Les Femmes de la Révolution/13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

(tome 39p. 99-115).
◄  XII.
XIV.  ►


XIII

LES VENDÉENNES EN 90 ET 91


Au moment où les émigrés, amenant l’ennemi par la main, lui ouvrent nos frontières de l’Est, le 24 et le 25 août, anniversaire de la Saint-Barthélémy, éclate dans l’Ouest la guerre de la Vendée.

Chose étrange ! ce fut le 25 août, le jour où le paysan vendéen attaquait la Révolution, que la Révolution, dans sa partialité généreuse, jugeait pour le paysan le long procès des siècles, abolissant les droits féodaux sans indemnité.

À ce moment, toutes les nations, Savoie, Italie, Allemagne, Belgique, les cités qui en sont les portes, Nice, Chambéry, Mayence, Liège, Bruxelles, Anvers, recevaient, appelaient le drapeau tricolore ; toutes ambitionnaient de devenir françaises. Et il se trouve un peuple tellement aveugle, qu’il arme contre la France, sa mère, contre le peuple qui est lui-même ! Ces pauvres gens ignorants, égarés, criaient Mort à la nation !

Tout est mystère dans cette guerre de Vendée. C’est une guerre de ténèbres et d’énigmes, une guerre de fantômes, d’insaisissables esprits. Les rapports les plus contradictoires circulent dans le public. Les enquêtes n’apprennent rien. Après quelque fait tragique les commissaires envoyés arrivent, inattendus, dans la paroisse, et tout est paisible ; le paysan est au travail, la femme est sur sa porte, au milieu de ses enfants, assise, et qui file au cou son grand chapelet. Le seigneur ? on le trouve à table, il invite les commissaires ; ceux-ci se retirent charmés. Les meurtres et les incendies recommencent le lendemain.

Où donc pouvons-nous saisir le fuyant génie de la guerre civile ?

Regardons. Je ne vois rien, sinon là-bas sur la lande, une sœur grise qui trotte humblement et tête basse.

Je ne vois rien. Seulement j’entrevois entre deux bois une dame à cheval, qui, suivie d’un domestique, va rapide, sautant les fossés, quitte la route et prend la traverse. Elle se soucie peu, sans doute d’être rencontrée.

Sur la route même chemine, le panier au bras, portant ou des œufs, ou des fruits, une honnête paysanne. Elle va vite, et veut arriver à la ville avant la nuit.

Mais la sœur, mais la dame, mais la paysanne, enfin, où vont-elles ? Elles vont par trois chemins, elles arrivent au même lieu. Elles vont, toutes les trois, frapper à la porte d’un couvent. Pourquoi pas ? La dame a là sa petite fille qu’on élève ; la paysanne y vient vendre ; la bonne sœur y demande abri pour une seule nuit.

Voulez-vous dire qu’elles y viennent prendre les ordres du prêtre ? Il n’y est pas aujourd’hui. – Oui, mais il y fut hier. Il fallait bien qu’il vînt le samedi confesser les religieuses. Confesseur et directeur, il ne les dirige pas seules, mais par elles bien d’autres encore ; il confie à ces sœurs passionnés, à ces langues infatigables, tel secret qu’on veut faire savoir, tel faux bruit qu’on veut répandre, tel signal qu’on veut faire courir. Immobile dans sa retraite, par ces nonnes immobiles, il remue toute la contrée.

Femme et prêtre, c’est là tout, la Vendée, la guerre civile.

Notez bien que, sans la femme, le prêtre n’aurait rien pu.

« Ah ! brigandes, disait un soir un commandant républicain, arrivant dans un village où les femmes seules restaient, lorsque cette guerre effroyable avait fait périr tant d’hommes, ce sont les femmes, disait-il, qui sont cause de nos malheurs ; sans les femmes, la République serait déjà établie, et nous chez nous tranquilles… Allez, vous périrez toutes, nous vous fusillerons demain. Et, après-demain, les brigands viendront eux-mêmes nous tuer. » (Mémoires de Mme de Sapinaud.)

Il ne tua pas les femmes. Mais il avait dit en réalité, le vrai mot de la guerre civile. Il le savait mieux que tout autre. Cet officier républicain était un prêtre qui avait jeté la soutane ; il savait parfaitement que toute l’œuvre des ténèbres s’était accomplie par l’intime et profonde entente de la femme et du prêtre.

La femme, c’est la maison ; mais c’est tout autant l’église et le confessionnal. Cette sombre armoire de chêne, où la femme, à genoux, parmi les larmes et les prières, reçoit, renvoie, plus ardente, l’étincelle fanatique, est le vrai foyer de la guerre civile.

La femme, qu’est-ce encore ? le lit, l’influence toute-puissante des habitudes conjugales, la force invincible des soupirs et des pleurs sur l’oreiller… Le mari dort, fatigué. Mais, elle, elle ne dort pas. Elle se tourne, se retourne ; elle parvient à l’éveiller. Chaque fois, profond soupir, parfois un sanglot. « Mais qu’as-tu donc, y cette nuit ? Hélas ! le pauvre Roi au Temple !… Hélas ils l’ont souffleté, comme Notre-Seigneur Jésus-Christ » Et, si l’homme s’endort un moment : « On dit qu’on va vendre l’église l’église et le presbytère ! Ah ! malheur, malheur à celui qui achètera !… »

Ainsi, dans chaque famille, dans chaque maison, la contre-révolution avait un prédicateur ardent, zélé, infatigable, nullement suspect, sincère, naïvement passionné, qui pleurait, souffrait, ne disait pas une parole qui ne fût ou ne parût un éclat du cœur brisé… Force immense, vraiment invincible. À mesure que la Révolution, provoquée par les résistances, était obligée de frapper un coup, elle en recevait un autre : la réaction des pleurs, le soupir, le sanglot, le cri de la femme, plus perçant que les poignards.

Peu à peu, ce malheur immense commença à se révéler, ce cruel divorce : la femme devenait l’obstacle et la contradiction du progrès révolutionnaire que demandait le mari.

Ce fait, le plus grave et le plus terrible de l’époque, a été trop peu remarqué.

Le fer trancha la vie de bien des hommes. Mais voici qui est bien plus ; un invisible fer tranche le nœud de la famille, met l’homme d’un côté, la femme de l’autre.

Cette chose tragique et douloureuse apparut vers 92. Soit amour du passé, force des habitudes, soit faiblesse de cœur et pitié trop naturelle pour les victimes de la Révolution, soit enfin dévotion et dépendance des prêtres, la femme devenait l’avocat de la contre-révolution.

C’était sur le terrain matériel de l’acquisition des biens nationaux que se posait généralement la dispute morale entre l’homme et la femme.

Question matérielle ? On peut dire oui et non.

D’abord, c’était la question de vie et de mort pour la Révolution. L’impôt ne rentrant pas, elle n’avait de ressource que dans la vente des biens nationaux. Si elle ne réalisait cette vente, elle était désarmée, livrée à l’invasion. Le salut de la révolution morale, la victoire des principes, tenait à la révolution financière.

Acheter, c’était un acte civique qui servait très directement le salut du pays. Acte de foi et d’espérance. C’était dire qu’on s’embarquait décidément sur le vaisseau de l’État en péril, qu’avec lui on voulait aborder ou périr. Le bon citoyen achetait, le mauvais citoyen empêchait d’acheter.

Empêcher, d’une part, la rentrée de l’impôt, de l’autre, la vente des biens nationaux, couper les vivres à la Révolution, la faire mourir de faim : voilà le plan très simple, très bien conçu, du parti ecclésiastique.

Le noble amenait l’étranger, et le prêtre empêchait qu’on ne pût se défendre. L’un poignardait la France, l’autre la désarmait.

Par quoi le prêtre arrêtait-il le mouvement de la Révolution ? En la mettant dans la famille, en opposant la femme au mari, en fermant par elle la bourse de chaque ménage aux besoins de l’État.

Quarante mille chaires, cent mille confessionnaux travaillaient en ce sens. Machine immense, d’incalculable force, qui lutta sans difficulté contre la machine révolutionnaire de la presse et des clubs, et contraignit ceux-ci, s’ils voulaient vaincre, à organiser la Terreur.

Mais déjà en 89, 90, 91, 92 encore, la Terreur ecclésiastique sévissait dans les sermons, dans la confession. La femme n’en revenait chez elle que la tête basse, courbée d’effroi, brisée. Elle ne voyait de toutes parts qu’enfer et flammes éternelles. On ne pouvait plus rien faire sans se damner. On n’obéissait plus aux lois qu’en se damnant. Mais le fond de l’abîme, l’horreur des tourments sans remède, la griffe la plus aiguë du Diable, était pour l’acquéreur des biens nationaux… Comment eût-elle osé continuer de manger avec lui ? Son pain n’était que cendre. Comment coucher avec un réprouvé ? être sa femme, sa moitié, même chair, n’était-ce pas brûler déjà, entrer vivante dans la damnation ?

Qui peut dire de combien de sortes le mari était poursuivi, assailli, tourmenté, pour qu’il n’achetât point ! Jamais un général habile, un rusé capitaine, tournant et retournant sous les murs d’une place où il voudrait entrer, n’employa moyens plus divers. Ces biens ne rapportaient rien ; c’étaient des biens maudits, on l’avait déjà vu par le sort de tel acquéreur. Jean, qui a acheté, n’a-t-il pas été grêlé tout d’abord, Jacques inondé ? Pierre, c’est encore pis, il est tombé du toit. Paul, c’est son enfant qui est mort. Monsieur le curé l’a très bien dit « Ainsi périrent les premiers-nés d’Égypte… »

Généralement le mari ne répondait rien, tournait le dos, faisait semblant de dormir. Il n’avait pas de quoi répondre à ce flot de paroles. La femme l’embarrassait, par la vivacité du sentiment, par l’éloquence naïve, pathétique, au moins par les pleurs. Il ne répondait point, ou ne répondait qu’un mot que nous dirons tout à l’heure. Il n’était nullement rendu, cependant. Il ne lui était pas facile de devenir l’ennemi de la Révolution, sa bienfaitrice, sa mère, qui prenait son parti, jugeait pour lui, l’affranchissait, le faisait homme, le tirant du néant. N’y eût-il rien gagné, pouvait-il aisément ne pas se réjouir de l’affranchissement général ? Pouvait-il méconnaître ce triomphe de la Justice, fermer les yeux au spectacle sublime de cette création immense tout un monde naissant à la vie ! — Il résistait donc en lui-même. « Non, disait-il en lui, non, tout ceci est juste, quoi qu’ils disent ; et je ne serais pas l’homme qui y profite, que je le croirais juste encore. »

Voilà comment les choses se passèrent dans presque toute la France. Le mari résista, l’homme resta fidèle à la Révolution.

Dans la Vendée, dans une grande partie de l’Anjou, du Maine et de la Bretagne, la femme l’emporta, la femme et le prêtre, étroitement unis.

Tout l’effort de la femme était d’empêcher son mari d’acheter des biens nationaux. Cette terre tant désirée du paysan, si ardemment convoitée de lui, depuis des siècles, au moment où la loi la lui livrait pour ainsi dire, la femme se jetait devant, l’en écartait au nom de Dieu. Et c’eût été en présence de ce désintéressement (aveugle, mais honorable) de la femme que le prêtre aurait profité des avantages matériels que lui offrait la Révolution ? Il eût déchu certainement dans l’opinion de ses paroissiennes, se fût fermé leur confiance, eût descendu du haut idéal où leur cœur prévenu aimait à le placer.

On a beaucoup parlé de l’influence des prêtres sur les femmes, mais pas assez de celle des femmes sur les prêtres.

Notre conviction est qu’elles furent et plus sincèrement et plus violemment fanatiques que les prêtres eux-mêmes ; que leur ardente sensibilité, leur pitié douloureuse pour les victimes, coupables ou non, de la Révolution, l’exaltation où les jeta la tragique légende du roi au Temple, de la reine, du petit dauphin, de Mme de Lamballe, en un mot la profonde réaction de la pitié et de la nature au cœur des femmes, fit la force réelle de la contre-révolution. Elles entraînèrent, dominèrent ceux qui paraissaient les conduire, poussèrent leurs confesseurs dans la voie du martyre, leurs maris dans la guerre civile.

Le dix-huitième siècle connaissait peu l’âme du prêtre. Il savait bien que la femme avait influence sur lui ; mais il croyait, d’après la vieille tradition des noëls et des fabliaux, d’après les plaisanteries de village, que la femme qui gouverne le prêtre, c’était la gouvernante, celle qui couche sous son toit, la servante-maîtresse, la dame du presbytère. En cela, il se trompait.

Nul doute que, si la gouvernante eût été la femme du cœur, celle qui influe profondément, le prêtre n’eût reçu, saisi avec bonheur les bienfaits de la Révolution. Fonctionnaire à traitement fixe et suffisant pour la famille, il eût trouvé bientôt, dans le progrès naturel du nouvel ordre de choses, son affranchissement véritable, la faculté de faire du concubinat un mariage. La gouvernante n’en était pas indigne. Malheureusement, quel que soit son mérite, elle est généralement plus âgée que le prêtre, ou de figure laide et vulgaire. Fût-elle jeune et belle, le cœur du prêtre ne lui resterait pas. Son cœur, qu’on le sache bien, n’est pas au presbytère ; il est au confessionnal[1]. La gouvernante est sa vie quotidienne et vulgaire, sa prose. La pénitente est sa poésie c’est avec elle qu’il a ses rapports de cœur, intimes et profonds.

Et ces rapports ne sont nulle part plus forts que dans l’Ouest.

Sur nos frontières du Nord, dans toutes ces contrées de passage où vont et viennent les troupes, et qui respirent un souffle de guerre, l’idéal de la femme, c’est le militaire, l’officier. L’épaulette est presque invincible.

Dans le Midi et surtout dans l’Ouest, l’idéal de la femme, de la paysanne du moins, c’est le prêtre.

Le prêtre de Bretagne, spécialement, dut plaire et gouverner. Fils de paysan, il est au niveau de la paysanne par la condition, il est avec elle en rapport de langue et de pensée : il est au-dessus d’elle par la culture, mais pas trop au-dessus. S’il était plus lettré, plus distingué qu’il n’est, il aurait moins de prise. Le voisinage, la famille parfois, aident aussi à créer des rapports entre eux. Elle l’a vu enfant, ce curé ; elle a joué avec lui ; elle l’a vu grandir. C’est comme un jeune frère à qui elle aime à raconter ses peines, la plus grande peine surtout pour la femme : combien le mariage n’est pas toujours un mariage, combien la plus heureuse a besoin de consolation, la plus aimée d’amour.

Si le mariage est l’union des âmes, le vrai mari c’était le confesseur. Ce mariage spirituel était très fort, là surtout où il était pur. Le prêtre était souvent aimé de passion, avec un abandon, un entraînement, une jalousie qu’on dissimulait peu. Ces sentiments éclatèrent avec une extrême force, en juin 91, lorsque, le roi étant ramené de Varennes, on crut à l’existence d’une grande conspiration dans l’Ouest, et que plusieurs directoires de départements prirent sur eux d’incarcérer des prêtres. Ils furent relâchés en septembre, lorsque le roi jura la Constitution. Mais, en novembre, une mesure générale fut prise contre ceux qui refusaient le serment. L’Assemblée autorisa les directoires à éloigner les prêtres réfractaires de toute commune où il surviendrait des troubles religieux.

Cette mesure fut motivée non seulement par les violences dont les prêtres constitutionnels étaient partout l’objet, mais aussi par une nécessité politique et financière. Le mot d’ordre que tous ces prêtres avaient reçu de leurs supérieurs ecclésiastiques, et qu’ils suivaient fidèlement, c’était, nous l’avons dit, d’affamer la Révolution. Ils rendaient impossible la levée de l’impôt. Elle devenait une chose si dangereuse, en Bretagne, que personne ne voulait s’en charger. Les huissiers, les officiers municipaux, étaient en danger de mort. L’Assemblée fut obligée de lancer ce décret du 27 novembre 91, qui envoyait au chef-lieu les prêtres réfractaires, les éloignait de leur commune, de leur centre d’activité, du foyer de fanatisme et de rébellion où ils soufflaient le feu. Elle les transportait dans la grande ville, sous l’œil, sous l’inquiète surveillance des sociétés patriotiques.

Il est impossible de dire tout ce que ce décret suscita de clameurs. Les femmes percèrent l’air de leurs cris. La loi avait cru au célibat du prêtre ; elle l’avait traité comme un individu isolé, qui peut se déplacer plus aisément qu’un chef de famille. Le prêtre, l’homme de l’esprit, tient-il donc aux lieux, aux personnes ? n’est-il pas essentiellement mobile, comme l’esprit dont il est le ministre ? À toutes ces questions, voilà qu’ils répondaient négativement, ils s’accusaient eux-mêmes. Au moment où la loi l’enlevait de terre, ce prêtre, on s’apercevait des racines vivantes qu’il avait dans la terre ; elles saignaient, criaient.

« Hélas ! mené si loin, traîné au chef-lieu, à douze, à quinze, à vingt lieues du village !… » On pleurait ce lointain exil. Dans l’extrême lenteur des voyages d’alors, lorsqu’on mettait deux jours pour franchir une telle distance, elle affligeait bien plus. Le chef-lieu, c’était le bout du monde. Pour faire un tel voyage, on faisait son testament, on mettait ordre à sa conscience.

Qui peut dire les scènes douloureuses de ces départs forcés ? Tout le village assemblé, les femmes agenouillées pour recevoir encore la bénédiction, noyées de larmes, suffoquées de sanglots ?… Telle pleurait jour et nuit. Si le mari s’en étonnait un peu, ce n’était pas pour l’exil du curé qu’elle pleurait, c’était pour telle église qu’on allait vendre, tel couvent qu’on allait fermer… Au printemps de 92, les nécessités financières de la Révolution firent décider enfin la vente des églises qui n’étaient pas indispensables au culte, celles des couvents d’hommes et de femmes. Une lettre d’un évêque émigré, datée de Salisbury, adressée aux Ursulines de Landerneau, fut interceptée, et constata de manière authentique que le centre et le foyer de toute l’intrigue royaliste étaient dans ces couvents. Les religieuses ne négligèrent rien pour donner à leur expulsion un éclat dramatique ; elles s’attachèrent aux grillages, ne voulurent point sortir que les officiers municipaux, forcés eux-mêmes d’obéir à la loi et responsables de son exécution, n’eussent arraché les grilles de leurs mains.

De telles scènes, racontées, répétées, surchargées d’ornements pathétiques, troublaient tous les esprits. Les hommes commençaient à s’émouvoir presque autant que les femmes. Étonnant changement, et bien rapide ! Le paysan, en 88, était en guerre avec l’Église pour la dîme, toujours tenté de disputer contre elle. Qui donc l’avait si bien, si vite réconcilié avec le prêtre ? La Révolution elle-même, en abolissant la dîme. Par cette mesure plus généreuse que politique, elle rendit au prêtre son influence sur les campagnes. Si la dîme eût duré, jamais le paysan n’eût cédé à sa femme, n’eût pris les armes contre la Révolution.

Les prêtres réfractaires, réunis au chef-lieu, connaissaient parfaitement cet état des campagnes, la profonde douleur des femmes, la sombre indignation des hommes. Ils en tirèrent un grand espoir, et entreprirent de le communiquer au roi. Dans une foule de lettres qu’ils lui écrivent, ou lui font écrire au printemps de 92, ils l’encouragent à tenir ferme, à n’avoir pas peur de la Révolution, à la paralyser par l’obstacle constitutionnel, le veto. On lui prêche la résistance sur tous les tons, par des arguments variés, et sous des noms de personnes diverses. Tantôt ce sont des lettres d’évêques, écrites en phrases de Bossuet « Sire, vous êtes le roi très chrétien… Rappelez-vous vos ancêtres… Qu’aurait fait saint Louis ? » etc. Tantôt, des lettres écrites par des religieuses, ou en leur nom, des lettres gémissantes. Ces plaintives colombes, arrachées de leur nid, demandent au roi la faculté d’y rester, d’y mourir. Autrement dit, elles veulent que le roi arrête l’exécution des lois relatives à la vente des biens ecclésiastiques. Celles de Rennes avouent que la municipalité leur offre une autre maison ; mais ce n’est point la leur, et elles n’en voudront jamais d’autre.

Les lettres les plus hardies, les plus curieuses, sont celles des prêtres : « Sire, vous êtes un homme pieux, nous ne l’ignorons pas. Vous ferez ce que vous pourrez. Mais enfin, sachez-le, le peuple est las de la Révolution. Son esprit est changé, la ferveur lui est revenue ; les sacrements sont fréquentés. Aux chansons ont succédé les cantiques… Le peuple est avec nous. »

Une lettre terrible en ce genre, qui dut tromper le roi[2], l’enhardir, le pousser à sa perte, est celle des prêtres réfractaires réunis à Angers (9 février 92). Elle peut passer pour l’acte originaire de la Vendée, elle l’annonce, la prédit audacieusement. On y parle haut et ferme, comme ayant sous la main, pour arme disponible, une jacquerie de paysans. Cette page sanglante semble écrite de la main, du poignard de Bernier, un jeune curé d’Angers, qui, plus que nul autre, fomenta la Vendée, la souilla par des crimes, la divisa par son ambition, l’exploita dans son intérêt.

« On dit que nous excitons les populations ?… Mais c’est tout le contraire. Que deviendrait le royaume si nous ne retenions le peuple ? Votre trône ne s’appuierait plus que sur un monceau de cadavres et de ruines… – Vous savez, sire, vous ne savez que trop ce que peut faire un peuple qui se croit patriote. Mais vous ne savez pas de quoi sera capable un peuple qui se voit enlever son culte, ses temples et ses autels. »

Il y a, dans cette lettre hardie, un remarquable aveu. C’est le va-tout du prêtre, on le voit, son dernier cri avant la guerre civile. Il n’hésite point à révéler la cause, intime et profonde, de son désespoir, à savoir, la douleur d’être séparé de celles qu’il dirige : « On ose rompre ces communications que l’Église non seulement permet, mais autorise », etc.

Ces prophètes de guerre civile étaient sûrs de leur fait, ils risquaient peu de se tromper, en prédisant ce qu’ils faisaient eux-mêmes. Les femmes de prêtres, gouvernantes de curés et autres, éclatèrent les premières, avec une violence plus que conjugale, contre les curés citoyens. À Saint-Servan, près Saint-Malo, il y eut comme une émeute de femmes. En Alsace, ce fut la servante d’un curé qui, la première, sonna le tocsin pour courir sus aux prêtres qui avaient prêté serment. Les Bretonnes ne sonnaient point, elles frappaient ; elles envahissaient l’église, armées de leurs balais, et battaient le prêtre à l’autel. Des coups plus sûrs étaient portés par les religieuses. Les Ursulines, dans leurs innocentes écoles de jeunes filles, arrangeaient la guerre des chouans. Les Filles de la sagesse, dont la maison mère était à Saint-Laurent, près Montaigu, allaient soufflant le feu ; ces bonnes sœurs infirmières, en soignant les malades, inoculaient la rage.

« Laissez-les faire, disaient les philosophes, les amis de la tolérance ; laissez-les pleurer et crier ; chanter leurs vieux cantiques. Quel mal à tout cela ?… » Oui, mais entrez le soir dans cette église de village, où le peuple se précipite en foule. Entendez-vous ces chants ? Ne frémissez-vous pas ?… les litanies, les hymnes, sur les vieilles paroles, deviennent par l’accent une autre Marseillaise. Et ce Dies iræ hurlé avec fureur, est-ce rien autre chose qu’une prière de meurtre, un appel aux feux éternels ?

« Laissez faire, disait-on, ils chantent, n’agissent pas. » Cependant on voyait déjà s’ébranler de grandes foules. En Alsace, huit mille paysans s’assemblèrent pour empêcher de mettre les scellés sur un bien ecclésiastique. Ces bonnes gens, à la vérité, disait-on, n’avaient d’armes que leur chapelet. Mais le soir ils en avaient d’autres, quand le curé constitutionnel, rentré chez lui, recevait des pierres dans ses vitres, et que parfois la balle perçait ses contrevents.

Ce n’était pas par de petits ressorts d’intrigues timidement ménagés, indirects, qu’on poussait les masses à la guerre civile. On employait hardiment les plus grossiers moyens pour leur brouiller l’esprit, les enivrer de fanatisme, on leur versait l’erreur et le meurtre à pleins bords. La bonne vierge Marie apparaissait, et voulait qu’on tuât. À Apt, à Avignon, elle se remua, fit des miracles, déclara qu’elle ne voulait plus rester dans les mains des constitutionnels, et les réfractaires l’enlevèrent, au prix d’un violent combat. Mais il y a trop de soleil en Provence ; la Vierge aimait bien mieux apparaître en Vendée, dans les brumes, les épais fourrés, les haies impénétrables. Elle profita des vieilles superstitions locales ; elle se montra dans trois lieux différents, et toujours près d’un vieux chêne druidique. Son lieu chéri était ce Saint-Laurent, d’où les Filles de la sagesse colportaient les miracles, l’appel au sang.

Cette violente et directe préparation de la guerre civile, cette entente profonde des femmes avec les prêtres, des prêtres avec le roi, celle du roi (soupçonnée alors, prouvée depuis) avec les ennemis de la France, dont il appela les armées dès 1791, tout cela, dis-je, eut son effet. Les royalistes constitutionnels, qui avaient cru pouvoir concilier la liberté et la royauté, ménager l’ancien culte, se trouvèrent cruellement démentis par le roi même et le clergé ; ils furent brisés, firent place aux Girondins qui tuèrent la royauté, aux Montagnards qui tuèrent le roi, mais qui, par cela même, créèrent dans la sensibilité populaire et dans le cœur des femmes la plus redoutable machine de la contre-révolution : la légende de Louis XVI.

  1. Cette religion, née du cœur de la femme (ce fut le charme de son berceau), va, en sa décadence, s’absorbant dans la femme. Ses docteurs sont insatiables dans les recherches sur le mystère du sexe. Cette année même (1849), quelle matière le concile de Paris a-t-il fouillée, approfondie ! Une seule, la Conception. — Ne cherchez point le prêtre dans les sciences ou les lettres ; il est au confessionnal, et il s’y est perdu. Que voulez-vous que devienne un pauvre homme à qui tous les jours cent femmes viennent raconter leur cœur, leur lit, tous leurs secrets ? Les saints mystères de la nature, qui, vus de face, au jour de Dieu, de l’œil austère de la science, agrandiraient l’esprit, l’affaiblissent et l’énervent quand on les surprend ainsi au demi-jour des confidences sensuelles. L’agitation fiévreuse, les jouissances commencées, plus ou moins éludées, recommencées sans cesse, stérilisent l’homme sans retour (je recommande cet important sujet au philosophe et au médecin). Il peut garder les petites facultés d’intrigue et de manège, mais les grandes facultés viriles, surtout l’invention, ne se développent jamais dans cet état maladif ; elles veulent l’état sain, naturel, légitime et loyal. Depuis cent cinquante ans surtout, depuis que le Sacré-Cœur, sous son voile d’équivoques, a rendu si aisé ce jeu fatal, le prêtre s’y est énerve et n’a plus rien produit ; il est resté eunuque dans les sciences.
  2. Ces lettres (conservées aux Archives nationales, armoire de fer, c. 37, pièces du procès de Louis XVI) fournissent une circonstance atténuante en faveur de l’homme incertain, timoré, dont elles durent torturer l’esprit.