Les Fellatores/Un Couturier bizarre

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Union des bibliophiles (p. 193-200).

CHAPITRE X

Un Couturier bizarre.


Dans un livre qui est plutôt une étude sociale qu’un roman, après Plumberger, Palouff mérite un chapitre spécial.

Palouff, le couturier, n’affichait pas son vice, mais il ne faisait rien pour le dissimuler, aussi passait-il pour un sodomiste, ce qui était faux.

Comment admettre que Palouff qui considérait la femme comme un être impur, qui ne savait jamais en dire assez de mal, qui ne touchait à ses clientes qu’avec des gants, qui abandonnait à ses commis celles dont les dessous lui paraissaient douteux, comment admettre qu’il se fût livré à des caresses salissantes, à un vice qui laisse à ceux qui s’y livrent une flétrissure indélébile ?

Lui Palouff, qui soignait son corps plus qu’une hétaïre grecque, qui commandait ses chaussettes à Londres, ses padjamas de foulards à Bombay, qui dépensait 10,000 francs par an de cosmétiques, de savons fins, d’eaux de senteurs ?

Lui, qui exprimait devant le premier venu son dégoût de la femme avec un cynisme d’homme délicat, d’homme qui aurait conservé intacte sa robe d’hermine ?

Il leur reprochait de ne pas atténuer l’odeur de leurs aisselles, de changer trop rarement de corsets, de négliger l’usage de la cuvette oblongue. Il dévoilait les secrets plastiques de ses clientes avec une originalité mordante.

« Si je ne lui fourrais pas, disait-il de l’une, un double baleinage entre son corset et ses robes, on ne s’y reconnaîtrait plus, tout s’emmêle : sa poitrine serait dans son ventre et son ventre dans ses jarretières. »

Il disait d’une autre, qu’elle avait les seins flasques, en chausses à filtrer, qu’elle les repliait sur eux-mêmes pour se faire une gorge suffisante.

Il citait une princesse qui avait les mamelles si longues et si pendantes, qu’elle s’était excisé le bout du sein en se coupant un cor.

Il dévoilait leurs défauts à toutes, impitoyable pour les plus belles, ingénieux dans l’art de les détailler, ne voyant dans chaque femme, que sanie des yeux, cérumen de l’oreille, mucus des narines, bave des lèvres, sueurs fétides et déjections.

— Je suis assez riche pour les avoir toutes, avouait-il ; mais je n’en veux pas, et pas une ne résisterait à l’acquittement de sa facture.

Il les avait en profonde aversion physiquement et moralement, ne comprenant rien au culte qu’on leur rendait, à ces entraînements passionnels qui chaviraient des fortunes, lui à qui son vice ne coûtait rien, ou presque rien.

II prenait ses chéries parmi ses jeunes employés, les plus jolis, les mieux faits. Il les voulait légers, bavards, diseurs de bons mots, ce qu’il fallait pour tromper la longueur des entr’actes.

Il les augmentait successivement de cinquante francs par mois tous les semestres, les poussait dans la maison, comptait sur eux pour faire la police des services auxquels ils étaient attachés et les opposait habilement les uns aux autres pour les maintenir dans leurs devoirs de bons commis.

Cependant, comme certains services ne pouvaient être confiés aux mains de ces trop jeunes gens, Palouff employait un très grand nombre d’employés sérieux, honorables.

Des hommes qui poussaient la discrétion jusqu’à se cacher pour dire que leur patron était pédéraste.

Un fait sensible se produisit dans ce personnel composé de jeunes gens et d’hommes faits.

Les biberons de Palouff accaparaient toutes les bonnes places, touchaient augmentations sur augmentations, participaient même aux bénéfices de la maison.

Les employés sérieux pouvaient y demeurer des années sans toucher un centime de plus sur le tarif d’entrée de leurs appointements ; et, qui pis est, les zélés, les hommes intelligents, ceux qui croyaient que, pour parvenir et se faire remarquer du patron, il fallait de la conduite et de l’activité, s’apercevaient que, lorsqu’une mutation laissait vacante un emploi de chef de service, c’était toujours un imberbe, un gamin qui en devenait titulaire, un nouvel arrivant.

Ils avaient beau se creuser la tête, ils ne parvenaient pas à trouver les facteurs de cette élévation rapide, eux qui depuis quatre, six, dix ans, attendaient un avancement.

Ils étaient loin de se douter que le patron choisissait parmi ses complaisants.

Un parti se forma chez Palouff : celui des biberons.

Se sentant appuyés par le patron, sachant par expérience que toutes les bonnes places de la maison leur seraient allouées, ils entreprirent, clandestinement, une campagne de calomnies contre des soutiens de famille, des hommes mariés qui avaient une situation dans les magasins.

Ils fomentèrent des cabales sans se compromettre jamais, avec une habileté de vieux politiques. Ils provoquèrent des scandales, combinèrent des machinations diaboliques qui déterminèrent le renvoi des malheureux employés qu’une mise à pied laissait sans pain.

Chez Palouff, un mois ne pouvait s’écouler sans une bonne petite cabale : un chef de service sautait, un biberon le remplaçait.

Certains biberons ne se contentaient pas toujours de la brillante expectative d’une position dans la maison Palouff.

Ceux-là filaient un soir au bras d’un vieux monsieur, ou d’une dame autrefois distinguée qui procuraient à ces délicieuses garçonnes des relations plus fastueuses et mieux rémunérées.

On en voyait surgir aux premiers rangs des fauteuils d’orchestre, dans les théâtres, aux expositions de toiles, dans les restaurants de nuit, le long de l’allée des Poteaux.

Ils menaient des trains de princes, jouaient gros jeu dans les cercles, étonnaient les témoins de leur vie par la multiplicité des costumes qu’ils exhibaient et des maîtresses qu’ils promenaient.

Et quand la perspicacité de quelques observateurs se trouvait en défaut sur leurs moyens problématiques d’existence, il n’y avait là personne pour répondre :

Ils en sont !

Il y en avait même, et c’était le plus grand nombre, qui se flattaient d’être de leurs amis.

Des badauds qu’alléchait l’offre répétée d’un déjeuner ou d’un souper, des viveurs à bourse plate, en quête chaque jour des cinq louis qu’on rendra bientôt.

Ces perpétuels cinq louis que le prêteur doit considérer comme perdus. Ceux-ci vivant de ceux-là, ils se gardaient bien de dire ce qu’ils pensaient sur le compte de ces obligeants amis.

Et d’abord, en ce siècle de gens positifs, le monsieur qui prête cinq louis et qui ne les réclame pas est toujours un homme d’une vertu singulière.

Combien de langues, qu’un prêt non réclamé a toujours retenues ?