatoire.

Les fêtes du patriotisme devenaient ainsi des mobilisations de dévotion. Les procureurs de la ville d’Orléans étaient les premiers à s’en réjouir, et bientôt ils allaient eux-mêmes cogner aux portes de ce trésor spirituel dont l’Eglise disposait. Car il ne leur suffisait plus qu’en 1474 l’évêque François de Brilhac eût renouvelé les générosités naguère accordées par Thibault d’Aussigni : ils faisaient une démarche officielle auprès de Jean Bolin, cardinal, évêque d’Autun, et ils obtenaient de lui, en 1482, cent autres jours d’indulgence. C’était décidément une grande fête, dans le calendrier diocésain, que celle de la délivrance d’Orléans.

Oraisons et chants liturgiques n’y faisaient pas mention de Jeanne. Quelque mémoire que l’on gardât d’elle, on avait la discrétion de ne pas lui vouer, officiellement, un culte public ; et c’était saint Aignan, surtout, qui, dans l’office, était l’objet des actions de grâces sacerdotales. Mais si l’on ne parlait pas de Jeanne, tous pensaient à elle, et l’on vit en 1483 des strophes françaises s’entremêler à la liturgie d’Église, pour fêter Jeanne nommément. De temps à autre, en son long parcours, la procession faisait station : à chaque étape, des enfants de chœur, des chanoines postés sur des estrades, entonnaient l’une ou l’autre de ces strophes, que la foule reprenait. Pour les avoir versifiées, Eloi d’Amerval, qui dirigeait à Sainte-Croix la maîtrise de chant, toucha quatre écus d’or. Ces façons de liturgie populaire marquaient une grande nouveauté : c’est à Jeanne elle-même que ces strophes disaient merci.

Commune d’Orléans, élevez votre voix,
En remerciant Dieu et la vierge sacrée ;
Quand jadis, à tel jour, huitième de ce mois,
Regarda en pitié le peuple Orléanais
Et d’elle-même chassa nos ennemis anglais
Que le duché en fut en joie délivré.

Les motets se poursuivaient, célébrant « Pucelle bergière, qui pour nous guerroya par divine conduite. » Et de strophe en strophe, Eloi d’Amerval devenait si violent contre les Anglais, que lorsque Louis XII eut épousé Marie d’Angleterre, ordre fut donné, en 1514, d’oublier ce cantique.

Mais sous ce même règne de Louis XII où les susceptibilités gouvernementales exilaient des lèvres orléanaises ces dévots couplets, l’Hôtel de Ville d’Orléans s’ornait d’une imago de Jeanne, dressée sur l’un des piliers de la façade [9] ; et la simple croix qui depuis 1456 rappelait, à l’entrée du pont, le souvenir de la Pucelle, faisait place, entre 1502 et 1508, à un monument plus imposant, représentant Jésus crucifié, et sa mère debout au pied de la croix, et de part et d’autre, prosternés et priant, Charles VII et Jeanne d’Arc [10]. Il parait, si nous en croyons une légende que recueillait en 1560 le touriste Pontus Heuterus, prévôt d’Arnhem, que ce monument fut érigé par les soins et aux frais des dames et jeunes filles d’Orléans [11].

Savaient-elles ; en l’érigeant, qu’elles ne travaillaient pas seulement pour leur ville ? Lorsque sous Henri IV le chanoine Hordal, arrière-petit-neveu de la Pucelle, voudra lui faire élever des statues dans la cathédrale de Toul, et puis à Domrémy, près du Bois-Chenu, dans la chapelle ressuscitée, de l’ermitage Sainte-Marie, c’est la Jeanne d’Arc du pont d’Orléans, gravement endommagée par les calvinistes, mais soigneusement restaurée en 1570, qui servira de modèle aux « ymagiers » des Marches de l’Est [12]. Pour revoir la Pucelle, pour remettre ses traits sous les yeux du-peuple chrétien, c’est vers Orléans que la piété lorraine regardera, et dans Orléans qu’elle s’inspirera.


II. — LA LÉGÈRETÉ DES HISTORIENS DE COUR

Ainsi veillait Orléans sur la gloire de Jeanne ; mais à Paris, après avoir ébauché le travail dont la Pucelle était sortie réhabilitée, la royauté française semblait se reposer. Certaine théorie d’origine bourguignonne, d’après laquelle la mission de Jeanne n’aurait été qu’un stratagème inventé par l’entourage de Charles VII pour réchauffer l’enthousiasme national, était ouvertement soutenue, en 1439, devant le Congrès de Mantoue, par l’évêque d’Arras, Jean Jouffroy. Mais soudainement sa voix s’intimidait, coupait court : « Comme l’on dit, continuait-il, que Charles VII porte aux nues cette Pucelle, et que du temps d’Alexandre, ainsi que l’écrit Cicéron, l’on ne pouvait écrire que ce qu’agréait Alexandre, je cesserai, selon l’avis de Plaute, de presser l’abcès[13]. » A lau faveur de cette pédantesque pirouette. Jean Jouffroy sautait a d’autres sujets.

Charles VII passait encore pour s’intéresser à la Pucelle. Mais les rois du XVIe siècle furent réputés moins susceptibles ; la solidarité entre l’honneur de cette femme et l’honneur de leur trône parait leur avoir échappé. Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, dans ses Instructions sur le fait de la guerre, publiées en 1540, rendait quelque fraîcheur aux insinuations bourguignonnes : l’usage qu’avait fait Charles VII de la Pucelle lui rappelait l’histoire de la nymphe Egérie, artificieusement exploitée par Numa Pompilius. François Ier laissait dire… C’était l’époque où, dans ses Annales de Flandre, un prêtre de Bruges, Jacques Meyer, tout passionné qu’il fut, dans le passé, pour la cause de la maison de Bourgogne, célébrait le don de la Pucelle à la France comme un effet de « l’immense clémence de Dieu : » les mauvaises insinuations fabriquées contre elle par des Bourguignons du XVe siècle s’étaient désormais réfugiées dans Paris [14]. Charles IX, non moins tolérant que François Ier, faisait un « historiographe de France » de ce sieur du Haillan, qui, dans un livre de l’année 1570, colportait sur Jeanne des infamies, et qui réputait vraisemblable qu’il n’y eût dans toute cette histoire qu’un « miracle composé d’une fausse religion. » L’ancien Franciscain André Thevet, cosmographe d’Henri III, visait peut-être ces lignes, lorsqu’il écrivait, en 1584, dans ses Vrais pourtraits et vies des hommes illustres : « Ce serait vouloir résister à la divine volonté de calomnier ce que Dieu fait ou permet pour la délivrance, maintien et illustration d’un peuple. » Mais les méchantes suppositions de du Haillan auront la vie dure : on les retrouve encore en 1639, dans les Considérations politiques sur les coups d’État, publiées par le libertin Gabriel Naudé [15].


III. — PREMIERS REGARDS JETÉS SUR LES PROCÈS DE JEANNE : L’ŒUVRE HISTORIQUE DU THÉOLOGIEN RICHER

Deux dossiers pouvaient donner accès dans l’âme de Jeanne : le procès de condamnation, le procès de réhabilitation. Ils demeuraient manuscrits ; la France les ignorait. Il y eut, au début du XVIe siècle, un prêtre humaniste pour y jeter les yeux. Valerand de la Varanne, docteur en théologie de la Faculté de Paris, était réputé surtout pour fêter en beaux dithyrambes latins les victoires de Louis XII ou ses bonnes fortunes matrimoniales. Un jour, en quête d’un sujet, il s’en fut à l’abbaye parisienne de Saint-Victor, qui possédait depuis 1472 une copie des deux procès : il la feuilleta, et de ses lectures sortait, en 1516, un long poème latin sur « les gestes de Jeanne, la vierge française, guerrière illustre. » Était-ce acte de foi ? Etait-ce recette d’épopée ? Toutes les puissances du ciel, et spécialement la Sainte Vierge et saint Charlemagne, s’intéressaient, dans ce poème, à la mission de la jeune fille. Elle avait les mains trop tachées de sang : ainsi l’exigeait, peut-être, la fougue des descriptions. Mais Valerand pensait probablement atténuer ces taches, en mettant sur les lèvres de Jeanne, au moment où déjà les flammes l’entouraient, une adjuration à l’Éternel, dans laquelle elle le prenait à témoin de son dégoût pour les boucheries [16].

Les deux procès, à la fin du XVIe siècle, trouvèrent un autre lecteur, le magistrat Estienne Pasquier. « Grande pitié ! s’écriait-il en 1596 dans ses Recherches sur la France. Jamais personne ne secourut la France si à propos et plus heureusement que cette Pucelle, et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée. » Les historiographes qui, « pires que l’Anglais, ôtaient à Jeanne l’honneur, » recevaient de Pasquier la plus verte leçon : « Par un même moyen, déclarait-il, ils ôtent l’honneur à France, quand nous appuyons le rétablissement de notre État sur une fille déshonorée. » Il affirmait, en face d’eux, que « toute la vie et histoire de Jeanne fut un vrai mystère de Dieu [17]. »

Est-ce sous l’impression de ces chapitres d’Estienne Pasquier que Jacques Joli, régent au collège de Navarre, cherchant en 1608 un grand sujet pour faire pérorer les élèves, choisissait le procès de Jeanne d’Arc ? Huit jeunes rhétoriciens s’escrimèrent, discutant sur ses habits, et sur ses visions, et sur ses sortilèges, et, pour rester fidèle à l’histoire, le président de cette séance scolaire condamna Jeanne au bûcher. Jacques Joli projetait une seconde joute, qui mettrait en relief l’innocence de Jeanne ; il ne semble pas qu’elle ait eu lieu[18].

A l’écart de ces jeux scolaires, un célèbre théologien de l’Eglise gallicane, Edmond Richer, se courbait longuement sur les précieux manuscrits où Pasquier s’était éclairé. Que n’imprimait-on « cent ou cent-vingt exemplaires » de ce procès ! « J’offrirais volontiers ma peine et mon travail, proposait Richer, pour revoir et conférer les copies et impressions sur les originaux. » En attendant, il allait, d’après ces pièces, écrire la vie de Jeanne. Ouvrant la biographie latine que publiait en 1612 le chanoine Hordal, Richer n’y rencontrait qu’un bien maigre récit, avec une collection d’intéressantes citations, empruntées à toutes sortes d’auteurs : la Pucelle méritait mieux. « Pour faire connaître à ma patrie, expliquait Richer, combien après Dieu elle est obligée à cette fille qui ne parlait que très bon français, j’ai mieux aimé l’écrire en notre langue, afin que ceux qui n’entendent pas le latin, et même les femmes et les filles, y puissent profiter et reconnaître les merveilles de Dieu envers le royaume de France. » Il voulait, aussi, que les « nations étrangères » profitassent ; et comme elles « ne pouvaient voir, sur le pont d’Orléans, » la croix monumentale élevée en l’honneur de Jeanne, il se proposait de leur en « donner connaissance, » par une gravure. Et pour commenter cette image, Richer, fouillant le livre des Juges, adaptait à Jeanne le cantique de Débora, « mère-en Israël ; » il disait aux « nations étrangères : » « Les hommes vaillants ont défailli en France jusques à ce que la Pucelle s’est levée, voire s’est levée comme la mère des Français. » Un historien l’avait salie, Du Haillan. Ce seul nom mettait en colère Edmond Richer : « Je ne puis me persuader, grondait-il, que Du Haillan, natif de Guyenne, ne fût de quelque extraction anglaise, n’ayant pu celer la haine qu’il portait à cette vierge [19]. »

Il y a quelque chose d’attachant dans cette sollicitude de prêtre, — l’une des célébrités de la faculté parisienne de théologie, — qui semble vouloir réparer quelques-unes des iniquités commises à l’endroit de Jeanne par les universitaires du XVe siècle. Mais hélas ! l’homme propose et la mort dispose : Richer succombe avant d’avoir pu envoyer son œuvre au prote ; elle s’ensevelit dans la bibliothèque du roi, où ni les femmes ni les filles ni les nations étrangères n’iront la chercher. Quelques érudits la connaîtront ; un d’eux, Lenglet Dufresnoy, la pillera sans vergogne, pour en tirer sous son propre nom, en 1753, une Histoire de Jeanne d’Arc, la première monographie imprimée dont Jeanne, après trois cents ans d’attente, ait été l’objet ; et c’est en 1912 seulement que le manuscrit même de Richer sera livré au public, en deux volumes, par l’initiative opportune d’un chanoine toulousain. Infortuné Richer ! Il pouvait et voulait être l’ouvrier d’une gloire encore obscure, celle de Jeanne ; et c’est seulement lorsque les honneurs romains l’auront illuminée, qu’un reflet de cette gloire se posera sur le poussiéreux manuscrit du gallican Richer.


IV. — CE QUE DUT LA GLOIRE DE JEANNE AUX FÉMINISTES ET AUX JÉSUITES

On se faisait volontiers de Jeanne, aux XVIe et XVIIe siècles, l’image d’une amazone qui avait tout à la fois dérogé aux lois de son sexe et fait à ce sexe beaucoup d’honneur ; et sans informations sérieuses, on épiloguait sur cette histoire. En 1600, dans le poème du sieur de Graviers, Jeanne était une façon de bouchère, qui, brandissant un couteau, criait : « Empourprons, empourprons ce coutelas de sang. » Malherbe voyait en elle un Hercule féminin, et se consolait ainsi du bûcher :

Celle qui vivait comme Alcide
Devait mourir comme il est mort.

L’abbé d’Aubignac, dans une tragédie en prose, lui donnait un Anglais pour amoureux. Il y avait plus d’intelligence chez l’honnête Chapelain ; lorsque dans son poème Jeanne disait :

…..Exaltez moins une simple bergère ;
Je n’agis point par moi, qui ne suis que faiblesse ;
J’agis par l’Éternel ; c’est lui qui par mon bras
Apporte aux uns la vie, aux autres le trépas,

elle se présentait, bien nettement, comme l’instrument de Dieu. Mais elle pâtissait de l’insuccès même de Chapelain. Un soir de 1663, La Fontaine traversait Orléans : l’idée lui vint de passer le pont, pour voir le soleil se coucher sur la ville. Jeanne à genoux devant le Christ, au bout du pont, détourna ses regards, mais pas pour longtemps. Il racontait à sa femme :


Je vis la Pucelle ; mais, ma foi, ce fut sans plaisir : je ne lui trouvai ni l’air ni la taille ni le visage d’une amazone : l’infante Gradafilée en vaut dix comme elle ; et si ce n’était que M. Chapelain est son chroniqueur, je ne sais si j’en ferais mention. Je la regardai, par amour de lui, plus longtemps que je n’aurais fait. Elle est à genoux, devant une croix, et le roi Charles en même posture vis-à-vis d’elle, le tout fort chétif et de petite apparence. C’est un monument qui se sent de la pauvreté de son siècle [20].


La Pucelle, pour La Fontaine, c’était une cousine historique des femmes de l’Amadis, une demi-sœur de la demi-géante Gradafilée, une héroïne de roman plantée par hasard dans l’histoire. Les Orléanais la lui montraient à genoux ; il ne comprenait pas ; La vie de Jeanne, ainsi conçue, devenait une anecdote en marge de l’histoire de France ; elle cessait d’être une page, et la plus belle, de toute notre histoire.

Jeanne, depuis le milieu du XVIe siècle, offrait argument aux galants auteurs qui voulaient entreprendre l’éloge de la femme : elle figurait dans le Miroir des femmes vertueuses, que publiait en 1546 Alain Bouchard ; elle se dressait en belle armure dans ce Fort inexpugnable de l’honneur du sexe féminin, que maçonnait en 1555 François de Billon ; et quand Jean de Marconville, gentilhomme percheron, devisait en 1561 « de la bonté et mauvaistié des femmes, » Jeanne lui servait à prouver leur bonté. Elle opérait même ce miracle, de rendre quelque bon sens à Guillaume Postel, un pauvre détraqué, qui cherchait « le Messie propre au sexe féminin ; » dans le fol écrit qu’il intitulait en 1553 : Les très merveilleuses victoires des femmes du nouveau monde, Postel devenait presque équilibré lorsqu’il parlait de Jeanne. « Quiconque ne croit pas en elle, déclarait-il, mérite d’être excommunié comme destructeur de la patrie. » Il voyait dans son histoire la « démonstration très claire que Dieu a plus de providence, cure et sollicitude de la France, qu’il n’a de tous les États temporels ; » et il ajoutait, car c’était un excité : « Ses faits sont chose nécessaire à maintenir, autant que l’Évangile. » Il y eut ainsi, de bonne heure, toute une lignée de féministes, qui, portés par leur désir même d’exalter Jeanne, servirent sa gloire religieuse.


Si le ciel l’eût laissée dans la maison de son père, il ne posséderait pas une des plus belles lumières de son firmament, et l’Église serait privée de l’intercession et des prières d’une sainte et de l’exemple d’une héroïne.


Vous trouvez cette phrase dans un livre de l’année 1665, qui s’intitule : Les dames illustres, où par bonnes et fortes raisons il se prouve que le sexe féminin surpasse en toutes sortes de genres le sexe masculin [21]. Et la bonne et forte raisonneuse s’appelle Damoiselle Jacquette Guillaume. Son féminisme induit cette demoiselle, deux cent cinquante ans avant l’Église, à canoniser Jeanne d’Arc.

D’une façon moins pétulante, mais plus efficace, un certain nombre d’auteurs religieux commençaient à trouver, dans la contemplation de l’âme de Jeanne ou dans le récit de sa vie, un sujet d’édifiantes leçons : ils appartenaient en général à la Compagnie de Jésus. Dès 1580, le goût même des Jésuites pour les représentations dramatiques avait appelé leurs regards sur l’héroïne : un de leurs tout jeunes Pères, Fronton du Duc, avait cette année-là, au collège de Pont-à-Mousson, fait jouer devant le duc de Lorraine une Histoire tragique de la Pucelle, en cinq actes. Sans l’aveu de l’auteur, cette pièce fut imprimée : la première indiscrétion qui dérobait à l’ombre des collèges le théâtre scolaire des Jésuites fut ainsi un hommage à la gloire de Jeanne d’Arc. L’hommage, quelle qu’en fût la médiocrité littéraire, nimbait déjà d’une ébauche d’auréole les vertus chrétiennes de Jeanne : le portrait que traçait d’elle un gentilhomme de sa garde était comme un sommaire de sa sainteté. Le chœur, — c’était, en l’espèce, le menu peuple des élèves, — s’emportait contre l’évêque qui l’avait méconnue.

<poem> Est-ce ainsi, ô pasteur lâche, Qui dois souffrir qu’on te hache Et tue pour ton troupeau, Que cette brebis tu donnes Au gré des bouches félonnes Des loups, craintif de ta peau ! Mais las ! ce n’est pas merveille Si tout pasteur point ne veille, Car même le roi des cieux Eut pour disciple le traître Qui livra son propre maître Es mains des Juifs envieux. </poem>

On estimait, à Pont-à-Mousson, que, même devant des écoliers, il n’y avait pas de voile à jeter sur les méfaits d’un évêque : la tragédie de ce jésuite ignorait l’art de biaiser [22].

Sur une autre scène scolaire, en 1629, la mission religieuse de Jeanne fut glorifiée. Les acteurs, cette fois, étaient les étudiants de l’université de Louvain ; et l’auteur de la tragédie latine, Nicolas de Vernulz, professait l’histoire au collège des Trois Langues et fut trois fois recteur de la glorieuse université. La prière suprême qu’il mettait sur les lèvres de Jeanne attestait qu’il l’avait comprise :


C’est ta force qui a poussé ce bras : je n’ai rien pu par moi-même. Accorde à la Pucelle le prix qu’elle attend de toi : toi-même, mon Dieu, et ton paradis. Accorde encore, dans ta bonté, à mon dernier vœu, que les Français recouvrent toute la France. Si les Anglais ont à se reprocher quelque chose envers moi, je leur pardonne en mourant, et je meurs avec joie [23].


Tandis que Jeanne, sur les tréteaux, était ainsi proposée à l’admiration d’un auditoire chrétien, des écrivains de spiritualité transformaient sa vie en une leçon de choses, fille avait aimé la Vierge, et la Vierge l’avait aimée : cela suffisait pour qu’en 1630 le P. Poiré s’occupât longuement d’elle, dans sa Triple couronne de la bienheureuse Vierge Mère de Dieu, véritable encyclopédie dévote en l’honneur de Marie. Le P. de Ceriziers, aumônier de Louis XIII, écrivant en 1639 son livre des Trois états de l’innocence, élisait Jeanne comme type de l’innocence opprimée ; le P. François Lahier lui réservait une niche, en 1645, dans son Grand Ménologe des Vierges ; le P. Pierre Lemoyne l’introduisait, en 1648, dans l’imposante Galerie des femmes fortes ; et dans le volume de sa Cour sainte consacré aux reines et dames, le P. Caussin, en 1664, avant d’énumérer avec des traits d’âpre satire « les neuf catégories de femmes qui ne sont ni plaisantes ni louables, » portraiturait Jeanne et s’inclinait devant elle. Ainsi les Jésuites introduisaient-ils Jeanne dans ces galeries d’âmes triomphantes à travers lesquelles ils promenaient les âmes terrestres, militantes encore. On sentait, à vrai dire, dans l’aménagement de ces architectures, quelque chose d’un peu conventionnel, où la nature primesautière de Jeanne, et tout ce qu’il y avait d’étincelant dans l’ardente jeunesse de son âme, risquait de s’éteindre. Mais ces écrivains eurent l’incontestable mérite de faire de la Pucelle un thème de littérature spirituelle ; et pour le développement de sa gloire religieuse, c’était là chose capitale. « Nous regarderons son envoi, déclarait le P. de Ceriziers, comme un des plus illustres miracles dont le ciel mérite notre reconnaissance. » C’est « un coup de Dieu admirable, » reprenait le P. Caussin, et il le prouvait [24].

Hors de France, même, la vie religieuse de la Pucelle devenait une leçon de choses : nous en avons la preuve dans le sermon qu’un Jésuite bavarois, Michel Pexenfelder, proposait en 1680 aux curés de l’Allemagne. Il accumulait dans son Discoureur historique (Contionator historicus) des sujets de prêches, qui visaient à « charmer et à instruire, par des exemples d’événements rares, expliqués pour la vie morale. » De Munich, il regarda vers Jeanne d’Orléans, « l’Amazone gauloise, pieuse, brave, victorieuse, vierge. » Il transportait ses auditeurs dans un solennel portique, où Débora, Jahel et Judith faisaient face à Penthésilée, Sémiramis, Clélie et Cléopâtre. Son désir d’installer Jeanne en cette illustre compagnie lui voilait, semble-t-il, la douce et compatissante pitié de la Pucelle : il la montrait « s’élançant parmi les escadrons ennemis, faisant des cadavres, les piétinant. » A peine même était-elle une femme, puisque, à entendre Pexenfelder, le mot femme, mulier, dérivait de mollities, mollesse. Il n’y avait assurément, à l’origine de son admiration pour Jeanne, aucun engouement féministe.

Il est vraisemblable que cet Allemand se serait complu dans l’évocation d’une Pucelle extrêmement brutale, s’il n’avait eu sous les yeux les pages nuancées, attendries, de ses confrères français, un Poiré, un Caussin ; il les citait au sujet de ce « vase d’élection dans lequel l’Esprit Saint répandait abondamment ses dons, surtout celui de force, » et puis il concluait :


Mandée par Dieu pour arracher à l’extrême ruine le royaume des Gaules, Jeanne mérite d’être comptée parmi les tout premiers exemples de femmes illustres : Vierge, et admirable de beauté, chaste parmi les soldats, sainte dans la vie des armes, pure parmi les dangers, inébranlée parmi les âpres mêlées, porte-drapeau des soldats, victorieuse parmi les calomnies, pleine de vie au milieu des flammes.


Et Jeanne, par, sa vie, donnait en trois points trois leçons. Elle attestait la puissance de Dieu, qui se sert des brebis pour terroriser les lions. Elle témoignait, par sa bonté pour les pauvres, que « les palmes de gloire se cueillent sur l’arbre de la miséricorde. » Elle remontrait aux jeunes gens, par son exemple, qu’il fallait haïr lits de plume et coussins.

Par sa mort, aussi, Jeanne prêchait, et Pexenfelder interprétait son langage : « Malheur aux juges, s’écriait-il, lorsque, préoccupés de la faveur des grands et des princes, ils condamnent des innocents comme coupables ! Que de fois les tribunaux défaillent en faveur du riche, du noble, du puissant, de qui l’on espère un office ou un bénéfice ! »

Le Jésuite, avant de descendre de chaire, voulait laisser à ses auditeurs une impression visuelle : derechef, les ramenant sous le beau portique, il y faisait surgir Jeanne, casquée, cuirassée, drapée dans un manteau militaire, sa houlette dans une main, son épée dans l’autre Un piédestal grandissait sa stature ; et Pexenfelder, pieusement agenouillé, y gravait une inscription, sur laquelle Jeanne elle-même parlait. Jeanne disait aux passagers du portique :


Protection de la Gaule, terreur de l’Angleterre, soldat dans un corps de pucelle, homme dans un corps de femme, sur l’ordre de Dieu, je quittai les bergeries pour les camps ; je tombai de cheval dans un fossé, et ma chute prit place parmi les catastrophes éclatantes ; les ennemis en désordre étaient taillés en pièces, lorsque la fortune, sans flèche, me précipita ; et jusqu’à la fin j’attestai dans le feu la foi jurée à Dieu et au Roi de France. Les Anglais, tant de fois vaincus, eurent honte de devoir une palme à une femme ; parce que par mes victoires je leur faisais du mal, je fus condamnée comme sorcière ; par un faux jugement ils m’attachèrent au bûcher, pour étouffer mon nom sous une cendre infâme ; la flamme épargna mon cœur ; devenue plus lumineuse par le feu, je resplendis pour la postérité.


La physionomie de Jeanne s’exhibait ainsi comme un exemple, sous la plume des moralistes de la Compagnie de Jésus ; et les historiens appartenant à la Compagnie, un Mariana en Espagne à la fin du XVIe siècle [25], un P. Daniel en France à la fin du XVIIe, lui prêtaient un relief et des couleurs qui justifiaient cet enseignement moral.


V. — COMMENT ORLÉANS, AUX XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES, ENTENDIT PRÊCHER SUR LA PUCELLE

Orléans continuait d’honorer sa Pucelle, et même, à certaines heures, s’incarnait en elle. Lorsque au 13 juillet 1614 le petit Louis XIII y fit son entrée, c’est sur les lèvres de la Pucelle que l’orateur de la cité plaçait des vers prophétiques concernant l’enfant royal ; elle prédisait à Louis XIII qu’il prendrait Jérusalem [26] ! La Pucelle, sa vie durant, avait été bon prophète ; mais en prosopopée, elle cessait de l’être.

Les fêtes annuelles de mai devenaient de plus en plus nettement la glorification de Jeanne. Le guidon peint au XVIe siècle, que l’on portait à la procession, et qui représentait la Vierge-mère ayant à ses genoux, en prières, Charles VII et Jeanne d’Arc, avec deux anges à droite et à gauche, se nomma définitivement, à partir de 1659, « le guidon de la Pucelle [27]. » Le sermon commença de s’intituler, au XVIIe siècle : Discours sur la Pucelle d’Orléans et sur la délivrance de cette ville ; et puis, au XVIIIe siècle, lorsque la rhétorique de Thomas eut mis à la mode les « éloges, » on appela ce discours : Éloge de Jeanne d’Arc [28]. L’œuvre de justice qu’avait accomplie la papauté du XVe siècle trouvait ainsi dans la chaire d’Orléans son commentaire, et ce commentaire était une préface pour les futures exaltations.

Le premier de ces discours de mai dont nous possédions le texte date de 1672 : M. Henri Stein qui l’a retrouvé, l’attribue, pour des raisons excellentes, au P. Senault, le célèbre prédicateur de l’Oratoire, un instant supérieur des Oratoriens d’Orléans. Senault, avant de prononcer son discours, avait eu sous les yeux le Martyrologe gallican, dans lequel, en 1637, André du Saussay mentionnait le martyre de Jeanne, et l’Histoire de l’Église d’Orléans, écrite en 1646 par Symphorien Guyon, dans laquelle « la Bienheureuse Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans, » figurait parmi les saints personnages du diocèse. Parallèlement aux gestes de Moïse, libérateur d’Israël, Senault déroula les gestes de Jeanne, libératrice de la France. Il s’enthousiasmait pour cette « divine fille, qui a été le prodige de son siècle, qui est encore l’admiration de tous les peuples qui lisent nos histoires. » Et deux cent vingt-huit ans avant l’acte de Benoît XV, Senault adressait aux Orléanais cet appel :


Proclamons-la mille fois bienheureuse, adressons-lui nos prières, invoquons-la dans nos besoins. L’Église, qui permet que son nom soit écrit dans les martyrologes et qui veut bien que l’on appelle sa mort un véritable martyre, martyrium Joannae puelae (c’est ainsi que cette mort est marquée dans le martyrologe de France), l’Église qui par son oracle a justifié la mémoire de Jeanne d’Arc, et qui a reconnu sa foi, sa pureté, son innocence, ce qui certes est une canonisation bien solennelle, l’Église, dis-je, qui honore ainsi l’admirable Pucelle d’Orléans, entend que nous la réclamions comme une sainte [29].


L’âge des philosophes survint : Orléans, défiant leurs sourires, persistait, à chaque printemps, à parler de Jeanne à la France. Il n’était pas toujours inutile de rappeler qu’elle avait existé, puisque l’on voyait un historien comme Boulainvilliers, consacrant cent pages au règne de Charles VII, s’abstenir d’y nommer la Pucelle et glorifier, pour le relèvement de la France, Agnès Sorel… Et ce n’était pas, non plus, chose oiseuse, de remettre sans cesse en relief le caractère religieux de cette héroïque personnalité, puisque le sculpteur Pigalle, à qui les Orléanais avaient songé pour un monument de Jeanne, leur proposait de l’habiller en Pallas, ayant à ses pieds un léopard terrassé [30]. On ne donna pas suite au projet de Pigalle, et la gloire religieuse de Jeanne n’y perdit certainement rien.

Près de quarante ans durant, le XVIIIe siècle s’intéressa fort à des copies clandestines, et puis à des éditions clandestines, et puis à l’édition, définitivement avouée, d’un poème qui souillait Jeanne. Il fallut que ce siècle atteignît quatre-vingt-neuf ans pour cesser d’aimer à rire ; on eût dit qu’il se vengeait, par le sarcasme, de tout ce qui le dépassait. Voltaire fit rire, aux dépens de la Pucelle, le Paris d’alors. La légende ébruitée dès le XVe siècle par le Bourguignon Monstrelet, et qui faisait de Jeanne une ancienne servante d’auberge [31], s’attardait encore dans le Dictionnaire philosophique, et aussi dans l’Encyclopédie, fort sévère pour les « auteurs pieusement imbéciles » qui parlaient des visions de Jeanne.

Ces mauvais courants d’ironie ne frôlaient même pas l’âme orléanaise : elle demeurait la disciple de la chaire de Sainte-Croix. La municipalité, non contente de donner aux prédicateurs, pour leurs honoraires, vingt livres de sucre et vingt livres de bougie, leur faisait parfois l’honneur d’envoyer leurs discours à l’impression. Le Jésuite Claude de Marolles fut en 1759 le premier bénéficiaire de cette générosité, dont on eut six exemples au cours du XVIIIe siècle.

Parfois, chez ces prédicateurs, l’esprit de l’époque se faisait sentir : chez le Génovéfain De Géry, par exemple, déclarant en 1779 que, pour « ménager la délicatesse du siècle, » il se tairait sur les révélations de Jeanne. Mais ce qu’il y avait, dans l’épopée de la Pucelle, de contraire aux prévisions du bon sens humain aidait la chaire d’Orléans à humilier le déisme* De Alarolles s’écriait :


Eh quoi ! nous hommes éclairés par le flambeau des sciences nouvelles, qui, dans la balance du grand Newton, pesons les astres mêmes, et sur les pas du sage Locke apercevons la pensée au sein de la nature, qui réduisons tous les dogmes aux oracles de la raison et ramenons presque tous les devoirs aux penchants de la nature, nous eussions, en conséquence de nos brillants principes, embrassé avec confiance tous les moyens qui devaient perdre la patrie et rejeté, sans balancer, la voie unique du salut, que le ciel offrit à nos pères !


On relève aussi, chez plusieurs de ces orateurs, un curieux penchant à poursuivre sur les idées anglaises, importées en France par la philosophie de l’époque, la victoire remportée par Jeanne sur les armées anglaises. Il leur déplaît que l’Anglais, ce vaincu du XVe siècle, rentre chez nous par ses penseurs, par ses théoriciens politiques. Au demeurant, ils sont à l’aise pour parler, puisque durant cette époque les gouvernements de Londres et de Paris sont en conflit. L’abbé de Géry se réjouit que la victoire de Jeanne ait dérobé la France à celle « puissance étrange où les sujets sont indociles, où les maîtres sont impérieux, où le schisme règne. » Le prieur Soret, l’orateur de 1781, qui devait douze ans plus tard coiffer le bonnet rouge, contemple avec affectation, au-delà de l’Atlantique, le nouvel « État républicain » que vient de fonder « le génie, la patience, la fermeté et le courage d’un homme aussi étonnant par ses connaissances que par sa politique ; » et la prière de Soret s’élève, à demi-ironique peut-être, pour demander à Dieu d’ « accorder à la nation anglaise des yeux plus clairvoyants sur ses propres intérêts, et qui la portent à ne plus fatiguer ses colons à force d’iniquités. »

La chaire orléanaise devenait une tribune d’où l’on attaquait l’Angleterre, et, aussi, les anglicisants de France. De Géry stigmatisait la « manie avilissante » qui portait, un grand nombre de Français à « copier les manières et les usages de cette nation ennemie. » Il voulait bien pardonner à l’Angleterre la « sombre mélancolie » qu’elle introduisait dans notre littérature, et concédait, même, qu’elle nous eût peut-être procuré « des lumières relatives aux sciences humaines. » Mais il ne permettait pas qu’ « elle ébranlât, par les principes insensés de quelques-uns de ses écrivains, les fondements de la religion et des mœurs, » Les auditoires catholiques sur lesquels planaient ces harangues devaient garder cette impression, qu’ils avaient à continuer l’œuvre de Jeanne, en « boutant, » à leur tour, l’esprit anglais hors du sol français. Dans les luttes contre le « philosophisme, » le souvenir de Jeanne, évoqué par la chaire orléanaise, faisait front aces courants d’idées auxquels les Lettres philosophiques de Voltaire avaient jadis ouvert la France.


VI. — UN COLLABORATEUR DE LA PIÉTÉ ORLÉANAISE : BONAPARTE

Orléans, sous la Révolution, connut une grande souffrance : l’administration départementale exigea qu’on fit disparaître la Déposition de Croix où figuraient Jeanne d’Arc et Charles VII. Comme les processions elles-mêmes, cette image devait succomber. « Mais il n’y a pas là un signe de féodalité, objectait douloureusement le conseil général de la commune ; ce n’est qu’un acte de reconnaissance envers l’Etre suprême. » Il n’importait : on voulait des canons, et ce monument était de bronze. Un des canons fut baptisé du nom de Jeanne d’Arc, pour attester la ténacité des souvenirs.

Mais, en 1802, dès que le Concordat eut rendu la paix à la France, Orléans voulut, sur une de ses places, revoir la Pucelle. Une souscription s’ouvrit, pour les frais du monument nouveau. « Quel moment plus propice, lisait-on dans l’appel, que celui où le guerrier pacificateur a réuni les débris de nos autels dispersés, rappelé des ministres errants et proscrits, et rétabli sur ses bases inébranlables le culte antique et sacré qui produisit tant d’hommes illustres et d’intrépides guerriers ! » On eut bientôt une réponse, dont l’instigateur avait nom Bonaparte. Il ordonnait qu’on fît savoir au maire d’Orléans que ce projet de monument lui était très agréable. « L’illustre Jeanne d’Arc, déclarait-il, a prouvé qu’il n’est pas de miracle que le génie français ne puisse produire, dans les circonstances où l’indépendance nationale est menacée [32]. » L’évêque Bernier, qui avait aidé au Concordat, jugea l’heure propice pour le rétablissement des fêtes du 8 mai : il sonda Portalis, en lui présentant ce dessein comme la consécration de la nouvelle politique religieuse. Bernier se penchait sur l’ancienne liturgie de ces fêtes ; il la remaniait ; il y mêlait des détails, des allusions, qui devaient plaire à Bonaparte. Tout cela est « bon et piquant, » jugeait Portalis. Chaptal, ministre de l’Intérieur, eut mission d’arrêter un dispositif des solennités : le 8 mai 1803, Jeanne, dans Orléans, recommença d’être commémorée. Un an plus tard, le même cortège se renouvelait : on inaugurait, en cette année 1804, la statue achevée par le sculpteur Gois ; et l’Allemand Bertuch notait sur son carnet que des paysans s’agenouillaient devant elle avec dévotion et priaient la, Pucelle comme on prie une sainte [33].

Tous les pouvoirs publics participaient à la résurrection de ces pompes : la France du régime moderne se mettait officiellement à la disposition de l’Eglise pour cheminer avec elle en l’honneur de Jeanne. Tandis que, sous l’ancien régime, c’étaient le maire et les échevins qui invitaient le chapitre à conduire la procession [34], des décisions gouvernementales, en 1803 et 1805, assurèrent à l’évêque, à l’encontre des revendications du maire d’Orléans, la prérogative de convoquer les autorités, de régler la marche du cortège, de choisir l’orateur qui prêcherait sur la Pucelle. La France napoléonienne, estimant, selon le mot de Portalis, que « tout ce qui peut lier la religion a l’amour de la patrie » mérite d’être protégé, confiait à l’autorité épiscopale d’Orléans le soin de faire honorer Jeanne [35].

Ainsi se renouaient les traditions séculaires, avec la collaboration empressée de l’Etal. Bonaparte s’intéressait à Jeanne comme jamais ne l’avait fait, avant lui, aucun des rois dont elle avait raffermi la dynastie : le caractère national de l’héroïne était sanctionné par la France officielle, dans les cérémonies mêmes qui, d’autre part, ratifiaient sa gloire religieuse.

Vingt ans plus tard, le romantisme surgissait. Il aimait, d’une passion quelquefois un peu brumeuse, les apparitions historiques où s’incarnait l’âme des peuples, les personnalités où des consciences collectives se résumaient et s’exprimaient : il fut séduit par Jeanne, et l’on vit éclore, en 1841, l’hymne de Michelet en l’honneur de la jeune fille qui avait « couvert de son sein le sein de la France. » Jules Quicherat, cette même année, commença la publication des Procès de condamnation et de réhabilitation [36], qui devait s’achever en 1849 : les sources de l’histoire de Jeanne étaient dorénavant accessibles à la curiosité française. La France, pour savoir quelque chose de Jeanne, n’avait plus besoin de guetter les échos d’Orléans.


VII. — L’ÉPISCOPAT DE FELIX DUPANLOUP : LES APPELS DE LA CHAIRE ORLEANAISE A LONDRES ET A ROME

Mais la tâche orléanaise n’était pas achevée : c’est vers Rome, désormais, qu’Orléans regardait ; dans les « panégyriques » annuels, — le mot devint officiel en 1855, — c’est à l’adresse de Rome que certaines aspirations se formulaient et que certains vœux s’esquissaient.

Presque tous les orateurs sacrés qui eurent un rôle dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle montèrent dans la chaire d’Orléans. On y avait entendu en 1819 Frayssinous, en 1827 Parisis, le futur évêque d’Arras, en 1844 le futur cardinal Pie ; on y entendit en 1860 et 1867 Freppel, plus tard évêque d’Angers ; en 1862, Perreyve ; en 1863, le futur cardinal Mermillod ; en 1872 et 1887, le futur cardinal Perraud ; en 1876, l’abbé d’Hulst ; en 1877, Monsabré ; en 1885, le futur cardinal Langénieux ; en 1889, le futur cardinal de Cabrières. Le maître du chœur, dont l’ascendant fut solide et durable, fut l’évêque même d’Orléans, Félix Dupanloup.

En pleine guerre de Crimée, au moment où les troupes anglaises fraternisaient avec les nôtres, il dut, à la demande du garde des sceaux, prononcer lui-même le panégyrique, qui paraissait délicat ; et, le 8 mai 1855, Orléans l’entendit glorifier l’inspirée, l’héroïne, la martyre. L’Angleterre aujourd’hui, s’écriait-il, n’a rien à craindre de moi. C’est une grande et courageuse nation. Suffolk, Salisbury, Glacidas lui-même, comme Xaintrailles, La Hire et Dunois, étaient de rudes et vaillants hommes de guerre. Mais Dieu fut le plus fort, et Jeanne, sa fille choisie, les vainquit tous. Les Anglais seraient donc encore nos ennemis aussi bien qu’ils sont nos alliés, que les descendants du prince Noir et de Talbot pourraient m’entendre ici et ne seraient point offensés… Jeanne n’est plus de la terre ; elle appartient à la grande histoire européenne, à tout ce qui a un cœur noble, en Angleterre comme en France ; elle appartient à l’humanité tout entière.


Ce discours marquait une date : dans la même chaire où Senault, sous Louis XIV, s’était emporté contre les « septentrionaux hérétiques, » et où les prédicateurs du dix-huitième siècle s’étaient déchaînés contre les idées anglaises, Dupanloup, se tournant vers l’Angleterre, lui disait : Jeanne vous appartient, à vous aussi. L’évêque qui, au moment de la discussion de la loi de 1850, s’était révélé comme un manœuvrier d’élite, inaugurait, dans ce panégyrique, cette pacification des souvenirs, qui devait acheminer Jeanne vers la canonisation. Tous les chemins mènent à Rome, dit le proverbe. Il était bon pour Jeanne, et ce serait pour elle un superbe complément de réparation, que le cortège de vœux qui la conduirait à Rome, pour qu’elle y recueillit la suprême gloire, passât par Londres ; il fallait, avant d’agir sur Rome, obtenir de celle Angleterre, où Pie IX venait d’établir la hiérarchie catholique, qu’elle mit son honneur à souhaiter, elle aussi, l’exaltation de la martyre rouennaise.

Aussi Dupanloup voulut-il qu’en 1857 des lèvres anglaises lissent dans sa cathédrale l’éloge de Jeanne. Le vicaire apostolique Gillis, d’Edimbourg, déclarait en commençant :


Je n’ai à faire qu’un aveu, et cet aveu, on l’accueillera avec indulgence de la part d’un évêque d’Angleterre, quand il ne le dirait pas en bon français : il y a une page que, pour l’honneur de son pays, il voudrait n’avoir jamais trouvé place dans l’histoire, celle qu’éclaire à notre honte le bûcher de Rouen.


Longtemps l’Angleterre, en dépit de la réhabilitation, avait considéré Jeanne comme une sorcière ; et malgré l’admiration qu’avait affichée pour elle le réformateur religieux Wesley, malgré les orientations nouvelles imprimées à l’opinion britannique, en 1796, par l’épopée de Robert Southey, en 1818 par quelques pages d’Henry Hallam, on avait pu constater encore, en 1819, que l’historien catholique John Lingard parlait de la Pucelle avec beaucoup de mauvaise humeur [37].. Il n’y avait plus de voix, cependant, pour s’élever en faveur du juge Cauchon, si ce n’est celle de Jeanne, — oui, de Jeanne, qui, dans l’œuvre admirable publiée en 1847 par Thomas de Quincey, demandait à Dieu, elle-même, pitié pour son bourreau [38]. Mais avec le vicaire apostolique Gillis, le remords de l’Angleterre s’exprimait dans la chaire :


Un Anglais, ce me semble, doit admettre dans tout son brillant ce phénomène de vos chroniques, ou n’y voir que ténèbres. Pour lui, on ne la divise pas, la Pucelle. Eh bien ! j’aime ici à le proclamer ; je crois à Jeanne d’Arc ; je ne puis voir en elle autre chose qu’une envoyée de Dieu ; et je viens, de parmi ceux qui la brûlèrent, inscrire au temple de sa mémoire, non une apologie de ses vertus, mais l’aveu du crime de nos pères, et comme déposer au pied de sa sainte image l’offrande bien tardive d’une réparation de justice.


Un an plus tard, en 1859, un prédicateur du clergé parisien, l’abbé Chevojon, succédait à l’orateur anglais dans la chaire d’Orléans ; il réclamait, lui, de la chaire anglaise, cette même amende honorable que le vicaire apostolique Gillis était venu apporter en français :


Dans sa cathédrale de Westminster ou dans toute autre, l’Angleterre ne fera-t-elle pas entendre un cri de repentir national ? Rome alors, Rome, la mère de toutes les nations, qui peut condescendre jusqu’à retarder ici-bas le couronnement d’un de ses élus dans l’intérêt de la paix et de la soumission de ses enfants, Rome sera délivrée d’un de ses scrupules de mère ; elle pourra parler librement, et la civilisation catholique sera vengée de la plus sanglante injure.


L’abbé Freppel, alors professeur à la Sorbonne, esquissait en 1860 un pas de plus ; il semblait solliciter de l’Angleterre qu’elle prit l’initiative, elle, de faire canoniser Jeanne.


Peut-être, dans ce monde moderne où tant de choses se préparent sous le voile qui nous dérobe la vue de l’avenir, Dieu se plaira-t-il à glorifier sa douce servante par cette couronne terrestre que l’Église réserve pour l’héroïsme de la-vertu. Peut-être l’Angleterre, revenue à la foi de ses ancêtres, comprendra-t-elle que son honneur n’est pas engagé dans une erreur dont les luttes politiques ont seules été la cause. Rien ne serait plus digne d’une grande nation que de prendre l’initiative dans une réparation qui pour elle serait un honneur, ce qui permettrait à la France d’ajouter à la gloire de sa libératrice, en joignant au culte de l’admiration et de la reconnaissance celui de la prière et de l’invocation.


La chaire orléanaise, par l’organe de Freppel, souhaitait ainsi, pour Jeanne, la couronne de sainteté. Souhait vaporeux encore, et qui semblait confiner au rêve, puisque Freppel supposait une Angleterre rentrée dans le bercail romain. Mais sept ans après, rappelé par Dupanloup pour un second panégyrique, le futur évêque d’Angers se révélait plus impatient ; Il n’attendait plus que les Anglais eussent restitué leurs consciences au siège de Pierre : pour lui, la question de la canonisation, question « délicate, » relevait de l’épiscopat de France, qui apprécierait si elle était mûre ; elle relevait du pape, qui reconnaîtrait si l’heure de Dieu avait sonné. Mais lui du moins, Freppel, « soldat obscur dans la milice du Christ, » s’attribuait le droit d’étudier cette question, « sous une forme purement hypothétique et conditionnelle ; » et son panégyrique établissait que u »Jeanne d’Arc avait pratiqué les vertus chrétiennes à un degré héroïque et que Dieu avait confirmé la sainteté de sa servante par des miracles authentiques et incontestés [39]. »

L’heure approchait qui, pour près d’un demi-siècle, allait arracher l’Alsace à la France : une coïncidence touchante voulait que l’âme alsacienne, avant de nous laisser dans le deuil, songeât à l’exaltation de Jeanne et se fit ainsi, pour la mère patrie, l’ouvrière d’un peu de gloire. Le musée Jeanne d’Arc d’Orléans garde une lettre dans laquelle, dès 1857, le peintre alsacien Ary Scheffer écrivait :


Si Jeanne s’appelait la Pucelle de Strasbourg, moi et beaucoup d’autres encore, nous nous serions fait un devoir de solliciter à genoux le concours de nos concitoyens pour former une immense et imposante réunion de suffrages demandant avec instance et persévérance, en faveur de l’héroïne, l’honneur de la proclamation publique et solennelle de sa sainteté par la voix du chef de l’Église. Le Sénat de l’Empire recevait en 1863 la pétition d’un Alsacien nommé Schoeffen, qui demandait que le gouvernement français intervint auprès du pape en vue de cette canonisation [40]. Et c’était un fils de l’Alsace que cet abbé Freppel qui le 8 mai 1867, d’un geste discret mais décisif, posait les assises sur lesquelles devait un jour s’édifier la « sainteté » de Jeanne.

Mais les ayant ainsi posées, Freppel s’effaçait : cela regarde les évêques, disait-il. En mai 1809, il s’en trouva douze à Orléans, pour écouter le panégyrique ; et l’orateur fut Dupanloup. Dix de ces prélats gouvernaient les diocèses où s’était déroulée la vie de Jeanne : Nancy, Verdun et Saint-Dié ; Tours, Poitiers et Blois ; Châlons et Reims, et ceux où la route de la Pucelle, sans cesser d’être voie triomphale, était devenue, voie douloureuse : Beauvais, Rouen. Devant eux, dans Jeanne d’Arc, Dupanloup glorifiait « la sainteté. » Sainteté de la bergère, et puis du chef d’armée, et enfin de la victime de Rouen : ainsi se déroulait son discours. Un anglican, récemment, avait dit de Jeanne : « Un tel personnage est un soutien pour notre foi, une splendeur pour l’âme humaine, et sa place est dans les temples. » Dupanloup citait ce mot, et poursuivait : « Ce grand et solennel hommage, peut-être un jour la sainte Eglise romaine le décernera-t-elle à Jeanne d’Arc : ce jour, il m’est permis de dire que je l’attends, et que je l’appelle,. »

Cet appel comportait une conclusion. Les évêques présents la tirèrent en s’unissant à l’évêque d’Orléans pour demander à Pie IX l’introduction de la cause de Jeanne d’Arc. Dupanloup avait libellé la supplique. Il y déclarait :


Ce n’est pas seulement Orléans et la France, c’est le monde entier, qui rend témoignage aux gestes de Dieu par Jeanne. Exalter la mémoire de Jeanne, ce serait payer un juste hommage à Jeanne elle-même, qui, en délivrant sa pairie, l’a préservée en même temps de l’hérésie qui la menaçait dans l’avenir ; ce serait donner un nouveau titre de noblesse à ce peuple français qui a tant fait pour la religion et pour le siège de Pierre et qui a mérité, lui aussi, le nom de soldat de Dieu ; ce serait enfin honorer l’Église et égaler à l’ancien peuple le peuple nouveau en mettant sur ses autels une sainte guerrière, comparable aux Judith, aux Débora et aux femmes fortes de l’ancienne Alliance.

La réponse de Pie IX fut une invitation adressée à la curie épiscopale d’Orléans, pour qu’elle commençât l’examen régulier de la cause.


VIII. — COMMENT JEANNE D’ARC DEVINT « VÉNÉRABLE »

L’horizon d’Orléans s’illuminait. Du haut de la chaire de Sainte-Croix, le 8 mai 1872, le futur cardinal Perraud signifiait aux juges de Rouen : « Dieu aussi bataillera. Vous ferez de Jeanne une victime ; il en fera une sainte et une martyre. »

Dupanloup constitua un tribunal ecclésiastique qui, du 2 novembre 1874 au 28 janvier 1876, recueillit trente-trois témoignages. L’un des témoins s’appelait Henri Wallon, secrétaire perpétuel de l’Académie des Inscriptions ; il s’était récemment illustré comme historien de Jeanne, et Pie IX le remerciait, dans un bref, d’avoir « mis en relief cette gloire insigne de la France. » Wallon, à quelques mois de distance, eut la piquante fortune d’être devant les juges d’Église le parrain de Jeanne d’Arc et devant les représentants du peuple français le parrain de la constitution républicaine.

Le dossier constitué par le tribunal d’Orléans s’en fut à Rome. Monsabré, le 8 mai 1877, disait à Dupanloup, devant la chrétienté orléanaise : « Puissiez-vous obtenir bientôt des autels dans l’église pour celle qui a déjà des autels dans nos cœurs ! » Dupanloup dépensait ses derniers mois de vie à émouvoir, en faveur de Jeanne, la France et le monde. On voyait le vieil évêque, dans cette année 1878 où la mort le fit se reposer, tendre encore ses mains à la charité française pour que dans sa Cathédrale des vitraux fussent installés, exhibant les hauts faits de la vie de la Pucelle. Quinze jours avant de succomber, il écrivait au prince de Joinville, au comte de Chambord, pour qu’ils appuyassent auprès du Saint-Siège les désirs d’Orléans [41].

Le futur cardinal Coullié lui succéda. Il allait souvent à Rome ; et dans chacun de ses voyages, après avoir parlé de ses diocésains, il reparlait de cette fille de l’Est qui, quatre cent cinquante ans plus tôt, avait sauvé sa ville épiscopale. On inclinait encore, à Rome, « à regarder Jeanne comme une héroïne célèbre plutôt que comme une sainte. » Vingt ans après, le cardinal Parocchi, causant avec un autre évêque d’Orléans, lui dira :


Il faut vous le confesser, la sainteté de Jeanne, ici, en étonne plusieurs. Cette sainte à cheval, casquée et cuirassée, dont la voix excitait à la bataille, bouleverse certaines idées, comme elle bouleversa les bataillons anglais. Si c’était un homme, cela irait ; mais une jeune fille ! N’importe, ayez confiance [42].


Léon XIII, de bonne heure, voulut qu’on eût confiance et que l’évêque, de son audience, emportât au moins un sourire. « Quelles nouvelles du procès dois-je rapporter en France ? » lui demandait celui-ci en 1883. Et le Pape de répondre : « Dites qu’on vous encourage. »

Orléans, en 1885, sur la suggestion de Rome, ouvrit une enquête nouvelle, relative surtout à la piété populaire dont Jeanne avait été l’objet et à la réputation de sainteté dont cette piété témoignait. Avant même qu’elle ne fut achevée, Léon XIII, recevant le futur cardinal Coullié, lui lisait une lettre qu’il allait publier à son adresse : « Nous aimons à vous présager, disait-il dans cette lettre, l’heureux succès dont Dieu lui-même daignera couronner vos vœux unanimes en faveur d’une cause qui intéresse la gloire de la France entière et l’honneur de la ville d’Orléans. » Je pense, ajoutait le Pape, qu’on devinera qu’ici il est question de Jeanne d’Arc. La découverte qu’on venait de faire, dans la bibliothèque vaticane, du témoignage rendu à Jeanne, en 1429, par un clerc de l’entourage de Martin V, avait vivement intéressé Léon XIII : son attachement à la cause de Jeanne bénéficiait de cette trouvaille.

L’évêque d’Orléans quitta Rome, chargé de bons augures. Il y expédiait, en 1886, le dossier de la nouvelle enquête que l’on avait réclamée d’Orléans. Mais Orléans, tout en même temps, sollicitait l’autorisation d’en commencer une troisième, et de faire comparaître devant des juges ecclésiastiques, devant des médecins, certaines détresses qui, ayant invoqué Jeanne, se réjouissaient d’avoir été soulagées, guéries : Rome permit ce nouveau défilé de témoins, dont beaucoup savaient très peu de chose de la Pucelle, mais croyaient qu’elle leur avait été bonne ; après la science, représentée par un Wallon, la souffrance venait témoigner. Et de ces deux sortes de dépositions, on ne sait laquelle, pour Rome, avait le plus de prix.

Hors d’Orléans, la France catholique multipliait les hommages à Jeanne : le monument que, dès 1866, le cardinal de Bonnechose projetait d’élever à Rouen était dressé, en 4892, par le cardinal Thomas ; l’évêque de Saint-Dié, l’évêque de Verdun lançaient des appels pour qu’à Domrémy, pour qu’à Vaucouleurs, l’hommage de l’art ratifiât celui de la piété ; et lorsque fut posée la première pierre du monument de Vaucouleurs, la voix d’un ministre des cultes s’éleva pour féliciter l’évêque et pour saluer en Jeanne « l’image brillante et immaculée de la patrie, celle qui incarna la passion de l’indépendance et de la grandeur nationale. » Cette voix était celle de M. Raymond Poincaré [43].

Rome en même temps travaillait. Six ans durant, sous le regard de Léon XIII, le « promoteur de la foi, » chargé de présenter les objections susceptibles de faire ajourner la cause, fouilla les procès Orléanais pour y trouver des points faibles, et sans miséricorde il les signalait, mais cependant un mot de lui circulait, qui donnait espoir dans l’issue finale : « Dans cette noble cause, disait-il, je souhaite de vaincre, mais je désire plus encore être vaincu. » Et six ans durant, pour le vaincre, on vit se coaliser le cardinal rapporteur, et M. Captier, Sulpicien, postulateur de la cause, et les avocats.

Le cardinal Billot, à qui certains en 1878 avaient songé pour la tiare, puis le cardinal Howard, — un Anglais, — enfin le cardinal Parocchi, furent tour à tour rapporteurs. Parocchi joignait la vaste et subtile culture d’un prélat de la Renaissance aux disciplines ascétiques d’un Charles Borromée : de notre littérature et de notre histoire française, rien ne lui était étranger. Il s’était épris de Jeanne ; il devait un jour la présenter, dans une conférence de janvier 1895, comme ayant sauvé l’intégrité religieuse de la France et de l’Europe latine, et jamais voix d’Eglise ne fut plus dure pour Cauchon, qu’il accusait de s’être « prêté complaisamment à jouer à la fois le rôle de Caïphe et celui de Judas [44]. » Pour élever Jeanne jusque sur les autels, les mains de ce cardinal étaient expertes. Vingt-deux archevêques, cent soixante-treize évêques, dix chapitres, sur tous les points de l’univers, se tournaient vers Rome, mendiant pour Jeanne un peu de gloire. Deux de ces requérants s’appelaient Manning et Newman. Le vœu de Dupanloup était exaucé ; Freppel encore vivant pouvait se réjouir. L’Angleterre parlait, l’Angleterre insistait. Manning écrivait :


Bien que descendant de ceux qui ont injustement condamné et cruellement fait mourir la Pucelle d’Orléans, je suis heureux, moi, indigne métropolitain d’Angleterre, de joindre mes instances à celles des évêques de France pour demander au Saint-Siège l’inscription de la servante de Dieu, Jeanne, au catalogue des saints. Je vois très clairement que Dieu a choisi cette pieuse fille et l’a remplie de sagesse et de force pour délivrer la nation française de la domination des Anglais.


Et Newman, de son côté, déclarait :


Partout on admire le choix fait de cette humble fille par la divine Providence pour sauver la nation française. Je demande à Votre Sainteté de vouloir bien signer, pour le bien de la société, l’intérêt de la religion, la consolation et la gloire de la France, l’introduction de cette cause… [45]


Le 27 janvier 1894, sur l’ordre de Léon XIII, la Congrégation des Rites tint une séance extraordinaire, sur laquelle, pour l’instant, le plus strict secret devait être gardé. Il y avait chez tous les cardinaux, déclarait en sortant de la séance le cardinal Langénieux, « complète dilatation de l’âme. » Parocchi fit décider, d’acclamation, que le Pape serait prié d’introduire la cause ; et ce jour-là même, de son nom de famille : Joachim Pecci, Léon XIII signait le décret. Jeanne était désormais vénérable. Trois mots du Pape témoignaient que ce n’était là qu’une station pour cette gloire en marche… « Jeanne est nôtre, disait-il, Johanna nostra est [46]. »
IX. — MGR TOUCHET ÊVÊQUE D’ORLÉANS. — LA VICTOIRE D’UN LABEUR ÉPISCOPAL : JEANNE D’ARC BIENHEUREUSE

En cette même année 1894, Mgr Touchet devenait évêque d’Orléans. Ce fut lui qui concerta les suprêmes étapes, il dépensa dans cette besogne vingt-cinq ans de sa vie. « Vous rencontrerez des difficultés nombreuses, lui prédisait un jour le cardinal Parocchi ; mais ne vous découragez jamais. Jeanne, en casque et cuirasse, passera sous le porche de Saint-Pierre, et vous serez alors récompensé de tout. »

Le premier engagement que livra Mgr Touchet fut une rapide victoire. Il s’agissait d’établir qu’aucune intempérance de zèle, devançant le jugement de l’Église, n’avait, au cours des siècles, rendu à Jeanne un culte ecclésiastique et public Sur le vu des enquêtes faites à Orléans, à Saint-Dié, Rome en 1896 admit avec Mgr Touchet que les dévots de Jeanne avaient toujours évité cette imprudence.

Preuve était faite, ainsi, de leur patienta réserve ; mais tout en même temps les lettres succédaient aux lettres, affirmant la foi du monde chrétien dans la sainteté de Jeanne. Léon XIII voyait s’accumuler les suppliques de six cent soixante-douze cardinaux, patriarches, archevêques, évêques, de huit abbés ayant juridiction, de soixante-trois chefs d’ordres, de huit recteurs d’universités [47] : il concluait, de cette unanimité d’élan, que la réputation de sainteté de la vénérable était définitivement établie. Pas besoin, dès lors, d’une nouvelle enquête. « Qui puis-je charger de veiller, ici, sur la cause de Jeanne ? lui demandait Mgr Touchet. — Chargez-en le Pape, » répondait Léon XIII. Et confiant dans un tel veilleur, l’évêque d’Orléans rejoignit son Val de Loire, pour se remettre au labeur.

Le procès qu’alors il ouvrit fut consacré à l’étude détaillée des vertus de Jeanne et à l’examen des grâces ou miracles dont la piété populaire lui faisait honneur. On vit reparaître, a ce procès nouveau, le témoignage de Henri Wallon. Puis d’autres historiens comparurent, M. Marius Sepet et M. Baguenault de Puchesse, M. l’abbé Debout et le P. Ayroles. Godefroid Kurth arriva de Liège ; et de Londres accourut le P. Wyndham, historien anglais de Jeanne, et qui devait, douze ans plus tard, dans la chaire de Reims, célébrer sa béatification. En réponse à une question posée par Rome, Léopold Delisle attesta, ainsi que M. Marius Sepet, que la publication des deux procès de Jeanne, faite par Quicherat, méritait créance.

D’autres séances se tenaient, d’un tout autre aspect. On y parlait de deux ulcères brusquement disparus, d’une ostéopériostite chronique tuberculeuse subitement guérie, et des médecins discutaient.

Rome à son tour discuta. Avec le temps, la cause de Jeanne passait en d’autres mains. M. Captier, devenu supérieur général de la Compagnie de Saint-Sulpice, avait obtenu que la besogne de postulateur fût confiée à la douce et fine ténacité d’un autre sulpicien, M. Hertzog ; le cardinal Parocchi, mort en janvier 1903, était remplacé, comme rapporteur, par le cardinal Ferrata ; et puis, au mois de juillet de cette même année, le XXe siècle naissant, à qui Léon XIII avait révélé ce qu’était l’Église, sentit le vide qu’il laissait.

Léon XIII était déjà malade à la date du 19 juillet 1903, où devait se tenir la « congrégation générale sur les vertus héroïques de Jeanne ; » il regretta qu’il fallût l’ajourner. Il eût aimé, pour sa vie, ce coucher de soleil. Trois jours après, il mourait. La congrégation se tint en novembre ; un décret de Pie X, le 6 janvier 1904, proclama que Jeanne avait « pratiqué à un degré héroïque les vertus théologales et cardinales. » La lecture du décret fut solennelle. La France, à cette date, était encore présente dans cette Rome papale dont notre vieux Montaigne avait dit : « Elle mérite qu’on l’aime, confédérée de si longtemps, et par tant de titres, à notre couronne. » M. Nisard, ambassadeur de la République Française auprès du Saint-Siège, se tenait aux premiers rangs de l’assemblée, lorsque, le décret ayant été lu, l’évêque d’Orléans remercia le Pape pour le témoignage rendu à « la plus fameuse et la plus populaire des vénérables, » et lorsque Pie X tira de la vie même de Jeanne certaines leçons pour la France.

Il n’y avait plus d’ambassade, à Rome, le 13 décembre 1908, quand un second décret pontifical fut lu, relatif aux affaires les obtenus par l’intercession de la vénérable Jeanne d’Arc ; » mais la France, ce jour-là, eut une autre façon d’être présente. Sur trente-six vénérables que Rome s’apprêtait à qualifier de bienheureux, trente-cinq étaient, soit des Français, soit des Chinois préparés au martyre par des missionnaires de France. Mgr Touchet commentait ce spectacle avec une admirable allégresse d’accent ; il groupait autour de la gloire de Jeanne toutes ces autres gloires. Pie X répondait en célébrant la France, « grande parmi les nations. »

Les faits se hâtaient : cardinaux et Pape, en janvier 1909, déclaraient qu’on pouvait procéder en sécurité à la béatification de Jeanne, et le 18 avril 1909, à Saint-Pierre, devant soixante-trois évêques de France, Jeanne fut proclamée bienheureuse, « dans des fêtes d’une splendeur toute romaine et d’un enthousiasme tout français. » Ainsi les caractérisait Mgr Touchet : après les avoir suscitées, il avait le droit de les définir.

Le soir même, dans une réception donnée par les postulateurs de la cause, deux évêques anglais se levaient, pour faire réparation au nom de l’Angleterre, et pour lire une lettre du futur cardinal Bourne sur la « revanche de Jeanne, » — sur cette revanche que les diocésains mêmes de Westminster se disposaient à souligner en faisant installer dans leur cathédrale une mosaïque représentant la Pucelle.

Et le lendemain, au Vatican, lorsque l’éloquence de l’évêque d’Orléans eut présenté au Pape les pèlerins français, « papistes et romains, et vrais Français de France, » Pie X leur parla de la patrie, « digne non seulement d’amour mais de prédilection. »

Le geste suivit la parole : un drapeau français était là ; le Pape se pencha vers ses plis, et y porta les lèvres. Quatre ans plus tôt, parmi les législateurs qui avaient séparé l’Église et l’Etat, un certain nombre avaient eu cette illusion, qu’il suffirait de leur propre vouloir pour décréter et pour obtenir que la société civile et la société religieuse s’ignorassent réciproquement : Jeanne, entre elles deux, se dressait comme un lien ; et le chef de la société religieuse attestait, en ces journées consacrées à Jeanne, qu’il refusait, lui, d’ignorer la France. Il augurait même, et bientôt, dans les fêtes qui pour Jeanne se célébraient à Reims, le cardinal Mercier augurait à son tour, que « l’avenir heureux de l’Eglise de France, garanti par Jeanne, n’était pas un beau rêve seulement ; mais une réalité. » Et dans les oraisons liturgiques que Rome faisait rédiger pour la messe de Jeanne, l’Eglise demandait, « pour tous ses enfants, victoire sur tous leurs ennemis cachés ou découverts, et paix inaltérable. »

Devant Notre-Dame de Reims, cathédrale du sacre, le grand sculpteur Paul Dubois avait, en 1896, fait chevaucher Jeanne ; en 1909, c’est sous les voûtes mêmes de la basilique que soixante-dix châsses de saints, solennellement promenées, faisaient cortège à son étendard ; il semblait que les vieux saints de France, présents dans leurs reliquaires, voulussent l’introduire dans leur lignée, comme elle avait elle-même, sous ces mêmes voûtes, fait entrer Charles VII dans la lignée des rois [48].

Cependant commençait de circuler, dans les archipels océaniens qu’évangélisent nos Maristes, une goélette qui s’appelait goélette Jeanne d’Arc : c’était un archevêque anglais, le cardinal Moran, de Sidney, qui la bénissait. Après avoir, dès 1871, écrit en anglais une des premières vies populaires de Jeanne, il lui dédiait une église, en Australie. Jusqu’aux antipodes, l’Angleterre rendait hommage à Jeanne : la diffusion même du nom anglais profitait au nom de la Pucelle. Les panégyriques Orléanais de 1855 et 1869 aboutissaient à ces triomphes, les clairvoyants desseins de Dupanloup s’accomplissaient.


X. — LA VICTOIRE D’UNE SOUFFRANCE ÉPISCOPALE : JEANNE D’ARC, « SAINTE DE LA PATRIE »

Mgr Touchet désirait les mener à leur terme, et que, de bienheureuse, Jeanne devint sainte. « Quand j’ai ouvert la procédure, avait-il dit un jour à Léon XIII, je savais avec tout le monde que Jeanne avait été le plus beau des chevaliers, mais en était-elle le plus saint ? Je le sais maintenant. Que de fois les juges et moi, tandis que nous recueillions les dépositions, nous nous sommes regardés, disant : Se peut-il que Dieu ait créé une âme pareille ? Aussi quand Votre Sainteté béatifiera Jeanne, dès le lendemain, avec sa permission, je poursuivrai la canonisation. — Benè, avait répondu le Pape. L’évêque d’Orléans considérait que ce monosyllabe traçait à jamais sa route. Il constatait d’ailleurs, à la fin de 1910, qu’il y avait déjà vingt mille statues de Jeanne dans les églises : la voix du peuple fidèle le pressait, elle le poussait.

Désormais, cependant, les initiatives humaines n’étaient plus de mise. Pour que la canonisation pût survenir, il fallait que des faits se produisissent qui pussent être considérés comme des « grâces merveilleuses obtenues par l’intercession de Jeanne. » Mgr Touchet, maintenant, ne disait plus à ses collègues de l’épiscopat : Parlez au Pape de la cause de Jeanne. Invoquant d’autres influences, il visait, au-delà des grilles conventuelles, les foyers où la prière collective s’allume, et il recommandait la cause de Jeanne pour que, d’urgence, on en parlât à Dieu. Cela fait, il n’avait plus qu’à chômer, en attendant, en guettant.

Son chômage fut assez bref. On lui présenta, bientôt, un certain nombre de cas, pour lesquels on croyait pouvoir risquer la qualification de miracles. Il obtint de Rome, en février 1910, la permission de les faire examiner. Il était homme prudent, d’ailleurs, — prudent comme la Pucelle, qui souriait, on s’en souvient, lorsque autour d’elle la ferveur populaire construisait avec trop de pétulance de trop merveilleuses histoires. Parmi les faits présentés, deux seulement furent retenus par le tribunal ecclésiastique d’Orléans : « la guérison instantanée et parfaite d’un mal plantaire perforant ; la guérison instantanée et parfaite, » obtenue à Lourdes par l’invocation de Jeanne d’Arc, « d’une tuberculose péritonéale et pulmonaire et d’une lésion organique de l’orifice mitral. » Rome, en novembre 1911, fut officiellement saisie de ces deux phénomènes.

Dans la poursuite des œuvres de longue haleine auxquelles un ouvrier s’attelle avec toute son âme, une période parfois survient où il les sert par sa souffrance : certaines pages de Mgr Touchet nous laissent pressentir qu’il traversa cette période-là. Que les médecins convoqués par Rome épiloguassent longuement sur le diagnostic du mal plantaire, c’était leur droit et leur devoir. Mais l’autre fait, celui qui s’était déroulé à Lourdes, donnait lieu à des suppositions d’un autre ordre. L’esprit de suspicion, lorsqu’il dépasse certaines bornes, devient la caricature de l’esprit de vigilance : à l’égard de Mgr Touchet, ces bornes furent un instant dépassées. Des bruits circulèrent, d’après lesquels l’évêque d’Orléans, profitant d’un pèlerinage de Lourdes, aurait là-bas, par une sorte de machination, fait tourner à l’honneur de Jeanne la retentissante guérison de la malade tuberculeuse. En son âme loyale, ces attaques retentissaient comme une douloureuse offense.

Dans la congrégation des rites, la majorité des consulteurs les négligea : les conclusions de l’évêque d’Orléans furent acceptées. La parole était à Pie X. A quelques semaines de distance, durant lesquelles, pour Mgr Touchet, l’angoisse suprême précéda l’espérance sereine, on apprit que le Pape suspendait la cause et jugeait inutile d’écouter à nouveau l’évêque d’Orléans, et puis qu’impressionné par les propos d’un avocat, il ordonnait de la reprendre… La mort surprit Pie X dans ce dernier élan, qui dans Orléans ramena la joie.

D’une main sûre, Benoit XV ouvrit tout le dossier. Silence aux bruits du dehors : le Pape, personnellement, allait entrer en contact avec les plus menus détails de la cause. « Qui sait ? disait-il dès décembre 1914 à Mgr Touchet, Dieu me réserve peut-être de canoniser votre bienheureuse Jeanne d’Arc. » Il pacifia les palabres médicales en convoquant un nouvel avis ; il dissipa, par un examen personnel, les bourrasques théologiques. Le 18 mars 1919, dans une séance solennelle que Benoit XV lui-même présidait, il fut décidé que les deux « grâces » imputées à Jeanne par la curie épiscopale d’Orléans méritaient d’être retenues. Quinze jours plus tard, un décret du Pape confirmait cette décision : le 6 avril, en présence du pèlerinage français des veuves de la guerre, Benoit XV fit savoir que Borne pensait, des deux guérisons, ce qu’en pensait Orléans Mgr Touchet acclamait le Pape, et le Pape acclamait la France, en regrettant de n’être français que par le cœur. Et le 6 juillet suivant, Benoit XV prononçait, définitivement, qu’il pouvait être procédé en sécurité à la canonisation de Jeanne d’Arc. Dans tous les sanctuaires où Borne règne, dans les églises, dans les âmes, la libératrice d’Orléans allait bientôt être honorée comme une sainte.

La Sainte de la Patrie [49] ; tel est le titre des deux volumes dans lesquels Mgr Touchet nous apporte aujourd’hui la biographie psychologique de l’héroïne, et qui doivent à la personnalité de leur auteur une valeur unique. Ce narrateur des gestes de Jeanne commença par en être le juge, juge qui n’avait pas le droit d’être partial, et qui devait, dans le miroir de cette âme, épier les défauts, et chacun de ses jugements expirait en un acte d’hommage. Le juge de Jeanne, alors, s’érigea en chevalier de Jeanne, devant toute l’opinion chrétienne, devant les consulteurs romains, devant trois papes successifs. Pour la défendre mieux, il se familiarisait de plus en plus avec elle : c’est par elle-même qu’il se faisait aider, pour l’aider à son tour. Personne n’a, plus que lui, fouillé les incomparables volumes de Quicherat. Mais ce n’est pas seulement en érudit qu’il les connaît. Ayant longuement, comme juge d’Eglise, observé Jeanne, noté ses attitudes, scruté ses réponses, et pénétré, derrière la limpidité de sa conscience, les mystères augustes de sa vie intérieure, il affina dans cette besogne son expérience religieuse de l’âme de Jeanne, expérience d’un théologien habitué à regarder sub specie æternitatis les efforts humains vers la sainteté. De là, l’originalité de cette œuvre, qui reconstitue sous nos yeux vingt-cinq ans d’intimité spirituelle, et qui nous fait discerner, avec plus d’autorité qu’aucune autre, comment l’Église regarde Jeanne et comment elle la voit, comment l’Eglise écoute Jeanne et comment elle l’interprète. La gloire religieuse de Jeanne, en même temps qu’elle trouvait dans Benoit XV son défenseur, a trouvé dans Mgr Touchet son exégète. Il convenait qu’Orléans, au terme d’un labeur près de cinq fois séculaire, revendiquât comme un dernier honneur la lâche d’expliquer cette gloire : son évêque s’en est chargé, et l’a lumineusement remplie.

Rome, jusqu’aux jours d’hier, interrogeait Orléans pour mieux connaître Jeanne : à présent, dans la chaire de Sainte-Croix, des échos de Saint-Pierre de Rome se répercutent. « Rome parle, et ses sentences sont aussi de l’histoire, » écrivait en 1911 M. Gabriel Hanotaux [50]. Les voilà désormais incorporées à l’histoire de Jeanne, telle que la retrace Mgr Touchet, comme un suprême élément d’appréciation, et comme la formule définitive de l’opinion publique chrétienne.


GEORGES GOYAU.

  1. Voyez la Revue du \ ! >avril.
  2. Boucher de Molandoa. Note de Guillaume Girault, notaire au Châtelet d’Orléans. Orléans, 1S58.
  3. Journal du siège d’Orléans, édit. Charpentier et Cuissard, p. 207-266. Orléans, 1896.
  4. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, III, p. 308-309.
  5. Guessard et Certain, préface de l’édition du Mystère. Paris, 1862.
  6. Tivier, Étude sur le mystère du siège d’Orléans, Paris, 1868. — Sepet, Jeanne d’Arc, p. 534.
  7. Mantellier, Histoire du siège d’Orléans, p. 187. Orléans, 1867.
  8. Ayroles, op. cit. III, p. 535-536.
  9. Jarry, Un monument inconnu élevé à Jeanne d’Arc par la ville d’Orléans, Orléans, 1893. Lorsque en 1542 il fallut « remastiquer » cette statue, la municipalité convoqua, pour ce soin, François Merchant, le sculpteur réputé qui travaillai ! , cette année même, pour le tour du chœur de Notre-Dame de Chartres.
  10. La date de la construction a été établie par M. Jarry, (Mémoires de la Société archéologique et historique de l’Orléanais, XXXIII, 1911, p. 501-514.
  11. Jehanne la Pucelle, I, 1910-1911, p. 25-27.
  12. De Bouteiller et de Braux, Notes iconographiques sur Jeanne d’Arc. Orléans 1879. — Bourgaut, Guide et souvenirs du pèlerin à Domrémy. Nancy, 1878.
  13. Ayroles, op. cit. III, pp. 536-538.
  14. Richer, Histoire de la Pucelle, II, p. 315.
  15. Nous sommes très redevables, pour l’étude de toute la « littérature » concernent Jeanne, à la nouvelle édition de la Bibliographie de Jeanne d’Arc, par M. Lanery d’Arc, qu’avait commencé de publier, en 1913-1914, la revue Jehanne la Pucelle, si intelligemment dirigée par le regretté Henry Jouin.
  16. Valerandi Varanti, De gestis Joannæ virginis Franciæ egregiæ bellatricis, edit. Prarond. Paris, 1889.
  17. Tout le chapitre de Pasquier a été reproduit au tome III de la revue Jehanne la Pucelle, 1912.
  18. Jac. Joli, Puellæ aurelianensis causa adversariis orationibus disceptata. Paris, 1609.
  19. Richer, Histoire de la Pucelle d’Orléans, édit. Dunand, I, p. 42-43 ; II, p. 298 299 ; et I, p. 87. Paris, 1912.
  20. La Fontaine, Œuvres, édit. Regnier, IX, p. 233-236.
  21. Ces curieuses pages de Jacquette Guillaume ont été réimprimées avec d’érudits commentaires par M. l’abbé Jouin dans les numéros de févier et mars 1914 de Jehanne la Pucelle.
  22. Voir l’article du P. Delaporte dans les Etudes, octobre 1890.
  23. La tragédie de Vernulz a été traduite par Antoine de Latour. Orléans, 1810. Voir le livre du comte de Puymaigre : Jeanne d’Arc au théâtre. Paris, 1890.
  24. De même, à Rouen, le bénédictin dom Pommeraye, en 1686, dans son Histoire de l’église cathédrale de Rouen, attestait l’« inspiration divine » de Jeanne et s’attardait sur cette « vie consommée pour le service de son Dieu et de sa patrie, » (Loth, Semaine religieuse du diocèse de Rouen, 29 mai 1866).
  25. Richer. op. cit., II, p. 339-340.
  26. L’oracle de la Pucelle d’Orléans au roi Louis XIII. Orléans, 1817.
  27. Mantellier, Histoire du siège d’Orléans, p. 194.
  28. Cochard, La mémoire de Jeanne d’Arc à Orléans, p. 7. Orléans, 1892.
  29. Henri Stein, Panégyrique de Jeanne d’Arc prononcé le 8 mai 1672, p. 23. Orléans, 1887. — Le P. Ayroles, op. cit. V, p. 570-571, ramène à leur exacte portée certaines allégations de Senault : « L’orateur de 1672, écrit-il, attribua au Martyrologe Gallican plus qu’il ne dit en affirmant que l’Église permettait que l’on inscrivit son nom parmi les martyrs reconnus par elle. Le Martyrologe Gallican se compose de deux parties : les saints proprement dits, honorés comme tels, et à la suite, pour chaque jour de l’année, sous ce titre Pii, les noms, des personnages morts en odeur de sainteté. Or, au 29 juin, — l’on ne sait pourquoi pareille date, — dans le catalogue des Pii, on lit : Martyrium Johannae puellae. »
  30. Soyer, Bulletin de la Société archéologique et historique de l’Orléanais, 1908, XV, p. 51-54.
  31. On trouve aussi cette erreur dans les pages sur Jeanne, assez ternes en leur ensemble, que Bossuet dictait au grand Dauphin. (Voir Jehanne la Pucelle, 1913, 1, p. 31-36.) Du moins cet héritier du trône entendit-il parler de Jeanne. On se demande si le Duc de Bourgogne eut le même privilège : dans ces Dialogues semi-païens, semi-chrétiens, où l’archevêque de Cambrai fit comparaître, pour l’instruction de son pupille, tant d’ombres illustres, Jeanne d’Arc est absente.
  32. Correspondance de Napoléon, VIII, p. 197.
  33. Bertuch, Beitrag zur Geschichte der Johanna d’Arc. Weimiar, 1804.
  34. Doïnel, Bulletin de la Société archéologique de l’Orléanais, VI, 1875, pp. 279-283.
  35. Sur le rétablissement des fêtes en 1803-1804, voir Bimbenet, Revue orléanaise, 1818, et Dudon, Etudes, 5 mai 1907, pp. 386-397.
  36. Il s’en était fallu de peu que Guido Goerres, l’érudit catholique allemand, n’entreprit cette publication.
  37. Thurston, Études, 20 avril 1909, p. 184-205.
  38. Voir, dans la Revue du 15 février 1893, l’article de M. de Contades.
  39. Sur ce rôle de l’abbé Freppel, voir Chasle-Pavie, A propos de la béatification de Jeanne d’Arc : Mgr Dupanloup, Mgr Freppel. Angers, 1910, et les remarques d’Henry Jouind dans Jehanne la Pucelle, avril 1914, p. 107-122.
  40. Séjourné, La canonisation de Jeanne d’Arc, p. 13. Orléans, 1889.
  41. Lagrange, Vie de Mgr Dupanloup, III, pp. 457 et 468-469. Paris, 1884.
  42. Mgr Touchet, La sainte de la patrie, I, p. LXIV.
  43. Textes complets dans Jehanne la Pucelle, III, p. 272-276.
  44. Guillerrain, Choix de panégyriques en l’honneur de Jeanne d’Arc, p. 293-307 Paris, 1895.
  45. Billecocq, Les Anglais et Jeanne d’Arc (Revue de l’archiconfrérie de Notre-Dame de Compassion, 1909).
  46. Cochard, La cause de Jeanne d’Arc. Orléans, 1894. — Mgr Touchet, Du bûcher à l’autel : lettre pastorale (Orléans, 1909).
  47. Mouchard, Les fêtes de la béatification de Jeanne d’Arc : Rome. Orléans, la France, p. 674-699. Paris, 1910. Nous devoat beaucoup à ce précieux recueil de documents.
  48. Voir, sur ces solennités, les éloquentes pages de Mgr Landrieux, alors archiprêtre de Reims, dans la publication collective : Hommage de l’épiscopat français à Jeanne d’Arc. Paris, 1920.
  49. Paris, Lethielleux, 1920.
  50. Hanotaux, Jeanne d’Arc, p. 411.