Les Fastes - VI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


Éditions Nisard, Paris, 1857


Voici un mois encore au nom duquel, on attribue diverses origines; vous choisirez à votre gré, quand je les aurai toutes exposées. Ce sont des faits que vous allez entendre; mais plus d'un va m'accuser d'inventer à loisir, et prétendre que jamais les divinités ne se sont révélées à l'oeil d'un mortel. [6, 5] Pourtant il est un dieu en nous; il nous agite, il nous échauffe; nos transports attestent la présence d'un esprit divin. À moi surtout, plus qu'à personne, il a pu être donné de contempler la face des dieux, et parce que je suis poète, et parce que leur culte est l'objet de mes chants.

Il est un bois épais, [6, 10] retraite silencieuse, où l'on n'entend que le murmure des eaux. Là j'étais allé méditer sur le mois qui nous occupe, et son nom absorbait toutes mes pensées. Soudain j'aperçois des déesses, non celles qui apparurent au chantre de l'agriculture, quand il pressait ses brebis dans les plaines d'Ascra, [6, 15] ni celles que jugea le fils de Priam dans les humides vallées de l'Ida; une de ces dernières pourtant s'y trouvait, celle qui a son frère pour époux; celle, je la reconnus, qui a sa place dans la citadelle consacrée à Jupiter. Je frémissais; ma pâleur, mon silence trahissaient mon trouble, [6, 20] quand la déesse dissipe elle-même la terreur qu'elle m'inspirait: "O poète, me dit-elle, qui traces le tableau de l'année romaine, et qui n'as pas craint de chanter de si grandes choses sur un rythme léger, tu t'es acquis le droit de voir les maîtres du ciel, quand tu as entrepris de décrire leurs fêtes dans tes vers. [6, 25] Je ne veux pas que tu partages l'erreur du vulgaire; je ne veux pas te laisser ignorer que ce mois s'appelle juin, parce que je m'appelle Junon. C'est quelque chose d'avoir épousé Jupiter, d'être la soeur de Jupiter; je ne sais si je dois être plus fière de ce qu'il est mon frère ou de ce qu'il est mon époux. Si l'on considère ma naissance, la première j'ai valu à Saturne le nom de père; [6, 30] je suis la fille aînée de Saturne. Du nom de mon père, Rome autrefois prit le nom de Saturne; après le ciel, ce fut là son séjour. Si l'hymen donne quelques droits, je suis l'épouse du maître du tonnerre, mon temple ne fait qu'un avec celui de Jupiter Tarpéien. [6, 35] Eh quoi! une concubine aura imposé son nom au mois de Mai, et l'on m'envierait le même honneur! Pourquoi donc m'appellerais-je la reine, la première des immortelles? Pourquoi aurait-on placé dans ma main droite un sceptre d'or? Les jours (lux) composeraient le mois, je porterais, à ce titre, le nom de Lucine, [6, 40] et je ne pourrais donner le mien à aucun des mois de l'année? C'est alors que je regretterais d'avoir loyalement renoncé à ma colère contre la race d'Électre et la maison de Dardanus. J'avais pourtant deux justes causes pour être irritée: l'enlèvement de Ganymède, et l'échec souffert par ma beauté devant le juge de l'Ida. [6, 45] Alors je regretterais d'avoir cessé de protéger la puissance de Carthage, quoiqu'elle renfermât dans l'enceinte de ses murs et mes armes et mon char; je regretterais d'avoir soumis au Latium et Sparte et Argos, et ma chère Mycènes, et l'antique Samos; ajoutez encore le vieux Tatius et les Falisques, qui m'adoraient [6, 50] et que j'ai laissé subjuguer par les Romains. Mais non, point de regrets, j'aime ce peuple par-dessus tous les autres; c'est là que je veux être honorée, c'est là que je veux résider dans le même temple que mon Jupiter. "Je te confie ces remparts, m'a dit Mars lui-même; sois toute puissante dans la ville de ton petit-fils." [6, 55] Ses paroles se sont accomplies: je suis adorée sur cent autels, mais il n'est point d'honneur que je préfère à celui de nommer ce mois; ce n'est pas à Rome seulement que je l'aurai obtenu, les peuples de son voisinage ont eu pour moi la même déférence. Consulte les Fastes d'Aricie au bocage sacré, [6, 60] ceux du peuple laurentin et de mon Lanuvium; là il y a un mois de Junon; vois Tibur et la cité consacrée à la déesse de Préneste, tu liras le nom de Junon dans les divisions de leur année; et pourtant ce n'est point Romulus qui les a fondées, tandis que Rome est la ville de mon petit-fils."

[6, 65] Junon se tut; je levai les yeux; l'épouse d'Hercule était devant moi, la douleur peinte sur le visage. "Je ne lutterai jamais contre ma mère, dit-elle; voulût-elle me chasser de l'Olympe même, je n'y resterais pas contre son gré. Je ne viens donc point lui disputer le nom de ce mois; [6, 70] humble et modeste, je parlerai presque en suppliante; je veux obtenir par les prières plus que par mon bon droit, et peut-être ma cause te semblera aussi la meilleure. Ma mère a sa part d'un temple sur le Capitole, où s'accumulent tant de riches offrandes. Elle règne sur ces sommets sacrés, ainsi qu'il est juste, aux côtés de Jupiter. [6, 75] Quant à moi, toute ma gloire, c'est d'avoir donné un nom à ce mois; c'est le seul honneur que j'aie à défendre. Qui pourrait s'offenser de ce que les Romains, de ce que la postérité reconnaissante, mettent un des mois de l'année sous le patronage de l'épouse d'Hercule? J'ai droit d'attendre quelques honneurs en cette contrée, si elle se souvient du héros [6, 80] qui fut mon époux. Ici furent amenés par lui les troupeaux qu'il avait enlevés; ici Cacus, ne trouvant dans les flammes, dans l'élément paternel, qu'une arme impuissante teignit de son sang le sol de l'Aventin; plus récemment, Romulus divise ses sujets selon le nombre des années, et les partage en deux classes: [6, 85] l'une appelée à délibérer, l'autre à combattre; à tel âge, on opinera sur la guerre; à tel autre, on la fera; telle est sa volonté. La même distinction, il l'applique aux mois de l'année; Juin est le mois des jeunes gens, celui qui précède est le mois des vieillards."

Elle dit, et la rivalité allait éclater en querelles, [6, 90] les affections pieuses allaient faire place à l'aveugle colère, quand survint la Concorde, sa longue chevelure retenue sous un rameau du laurier d'Apollon; la Concorde, divinité d'un chef pacifique qui lui a élevé un sanctuaire. Après avoir rappelé Tatius, et le courageux Quirinus, l'union des deux nations et des deux royaumes, [6, 95] les gendres et les beaux-pères s'asseyant au même foyer, "C'est de cette conjonction, dit-elle, que juin a tiré son nom."

Voilà donc trois explications diverses; mais, ô déesses, pardonnez au poète, ce n'est pas à lui de prononcer entre vous. Que ma sentence laisse vos droits égaux et indécis; celui qui adjugea le prix de la beauté causa la ruine de Pergame; [6, 100] on a plus à craindre du courroux de deux déesses qu'à espérer de la faveur d'une seule.

Le premier jour t'est consacré, Carna. C'est la déesse des gonds; elle ouvre ce qui est fermé, elle ferme ce qui est ouvert; tels sont les attributs de sa divinité. De qui tient-elle ce pouvoir? La nuit des temps semblerait nous le cacher; mais les doutes seront dissipés par mes vers. [6, 105] Non loin des bords du Tibre s'élève l'antique bois d'Helernus, où les pontifes vont encore aujourd'hui offrir des sacrifices. Là naquit une nymphe appelée Craniè par nos ancêtres; de nombreux amants la recherchaient, et tous avaient été refusés. Elle parcourait les campagnes, chassait les bêtes fauves, le javelot à la main, [6, 110] ou étendait ses filets aux mailles noueuses à l'entrée des vallées profondes. Elle ne portait pas le carquois; cependant on la prenait pour la soeur de Phébus, et ce n'était pas te faire injure, ô Phébé. Si quelque jeune amant lui adressait des paroles passionnées, elle répondait aussitôt: [6, 115] "Il y a trop de jour ici, et le jour est pour beaucoup dans la pudeur; conduisez-moi vers quelque grotte retirée, je vous suivrai." L'amant crédule pénètre dans les profondeurs d'un antre; la nymphe rencontre des buissons, elle s'arrête, s'y cache; on la cherche, elle a disparu. Janus la voit; à sa vue, il s'enflamme; [6, 120] il essaie par de douces paroles d'attendrir cette inflexible beauté: la nymphe, suivant sa coutume, le prie de trouver un asile solitaire; elle feint de le suivre, de l'accompagner; mais bientôt le guide est seul; on vient de l'abandonner. Mais c'est en vain, ô insensée! Janus ne voit-il pas ce qui se passe derrière lui? Il sait déjà où tu es cachée. [6, 125] C'est en vain, te dis-je, car sous la roche où tu te réfugies, il te serre dans ses bras, il te possède et s'écrie: "Pour prix de tes faveurs, pour prix de ta virginité perdue, je soumets les gonds à ton pouvoir." Et à ces mots, [6, 130] il lui donne une branche d'aubépine, pour écarter des portes toute funeste aventure.

Il existe des oiseaux voraces, non ceux qui se jouaient de la faim de Phinée, mais une race descendue de celle-là, à la tête énorme, aux yeux fixes, au bec aiguisé pour la rapine; leurs plumes sont blanches, et leurs serres crochues. [6, 135] On dit qu'ils déchirent avec leur bec les entrailles qui ne se sont encore nourries que de lait, et qu'ils aiment à s'enivrer de sang. On les nomme striges, [6, 140] à cause du cri sinistre dont ils épouvantent la nuit. Ces oiseaux donc, soit qu'ils se reproduisent entre eux, soit qu'un charme puissant les crée, et qu'on ne doive y voir que de vieilles femmes, métamorphosées par un chant marse, viennent s'abattre sur le berceau de Procas. L'enfant, né seulement depuis cinq jours, offrait à leurs appétits féroces une proie succulente; [6, 145] leurs langues avides épuisent cette tendre poitrine; l'infortunée victime ne peut implorer du secours que par ses vagissements; la nourrice effrayée accourt à cette voix qui l'appelle, et trouve son nourrisson les joues déchirées par des serres acérées. Que faire? Son visage avait la couleur [6, 150] que prennent les feuilles qui tardent à tomber et que flétrit le retour de l'hiver. Elle court vers Craniè et l'instruit de ce malheur: "Bannis tes craintes, lui dit la nymphe, celui que tu nourris sera sauvé." Elle vient près du berceau; le père, la mère fondaient en larmes. "Ne pleurez point, dit-elle, je le guérirai moi-même." [6, 155] Aussitôt, à trois reprises, elle touche les portes avec une branche d'arbousier; trois fois, avec cette branche, elle touche aussi le seuil; à l'entrée de la maison, elle répand une eau douée de vertus puissantes, et tenant à la main les entrailles crues d'une truie de deux mois: "Épargnez, dit-elle, oiseaux de la nuit, les entrailles de cet enfant; [6, 160] qu'une victime, jeune aussi, vous tienne lieu de cette jeune victime; prenez, je vous prie, coeur pour coeur, fibre pour fibre; nous vous abandonnons cette existence, pour en sauver une plus précieuse." Après cette offrande, elle expose en plein air les entrailles dépecées, et défend à ceux qui assistaient au sacrifice d'y porter leurs regards; [6, 165] puis elle pose le rameau d'aubépine, présent de Janus, près de la petite fenêtre qui donne du jour au berceau. On dit que, depuis, les oiseaux ne vinrent plus assaillir le lit de l'enfant, et que de fraîches couleurs brillèrent de nouveau sur son visage.

Vous me demanderez pourquoi, à ces calendes, le lard gras est servi sur nos tables, [6, 170] ainsi qu'un mélange bouillant de farine et de fèves. Carna est une déesse antique, elle ne veut rien changer à ses anciens aliments; elle s'abstient de ces mets que le luxe a été depuis chercher jusque dans les contrées étrangères. Le peuple alors laissait nager les poissons sans tendre de pièges; l'huître était en sûreté dans sa coquille. [6, 175] Le Latium ne connaissait pas l'oiseau de la riche Ionie, ni celui qui savoure le sang du Pygmée. On n'aimait du paon que son plumage; aucune terre ne nous avait envoyé en tribut ses animaux captifs. La chair du porc était un régal; on tuait un porc aux jours de fêtes; [6, 180] les fèves, les durs épis du froment, étaient le seul produit du sol; on prétend que celui qui, aux sixièmes calendes, se nourrit de ce mélange, est à l'abri de toute douleur d'entrailles.

C'est encore en ce jour, dit-on, que d'après ton voeu, ô Camille, un temple fut élevé sur le sommet du Capitole à Junon Monéta. [6, 185] Là était auparavant la maison de Manlius, qui défendit Jupiter Capitolin contre l'épée des Gaulois. O puissant Jupiter, qu'il eût mieux valu pour lui périr en ce jour où il combattit pour ton trône! Il a vécu pour aspirer à la royauté et payer de sa tête cette coupable pensée; [6, 190] telle était la gloire que lui réservait la vieillesse.

Le même jour encore est consacré à Mars. De la porte Capène, on voit son temple, situé hors des murs, sur la voie Tecta.

Et toi aussi, Tempête, nous reconnaissons que tu as mérité le temple qui te fut dédié quand notre flotte faillit être engloutie dans les eaux de la Corse.

[6, 195] Tels sont les souvenirs que j'avais à signaler sur la terre. Si nous levons les yeux vers le ciel nous voyons apparaître l'Aigle aux serres crochues, le rapide oiseau du grand Jupiter.

Le jour suivant appelle les Hyades, qui brillent au front cornu du taureau: des pluies abondantes humectent la terre.

Quand le matin sera venu deux fois, quand deux fois Phébus sera sorti de la mer, [6, 200] quand les gouttes de la rosée auront mouillé deux fois la tige des blés, ce sera le jour où fut consacré le temple de Bellone pendant la guerre de Toscane; toujours cette déesse protège le Latium. Ce fut un voeu d'Appius; et quand il refusa la paix à Pyrrhus, si les yeux du vieillard étaient fermés au jour, la sagesse du moins éclairait son esprit d'une vive lumière. [6, 205] Au-devant du temple, il est une place peu spacieuse d'où l'on aperçoit l'extrémité du Cirque; là s'élève une colonne, petite, mais d'un grand renom, d'où la main du fécial lance le javelot précurseur de la guerre, quand on a décidé de prendre les armes contre les rois et les nations.

L'autre partie du Cirque est gardée par Hercule; [6, 210] c'est l'oracle d'Eubée qui lui a conféré ce ministère: il en fut investi le jour qui précède les nones. Si vous jetez les yeux sur l'inscription du monument, vous verrez que les travaux en furent approuvés par Sylla.

Je me demandais à qui les nones étaient dédiées, à Sancus, ou à Fidius? ou à toi, père Semo? Sancus me parla ainsi: [6, 215] "Quel que soit celui des trois que tu choisisses, c'est à moi qu'en reviendra toujours l'honneur; je porte ces trois noms: ainsi l'ont voulu les habitants de Cures." C'est donc à ce dieu que les Sabins ont dédié un temple construit sur le sommet du Quirinal.

J'ai une fille, et puisse sa vie se prolonger au-delà du terme de la mienne! [6, 220] Je serai heureux tant que les dieux me la conserveront. Quand je voulus la confier à un gendre, je m'informai des temps où il convient d'allumer les flambeaux d'hymen, et de ceux où il faut s'en abstenir. Selon ce que j'appris alors, Juin, après les ides sacrées, est propice à l'épouse, propice à l'époux; [6, 225] mais la première partie du mois est funeste à la couche nuptiale; et telles furent les paroles mêmes de l'épouse sacrée du flamine Diale: "Jusqu'à ce que le Tibre paisible ait emporté à la mer, dans ses flots jaunissants, les souillures rejetées du sanctuaire de la troyenne Vesta, il ne m'est pas permis de passer le buis dans ma chevelure, dont les boucles ont été retranchées, [6, 230] ni de tailler mes ongles avec le fer, ni de m'approcher de mon époux, quoiqu'il soit prêtre de Jupiter, et que des liens indissolubles m'attachent à lui. Ainsi, garde-toi de te hâter; ta fille se mariera sous de plus heureux auspices, lorsque la flamme renouvelée de Vesta brillera au sein de son temple purifié."

[6, 235] On dit qu'à son troisième lever après les nones, Phébé chasse le petit-fils de Lycaon: l'Ourse, en regardant derrière elle, ne voit plus le trait qui la menaçait. Alors il me souvient d'avoir assisté à des jeux célébrés sur les gazons du champ de Mars; j'ai appris que c'était en ton honneur, Tibre aux vagues ondoyantes. C'est un jour de fête pour ceux qui traînent les filets humides [6, 240] et recouvrent d'une amorce légère le fer recourbé du hameçon.

La Raison a son culte aussi, et c'est la terreur inspirée par tes armes, perfide Carthaginois, qui autrefois lui fit consacrer un temple. Tu avais recommencé la guerre; le consul avait péri; tous, effrayés par cette mort, tremblaient à l'approche de l'armée africaine. [6, 245] La crainte avait banni l'espérance; le sénat fit un voeu à la Raison, et aussitôt il en reçut des inspirations plus sages. Six jours séparent des ides celui où fut accomplie la promesse faite à la déesse.

Vesta, sois-moi propice; c'est toi, c'est ton culte que je vais chanter, [6, 250] si toutefois il m'est permis d'approcher de ton sanctuaire. J'achevais à peine cette pieuse prière que je m'aperçus de la présence de la divinité; la terre, autour de moi, s'embellit et s'éclaira d'une vive lumière. Je ne te vis pas, il est vrai, ô déesse; loin de moi les poétiques mensonges! il n'était pas permis à un homme de porter sur toi ses regards; [6, 255] mais ce que je ne savais pas, et ce que je savais mal, me fut révélé soudain sans que j'eusse recours à personne.

On raconte que Rome avait quarante fois célébré les Parilies, quand la déesse qui préside au feu sacré fut reçue dans un temple; ce fut l'oeuvre d'un roi pacifique, [6, 260] le mortel le plus soumis aux dieux qui fût né jusque-là au pays des Sabins. Ce toit que vous voyez, d'airain aujourd'hui, alors vous l'eussiez vu de chaume; des branches d'osier flexible, entrelacées ensemble, en formaient les murs. Sur cet espace étroit qui porte le parvis de Vesta, s'élevait autrefois la demeure auguste de Numa à la longue chevelure; [6, 265] on dit cependant que la forme du temple a été conservée telle qu'elle était alors, et cette forme tient à des raisons que je vais exposer. Vesta est la même que la terre; l'une comme l'autre entretient un feu éternel; la terre et le foyer sacré nous indiquent, par leur aspect même, la présence de Vesta. La terre, semblable à une balle de paume, se soutient sans appui, [6, 270] quoique si pesante, au milieu de l'air qui l'environne. Arrondie en globe, cette rotondité même la fait rester en balance. Point d'angle qui permette de contact avec aucun des points de sa surface; ainsi, elle est suspendue au milieu de l'univers, sans être plus ou moins voisine d'aucune des parties dont il se compose. [6, 275] Si elle n'était point ronde, elle se trouverait plus près de quelqu'une de ces parties, et alors la masse de la terre serait déplacée du point qu'elle occupe au centre de toutes choses. Dans la citadelle de Syracuse, il est un globe suspendu au milieu d'un air sans issue: image en petit de l'immense univers. On y voit la terre aussi éloignée des parties inférieures que des parties supérieures; [6, 280] c'est sa forme ronde qui la fixe dans cette position. Tel est aussi l'aspect que présente le temple de Vesta; l'oeil y chercherait en vain la saillie de quelque angle, et un dôme la met à l'abri des eaux de la pluie.

Vous demandez pourquoi la déesse veut des vierges pour ministres de ses autels? Ici encore je vous ferai connaître la vérité. [6, 285] On dit que Saturne rendit d'abord Ops mère de Junon et de Cérès; Vesta naquit la troisième; les deux premières devinrent épouses, et enfantèrent à leur tour; une des trois refusa seule de se livrer aux embrassements d'un époux. Faut-il s'étonner si, vierge elle-même, elle veut des vierges pour prêtresses, [6, 290] ne confiant qu'à de chastes mains le soin de son sanctuaire? Qu'est-ce en outre que Vesta, sinon la flamme ardente? or, la flamme n'a jamais rien engendré; c'est donc à bon droit qu'elle est vierge, et qu'elle s'entoure de compagnes vierges aussi, celle qui ne donne et ne reçoit aucun germe de vie.

[6, 295] J'ai cru longtemps, dans mon ignorance, qu'il existait des statues de Vesta; j'ai appris naguère que le dôme de son temple n'en abritait aucune; là seulement se conserve un feu qu'on ne laisse jamais éteindre; mais il n'est point d'images qui représentent ni le feu ni Vesta.

La terre se soutient par sa propre force; de là lui vient le nom de Vesta (vi stare), [6, 300] et on peut supposer que son nom a la même origine dans la langue grecque ; quant au foyer, il a été ainsi appelé à cause des flammes, et parce qu'il échauffe tout. Autrefois il avait sa place dans les parties antérieures de la maison ; de là, selon moi, serait venu le nom de vestibule ; de là ces paroles, dans les prières que nous adressons à Vesta : « Ô toi qui occupes la première place… » [6, 305] Autrefois c'était l'usage de s'asseoir ensemble, sur de longs bancs, devant le foyer. On croyait que les dieux, pendant le repas, étaient présents ; et maintenant encore, quand on célèbre les fêtes de l'antique Vacuna, on se tient, soit debout, soit assis, devant le foyer de cette déesse. Quelque chose du vieil usage s'est conservé jusqu'à nos jours ; [6, 310] on présente à Vesta, sur un plat purifié avec soin, les mets dont on lui fait offrande.

Mais voici les ânesses portant à leur cou des pains en guirlande ; les meules raboteuses sont cachées sous des couronnes de fleurs. Autrefois les cultivateurs ne se servaient des fours que pour torréfier le froment ; aussi la déesse Fornax eut-elle ses fêtes. [6, 315] Quant au pain, placé sous la cendre, c'était au foyer même qu'on le faisait cuire ; quelques morceaux de tuile recouvraient l'âtre brûlant. C'est pour cela que le boulanger, et l'ânesse même qui tourne les meules de pierre ponce, célèbrent la fête du foyer et de la divinité qui le protège.

Dois-je taire ou raconter ta honte, Priape au visage rubicond ? [6, 320] L'aventure ne manque pas de sel. Cybèle, qui porte au front une couronne de tours, convie à ses fêtes les dieux éternels ; elle invite aussi les satyres et les nymphes, divinités champêtres ; Silène y vint aussi, quoique personne ne l'en eût prié. [6, 325] Il ne m'appartient pas et il serait trop long d'ailleurs de raconter ce festin des dieux. D'abondantes libations charmèrent les heures de la nuit ; les uns errent au hasard dans les sombres vallons de l'Ida ; d'autres se reposent étendus sur le doux gazon ; d'autres jouent, d'autres se sont endormis ; quelques-uns, les bras entrelacés, [6, 330] frappent en cadence et d'un pied léger la terre parée de verdure. Vesta, couchée, se livre en sécurité aux douceurs du sommeil, appuyant négligemment sa tête sur un banc de gazon. Le rubicond gardien des jardins, qui convoite nymphes et déesses, va rôdant de toutes parts. [6, 335] Il aperçoit Vesta ; la prit-il pour une nymphe, ou reconnut-il Vesta ? on ne sait. Priape affirme ne pas l'avoir reconnue. Un désir lubrique s'éveille en lui ; le voilà qui s'approche furtivement ; son pied touche à peine la terre ; son cœur bat avec violence. Le hasard voulut que l'âne qu'avait amené le vieux Silène [6, 340] eût été laissé sur les bords d'un ruisseau murmurant. Déjà le dieu du long Hellespont allait en venir à ses fins, quand, bien mal à propos, l'animal se mit à braire. À cette voix retentissante, la déesse se réveille en sursaut; une foule nombreuse accourt ; Priape ne se dérobe que par la fuite à des mains vengeresses. [6, 345] Lampsaque a coutume d'immoler un âne à Priape; nous livrons aux flammes les entrailles de l'animal qui trahit les projets du dieu. Mais toi, déesse reconnaissante, tu suspends à son cou des guirlandes de pains; il cesse de travailler, et les meules oisives ne se font plus entendre.

Je dirai pourquoi s'élève, sur la montagne consacrée au dieu du tonnerre, l'autel de Jupiter Pistor, [6, 350] plus remarquable par son nom que par sa magnificence. Les farouches Gaulois menaçaient le Capitole, cerné de toutes parts; après un siège prolongé, la famine commençait à se faire sentir. Jupiter convoque les dieux près de son trône royal. "Parle le premier, dit-il à Mars." Et celui-ci s'exprime aussitôt en ces termes: [6, 355] "Qui peut donc ignorer le triste sort de mon peuple? et me faut-il encore déplorer de vive voix le malheur dont mon coeur est accablé? Si tu exiges pourtant que je dise en peu de mots et nos souffrances et notre honte, Rome est terrassée par un ennemi descendu des Alpes, [6, 360] Rome à qui tu voulais soumettre toutes les nations! Déjà elle avait subjugué les peuplades qui l'entourent, et dompté les armées de l'Étrurie; elle croyait n'avoir plus qu'à poursuivre le cours de ses victoires; la voilà chassée de ses foyers. Nous avons vu périr sous la robe de pourpre, au milieu des vestibules recouverts d'airain, les nobles vieillards, blanchis dans les triomphes; [6, 365] nous avons vu transporter hors du sanctuaire de la troyenne Vesta les gages sacrés de l'empire. Sans doute les Romains croient qu'il est encore des dieux; mais s'ils lèvent les yeux vers la colline où sont vos autels, vers vos temples tous assiégés et cernés par l'ennemi, alors ils sauront que la piété n'a plus rien à attendre de la protection des dieux, [6, 370] et que leurs mains empressées font en vain fumer l'encens. Du moins, s'ils pouvaient courir au champ de bataille, ils prendraient les armes, et, s'ils ne pouvaient vaincre, ils sauraient mourir! Maintenant affamés, réduits à craindre une mort honteuse, enfermés sur cette montagne, ils vont succomber sous les efforts d'une multitude barbare."

[6, 375] Vénus, à son tour, et Vesta, et Quirinus, décoré du bâton recourbé et de la trabée, parlèrent longuement en faveur de leur Latium. "C'est la voix de tous les dieux, répondit Jupiter, qui s'élève pour sauver ces murailles; la Gaule, vaincue, expiera son audace! Fais en sorte seulement, ô Vesta, qu'on les croie abondamment pourvus de ces vivres dont ils manquent, [6, 380] et ne délaisse pas ton sanctuaire. Que l'on broie dans le mortier tout ce qui reste des présents de Cérès, et que la farine, pétrie à la main, devienne un pain solide au feu du foyer." Il dit; la fille de Saturne obéit aux ordres de son frère. On était au milieu de la nuit; [6, 385] les chefs, fatigués, s'abandonnaient au sommeil. Jupiter les réprimande, et sa bouche sacrée leur révèle ses volontés. "Levez-vous, et, du haut de la citadelle, lancez au milieu des ennemis les secours que vous tenez le plus à ne point perdre." Les chefs se réveillent, tourmentés du sens obscur de cet oracle extraordinaire; ils se demandent quel est donc ce secours [6, 390] qu'ils ne voudraient point perdre, et qu'on leur ordonne de sacrifier. Ne serait-ce point les dons de Cérès? Et ils jettent aussitôt les dons de Cérès, qui vont tomber avec bruit sur les casques et les longs boucliers, L'ennemi perd tout espoir de triompher par la famine; il se retire, et, un autel, éclatant de blancheur, est consacré à Jupiter Pistor (boulanger).

[6, 395] Je revenais, un jour des fêtes de Vesta, par l'endroit où la voie nouvelle se joint maintenant au Forum romain; là je vis une matrone descendre pieds nus; surpris, je m'arrêtai, gardant le silence; une vieille du voisinage s'aperçoit de mon étonnement; elle me prie de m'asseoir, [6, 400] et, tout en branlant la tête, elle me parle ainsi, d'une voix cassée: "Sur l'emplacement du Forum actuel s'étendaient autrefois d'humides marais. C'était un lac où le fleuve débordé venait verser ses eaux; il portait le nom de Curtius; c'est aujourd'hui un terrain solide où les autels reposent à sec; mais c'était un lac autrefois. [6, 405] Dans le Vélabre, par où se rend au Cirque le cortège des jeux, il n'y avait que des saules et de souples roseaux. Souvent on entendait ceux qui revenaient de quelque festin chanter en traversant ces ondes voisines de la ville, et lancer aux matelots les propos de l'ivresse. Le dieu Vertumne n'avait pas reçu encore, pour avoir détourné le cours du fleuve, [6, 410] ce nom qui exprime si bien ses formes changeantes. Là aussi étaient un bois rempli de joncs et de roseaux, et un marécage qu'on ne pouvait aborder sans ôter sa chaussure. Les eaux stagnantes se sont retirées, le fleuve est contenu par ses rives, le sol est à sec, mais le vieil usage s'est conservé." [6, 415] Ma curiosité était satisfaite. "Adieu, lui dis-je, ô bonne vieille; puisse s'écouler doucement ce qui te reste de jour!"

Ce que je vais ajouter, je le sais depuis mon enfance, Pourtant je ne veux point l'omettre ici. Ilus, le petit-fils de Dardanus, venait de construire de nouveaux remparts; [6, 420] l'Asie reconnaissait encore en lui un puissant souverain. On croit que, du haut des cieux, une image de la belliqueuse Pallas descendit sur les collines de la ville d'Ilion. Je voulus m'en assurer par mes yeux; je vis le temple, et le lieu où s'élevait la statue; mais c'est tout ce qu'Ilion en a gardé; c'est Rome qui possède Pallas. [6, 425] On avait consulté Apollon Sminthien; caché au fond d'un bois épais, sa voix véridique avait fait entendre cet oracle: "Conservez la déesse venue des cieux, et vous conserverez votre ville; si elle est transférée dans un autre séjour, l'empire la suivra." Ilus veille sur ce trésor; il le dépose et l'enferme au haut de la citadelle; [6, 430] le soin de la garder passe à Laomédon, qui règne après Ilus, et à Priam ensuite, qui fut moins vigilant. Ainsi tu le voulais toi-même, ô déesse, depuis le jugement qui t'avait refusé le prix de la beauté. La statue fut enlevée, dit-on, soit par le petit-fils d'Adraste, soit par Ulysse si habile aux larcins, soit enfin par le pieux Énée; [6, 435] mais quelles que soient les mains qui l'ont dérobée, la statue appartient à Rome, elle est sous la sauvegarde de Vesta, qui voit tout à la lueur de son feu éternel.

Quelle ne fut pas la frayeur du sénat lorsque Vesta faillit être ensevelie sous les ruines de son sanctuaire embrasé! Des feux coupables se confondent dans l'incendie avec le feu sacré; [6, 440] une flamme profane se mêlait à la flamme sainte. Les prêtresses, les cheveux épars, pleuraient épouvantées; elles étaient sans force, abattues par l'excès même de la frayeur. "Du secours! s'écrie d'une voix forte Métellus, s'élançant au milieu d'elles; vous ne sauverez rien avec ces larmes; [6, 445] que vos mains aillent enlever les gages de nos destinées; ce ne sont point des prières, ce sont vos propres mains qui les arracheront au péril! Malheureux que je suis! vous n'osez," dit-il; et les voyant, incertaines, se jeter à genoux, pleines de trouble et d'effroi, il puise de l'eau, et levant les mains au ciel, "Pardonnez, [6, 450] objets sacrés, s'écrie-t-il; homme, je vais pénétrer dans un sanctuaire interdit aux hommes. Si c'est un crime, que je sois seul puni pour l'avoir commis; que ce sacrilège retombe sur ma tête et que Rome n'ait point à l'expier!" Il dit, et s'élance; il enlève l'image de la déesse, qui approuve tant de dévouement; c'est à son pontife qu'elle doit d'être sauvée. [6, 455] Maintenant, flammes saintes, vous brillez sans alarmes sous la protection de César; le feu brûle et brûlera toujours au foyer troyen. Sous ce pontife, aucune prêtresse ne sera accusée d'avoir souillé ses bandelettes, et ne descendra dans les entrailles de la terre. Ainsi périt celle qui a cessé d'être chaste; son tombeau, c'est le sein même de la déesse qu'elle a offensée; [6, 460] car Tellus et Vesta ne sont qu'une même divinité.

À pareil jour, Brutus, vainqueur des Callaïques, prit le surnom de Callaicus, et arrosa la terre d'Espagne du sang des ennemis. Mais souvent la tristesse vient se mêler à nos joies, afin que le peuple ne s'abandonne pas sans réserve à l'enivrement des fêtes triomphales. [6, 465] Sur les bords de l'Euphrate, Crassus perd ses aigles, son fils, toute son armée; lui-même, le dernier, il reçoit le coup mortel. "Parthe, dit la déesse, pourquoi t'enorgueillir? tu les rendras, ces aigles, et un héros vengeur viendra te demander compte de la mort de Crassus."

Aussitôt qu'on a enlevé les guirlandes de violettes à l'animal aux longues oreilles, [6, 470] et que les rudes meules broient de nouveau les grains de Cérès, on entend dire au nocher, assis près de la poupe. "Nous verrons le Dauphin quand la nuit humide aura chassé le jour."

Déjà, phrygien Tithon, tu te plains d'être abandonné de ton épouse; l'astre vigilant du matin sort des mers de l'orient. [6, 475] Allez, bonnes mères, voici les Matralia, votre fête; allez offrir les gâteaux dorés à la déesse thébaine. Il est une place célèbre qui tient aux ponts et au grand Cirque; le boeuf qu'on y voit lui a donné son nom. C'est là qu'en ce jour même [6, 480] Servius, dit-on, de ses mains qui portaient le sceptre, consacra un temple à Matuta, mère vénérable. Quelle est cette déesse? Pourquoi refuse-t-elle, ainsi qu'on le sait, l'entrée de son temple aux servantes? Pourquoi doit-on cuire au feu les gâteaux qui lui sont offerts? Bacchus, qui mêles à tes cheveux les feuilles du lierre et les grappes de la vigne, si cette demeure est la tienne, dirige la course de mon navire.

[6, 485] Jupiter avait cédé à la prière de Sémélé, et Sémélé avait péri dans les flammes; enfant, tu es confié aux mains d'Ino, elle te nourrit, t'environne de soins vigilants. Junon s'irrite de lui voir élever le fils qui a survécu à sa rivale; mais ce fils était pour Ino le sang même d'une soeur. Voici qu'Athamas est tourmenté par les furies, obsédé par un fantôme trompeur; [6, 490] tu tombes, jeune Léarque, sous la main d'un père. La mère affligée avait donné la sépulture aux mânes de Léarque, et accompli tous les devoirs funèbres auprès de ce triste bûcher; elle s'élance aussitôt, sans réparer le désordre que sa main égarée vient de porter dans ses cheveux; elle va, ô Mélicerte, te saisir dans ton berceau. [6, 495] Il est un espace étroit, barrière où se brisent deux mers, langue de terre battue des deux côtés par les flots. C'est là qu'elle court, serrant son fils entre ses bras d'une étreinte désespérée, et de la plus haute cime elle se précipite avec lui au sein des ondes. Ils tombent sans blessure; Panope et les cent nymphes ses soeurs les reçoivent [6, 500] et les portent sans secousse à travers leur humide empire. Celle qui plus tard devait s'appeler Leucothoé, l'enfant qui devait s'appeler Palémon, arrivent vers l'embouchure du Tibre aux nombreux tourbillons. Là s'élevait un bois; on ne sait s'il portait le nom de Sémélé ou de Stimula; c'était la demeure des Ménades ausoniennes: [6, 505] Ino leur demande quelle nation habite ces lieux; elle apprend que ce sont des Arcadiens, et qu'Évandre est le souverain du pays. Cependant la fille de Saturne, sans se faire connaître pour déesse, excite les bacchantes du Latium par de perfides mensonges: "O coeurs trop faciles à surprendre, et déjà trompés! [6, 510] Cette étrangère n'est point une amie qui vient se mêler à nos choeurs. Elle a recours à la ruse pour arriver à connaître nos rites sacrés. Que l'enfant qui l'accompagne nous réponde de ses desseins sacrilèges." À peine elle finissait, les Thyades, les cheveux épars sur leurs épaules, remplissent l'air de hurlements, [6, 515] agitent leurs mains menaçantes et s'efforcent d'arracher l'enfant à sa mère. Celle-ci appelle à son secours des divinités qu'elle ne connaît pas encore; dieux de ces contrées, s'écrie-t-elle, et vous qui les habitez, secourez une mère infortunée. Ses cris vont retentir jusque dans les rochers de l'Aventin, qui s'élève à peu de distance. Le héros du mont Oeta avait conduit sur ce rivage les troupeaux ravis en Ibérie; [6, 520] il entend cette voix, et s'empresse d'accourir. À l'arrivée d'Hercule, ces femmes, qui allaient s'abandonner à une violence furieuse, fuient honteusement. Que cherches-tu, ô soeur de la mère de Bacchus? (car il l'avait reconnue); serait-ce la même divinité qui nous persécute tous deux? [6, 525] Ino l'instruit d'une partie de ses malheurs, mais il en est qu'elle n'ose révéler en présence de son fils; elle a honte de s'être laissée aller à un crime où l'ont poussée les furies.

Cependant la renommée, agitant ses ailes rapides, vole, et déjà, Ino, mille bouches ont répété ton nom. On raconte qu'alors tu reçus l'hospitalité sous le toit protecteur de Carmenta, [6, 530] et que là tu apaisas ta longue faim. On dit que la prêtresse tégéenne te présenta des gâteaux pétris à la hâte de ses mains, cuits au feu, soudain rallumé dans son foyer. Aujourd'hui encore, aux fêtes des Matralies, les gâteaux sont une offrande agréable à la déesse; des mets apprêtés avec art lui auraient moins plu que ce présent rustique. [6, 535] "Maintenant, dit-elle, ô prêtresse inspirée, révèle-moi, autant qu'il t'est permis, mes destinées à venir; ajoute, je te prie, ce bienfait à celui de l'hospitalité." Aussitôt Carmenta évoque en son sein tout ce qu'elle a de divin, tout ce qu'elle tient des cieux; et bientôt elle est possédée tout entière du dieu qui l'inspire: à peine est-elle semblable à elle-même, après ce changement soudain, [6, 540] tant elle est devenue et plus sainte et plus grande! "Que mes paroles apportent la joie! Ino, dit-elle, sois heureuse, tes épreuves sont finies; sois toujours propice à cette nation. Tu seras une divinité de la mer; la mer aussi sera le séjour de ton fils. Changez de nom au milieu de ces eaux qui vont vous recevoir. [6, 545] Les Grecs t'appelleront Leucothoé, et nos peuples Matuta; ton fils aura sur nos ports une autorité souveraine. Palémon est son nom dans votre langue; il prendra ici le nom de Portunus. Allez et soyez tous deux, je vous prie, génies protecteurs de nos contrées." Tous deux ont consenti, tous deux s'engagent par une promesse solennelle; ils cessent de souffrir; [6, 550] leurs noms sont changés; l'un est devenu un dieu, et l'autre une déesse.

Mais vous demandez quel est le motif qui lui fait repousser les servantes? la haine; et la cause de cette haine, je la dirai, si elle le permet. Une des femmes qui te servaient, ô fille de Cadmus, s'était livrée plus d'une fois aux embrassements de ton époux; [6, 555] elle était aimée en secret de l'infidèle Athamas; elle lui révèle que les laboureurs reçoivent des semailles desséchées par le feu. Ino refuse de l'avouer, mais la renommée l'accuse, voilà pourquoi les servantes sont l'objet de son aversion. Cependant, que la tendre mère n'invoque pas cette déesse pour ses propres enfants; [6, 560] elle-même fut une mère si malheureuse! Ce sera sous de plus heureux auspices que les enfants d'une autre mère lui seront recommandés; elle fut plus utile à Bacchus qu'aux fruits mêmes de son hyménée.

C'est elle, dit-on, ô Rutilius, qui t'adressa ces parole. "Où cours-tu, consul? tu tomberas, le jour de ma fête, sous les coups du Marse ennemi!". [6, 565] La fatale prédiction s'accomplit, et l'on vit le fleuve Tolène rouler des ondes rougies de sang. L'année suivante, au retour de la même aurore, la mort de Didius est un nouveau triomphe pour nos ennemis.

Le même roi te consacre le même jour, ô Fortune, et te donne un temple en ce même lieu. [6, 570] Mais dans l'enceinte même de l'édifice, quel est celui que nous cachent des toges amoncelées? C'est Servius; tous le savent; mais pourquoi est-il caché? Sur ce point, les esprits se partagent, et moi-même je reste incertain. Serait-ce que la déesse n'ose avouer qu'à demi ses furtives amours et rougit d'avoir accordé à un mortel les faveurs d'une habitante des cieux? [6, 575] Elle brûla en effet pour ce roi de la plus ardente passion; ce fut le seul homme pour lequel elle ne fut point aveugle. La nuit elle avait coutume de s'introduire dans le palais par une étroite fenêtre; d'où est venu le nom de la porte Fenestella.

Elle a honte maintenant, et couvre d'un voile ces traits qu'elle a chéris; [6, 580] c'est à peine assez de plusieurs toges pour dérober cette tête royale à nos regards. Serait-il plus vrai de dire qu'après les funérailles de Tullius, le peuple, au désespoir d'avoir perdu ce prince ami de la paix, ne gardant aucune mesure dans son affliction, et la sentant renaître à l'aspect seul de son image, il fallut la couvrir sous un amas de vêtements?

[6, 585] La troisième cause qui me reste à chanter semble m'ouvrir une plus vaste carrière; pourtant il est des bornes que mes coursiers contenus par les rênes ne franchiront pas.

Tullia, dont le nouvel hymen n'a pu s'accomplir que par un crime, excite sans relâche par ses discours l'ambition de son époux. "Était-ce donc pour vivre dans le respect de tous les devoirs, que nous avons uni ceux qui étaient dignes l'un de l'autre, [6, 590] en égorgeant toi ma soeur, moi ton frère? Il fallait laisser la vie à ton épouse, à mon époux, si notre main ne devait pas frapper plus haut! Que la tête et le trône de mon père soient mon présent nuptial; si tu es un homme, va, prends la dot que je t'annonce. [6, 595] Le crime est un acte de roi, deviens roi par le meurtre de ton beau-père, et que nos mains soient arrosées par le sang paternel." Excité par de tels discours, Tarquin, sujet audacieux, va s'asseoir sur le trône royal; le peuple étonné court aux armes; de là, du sang, des meurtres; la vieillesse succombe; [6, 600] le gendre superbe saisit le sceptre arraché à son beau-père; lui-même, égorgé au pied du mont Esquilin, où était son palais, il frappe de son front la terre et tombe ensanglanté. Sa fille, portée sur un char, traversait les rues, fière et la tête levée, pour se rendre au palais paternel. [6, 605] À la vue du cadavre, celui qui conduit le char s'arrête et ne peut retenir ses larmes; elle l'apostrophe en ces mots: "Marche, ou ta pitié va être chèrement payée; va, te dis-je, et que la roue, dût-elle résister, passe sur son visage même!" Il nous reste de cette action un témoignage authentique; c'est le nom de Scélérate donné [6, 610] à la rue même, flétrissure éternelle du forfait qui l'a souillée! Cependant Tullia ose encore entrer dans le temple élevé par son père; je vais raconter un prodige, et pourtant mon récit ne sera point mensonger. Une statue, assise sur un trône, représentait Tullius; on rapporte qu'elle porta une main devant ses yeux, [6, 615] et l'on entendit une voix qui disait: "Voilez notre visage, pour que nos regards ne rencontrent point cette fille criminelle!" On le couvre à l'instant de vêtements; la Fortune défend que jamais on les enlève, et du fond de son sanctuaire, elle-même parle ainsi: "Du jour où le visage de Servius paraîtra pour la première fois découvert, [6, 620] on commencera à perdre toute pudeur. Matrones, gardez-vous de toucher à ces vêtements d'une main coupable; qu'il vous suffise de prononcer les prières solennelles, et que la toge romaine ne cesse jamais de couvrir la tête de celui qui fut le septième roi de notre cité."

[6, 625] Quand ce temple fut consumé par un incendie, le feu épargna la statue; Vulcain vint lui-même au secours de son fils. Car Vulcain est le père de Tullius; sa mère fut Ocrésia, de Corniculum, femme remarquable par sa beauté. Un jour Tanaquil, ayant disposé les choses sacrées, [6, 630] lui ordonna de répandre du vin sur le foyer, orné déjà pour la cérémonie sainte. Soudain, du milieu des cendres apparaît l'image obscène d'un membre viril! Était-ce une réalité ou seulement une vision trompeuse? C'était plutôt une réalité. Sur l'ordre de sa maîtresse la captive le reçoit dans son giron; bientôt elle a conçu Servius, qui naît ainsi d'un germe divin. [6, 635] On reconnut quel dieu était son père, quand une flamme brillante vint effleurer la tête de l'enfant, et que l'extrémité de sa chevelure parut toute en feu.

Livie te consacre un temple, ô déesse Concorde; témoignage solennel de l'union qui règne entre elle et son époux bien-aimé. Cependant apprenez, races futures, [6, 640] qu'un immense palais s'élevait aux lieux occupés aujourd'hui par le portique de Livie. Ce palais seul avait été comme une ville à construire, et il est plus d'une cité qui ne remplirait pas l'espace qu'il occupait. On le rasa, non que le possesseur fût accusé d'aspirer à la royauté, mais comme monument d'une somptuosité dangereuse. [6, 645] César fut assez ferme pour ordonner l'anéantissement de ces immenses travaux, et pour sacrifier toutes ces richesses dont il était héritier. Telle est la vraie censure; ainsi sont puissants les exemples quand le gardien des lois exécute le premier ses propres commandements.

Le jour suivant ne me présente aucun souvenir digne d'être rappelé. [6, 650] Aux ides, un temple a été consacré en l'honneur de Jupiter Invincible.

Le moment est venu où je dois parler des Quinquatries; c'est à toi, maintenant, blonde Minerve, à seconder mes efforts. "Pourquoi le joueur de flûte se promène-t-il ainsi à l'aventure dans tous les quartiers de la ville? Que signifient ces masques, cette longue robe?" [6, 655] Telle fut ma prière, telle fut la réponse que m'adressa la déesse du lac Triton; puissé-je rapporter fidèlement ses doctes paroles!

"Au temps de nos antiques aïeux, on avait souvent recours au joueur de flûte, et longtemps il fut en grand honneur. La flûte chantait dans les temples, elle chantait dans les jeux, [6, 660] elle chantait dans les lugubres funérailles. Sa peine bien payée lui semblait un plaisir; mais des temps arrivèrent ensuite où cet art, apporté de la Grèce, dut tomber tout à coup. Il faut ajouter qu'un édile avait astreint à dix le nombre de ceux qui pourraient accompagner le cortège des funérailles. [6, 665] Exilés volontaires, ils quittent la ville et se retirent à Tibur: il fut un temps où Tibur était un lieu d'exil. L'absence du joueur de flûte se fait sentir à la scène, et près des autels, il ne marche plus à la suite de ce lit suprême où sont portés les morts. Un homme digne d'une condition plus relevée avait été esclave [6, 670] à Tibur; mais depuis longtemps il était libre; il prépare un festin à sa campagne, il invite la troupe mélodieuse, et elle veut s'asseoir au banquet. Il est nuit, et déjà les yeux et les esprits sont troublés des vapeurs du vin; un messager entre et prononce ces mots qu'on lui a dictés d'avance: [6, 675] "Eh bien, qu'attends-tu pour congédier les convives? Voici que ton patron va venir." Aussitôt les convives se soulèvent en chancelant, le vin capiteux qu'ils ont bu leur pèse; leurs pieds mal assurés tantôt les soutiennent et tantôt s'y refusent. "Retirez-vous, dit l'hôte"; et comme ils se mouvaient à peine, [6, 680] il les fait déposer sur un chariot qu'une vaste claie recouvrait tout entier. Le temps, le mouvement, l'ivresse, tout les porte au sommeil, et la troupe enivrée croit qu'on la ramène à Tibur. Mais bientôt elle entre dans Rome par les Esquilies, et, au point du jour, le char se trouve au milieu du Forum. [6, 685] Afin de tromper le sénat et par le nombre et par les apparences, Plautius ordonne qu'ils se couvrent le visage d'un masque, que d'autres personnes se joignent à eux, et que tous soient vêtus de longues robes, pour que les joueuses de flûte puissent grossir encore le cortège; il espère qu'ainsi leur retour passera inaperçu, et qu'on ne l'accusera pas [6, 690] de les avoir rappelés malgré la défense de son collègue. L'expédient est approuvé; on leur permet aux ides de paraître sous ce déguisement et de préluder, avec les anciennes mélodies, à des chansons joyeuses."

Minerve venait de m'instruire. Il me reste encore, lui dis-je, à vous demander pourquoi ce jour s'appelle les Quinquatries. [6, 695] "C'est sous ce même nom, répondit-elle, que nos fêtes sont célébrées en Mars. Apprends aussi que c'est à moi que la troupe de ces musiciens doit l'invention de son art. C'est moi qui la première, perçant de quelques trous une branche de bois, en ai fait une longue flûte d'où s'échappaient des sons divers. Cette harmonie me plaisait; mais ayant vu mon image réfléchie par les eaux limpides, [6, 700] je m'aperçus du gonflement de mes joues virginales. À ce prix, l'art me semblait chèrement acheté; Adieu ma flûte, m'écriai-je, et elle alla tomber sur les gazons du rivage. Un satyre la trouve et d'abord la considère avec étonnement; il ne sait comment s'en servir; il découvre que le souffle en fait sortir un son; [6, 705] tantôt ses doigts donnent passage à l'air, tantôt ils le compriment, et déjà il s'enorgueillit de son talent au milieu des nymphes. Bientôt il provoque Phébus lui-même; il est vaincu par Phébus, et pendu; et le fer sépare la peau de ses membres. Mais toujours c'est à moi que sont dues la découverte et l'invention de l'instrument mélodieux; [6, 710] voilà pourquoi ma fête est célébrée aussi par ceux qui cultivent cet art."

Voici le troisième jour, et l'on te verra, Thyène, une des sept Dodonides, paraître sur le front du taureau qui porta la fille d'Agénor. C'est en ce jour, ô Tibre, que les ondes du fleuve de l'Étrurie portent à la mer les souillures du temple de Vesta. [6, 715] Si l'on peut se fier aux vents, nochers, livrez vos voiles aux zéphyrs; demain ce vent soufflera sur les flots où vous l'attendez.

Mais quand le père des Héliades aura plongé ses feux dans les ondes, et que les deux pôles seront couronnés d'étoiles brillantes, le fils d'Hyriée lèvera de terre ses bras vigoureux.

[6, 720] La nuit suivante, on apercevra le Dauphin. Cette constellation a vu jadis dans tes plaines, ô terre d'Algide, la déroute des Èques et des Volsques. Illustré par ce succès remporté presque sous les murs de Rome, tu rentras en triomphe, Tubertus, porté sur un char attelé de chevaux blancs.

[6, 725] Déjà il ne reste plus, pour achever le mois, que deux fois six jours; à ce nombre ajoutez encore un jour, ce sera le moment où le soleil quitte les Gémeaux pour rougir de ses feux le signe du Cancer; le culte de Pallas est institué sur le mont Aventin.

Voici l'épouse de ton fils, ô Laomédon, qui sort de sa couche; la nuit s'enfuit devant elle, [6, 730] et l'humide rosée a cessé d'étinceler dans les prairies; un temple est consacré à Summanus, quel que soit ce dieu, à l'époque où Pyrrhus était la terreur des Romains.

Mais quand Galatée aura de nouveau revu l'aurore au sein des ondes paternelles, et que la terre jouira en paix des douceurs du sommeil, [6, 735] on verra surgir à l'horizon le jeune homme que la foudre de son aïeul a frappé, et lever ses mains enlacées par deux serpents. On sait l'amour de Phèdre, on sait le fatal égarement de Thésée; trop crédule, il dévoue son fils à la mort. Hippolyte, qui n'a pu être pieux et chaste impunément, se rendait à Trézène; voici qu'un taureau sort du sein des flots [6, 740] que sa poitrine brise et partage: les chevaux s'inquiètent, s'épouvantent; leur maître s'efforce en vain de les retenir, ils l'emportent à travers les pierres et les durs rochers. Hippolyte tombe de son char, il s'embarrasse dans les rênes, et son corps, traîné avec violence, est déchiré en lambeaux sanglants; [6, 745] il expire, et Diane fait éclater son indignation. "Cessez de vous affliger, lui dit le fils de la nymphe Coronis; je rendrai la vie à ce pieux enfant, et je guérirai ses blessures; mon art triomphera de sa cruelle destinée. Aussitôt il tire de ses coffrets d'ivoire des simples [6, 750] dont les mânes de Glaucus avaient autrefois senti la vertu salutaire, quand un augure alla chercher ces herbes, objet de son étude, et qu'un serpent dut une nouvelle existence au bienfait d'un autre serpent. Trois fois il touche la poitrine du jeune homme, trois fois il prononce les paroles qui rappellent à la vie, et déjà celui-ci relève sa tête, qui posait sur la terre. [6, 755] "Ton bois sacré, déesse de Dictynne, le cache sous ses ombrages solitaires; c'est Virbius au lac d'Aricie. Mais Clymenus et Clotho s'indignent, l'une de ce qu'on a renoué le fil coupé par ses ciseaux, l'autre de ce qu'on a porté atteinte aux droits de son empire." Jupiter, craignant les dangers d'un tel exemple, lance [6, 760] ses foudres contre celui à qui son art a révélé de trop puissants secrets. Tu te plaignais, ô Phébus; mais Esculape est dieu. Cesse d'être irrité contre ton père; ce qu'il défend qu'on fasse, lui-même le fait en ta faveur.

Quoiqu'il vous tarde, ô César, de courir à la victoire, gardez-vous, croyez-moi, de déployer les enseignes si les auspices sont contraires! [6, 765] Songez à Flaminius, au lac Trasimène; ils vous disent assez que plus d'une fois les dieux bienveillants se servent des oiseaux pour nous avertir de leur volonté. Si vous demandez à quel moment autrefois la témérité d'un chef causa ce revers? ce fut le huitième jour avant la fin de ce mois.

Le jour suivant est plus heureux; Masinissa triomphe de Syphax; [6, 770] Asdrubal tombe percé de ses propres armes.

Le temps coule, les années nous vieillissent sans bruit; et, dans leur fuite rapide, nous n'avons point de frein pour retenir les jours. Voici déjà les fêtes de Fors Fortuna; qu'elles sont vite revenues! Sept jours encore, et Juin sera fini. [6, 775] Allez, Romains, honorez avec joie la déesse Fors; son temple, sur la rive du Tibre, est le présent d'un roi. Traversez à pied les ponts, ou passez le fleuve sur une barque rapide, et n'ayez pas honte de revenir ivres dans vos demeures. Que des nacelles couronnées de fleurs portent les festins et les jeunes convives, [6, 780] et que le vin soit bu à longs traits sur la surface des eaux. Le peuple fête cette déesse, parce que le fondateur de son temple fut, dit-on, un plébéien, qui, de la condition la plus humble, s'éleva jusqu'au trône des rois. Cette fête aussi est chère aux esclaves, parce que c'est le fils d'une esclave, c'est Tullius, qui consacra ce temple voisin de nos murs à l'inconstante divinité.

[6, 785] J'entends un convive qui revient plus que désaltéré, d'une maison des faubourgs, jeter ces paroles aux étoiles: "Ta ceinture se cache maintenant, Orion; peut-être se cachera-t-elle demain encore; mais ensuite je la verrai" S'il n'eût pas été ivre, [6, 790] il aurait ajouté que le temps du solstice revenait avec ce jour.

Le jour suivant, les Lares ont reçu un temple aux lieux où d'habiles mains tressent d'innombrables guirlandes. Cette époque est celle aussi où Romulus jeta les fondements d'un temple pour Jupiter Stator, en face du mont Palatin.

[6, 795] Il restait au mois autant de jours qu'il y a de noms pour compter les Parques, quand on te consacra un temple, ô Quirinus, orné de la trabée.

Demain est le jour où reviennent les calendes juliennes; soutenez-moi, muses, jusqu'à la fin de ces chants. Dites-moi, déesses du mont Pierus, pourquoi nous voyons à la tête de vos choeurs [6, 800] ce héros qu'une marâtre, enfin vaincue, ne reçut que malgré elle dans les cieux? Ainsi parlai-je; ainsi me répondit Clio: "Tu vois un monument élevé par l'illustre Philippe; c'est de lui qu'est née la chaste Marcia; Marcia qui doit aussi son nom à Ancus, le prêtre-roi. Sa beauté égale la noblesse de sa naissance; [6, 805] son âme est digne de sa beauté; ainsi tout la distingue, l'âme, la naissance, et la beauté. Ne croyez pas que les éloges donnés à ses charmes soient inconvenants; nous ne craignons pas de louer de leur beauté, même les grandes déesses. Philippe autrefois prit pour épouse la soeur de la mère de César. [6, 810] O femme glorieuse et digne de cette famille sacrée!" Ainsi chanta Clio, ses doctes soeurs applaudirent; Hercule aussi l'approuva d'un signe de tête, et ses doigts firent résonner les cordes de la lyre.