Les Femmes de la Révolution/14

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LIVRE III



XIV

Mme ROLAND (91-92)


Pour vouloir la République, l’inspirer, la faire, ce n’était pas assez d’un noble cœur et d’un grand esprit. Il fallait encore une chose… Et quelle ? Être jeune, avoir cette jeunesse d’âme, cette chaleur de sang, cet aveuglement fécond qui voit déjà dans le monde ce qui n’est encore qu’en l’âme, et qui, le voyant, le crée… Il fallait avoir la foi.

Il fallait une certaine harmonie, non seulement de volonté et d’idées, mais d’habitudes et de mœurs républicaines ; avoir en soi la république intérieure, la république morale, la seule qui légitime et fonde la république politique ; je veux dire posséder le gouvernement de soi-même, sa propre démocratie, trouver sa liberté dans l’obéissance au devoir. Et il fallait encore, chose qui semblait contradictoire, qu’une telle âme, vertueuse et forte, eût un moment passionné, qui la fît sortir d’elle-même, la lançât dans l’action.

Dans les mauvais jours d’affaissement, de fatigue, quand la foi révolutionnaire défaillit en eux, plusieurs des députés et journalistes principaux de l’époque allaient prendre force et courage dans une maison où ces deux choses ne manquaient jamais : maison modeste, le petit hôtel Britannique de la rue Guénégaud, près le Pont-Neuf. Cette rue, assez sombre, qui mène à la rue Mazarine, plus sombre encore, n’a, comme on sait, d’autre vue que les longues murailles de la Monnaie. Ils montaient au troisième étage, et là, invariablement, trouvaient deux personnes travaillant ensemble, M. et Mme Roland, venus récemment de Lyon. Le petit salon n’offrait qu’une table où les deux époux écrivaient ; la chambre à coucher, entr’ouverte, laissait voir deux lits. Roland avait près de soixante ans, elle trente-six, et paraissait beaucoup moins ; il semblait le père de sa femme. C’était un homme assez grand et maigre, l’air austère et passionné. Cet homme, qu’on a trop sacrifié à la gloire de sa femme[1], était un ardent citoyen qui avait la France dans le cœur, un de ces vieux Français de la race des Vauban et des Boisguillebert, qui, sous la royauté, n’en poursuivaient pas moins, dans les seules voies ouvertes alors, la sainte idée du bien public. Inspecteur des manufactures, il avait passé toute sa vie dans les travaux, les voyages, à rechercher les améliorations dont notre industrie était susceptible. Il avait publié plusieurs de ces voyages, et divers traités ou mémoires relatifs à certains métiers. Sa belle et courageuse femme, sans se rebuter de l’aridité des sujets, copiait, traduisait, compilait pour lui. L’Art du tourbier, l’Art du fabricant de laine rase et sèche, le Dictionnaire des manufactures, avaient occupé la belle main de Mme Roland, absorbé ses meilleures années, sans autre distraction que la naissance et l’allaitement du seul enfant qu’elle ait eu. Étroitement associée aux travaux, aux idées de son mari, elle avait pour lui une sorte de culte filial jusqu’à lui préparer souvent ses aliments elle-même ; une préparation toute spéciale était nécessaire, l’estomac du vieillard était délicat, fatigué par le travail.

Roland rédigeait lui-même, et n’employait nullement la plume de sa femme à cette époque ; ce fut plus tard, devenu ministre, au milieu d’embarras, de soins infinis, qu’il y eut recours. Elle n’avait aucune impatience d’écrire, et, si la Révolution ne fût venue la tirer de sa retraite, elle eût enterré ces dons inutiles, le talent, l’éloquence, aussi bien que la beauté.

Quand les politiques venaient, Madame Roland ne se mêlait pas d’elle-même aux discussions, elle continuait son ouvrage ou écrivait des lettres ; mais si, comme il arrivait, on en appelait à elle, elle parlait alors avec une vivacité, une propriété d’expressions, une force gracieuse et pénétrante, dont on était tout saisi. « L’amour-propre aurait bien voulu trouver de l’apprêt dans ce qu’elle disait mais il n’y avait pas moyen c’était tout simplement une nature trop parfaite. »

Au premier coup d’œil, on était tenté de croire qu’on voyait la Julie de Rousseau[2] ; à tort, ce n’était ni la Julie, ni la Sophie, c’était Mme Roland, une fille de Rousseau certainement, plus légitime encore peut-être que celles qui sortirent immédiatement de sa plume. Celle-ci n’était pas comme les deux autres une noble demoiselle. Manon Phlipon, c’est son nom de fille (j’en suis fâché pour ceux qui n’aiment pas les noms plébéiens) eut un graveur pour père, et elle gravait elle-même dans la maison paternelle. Elle procédait du peuple ; on le voyait aisément à un certain éclat de sang et de carnation qu’on a beaucoup moins dans les classes élevées ; elle avait la main belle, mais non pas petite, la bouche un peu grande, le menton assez retroussé, la taille élégante, d’une cambrure marquée fortement ; une richesse de hanches et de seins que les dames ont rarement.

Elle différait encore en un point des héroïnes de Rousseau c’est qu’elle n’eut pas leur faiblesse.

Mme Reland fut vertueuse, nullement amollie par l’inaction, la rêverie où languissent les femmes ; elle fut au plus haut degré laborieuse, active, le travail fut pour elle le gardien de la vertu. Une idée sacrée, le devoir, plane sur cette belle vie, de la naissance à la mort ; elle se rend ce témoignage au dernier moment, à l’heure où l’on ne ment plus : « Personne, dit-elle, moins que moi n’a connu la volupté. » — Et ailleurs : « J’ai commandé à mes sens. »

Pure dans la maison paternelle, au quai de l’Horloge, comme le bleu profond du ciel ; qu’elle regardait, dit-elle, de là jusqu’aux Champs-Élysées ; – pure à la table de son sérieux époux, travaillant infatigablement pour lui ; pure au berceau de son enfant, qu’elle s’obstine à allaiter, malgré de vives douleurs ; elle ne l’est pas moins dans, les lettres qu’elle écrit à ses amis, aux jeunes hommes qui l’entouraient d’une amitié passionnée[3] ; elle les calme et les console, les élève au-dessus de leur faiblesse. Ils lui restent fidèles jusqu’à la mort, comme à la vertu elle-même.

L’un d’eux, sans songer au péril, allait en pleine Terreur recevoir d’elle, à sa prison, les feuilles immortelles où elle a raconté sa vie. Proscrit lui-même et poursuivi, fuyant sur la neige, sans abri que l’arbre chargé de givre, il sauvait ces feuilles sacrées ; elles le sauvèrent peut-être, lui gardant sur la poitrine la chaleur et la force du grand cœur qui les écrivit[4].

Les hommes qui souffrent à voir une vertu trop parfaite ont cherché inquiètement s’ils ne trouveraient pas quelque faiblesse en la vie de cette femme et, sans preuve, sans le moindre indice[5], ils ont imaginé qu’au fort du drame où elle devenait acteur, à son moment le plus viril, parmi les dangers, les horreurs (après Septembre apparemment ? ou la veille du naufrage qui emporta la Gironde ?), Mme Roland avait le temps, le cœur d’écouter les galanteries et de faire l’amour  La seule chose qui les embarrasse, c’est de trouver le nom de l’amant favorisé.

Encore une fois, il n’y a nul fait qui motive ces suppositions. Mme Roland, tout l’annonce, fut toujours reine d’elle-même, maîtresse absolue de ses volontés, de ses actes. N’eut elle aucune émotion ? cette âme forte, mais passionnée, n’eut elle pas son orage ?… Cette question est tout autre, et sans hésiter je répondrai : Oui.

Qu’on me permette d’insister. — Ce fait, peu remarqué encore, n’est point un détail indifférent purement anecdotique de la vie privée. Il eut sur Mme Roland une grave influence en 91, et la puissante action qu’elle exerça dès cette époque serait beaucoup moins explicable, si l’on ne voyait à nu les causes particulières qui passionnaient alors cette âme, jusque-là calme et forte, mais d’une force toute assise en soi et sans action au dehors.

Mme Roland menait sa vie obscure, laborieuse, en 89, au triste clos de la Platière, près de Villefranche, et non loin de Lyon. Elle entend, avec toute la France, le canon de la Bastille : son sein s’émeut et se gonfle ; le prodigieux événement semble réaliser tous ses rêves, tout ce qu’elle a lu des Anciens, imaginé espéré ; voilà qu’elle a une patrie. La Révolution s’épand sur la France ; Lyon s’éveille, et Villefranche, la campagne, tous les villages. La fédération de 90 appelle à Lyon une moitié du royaume, toutes les députations de la garde nationale de la Corse à la Lorraine. Dès le matin Mme Roland était en extase sur l’admirable quai du Rhône, et s’enivrait de tout ce peuple, de cette fraternité nouvelle, de cette splendide aurore. Elle en écrivit le soir la relation pour son ami Champagneux, jeune homme de Lyon, qui, sans profit et par pur patriotisme, faisait un journal. Le numéro, non signé, fut vendu à soixante mille. Tous ces gardes nationaux, retournant chez eux, emportèrent, sans le savoir, l’âme de Mme Roland.

Elle aussi, elle retourna, elle revint pensive dans son désert au clos de la Platière, qui lui parut, plus qu’à l’ordinaire encore, stérile et aride. Peu propre alors aux travaux techniques dont l’occupait son mari, elle lisait le Procès-verbal, si intéressant ; des électeurs de 89, la révolution du 14 juillet, la prise de la Bastille. Le hasard voulut justement qu’un de ces électeurs, M. Bancal des Issarts, fût adressé aux Roland par leurs amis de Lyon, et passât quelques jours chez eux. M. Bancal, d’une famille de fabricants de Montpellier, mais transplantée à Cl’rmont, y avait été notaire ; il venait de quitter cette position lucrative pour se livrer tout entier aux études de son choix, aux recherches politiques et philanthropiques, aux devoirs du citoyen. Il avait environ quarante ans, rien de brillant, mais beaucoup de douceur et de sensibilité, un cœur bon et charitable. Il avait eu une éducation fort religieuse, et, après avoir traversé une période philosophique et politique, la Convention, une longue captivité en Autriche, il est mort dans de grands sentiments de piété, dans la lecture de la Bible, qu’il s’essayait à lire en hébreu.

Il fut amené à la Platière par un jeune médecin, Lanthenas, ami des Roland, qui vivait beaucoup chez eux, y passant des semaines, des mois, travaillant avec eux, pour eux, faisant leurs commissions. La douceur de Lanthenas, la sensibilité de Bancal des Issarts, la bonté austère mais chaleureuse de Roland, leur amour commun du beau et du bon, leur attachement à cette femme parfaite qui leur en présentait l’image, cela formait tout naturellement un groupe, une harmonie complète. Ils se convinrent si bien, qu’ils se demandèrent s’ils ne pourraient continuer de vivre ensemble. Auquel des trois vint cette idée, on ne le sait mais elle fut saisie par Roland avec vivacité, soutenue avec chaleur. Les Roland, en réunissant tout ce qu’ils avaient, pouvaient apporter à l’association soixante mille livres ; Lanthenas en avait vingt ou un peu plus, à quoi Bancal en aurait joint une centaine de mille. Cela faisait une somme assez ronde, qui leur permettait d’acheter des biens nationaux, alors à vil prix.

Rien de plus touchant, de plus digne, de plus honnête, que les lettres où Roland parle de ce projet à Bancal. Cette noble confiance, cette foi à l’amitié, à la vertu, donne et de Roland et d’eux tous la plus haute idée « Venez, mon ami, lui dit-il. Eh que tardez-vous ?… Vous avez vu notre manière franche et ronde : ce n’est point à mon âge qu’on change, quand on n’a jamais varié. Nous prêchons le patriotisme, nous élevons l’âme ; le docteur fait son métier ; ma femme est l’apothicaire des malades du canton. Vous et moi, nous ferons les affaires, etc.

La grande affaire de Roland c’était de catéchiser les paysans de la contrée, de leur prêcher le nouvel Évangile. Marcheur admirable malgré son âge, parfois le bâton à la main, il s’en allait jusqu’à Lyon avec son ami Lanthenas, jetant la bonne semence de la liberté sur tout le chemin. Le digne homme croyait trouver dans Bancal un auxiliaire utile, un nouveau missionnaire, dont la parole douce et onctueuse ferait des miracles. Habitué à voir l’assiduité désintéressée du jeune Lanthenas près de Mme Roland, il ne lui venait pas même à l’esprit que Bancal, plus âgé plus sérieux, pût apporter dans sa maison autre chose que la paix. Sa femme, qu’il aimait pourtant si profondément, il avait un peu oublié qu’elle fût une femme, n’y voyant que l’immuable compagnon de ses travaux. Laborieuse, sobre, fraîche et pure, le teint transparent, l’œil ferme et limpide, Mme Roland était la plus rassurante image de la force et de la vertu. Sa grâce était bien d’une femme, mais son mâle esprit, son cœur stoïque, étaient d’un homme. On dirait plutôt, à regarder ses amis, que, près d’elle, ce sont eux qui sont femmes ; Bancal, Lanthenas, Bosc, Champagneux, ont tous des traits assez doux. Et le plus femme de tous par le cœur peut-être, le plus faible, c’est celui qu’on croit le plus ferme, c’est l’austère Roland, faible d’une profonde passion de vieillard, suspendu à la vie de l’autre ; il n’y paraîtra que trop à la mort.

La situation eût été, sinon périlleuse, du moins pleine de combats, d’orages. C’était Volmar appelant Saint-Preux auprès de Julie, c’était la barque en péril aux rochers de Meillerie. Il n’y eût pas eu naufrage, croyons-le, mais il valait mieux ne pas s’embarquer.

C’est ce que Mme Roland écrit à Bancal dans une lettre vertueuse, mais en même temps trop naïve et trop émue. Cette lettre, adorablement imprudente, est restée par cela même un monument inappréciable de la pureté de Mme Roland, de son inexpérience, de la virginité de cœur qu’elle conserva toujours… On ne peut lire qu’à genoux.

Rien ne m’a jamais plus surpris, touché. Quoi ! ce héros fut donc vraiment une femme ? Voilà donc un moment (l’unique) où ce grand courage a fléchi. La cuirasse du guerrier s’entr’ouvre, et c’est une femme qu’on voit, le sein blessé de Clorinde.

Bancal avait écrivit aux Roland une lettre affectueuse, tendre, où il disait de cette union projetée : « Elle fera le charme de notre vie, et nous ne serons pas inutiles à nos semblables. Roland, alors à Lyon, envoya la lettre à sa femme. Elle était seule à la campagne ; l’été avait été très sec, la chaleur était très forte, quoiqu’on fût déjà en octobre. Le tonnerre grondait, et pendant plusieurs jours il ne cessa point, Orage au ciel, et sur la terre, orage de la passion, orage de la Révolution… De grands troubles, sans doute, allaient arriver, un flot inconnu d’événements qui devaient bientôt bouleverser les cœurs et les destinées dans ces grands moments d’attente, l’homme croit volontiers que c’est pour lui que Dieu tonne.

Mme Roland lut à peine, et elle fut inondée de larmes. Elle se mit à table sans savoir ce qu’elle écrirait ; elle écrivit son trouble même, ne cacha point qu’elle pleurait. C’était bien plus qu’un aveu tendre. Mais, en même temps, cette excellente et courageuse femme, brisant son espoir, se faisait l’effort d’écrire : « Non, je ne suis point assurée de votre bonheur, je ne me pardonnerais point de l’avoir troublé. Je crois vous voir l’attacher à des moyens que je crois faux, à une espérance que je dois interdire. » Tout le reste est un mélange bien touchant de vertu, de passion, d’inconséquence de temps à autre, un accent mélancolique, et je ne sais quelle sombre prévision du destin : « Quand est-ce que nous nous reverrons ?… Question que je me fais souvent et que je n’ose résoudre… Mais pourquoi chercher à pénétrer l’avenir que la nature a voulu nous cacher ? Laissons-le donc sous le voile imposant dont elle le couvre, puisqu’il ne nous est pas donné de le pénétrer ; nous n’avons sur lui qu’une sorte d’influence, elle est grande sans doute : c’est de préparer son bonheur par le sage emploi du présent… » — Et plus loin : « Il ne s’est point écoulé vingt-quatre heures dans la semaine que le tonnerre ne se soit fait entendre. Il vient encore de gronder. J’aime assez la teinte qu’il prête à nos campagnes, elle est auguste et sombre, mais elle serait terrible qu’elle n’inspirerait pas plus d’effroi… »

Bancal était sage et honnête. Bien triste, malgré l’hiver, il passa en Angleterre, et il y resta longtemps. Oserai-je le dire ? plus longtemps peut-être que Mme Roland ne l’eût voulu elle-même. Telle est l’inconséquence du cœur, même le plus vertueux. Ses lettres, lues attentivement, offrent une fluctuation étrange elle s’éloigne, elle se rapproche ; par moments elle se défie d’elle-même et par moments se rassure.

Qui dira qu’en février, partant pour Paris, où les affaires de la ville de Lyon amenaient Roland, elle n’ait pas, quelque joie secrète de se retrouver au grand centre où Bancal va nécessairement revenir ? Mais c’est justement Paris qui bientôt donne à ses idées un tout autre cours. La passion se transforme, elle se tourne entièrement du côté des affaires publiques. Chose bien intéressante et touchante à observer. Après la grande émotion de la fédération lyonnaise, ce spectacle attendrissant de l’union de tout un peuple, elle s’était trouvée faible et tendre au sentiment individuel. Et maintenant ce sentiment, au spectacle de Paris, redevient tout général, civique et patriotique ; Mme Roland se retrouve elle-même et n’aime plus que la France.

S’il s’agissait d’une autre femme, je dirais qu’elle fut sauvée d’elle-même par la Révolution, par la République, par le combat et la mort. Son austère union avec Roland fut confirmée par leur participation commune aux événements de l’époque. Ce mariage de travail devint un mariage de luttes communes, de sacrifices, d’efforts héroïques. Préservée ainsi, elle arriva, pure et victorieuse, à l’échafaud, à la gloire.

Elle vint à Paris en février 91, à la veille du moment si grave où devait s’agiter la question de la République ; elle y apportait deux forces : la vertu à la fois et la passion. Réservée jusque-là dans son désert pour les grands événements, elle arrivait avec une jeunesse d’esprit, une fraîcheur d’idées, de sentiments, d’impressions, à rajeunir les politiques les plus fatigués. Eux, ils étaient déjà las ; elle, elle naissait de ce jour.

Autre force mystérieuse. Cette personne très pure, admirablement gardée par le sort, arrivait pourtant le jour où la femme est bien redoutable, le jour où le devoir ne suffira plus, le jour où le cœur, longtemps contenu, s’épandra. Elle arrivait invincible, avec une force d’impulsion inconnue. Nul scrupule ne la retardait ; le bonheur voulait que, le sentiment personnel s’étant vaincu ou éludé, l’âme se tournât tout entière vers un noble but, grand, vertueux, glorieux, et, n’y sentant que l’honneur, se lançât à pleines voiles sur ce nouvel océan de la Révolution et de la patrie.

Voilà pourquoi, en ce moment, elle était irrésistible. Tel fut à peu près Rousseau, lorsque, après sa, passion malheureuse pour Mme d’Houdetot, retombé sur lui-même et rentré en lui, il y retrouva un foyer immense, cette inextinguible flamme où s’embrasa tout le siècle ; le nôtre, à cent ans de distance, en sent encore la chaleur.

Rien de plus sévère que le premier coup d’œil de Mme Roland sur Paris. L’Assemblée lui fait horreur, ses amis lui font pitié. Assise dans les tribunes de l’Assemblée ou des Jacobins, elle perce d’un œil pénétrant tous les caractères, elle voit à nu les faussetés, les lâchetés, les bassesses, la comédie des constitutionnels, les tergiversations, l’indécision des amis de la liberté. Elle ne ménage nullement ni Brissot, qu’elle aime, mais qu’elle trouve timide et léger, ni Condorcet, qu’elle croit double, ni Fauchet, dans lequel « elle voit bien qu’il y a un prêtre ». À peine fait-elle grâce à Pétion et Robespierre ; encore on voit bien que leurs lenteurs, leurs ménagements, vont peu à son impatience. Jeune, ardente, forte, sévère, elle leur demande compte à tous, ne veut pas entendre parler de délais, d’obstacles ; elle les somme d’être hommes et d’agir.

Au triste spectacle de la liberté entrevue, espérée, déjà perdue, selon elle, elle voudrait retourner à Lyon, « elle verse des larmes de sang… Il nous faudra, dit-elle (le 5 mai), une nouvelle insurrection, ou nous sommes perdus pour le bonheur ou la liberté ; mais je doute qu’il y ait assez de vigueur dans le peuple. La guerre civile même, tout horrible qu’elle soit, avancerait la régénération de notre caractère et de nos mœurs… — Il faut être prêt à tout, même à mourir sans regret. »

La génération dont Mme Roland désespère si aisément avait des dons admirables, la foi au progrès, le désir sincère du bonheur des hommes, l’amour ardent du bien public ; elle a étonné le monde par la grandeur des sacrifices. Cependant, il faut le dire, à cette époque où la situation ne commandait pas encore avec une force impérieuse, ces caractères formés sous l’Ancien-Régime, ne s’annonçaient pas sous un aspect mâle et sévère. Le courage d’esprit manquait. L’initiative du génie ne fut alors chez personne ; je n’excepte pas Mirabeau, malgré son gigantesque talent.

Les hommes d’alors, il faut le dire aussi, avaient déjà immensément écrit, parlé, combattu. Que de travaux, de discussions, d’événements entassés ! Que de réformes rapides ! Quel renouvellement du monde ! La vie des hommes importants de l’Assemblée, de la presse, avait été si laborieuse, qu’elle nous semble un problème ; deux séances de l’Assemblée, sans repos que les séances des Jacobins et autres clubs, jusqu’à onze heures ou minuit ; puis les discours à préparer pour le lendemain, les articles, les affaires et les intrigues, les séances des comités, les conciliabules politiques. L’élan immense du premier moment, l’espoir infini, les avaient d’abord mis à même de supporter tout cela. Mais enfin l’effort durait, le travail sans fin ni bornes ; ils étaient un peu retombés. Cette génération n’était plus entière d’esprit ni de forces ; quelque sincères que fussent ses convictions, elle n’avait pas la jeunesse, la fraîcheur d’esprit, le premier élan de la foi.

Le 22 juin, au milieu de l’hésitation universelle des politiques, Mme Roland n’hésita point. Elle écrivit, et fit écrire en province, pour qu’à l’encontre de la faible et pâle adresse des Jacobins les assemblées primaires demandassent une convocation générale : « Pour délibérer par oui et par non s’il convient de conserver au gouvernement la forme monarchique. » — Elle prouve très bien, le 24 ; que toute régence est impossible, qu’il faut suspendre Louis XVI, etc.

Tous ou presque tous reculaient, hésitaient, flottaient encore. Ils balançaient les considérations d’intérêts, d’opportunité, s’attendaient les uns les autres, se comptaient. « Nous n’étions pas douze républicains en 89, » dit Camille Desmoulins. Ils avaient bien multiplié en 91, grâce au voyage de Varennes, et le nombre était immense des républicains qui l’étaient sans le savoir ; il fallait le leur apprendre à eux-mêmes. Ceux-là seuls calculaient bien l’affaire, qui ne voulaient pas calculer. En tête de cette avant-garde marchait Mme Roland ; elle jetait le glaive d’or dans la balance indécise : son courage, et l’idée du droit.

  1. Avant son mariage avec Roland, Mlle Phlipon avait été obligée, par l’inconduite de son père, de se réfugier dans un couvent de la rue Neuve-Saint-Étienne, qui mène au Jardin des Plantes, petite rue si illustre par le souvenir de Pascal, de Rollin, de Bernardin de Saint-Pierre. Elle y vivait, non en religieuse, mais dans sa chambre entre Plutarque et Rousseau, gaie et courageuse, comme toujours, mais dans une extrême pauvreté, avec une sobriété plus que spartiate, et semblant déjà s’exercer aux vertus de la République.
  2. Voyez les portraits de Lemontey, Riouffe et tant d’autres ; comme gravure, le bon et naïf portrait mis par Champagneux en tête de la première édition des Mémoires (an VIII). Elle est prise peu avant le temps de sa mort, à trente-neuf ans. Elle est forte, et déjà un peu maman, si on ose le dire, très sereine, ferme et résolue, avec une tendance visiblement critique. Ce dernier caractère ne tient pas seulement à sa polémique révolutionnaire ; mais tels sont en général ceux qui ont lutté, qui ont peu donné au plaisir, qui ont contenu, ajourné la passion, qui n’ont pas ou enfin leur satisfaction en ce monde.
  3. Voyez la belle lettre à Bosc, alors fort troublé d’elle et triste de la voir transplantée près de Lyon, si loin de Paris : « Assise au coin du feu, après une nuit paisible et les soins divers de la matinée, mon ami à son bureau, ma petite à tricoter, et moi causant avec l’un, veillant l’ouvrage de l’autre, savourant le bonheur d’être bien chaudement au sein de ma petite et chère famille, écrivant à un ami, tandis que la neige tombe sur tant de malheureux, je m’attendris sur leur sort », ! etc. — Doux tableau d’intérieur, sérieux bonheur de la vertu, montré au jeune homme pour calmer son cœur, l’épurer, l’élever. Demain pourtant, le vent de la tempête aura emporté ce nid !…
  4. Ce fut lui aussi, l’honnête et digne Bosc, qui, au dernier moment, s’élevant au-dessus de lui-mème, pour accomplir en elle l’idéal suprême qu’il y avait toujours admiré, lui donna le noble conseil de ne point dérober sa mort aux regards, de ne point s’empoisonner, mais d’accepter l’échafaud, de mourir publiquement, d’honorer par son courage la République et l’humanité. Il la suit à l’immortalité, par ce conseil héroïque. Mme Roland y marche souriante, la main dans la main de son austère époux, et elle y mène avec elle ce jeune groupe d’aimables, d’irrévocable amis (sans parler de la Gironde), Bosc, Champagneux, Bancal des Issarts. Rien ne les séparera.
  5. Si vous cherchez ces indices, on vous renvoie à deux passages des Mémoires de Mme Roland, lesquels ne prouvent rien du tout. Elle parle des passions, « dont à peine, avec la vigueur d’un athlète, elle sauve l’âge mûr ». Que conclurez-vous de là ? Elle parle des « bonnes raisons » qui, vers le 31 mai, la poussaient au départ. Il est bien extraordinaire et absolument hardi d’induire que ces bonnes raisons ne peuvent être qu’un amour pour Barbaroux ou Buzot.