Les Femmes de la Révolution/24

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(tome 39p. 214-222).
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XXIV

ROBESPIERRECHEZ Mme DUPLAY (91-95)


Un petit portrait, médiocre et fade, de Robespierre à dix-sept ans, le représente une rose à la main, peut être pour indiquer qu’il était déjà membre de l’académie des Rosati d’Arras. Il tient cette rose sur son cœur. On lit au bas cette douce légende : Tout pour mon amie. (Collection Saint-Albin.)

Le jeune homme d’Arras, transplanté à Paris, resta-t-il invariablement fidèle à cette pureté sentimentale ? Nous l’ignorons. À la Constituante, peut-être, l’intime amitié des Lameth et autres jeunes nobles de la gauche, l’en fit quelque peu dévier. Peut-être, dans les premiers mois de cette Assemblée, croyant avoir besoin d’eux, voulant resserrer ce lien par un entraînement calculé, ne fut-il pas étranger à la corruption du temps[1]. S’il en fut ainsi, il aura cru suivre encore en cela son maître Rousseau, le Rousseau des Confessions. Mais de bonne heure il se releva, et personne n’ordonna plus heureusement sa vie dans l’épuration progressive. L’Émile le Vicaire Savoyard, le Contrat social, l’affranchirent et l’ennoblirent : il devint vraiment Robespierre. Comme mœurs, il n’est point descendu.

Nous l’avons vu, le soir du massacre du Champ de Mars (17 juillet 91), prendre asile chez un menuisier ; un heureux hasard le voulut ainsi ; mais s’il y revint, s’y fixa, ce ne fût en rien un hasard.

Au retour de son triomphe d’Arras, après la Constituante, en octobre 91, il s’était logé avec sa sœur, dans un appartement de la rue Saint-Florentin, noble rue, aristocratique, dont les nobles habitants avaient émigré. Charlotte de Robespierre, d’un caractère roide et dur, avait, dès sa première jeunesse, les aigreurs d’une vieille fille ; son altitude et ses goûts étaient ceux de l’aristocratie de province ; elle eut fort aisément tourné à la grande dame. Robespierre, plus fin et plus féminin, n’en avait pas moins aussi, dans la roideur de son maintien, sa tenue sèche, mais soignée, un certain air d’aristocratie parlementaire. Sa parole était toujours noble, dans la familiarité même, ses prédilections littéraires pour les écrivains nobles ou tendus, pour Racine ou pour Rousseau.

Il n’était point membre de la Législative, Il avait refusé la place d’accusateur public, parce que, disait-il, s’étant violemment prononcé contre ceux qu’on poursuivait, ils l’auraient pu récuser comme ennemi personnel. On supposait aussi qu’il aurait eu trop de peine à surmonter ses répugnances pour la peine de mort. À Arras, elles l’avaient décidé à quitter sa place de juge d’Église. À l’Assemblée constituante, il s’était déclaré contre la peine de mort, contre la loi martiale et toute mesure violente de salut public, qui répugnait trop à son cœur.

Dans cette année de septembre 91 à septembre 92, Robespierre, hors des fonctions publiques, sans mission ni occupation que celle de journaliste et de membre des Jacobins, était moins sur le théâtre. Les Girondins y étaient ; ils y brillaient par leur accord parfait avec le sentiment national sur la question de la guerre. Robespierre et les Jacobins prirent la thèse de la paix, thèse essentiellement impopulaire qui leur fit grand tort. Nul doute qu’à cette époque la popularité du grand démocrate n’eût un besoin essentiel de se fortifier et de se rajeunir. Il avait parlé longtemps, infatigablement, trois années, occupé, fatigué l’attention ; il avait eu, à la fin, son triomphe et sa couronne. Il était à craindre que le public, ce roi, fantasque comme un roi, facile à blaser, ne crût l’avoir assez payé, et n’arrêtât son regard sur quelque autre favori.

La parole de Robespierre ne pouvait changer, il n’avait qu’un style ; son théâtre pouvait changer et sa mise en scène. Il fallait une machine. Robespierre ne la chercha pas ; elle vint à lui, en quelque sorte. Il l’accepta, la saisit, et regarda, sans nul doute, comme une chose heureuse et providentielle de loger chez un menuisier.

La mise en scène est pour beaucoup dans la vie révolutionnaire. Marat, d’instinct, l’avait senti. Il eût pu, très commodément, rester dans son premier asile, le grenier du boucher Legendre ; il préféra les ténèbres de la cave des Cordeliers ; cette retraite souterraine d’où ses brûlantes paroles faisaient chaque matin éruption, comme d’un volcan inconnu, charmait son imagination ; elle devait saisir celle du peuple. Marat, fort imitateur, savait parfaitement qu’en 88 le Marat belge, le jésuite Feller, avait tiré grand parti pour sa popularité d’avoir élu domicile, à cent pieds sous terre, tout au fond d’un puits de houille.

Robespierre n’eût pas imité Feller ni Marat, mais il saisit volontiers l’occasion d’imiter Rousseau, de réaliser en pratique le livre qu’il imitait sans cesse en parole, de copier l’Émile d’aussi près qu’il le pourrait.

Il était malade, rue Saint-Florentin, vers la fin de 91, malade de ses fatigues, malade d’une inaction nouvelle pour lui, malade aussi de sa sœur, lorsque Mme Duplay vint faire à Charlotte une scène épouvantable pour ne pas l’avoir avertie de la maladie de son frère. Elle ne s’en alla pas sans enlever Robespierre, qui se laissa faire d’assez bonne grâce. Elle l’établit chez elle, malgré l’étroitesse du logis, dans une mansarde très propre, où elle mit les meilleurs meubles de la maison, un assez beau lit bleu et blanc avec quelques bonnes chaises. Des rayons de sapin, tout neufs, étaient alentour, pour poser les quelques livres, peu nombreux, de l’orateur ; ses discours, rapports, mémoires, etc., très nombreux, remplissaient le reste. Sauf Rousseau et Racine, Robespierre ne lisait que Robespierre. Aux murs, la main passionnée de Mme Duplay avait suspendu partout les images et portraits qu’on avait faits de son dieu ; quelque part qu’il se tournât, il ne pouvait éviter de se voir lui-même ; à droite, à gauche, Robespierre, Robespierre encore, Robespierre toujours.

Le plus habile politique, qui eut bâti la maison spécialement pour cet usage, n’eût pas si bien réussi que l’avait fait le hasard. Si ce n’était une cave, comme le logis de Marat, la petite cour noire et sombre valait au moins une cave. La maison basse, dont les tuiles verdâtres attestaient l’humidité, avec le jardinet sans air qu’elle possédait au de la, était comme étouffée entre les maisons géantes de la rue Saint-Honoré, quartier mixte, à cette époque, de banque et d’aristocratie. Plus bas, c’étaient les hôtels princiers du faubourg et la splendide rue Royale, avec l’odieux souvenir des quinze cents étouffés du mariage de Louis XVI. Plus haut c’étaient les hôtels des Fermiers-généraux de la place Vendôme, bâtis de la misère du peuple.

Quelles étaient les impressions des visiteurs de Robespierre, des dévots, des pèlerins, quand, dans ce quartier impie où tout leur blessait les yeux, ils venaient contempler le Juste ? La maison prêchait, parlait. Dès le seuil, l’aspect pauvre et triste de la cour, le hangar, le rabot, les planches, leur disaient le mot du peuple : « C’est ici l’incorruptible. » – S’ils montaient, la mansarde les faisait se récrier plus encore propre et pauvre, laborieuse visiblement, sans parure que les papiers du grand homme sur des planches de sapin, elle disait sa moralité parfaite, ses travaux infatigables, une vie donnée toute au peuple. Il n’y avait pas là le théâtral, le fantasmagorique du maniaque Marat, se démenant dans sa cave, variable de parole et de mise. Ici, nul caprice, tout réglé, tout honnête, tout sérieux. L’attendrissement venait, on croyait avoir vu, pour la première fois, en ce monde, la maison de la vertu.

Notez pourtant avec cela que la maison, bien regardée, n’était pas une habitation d’artisan. Le premier meuble qu’on apercevait dans, le petit salon du bas en avertissait assez. C’était un clavecin, instrument rare alors, même chez la bourgeoisie. L’instrument faisait deviner l’éducation que Mlles Duplay recevaient, chacune à son tour, au couvent voisin, au moins pendant quelques mois. Le menuisier n’était pas précisément menuisier ; il était entrepreneur en menuiserie de bâtiment. La maison était petite, mais enfin elle lui appartenait ; il logeait chez lui.

Tout ceci avait deux aspects ; c’était le peuple d’une part, et ce n’était pas le peuple ; c’était, si l’on veut, le peuple industrieux, laborieux, passé récemment, par ses efforts et son travail, à l’état de petite bourgeoisie. La transition était visible. Le père, bonhomme ardent et rude, la mère, d’une volonté forte et violente, tous deux pleins d’énergie, de cordialité, étaient bien des gens du peuple. La plus jeune des quatre filles en avait la verve et l’élan ; les autres s’en écartaient déjà, l’aînée surtout, que les patriotes appelaient avec une galanterie respectueuse Mlle Cornélia. Celle-ci, décidément, était une demoiselle ; elle aussi sentait Racine, lorsque Robespierre faisait quelquefois la lecture en famille. Elle avait à toute chose une grâce de fierté austère, au ménage comme au clavecin ; qu’elle aidât sa mère au hangar, pour laver ou pour préparer le repas de la famille, c’était toujours Cornélia.

Robespierre passa là une année, loin de la tribune écrivain et journaliste, préparant tout le jour les articles et les discours qu’il devait le soir débiter aux Jacobins ; une année, la seule, en réalité qu’il ait vécu en ce monde.

Mme Duplay trouvait très doux de le tenir là, l’entourait d’une garde inquiète. On peut en juger par la vivacité avec laquelle elle dit au Comité du 10 août, qui cherchait chez elle un lieu sûr « Allez-vous-en : vous allez compromettre Robespierre. »

C’était l’enfant de la maison, le dieu. Tous s’étaient donnés à lui. Le fils lui servait de secrétaire, copiait, recopiait ses discours tant raturés. Le père Duplay, le neveu, l’écoutaient insatiablement, dévoraient toutes ses paroles. Mlles Duplay le voyaient comme un frère la plus jeune, vive et charmante, ne perdait pas une occasion de décider le pâle orateur. Avec une telle hospitalité, nulle maison n’eût été triste. La petite cour, avivée par la famille et les ouvriers, ne manquait pas de mouvement. Robespierre de sa mansarde, de la table de sapin où il écrivait, s’il levait les yeux entre deux périodes, voyait aller et venir, de la maison au hangar, du hangar à la maison, Mlle Cornélia ou telle de ses aimables sœurs. Combien dut-il être fortifié dans sa pensée démocratique par une si douce image de la vie du peuple ! Le peuple, moins la vulgarité, moins la misère et les vices, compagnons de la misère ! Cette vie, à la fois populaire et noble, où les soins domestiques se rehaussent de la distinction morale de ceux qui s’y livrent ! La beauté que prend le ménage, même en ses côtés les plus humbles, l’excellence du repas préparé par la main aimée !… qui n’a senti toutes ces choses ? Et nous ne doutons pas que l’infortuné Robespierre, dans la vie sèche, sombre, artificielle, que les circonstances lui avaient faite depuis sa naissance, n’ait pourtant senti ce moment du charme de la nature, joui de ce doux rayon.

Il reste bien entendu qu’avec une telle famille un dédommagement était difficile. Un Jacobin dissident fit un jour à Robespierre le reproche « d’exploiter la maison Duplay, de se faire nourrir par eux, comme Orgon nourrit Tartuffe », reproche bas et grossier d’un homme indigne de sentir la fraternité de l’époque et le bonheur de l’amitié.

Ce qui est certain, c’est que Robespierre n’entra chez Mlle Duplay qu’à la condition de payer pension. Sa délicatesse le voulait ainsi. On ne le contredit pas, on le laissa dire. Peut-être même fallut-il, pour le contenter, recevoir les premiers mois. Mais dans l’entraînement terrible de sa courte destinée, dans l’accablement de chaque jour, il perdit la chose de vue, se croyant d’ailleurs sans doute sûr de dédommager ses amis d’une autre manière. Il n’avait en réalité que son traitement de député, qu’il oubliait même souvent de toucher. La pension payée à sa sœur, avec quelques dépenses en linge ou habits, et quelques sous donnés sur la route à des petits Savoyards, il ne lui restait exactement rien. Les dix mille francs qu’on aurait trouvés sur lui au 9 thermidor sont une fable de ses ennemis. Il devait alors quatre mille francs de pension à Mme Duplay.

    anecdote suspecte. Je la tiens d’un artiste illustre, véridique, admirateur de Robespierre, mais qui la tenait lui-même de M. Alexandre de Lameth. L’artiste reconduisant un jour le vieux membre de la Constituante, celui-ci lui montre, rue de Fleurus, l’ancien hôtel des Lameth, et lui dit qu’un soir Robespierre, ayant dîné là avec eux, se préparait à retourner chez lui, rue de Saintonge, au Marais ; il s’aperçut qu’il avait oublié sa bourse, et emprunta un écu de six francs, disant qu’il en avait besoin, parce qu’au retour il devait s’arrêter chez une fille : « Cela vaut mieux, dit-il, que de séduire les femmes de ses amis. » — Si l’on veut croire que Lameth n’a pas inventé ce mot, l’explication la plus probable, à mon sens, c’est que Robespierre, débarqué récemment à Paris et voulant se faire adopter par le parti le plus avancé, qui, dans la Constituante, était la jeune noblesse, croyait utile d’en imiter les mœurs, au moins en paroles. Il y a à parier qu’il sera retourné tout droit dans son honnête Marais.

  1. En 90, apparemment, il en était à Héloïse, il avait une maîtresse (voy. notre Histoire, t. II). Pour sa conduite en 89, j’hésite à raconter une