Les Femmes de la Révolution/20

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(tome 39p. 196-201).
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XX

LA PREMIÈRE FEMME DE DANTON (92-93)


La collection du colonel Maurin, malheureusement vendue et dispersée aujourd’hui, contenait, entre autres choses précieuses, un fort beau plâtre de la première femme de Danton, tiré, je crois, sur le mort. Le caractère en était la bonté, le calme et la force. On ne s’étonnait nullement qu’elle eût exercé beaucoup d’empire sur le cœur de son mari, et laissé tant de regrets.

Comment en eût-il été autrement ? celle-ci fut la femme de sa jeunesse et de sa pauvreté, de son premier temps obscur. Danton, alors avocat au conseil, avocat sans causes, ne possédant guère que des dettes, était nourri par son beau-père, le limonadier du coin du Pont-Neuf, qui, dit-on, leur donnait quelques louis par mois. Il vivait royalement sur le pavé de Paris, sans souci ni inquiétude, gagnant peu, ne désirant rien. Quand les vivres manquaient absolument au ménage, on s’en allait pour quelque temps au bois, à Fontenay près Vincennes, où le beau-père avait une petite maison.

Danton, avec une nature riche en éléments de vices, n’avait guère de vices coûteux. Il n’était ni joueur ni buveur. Il aimait les femmes, il est vrai, néanmoins surtout la sienne. Les femmes, c’était l’endroit sensible par où les partis l’attaquaient, cherchaient à acquérir quelque prise sur lui. Ainsi le parti d’Orléans essaya de l’ensorceler par la maîtresse du prince, la belle Mme de Buffon. Danton, par imagination, par l’exigence de son tempérament orageux, était fort mobile. Cependant son besoin d’amour réel et d’attachement le ramenait invariablement chaque soir au lit conjugal, à la bonne et chère femme de sa jeunesse, au foyer obscur de l’ancien Danton.

Le malheur de la pauvre femme fut d’être transportée brusquement, en 92, au ministère de la Justice, au terrible moment de l’invasion et des massacres de Paris. Elle tomba malade, au grand chagrin de son mari. Nous ne doutons nullement que ce fut en grande partie à cause d’elle que Danton fit, en novembre ou décembre, une dernière démarche, pénible, humiliante, pour se rapprocher de la Gironde, enrayer, s’il était possible, sur la pente de l’abîme qui allait tout dévorer.

L’écrasante rapidité d’une telle révolution qui lui jetait sur le cœur événement sur événement, avait brisé Mme Danton. La réputation terrible de son mari, sa forfanterie épouvantable d’avoir fait Septembre, l’avait tuée. Elle était entrée tremblante dans ce fatal hôtel du ministère de la Justice, et elle en sortit morte, je veux dire frappée à mort. Ce fut une ombre qui revint au petit appartement du passage du Commerce, dans la triste maison qui fait arcade et voûte entre le passage et la rue (triste elle-même) des Cordeliers ; c’est aujourd’hui la rue de l’École-de-Médecine.

Le coup était fort pour Danton. Il arrivait au point fatal où, l’homme ayant accompli par la concentration de ses puissances l’œuvre principale de sa vie, son unité diminue, sa dualité reparaît. Le ressort de la volonté étant moins tendu, reviennent avec force la nature et le cœur, ce qui fut primitif en l’homme. Cela, dans le cours ordinaire des choses, arrive en deux âges distincts, divisés par le temps. Mais alors, nous l’avons dit, il n’y avait plus de temps ; la Révolution l’avait tué, avec bien d’autres choses.

C’était déjà ce moment pour Danton. Son œuvre faite, le Salut public en 92, il eut, contre la volonté un moment détendue, l’insurrection de la nature, qui lui reprit le cœur, le fouilla durement, jusqu’à ce que l’orgueil et la fureur le reprissent à leur tour et le menassent rugissant à la mort.

Les hommes qui jettent la vie au dehors dans une si terrible abondance, qui nourrissent les peuples de leur parole, de leur poitrine brûlante, du sang de leur cœur, ont un grand besoin du foyer. Il faut qu’il se refasse, ce cœur, qu’il se calme, ce sang. Et cela ne se fait jamais que par une femme, et très bonne, comme était Mme Danton. Elle était, si nous en jugeons par le portrait et le buste, forte et calme, autant que belle et douce : la tradition d’Arcis, où elle alla souvent, ajoute qu’elle était pieuse, naturellement mélancolique, d’un caractère timide.

Elle avait eu le mérite, dans sa situation aisée et calme, de vouloir courir ce hasard, de reconnaître et suivre ce jeune homme, ce génie ignoré, sans réputation ni fortune. Vertueuse, elle l’avait choisi malgré ses vices, visibles en sa face sombre et bouleversée. Elle s’était associée à cette destinée obscure, flottante, et qu’on pouvait dire bâtie sur l’orage. Simple femme, mais pleine de cœur, elle avait saisi au passage cet ange de ténèbres et de lumière pour le suivre à travers l’abîme, passer le Pont-Aigu… Là elle n’eut plus la force, et glissa dans la main de Dieu.

« La femme, c’est la Fortune », a dit-l’Orient quelque part. Ce n’était pas seulement la femme qui échappait à Danton, c’était la fortune et son bon destin c’était la jeunesse et la Grâce, cette faveur dont le sort doue l’homme, en pur don, quand il n’a rien mérité encore. C’étaient la confiance et la foi, le premier acte de foi qu’on eût fait en lui. Une femme du prophète arabe lui demandant pourquoi toujours il regrettait sa première femme : « C’est, dit-il, qu’elle a cru en moi quand personne n’y croyait. »

Je ne doute aucunement que ce ne soit Mme Danton qui ait fait promettre à son mari, s’il fallait renverser le roi, de lui sauver la vie, du moins de sauver la reine, la pieuse Madame Elisabeth, les deux enfants. Lui aussi, il avait deux enfants : l’un conçu (on le voit par les dates) du moment sacré qui suivit la prise de la Bastille ; l’autre, de l’année 91 du moment où Mirabeau mort et la Constituante éteinte livraient l’avenir à Danton, où l’Assemblée nouvelle allait venir et le nouveau roi de la parole.

Cette mère, entre deux berceaux, gisait malade, soignée par la mère de Danton. Chaque fois qu’il rentrait, froissé, blessé des choses du dehors, qu’il laissait à la porte l’armure de l’homme politique et le masque d’acier, il trouvait cette blessure bien autre, cette plaie terrible et saignante, la certitude que, sous peu, il devait être déchiré de lui-même, coupé en deux, guillotiné du cœur. Il avait toujours aimé cette femme excellente ; mais sa légèreté, sa fougue, l’avaient parfois mené ailleurs. Et voilà qu’elle partait, voilà qu’il s’apercevait de la force et profondeur de sa passion pour elle. Et il n’y pouvait rien, elle fondait, fuyait, s’échappait de lui, à mesure que ses bras contractés serraient davantage.

Le plus dur, c’est qu’il ne lui était pas même donné de la voir au moins jusqu’au bout et de recevoir son adieu. Il ne pouvait rester ici ; il lui fallait quitter ce lit de mort. Sa situation contradictoire allait éclater ; il lui était impossible de mettre d’accord Danton et Danton. La France, le monde, allaient avoir les yeux sur lui dans ce fatal procès. Il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas se taire. S’il ne trouvait quelque ménagement qui ralliât le côté droit, et, par lui, le centre, la masse de la Convention, il lui fallait s’éloigner, fuir de Paris, se faire envoyer en Belgique, sauf à revenir quand le cours des choses et la destinée auraient délié ou tranché le nœud. Mais alors cette femme malade, si malade, vivrait-elle encore ? trouverait-elle en son amour assez de souffle et de force pour vivre jusque-là, malgré la nature, et garder le dernier soupir pour son mari de retour ?… On pouvait prévoir ce qui arriva, qu’il serait trop tard, qu’il ne reviendrait que pour trouver la maison vide, les enfants sans mère, et ce corps, si violemment aimé, au fond du cercueil. Danton ne croyait guère à l’âme, et c’est le corps qu’il poursuivit et qu’il voulut revoir, qu’il arracha de la terre, effroyable et défiguré, au bout de sept nuits et sept jours, qu’il disputa aux vers d’un frénétique embrassement.