Les Femmes de la Révolution/19

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(tome 39p. 187-195).
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XIX

LE PALAIS-ROYAL EN 93. — LES SALONS
COMMENT S’ÉNERVA LA GIRONDE


Les émotions trop vives, les violentes alternatives, les chutes et rechutes n’avaient pas seulement brisé le nerf moral ; elles avaient émoussé, ce semble, chez beaucoup d’hommes le sentiment qui survit à tous les autres, celui de la vie ; on l’eût cru très fort dans ces hommes qui se ruaient au plaisir si aveuglément, c’était souvent le contraire. Beaucoup, ennuyés, dégoûtés, très peu curieux de vivre, prenaient le plaisir pour suicide. On avait pu l’observer dès le commencement de la Révolution. À mesure qu’un parti politique faiblissait, devenait malade, tournait à la mort, les hommes qui l’avaient composé ne songeaient plus qu’à jouir : on l’avait vu pour Mirabeau, Chapelier, Talleyrand, Clermont-Tonnerre, pour le club de 89, réuni chez le premier restaurateur du Palais-Royal, à côté des jeux ; la brillante coterie ne fut plus qu’une compagnie de joueurs. Le centre aussi de la Législative et de la Convention, tant d’hommes précipités au cours de la fatalité, allaient se consoler, s’oublier dans ces maisons de ruine. Ce Palais-Royal, si vivant, tout éblouissant de lumière, de luxe et d’or, de belles femmes qui allaient à vous, vous priaient d’être heureux, de vivre, qu’était-ce, en réalité, sinon la maison de la mort ?

Elle était là, sous toutes ses formes, et les plus rapides. Au perron, les marchands d’or, aux galeries de bois, les filles. Les premiers, embusqués au coin des marchands de vins, des petits cafés, vous offraient, à bon compte, les moyens de vous ruiner. Votre portefeuille, réalisé sur-le-champ en monnaie courante, laissait bonne part au Perron, une autre aux cafés, puis aux jeux du premier étage, le reste au second. Au comble, on était à sec tout s’était évaporé.

Ce n’étaient plus ces premiers temps du Palais-Royal, où ses cafés furent les églises de la Révolution naissante, où Camille, au café de Foy, prêcha la croisade. Ce n’était plus cet âge d’innocence révolutionnaire où le bon Fauchet professait au Cirque la doctrine des Amis, et l’association philanthropique du Cercle de la Vérité. Les cafés, les restaurateurs étaient très fréquentés, maisons sombres. Telles de ces boutiques fameuses allaient devenir funèbres. Le restaurateur Février vit tuer chez lui Saint-Fargeau. Tout près, au café Corraza, fut tramée la mort de la Gironde.

La vie, la mort, le plaisir rapide, grossier, violent, le plaisir exterminateur, voilà le Palais-Royal de 93.

Il fallait des jeux, et qu’on pût sur une carte se jouer en une fois, d’un seul coup se perdre.

Il fallait des filles : non point cette race chétive que nous voyons dans les rues, propre à confirmer les hommes dans la continence. Les filles qu’on promenait alors étaient choisies, s’il faut le dire, comme on choisit dans les pâturages normands les gigantesques animaux, florissants de chair et de vie, qu’on montre au carnaval. Le sein nu, les épaules, les bras nus, en plein hiver, la tête empanachée d’énormes bouquets de fleurs, elles dominaient de haut toute la foule des hommes. Les vieillards se rappellent, de la Terreur au Consulat, avoir vu au Palais-Royal quatre blondes colossales, énormes, véritables atlas de la prostitution, qui, plus que nulle autre ont porté le poids de l’orgie révolutionnaire. De quel mépris elles voyaient s’agiter aux galeries de bois l’essaim des marchandes de modes, dont la mine spirituelle et les piquantes œillades rachetaient peu la maigreur !

Voilà les côtés visibles du Palais-Royal. Mais qui aurait parcouru les deux vallées de Gomorrhe qui circulent tout autour, qui eût monté les neuf étages, du passage Radziwill, véritable tour de Sodome, eût trouvé bien autre chose. Beaucoup aiment mieux ces antres obscurs, ces trous ténébreux, petits tripots, bouges, culs-de-sac, caves éclairées le jour par des lampes, le tout assaisonné de cette odeur fade de vieille maison, qui, à Versailles même, au milieu de toutes ses pompes, saisissait l’odorat dès le bas de l’escalier. La vieille duchesse de D…, rentrant aux Tuileries en 1814, lorsqu’on la félicitait, qu’on lui montrait que le bon temps était tout à fait revenu : « Oui, dit-elle tristement ; mais ce n’est pas là l’odeur de Versailles. »

Voilà le monde sale, infect, obscur, de jouissances honteuses, où s’était réfugiée une foule d’hommes, les uns contre-révolutionnaires, les autres désormais sans parti, dégoûtés, ennuyés, brisés par les événements, n’ayant plus ni cœur ni idée. Ceux-là étaient déterminés à se créer un alibi dans le jeu et dans les femmes, pendant tout ce temps d’orage. Ils s’enveloppaient là-dedans, bien décidés à ne penser plus. Le peuple mourait de faim et l’armée de froid ; que leur importait ? Ennemis de la Révolution qui les appelait au sacrifice, ils avaient l’air de lui dire « Nous sommes dans ta caverne tu peux nous manger un à un, moi demain, lui aujourd’hui… Pour cela d’accord ; mais pour faire de nous des hommes, pour réveiller notre cœur, pour nous rendre généreux, sensibles aux souffrances infinies du monde… pour cela, nous t’en délions. »

Nous avons plongé ici au plus bas de l’égoïsme, ouvert la sentine, regardé l’égout… Assez, détournons la tête.

Et sachons bien, toutefois, que nous n’en sommes pas quittes. Si nous nous élevons au-dessus, c’est par transitions insensibles. Des maisons de filles aux maisons de jeux, alors innombrables, peu de différence, les jeux étant tenus généralement par des dames équivoques. Les salons d’actrices arrivent au-dessus, et de niveau, tout à côté, ceux de telles femmes de lettres, telles intrigantes politiques. Triste échelle où l’élévation n’est pas amélioration. Le plus bas peut-être encore était le moins dangereux. Les filles, c’est l’abrutissement et le chemin de la mort. Les dames ici, le plus souvent, c’est une autre mort, et pire, celle des croyances et des principes, l’énervation des opinions, un art fatal pour amollir, détremper les caractères.

Qu’on se représente des hommes nouveaux sur le terrain de Paris jetés dans un monde pareil, où tout se trouvait d’accord pour les affaiblir et les amoindrir, leur ôter le nerf civique, l’enthousiasme et l’austérité. La plupart des Girondins perdirent, sous cette influence, non pas l’ardeur du combat, non pas le courage, non la force de mourir, mais plutôt celle de vaincre, la fixe et forte résolution de l’emporter à tout prix. Ils s’adoucirent, n’eurent plus « cette âcreté dans le sang qui fait gagner des batailles ». Le plaisir aidant la philosophie, ils se résignèrent. Dés qu’un homme politique se résigne, il est perdu.

Ces hommes, la plupart très jeunes, jusque-là ensevelis dans l’obscurité des provinces, se voyaient transportés tout à coup en pleine lumière, en présence d’un luxe tout nouveau pour eux, enveloppés des paroles flatteuses, des caresses du monde élégant. Flatteries, caresses d’autant plus puissantes qu’elles étaient souvent sincères ; on admirait leur énergie, et l’on avait tant besoin d’eux ! Les femmes surtout, les femmes les meilleures, ont en pareil cas une influence dangereuse, à laquelle nul ne résiste. Elles agissent par leurs grâces, souvent plus encore par l’intérêt touchant qu’elles inspirent, par leurs frayeurs qu’on veut calmer, par le bonheur qu’elles ont réellement à se rassurer près de vous. Tel arrivait bien en garde, armé, cuirassé, ferme à toute séduction ; la beauté n’y eût rien gagné. Mais que faire contre une femme qui a peur, et qui le dit, qui vous prend les mains, qui se serre à vous ?… « Ah ! monsieur ! ah mon ami, vous pouvez encore nous sauver. Parlez pour nous, je vous prie ; rassurez-moi, faites pour moi telle démarche, tel discours… Vous ne le feriez pas pour d’autres, je le sais, mais vous le ferez pour moi… Voyez comme bat mon cœur ! »

Ces dames étaient fort habiles. Elles se gardaient bien d’abord de montrer l’arrière-pensée. Au premier jour, vous n’auriez vu dans leurs salons que de bons républicains, modérés, honnêtes. Au second déjà, l’on vous présentait des Feuillants, des Fayettistes. Et pour quelque temps encore, on ne montrait pas davantage. Enfin, sûre de son pouvoir, ayant acquis le faible cœur, ayant habitué les yeux, les oreilles, à ces nuances de sociétés peu républicaines, on démasquait le vrai fonds, les vieux amis royalistes pour qui l’on avait travaillé. Heureux, si le pauvre jeune homme, arrivé très pur à Paris, ne se trouvait pas à son insu mêlé aux gentilshommes espions, aux intrigants de Coblentz.

La Gironde tomba ainsi presque entière aux filets de la société de Paris. On ne demandait pas aux Girondins de se faire royalistes ; on se faisait Girondin. Ce parti devenait peu à peu l’asile du royalisme, le masque protecteur sous lequel la contre-révolution put se maintenir à Paris, en présence de la Révolution même. Les hommes d’argent, de banque, s’étaient divisés les uns Girondins, d’autres Jacobins. Cependant la transition de leurs premières opinions, trop connues, aux opinions républicaines, leur semblait plus aisée du côté de la Gironde. Les salons d’artistes surtout, de femmes à la mode, étaient un terrain neutre où les hommes de banque rencontraient, comme par hasard, les hommes politiques, causaient avec eux, s’abouchaient, sans autre présentation, finissaient par se lier.

Mais les relations les plus pures, les plus éloignées de l’intrigue, celles du véritable amour, n’en contribuèrent pas moins à briser le nerf de la Gironde. L’amour de Mlle Candeille ne fut nullement étranger à la perte de Vergniaud. Cette préoccupation de cœur augmenta son indécision, son indolence naturelle. On disait que son âme semblait souvent errer ailleurs. Ce n’était pas sans raison. Cette âme, dans le temps où la patrie l’eût réclamée tout entière, elle habitait dans une autre âme. Un cœur de femme, faible et charmant, tenait comme enfermé ce cœur de lion de Vergniaud. La voix et la harpe de Mlle Candeille, la belle, la bonne, l’adorable, l’avaient fasciné. Pauvre, il fut aimé, préféré de celle que la foule suivait. La vanité n’y eut point part, ni les succès de l’orateur, ni ceux de la jeune muse, dont une pièce obtenait cent cinquante représentations.

Cette femme belle et ravissante, pleine de grâce morale, touchante par son talent, par ses vertus d’intérieur, par sa tendre piété filiale, avait recherché, aimé ce paresseux génie, qui dormait sur les hauteurs ; elle que la foule suivait, elle s’était écartée de tout pour monter à lui. Vergniaud s’était laissé aimer ; il avait enveloppé sa vie dans cet amour, et il y continuait ses rêves. Trop clairvoyant toutefois pour ne pas voir que tous deux suivaient les bords d’un abîme, où sans doute il faudrait tomber. Autre tristesse : cette femme accomplie qui s’était donnée à lui, il ne pouvait la protéger. Elle appartenait, hélas au public ; sa piété, le besoin de soutenir ses parents, l’avaient menée sur le théâtre, exposée aux caprices d’un monde si orageux. Celle qui voulait plaire à un seul, il lui fallait plaire à tous, partager entre cette foule avide de sensations, hardie, immorale, le trésor de sa beauté, auquel un seul avait droit. Chose humiliante et douloureuse terrible aussi, à faire trembler, en présence des factions, quand l’immolation d’une femme pouvait être, à chaque instant, un jeu cruel des partis, un barbare amusement.

Là était bien vulnérable le grand orateur. Là craignait celui qui ne craignait rien. Là, il n’y avait plus ni cuirasse, ni habit, rien qui garantît son cœur.

Ce temps aimait le danger. Ce fut justement au milieu du procès du Louis XVI, sous les regards meurtriers des partis qui se marquaient pour la mort, qu’ils dévoilèrent au public l’endroit qu’on pouvait frapper. Vergniaud venait d’avoir le plus grand de ses triomphes, le triomphe de l’humanité. Mlle Candeille elle-même, descendant sur le théâtre, joua sa propre pièce, la Belle Fermière. Elle transporta le public ravi à cent lieues, à mille de tous les événements, dans un monde doux et paisible, où l’on avait tout oublie, même le danger de la patrie.

L’expérience réussit. La Belle Fermière eut un succès immense ; les Jacobins eux-mêmes épargnèrent cette femme charmante, qui versait a tous l’opium d’amour, les eaux du Léthé. L’impression n’en fut pas moins peu favorable à la Gironde. La pièce de l’amie de Vergniaud révélait trop que son parti était celui de l’humanité et de la nature plus encore que de la patrie, qu’il serait l’abri des vaincus, qu’enfin ce parti n’avait pas l’inflexible austérité dont le temps avait besoin.