Les Fastes - II

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Éditions Nisard, Paris, 1857


Janus a passé; l'année s'avance, et mon poème avec elle; nouveau mois, nouveau chant. Voici la première fois, ô ma muse, que tu vogues à pleines voiles; il fut un temps, je m'en souviens, où tu étais chose légère; [2, 5] messagère docile, tu servais mes amours, et tes faciles préludes ont charmé mes jeunes années. Aujourd'hui je chante les fêtes de nos dieux, et l'ordre des temps, consacré par les Fastes: à mon point de départ, qui eût pensé que je devais atteindre ces hauteurs? Ici est mon champ de bataille: ici je me sers des armes que je puis porter, [2, 10] et ma main ne demeure pas inactive. Si je ne sais pas lancer le javelot d'une main robuste, ni serrer les flancs d'un coursier belliqueux, ni me couvrir la tête d'un casque, ni ceindre une épée tranchante, assez d'autres le feront mieux que moi: [3, 15] mais de ce coeur qui vous appartient, ô César, s'exhaleront vos louanges, et je chanterai la gloire de votre nom. Venez donc, et accueillez avec un sourire mon offrande, si le soin de pacifier la terre vous laisse quelque loisir.

Februa, chez nos pères, signifiait cérémonie expiatoire, [2, 20] et en plus d'une circonstance aujourd'hui, cette étymologie peut se reconnaître encore. La laine que les pontifes reçoivent du roi des sacrifices et du flamine s'appelait Februa dans l'ancien idiome, ainsi que le froment brûlé et le sel que le licteur porte dans les maisons désignées pour être purifiées, [2, 25] ainsi que le rameau qui, coupé sur l'arbre pur, couronne le chaste front des prêtres. Moi-même j'ai vu une flamine demander les februa, et on lui donna une branche de pin. Enfin tout ce qui est expiation pour la conscience de l'homme [2, 30] était désigné sous ce nom chez nos ancêtres à la longue barbe. Ce mois s'appelle donc Februarius, parce que le Luperque asperge alors tous les lieux d'eau lustrale, avec des lanières de cuir, et en chasse ainsi toute souillure, ou bien parce qu'on apaise alors les mânes des morts, et que la vie recommence plus pure, une fois les jours passés des cérémonies funèbres.

[2, 35] Il n'était pas d'impiété, pas de crime funeste que nos aïeux ne crussent pouvoir effacer par l'expiation. Les Grecs, les premiers, avaient professé cette doctrine, et chez eux il suffisait d'être purifié selon les rites, pour être déchargé de tout forfait. Pélée rendit ainsi l'innocence à Patrocle, petit-fils d'Actor, [2, 40] et Acastus lava Pélée lui-même du meurtre de Phocus, dans les eaux d'un fleuve de Thessalie. Ainsi fit le crédule Égée, quand Médée, la fille du Phase, après avoir traversé l'air sur un char attelé de dragons, vint se réfugier à sa cour; réparation impuissante de tant d'horreurs! "Absous-moi de mon parricide," dit au fleuve de Naupacte le fils d'Amphiaraüs, et à l'instant il est absout. [2, 45] Vous vous abusez, mortels, si vous croyez qu'il suffit de se baigner dans les eaux d'un fleuve, pour conjurer la vengeance qui poursuit le meurtrier.

Pour que vous n'ignoriez pas l'ordre des mois dans les temps anciens, le premier alors, comme aujourd'hui, c'était Janus, et le dernier, celui qui vient aujourd'hui après Janus. [2, 50] Toi aussi, dieu Terme, tu fermais alors la marche des cérémonies sacrées. À l'entrée de l'année, était le mois de Janus, comme la porte à l'entrée de nos maisons; à l'extrémité de l'année, était le mois consacré aux mânes, dont le séjour est relégué aux extrémités du monde. Plus tard, ce long intervalle qui les séparait l'un de l'autre fut supprimé, à ce que l'on croit, par les décemvirs.

[2, 55] Au commencement de février, Junon Sospita obtint un nouveau temple, près de celui de la mère des dieux; son culte y fut consacré aux Calendes de ce mois; mais en vain le cherchez-vous des yeux, les siècles l'ont détruit.

Les autres sanctuaires seraient de même tombés tous en ruines, [2, 60] si les soins vigilants d'un chef dont nous vénérons le caractère sacré n'y eussent pourvu à temps encore sous son règne. Les monuments religieux ne chancellent pas sous le poids des années; il a étendu ses bienfaits à la fois sur les hommes et sur les immortels. Auguste, fondateur, restaurateur des temples, que la sollicitude des dieux soit le prix de la tienne! [2, 65] Tu as prolongé la durée de leurs demeures, qu'ils prolongent tes jours, et puisse, comme leurs autels, être maintenue par eux, sur d'inébranlables fondements, la puissance de ta maison !

C'est alors aussi qu'on sacrifie, dans le bois de Helernus, sur les bords du Tibre, là où les flots fatigués se hâtent vers la mer. Une brebis est immolée dans le sanctuaire de Numa, dans celui de Jupiter Tonnant, [2, 70] et au sommet de la citadelle où réside encore Jupiter. Souvent à cette époque, l'Auster, chargé de nuages, amène des pluies abondantes, ou la terre est cachée sous un voile de neige.

Le jour suivant, lorsque le soleil, prêt à descendre dans les mers de l'Hespérie, détache ses flamboyants coursiers de son char éblouissant de pierreries, [2, 75] ne demandez point, les yeux fixés sur la voûte céleste, où est, cette nuit, la Lyre qui brillait hier encore? La Lyre s'est dérobée à nos regards, et voici que, soudain, le Lion lui-même disparaît à moitié dans les flots où il se plonge.

Le Dauphin, que l'on voyait naguère étinceler d'étoiles, [2, 80] la nuit suivante on ne le verra plus. Est-ce celui qui sut découvrir, dans sa retraite, l'objet caché des amours de Neptune, ou qui porta le poète de Lesbos et sa lyre?

Sur l'Océan, sur la terre, qui ne connaît Arion? À sa voix, les fleuves suspendaient leur course rapide; [2, 85] à sa voix, le loup, plus d'une fois, cessa de poursuivre l'agneau, et l'agneau cessa de fuir devant son vorace ennemi; le chien et le lièvre se reposèrent sous le même ombrage; la biche s'arrêta sur la montagne, à côté du lion; la corneille babillarde et l'oiseau de Pallas firent trêve à leurs injures, [2, 90] et la colombe s'approcha de l'épervier. On dit, harmonieux Arion, que, plus d'une fois, Diane, ravie d'étonnement, prêta l'oreille à tes accords, croyant entendre la lyre d'Apollon, son frère. Le nom d'Arion avait retenti dans toutes les villes de la Sicile; ses concerts avaient aussi charmé les habitants de l'Ausonie, [2, 95] puisqu'il s'était embarqué pour retourner dans sa patrie, chargé des trésors qu'il devait à son art enchanteur. Infortuné! tu redoutais les flots et les orages, et la mer devait t'offrir un asile plus sûr que ton navire même. Voici le pilote qui te menace, l'épée à la main, [2, 100] et tous les bras sont levés autour de toi, pour consommer le crime. Que veux-tu faire d'une épée, ô pilote? Dirige ton vaisseau, qui s'écarte de la route; ce n'est pas un fer homicide que ta main doit tenir. Je ne vous demande pas la vie, dit Arion, sans trembler, mais laissez-moi prendre ma lyre et l'interroger encore. [2, 105] Avec un sourire moqueur, on lui accorde ce délai, cette grâce; Arion place sur sa tête une couronne digne de ceindre ton front, ô Phébus; sur ses épaules flotte un manteau teint deux fois de la pourpre tyrienne, et les cordes de la lyre résonnent sous ses doigts; tel le cygne au blanc plumage, [2, 110] percé d'une flèche cruelle, fait entendre, avant d'expirer, une touchante mélodie. Soudain, et sans se dépouiller de ses riches vêtements, Arion se précipite au milieu de la mer; sa chute fait rejaillir les flots bleus contre les flancs du navire. À l'instant, ô prodige incroyable! un dauphin reçoit ce fardeau nouveau pour lui, sur son dos recourbé. [2, 115] Le poète s'assied, la lyre à la main, et, pour payer son passage, il chante, et charme les ondes attentives. La piété n'échappe pas aux regards des dieux; Jupiter plaça le dauphin parmi les astres, et donna neuf étoiles à la constellation qui porte son nom.

Que n'ai-je maintenant cent voix, et cette bouche, [2, 120] ô vieillard de Méonie, qui chanta la colère d'Achille! Tandis que mes vers inégaux célèbrent les Nones sacrées, le jour est venu qui répand sur les Fastes la plus éclatante lumière. Mon génie m'abandonne, mes forces ne suffisent plus à ma tâche; c'est maintenant que j'aurais besoin des plus puissants accords. [2, 125] Comment n'ai-je pas pressenti que la faible élégie fléchirait sous le fardeau d'un sujet si sublime, et que le vers héroïque seul pouvait dignement le soutenir!

Entends ces acclamations du peuple, du sénat, de nous autres chevaliers; voici que tous te proclament père sacré de la patrie! Tu l'étais en effet, et tu n'avais pas attendu pour cela le titre que te donnent nos tardifs hommages; [2, 130] depuis longtemps tu servais déjà de père à l'univers. Tu ne seras pas appelé autrement ici-bas que Jupiter ne l'est dans l'Olympe: tu es le père des hommes, s'il est le père des dieux.

Tu es surpassé, ô Romulus; Rome s'est agrandie et fortifiée sous la protection de César; d'un saut Rémus put franchir les murailles dont tu l'avais entourée. [2, 135] Tu as soumis Tatius, Caenina et la petite ville de Cures; depuis que César nous commande, le soleil se lève et se couche dans l'empire romain. Je ne sais quel petit coin de terre tu possédais par droit de conquête: tout ce qui est sous la voûte des cieux appartient à César. Tu n'es qu'un ravisseur, et lui veille à la chasteté de nos épouses; [2, 140] tu offres aux criminels un asile et l'impunité, lui les repousse et les châtie; tu te plais dans la violence, il fait fleurir les lois. Tu prends le titre de maître, il se contente de celui de prince; le sang d'un frère crie contre toi, et lui pardonne à ses ennemis mêmes; c'est ton père qui t'a placé, c'est lui qui a placé son père au rang des immortels.

[2, 145] L'enfant de l'Ida commence à paraître à l'horizon, et nous verse une eau pure mêlée de nectar. Celui que faisait frissonner naguère le souffle de Borée se livre à la joie; la tiède haleine des zéphyrs a réchauffé les airs.

Cinq fois l'étoile du matin a élevé au-dessus des ondes sa tête brillante, [2, 150] et nous sommes entrés dans le printemps. Prenez garde, pourtant: l'hiver n'a pas épuisé toutes ses rigueurs, et il doit, en se retirant, laisser encore après lui de cruelles blessures.

Trois nuits après, les deux pieds du Gardien de l'Ourse se montreront à vos yeux. [2, 155] Parmi les Hamadryades, parmi les nymphes qui forment le cortège de Diane chasseresse, était la nymphe Callisto. Un jour posant sa main sur l'arc de la déesse, "Je te prends à témoin, dit-elle, de ma virginité." Diane applaudit et lui adresse ces paroles: "Si tu es fidèle à ton serment, [2, 160] tu seras la première entre toutes mes compagnes." Callisto aurait tenu son serment, si elle eût été moins belle. Elle se défendit des mortels; elle fut coupable avec Jupiter.

Un jour, à l'heure où le soleil a dépassé à peine la moitié de sa carrière, Phébé revenait d'une chasse meurtrière au sein des forêts. [2, 165] Elle entre dans un bois sacré; c'était un bois de chênes au sombre feuillage, et, au milieu, on voyait briller dans leur bassin profond les eaux d'une fraîche fontaine: "Baignons-nous ici, vierge de Tégée," dit la déesse; et ce nom de vierge fait rougir celle qui ne le méritait déjà plus. Les autres nymphes ont entendu, et elles quittent leurs vêtements. [2, 170] Callisto n'ose les imiter; sa lenteur déjà l'accuse. Sa tunique tombe enfin, et sa nudité révèle un crime; le fardeau qu'elle porte dans son sein est trahi par son sein lui-même. "Fille parjure de Lycaon, s'écrie la déesse, sors du choeur des vierges, et ne souille pas la pureté de ces eaux."

[2, 175] Dix fois le croissant de la lune s'était renouvelé, celle qu'on avait crue vierge était mère! Junon, outragée, furieuse, métamorphose l'infortunée. Pourquoi la punir? sa pudeur n'avait pas été complice de Jupiter! Quand la jeune fille ne fut plus qu'une hideuse bête féroce, [2, 180] "Que Jupiter, s'écrie l'épouse vengée, te serre donc maintenant dans ses bras!" Ainsi, celle que le souverain des dieux avait aimée erra désormais, ourse informe, dans les solitudes des montagnes.

L'enfant né de cette union furtive avait déjà compté trois lustres quand un jour il rencontra sa mère; [2, 185] elle s'arrête éperdue, et croit reconnaître son fils; elle pousse un long gémissement, c'est le seul langage qui lui reste. L'enfant, sans le savoir, va la percer d'un javelot acéré, lorsque tous deux sont enlevés aux célestes demeures; et tous deux brillent aujourd'hui l'un près de l'autre parmi les constellations; celle que nous appelons Arctos est la première; [2, 190] à sa suite vient Arctophylax. Mais Junon les poursuit encore, et elle obtient de la blonde Téthys que la nymphe du Ménale ne puisse se baigner dans ses eaux.

Aux Ides de ce mois fument les autels de Faune, dieu champêtre, dans cette île qui force le Tibre à l'embrasser de ses ondes partagées.

[2, 195] C'est en ce jour que les trois cents six Fabius succombèrent dans les champs de Véies. Une seule famille répond de Rome et se charge de sa défense; tous ses membres, unis par les liens du sang, s'élancent ensemble au combat; le même camp a vu partir tous ces soldats intrépides, [2, 200] dont chacun était digne de commander une armée. Qui que tu sois, garde-toi maintenant de passer sous la porte Carmentale, voisine d'un temple de Janus, situé sur la droite; ce serait un mauvais présage; c'est par-là, dit-on, que sortirent les Fabius; la porte n'est pas coupable sans doute, mais un mauvais présage y reste attaché pour toujours.

[2, 205] Arrivés d'un pas rapide à l'endroit où l'impétueux Crémère roulait avec violence ses ondes souillées et grossies par l'hiver, ils établissent leur camp; puis, le fer à la main, ils se frayent bravement un passage à travers les rangs tyrrhéniens. [2, 210] Tels on voit les lions s'élancer des rochers de la Libye sur les troupeaux épars dans la plaine immense. Les ennemis prennent la fuite, et reçoivent par derrière de honteuses blessures. Le sang toscan rougit la terre.

Vaincus dans une seconde bataille et dans plusieurs autres, ils désespèrent de l'emporter dans une lutte ouverte, et leurs troupes embusquées préparent contre les nôtres une attaque perfide. [2, 215] Il y avait une plaine immense, fermée par des collines, et par une forêt, asile des bêtes fauves; quelques hommes seulement y sont demeurés, et çà et là des troupeaux épars. Le reste de l'armée s'est caché dans de jeunes taillis. Comme un torrent grossi par la pluie du ciel, [2, 220] ou par la fonte des neiges qui ont cédé aux tièdes haleines du zéphyr, se précipite à travers les chemins et les campagnes ensemencées, et ne permet plus à ses rives de borner comme auparavant ses ondes contenues, ainsi les Fabius sillonnent la vallée en tous sens, et renversent tout sur leur passage. Tout soupçon, toute crainte est loin de leur esprit! [2, 225] Où courez-vous, famille généreuse? ne vous mettez pas ainsi à la merci de l'ennemi; gardez que votre loyauté imprudente ne vous fasse tomber dans les pièges de la guerre: la ruse triomphe de la valeur. Les Véiens sortent de tous côtés, inondent la plaine, et en ferment les issues.

Que fera cette poignée de braves contre le nombre qui l'accable? [2, 230] Quel parti prendre dans ce moment désespéré? Tel qu'on voit le sanglier, relancé loin des forêts de Laurentum, se retourner plus prompt que la foudre, renverser les chiens de sa hure terrible, et finir par succomber lui-même, ainsi les Fabius sont déjà vengés avant de périr; ils rendent blessure pour blessure. [2, 235] Un seul jour les avait vus voler au combat, un seul jour les y vit recevoir la mort. Cependant il semble que les dieux eux-mêmes aient pourvu à ce que la race d'Hercule ne s'éteignît pas sans retour. Un jeune enfant était resté à Rome, trop faible pour porter les armes; [2, 240] c'était l'unique rejeton de cette noble famille, et c'est de lui que tu devais un jour descendre, ô Maximus, pour sauver l'état par tes sages lenteurs.

Trois constellations se touchent au ciel, le Corbeau, le Serpent et la Coupe qui les sépare; [2, 245] cachées pendant les ldes, elles ne se lèvent qu'à la nuit suivante; mais pourquoi si près l'une de l'autre? je vais le raconter en peu de mots.

Phébus allait offrir une fête solennelle à Jupiter; "Toi qui m'appartiens, dit-il au corbeau, [2, 250] va puiser une eau vive dans les sources limpides, et qu'aucun retard ne soit apporté à notre pieux sacrifice." Le corbeau suspend une coupe d'or à ses serres crochues, et prend son essor à travers les airs. Un figuier se présente à lui, couvert de fruits abondants, mais fermes encore; il veut y goûter; la figue résiste: son heure n'était pas venue. [2, 255] Le corbeau oublie les ordres qu'il a reçus, et, perché sur une branche, il attend que les fruits s'amollissent, mûris par le temps. Il se rassasie alors, puis, saisissant un long serpent de ses ongles noirs, il revole vers son maître et lui parle ainsi: "Si j'ai tant tardé, c'est que ce serpent, gardien des sources vives, m'en a disputé l'accès, [2, 260] et m'a empêché d'exécuter sur le champ ton message." " Tu ajoutes l'imposture à ta faute, s'écrie Phébus, et tu oses essayer de mentir au dieu qui rend les oracles! Tant que la figue, achevant de condenser les sucs dont elle est gonflée, restera fixée sur l'arbre qui la nourrit, tu ne pourras te désaltérer aux eaux fraîches d'aucune fontaine." [2, 265] Il dit, et, monuments éternels de cet antique événement, on voit briller au même point du ciel, le Corbeau, la Coupe et le Serpent.

La troisième aurore qui se lève après les Ides voit les Luperques courant tout nus, et célébrant la fête du dieu qui porte deux cornes. Muses, dites-nous l'origine de ces solennités [2, 270] et de quelles contrées elles furent transportées dans notre Latium.

Les antiques populations de l'Arcadie adoraient Pan, dieu des troupeaux; à chaque pas, dans leurs montagnes, on retrouvait ses autels. Témoin le Pholoé, [2, 275] témoin la cime du Nonacris, couronnée de pins sauvages, le haut Cyllène, et les neiges des sommets parrhasiens; témoin l'eau du Stymphale et le Ladon, qui roule à la mer ses flots impétueux. Chaque jour, il recevait des offrandes comme protecteur des troupeaux, comme dieu des cavales, comme gardien des brebis. Évandre apporte avec lui le culte de cette divinité rustique. [2, 280] Il n'existait alors de Rome que l'emplacement de Rome même. Pan, depuis ce jour, est aussi un dieu pour nous, et le flamine Diale célèbre encore sa fête d'après les rites anciens, tels que nous les ont transmis les Pélasges.

Mais pourquoi cet usage de courir, et pourquoi ne courent-ils qu'après avoir dépouillé tout vêtement?

[2, 285] C'est que le dieu se plaît à errer d'un pas rapide au sommet des montagnes escarpées, et à jeter l'alarme parmi les bêtes sauvages. Nu lui-même, il veut que ses ministres le soient: les vêtements embarrassent celui qui veut courir.

Suivant les traditions, les Arcadiens habitaient la terre avant la naissance de Jupiter; [2, 290] c'était une race plus vieille que la lune. Leur vie était celle des brutes, étrangères à toute culture; multitude grossière et ignorante, qui habitait sous la feuillée, paissait l'herbe des champs, et ne connaissait d'autre boisson que l'eau puisée à deux mains dans les torrents. [2, 295] Aucun taureau ne gémissait à traîner le soc acéré de la charrue; aucun laboureur ne dictait des lois à la terre; on ignorait l'usage du cheval, chacun se portait lui-même; la brebis marchait revêtue de sa toison; les hommes vivaient sous le ciel, nus, [2, 300] habitués à supporter la pluie et les injures de l'air. Maintenant donc, la nudité des Luperques, souvenir des moeurs de nos aïeux, nous donne aussi une idée de leur riche indigence.

Mais pourquoi Faunus, surtout, repousse-t-il tout vêtement? C'est ce que nous apprend une tradition où respire la gaieté antique. [2, 305] Un jour le jeune héros de Tirynthe accompagnait le pas de la reine sa maîtresse; Faunus les aperçut du haut d'une colline, et embrasé aussitôt de mille feux, "Adieu, nymphes des montagnes, s'écria-t-il, adieu; désormais voici celle que je veux aimer. La belle Méonienne marchait, laissant flotter sur ses épaules sa chevelure parfumée; [2, 310] une agrafe d'or brillait à son sein, une ombrelle dorée, que supportait la main puissante d'Hercule, défendait son visage des rayons brûlants du soleil. Ils arrivent au Tmolus, tout planté de vignes, forêts de Bacchus, au moment où l'humide Hespérus attelle ses coursiers noirs. [2, 315] Une grotte les reçoit, toute lambrissée de tuf et de pierre ponce vive; à l'entrée murmurait un ruisseau. Tandis que les esclaves préparent le repas et le vin, Omphale veut revêtir Alcide de sa propre parure. Elle lui donne sa tunique légère, teinte de la pourpre africaine; [2, 320] elle lui donne la délicate bandelette qui naguère lui servait de ceinture; mais celle-ci ne peut suffire à entourer le corps d'Hercule; déjà il a brisé aussi le lien de sa tunique, pour ouvrir un passage à ses robustes mains; ses larges pieds sont emprisonnés dans une étroite chaussure. [2, 325] Omphale, à son tour, saisit la lourde massue, la dépouille du lion, et les traits les moins pesants que renferme le carquois. Ainsi travestis, ils se mettent à table, puis se livrent au sommeil, reposant près l'un de l'autre sur des lits séparés. - Pourquoi? - Ils se préparaient à offrir le lendemain, au point du jour, un sacrifice à l'inventeur de la vigne, [2, 330] et pour cela, ils devaient être purs tous deux.

On était au milieu de la nuit; que n'ose pas l'amour dans son délire? Faunus, à travers les ténèbres, s'avance vers l'antre frais, et voyant les esclaves ensevelis dans l'ivresse et le sommeil, il espère que les maîtres ne dormiront pas moins profondément. [2, 335] Il entre, adultère audacieux, et porte ses pas çà et là; ses mains prudentes le précèdent, et interrogent tout sans bruit. Il arrive au lit désiré; il en a touché les étoffes; jusqu'ici tout semble sourire à ses projets; mais sa main rencontre le poil hérissé du monstre de Némée; [2, 340] il frémit, il s'arrête, et recule saisi de frayeur; ainsi tremble le voyageur à l'aspect du serpent qu'il allait fouler aux pieds. Il sent au lit voisin de doux et fins tissus; il se laisse prendre à ces apparences trompeuses; [2, 345] il monte et se place sur le devant de la couche; la raideur et la dureté de la corne ne seraient que de faibles emblèmes de la violence de ses désirs. Cependant il commence à soulever légèrement la tunique; les jambes qu'elle recouvre sont velues, et tout hérissées d'un poil rude. Il veut aller plus loin; le héros de Tirynthe [2, 350] le repousse du coude; il tombe avec bruit. La reine appelle ses femmes, demande des flambeaux, et les flambeaux qu'on apporte à l'instant éclairent la scène. Le dieu gémit tout meurtri de sa lourde chute, et lève à peine de terre ses membres froissés. [2, 355] Alcide et tous rient du malheur de Faunus; la Lydienne aussi rit de la confusion de son amant.

C'est depuis cette époque que le dieu ne peut souffrir les vêtements perfides qui ont été cause de son erreur; il veut qu'on se présente nu à ses autels.

Ajoute, ô ma muse, à ces traditions étrangères, une cause du même usage, puisée dans l'histoire du Latium, [2, 360] et que mon coursier vole dans cette carrière où le sol est ferme sous ses pas.

C'était la fête de Faunus, aux pieds de chèvre; une chèvre lui ayant été immolée suivant l'usage, chacun était venu prendre sa part de ce frugal festin. Tandis que les prêtres disposent, pour le repas, les entrailles de la victime, passées dans des broches de saule, [2, 365] Romulus et son frère, avec les jeunes bergers, couraient nus dans la plaine, exposés aux rayons du soleil en ce moment au milieu de sa course. Combattre avec le ceste, lancer au loin, soit le javelot, soit une pierre pesante, tels étaient les jeux où ils faisaient assaut de force et d'adresse. Tout à coup un berger crie du haut de la colline: "Cours sauver tes taureaux, [2, 370] ô Romulus; des voleurs les détournent et te les enlèvent." Le temps manquait pour s'armer; les deux frères s'élancent dans des directions différentes; c'est Rémus qui fait lâcher prise aux voleurs; il revient, il arrache les viandes qui sifflaient encore devant les brasiers, et s'écrie: "Les vainqueurs seuls en mangeront." [2, 375] Ainsi fait-il, les Fabiens l'imitent. Romulus arrive trop tard, et ne trouvant plus que des os dépouillés et des tables dégarnies, il sourit, mais regretta que Rémus et les Fabiens eussent été plus heureux que ses Quintiliens. La trace de cet événement subsiste encore: la course sans vêtements [2, 380] consacre le souvenir de l'avantage obtenu par Rémus.

Vous demanderez peut-être pourquoi le jour et le lieu où l'on célèbre la fête sont appelés Lupercal.

La vestale Ilia venait de mettre au monde deux jumeaux, fruit de ses amours avec un dieu. Le frère de son père régnait alors; [2, 385] il donne l'ordre que les enfants soient enlevés et noyés dans le Tibre. Insensé! ne sais-tu pas que l'un d'eux doit être Romulus? C'est à regret que les ministres du roi exécutent cet ordre cruel; ils pleurent et portent pourtant les deux jumeaux au lieu désigné. Les pluies de l'hiver [2, 390] avaient alors gonflé l'Albula, qui prit le nom de Tibre après que Tibérius eut péri dans ses flots. On voyait voguer les barques là où s'étendent aujourd'hui nos forums, et l'enceinte profonde du grand Cirque. Lorsque, une fois arrivés à cet endroit, ils furent obligés de s'arrêter, ne pouvant aller plus loin, un d'eux s'écria: [2, 395] "Que ces enfants sont semblables l'un à l'autre, et qu'ils sont beaux tous deux! Celui-ci pourtant semble annoncer plus de vigueur. Si la naissance peut se lire au visage, et si leurs traits ne sont pas menteurs, il me semble y surprendre des indices d'une origine céleste. Pourtant si quelque dieu était l'auteur de vos jours, [2, 400] en ce moment critique, il viendrait à votre secours; votre mère vous protégerait, si elle n'avait besoin d'être protégée elle-même, l'infortunée! En un même jour, elle vous a vus naître, et doit vous voir périr. Frères dans la vie, soyez donc frères dans la mort, et que le fleuve vous submerge ensemble."

Il dit, et se sépare de son fardeau; et au moment où tous s'éloignent, les joues baignées de pleurs, [2, 405] les enfants, comme s'ils eussent deviné le péril, poussent ensemble un vagissement plaintif. La corbeille qui les porte, nacelle bien frêle pour les hautes destinées qui lui sont confiées, flotte d'abord sur la surface des ondes; puis échouée au pied d'un épais taillis, elle est retenue dans la vase [2, 410] où le fleuve la dépose en se retirant. Là s'élevait un arbre qui n'a pas disparu tout entier; et ce que nous appelons aujourd'hui le figuier Ruminal a été le figuier de Romulus. Un merveilleux hasard amène vers ces jumeaux abandonnés une louve qui venait d'être mère. Qui le croirait? Cette bête féroce ne fait aucun mal aux enfants; [2, 415] loin de là, ils vont lui devoir la vie; et ceux que des parents ont condamnés à mourir, une louve les allaitera. Elle s'arrête, caresse de la queue ses tendres nourrissons, et de sa langue elle essuie mille fois les membres de ces deux petits corps. Ce sont bien les fils de Mars; ils ne tremblent pas, ils saisissent les mamelles de la bête, [2, 420] et se rassasient d'un lait nourrissant qui ne leur était pas destiné. Le bienfait de la louve est reconnu par un glorieux souvenir; elle donne son nom à ce lieu, et ce lieu donne son nom aux Luperques eux-mêmes, quoiqu'on puisse le dériver aussi d'une montagne de l'Arcadie; le Lycée en Arcadie compte plus d'un temple de Faunus.

[2, 425] Jeune épouse, qu'attends-tu? Ni la vertu des simples, ni les prières, ni les chants magiques ne te feront concevoir. Offre patiemment ton sein aux coups d'une main qui te rendra mère, et bientôt le nom d'aïeul charmera l'oreille du père de ton époux. Il fut un temps où nos Romaines, comme poursuivies par une influence funeste, [2, 430] obtenaient rarement de l'hymen les doux fruits qu'on en espère.

"Que m'a donc servi, s'écriait Romulus (car il régnait alors), que m'a donc servi l'enlèvement des Sabines? Sommes-nous plus puissants? La guerre! voilà tout ce que nous avons gagné avec ces violences. Pour avoir à ce prix des épouses stériles, mieux eût valu s'en passer. [2, 435] Au pied de l'Esquilin, s'élevait, consacré à la grande Junon, un bois que la cognée avait respecté depuis de longues années; tous les couples s'y rendent et fléchissent le genou; ils vont mêler leurs voix suppliantes. Tout à coup, les arbres balancent leurs cimes agitées, et, ô merveille! [2, 440] on entend la déesse parler ainsi au sein de la forêt: "Mères du Latium, qu'un bouc velu vous pénètre!"

La foule reste muette et consternée à cet oracle mystérieux. Un augure, dont le nom s'est perdu dans la suite des âges, exilé récemment de l'Étrurie, [2, 445] s'avise d'immoler un bouc; il se fait un fouet de la peau de la victime, coupée en lanières, et les femmes, dociles à l'ordre qu'elles en reçoivent, viennent s'offrir à ses coups. La lune ramenait pour la dixième fois dans les cieux son croissant renouvelé: l'époux était devenu père, les épouses avaient enfanté. Grâces te furent rendues, ô Lucine! et c'est ce bois sacré lui-même qui te donna ce nom; [2, 450] ou peut-être vient-il de ce que tu es la déesse à qui nous devons de voir le jour. Sois donc bonne et propice, ô Lucine, à la jeune épouse enceinte; prête-lui ton secours, et qu'elle soit délivrée doucement et à temps du fardeau qu'elle porte dans son sein.

Avec le jour qui se lève finit le temps où les vents n'étaient pas trompeurs; désormais, cesse de te fier [2, 455] à leurs haleines inconstantes: les portes de la prison d'Éole ne vont pas se fermer de six jours. Déjà le jeune Verseau disparaît, tenant toujours son urne penchée.

Poissons, c'est vers vous que se dirigent les chevaux du soleil. Astres voisins aujourd'hui dans le ciel, vous étiez autrefois frères dans les ondes, [2, 460] où votre dos humide porta deux divinités. Alors que Jupiter combattait pour l'empire du ciel, Dionée, fuyant l'horrible Typhon, était parvenue jusqu'à l'Euphrate, emportant avec elle Cupidon enfant; elle s'était assise sur les bords du fleuve qui arrose la Palestine; [2, 465] l'extrémité de la rive était plantée de peupliers et de roseaux; mais ce fut surtout en voyant des saules que Dioné espéra se dérober à tous les regards. Elle s'y cache; mais soudain le vent mugit dans la forêt; pâle de frayeur, elle se croit tombée déjà entre les mains de ses ennemis; elle presse son enfant sur son sein, et s'écrie: "Nymphes, secourez-nous! [2, 470] sauvez deux divinités!" Elle dit et s'élance: deux poissons jumeaux la reçoivent, et c'est à cause de ce bienfait que nous les voyons aujourd'hui briller dans les cieux; jamais, depuis ce temps, le poisson n'a paru sur la table des Syriens; ils craindraient, en mangeant un poisson, de commettre un sacrilège.

[2, 475] Le jour qui vient ensuite est sans fête; mais le troisième est consacré à Quirinus: tel est le nom nouveau sous lequel Romulus est adoré, soit parce que, dieu guerrier, il a voulu porter dans l'Olympe le nom du javelot, qui s'appelait curis chez les anciens Sabins, soit parce que, roi des Quirites, il en adopta le nom, [2, 480] soit enfin parce qu'il a réuni Cures au territoire de Rome. Lorsque Mars, qui préside à la guerre, eut vu les nouveaux remparts que venait d'élever Romulus, après être sorti vainqueur de mille combats: "O Jupiter! s'écria-t-il, Rome est assez forte maintenant, et peut se passer du bras de Romulus; [2, 485] rends un fils à son père; qu'il me tienne lieu de celui que j'ai perdu; qu'il me rappelle et me rende Rémus. La voûte azurée doit s'ouvrir pour un de mes deux enfants; tu me l'as promis: que la promesse de Jupiter s'accomplisse." Jupiter incline son front, [2, 490] les deux pôles en tremblent, et Atlas fléchit sous le poids du ciel ébranlé.

Il est un lieu que les anciens appelaient le marais de la Chèvre. Un jour que Romulus y dictait des lois à son peuple naissant, le soleil se voile tout à coup, des nuages rapides dérobent de tous côtés l'aspect du ciel, la pluie tombe par torrents, [2, 495] la foudre retentit, des éclairs sillonnent les airs, tout fuit; cependant Romulus montait aux cieux sur le char de son père. Le peuple, dans sa douleur, accusait les sénateurs d'un meurtre; et peut-être n'auraient-ils pu se laver de cet odieux soupçon sans Julius Proculus. Celui-ci revenait d'Albe-la-Longue; [2, 500] la clarté de la lune était le seul flambeau qui guidât ses pas; tout à coup il entend les nuages s'entrechoquer à sa gauche avec fracas; il recule effrayé, ses cheveux se dressent sur sa tête: Romulus lui apparaît, debout, au milieu du chemin; une beauté céleste est répandue sur ses traits; sa taille dépasse celle des mortels; il est revêtu de la trabée: [2, 505] "Que les Quirites, dit-il, cessent de me pleurer: je suis au rang des dieux, et ces larmes m'offensent; qu'on m'offre de l'encens, qu'une foule pieuse m'adore sous le nom de Quirinus; que les Romains excellent à la guerre, et qu'on reconnaisse toujours en eux les enfants de Romulus." Il dit, et l'apparition se dissipe dans le vide des airs. [2, 510] Proculus assemble le peuple et lui annonce les volontés de Romulus. Un temple s'élève pour le nouveau dieu; une colline reçoit son nom, et, chaque année, le même jour ramène la fête du père des Romains.

Mais d'où vient que ce même jour est aussi appelé la Fête des Sots? L'origine de ce nom burlesque n'est guère plus sérieuse que le nom même. [2, 515] Nos anciens laboureurs étaient hommes de peu de science; toujours tenus en haleine par des guerres opiniâtres, ils attachaient plus de prix à l'épée qu'au soc recourbé de la charrue: le champ mal cultivé rendait peu à son maître. Toutefois on semait, on récoltait le froment, [2, 520] et, la moisson abattue, on en offrait les prémices à Cérès. Instruits par l'expérience, ils torréfiaient le grain; mais plus d'une fois, et par leur faute, ils avaient à déplorer des accidents funestes: tantôt, au lieu de froment, ils ne retrouvaient plus qu'une cendre noire; tantôt le feu gagnait leurs propres demeures.

[2, 525] Vint la déesse Fornax, qui préside aux fours. Joyeux de cette invention, les laboureurs la supplient de veiller elle-même à la cuisson du grain. Aujourd'hui, le chef des Curions annonce, avec les paroles consacrées, quel jour on devra célébrer la fête dite des Fornacalia, que ne ramène pas, chaque année, une époque invariable. De tous côtés sont suspendues, dans le Forum, des tablettes [2, 530] où chaque citoyen reconnaît le signe auquel sa curie se rallie pour le sacrifice; mais les sots, qui ne sauraient y lire, ignorant ainsi à quelle curie ils appartiennent, laissent passer la véritable fête, et ne la célèbrent qu'en ce jour, dernier délai qui leur est accordé.

Il y a aussi des honneurs pour les tombeaux. Apaisons les mânes de nos pères, et portons quelques dons sur leurs bûchers refroidis. [2, 535] Les mânes se contentent de peu; ils estiment la piété toute seule à l'égal des plus riches présents; il n'y a point d'avidité cupide chez les divinités du Styx. C'est assez que la tuile sépulcrale soit cachée sous les couronnes, et qu'on y ait ajouté un peu de blé, quelques grains de sel, un pain amolli dans du vin pur, quelques brins de violettes épars, [2, 540] tout cela dans un vase abandonné au milieu des chemins. Mettez, si vous le voulez, plus de pompe dans vos hommages; mais ceux-là suffisent aux mânes. Prononcez encore les prières et les paroles consacrées devant les brasiers de leurs autels. O bon roi Latinus! ce fut le modèle des hommes pieux, ce fut Énée qui introduisit ces usages dans ton empire: [2, 545] le peuple, en le voyant offrir des dons solennels au génie de son père, adopta cette religion du souvenir.

À une époque de guerres longues et sanglantes, il arriva que les jours consacrés aux mânes des ancêtres ne furent point célébrés. La vengeance fut prompte, et, après cet oubli sacrilège, [2, 550] tant de bûchers s'allumèrent dans les faubourgs, que la ville même en sentait les ardeurs. On dit, prodige incroyable, que les mânes des ancêtres sortirent de leurs tombeaux, et firent entendre de lamentables plaintes dans le silence de la nuit; on dit que la troupe lugubre de ces insaisissables fantômes effraya de ses hurlements les rues de Rome et les campagnes du Latium. [2, 555] On rendit enfin aux ombres et aux sépultures les honneurs qu'elles réclamaient; les prodiges disparurent, et la mort cessa de sévir.

Jeunes veuves, ne formez pas de nouvelles unions pendant ces solennités; attendez des jours purs pour allumer la torche de pin. Et toi, qui paraissais déjà nubile à ta mère impatiente, jeune fille, [2, 560] ne permets pas à la lance recourbée de partager alors ta chevelure virginale. Cache tes flambeaux, dieu d'hymen; éloigne-les de ces flammes sinistres; ce ne sont pas de telles clartés qui doivent luire autour des sépulcres attristés; que les dieux eux-mêmes se retirent au fond de leurs sanctuaires; que l'encens cesse de fumer dans les temples, et le feu de briller sur les autels.

[2, 565] C'est alors que les ombres légères de ceux que la tombe renfermait vont errant çà et là; c'est alors qu'elles viennent se repaître des mets qu'on a déposés pour elles; ces fêtes pourtant ne doivent pas dépasser le nombre de jours qui restent au mois pour finir, nombre égal aux pieds de mes vers; et le jour où elles se terminent est appelé jour des Feralia, [2, 570] parce que c'est celui où l'on offre aux mânes les présents qui doivent les apaiser.

Voici qu'une vieille chargée d'ans, assise au milieu des jeunes filles, sacrifie à la déesse du silence, et n'est guère silencieuse elle-même. Avec trois doigts elle prend trois grains d'encens, qu'elle place sous le seuil, là où la souris effilée se dérobe par le passage qu'elle s'est creusé. [2, 575] Après avoir entouré de bandelettes la sombre roue des enchantements, elle tourne sept fèves noires dans sa bouche; puis elle fait rôtir au feu une tête d'anchois qu'elle a enduite de poix, qu'elle a percée d'outre en outre avec une broche d'airain, et dont elle a cousu la bouche. Elle fait aussi quelques libations de vin, et tout ce qui reste dans les coupes [2, 580] est bu par elle et ses compagnes; mais elle en prend la meilleure part. "Nous avons enchaîné, dit-elle, les langues ennemies et fermé les bouches malveillantes." Ce sont les dernières paroles que murmure la vieille en se retirant, et sa démarche trahit son ivresse.

Mais quelle est donc cette déesse du silence? Je vais vous apprendre ce que j'en ai su par nos vieillards. [2, 585] Jupiter, violemment épris de la nymphe Juturne, avait essuyé des dédains auxquels un dieu si puissant ne devait guère s'attendre. Tantôt elle se cachait dans les forêts parmi les coudriers, tantôt elle se réfugiait au sein des ondes qui la reconnaissent pour souveraine. Jupiter, un jour, rassemble toutes les nymphes du Latium, [2, 590] et, se plaçant au milieu d'elles, il parla ainsi: "Juturne, votre soeur, est l'ennemie d'elle-même, et refuse son bonheur, en refusant d'accueillir dans ses bras le maître de l'Olympe. En me servant, vous servirez votre soeur, et si elle comble mes désirs, elle n'aura plus rien à désirer elle-même. [2, 595] Lorsqu'elle voudra m'échapper, placez-vous donc sur le rivage, afin qu'elle ne puisse se précipiter dans les flots." Il dit; et sa prière est accueillie de toutes les nymphes du Tibre, et de celles qui habitent les bords où Ilia devint l'épouse d'un dieu.

Il y en avait une parmi elles qui s'appelait Lara: la première syllabe de ce mot, [2, 600] deux fois répétée, formait autrefois son nom, et ce nom l'accusait de trop parler. Souvent Almo lui avait dit: "Ma fille, sois discrète, " et sa fille causait toujours. Elle court au lac de Juturne; "Soeur des naïades, s'écrie-t-elle, gardez-vous du bord des fleuves," et elle lui raconte la harangue de Jupiter. [2, 605] De là elle se rend chez Junon, et, jalouse officieuse, "Votre époux, lui dit-elle, est amoureux de Juturne." Jupiter, furieux, lui ôte l'usage de la parole, pour la punir d'avoir trop parlé. Il appelle Mercure: "Conduis-la chez les mânes, dit-il; c'est l'empire du silence; [2, 610] qu'elle reste nymphe, mais nymphe du marais infernal." Jupiter est obéi. Ils partent tous deux; en traversant une forêt, Mercure s'aperçoit qu'elle est belle; il veut la posséder. La naïade agite en vain ses lèvres, elle est muette et n'oppose à la violence qu'un regard suppliant. [2, 615] Devenue mère, elle enfanta deux jumeaux; ce sont les Lares qui gardent nos carrefours et veillent assis au foyer de nos maisons.

Le jour suivant amène la fête des Caristia, qui doit son nom à nos affections domestiques: c'est le jour où viennent prendre part à un même festin tous les membres d'une même famille. Après avoir honoré la sépulture des siens, après avoir donné un souvenir à ceux que nous avons perdus, [2, 620] il est doux de se rapprocher aussitôt de ceux que nous possédons; après avoir pleuré ceux qui ne sont plus, nos yeux aiment à se reposer sur ceux qui survivent, et à compter combien de parents il nous reste encore.

Venez, vous tous qui êtes sans reproche; mais loin d'ici le frère impie et la mère cruelle envers le fruit de ses entrailles, [2, 625] et le fils qui compte les années de sa mère, et trouve que son père tarde bien à mourir, et l'injuste marâtre qui fait sentir le poids de sa haine à la fille de son époux; loin d'ici la race de Tantale, et l'épouse de Jason, et celle qui donna aux laboureurs des semences brûlées; loin d'ici Procné et sa soeur, et Térée qui fit le malheur de l'une et de l'autre, [2, 630] et tous ceux pour qui l'or est le prix du crime.

Brûlez l'encens devant les génies tutélaires de la famille. On dit que c'est le jour où la Concorde aime à répondre à nos prières. Déposez dans le vase des sacrifices les aliments que réclament vos Lares, les dieux à la ceinture nouée; mettez à leurs pieds les prémices du festin, dont l'offrande leur est agréable; [2, 635] et quand la nuit, déjà avancée, vous invitera au sommeil, prenez la coupe des libations, élevez vos mains suppliantes, et, en répandant le vin, prononcez les paroles solennelles: "Que les dieux veillent sur nous, qu'ils veillent sur toi, César, père de la patrie!"

Cette nuit passée, rendez les honneurs accoutumés à la divinité [2, 640] dont l'emblème marque les divisions de nos héritages. O Terminus, qu'on t'adore sous la forme d'un bloc de pierre, ou dans un vieux tronc d'arbre arraché du sein de la terre, tu n'en es pas moins un dieu! Les maîtres de deux champs qui se touchent te couronnent en même temps; ils t'offrent deux guirlandes et deux gâteaux sacrés. [2, 645] On dresse un autel; la femme du laboureur va chercher du feu à son âtre, et apporte quelques charbons ardents dans un têt tronqué; un vieillard fend du bois et enfonce à grande peine, dans la terre qui résiste, les pieux sur lesquels s'élève le bûcher. Tandis qu'il allume un premier feu avec des écorces sèches, [2, 650] un enfant est près de lui, tenant dans ses mains de larges corbeilles, et quand trois fois il a jeté le froment dans les flammes, sa jeune soeur présente un rayon de miel coupé dans la ruche; d'autres portent le vin des libations, et de chaque coupe on arrose le feu; la foule des assistants, vêtue de blanc, garde un religieux silence. [2, 655] Le sang d'un agneau rougit la statue du Terme commun; il ne s'offense pas, si l'on substitue à l'agneau une petite truie qui tette encore. Cependant tous les voisins sont réunis, et s'asseyent autour d'une table où s'exhale leur gaieté rustique; et puis ils célèbrent tes bienfaits, inviolable Terminus. Tu sers de limite entre les peuples, les cités, les royaumes; [2, 660] sans toi, le moindre coin de terre enfanterait des querelles éternelles. Impartial entre tous, incorruptible, tu es le gardien saint et sûr des champs que l'on t'a confiés. Si tu avais marqué autrefois les bornes du territoire de Thyrée, trois cents guerriers n'auraient pas péri; [2, 665] Othryadès n'aurait pas écrit son nom sur un trophée d'armes, amoncelées avec ce sang dont il voulut donner jusqu'à la dernière goutte à sa patrie!

Et lorsqu'on jeta les fondements du Capitole, lorsque toutes les divinités adorées en ce lieu se retirèrent pour faire place à Jupiter, Terminus, au récit des historiens, sourd à la voix des augures qui l'entouraient, [2, 670] resta immobile dans l'enceinte sacrée, et partagea la demeure du souverain des dieux. Maintenant même, afin qu'il n'aperçoive que le ciel au-dessus de lui, on a laissé, à la voûte du temple, une légère ouverture. Après cela, ô Terminus, l'immobilité est pour toi désormais une loi absolue; reste ferme et inébranlable au lieu où tu te seras une fois assis; [2, 675] que les prières des voisins te trouvent inflexible. Ferais-tu pour un simple mortel ce que tu n'as pas fait pour Jupiter? Si tu te sens heurté par les hoyaux ou les charrues, crie aussitôt: "Arrêtez, ceci est mon champ, ceci est le vôtre." Sur le chemin qui conduit dans les campagnes de Laurentum, [2, 680] où jadis descendit le chef des Troyens, et devant la pierre même du sixième milliaire, on offre sur ton autel les entrailles d'une brebis à l'épaisse toison. Les autres peuples ont des limites qu'ils ne doivent pas franchir: l'empire romain ne finit qu'où finit l'univers.

[2, 685] Je dois redire maintenant l'expulsion des rois; c'est là le souvenir que rappelle, par son nom même, le sixième jour avant la fin du mois.

Tarquin régnait à Rome; il ne devait pas avoir de successeurs. Injuste, mais brave, il avait conquis ou détruit nombre de villes; [2, 690] une honteuse trahison l'avait rendu maître de Gabies. Le plus jeune de ses trois enfants, digne fils de celui qu'on appelait le Superbe, au milieu d'une nuit silencieuse, pénètre chez les ennemis; à l'instant mille épées se lèvent sur sa tête. "Frappez, dit-il, je suis sans armes; mes frères vous rendront grâces, ainsi que Tarquin mon père, [2, 695] qui a couvert mon corps de ces cruelles cicatrices;" et en parlant ainsi il montrait les traces des blessures que lui-même s'était faites. Il avait dépouillé ses vêtements, et les ennemis, à la clarté de la lune, découvrant le dos du jeune homme tout sillonné d'empreintes sanglantes, remettent leurs épées dans le fourreau; ils pleurent et le conjurent de combattre désormais dans leurs rangs; [2, 700] le fourbe accepte, s'applaudissant de leur simplicité. Quand son crédit s'est affermi, il dépêche à son père un homme dévoué, et lui demande comment Gabies pourra être remise entre ses mains. Près du palais était un jardin émaillé de fleurs parfumées, et qu'arrosait, avec un doux murmure, l'eau fraîche d'un ruisseau; [2, 705] c'est là que Tarquin reçoit le secret message de son fils. Pour toute réponse, il abat la tête des lis les plus élevés; le messager retourne, et raconte ce qu'il a vu. "J'ai compris mon père, dit Sextus; il sera obéi." Sur-le-champ. il fait mettre à mort les principaux de Gabies; [2, 710] et la ville, privée de ses chefs, ouvre ses portes aux Romains.

O prodige sinistre! voici que, des autels mêmes, un serpent s'élance, et va enlever les entrailles des victimes jusque dans le feu sacré qui s'éteint. On consulte Phébus, et son oracle rend cette réponse: "Celui qui le premier aura donné un baiser à sa mère sera vainqueur." [2, 715] Plein de foi dans ces paroles du dieu dont ils n'ont pas pénétré le sens, tous partent à la hâte, et c'est à qui le premier touchera les lèvres maternelles. Brutus, qui a été assez sensé pour contrefaire l'insensé, afin de donner le change à la haine soupçonneuse d'un tyran cruel, Brutus, sans rien dire, [2, 720] tombe à genou, comme si le pied lui eût manqué, et il baise la terre, mère commune des humains.

Cependant les bataillons romains environnent Ardée; on se résigne de part et d'autre aux longueurs d'un siège. Pendant cette sorte de trêve, comme les ennemis évitent d'en venir aux mains, le soldat, inoccupé, se livre, dans le camp, à des jeux militaires. [2, 725] Un jour, que Sextus avait invité ses amis à boire avec lui et à faire bonne chère, nommé par eux roi du festin, il leur parle ainsi: "Tandis que nous nous consumons devant cette ville imprenable, qui nous empêche de revenir suspendre nos armes devant les dieux de nos foyers? Savons-nous ce qui se passe au lit nuptial? Savons-nous [2, 730] si nos femmes s'ennuient comme nous de l'absence?" Chacun de louer la sienne à l'envi; les répliques échauffent le débat, et le vin, qu'on ne ménage pas, ne laisse refroidir ni les éloges ni la passion. Celui dont le nom rappelle la glorieuse conquête de Collatia se lève soudain. "Que prouvent tous nos discours? dit-il; jugez-en par vos yeux. [2; 735] La nuit n'est pas près de finir; montons à cheval; allons à Rome."

On accepte; les chevaux sont bridés; les princes sont à Rome; ils vont droit au palais. Point de gardes aux portes: ils entrent. La belle-fille du roi, entourée de coupes de vin, et le sein paré de guirlandes, [2, 740] prolongeait un festin nocturne. Sans perdre de temps, on court chez Lucrèce; elle filait; ses laines, ses corbeilles étaient çà et là autour de son lit; sous ses yeux, à la faible lueur d'une lampe, ses femmes travaillaient aussi. [2, 745] "Hâtez-vous, mes filles, leur disait-elle d'une voix douce; il faudra envoyer ce vêtement de guerre à votre maître, dès que nous l'aurons achevé. Mais que dit-on? car c'est à vous qu'il faut demander les nouvelles. Combien pense-t-on que le siège doive encore durer? Tu succomberas à la fin, Ardée: tu résistes à plus fort que toi, [2, 750] ville maudite, qui nous prives si longtemps de nos époux! Puissent les dieux au moins nous les ramener! Mais le mien est si téméraire! il se précipite partout où il voit briller des épées. Toutes les fois que je me le figure au milieu des combats, je me sens chanceler et mourir; un froid soudain me prend au coeur." [2, 755] Ses larmes coulent à ces mots; le fil s'échappe de ses mains, et sa tête s'incline sur sa poitrine. Sa douleur lui donne une nouvelle grâce; sa pudeur brille d'un nouvel éclat dans ses larmes, et la beauté de son visage égale et révèle en ce moment la beauté de son âme. "Rassure-toi, me voici," s'écrie Collatin, et Lucrèce, rappelée à la vie, [2, 760] a déjà suspendu à son cou le doux fardeau d'une épouse bien-aimée.

Cependant les furies allument un feu dévorant dans le coeur du jeune Sextus; il est en proie à toutes les ardeurs d'une aveugle passion; il aime tout dans Lucrèce, et son air, et la blancheur de son teint, et l'or de sa chevelure, et ces grâces qui ne doivent rien à l'art, [2, 765] et ses paroles, et le son de sa voix, et la sainteté même de sa pudeur, obstacle désespérant qui ne fait qu'irriter ses désirs. L'oiseau qui annonce le jour avait déjà chanté, quand les jeunes princes rentraient au camp. Sextus ne vit plus: l'image de Lucrèce absente obsède sa raison éperdue; [2, 770] mille souvenirs réveillent et redoublent sa passion. "Telle était son attitude, se dit-il, telle était sa parure; c'est ainsi qu'elle tournait le fuseau, c'est ainsi que ses cheveux retombaient négligemment sur ses épaules." Il se rappelle et ses traits et ses moindres paroles, et son teint, et l'expression de son visage, et les grâces de son maintien. [2, 775] Comme on voit les flots, après une violente tempête, s'apaiser et toutefois laisser voir encore qu'ils viennent d'être soulevés par les vents; ainsi, quoique l'objet adoré ne soit plus devant les yeux de Sextus, l'amour, né une fois, reste en lui; il brûle; la passion l'agite sans relâche; enfin, hors de lui, il jure d'assouvir son amour adultère, [2, 780] et d'entrer, par la violence et la terreur, dans le lit nuptial. "J'oserai tout, s'écrie-t-il, dussé-je oser en vain; on verra s'il est un dieu, s'il est une destinée qui donne le succès à l'audace. N'est-ce pas à force d'audace que Gabies est tombée entre nos mains?"

Il dit, prend son épée, presse les flancs de son cheval, et, au moment où le soleil allait disparaître, [2, 785] Collatia lui ouvre sa porte revêtue d'airain. Il entre dans la maison de Lucrèce; il y entre comme un hôte, et c'est un ennemi armé! À cause des liens de famille, il est le bienvenu. L'infortunée, cruellement trompée, et bien éloignée de soupçonner l'avenir, [2, 790] reçoit à sa table celui qui l'a choisie pour victime. Après le repas, l'heure du sommeil arrive; il est nuit; toutes les lumières sont éteintes dans le palais; il se lève et tire du fourreau son épée enrichie d'or; il pénètre, ô chaste épouse, jusque dans le sanctuaire conjugal, [2, 795] et, pressant déjà le lit: "Lucrèce, dit-il, j'ai le fer à la main; c'est le fils du roi, c'est Tarquin qui te parle." Lucrèce ne répond rien; elle n'a plus de voix, elle n'a plus de force, elle est anéantie; elle tremble comme la brebis [2, 800] renversée sous la griffe du loup qui l'a surprise dans la bergerie abandonnée. Que faire? résister? femme, elle succombera dans la lutte; crier? mais le fer est là, prêt à lui donner la mort; fuir? mais elle sent peser sur son sein une main étrangère, une main qui la profane pour la première fois. [2, 805] L'amant farouche emploie tour à tour, pour fléchir Lucrèce, les prières et les menaces; il offre de l'or: les prières, les menaces et l'or la trouvent également inflexible. "Tu t'abuses, lui dit-il enfin; si je ne puis te forcer au crime, je pourrai te tuer du moins; et puis, celui qui aura vainement tenté l'adultère t'accusera lui-même d'adultère. J'égorgerai un esclave, et je dirai que je t'avais surprise avec lui." [2, 810] La crainte d'être déshonorée à jamais l'emporte: la jeune épouse ne résiste plus.

Mais ne te réjouis pas, ô Sextus, de ton odieuse victoire; c'est cette victoire même qui te perdra: cette seule nuit coûtera cher à la royauté des Tarquins. Le jour vient; Lucrèce est assise, les cheveux épars comme une mère qui va se rendre aux funérailles de son fils. [2, 815] Elle fait venir du camp son vieux père, son époux fidèle; ils arrivent aussitôt. À l'aspect de son trouble, ils lui demandent quelle est la cause d'une si grande douleur, à qui elle va rendre les derniers devoirs, et quel coup du sort l'a frappée?... Longtemps elle garde le silence, voilant son visage pour cacher sa rougeur; [2, 820] des pleurs coulent de ses yeux comme d'une source intarissable; son père, son époux les essuient à l'envi, la consolent, la supplient de parler; et, saisis d'une vague terreur, ils pleurent avec elle. Trois fois elle veut commencer, trois fois elle s'arrête; enfin, abaissant ses regards vers la terre, elle fait un nouvel effort. [2, 825] "Il faut donc, dit-elle, que je révèle moi-même ma honte! c'est un dernier outrage de Tarquin." Elle commence alors; mais, arrivée à l'instant fatal, elle ne peut continuer le récit, et ses larmes l'achèvent, les larmes et la confusion de la pudeur outragée. "Tu n'as point failli! s'écrient le père et l'époux; tu as cédé à la violence." - [2, 830] "Vous me pardonnez, dit-elle; et moi, je ne me pardonne pas!" et aussitôt elle se plonge dans le coeur un fer qu'elle tenait caché; elle tombe à leurs pieds, sanglante! Au moment où elle meurt, elle prend garde encore de tomber avec décence, et ce soin se trahit dans sa chute même.

[2, 835] Son père, son époux se précipitent sur ce corps inanimé; oubliant leur dignité, ils, s'abandonnent au même désespoir. Brutus arrive, et il montre enfin par son courage qu'il mérite un autre nom que celui de Brutus. Il arrache de ce cadavre qui palpite encore le fer tout baigné d'un sang généreux, et, l'agitant d'un air terrible, [2, 840] il prononce ces énergiques paroles: "Je te le jure par ce sang chaste et magnanime, par tes mânes, que j'atteste comme une divinité, Tarquin et toute sa race, proscrite à jamais, me paieront ta mort! C'est assez longtemps cacher qui je suis." [2, 845] À ces mots, Lucrèce a entrouvert ses yeux éteints; sa tête semble avoir fait un léger signe pour applaudir à ce serment de Brutus. On porte au bûcher cette femme à l'âme vraiment virile, et, à ce spectacle, la haine, en même temps que la pitié, s'éveille dans tous les coeurs; tous les yeux sondent cette blessure. Brutus, de sa voix puissante, [2, 850] appelle les Romains à la vengeance, et leur dévoile tout l'attentat de Sextus. Tarquin fuit avec les siens. L'autorité passe aux mains d'un consul annuel; ce jour est le dernier de la royauté.

Est-ce une illusion, et n'ai-je point vu l'hirondelle, messagère du printemps? Elle semble craindre que l'hiver, qui s'éloigne, ne revienne encore sur ses pas. [2, 855] Il n'est que trop vrai, ô Procné, souvent tu te repens d'avoir précipité ton retour, et le cruel Térée se réjouit de tes souffrances.

Il ne reste plus que deux nuits pour que le second mois s'achève, et déjà Mars aiguillonne les coursiers qu'il vient d'atteler à son char. C'est avec raison qu'on a laissé le nom d'Equirria [2, 860] à ces jeux qu'on célèbre sous les yeux du dieu lui-même, dans le champ qui lui est consacré.

Sois le bienvenu, ô Gradivus; les jours qui t'appartiennent doivent avoir leur tour; voici le mois qui s'enorgueillit de s'appeler comme toi. Nous sommes dans le port; mon livre finit avec le mois. Mon navire va cingler vers d'autres mers.