Les Femmes de la Révolution/25

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(tome 39p. 223-233).
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XXV

LUCILE DESMOULINS (AVRIL 94)


L’Assemblée, constituante avait ordonné qu’en chaque commune, dans la salle municipale où se faisaient les mariages, les déclarations de naissance et de mort, il y aurait un autel.

Les, trois moments pathétiques de la destinée humaine se trouvant ainsi consacrés à l’autel de la Commune, et les religions de la famille unies à celles de la Patrie, cet autel fût bientôt devenu le seul, et la municipalité eût été le temple.

Le conseil de Mirabeau eût été suivi : « Vous n’aurez rien fait, si vous ne -christianisez la Révolution. »

Plusieurs ouvriers du faubourg Saint-Antoine, en 93, déclarèrent, qu’ils ne croyaient pas leurs mariages légitimes, s’ils n’étaient consacrés à la Commune par le magistrat.

Camille Desmoulins, en 91, se maria à Saint-Sulpice selon le rit catholique ; la famille de sa femme le voulut ainsi. Mais en 92, son fils Horace étant né, il le porta lui-même à l’Hôtel de Ville, réclama la loi de l’Assemblée constituante. Ce fut le premier exemple du baptême républicain.

Le plus touchant souvenir de toute la Révolution est celui de son grand écrivain, le bon et éloquent Camille, de sa charmante Lucile, de l’acte qui les mena tous deux à la mort (et auquel elle contribua très directement), la proposition si hardie, en pleine Terreur, d’un Comité de clémence.

Pauvre, disons mieux, indigent en 89, peu favorisé de la nature sous le rapport physique, et, de plus, à peu près bègue, Camille, par l’attrait du cœur, le charme du plus piquant esprit, avait conquis sa Lucile, jolie, gracieuse, accomplie, et relativement riche. Il existait d’elle un portrait, unique peut-être, une précieuse miniature (collection du colonel Maurin). Qu’est-elle devenue maintenant ? dans quelles mains est-elle passée ? Cette chose appartient à la France. Je prie l’acquéreur, quel qu’il soit, de s’en souvenir, et de nous la rendre. Qu’elle soit placée au Musée en attendant le musée révolutionnaire qu’on formera tôt ou tard.

Lucile était fille d’un ancien commis des finances, et d’une très belle et excellente femme qu’on prétendait avoir été maîtresse du ministre des finances Terray. Son portrait est d’une jolie femme d’une classe peu élevée, comme le nom en témoigne : Lucile Duplessis Laridon. Jolie, mais surtout mutine ; un petit Desmoulins en femme. Son charmant petit visage ému, orageux, fantasque, a le souffle de la France libre (le beau pamphlet de son mari). Le génie a passé par là, on le sent, l’amour d’un homme de génie[1].

Nous ne résistons pas au plaisir de copier la page naïve dans laquelle cette jeune femme de vingt ans conte ses émotions dans la nuit du 8 août :


« Le 8 août, je suis revenue de la campagne ; déjà tous les esprits fermentaient bien fort ; j’eus des Marseillais à dîner, nous nous amusâmes assez. Après le dîner nous fûmes chez M. Danton. La mère pleurait, elle était on ne peut plus triste ; son petit avait l’air hébété. Danton était résolu ; moi, je riais comme, une folle. Ils craignaient que l’affaire n’eût pas lieu ; quoique je n’en fusse pas du tout sûre, je leur disais, comme si je le savais bien, je leur disais qu’elle aurait lieu. « Mais peut-on rire ainsi ? » me disait Mme Danton. « Hélas lui dis-je, cela me présage que je verserai bien des larmes ce soir. » Il faisait beau ; nous fîmes quelques tours dans la rue il y avait assez de monde. Plusieurs sans-culottes passèrent en criant : « Vive la nation » Puis des troupes à cheval ; enfin des troupes immenses. La peur me prit. Je dis à Mme Danton : « Allons-nous-en. » Elle rit de ma peur ; mais à force de lui en dire, elle eut peur aussi. Je dis à sa mère « Adieu, vous ne tarderez pas à entendre sonner le tocsin. »

Arrivés chez elle, je vis que chacun s’armait. Camille, mon cher Camille, arriva avec un fusil. Ô Dieu ! je m’enfonçai dans l’alcôve ; je me cachai avec mes deux mains, et je me mis à pleurer. Cependant, ne voulant pas montrer tant de faiblesse et dire tout haut à Camille que je ne voulais pas qu’il se mêlât dans tout cela, je guettai le moment où je pouvais lui parler sans être entendue, et lui dis toutes mes craintes. Il me rassura en me disant qu’il ne quitterait pas Danton. J’ai su depuis qu’il s’était exposé. Fréron avait l’air déterminé à périr. « Je suis las de la vie, disait-il, je ne cherche qu’à mourir. » Chaque patrouille qui venait, je croyais les voir pour la dernière fois. J’allai me fourrer dans le salon, qui était sans lumière, pour ne pas voir tous ces apprêts. Nos patriotes partirent ; je fus m’asseoir près d’un lit, accablée, anéantie, m’assoupissant parfois ; et, lorsque je voulais parler, je déraisonnais. Danton vint se coucher, il n’avait pas l’air fort empressé, il ne sortit presque point. Minuit approchait, on vint le chercher plusieurs fois ; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des Cordeliers sonna ; il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j’écoutais le son de cette fatale cloche. Danton revint. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et de mauvaises nouvelles ; je crus m’apercevoir que leur projet était d’aller aux Tuileries ; je le leur dis en sanglotant. Je crus que j’allais m’évanouir. Mme Robert demandait son mari à tout le monde. « S’il périt, me dit-elle, je, ne lui survivrai pas. Mais ce Danton, lui, ce point de ralliement ! si mon mari périt, je suis femme à le poignarder… » Camille revint à une heure ; il s’endormit sur mon épaule… Mme Danton semblait se préparer à la mort de son mari. Le matin on tira le canon. Elle écoute, pâlit, se laisse aller, et s’évanouit…

« Qu’allons-nous devenir, ô mon pauvre Camille ? je n’ai plus la force de respirer… Mon Dieu ! s’il est vrai que tu existes, sauve donc des hommes qui sont dignes de toi… Nous voulons être libres ; ô Dieu ! qu’il en coûte !… »


Lucile, qui se montre si naïvement dans sa faiblesse de femme, fut un héros à la mort.

Il faut la voir à ce moment décisif où il fut délibéré, entre Desmoulins et ses amis, s’il ferait le pas décisif, et probablement mortel, de réclamer pour les libertés de la presse et de la tribune, étouffées par l’arrestation de son ami Fabre d’Églantine, s’il oserait se mettre en travers du torrent de la Terreur !

Qui ne voyait en ce moment le danger du pauvre artiste ?… Entrons dans cette humble et glorieuse maison (rue de l’Ancienne-Comédie, près de la rue Dauphine). Au premier demeurait Fréron. Au second Camille Desmoulins et sa charmante Lucile. Leurs amis, terrifiés, venaient les prier, les avertir, les arrêter, leur montrer l’abîme. Un homme nullement timide, le général Brune, familier de la maison, était un matin chez eux, et conseillait la prudence. Camille fit déjeuner Brune, et, sans nier qu’il eût raison, tenta de le convertir. « Edamus et bibamus, dit-il en latin à Brune, pour n’être entendu de Lucile, cras enim moriemur. » Il parla néanmoins de son dévouement et de sa résolution d’une manière si touchante, que Lucile courut l’embrasser. « Laissez-le, dit-elle, laissez-le, qu’il remplisse sa mission : c’est lui qui sauvera la France… Ceux qui pensent autrement n’auront pas même de mon chocolat. »

Fréron, l’ami de Camille, l’admirateur passionné de sa femme, venait d’écrire la part qu’il avait eue à la prise de Toulon, et comment il avait monté aux batteries l’épée à la main. Je croirais très volontiers que Camille désira d’autant plus s’honorer aux yeux de Lucile : il n’était qu’un grand écrivain, il voulut être un héros.

Le septième numéro du Vieux Cordelier, si hardi contre les deux comités gouvernants, le huitième contre Robespierre (publié en 1836), perdirent Camille et le firent envelopper dans le procès de Danton.

La vive émotion qu’excita le procès, la foule incroyable qui entoura le Palais de Justice dans une disposition favorable aux accusés, faisaient croire que, si les prisonniers du Luxembourg parvenaient à sortir, ils pourraient entraîner le peuple. Mais la prison brise l’homme ; aucun n’avait d’armes, et presque aucun de courage.

Une femme leur en donna. La jeune femme de Desmoulins errait, éperdue de douleur, autour de ce Luxembourg. Camille était là, collé aux barreaux la suivant des yeux, écrivant les choses les plus navrantes qui ont jamais percé le cœur de l’homme. Elle aussi s’apercevait à cet horrible moment, qu’elle aimait violemment son mari. Jeune et brillante, elle avait pu voir avec plaisir l’hommage des militaires, celui du général Dillon, celui de Fréron. Fréron était à Paris et n’osa rien faire pour eux. Dillon était au Luxembourg, buvant en vrai Irlandais et jouant aux cartes avec le premier venu.

Camille s’était perdu pour la France et pour Lucile.

Elle aussi se perdit pour lui.

Le premier jour, elle s’était adressée au cœur de Robespierre. On avait cru autrefois que Robespierre l’épouserait. Elle rappelait dans sa lettre qu’il avait été le témoin de leur mariage, qu’il était leur premier ami, que Camille n’avait rien fait que travailler à sa gloire, ajoutant ce mot d’une femme qui se sent jeune, charmante, regrettable, qui sent sa vie précieuse : « Tu vas nous tuer tous deux ; le frapper c’est me tuer, moi. »

Nulle réponse.

Elle écrivit à son admirateur Dillon : « On parle de refaire Septembre… Serait-il d’un homme de cœur de ne pas au moins défendre ses jours ? »

Les prisonniers rougirent de cette leçon d’une femme, et se résolurent d’agir. Il paraît toutefois qu’ils ne voulaient commencer qu’après Lucile lorsque, d’abord, se jetant au milieu du peuple, elle aurait ameuté la foule.

Dillon, brave, parleur, indiscret, tout d’abord en jouant aux cartes avec un certain Laflotte, entre deux vins lui conta toute l’affaire. Laflotte l’écouta et le fit parler. Laflotte était républicain ; mais là, enfermé, sans issue, sans espoir, il fut horriblement tenté. Il ne dénonça pas le soir (3 avril), attendit toute la nuit, hésitant encore peut-être. Le matin, il livra son âme, en échange de sa vie, vendit son honneur, dit tout. C’est avec cette arme indigne qu’on égorgea Danton, Camille Desmoulins ; quelques jours après, Lucile, et plusieurs prisonniers du Luxembourg, tous étrangers à l’affaire, et qui ne se connaissaient même pas.

Le seul des accusés qui montra un grand courage fut Lucile Desmoulins. Elle parut intrépide, digne de son glorieux nom. Elle déclara qu’elle avait dit à Dillon, aux prisonniers, que, si on faisait un 2 Septembre, « c’était pour eux un devoir de défendre leur vie ».

Il n’y eut pas un homme, de quelque opinion qu’il fût, qui n’eût le cœur arraché de cette mort. Ce n’était pas une femme politique, une Corday, une Roland ; c’était simplement une femme, une jeune fille à la voir, une enfant pour l’apparence. Hélas ! qu’avait-elle fait ? voulu sauver un amant ?… Son mari, le bon Camille, l’avocat du genre humain. Elle mourait pour sa vertu, l’intrépide et charmante femme, pour l’accomplissement du plus saint devoir.

Sa mère, la belle, la bonne Mme Duplessis, épouvantée de cette chose qu’elle n’eût jamais pu soupçonner, écrivit à Robespierre, qui ne put ou n’osa y répondre. Il avait aimé Lucile, dit-on, voulu l’épouser. On eût cru, s’il eût répondu, qu’il l’aimait encore. Il aurait donné une prise qui l’eût fortement compromis.

Tout le monde exécra cette prudence. Le sens humain fut soulevé. Chaque homme souffrit et pâtit. Une voix fut dans tout un peuple, sans distinction de partis (de ces voix qui portent malheur) : « Oh ! ceci, c’est trop ! »

Qu’avait-on fait en infligeant cette torture à l’âme humaine ? on avait suscité aux idées une cruelle guerre, éveillé contre elles une redoutable puissance, aveugle, bestiale et terrible, la sensibilité sauvage qui marche sur les principes, qui, pour venger le sang, en verse des fleuves, qui tuerait des nations pour sauver des hommes[2].

  1. Elle l’aima jusqu’à vouloir mourir avec lui. Et pourtant, eut-il tout entier, sans réserve, ce cœur si dévoué ? Qui l’affirmerait ? Elle était ardemment aimée d’un homme bien inférieur(le trop célèbre Fréron). Elle est bien trouble en ce portrait ; la vie est là bien entamée ; le teint est obscur, peu net. Pauvre Lucile ! j’en ai peur, tu as trop bu à cette coupe, la Révolution est en toi. Je crois te sentir ici dans un nœud inextricable. Mais combien glorieusement tu t’en détachas par la mort !
  2. « De la prison du Luxembourg, duodi germinal, 5 heures du matin.

    « Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort ; on n’a point le sentiment de sa captivité le ciel a eu pitié de moi. Il n’y a qu’un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à tour, toi, Horace et Durousse, qui était à la maison, mais notre petit avait perdu un œil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la douleur de cet accident m’a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au moins pour te parler et t’écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la pensée de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de toi, ont vaincu toute ma fermeté d’âme. J’ai fondu en larmes, ou plutôt j’ai sangloté en criant dans mon tombeau : Lucile ! Lucile ! ma chère Lucile, où es-tu ? (Ici on remarque la trace d’une larme.) Hier au soir j’ai eu un pareil moment, et mon cœur s’est également fondu quand j’ai aperçu, dans le jardin, ta mère. Un mouvement machinal m’a jeté à genoux contre les barreaux ; j’ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle qui gémit, j’en suis bien sûr, dans ton sein. J’ai vu hier sa douleur (ici encore une trace de larmes), à son mouchoir et à son voile qu’elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez, qu’elle s’asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux. Il n’y a pas de danger, à ce qu’il me semble. Ma lunette n’est pas bien bonne ; je voudrais que tu m’achetasses de ces lunettes comme j’en avais une paire il y a six mois ; non pas d’argent, mais d’acier, qui ont deux branches qui s’attachent à la tête. Tu demanderais du numéro 15 le marchand sait ce que cela veut dire ; mais surtout, je t’en conjure, Lolotte, par mes amours éternelles, envoie-moi ton portrait ; que ton peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop compassion des autres ; qu’il te donne deux séances par jour. Dans l’horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d’ivresse et de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En attendant, envoie-moi de tes cheveux ; que je les mette contre mon cœur. Ma chère Lucile ! me voilà revenu au temps de nos premières amours, où quelqu’un m’intéressait par cela seul qu’il sortait de chez toi. Hier, quand le citoyen qui t’a porté ma lettre fut revenu : « Eh bien, vous l’avez vue ? » lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville, et je me surprenais à le regarder comme s’il fût resté sur ses habits, sur toute sa personne, quelque chose de ta présence, quelque chose de toi. C’est une âme charitable puisqu’il t’a remis ma lettre sans retard. Je le verrai, à ce qu’il me paraît, deux fois par jour, le matin et le soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que me l’aurait été autrefois le messager de nos plaisirs. J’ai découvert une fente dans mon appartement ; j’ai appliqué mon oreille, j’ai entendu gémir ; j’ai hasardé quelques paroles, j’ai entendu la voix d’un malade qui souffrait. Il m’a demandé mon nom, je le lui ai dit. « Ô mon Dieu ! » s’est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d’où il s’était levé et j’ai reconnu distinctement la voix de Fabre d’Églantine. « Oui, je suis Fabre, m’a-t-il dit ; mais toi ici ! la contre-révolution est donc faite ? » Nous n’osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre, nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement ; car il a une chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait l’être. Mais, chère amie tu n’imagines pas ce que c’est que d’être au secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans recevoir un seul journal c’est vivre et être mort tout ensemble ; c’est n’exister que pour sentir qu’on est dans un cercueil ! On dit que l’innocence est calme, courageuse. Ah ! ma chère Lucile ! ma bien-aimée ! bien souvent mon innocence est faible comme celle d’un mari, celle d’un père, celle d’un fils. Si c’était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si durement ; mais mes collègues ! mais Robespierre qui a signé l’ordre de mon cachot ! mais la République, après tout ce que j’ai fait pour elle ! C’est là le prix que je reçois de tant de verdis et de sacrifices ! En entrant ici, j’ai vu Hérault-Séchelles, Simon, Ferroux, Chaumelle, Antonelle ; ils sont moins malheureux : aucun n’est au secret. C’est moi qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la République, moi qui ai conservé ma pureté au milieu de la Révolution, moi qui n’ai de pardon à demander qu’à toi seule au monde, ma chère Lolotte, et à qui tu l’as accordé, parce que tu sais que mon cœur, malgré ses faiblesses, n’est pas indigne de toi ; c’est moi que des hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent dans un cachot, au secret, comme un conspirateur) ! Socrate but la ciguë ; mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il est plus dur d’être séparé de toi Le plus grand criminel serait trop puni s’il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne fait sentir au moins qu’un moment la douleur d’une telle séparation ; mais un coupable n’aurait point été ton époux, et tu ne m’as aimé que parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens… On m’appelle… Dans ce moment, les commissaires du tribunal révolutionnaire viennent de m’interroger. Il ne me fut fait que cette question : Si j’avais conspiré contre la République ? Quelle dérision ! et peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur ! Je vois le sort qui m’attend, Adieu, ma Cucile, ma chère Lolotte, mon bon loup ; dis adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de l’ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront pas. Tu vois que ma crainte était fondée, que nos pressentiments furent toujours vrais. J’ai épousé une femme céleste par ses vertus ; j’ai été bon mari, bon fils ; j’aurais été bon père. J’emporte l’estime et les regrets de tous les vrais républicains, de tous les hommes, la vertu et la liberté. Je meurs à trente-quatre ans ; mais c’est un phénomène que j’aie passé, depuis cinq ans, tant de précipices de la révolution sans y tomber, et que j’existe encore et j’appuie encore ma tête avec calme sur l’oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous la même philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de Syracuse : « La tyrannie est une belle épitaphe. » Mais, console-toi, veuve désolée ! l’épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse : c’est celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides. Ô ma chère Lucile ! j’étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques personnes selon notre cœur, un Otaïti. J’avais rêvé une république que tout le monde eût adorée. Je n’ai pu croire que les hommes fussent si féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries, dans mes écrits contre les collègues qui m’avaient provoqué, effaceraient le souvenir de mes services. Je ne me dissimule point que je meurs victime de ma plaisanterie et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes assassins de me faire mourir avec lui et Phélippeaux ; et, puisque nos collègues sont assez lâches pour nous abandonner et pour prêter l’oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais, à coup sûr, des plus grossières, je vois que nous mourrons victimes de notre courage à dénoncer des traîtres, de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des républicains. Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j’ai perdue du moment qu’on nous a séparés, je m’occupe de ma mémoire. Je devrais bien plutôt m’occuper de te la faire oublier, ma Lucile ! mon bon loulou ! ma poule ! Je t’en conjure, ne reste point sur la branche, ne m’appelle point par tes cris ; ils me déchireraient au fond du tombeau : vis pour mon Horace, parle-lui de moi. Tu lui diras ce qu’il ne peut point entendre. Que je l’aurais bien aimé ! Malgré mon supplice, je crois qu’il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l’humanité ; et ce que j’ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile ! ô Annette ! Sensible comme je l’étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes, est-elle un si grand malheur ? Adieu, loulou ; adieu, ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre ! Je te laisse de bons amis, tout ce qu’il y a d’hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma chère Lucile ! adieu, Horace, Annette, adieu, mon père ! Je sens fuir devant moi le rivage de la vie. Je vois encore Lucile ! Je la vois ! mes bras croisés te serrent ! mes mains liées t’embrassent, et ma tête séparée repose sur toi. Je vais mourir ! »