Les Femmes de la Révolution/09

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IX

LES SALONS. — Mme DE CONDORCET


Presque en face des Tuileries, sur l’autre rive, en vue du pavillon de Flore et du salon royaliste de Mme de Lamballe, est le palais de la Monnaie. Là fut un autre salon, celui de M. de Condorcet, qu’un contemporain appelle le foyer de la Republique.

Ce salon européen de l’illustre secrétaire de l’Académie des Sciences vit en effet se concentrer, de tous les points du monde, la pensée républicaine du temps. Elle y fermenta, y prit corps et figure, y trouva ses formules. Pour l’initiative et l’idée première, elle appartenait, nous l’avons vu, dès 89, à Camille Desmoulins. En juin 91, Bonneville et les Cordeliers ont poussé le premier cri.

Le dernier des philosophes du grand dix-huitième siècle, celui qui survivait à tous pour voir leurs théories lancées dans le champ des réalités, était M. de Condorcet, secrétaire de l’Académie des Sciences, le successeur de d’Alembert, le dernier correspondant de Voltaire, l’ami de Turgot. Son salon était le centre naturel de l’Europe pensante. Toute nation, comme toute science, y avait sa place. Tous les étrangers distingués, après avoir reçu les théories de la France, venaient là en chercher, en discuter l’application. C’étaient l’Américain Thomas Payne, l’Anglais Williams, l’Écossais Mackintosh ; le Genevois Dumont, l’Allemand Anacharsis Clootz ; ce dernier, nullement en rapport avec un tel salon, mais en 91 tous y venaient, tous y étaient oonfondus. Dans un coin immuablement était l’ami assidu, le médecin Cabanis, maladif et mélancolique, qui avait transporté à cette maison le tendre, le profond attachement qu’il avait eu pour Mirabeau.

Parmi ces illustres penseurs planait la noble et virginale figure de Mme de Condorcet, que Raphaël aurait prise pour type de la métaphysique. Elle était toute lumière ; tout semblait s’éclairer, s’épurer sous son regard. Elle avait été chanoinesse, et paraissait moins encore une dame qu’une noble demoiselle. Elle avait alors vingt-sept ans (vingt-deux de moins que son mari). Elle venait d’écrire ses Lettres sur la Sympathie, livre d’analyse fine et délicate, où, sous le voile d’une extrême réserve, on sent néanmoins souvent la mélancolie d’un jeune cœur auquel quelque chose a manqué[1]. On a supposé vainement qu’elle eût ambitionné les honneurs, la faveur de la cour, et que son dépit la jeta dans la Révolution. Rien de plus loin d’un tel caractère.

Ce qui est moins invraisemblable, c’est ce qu’on a dit aussi qu’avant d’épouser Condorcet elle lui aurait déclaré qu’elle n’avait point le cœur libre ; elle aimait, et sans espoir. Le sage accueillit cet aveu avec une bonté paternelle ; il le respecta. Deux ans entiers, selon la même tradition, ils vécurent comme deux esprits. Ce ne fut qu’en 89, au beau moment de juillet, que Mme de Condorcet vit tout ce qu’il y avait de passion dans cet homme froid en apparence ; elle commença d’aimer le grand citoyen, l’âme tendre et profonde qui couvait, comme son propre bonheur, l’espoir du bonheur de l’espèce humaine. Elle le trouva jeune de l’éternelle jeunesse de cette grande idée, de ce beau désir. L’unique enfant qu’ils aient eu naquit neuf mois après la prise de la Bastille, en avril 90.

Condorcet, âgé alors de quarante-neuf ans, se retrouvait jeune, en effet, de ces grands événements : il commençait une vie nouvelle, la troisième. Il avait eu celle du mathématicien avec d’Alembert, la vie critique avec Voltaire, et maintenant il s’embarquait sur l’océan de la vie politique. Il avait rêvé le progrès ; aujourd’hui il allait le faire, ou du moins s’y dévouer. Toute sa vie avait offert une remarquable alliance entre deux facultés rarement unies, la ferme raison et la foi infinie à l’avenir. Ferme contre Voltaire même, quand il le trouva injuste, ami des Économistes, sans aveuglement pour eux, il se maintint de même indépendant à l’égard de la Gironde. On lit encore avec admiration son plaidoyer pour Paris contre le préjugé des provinces, qui fut celui des Girondins.

Ce grand esprit était toujours présent, éveillé, maître de lui-même. Sa porte était toujours ouverte, quelque travail abstrait qu’il fit. Dans un salon, dans une foule, il pensait toujours ; il n’avait nulle distraction. Il parlait peu, entendait tout, profitait de tout ; jamais il n’a rien oublié. Toute personne spéciale qui l’interrogeait le trouvait plus spécial encore dans la chose qui l’occupait. Les femmes étaient étonnées, effrayées, de voir qu’il savait jusqu’à l’histoire de leurs modes, et très haut en remontant, et dans le plus grand détail. Il paraissait très froid, ne s’épanchait jamais. Ses amis ne savaient son amitié que par l’extrême ardeur qu’il mettait secrètement à leur rendre des services. « C’est un volcan sous la neige », disait d’Alembert. Jeune, dit-on, il avait aimé, et, n’espérant rien, il fut un moment tout près du suicide. Âgé et alors bien mûr, mais au fond non moins ardent, il avait pour sa Sophie un amour contenu, immense, de ces passions profondes d’autant plus qu’elles sont tardives, plus profondes que la vie même, et qu’on ne peut sonder.

Noble époque ! et qu’elles furent dignes d’être aimées, ces femmes, dignes d’être confondues par l’homme avec l’idéal même, la patrie et la vertu !… Qui ne se rappelle encore ce déjeuner funèbre où pour la dernière fois les amis de Camille Desmoulins le prièrent d’arrêter son Vieux Cordelier, d’ajourner sa demande du Comité de la clémence ? Sa Lucile, s’oubliant comme épouse et comme mère, lui jette les bras au cou : « Laissez-le, dit-elle, laissez, qu’il suive sa destinée ? »

Ainsi elles ont glorieusement consacré le mariage et l’amour, soulevant le front fatigué de l’homme en présence de la mort, lui versant la vie encore, l’introduisant dans l’immortalité.

Elles aussi, elles y seront toujours. Toujours les hommes qui viendront regretteront de ne point les avoir vues, ces femmes héroïques et charmantes. Elles restent associées, en nous, aux plus nobles rêves du cœur, types et regrets d’amour éternel !

Il y avait comme une ombre de cette tragique destinée dans les traits et l’expression de Condorcet. Avec une contenance timide (comme celle du savant, toujours solitaire au milieu des hommes), il avait quelque chose de triste, de patient, de résigné. Le haut du visage était beau. Les yeux, nobles et doux, pleins d’une idéalité sérieuse, semblaient regarder au fond de l’avenir. Et cependant son front vaste à contenir toute science semblait un magasin immense, un trésor complet du passé.

L’homme était, il faut le dire, plus vaste que fort. On le pressentait à sa bouche, un peu molle et faible, un peu retombante. L’universalité, qui disperse l’esprit sur tout objet, est une cause d’énervation. Ajoutez qu’il avait passé sa vie dans le dix-huitième siècle, et qu’il en portait le poids. Il en avait traversé toutes les disputes, les grandeurs et les petitesses. Il en avait fatalement les contradictions. Neveu d’un évêque tout jésuite, élevé en partie par ses soins, il devait beaucoup aussi au patronage des La Rochefoucauld. Quoique pauvre, il était noble, titré, marquis de Condorcet. Naissance, position, relations, beaucoup de choses le rattachaient à l’Ancien-Régime. Sa maison, son salon, sa femme, présentaient même contraste.

Mme de Condorcet, née Grouchy, d’abord chanoinesse, élève enthousiaste de Rousseau et de la Révolution, sortie de sa position demi-ecclésiastique pour présider un salon qui était le centre des libres penseurs, semblait une noble religieuse de la philosophie.

La crise de juin 91 devait décider Condorcet, elle l’appelait à se prononcer. Il lui fallait choisir entre ses relations, ses précédents d’une part, et de l’autre ses idées. Quant aux intérêts, ils étaient nuls avec un tel homme. Le seul peut-être auquel il eût été sensible, c’est que, la République abaissant toute grandeur de convention et rehaussant d’autant les supériorités naturelles, sa Sophie fût trouvée reine.

M. de La Rochefoucauld, son intime ami, ne désespérait pas de neutraliser son républicanisme, comme celui de La Fayette. Il croyait avoir bon marché du savant modeste, de l’homme doux et timide, que sa famille d’ailleurs, avait autrefois protégé. On allait jusqu’à affirmer, répandre dans le public que Condorcet partageait les idées royalistes de Sieyès. On le compromettait ainsi, et en même temps on lui offrait comme tentation la perspective d’être nommé gouverneur du Dauphin.

Ces bruits le décidèrent probablement à se déclarer plus tôt qu’il n’aurait fait peut-être. Le 1er juillet, il fit annoncer par la Bouche-de-fer qu’il parlerait au Cercle social sur la République. Il attendit jusqu’au 12, et ne le fit qu’avec certaine réserve. Dans un discours ingénieux, il réfute plusieurs des objections banales qu’on fait à la République, ajoutant toutefois ces paroles, qui étonnèrent fort : « Si pourtant le peuple se réserve d’appeler une Convention pour prononcer si l’on conserve le trône, si l’hérédité continue pour un petit nombre d’années entre deux Conventions, la royauté, en ce cas, n’est pas essentiellement contraire aux droits des citoyens… » Il faisait allusion au bruit qui courait, qu’on devait le nommer gouverneur du Dauphin, et disait qu’en ce cas il lui apprendrait surtout à savoir se passer du trône.

Cette apparence d’indécision ne plut pas beaucoup aux républicains et choqua les royalistes. Ceux-ci furent bien plus blessés encore, quand on répandit dans Paris un pamphlet spirituel, moqueur, écrit d’une main si grave. Condorcet y fut probablement l’écho et le secrétaire de la jeune société qui fréquentait son salon. Le pamphlet était une Lettre d’un jeune mécanicien, qui, pour une somme modique, s’engageait à faire un excellent roi constitutionnel. « Ce roi, disait-il, s’acquitterait à merveille des fonctions de la royauté, marcherait aux cérémonies, siégerait convenablement, irait à la messe, et même, au moyen de certain ressort, prendrait des mains du président de l’Assemblée la liste des ministres que désignerait la majorité… Mon roi ne serait pas dangereux pour la liberté ; et cependant, en le réparant avec soin, il serait éternel, ce qui est encore plus beau que d’être héréditaire. On pourrait même le déclarer inviolable sans injustice, et le dire infaillible sans absurdité. »

Chose remarquable, cet homme mûr et grave, qui s’embarquait par une plaisanterie sur l’océan de la Révolution, ne se dissimulait nullement les chances qu’il allait courir. Plein de foi dans l’avenir lointain de l’espèce humaine, il en avait moins pour le présent, ne se faisait nullement illusion sur la situation, en voyait très bien les dangers. Il craignait, non pour lui-même (il donnait volontiers sa vie), mais pour cette femme adorée, pour ce jeune enfant né à peine du moment sacré de Juillet. Depuis plusieurs mois, il s’était secrètement informé du port par lequel il pourrait, au besoin, faire échapper sa famille, et il s’était arrêté à celui de Saint-Valéry.

Tout fut ajourné, et, de proche en proche, l’événement arriva. Il arriva par Condorcet lui-même ; cet homme si prudent devint hardi en pleine Terreur. Rédacteur du projet de Constitution en 92, il attaqua violemment la Constitution de 93, et fut obligé de chercher un asile contre la proscription.

  1. Le touchant petit livre écrit avant la Révolution a été publié après, en 98 ; il participe des deux époques. Les lettres sont adressées à Cabanis, le beau-frère de l’aimable auteur, l’ami inconsolable, le confident de la blessure profonde. Elles sont achevées dans ce pâle Élysée d’Auteuil, plein de regrets, d’ombres aimées. Elles parlent bas, ces lettres ; la sourdine est mise aux cordes sensibles. Dans une si grande réserve, néanmoins, on ne distingue pas toujours, parmi les allusions, ce qui est des premiers chagrins de la jeune fille ou des regrets de la veuve.Est-ce à Condorcet, est-ce à Cabanis que s’adresse ce passage délicat, ému, qui allait être éloquent, mais elle s’arrête à tempse : « Le réparateur et le guide de notre bonheur… »